Hiver 1812. Retraite de Russie
Carnage à Maloïaroslavets
Il pleuvait. La terre se gorgeait d’eau, les voitures, les canons s’embourbaient. Les chevaux manquant de force pour les hâler, les canonniers poussaient à la roue, tiraient les prolonges. Les distances n’étaient plus conservées depuis longtemps. Dans l’immense convoi, à perte de vue, au milieu du flux des piétons où les officiers avaient du mal à conserver la cohésion de leurs unités, les véhicules étaient pareils à des grumeaux dans une nappe de sirop. Un pont, le goulet d’étranglement d’un village, un raidillon, le moindre accident du trajet causait un embouteillage et cent motifs de frictions.
Dès la première journée de marche, sous le ciel d’un été indien paraissant alors sans fin, l’ordonnancement des troupes prescrit par l’Empereur avait été mis à mal. Les fantassins qui marinaient dans Moscou depuis un mois, grisés par l’air de la plaine, le bel aspect de la campagne après les sinistres tableaux des décombres, se dégourdissaient les jambes avec entrain. Ils s’étaient spontanément lancés dans une course à l’étape qui débordait les éclopés et les voitures engluées dans la masse ou retardées par les avaries. Quelques heures après la sortie de Moscou, nombreuses déjà étaient les épaves autour desquelles les naufragés faisaient le tri entre ce qu’ils abandonnaient et le peu qu’ils emporteraient si on voulait bien leur proposer une petite place ailleurs. La maladresse de beaucoup de conducteurs improvisés avait provoqué des accidents et brisé leur matériel. Les coupés d’agrément destinés à parader dans les larges avenues de Moscou, lourdement chargés, ne résistaient pas à l’usage qu’on avait prétendu leur assigner. Dès le premier soir, le parc roulant s’était allégé des éléments les plus fragiles, les moins adaptés.
Le lendemain, 21 octobre, ce furent les mêmes scènes. Encouragés par leurs supérieurs, les soldats n’hésitaient pas à écarter, à verser au fossé tout ce qui entravait la progression des canons et des caissons, des fourgons des pontonniers et des ambulances. Au motif de l’intérêt supérieur de l’armée, les voitures chargées des produits du pillage étaient balancées sans vergogne. Ceux qui en avaient le moins bénéficié y mettaient le plus d’énergie. Les protestations des propriétaires étaient vaines. La revanche hargneuse des petits contre les gros, des marcheurs contre les profiteurs commençait.
Napoléon, à peine arrivé au château de Troitskoïe, le 20 octobre au soir, fit partir une série de messages vers les chefs de corps. L’armée devait bifurquer promptement sur la droite, de la vieille route vers la nouvelle route de Kalouga. Il espérait ainsi, après avoir leurré Koutouzov sur ses intentions, le prendre de vitesse, atteindre avant lui les dépôts de la région sud de Moscou, une contrée aux ressources encore intactes, et décourager d’éventuels poursuivants en accroissant l’espace conquis. Berner ainsi les Russes valait une victoire. Elle compenserait l’inconvénient moral d’avoir lâché Moscou sans contrepartie. Un aide de camp galopait déjà vers le maréchal Mortier pour lui demander de quitter la capitale avec toutes les forces qui s’y trouvaient encore. Les grabataires français, mêlés aux soldats russes soignés par les médecins et infirmiers français, recommandés au général Toutelmine, seraient confiés à l’humanité de l’ennemi. Napoléon ordonna de miner la forteresse du Kremlin et de la faire sauter en partant. Cette fois, plus de doute, plus d’hésitation, on s’en allait.
Le beau temps cessa le 21, tandis que s’amorçait le tourne-à-droite. La soudaine désorientation, la pluie froide et obstinée, au lieu de la grand-route les mauvais chemins de traverse, la terre amollie, tournée en boue par le piétinement et le roulage précipitèrent la décantation du convoi. Sur des kilomètres, l’itinéraire était jalonné de matériel abandonné, plus abondant au franchissement des cours d’eau et dans les côtes. Le gigantesque flux d’hommes, de chevaux et de véhicules se distendait, se disloquait. Le spectacle était pathétique, mais en se dégageant par l’avant, en s’allégeant, l’armée retrouvait ses capacités manœuvrières, comme l’avait prévu Napoléon venu assister à la volte de ses troupes.
Seule l’arrière-garde restait considérablement gênée par les civils. Ils s’accrochaient à elle comme à une planche de salut. Koutouzov était loin, pourtant de petits groupes de Cosaques, des irréguliers, apparaissaient à distance. Des coups de fusil, le son du canon le cas échéant suffisaient à les disperser, ils réapparaissaient plus loin, aimantés par l’aubaine. Ces isolés travaillaient pour leur compte, en pirates de la route. Les grandes formations cosaques ne pourraient pas se déployer tant que, sur l’aile droite, l’itinéraire des Français serait couvert par les réserves échelonnées entre Moscou et Smolensk ; sur l’aile gauche, par Ney resté sur la vieille route de Kalouga face aux Russes. Il avait remplacé Murat, dont les cavaliers, surmenés, à la portion congrue depuis un mois, retrouvaient avec soulagement la masse de l’armée et ses provisions encore substantielles.
Dans la nuit du 22 octobre, les bruits sourds de gigantesques explosions, au-delà de l’horizon, vers le nord, parvinrent jusqu’à l’armée, alors au bivouac, entre les bouleaux dégouttant sous l’averse. Ils apprirent à Napoléon que Mortier avait rempli sa mission. Les officiers chargés de constater l’effet des énormes charges fourrées sous les murailles du Kremlin rapportèrent au maréchal que l’antique fortification était fortement endommagée, pas abattue. Les fumées dissipées, la poussière retombée, la tour d’Ivan, délestée de sa croix, s’élevait toujours sur la ville martyre. La dernière pluie, en détrempant les mèches, avait saboté le sabotage. Le géant de l’armée, deux mètres sous la toise, avait accompli son travail de démolisseur sans état d’âme. Il eut peu de regret de sa faible efficacité. En revanche, il avait fait ratisser tout ce qui demeurait de véhicules et d’animaux de trait dans Moscou afin de n’abandonner à la miséricorde des Russes que les blessés et les malades qu’aurait sûrement achevés un éventuel déplacement. Cette recommandation formelle de l’Empereur avait été appliquée avec zèle. Les charrettes chargées de blessés cheminaient sur les pas des fantassins, avant d’être dirigées vers Smolensk sous bonne escorte. Le lieutenant Danel, la tête enveloppée de linges, pouvait maintenant se tenir à cheval. Accompagné de son ordonnance, qui le nourrissait de soupe en lui glissant le goulot d’une théière jusqu’au gosier, il suivait la cohorte des officiers de santé. Devant eux on emmenait quelques milliers de prisonniers.
Renforcé par une division prélevée sur le 1er corps de Davout, le 4e progressait en pointe vers Maloïaroslavets, deux mille habitants, important carrefour routier rayonnant sur la région. Perchée sur l’éperon d’un plateau bordé par la Louja, rivière sinueuse environnée de marécages, elle verrouillait l’accès à Kalouga. Le prince Eugène avait mission d’y devancer les Russes et de s’y maintenir. Le 23 au soir, la division Delzons se trouvait au pied de l’objectif. Le pont ayant été détruit, il fallut un peu de temps pour trouver le moyen de faire passer deux bataillons de l’autre côté de l’eau. À la nuit, ils s’établirent dans la ville, tandis que les sapeurs reconstruisaient l’ouvrage qui permettrait à Delzons de mettre tout son effectif là-haut.
Trop tard. Avant le lever du jour, ce 24 octobre, l’ennemi, pénétrant en force dans les rues de Maloïaroslavets, n’eut aucune peine à en expulser les éléments précurseurs de l’avant-garde française. Douze mille Russes étaient là, soutenus par quatre-vingts canons disposés en demi-cercle aux abords sud. Koutouzov, averti tardivement du déroutement de la Grande Armée, avait dépêché en urgence le corps le plus proche, celui du général Doctoroff, vers ce nœud routier stratégique. Sa mission était d’y bloquer les Français jusqu’à ce que le général en chef ait pu le rejoindre avec le gros.
Delzons ne savait rien de tout cela, mais il avait le même objectif que son adversaire. Par le pont provisoire jeté sur la rivière, la 13e division se répandit sur la rive droite et s’élança dans le même mouvement sur la pente criblée par l’artillerie russe. Malgré de lourdes pertes, la ville fut reprise à la baïonnette. Doctoroff contre-attaqua aussitôt et refoula les Français. S’étant porté en avant pour encourager ses hommes, Delzons fut abattu par un tireur embusqué d’une balle dans le front. Son jeune frère, qui servait sous ses ordres, périt aussitôt après, alors qu’il se penchait sur son aîné. Le prince Eugène, voyant des blessés en grand nombre descendre le coteau pour trouver abri et secours derrière la rivière, lança à la rescousse la division Broussier. Après avoir gravi la pente où gisaient les hommes de la 13e, elle reprit la ville rue par rue, au corps à corps. Bâties en bois, les habitations flambaient sous les coups conjugués des deux artilleries. De part et d’autre on s’acharnait. Dès que la division Raïevski, dépêchée à marche forcée par Koutouzov, parut sur le champ de bataille, les Russes refoulés sur le plateau se rallièrent et se précipitèrent derechef vers le bourg en flammes.
Maloïaroslavets changea de mains six fois dans la journée. En fin d’après-midi, la 15e division commandée par le général Pino, un Milanais, tenait la ville. En réserve depuis le début de la campagne, les Italiens avaient vigoureusement escaladé la pente et pénétré dans la ville, d’où une large contre-attaque russe les avait repoussés, avant de les poursuivre, avec l’intention de les basculer dans la Louja et de s’emparer du pont. Entraînés par Eugène, les chasseurs de la Garde royale étaient montés à leur tour en ralliant leurs camarades et, bien qu’accablés par les décharges à mitraille de canons adverses brusquement démasqués, avaient raccompagné les Russes jusque dans la ville et au-delà. Avec soulagement et le sentiment d’avoir fait aussi bien, mieux peut-être que les Français, les Valaisans, Piémontais, Parmesans et Génovais regardaient les uniformes verts s’éloigner dans la campagne. En tiraillant sur des formes indécises, ils attendaient l’obscurité derrière les créneaux des murs mutilés.
Napoléon, arrivé à proximité du champ de bataille, entendait le pétillement de la mousqueterie, le grondement de la canonnade. Il gagna une hauteur d’où il aperçut, dans l’optique de sa longue-vue posée sur l’épaule d’un officier d’ordonnance, les colonnes de Koutouzov à l’approche. Il était temps de conclure. Il fit avancer, à gauche, la division Gérard, à droite, la division Compans. Les deux branches de la tenaille assurèrent la prise sur la ville d’où n’émergeaient plus, au milieu des fumées et des gerbes de feu sporadiquement levées par les derniers obus, que les clochers renflés de l’église sur le ciel éteint. Les Russes se retirèrent à un kilomètre et demi au sud, derrière un ravin, en travers de la route de Kalouga où ils se massèrent.
La bataille était gagnée, mais la feinte avait échoué. Koutouzov s’était réveillé à temps et, malgré ses hésitations, était parvenu à s’interposer entre Napoléon au nord-est, les entrepôts de Kalouga et les fabriques d’armement de Toula au sud-ouest. Le soldat français restait le meilleur marcheur sur les chemins de l’Europe, mais la masse de la Grande Armée se mouvait pesamment. La caravane des civils n’était plus en cause : rejetée à l’arrière, elle avait quasiment cessé d’entraver les unités. C’était l’artillerie, presque six cents canons, y compris ceux de Murat, tirée de plus en plus malaisément, qui retardait la progression. Les accidents du trajet, le moindre embarras obligeaient à l’attendre, ainsi que les fourgons de l’intendance et les ambulances. Les chevaux ne fournissaient plus qu’un service amoindri. Au repos, à Moscou, ils avaient manqué de foin et d’avoine ; maintenant qu’on était pourvu, on n’avait plus le temps de les laisser refaire leurs forces. Il fallait faire avancer les pauvres bêtes au rythme des fantassins qui, eux, le ventre vide, dans la boue, dans la poussière, poussaient le caillou en toutes circonstances. Les généraux d’infanterie et de cavalerie souhaitaient qu’on se séparât d’une partie de cette puissance de feu, maintenant disproportionnée. Les artilleurs s’y refusaient farouchement, et personne n’osait en faire la suggestion à l’Empereur. Il avait été l’un d’entre eux et en gardait les réflexes et les sentiments.
La nuit enveloppait Maloïaroslavets, qui n’était maintenant plus rien que le nom d’une amère victoire. On se compta dans la nuit, des deux côtés : six mille Français et Italiens avaient été tués ou mis hors combat, sept mille pour les Russes. Il n’y avait presque pas de prisonniers. Le terrain était couvert de cadavres, en particulier dans la ville, où leur amoncellement dessinait le plan des rues disparues. Les corps tombés là étaient souvent méconnaissables, calcinés, démembrés, broyés par les manœuvres hâtives des canonniers. On entendait de toutes parts les plaintes des blessés, parfois brûlés, qui n’avaient encore pu être évacués. C’était pire qu’à la Moskova.
Napoléon s’était arrêté à deux kilomètres de là, dans une cabane où il écouta près d’un métier à tisser le prince Eugène, son beau-fils, faire son rapport. Après l’avoir félicité, en le priant de dresser la liste des hommes à récompenser, Napoléon se retira dans une petite chambre pour y recevoir les comptes rendus de ses aides de camp. Bessières, le plus attendu, y pénétra peu avant minuit. Il arrivait des avant-postes, où il avait examiné au plus près, sur toute leur longueur, les positions de l’ennemi. Elles étaient inexpugnables. Koutouzov avait adroitement placé ses six cents canons sur la hauteur d’un ravin escarpé. La Vieille Garde elle-même ne pourrait en venir à bout. Réservé, méthodique, Bessières, qu’un pessimisme foncier portait à la prudence, était toujours partisan du moindre risque, sauf pour lui-même. Napoléon en tenait compte et corrigeait pour asseoir son jugement. Cette fois, les mots de son subordonné avaient été si définitifs qu’il en fut troublé. La route de Kalouga serait donc verrouillée ?
La nuit dans la masure fut agitée. Pris d’insomnie, l’Empereur se couchait, se levait, faisait appeler tel ou tel de ses aides de camp, sollicitait Fain, son secrétaire, se recouchait, se relevait. Le sommeil l’ayant saisi en fin de nuit, il fit sa toilette et se rasa un peu plus tard que d’ordinaire. Le soleil surmontait la ligne des bois, ce dimanche 25 octobre, lorsqu’il se mit en selle. Impatient, il avait brusqué son départ, sans faire prévenir l’escadron de service. Entouré seulement de quelques proches et de douze chasseurs, il était parti à fond de train vers Maloïaroslavets. Dans la courte plaine précédant le pont jeté par les sapeurs du 4e corps sur la Louja, il remontait une file d’ambulances, de caissons et de belles voitures moscovites réquisitionnées par des officiers supérieurs, lorsqu’on entendit des cris, au loin, sur la droite. Cela devait provenir de ces pelotons qu’on voyait accourir au grand galop. Comme on ne craignait rien de ce côté-là, le secteur de Smolensk étant sillonné par des convois français et alliés, Napoléon n’y prêta aucune attention.
Les cris étaient ceux de cantinières et de vivandiers affolés qui s’enfuyaient. Le convoi avait stoppé, les conducteurs hésitaient, manœuvraient de façon désordonnée, comme pris de panique. Napoléon continua son chemin, indifférent à la péripétie qui secouait les riz-pain-sel. Enfin, on reconnut, submergeant les exclamations, le hurlement trop familier. C’étaient les Cosaques, des milliers, qui poussaient leur « Hourra » en pressant leurs montures et fondaient à l’aube sur les bivouacs de la ligne française. Le général Rapp, le plus prompt, enjoignit à Napoléon de se replier, et, le geste accomplissant la parole, s’empara de la bride de son cheval pour l’obliger à faire volte-face. L’Empereur retint sa monture, tira son épée en même temps que Berthier et Caulaincourt et fit face. Rapp, à peine rétabli de l’éclat reçu dans la hanche à la Moskova, fut le premier atteint. Un Cosaque, plongeant sa lance dans le poitrail de son cheval, le précipita à terre. La vingtaine d’officiers présents et les chasseurs de service se précipitèrent pour l’entourer et répliquer. Le groupe, Napoléon avec lui, était enveloppé par une nuée tourbillonnante de cavaliers, des hussards tartares.
L’Empereur aurait été capturé, tué peut-être, si la résistance farouche de son entourage n’avait conduit le gros de la horde à préférer des proies plus faciles et d’un rendement immédiat. Ils empoignaient au col les soldats du train et les traînaient vers la forêt pour les dépouiller. Certains, agrippant au harnais les attelages abandonnés, emmenaient des canons, des caissons, d’autres, plus ardents encore au butin, pillaient des fourgons. Ils disparurent de toute la vitesse de leurs petits chevaux lorsque débouchèrent au grand galop Bessières et les dragons de la Garde. Tout le matériel fut repris. Napoléon regarda sa cavalerie nettoyer la plaine, les conducteurs, remis de leurs émotions, récupérer leurs voitures. Tout rentra dans l’ordre, mais chacun constatait, l’Empereur le premier, que le danger avait surgi du côté où on ne l’attendait pas. La guerre pressait de toutes parts la marche de l’armée. Pour les Français, pour leurs alliés et ceux qui les accompagnaient, il n’était plus un endroit sûr dans la grande plaine russe.
À Maloïaroslavets, le prince Eugène montra le champ de bataille. En parcourant les ruines, il exposait le déroulement des combats et indiquait les lieux où avaient été atteints des chefs d’unité. Napoléon l’écoutait ; il voyait surtout l’étendue du carnage, tous ces cadavres que l’on commençait à enlever pour les verser dans les fosses communes ou les entasser sur des bûchers. Il entendit, venant du bord de la rivière, la salve tirée par les grenadiers du 35e de ligne en hommage à leur colonel qu’on inhumait. L’acharnement de l’ennemi, dont témoignaient ses nombreux morts, parmi eux beaucoup de jeunes recrues sommairement équipées, lui fit forte impression. Ces pauvres gens se faisaient hacher pour leur tsar, dont le régime les asservissait. Il poussa sa reconnaissance jusqu’à la limite des positions françaises et là, longuement, au bout de la prairie, explora du regard l’arc de cercle des forêts où se tenait l’armée russe. Il la battait à chaque rencontre – un massacre –, elle renaissait à chaque fois, aussi forte, aussi résolue. Il n’avait jamais vu ça.
De retour dans la chaumière du tisserand, il réunit les chefs de corps. Murat parla le premier, son rang protocolaire s’accordant à son tempérament. Il proposa de foncer dans le tas à la tête de toute la cavalerie. D’un grand coup de corne, comme à Eylau, il transpercerait les masses de l’ennemi et les disperserait. On passerait. Napoléon objecta que dans cette campagne le temps était révolu des coups d’éclat. À peine sorti de Moscou, si loin de la France, il fallait désormais songer à la sauvegarde de l’armée avant tout. Révolté par la perspective de voir détruits dans une attaque suicide ses escadrons d’élite, objet de soins jaloux depuis des années, Bessières abonda en soulignant que même la Garde ne saurait réaliser cet exploit. Les hommes le pourraient, pas leurs chevaux.
Le froid et rigoureux Davout, qui détestait Murat, sa joviale faconde, son impulsivité et ses extravagances autant qu’il était détesté de lui pour des raisons inverses, affecta de négliger le propos du roi de Naples et prescrivit de faire route sans délai vers Smolensk, par une voie médiane entre celle empruntée à l’aller, via Mojaïsk, et la route de Kalouga maintenant interdite. Intacte, la contrée traversée offrirait ses ressources à l’armée quand seraient consommées les provisions. Murat prit aussitôt le contre-pied avec véhémence. Il était absurde de s’engager en territoire inconnu alors que l’on tenait fermement une route de Smolensk jalonnée d’étape en étape de magasins bien pourvus et de réserves fraîches. Les deux maréchaux, qui avaient failli se battre en duel trois mois auparavant, se défiaient et retenaient à grand-peine les mots les plus blessants. Berthier et Bessières s’interposèrent. Napoléon semblait ailleurs. Il les congédia d’un regard.
Le lendemain matin, 26 octobre, la berline impériale s’ébranla vers le nord. Napoléon quittait l’isba qui l’avait abrité deux nuits durant. Au même moment, les officiers d’ordonnance expédiés par Berthier piquaient des deux vers les quartiers généraux des chefs de corps, un message glissé entre la chemise et la tunique. Quart de tour à droite, direction Mojaïsk, à une centaine de kilomètres, trois jours de marche, puis la triste route de Smolensk, sept jours de marche à travers les souvenirs de l’été, si loin déjà.
Si l’on avait demandé son avis au commissaire des guerres Henri Beyle, il aurait sûrement dit qu’on avait tort de ne pas choisir l’itinéraire recommandé par le maréchal Davout. Le 24 octobre, tandis qu’on s’entretuait à Maloïaroslavets, à une centaine de kilomètres au nord-ouest, à mi-parcours entre Moscou et Smolensk, après Mojaïsk, le convoi dans lequel il avait pris place fut encerclé par les Russes. Les Français venaient d’allumer les feux de bivouac, avec des branches aménageaient des abris pour la nuit et se partageaient du pain rassis, le seul aliment qui leur restait, lorsque les détonations, et aussitôt après les sifflements des balles les firent courir aux armes. Une foule d’hommes en manteaux gris leur tiraient dessus de toutes parts et n’importe comment. La réplique les éloigna. Parmi les évacués maintenant assiégés se trouvait le général Mouriez, du 3e corps, jeté à terre alors qu’il menait sa brigade de cavalerie légère à la Moskova. Il organisa la défense, fit armer tout le monde, y compris les blessés, qui pourtant répugnaient à s’exposer à nouveau. Puis on attendit. Les officiers évaluaient l’adversaire, un mélange d’unités régulières et de bandes de paysans, à quatre ou cinq mille hommes. Les chances de s’en sortir paraissaient très faibles. En faisant le bilan de sa courte vie, Henri Beyle triait ses affaires pour ne garder que le minimum et alléger sa calèche, au cas où il aurait encore l’occasion de s’en servir. Il avait quitté sa ville de Grenoble à 17 ans pour s’engager dans les dragons de la République avant d’intégrer le Conseil d’État. Sous-lieutenant pendant la deuxième campagne d’Italie, il n’avait jamais eu l’occasion de tirer son sabre ou d’essuyer un coup de feu, pas même en duel. Il avait fallu qu’il s’enfonçât au cœur de la Russie pour accomplir, douze années plus tard, le métier de soldat.
L’aurore avait peine à séparer la nuit du jour. Un épais brouillard enveloppait la région. Le général disposa en carré l’escorte renforcée de tous les hommes capables de tenir sur leurs jambes et de faire feu, et plaça les voitures au milieu. Le commissaire des guerres et les cinq colonels convalescents qui lui tenaient compagnie avaient pris rang, pistolet au poing, parmi les défenseurs. Ils avaient veillé toute la nuit, bavardant et vidant les ultimes bouteilles de vin. Le convoi appareilla ainsi, long et mince navire tous sabords ouverts, et glissa entre les murs de brume. Pendant les pauses, le jeune fonctionnaire sortait de sa poche un recueil de lettres de Mme Du Deffand et affectait d’en lire quelques pages. Les Russes ne se montrèrent qu’à la tombée du soir. Un raid de Cosaques infligea du bout de ses lances quelques blessures supplémentaires aux plus vulnérables avant d’être repoussé. Le commissaire des guerres avait toujours sa calèche, mais plus grand-chose à transporter dedans. Entre deux chemises propres, il avait glissé le manuscrit de son Histoire de la peinture en Italie.
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