Hiver 1812. Retraite de Russie
Carte
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À ceux qui n’ont pas de nom
Aux chevaux
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Les flammes de Moscou
Il ne voulait pas croire ce que ses yeux lui montraient. Quand Armand de Caulaincourt l’avait fait tirer de son sommeil à quatre heures du matin, des lueurs de forge dansaient au plafond de la chambre des tsars. En chemise, Napoléon était allé à la fenêtre la plus proche. L’incendie avait repris. Éteint la veille à grand-peine par les sapeurs de la Garde dans le bazar et quelques édifices des quartiers nord, ses foyers déchiraient la nuit finissante de tous côtés, éclairaient les pâtés de maisons qu’il menaçait. La rumeur dont vibrait l’appartement était produite par le crépitement des flammes. Un vent violent les tordait, les étirait, leur arrachait des brandons qu’il dispersait sur les toits. L’or et l’argent des dômes et coupoles de Moscou reflétaient la mouvante ardeur des brasiers, plus rouges sous les nuées cendreuses. Ce 15 septembre 1812, l’immense métropole entre Europe et Asie, l’ancienne capitale des tsars, le vieux cœur de la Russie partait en fumée.
Presque autant que cette vision, le stupéfiaient les rapports de ses aides de camp : les Russes mettraient volontairement le feu à leur ville. L’Empereur répétait que c’était impossible, que cela n’avait pas de sens, que la cause était forcément, comme toujours, la négligence des soldats et le relâchement de la discipline après une bataille. La dernière, sur la Moskova, avait été effroyable ; la licence de la troupe était à la mesure du prix de la victoire. Il essayait de persuader son entourage que l’application de ses instructions, organiser le cantonnement et le ravitaillement, réprimer le pillage par d’impitoyables sanctions, mettrait fin au désordre qui ruinait sa conquête. Mais les informations convergentes affluaient. Un peu partout on avait arrêté des porteurs de torches goudronnées, de lances soufrées. Ils les jetaient dans les pièces lambrissées des hôtels particuliers, dans les vieilles maisons bardées de planches, dans les écuries couvertes d’écailles de bois, sur des substances inflammables amassées à dessein, sur tout ce qui prenait vite. Ils étaient russes. Certains étaient des policiers, la plupart des repris de justice libérés dans ce but. Leur prêtait main-forte la lie de la ville, un ramas d’ivrognes surexcités par l’extraordinaire des circonstances. Ceux qu’on avait pu interroger ne se faisaient pas prier pour dire qu’ils agissaient sur l’ordre du comte Rostopchine, l’introuvable gouverneur de Moscou. Après avoir provoqué l’exode des habitants, il avait fait évacuer le personnel des services municipaux, en particulier les pompiers avec leur matériel. Les pompes qui ne pouvaient rouler avaient été sabotées.
L’Empereur allait d’une pièce à l’autre, d’une embrasure à la suivante, traversait nerveusement les appartements du tsar parcourus la veille d’un pas allègre. Quatre ou cinq heures de sommeil à peine séparaient son triomphe sous les voûtes du Kremlin de sa stupeur devant le feu d’enfer qui ronflait au-dehors. Il pensait tenir le gage qui forcerait enfin l’adversaire à négocier, son but depuis trois mois ; le voici qui s’évanouissait entre ses mains, sous ses yeux. Le jour paraissait et c’était encore la nuit dans le ciel fermé. L’ouragan de la plaine et les bourrasques nées de l’intensité du brasier redoublaient sa vigueur. Les bâtiments magnifiques qui avaient ébahi les troupes à leur arrivée étaient réduits à presque rien en quelques minutes. Ces façades richement décorées, parées de vives couleurs, étaient en stuc, en plâtre, en bois bien sec sous les couches de peinture. Le feu couvait dessous les bandeaux de fer et de cuivre des toits vernissés, puis soulevait quelques tôles chauffées à blanc. L’air s’engouffrait, tout s’embrasait et, par combustion instantanée, la splendeur d’un palais à la française, à l’italienne, disparaissait dans les enroulements grondants d’un tourbillon de feu. Parfois, c’étaient des réserves d’alcool qui explosaient, un stock d’huile qui bouillonnait ou une poche de gaz qui crevait : le feu d’artifice jaillissait en sifflant et pétaradant au milieu des hurlements du vent. L’incendie se célébrait lui-même. Napoléon ne pouvait s’empêcher d’admirer. Cet incroyable moment dans l’histoire d’une civilisation était d’une beauté sauvage, grandiose et primitive.
Des primitifs, voilà ce qu’étaient ces Russes, des Scythes retombés dans les rites du culte païen : le feu purificateur et le sacrifice ! Le 17 août déjà, il avait vu l’ennemi se replier en incendiant la sainte cité de Smolensk, mille ans d’histoire, pour n’abandonner à l’envahisseur que des restes calcinés. Détruire soi-même, délibérément, les trésors accumulés par ses ancêtres, les témoignages sacrés d’une antique culture, une âme civilisée ne pouvait le concevoir. Et pourtant, quelle terrible grandeur dans un tel spectacle. Il y avait de Sparte dans cet holocauste. De nouveaux foyers illuminaient le sud de Moscou, la ville entière allait disparaître. Tout avait été envisagé, tout avait été prévu, sauf cette folie.
Depuis deux ans, Napoléon songeait à sa campagne de Russie. Depuis un an, il la préparait, minutieusement, méticuleusement, à son habitude. Si Alexandre s’était conformé aux engagements pris sur le radeau de Tilsitt en juin 1807, on n’en serait pas arrivé là. Il avait tellement voulu croire que le jeune et séduisant tsar partageait ses visions d’épopée pour la vieille Europe : l’Ouest à l’empire français, l’Est à l’empire russe. Mais où commençait l’Ouest, où commençait l’Est, et que faire de la Pologne ? Les Anglais n’avaient guère eu besoin de manœuvrer. Les Russes, battus deux fois, à Austerlitz puis à Friedland, momentanément résignés, avaient souscrit à la paix napoléonienne par nécessité, sans conviction. Les inquiétaient la renaissance éventuelle d’un État polonais ragaillardi sous l’aile française et le coût du blocus continental pour leur fragile économie. Ils en appliquaient les règles à regret et feignaient de ne pas voir les marchandises du Royaume-Uni et de ses colonies débarquer dans leurs ports pour ruisseler sur le continent. Tout en s’étonnant avec une fausse candeur des protestations et mises en garde de ses partenaires, la Russie incorporait de nouveaux contingents de soldats, les équipait et concentrait ses divisions. Beaucoup dans l’état-major russe, renforcé d’officiers prussiens en exil désapprouvant la soumission de leur souverain et de quelques émigrés français incurablement royalistes, rêvaient de revanche : être ceux qui abattraient le tyran, le parvenu, génie des batailles surgi de la Révolution pour en propager les principes au pas de ses cohortes. La guerre couvait.
Un soir, à Paris, Napoléon avait tiré de sa bibliothèque l’Histoire de Charles XII de Voltaire pour y relire le récit de la désastreuse expédition du roi de Suède en Russie. En 1707, le puissant souverain du Nord avait misé sur la valeur supérieure de ses soldats et sur ses propres talents militaires, également éprouvés et reconnus, pour mettre définitivement à genoux l’empire russe. Deux ans plus tard, son armée, épuisée par une longue errance dans l’immense pays, affaiblie par les privations, était écrasée à Poltava, à trois cents kilomètres au sud de Kiev, en Ukraine. Charles XII, blessé, pourchassé, avait trouvé asile in extremis, avec une poignée de fidèles, chez le Grand Turc. C’en était définitivement fini de la suprématie suédoise sur l’Europe du Nord.
Jamais l’Empereur n’avait consacré autant de temps aux préparatifs d’une expédition militaire, la plus considérable jamais entreprise. Avec ses ingénieurs topographes, il en avait soigneusement étudié le cadre. Géographie, hydrographie, climat, population, agriculture, rien, croyait-il, n’avait été laissé au hasard : déclenchement de l’invasion en juin, parce que le blé pour les hommes, l’avoine pour les chevaux seraient mûrs pendant la traversée de l’immense plaine russe ; mise en fabrication de centaines de lourds chariots spécialement conçus pour le ravitaillement ; réquisition de dizaines de milliers de chevaux ; mobilisation des jeunes hommes dans tout l’Empire et dans les pays alliés, sommés de fournir des troupes ; recrutement de milliers de non-combattants pour les tâches logistiques. À toutes les questions, il avait personnellement consacré des heures d’étude, de recherche, usant ses aides de camp et ses secrétaires pendant de harassantes séances de travail dans ses cabinets des Tuileries et de Saint-Cloud. Les lumières de Paris s’éteignaient quand sa lampe continuait d’étendre sa clarté et son ombre sur les cartes de Russie et de Pologne. Tout avait été prévu, rien ne se passait comme prévu.
Son entourage pressait Napoléon de quitter le Kremlin, de sortir de la ville avant qu’il ne fût trop tard. On avait beau lui montrer les flammeroles qui volaient de tous côtés, se déposaient sur les toits, sur les matériels stockés dans les cours, il s’obstinait, redoublait ses instructions. « Qu’on arrête les incendiaires et les suspects. Ceux pris en flagrant délit seront fusillés sur-le-champ et leurs cadavres pendus aux carrefours pour l’exemple. » Il avait ordonné au maréchal Mortier, commandant la Jeune Garde, de multiplier les patrouilles et d’organiser la lutte contre l’incendie, en protégeant en priorité les bâtiments institutionnels. Le maréchal Lefèvre et la Vieille Garde étaient chargés d’assurer la sauvegarde du Kremlin. « Qu’ils agissent ! »
Quand le bruit circula que la forteresse avait été minée et à tout moment pouvait être pulvérisée avec ses occupants, il haussa les épaules et railla les porteurs de la nouvelle en leur reprochant leur pusillanimité. Sous ses bottes à l’écuyère résonnaient les beaux planchers tandis qu’il faisait encore une fois le tour des fenêtres. Il n’arrivait pas à lire ni à dicter, ni même, signe de grande agitation, à penser. L’odeur de brûlé, la suie et les émanations toxiques piquaient la gorge et les yeux, gênaient la respiration jusque dans les salons du palais. On voyait sur les toits des grenadiers en train de verser des seaux d’eau sur les tôles peintes, de taper sur les flammèches à coups de balai. Caulaincourt avait déniché deux pompes et les faisait réparer en hâte.
Dans l’après-midi, des cris d’alarme retentirent entre les murs. Un incendie s’était déclaré dans le palais où se trouvait l’Empereur. Il descendit dans la cour pour se rendre compte. Des départs de feu venaient d’être éteints en deux endroits ; on avait pris au collet leur auteur, un policier. Interrogé devant Napoléon, il confirma obéir à la consigne du gouverneur. On l’emmena. Il fut transpercé par les baïonnettes avant que le peloton d’exécution n’ait pu être formé. Les officiers qui dirigeaient les efforts de leurs hommes pour protéger les lieux supplièrent l’Empereur de se mettre à l’abri. Ils désignaient les caissons de la Garde stationnés là, sur lesquels tombaient les brandons aussitôt étouffés par les artilleurs. Le Kremlin n’était peut-être pas miné, mais le vainqueur y avait fait entrer de quoi le volatiliser plusieurs fois. À trois mille kilomètres de Paris, le souverain ne devait pas s’exposer davantage. Napoléon, le visage fermé, se résigna.
Moins de trois mois après le franchissement du Niémen, l’empereur des Français faisait camper cent mille soldats sous les murs de Moscou, en avait échelonnés cent mille autres de là à Vilna. Charles XII, lui, n’était pas allé au-delà de Smolensk, et de Paris à Moscou il n’y avait pas moins de distance qu’entre la Macédoine d’Alexandre le Grand et la Babylone de Darius. Ses chevaux mangeaient aux râteliers des écuries du Kremlin, sa Garde y bivouaquait, lui regardait depuis ses remparts Moscou brûler. Tout-puissant, il n’y pouvait rien et n’y comprenait pas davantage. Le feu cernait maintenant la citadelle. Un aide de camp finit par trouver une porte dérobée donnant sur la Moskova. L’Empereur sortit à pied, suivi de son état-major emmené par le maréchal Berthier. À la file sur le quai étroit, ils longèrent la rivière où se reflétaient les flammes, puis il leur fallut entrer dans le désastre de la ville en feu et trouver un chemin pour s’en extraire.
Offerte intacte, silencieuse et déserte vingt-quatre heures plus tôt, elle était un chaos grouillant où ses chasseurs lui ouvraient le passage à grand-peine, se faufilaient dans les rues encore praticables, refluaient lorsqu’elles étaient coupées. Napoléon avait enfoncé bas sur le front son bicorne et plaqué un mouchoir sur le bas de son visage pour se protéger des braises qui voletaient et se déposaient sur sa redingote, sa coiffure, grillaient des mèches de ses cheveux, et pour filtrer les gaz qui le faisaient pleurer. Des soldats de Mortier luttaient contre l’incendie, d’autres quittaient des palais menacés de destruction avec un butin de hasard, pendant que les domestiques qui en avaient la garde en déménageaient les meubles et les déposaient dans la rue. Partout des civils essayaient de sauver quelques biens du désastre, erraient à la recherche d’un abri sûr ou de membres de leurs familles, au milieu d’une faune d’ivrognes et de gens louches. Tout ce monde, surgi on ne savait d’où, courait en tous sens, au milieu des flammes, des fumées, avec des cris d’alarme ou de désespoir, en s’efforçant d’échapper aux pièges tendus par les caprices de la fournaise. Le fracas d’un immeuble qui s’effondrait couvrait un instant le vrombissement du sinistre. Il reprenait, plus fort, plus rapide, déchiré tout à coup par les hurlements de chiens enfermés.
Napoléon et son état-major trouvèrent refuge à la nuit tombée au château de Pétrovskoïe, sur la route de Saint-Pétersbourg, à quelques kilomètres au nord-ouest de Moscou, secteur où stationnaient les troupes d’Eugène de Beauharnais, son beau-fils, vice-roi d’Italie, composées pour moitié de soldats montés de la Péninsule. Depuis le sommet d’une colline, la rotonde byzantine et les fenêtres gothiques de l’énorme bâtisse en briques rouges et blanches dominaient Moscou. En y installant l’appartement et le cabinet de l’Empereur, on avait déniché quelques blessés russes, des déserteurs. Ceux-là avaient de la chance. Des milliers d’autres, intransportables, périssaient au même moment dans les hôpitaux et asiles où les avaient abandonnés les autorités en fuite. Dans les petits édifices d’agrément, temples, gloriettes et grottes artificielles parsemant le parc, les aides de camp étendirent leurs couches. Au-dessus des grands beaux arbres comme des bois cernant le domaine, d’innombrables bandes de corbeaux, de corneilles et de choucas, draps noirs agités par la tempête, parcouraient l’air sans relâche. C’étaient les hôtes des tours et des clochers de Moscou qui, eux aussi déboussolés, cherchaient refuge dans la campagne. Une ligne de feu signalait la grande ville sur toute sa longueur à l’horizon. Au-dessus du brasier, une taie grise, épaisse, masquait les astres, même le plus brillant, la grande comète apparue dans le ciel d’Europe au printemps 1811. En France, présumée favorable à son règne, elle avait été baptisée « comète Napoléon ». L’Empereur croyait en son étoile, pas aux présages, mais jamais le ciel ne lui était apparu plus sinistre. Depuis la bizarre demeure, il continuait d’entendre au loin mugir l’holocauste.
Le 17 septembre, pendant que ses camarades de la Vieille Garde s’efforçaient de sauver le Kremlin, le sergent Bourgogne et dix hommes de corvée de la Jeune Garde fouillaient les maisons encore intactes pour y trouver des vivres. Engagé à 20 ans en 1805, ses états de service lui auraient permis de briguer, au lieu du shako, le bonnet à poil du gratin de l’armée, mais, bachelier, il était appelé à devenir officier dans un régiment de ligne. Aussi préférait-il attendre l’épaulette qui rendrait si fier son père, mercier à Condé-sur-Escaut. Les deux jours précédents, il avait fait la chasse aux incendiaires. On en avait pris beaucoup, il en surgissait toujours. Le sinistre n’avait plus guère besoin de leurs services. Fouetté par un vent sec persistant, sa violence n’avait pas décru. L’espoir d’en venir à bout avait vécu, on essayait de sauver sa peau et tout ce qui pouvait l’être. Et puisque le feu allait tout prendre, on se servit. Le pillage n’eut plus de bornes.
Napoléon n’avait laissé entrer que sa Garde dans la ville, et maintenu le reste de l’armée à l’extérieur en demandant aux cadres de tenir leurs troupes, afin d’éviter les désordres et exactions qui accompagnaient leur avancée depuis le début de la campagne. La Grande Armée s’était en grande partie évaporée pendant le trajet vers Moscou. Sur les quatre cent mille hommes ayant franchi le Niémen, un quart étaient dans la capitale, un quart dans les unités échelonnées sur la route. L’autre moitié pourrissait dans les fosses communes, remplissait les hôpitaux, brigandait à droite à gauche ou était rentrée chez elle. Les combats, les batailles, la résistance acharnée des Russes, qui se faisaient tuer sur place plutôt que de se rendre, avaient coûté du monde, mais plus encore l’indiscipline, la désorganisation, la gabegie de ce conglomérat multinational où tout était prétexte à désertion, vols et crimes en tout genre. Avant même l’entrée en Russie, la défaillance du ravitaillement avait fait du maraudage une pratique ordinaire sur laquelle la nécessité obligeait l’encadrement subalterne à fermer les yeux.
Dès que l’incendie eut pris de l’ampleur, les consignes ne furent plus respectées. Les officiers qui la veille interdisaient le pillage et menaçaient des sanctions les plus sévères ses auteurs éventuels laissaient faire, quand ils n’encourageaient pas leurs hommes en achetant à vil prix les fourrures, tapis, argenterie et autres biens de luxe arrachés aux maisons bourgeoises et aux palais de Moscou. Dix jours plus tôt, à la Moskova, les régiments français et alliés s’étaient fait hacher pour déloger les Russes de leurs retranchements pendant que la Garde, l’arme au pied, restait hors de portée de l’artillerie adverse, en réserve. Si l’Empereur, comme l’en avaient supplié Ney et Murat, l’avait fait donner en fin de journée, au lieu de la conserver pour l’avenir, l’armée du feld-maréchal Koutouzov, amputée de moitié par la mitraille, aurait été entièrement détruite. Les vainqueurs épuisés l’avaient amèrement regretté en voyant se replier en bon ordre cinquante mille Russes et leur matériel, puis en admirant, depuis un misérable faubourg, l’élite de l’armée au complet, fraîche et dispose, en grande tenue et musique en tête, entrer dans les prestiges de Moscou, ville interdite à ceux qui s’étaient battus pour la prendre.
Raymond de Montesquiou-Fézensac remplaçait depuis une semaine à la tête du 4e régiment de ligne, au 3e corps du maréchal Ney, le colonel Massy, tué dans la terrible bataille. Sur l’effectif initial de deux mille huit cents hommes, n’en restaient que neuf cents, fourbus, mal chaussés, en uniformes râpés, hantés par les souvenirs de la boucherie à laquelle ils venaient de réchapper. Beaucoup des manquants n’avaient même pas atteint les collines de Borodino. Il y avait eu auparavant la prise de Vitebsk, de Smolensk et, surtout, ces mille kilomètres de marche depuis le Niémen, l’estomac vide, à un rythme infernal dans l’été torride et orageux. À la fatigue des étapes s’ajoutait la course au ravitaillement que les carences de l’intendance, qui ne suivait pas, obligeaient à extorquer aux paysans. Ils avaient eu faim et soif plus souvent qu’à leur tour, et s’étaient résignés à l’eau croupie, aux légumes arrachés du sol avant maturité et à la viande des chevaux crevés, dépecés le long de la route. La dysenterie suivait la famine. Comme les autres chefs d’unités, Fézensac avait tacitement laissé ses hommes aller prélever leur part dans Moscou. La Garde les avait vus se faire écharper, ils ne la regarderaient pas se goberger.
Comme des colonies de fourmis, fantassins, cavaliers et artilleurs, français, polonais, hollandais, allemands, croates, italiens, espagnols, portugais, passaient à pied le mur d’enceinte et rapportaient au bivouac ce qu’ils trouvaient : tout et n’importe quoi, de riches pelisses, des soieries, des samovars, des icônes, des pendules, de la vaisselle, ce qui brillait, ce que le soldat estimait avoir de la valeur, ce que ses bras pouvaient saisir, ce que son dos pouvait supporter. La richesse de la ville sainte s’écoulait par toutes les portes sur des ruisseaux d’hommes chargés comme des mules. Les plus avides avaient réquisitionné sous la menace des civils pour leur faire coltiner les fruits de leurs rapines. Ce qu’ils avaient arraché au sinistre, il leur fallait le défendre contre les troupes dont ils coupaient les bivouacs, qui voulaient se servir au passage. Hors les phases de combat, les soldats, réduits à vivre sur le pays, avaient perdu le sens de la discipline. La Garde se tenait bien parce qu’elle était soigneusement approvisionnée et première servie, les autres unités françaises s’efforçaient plus ou moins de soutenir la réputation de leur nation. Ce n’était pas la préoccupation des soldats alliés embarqués dans l’aventure contre leur gré. Les déprédations, les délits qu’ils commettraient seraient mis sur le compte des Français et de leur souverain. Quant aux Polonais, ils soldaient sans retenue des siècles de querelles avec leur encombrant voisin.
Bourgogne avait réquisitionné deux Russes armés surpris la torche à la main. Attelés à une voiture trouvée chez un carrossier, motivés à coups de plat de sabre, les prisonniers rapportaient d’une épicerie encore pourvue de quoi ravitailler sa compagnie en farine, beurre, sucre, œufs et café. Quatre grenadiers tiraient une deuxième voiture. C’était du vol, mais ils avaient l’aval de leur capitaine et nul n’était en mesure de recevoir un bon de réquisition en contrepartie. Ils avaient soulagé leur conscience en déplaçant des blessés ennemis grabataires, menacés par l’incendie, vers un endroit provisoirement épargné. Le petit convoi eut de la peine à trouver le chemin du retour. La physionomie des quartiers se modifiait à tout moment, au gré des destructions et des écroulements. Égarés, bloqués par les flammes, ils ne rejoignirent leur corps, place du Gouvernement, que le lendemain matin, avec une partie des marchandises. La voiture tirée par leurs prisonniers avait été broyée avec eux sous le glissement d’un toit embrasé. La fouille d’une maison proche de leur cantonnement, devant le Kremlin, leur fournit du vin, du rhum et de la bière. Ils firent bombance.
Le 18 septembre en fin d’après-midi, l’Empereur revint au Kremlin. Au milieu des décombres noircis, ses murailles crénelées, ses tours paraissaient plus hautes, plus blanches et le clocher d’Ivan le Grand plus élancé, son dôme plus doré. L’incendie persistait à la périphérie. La pluie tombée pendant la nuit et une averse dans la journée avaient atténué sa virulence mais, poussé par un vent nouveau, il mordait dans des quartiers jusque-là préservés. Ne subsistaient que les églises, quelques palais et les rares bâtiments en pierre. La sinistre nuée laissait paraître des lambeaux de ciel dans ses échancrures et le disque rouge du soleil derrière ses voiles. Une odeur de suie était partout répandue, l’humeur du conquérant restait sombre.
Sur le chemin du retour, il avait retraversé le camp du 4e corps du prince Eugène. Même aux pires moments de la campagne d’Égypte, Napoléon n’avait pas vu son armée donner un spectacle aussi extravagant. Les feux autour desquels se groupaient les militaires étaient alimentés par du mobilier récupéré à Moscou. Des officiers, des sous-officiers mangeaient ou fumaient la pipe assis dans des fauteuils, vautrés sur des méridiennes, des canapés recouverts de soieries et de fourrures dont les pans traînaient sur le sol boueux. De riches étoffes tendues sur des perches abritaient des groupes de soldats. On respirait le fumet des viandes grillées de toutes sortes, au hasard des prises. Une odeur d’alcool flottait dans l’air.
Aussitôt réinstallé, Napoléon convoqua les chefs de corps. Il fallait reprendre en main les troupes, faire cesser le pillage. À travers les rues, en regagnant le Kremlin, il avait eu la surprise d’apercevoir des soldats russes, certains encore armés, divaguer, participer au pillage, au coude à coude avec des civils et ses soldats français. Tout ce monde buvait. Du désert de Moscou avait surgi une population plus nombreuse qu’on ne le soupçonnait. Le feu l’avait chassée des maisons où elle se terrait. Les rescapés vivaient dehors, dans les ruines, s’abritaient sous les lames de fer ou de cuivre glissées des toits, dressées en chapiteau. Ils repoussaient les chiens errants et les détrousseurs, subissaient la violence des militaires, bénéficiaient parfois de leur compassion ou s’associaient à leurs trafics. Il y avait beaucoup de prostituées. La pagaille avait attiré tout ce que les environs comptaient de canailles et de profiteurs, gens peu impressionnés par les cadavres des incendiaires pendus ici et là. L’armée risquait de se dissoudre dans une lugubre bacchanale. Il était urgent de mettre fin à ce bazar.
Napoléon assigna un secteur à chacun des groupements de l’armée, le prince Eugène à l’ouest, entre les portes de Saint-Pétersbourg et de Smolensk, le maréchal Davout et son 1er corps au sud-ouest, jusqu’à la porte de Kalouga, le maréchal Ney et son 3e corps, à l’est, entre les portes de Riazan et de Vladimir, la Garde au centre, à charge pour chacun d’y assurer l’ordre, de le fouiller de fond en comble, d’y récupérer le matériel utilisable et les vivres qui s’y trouveraient encore. L’exploration des premières caves avait révélé sous les débris calcinés d’heureuses surprises : le blé, la farine, l’huile, le sucre, le thé, les confitures, les légumes secs, les viandes et poissons salés, le vin, les liqueurs, l’eau-de-vie emmagasinés par les Moscovites en prévision de l’hiver abondaient. Il y avait là probablement plusieurs mois d’approvisionnement pour toute l’armée, jusqu’au printemps peut-être. Les bâtiments conservés serviraient de magasins. Le comte Daru, intendant général, fut chargé de superviser les opérations, regrouper et comptabiliser la collecte. Et de rendre compte à l’Empereur.
Les palais, les hôtels particuliers encore debout seraient réquisitionnés pour le logement des officiers. Leur présence garantirait la sauvegarde des biens et des murs. Les places seraient déblayées pour le cantonnement des soldats et les rues dégagées pour permettre la circulation. La Garde serait consignée, les civils maintenus à distance et la discipline rétablie. Les soldats russes seraient capturés, désarmés et regroupés. L’Empereur passerait les troupes en revue à tour de rôle.
Il y avait encore plus de Français établis à Moscou qu’on ne le pensait. Artisans, ébénistes, cuisiniers, professeurs, musiciens, peintres, comédiens, ils étaient plusieurs centaines, quelques milliers peut-être en comptant leurs familles. En situation délicate depuis le début de la guerre, cachés pour échapper aux représailles quand les colonnes de leurs compatriotes furent en vue de Moscou, ils se faisaient connaître maintenant. Quoi qu’il advînt, leur sort était irrémédiablement lié à l’armée française. On s’appuierait sur leur connaissance de la ville et des habitants pour aménager l’occupation et remettre en marche les services nécessaires à la vie de la cité. Il convenait dans ce but d’identifier au plus tôt, parmi les Moscovites demeurés sur place, des personnalités, des notables susceptibles d’assumer l’autorité locale et de coopérer.
Méneval, premier secrétaire, Fain, son adjoint, le maréchal Berthier, major général, et les officiers d’état-major capables de suivre le débit de l’Empereur prenaient en note et transmettaient les ordres reçus en rafale. Sous les plafonds peints du Kremlin, les phrases rapides, pressées, se bousculaient comme aux époques les plus actives dans le cabinet des Tuileries. Les aides de camp des maréchaux entraient par la grande porte dans la forteresse, ceux de l’Empereur en sortaient avec de nouvelles instructions. Par la frénésie du travail, Napoléon luttait contre le désarroi, essayait de donner une forme à ce qui n’en avait plus. Il remplissait de commandements le vide autour de lui. En les dictant, par-dessus les épaules et la tête penchée sur le papier du scribe, il regardait à la fenêtre les coupoles de Moscou régner sur la désolation. Vide était la ville, vide, la campagne, vide, l’horizon, vide, l’avenir. Le tsar ne répondait pas aux lettres qui lui étaient adressées. On ne savait pas de quel côté avaient filé Koutouzov et son armée.
Le général Sébastiani, chargé de le poursuivre avec l’avant-garde, venait de faire savoir que, joué par un rideau de Cosaques, il avait parcouru au moins quatre-vingts kilomètres à leur suite sur la grande route de Vladimir, à l’est, puis de Riazan, au sud-est, en pure perte. Le gibier s’était évanoui. Ce Corse n’était pas maladroit, mais on avait eu tort de se moquer du gros vieillard borgne porté à grand-peine par son cheval. Il avait de la ruse et du métier, et si le tsar l’avait écouté à Austerlitz, la partie aurait été moins facile. Il fallait sans tarder localiser l’armée russe et l’écraser. Elle refaisait ses forces, complétait son armement, s’augmentait chaque jour de volontaires affluant de partout et recevrait bientôt le renfort des troupes de Moldavie libérées par la paix récemment conclue avec les Turcs. Sur le gril de la Russie, la Grande Armée, au contraire, fondait à vue d’œil. Elle était encore imposante. Pour combien de temps ? Il fallait au plus tôt faire sauter de la main du tsar sa dernière carte.
Napoléon était persuadé que le vieux renard avait bifurqué au midi, où se trouvaient ses magasins et les riches terres agricoles qui rééquiperaient et nourriraient ses troupes, et d’où il pourrait menacer les communications des Français sur l’axe Moscou-Smolensk-Vilna emprunté à l’aller. Il convoqua Murat et lui demanda sans ménagement de quitter aussitôt le palais où il avait pris ses aises et de se remettre à la tête de ses hommes. Retrouver Koutouzov était capital. La traque devait être rondement menée. Aux 1er et 2e corps de réserve de cavalerie placés sous ses ordres, il adjoignit les Polonais de Poniatowski, qui comprenaient la langue de leurs voisins et mettaient une ardeur signalée à les combattre. Lui ayant ordonné de prendre plein sud, vers Toula, et de marcher jusqu’à ce qu’il ait atteint l’armée russe, il convoqua le général Bessières, commandant la cavalerie de la Garde. À son dévoué lieutenant, Napoléon demanda de pousser ses unités d’élite, soutenues par une division d’infanterie de Davout, au sud-ouest, vers Kalouga, dans le même but. Le 22 septembre, Murat quittait la ville par la porte de Toula, suivi de Bessières, par celle de Kalouga. Dans une situation que les événements rendaient de jour en jour plus opaque, où la réalité passait l’imagination, où la raison était à l’épreuve de l’incroyable et du jamais vu, cet objectif militaire avait du sens. Il était dans l’ordre des choses, le sien.
Le lendemain du départ de Murat, Napoléon était informé que la pointe des poursuivants avait trouvé à vingt kilomètres sous Moscou l’arrière-garde russe. Refusant le combat, elle s’enfonçait dans l’arrière-pays.
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