Huit gouttes d'opium
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
—Je ferai tout ce que vous voudrez, dit Dominique, car je vous aime tendrement, comme c’est mon devoir, vous et ce sacripant de Victor.
Dominique se remit donc à tailler la pierre, et quand il avait fini de tailler la pierre, il la couvrait de mortier; après avoir posé la tuile, il recommençait à creuser les fondations, et ainsi de suite, sans repos ni trêve. Il faisait tout ce qu’il pouvait et même bien davantage, mais sa jambe lui causait de graves difficultés. Mal surveillés, les vieux compagnons prenaient du bon temps. Le travail n’allait pas vite; aussi Dominique ne gagnait pas énormément d’argent pour l’oncle Anselme et pour Victor. L’oncle jurait et parlait de renvoyer Dominique à ses poupées d’hôpital. Le pauvre Dominique, alors, redoublait d’effort, travaillait, bien avant les vieux compagnons et longtemps après eux. La nuit, au lieu de dormir, il se lamentait sur ce qu’il croyait être une grande infortune.
—Ils sont là, à me répéter que j’ai toutes les chances!… Certes, j’ai conservé ma vie et ma vertu, mais je ne m’en vois pas beaucoup plus avancé. Un de ces jours, moi qui connais deux métiers et qui trace l’anse de panier, l’oncle Anselme va me mettre à la porte comme un simple goujat. Pendant ce temps, Mariette fera les quatre cents coups avec ce sacripant de Victor!… J’ai conservé ma vertu, mais j’en ai le sang tout échauffé; j’ai sauvé ma vie, mais la vie me pèse!… Que n’ai-je suivi mes camarades, vrais soldats! Que n’ai-je été, comme eux, mangé par les requins et les poissons de toute sorte!
Il disait ces folies et n’était pas loin de les penser. On ne peut pas savoir ce qui serait arrivé si la Providence n’avait jugé bon d’intervenir.
Un lundi matin, l’oncle Anselme qui souffrait beaucoup des cheveux, avait entrepris de brosser mon Dominique encore plus durement qu’à l’habitude. Mais Dominique ayant touché le fond du désespoir, se moquait de tout ce bruit; il ne répondait pas et l’oncle Anselme était d’autant plus furieux.
—Va-t’en! criait-il; va-t’en, propre à rien! avec ton pied articulé!… va-t’en rejoindre tes poupées d’hôpital!
C’est à ce moment que le facteur apporta une terrible nouvelle; Victor venait d’être tué par les ennemis!
L’oncle Anselme et Dominique furent un moment semblables à deux fous; ils roulaient des yeux égarés et regardaient autour d’eux sans rien voir. Puis ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et se serrèrent à s’étouffer. Ils mêlaient leurs larmes, poussaient des cris déchirants; quant aux paroles entrecoupées qu’ils prononçaient, elles ne valent pas la peine d’être rapportées.
L’oncle Anselme retrouva le premier son bon sens.
—Je ne veux plus que tu t’en ailles, mon cher Dominique, dit-il, je n’ai plus que toi, et il faut absolument que tu sois mon bâton de vieillesse. Tu continueras à travailler et à surveiller le chantier; ce que tu gagneras sera pour moi seul, hélas! Quand je mourrai, tu auras la maison, le jardin et tout le tremblement. Ça te fait une belle situation! Ainsi, tu pourras te marier dès que tu le voudras, malgré ta jambe de bois et ton air tranquille.
—Je vous remercie de tout mon cœur! répondit Dominique. Je me marierai avec Mariette, la lingère, parce qu’elle accepte mes cadeaux et qu’elle a de bons sentiments.
—Comme tu voudras! dit l’oncle. Moi, je m’en moque! Je donne mon consentement.
Dominique resta donc à travailler chez l’oncle Anselme qui ne fit plus jamais rien. Comme Dominique était un ouvrier consciencieux, comme, d’autre part, Victor ne réclamait plus d’argent, les affaires devinrent prospères. L’oncle donna tout de suite une bonne partie de sa fortune à Dominique; pour le reste, il fit un testament en sa faveur.
Dominique, cependant, était triste quelquefois, parce qu’il songeait à son pauvre Victor qu’il ne reverrait plus; mais, tout aussitôt, il pensait à Mariette, et il se redressait sur sa jambe vernie en sifflant un petit air…
Les plus honnêtes garçons sont ainsi faits!
C’est aussi que Mariette, depuis qu’elle avait connaissance du testament, ne cachait plus du tout ses bons sentiments. Elle ne demandait pas mieux que d’épouser Dominique. Déjà elle tirait des plans pour plus tard.
—Je ne serai plus lingère, disait-elle; tu m’offriras beaucoup de cadeaux… Quand nous n’aurons plus assez d’argent pour nous amuser, nous vendrons la maison et le jardin.
—Je ferai tout ce que tu voudras, répondait Dominique.
En attendant, Mariette cherchait des distractions. Quand elle rencontrait un mauvais sujet, elle ne se sauvait point comme son devoir l’eût exigé; elle s’arrêtait au contraire ou bien même courait au-devant du danger.
Car, cette Mariette—le moment est venu de le dire—était une fille fraîche et jolie, nom de nom mais nullement vertueuse. Il n’y avait que ce pauvre Dominique pour en douter. Elle n’envisageait point le mariage comme il se doit, c’est-à-dire comme le seul moyen d’avoir beaucoup d’enfants. Dieu le sait! ce qu’elle voulait, c’était tout simplement gaspiller la fortune de Dominique et se moquer de lui avec des débauchés. Quand il n’aurait plus le sou, elle le planterait là sur sa jambe de bois et tâcherait de se débrouiller d’un autre côté.
Noirs et perfides desseins dont l’accomplissement semblait réglé à l’avance comme du beau papier à musique. Mais la bonne étoile de Dominique avait l’œil ouvert encore une fois; elle ne permit pas ça.
Mariette, un jour, rencontra un mauvais sujet qui semblait un peu enrhumé; en réalité, c’était bel et bien la grippe espagnole qui, sans faire de bruit, farfouillait sous sa peau. Or, Mariette ne craignait rien; elle courait au-devant du danger, comme il est dit plus haut. Elle passa une soirée entière à côté du mauvais sujet; celui-ci éternuait et frottait le bout de son nez contre le nez de Mariette. Aussi qu’arriva-t-il? Mariette attrapa la grippe espagnole. Quatre jours plus tard, elle mourut en se repentant.
Dominique pleura si abondamment dès les premières heures que, bientôt, il n’eut plus une seule larme dans tout le corps.
Le jour de l’enterrement, il garda un air sombre et parut ne voir personne. Aussi ses amis furent-ils inquiets; après la cérémonie, ils l’accompagnèrent et firent de grands discours pour chasser ses mauvaises pensées.
—Dominique, disaient-ils, pourquoi garder cet air sombre, à présent que la cérémonie est terminée? Les morts sont les morts; quand une affaire est réglée, il faut s’occuper d’autre chose. Dominique, au lieu de chercher un arbre pour te pendre, viens plutôt boire bouteille avec nous. Cette pauvre Mariette, ce n’est pas le moment d’en dire du mal; cela ne servirait à rien… Mettons donc qu’elle avait de la vertu; mais ce n’était pas du tout la femme qu’il te fallait. Elle t’aurait mis sur la paille et se serait moquée de toi avec les mauvais sujets. Tu te crois malheureux, Dominique, et tu viens, au contraire, d’échapper à un grand danger… Toi, Dominique, tu as toutes les chances!
Sur ce sujet, ils parlèrent avec facilité, repassèrent la vie de Dominique depuis le jour de sa naissance.
—Toutes les chances!… Si ton père n’avait pas été un galvaudeux, si par deux fois ta jambe ne s’était pas cassée en plusieurs endroits, si ta mère n’était pas morte, ni Victor, ni Mariette, tu ne serais pas aujourd’hui le meilleur parti du village avec ton pied articulé et ta belle situation d’avenir… Certes, tu as mérité ton bonheur, car tu es vertueux; cependant la vertu ne suffit pas toujours; il est facile de comprendre que, de plus, tu es né sous une étoile de première qualité… La chance sera toujours pour toi, saligaud!
Dominique répondit:
—Merci bien! Mais j’en ai soupé!
Il leva vers ses amis de sombres yeux où se lisait une résolution farouche et reprit:
—Je ne veux plus avoir de chance! Aussi, dès maintenant, je me moque de la vertu comme je me moque de vos discours… Quant à l’étoile, plût au diable qu’elle veuille bien ne plus s’occuper de moi! Je vais essayer de lui échapper.
Ses amis le regardèrent puis se regardèrent entre eux. Dominique se redressa et fit sonner sa jambe vernie.
—Allons boire bouteille pour commencer!
Les autres qui l’avaient invité ne purent reculer. Ils ne perdirent rien, d’ailleurs, car Dominique leur rendit la politesse et les mit au point. Quand ils furent partis, il fit écot tout seul, jusqu’au soir, ne s’arrêtant de boire des liquides funestes que pour jurer et chanter d’affreuses chansons qu’il avait apprises, Dieu sait où!
A partir de ce jour, pour échapper à l’étoile, Dominique abandonna résolument le chemin de la vertu. Aussi, ce qui reste à dire pour terminer l’histoire est fort triste. Il ne faudrait peut-être pas trop le répéter, car les jeunes gens pourraient y trouver des exemples pernicieux.
Dominique, depuis l’époque du sevrage, n’avait guère bu que de l’eau naturelle ou légèrement gazeuse. Pour conjurer le trop bon sort, il crut devoir absorber du vin comme une éponge. Mieux! il ne s’en tint pas longtemps aux boissons fermentées. On le vit s’attaquer courageusement à l’eau-de-vie, qui ne nourrit pas, qui ne réchauffe pas et qui devrait s’appeler l’eau de mort. Intrépide, il buvait sans sourciller les alcools les plus variés, les plus violents, les plus féroces. Chacun connaît de réputation ces liqueurs infernales fabriquées par des chimistes dépourvus de scrupules avec des grains moisis, des pommes de terre pourries et toutes sortes de saletés que l’on n’oserait pas offrir à des chiens. Eh bien! même devant ces poisons authentiques, jamais on ne vit Dominique reculer. Quand il ne pouvait plus tenir, il se laissait choir sur place et voilà tout!
En même temps, il chiquait du plus fort et fumait comme une soupière.
A l’égard des dames, Dominique changea aussi de manière, du tout au tout. Jamais plus elles n’eurent le temps de l’appeler Jean le Sot. Il parlait le premier et s’expliquait clairement; quand, malgré tout, il ne parvenait pas à se faire écouter, il insistait avec énergie. Un jour, il lui arriva de rencontrer la femme laide qui avait un vieux mari. Il lui rappela une petite histoire d’autrefois; mais la dame se rebiffa, car elle n’avait aucune mémoire pour ce qui ne s’était pas passé.
—Par les cornes du diable! jura Dominique, tu es toujours bien laide! Mais rien ne saurait plus m’arrêter!… Quelque effort que cela doive me coûter, tu vas voir ce que tu vas voir!… Car j’ai abandonné le chemin de la vertu afin que cette sacrée bonne étoile ne puisse me suivre!…
La femme laide ne comprit rien à ces derniers mots; pour le reste, elle se rendit de force à l’évidence. Le vieux mari passait à ce moment-là. Il entra dans une violente colère et se prépara à courir chercher les gendarmes. Mais Dominique, saisissant son bâton, frappa le vieux mari à la tête et l’étendit sur le carreau.
C’est ainsi que Dominique agissait quand on le poussait à bout.
Tout cela contrariait tellement l’oncle Anselme, qu’il finit par en perdre l’esprit. Alors Dominique le traita fort mal. Non seulement il ne fut pas son bâton de vieillesse, mais il le priva de soins, ne lui donna que de mauvaise nourriture et peu de boisson.
Dominique, bien entendu, délaissait le chantier. Il n’y venait que rarement lorsqu’il n’y avait rien de pis à faire dans les environs; encore était-ce trop souvent, car il s’y conduisait comme le dernier des sacripants. Il rudoyait les vieux compagnons, les abreuvait d’insultes, jurait à faire trembler, par l’enfer, le tonnerre et mille autres choses aussi abominables. Ou bien il exhortait les vieux compagnons à la débauche, malgré le respect qui leur était dû. Quelquefois il se mettait en tête de travailler; alors, c’était bien triste! S’il fallait des pierres taillées, il prétendait manier la truelle; si, au contraire, on avait besoin d’un maçon, ce n’était plus du tout son affaire: il voulait tailler la pierre. Le peu qu’il faisait, il fallait le recommencer. Pour tracer l’anse de panier, par exemple, il se moquait de tous les ronds qui doivent se couper; sans règle ni compas, il poussait sa ligne d’un seul coup et ça ressemblait à ce que ça pouvait. D’ailleurs, sa déchéance était tellement profonde qu’il ne suivait même pas le tracé!
Cela ne pouvait durer longtemps. Au bout de quelques mois, il n’y eut plus de chantier; les deux vieux compagnons allèrent travailler chez un concurrent. Dominique n’en témoigna aucun chagrin; au contraire! Il passa quinze jours entiers et les nuits correspondantes à boire et à chanter en compagnie de ce qu’on peut trouver de plus mauvais parmi les mauvaises filles.
Cependant, comme le bâtiment n’allait plus du tout, Dominique en vint à manquer d’argent de poche. Sans barguigner, il gaspilla ce que lui avait donné l’oncle Anselme, vendit les outils, le jardin, les meubles et emprunta sur la maison.
Il devint l’opprobre du pays qui lui avait donné le jour. Au bas de la pente sur laquelle il roulait, il y avait la plus atroce misère, les plus tristes maladies, le déshonneur, la prison, peut-être les galères. Ses anciens amis se détournaient sur son passage; ils disaient:
—La chance l’a bien abandonné, ce pauvre Dominique!
Et ils souriaient.
On pouvait croire, en effet, que la bonne étoile sous laquelle il était né l’avait enfin perdu de vue dans tous les mauvais chemins où il s’était engagé.
Eh bien! pas du tout!
Un jour qu’il avait bu autant que de coutume, il passa devant une maison en construction. Levant les yeux, il aperçut, sur un échafaudage, les deux vieux compagnons qui travaillaient avec courage près de leur nouveau patron.
Aussitôt, il les appela flemmards, vendus et enfants de cochons. Puis le remords se fit jour en son âme; il se frappa la poitrine à grands coups de poing. Sans tarder, il voulut serrer les deux pauvres vieux sur son cœur et leur demander pardon.
Le visage inondé de larmes, Dominique saisit les montants de l’échelle et commença de grimper. Ayant gravi deux échelons, il retomba sur du mortier; il regrimpa, retomba, regrimpa encore. Les deux vieux compagnons travaillaient avec courage, bien tranquilles sur le sort de Dominique, car une longue expérience leur avait appris qu’il y a un Dieu pour les ivrognes dignes de ce nom.
Dominique, au prix des plus grands efforts, parvint enfin jusqu’à l’échafaudage; il touchait au but, quand son pied articulé tourna; il perdit l’équilibre une fois de plus. Selon la règle, il eût dû tomber encore dans le mortier. Il n’en fut rien; la chance voulut qu’il tombât sur un tas de pierres. Il se cassa la figure; et non seulement la figure, mais aussi le derrière de la tête, le cou et les reins, irrémédiablement.
C’est ainsi que sa bonne étoile lui épargna les plus honteuses, les plus terribles misères.
CONTE DE LA FILLE QUI AURAIT VOULU ÊTRE UN GARÇON
Le vieux docteur ôta son foulard et ses lunettes, car il avait rudement chaud.
L’enfant n’avait pas l’air de s’emballer le moins du monde.
Il parut enfin, et le cercle de famille applaudit à grands cris, comme il est d’usage dans tous les pays civilisés.
Le vieux docteur déclara:
—C’est un garçon!
—Nous l’appellerons Claude, dit la tendre mère, avec l’accent d’une énergie indomptable.
—A merveille, approuva le docteur.
Il ajouta, ainsi que son devoir l’exigeait:
—Pour un beau garçon, c’est, comme on dit, un rude lapin!
Puis il remit son foulard, ses lunettes, but un coup et, l’âme en paix, s’en alla prendre un repos bien gagné.
Or, il y avait, dans le cercle de famille, un homme au triste front, à qui la joie commune faisait mal au cœur. Après le départ du docteur, cet homme s’approcha de l’enfant et il l’examina, dans l’espoir qu’il ne lui apparaîtrait point si beau que cela. Soudain, on vit le triste front se dérider; le méchant homme s’écria, avec un rire amer:
—Un fameux merle, en vérité!… Bien du plaisir, mesdames! bien du plaisir!…
Tout le monde de s’indigner! Et l’on se préparait à flanquer salement le contradicteur à la porte, lorsqu’il ajouta, sur un ton qui n’admettait pas de réplique:
—Mais, sacrebleu! puisque c’est une fille!
Il fallut bien se rendre à l’évidence: ce n’était qu’une fille!
Une jolie fille, mais une fille…
Cet étourdi de vieux médecin n’y avait vu que du feu. Pourquoi aussi avait-il ôté ses lunettes? Sa conduite fut sévèrement jugée. Quelqu’un proposa de le faire bénéficier des circonstances atténuantes, en considération de son grand âge: il était, en effet, raisonnable et honnête de penser qu’il n’attachait plus à cette question de sexe la même importance que jadis.
Mais la jeune mère, élevant la voix avec fureur, mit fin au débat:
—C’est un vieux serin! cria-t-elle; ne m’en parlez plus!
Elle ajouta, non sans à-propos:
—L’enfant est né, n’est-ce pas? Pour le moment, c’est ce qui importe. Allez à vos affaires!
—Mais le nom! murmura le père éploré… Il faudra choisir un autre nom… et réserver celui de Claude pour le garçon qui ne saurait manquer de venir, si le Seigneur veut bien continuer à bénir nos amours…
—Taisez-vous, misérable! riposta la tendre mère. Au reste, l’enfant gardera le nom que je lui ai donné: Claude il était, Claude elle restera. J’ai dit!
Personne n’osa plus ajouter un mot, de crainte de la contrarier et de faire tourner son lait.
*
Voilà, n’est-il pas vrai, un incident fort mince, un pauvre petit incident de rien du tout! Eh bien, il n’en eut pas moins les plus graves conséquences.
*
La mère de Claude, Dieu merci pour elle, n’avait point d’idées profondes. Mais, quand une chose lui était une fois entrée dans la tête, cette chose tenait et tenait bien. Elle avait cru avoir un fils; quelques minutes plus tard, on lui avait remplacé ce fils par une fille… Toute sa vie, cette désillusion devait lui assombrir la vue.
Elle ne pardonna jamais au vieux docteur l’incroyable légèreté de sa conduite. Elle ne pardonna pas davantage au mari dévoué et aux autres personnes du cercle de famille de l’avoir laissée un moment dans l’erreur. Seul, l’homme au triste front trouva grâce à ses yeux; elle le combla secrètement de ses bienfaits. Et le pauvre garçon connut des jours terribles. (La belle histoire, si l’on avait la permission de la raconter!)
La mère de Claude aimait sa fille, certes! mais elle ne lui laissait nullement ignorer qu’elle ne faisait pas tout à fait son bonheur. Pour se donner le change à elle-même, elle habilla Claude, le plus longtemps qu’elle put, non point en garçon,—ses principes le lui défendaient formellement,—mais de manière pourtant à créer l’équivoque.
Quand un nigaud lui disait:
—C’est votre fils, ce petit Claude? Quel rude lapin vous avez là, madame!
Bien loin de protester, elle arborait le sourire, facilement reconnaissable de l’orgueil maternel.
On devine quels pouvaient être les effets d’une pareille éducation sur l’âme, toute molle encore, d’une innocente enfant.
Claude, dès l’âge le plus tendre, conçut une aversion profonde pour tout ce qui touchait au beau sexe. Au contraire, elle éprouvait une curiosité insatiable à l’endroit de bien des choses dont elle se fût méfiée, si elle avait été élevée convenablement.
Elle ne jouait qu’avec des garçons, braillant comme eux, courant, chevauchant, jurant, sacrant, s’efforçant toujours d’imiter ses compagnons, même dans leurs paroles ou leurs gestes les plus malhonnêtes.
Mais quand elle fut un peu plus grande, elle ne manqua point de remarquer, toute sotte qu’elle était, que, parfois, elle ne pouvait pas faire absolument ce que faisaient les garçons.
Elle conçut l’idée d’une différence et voulut savoir en quoi consistait précisément cette différence. Avec la naïveté intrépide de son âge, elle alla aux renseignements sans barguigner. Ce qu’elle vit l’humilia cruellement. Elle comprit que sa mère n’était pas si folle qu’elle en avait l’air. En outre, elle jugea qu’elle-même se trouvait dans une situation inférieure; et non seulement dans une situation inférieure, mais dans une situation fausse et même angoissante. Ne l’appelait-on pas, en effet «garçon manqué»? Or, il y avait—elle n’en doutait plus maintenant—des garçons, il y avait également des filles, mais des garçons manqués, ça ne devait pas exister! Elle acquit, à ce sujet, une conviction sincère et inébranlable.
De là à vouloir corriger l’erreur du destin, il n’y avait qu’un pas. Claude le franchit sans remords; d’autant plus vite qu’elle aimait beaucoup sa mère et tenait à lui faire plaisir.
Elle décida donc qu’elle serait un garçon, dût-elle, pour cela, employer des moyens illégaux.
Elle commença par où elle devait commencer: elle s’adressa au bon Dieu. Tous les soirs, dans ses prières, elle exposait ses revendications, simplement mais clairement. Elle ne demandait pas l’impossible, n’exigeait ni la sagesse ni le bonheur. Signalant son imperfection, elle requérait le ciel d’y remédier: un point c’était tout. Pour le reste, elle se débrouillerait.
Sa demande fut rejetée.
Sans se décourager, elle se tourna alors vers le bonhomme Noël, avec qui elle avait toujours été dans les meilleurs termes.
Par malheur, le bonhomme était devenu sourd comme un pot et il ne voulait pas en convenir, absolument pas. Quand on s’adressait à lui, il prenait un petit air malin pour faire croire qu’il avait compris, alors qu’il n’avait même pas entendu une syllabe. Ensuite, il faisait pour le mieux. Au petit bonheur!… Roulez!…
Il arriva ce qui ne pouvait manquer d’arriver.
Claude, un beau matin, se réveilla toute joyeuse, car elle avait rêvé qu’elle obtenait satisfaction. Elle courut à la cheminée, secoua l’un après l’autre ses petits souliers. Qu’y trouva-t-elle? Deux poupées!… et qui étaient filles, par-dessus le marché!…
Elle ne douta pas un instant que le bonhomme Noël eût voulu rire à ses dépens, et elle se promit de lui garder un chien de sa chienne. Il n’est pas certain, à l’heure tardive où nous racontons cette histoire, qu’elle lui ait encore pardonné.
Déçue pour la seconde fois, elle ne fit que s’entêter davantage.
Elle allait maintenant à l’école, et elle pensait que sa maîtresse, fort savante, aurait pu la tirer de peine; mais cette vieille personne parlait avec un tel mépris de certaines «façons garçonnières», qu’il eût été fou d’attendre beaucoup de ses leçons. Claude employa donc un autre moyen: elle apprit à lire. La personne qui sait lire ne possède-t-elle pas, en effet, la clé d’or qui ouvre les portes de tous les palais de la science?
Claude espérait bien, en prenant son temps, découvrir dans les livres la solution du problème. Elle se jeta donc dans l’étude tête baissée, au mépris de toute prudence, négligeant même les plus élémentaires précautions.
Elle apprit des histoires, des farces, des tours de physique. On ne sait pas tout ce qu’elle apprit! Mais, au bout du compte, elle ne trouva pas ce qu’elle cherchait. Car il n’y a pas seulement la science, il y a encore la magie; et toute la vérité n’est point contenue dans les livres.
Chemin faisant, Claude prit quand même ses quinze ans.
Et elle était toujours fille!
Elle était même très jolie fille. Tous les garçons du voisinage voulaient jouer avec elle comme autrefois.
Alors sa mère fit entendre ses lamentations, car c’était une femme difficile à contenter.
—Quel malheur! gémissait-elle, ma fille a quinze ans!… Quelle tristesse! elle est presque aussi jolie que je le fus à son âge!… Et ces petits cochons d’Inde qui veulent jouer avec elle!… Qu’adviendra-t-il de tout cela?… Je le sais bien, pardi, ce qu’il en adviendra!… Mère infortunée, que ton sort est misérable! Heureuse, trois fois heureuse, celle qui a donné le jour à un garçon! car un garçon, lui, remet son chapeau sur sa tête et dit: «Bonsoir, la compagnie!»
Elle rabâchait sans cesse des propos de cette qualité. Ce n’était guère encourageant pour la pauvre Claude qui faisait tout ce qu’elle pouvait. Comme elle ne voulait point manquer de respect à sa mère, elle n’avait que la ressource de barboter plus avant dans ses livres; ce qu’elle faisait avec un courage que chacun ne pouvait s’empêcher d’admirer. Mais elle avait le cœur bien gros et, à quinze ans, c’est là une maladie des plus gênantes.
Un matin, Claude eut une terrible crise de nerfs. Si son père s’était trouvé à la maison, il lui aurait envoyé deux ou trois gifles ou un seau d’eau à la figure; du moins, tel aurait été son devoir. Mais son père n’était pas là et la malheureuse, sans une larme, brûla tous les livres qu’elle avait adorés; puis, se précipitant hors de la maison, elle se mit à courir à travers champs, comme une folle.
Elle n’alla pas au bout du monde. Dès que ses nerfs furent calmés, elle se laissa choir sur un tapis de mousse, après avoir relevé sa robe, et là, elle s’endormit profondément, écrasée de fatigue. Mais, à son réveil, le chagrin remonta du fond de son cœur; elle se mit à gémir et à sangloter.
Elle entendit quand même une voix qui disait:
—Qu’avez-vous donc, la belle? qu’avez-vous à pleurer?
Levant la tête, elle aperçut, à travers ses larmes, un grand bonhomme qui avait une blouse blanche, une barbe blanche et les pieds nus.
—Vous ne voyez donc pas, cria-t-elle, que je ne suis qu’une fille?
Le bonhomme répondit, d’une voix très douce:
—Pardonnez-moi, mon enfant, mais je m’en étais douté du premier coup. Je vous dirai même que vous êtes une très jolie fille. Je me promène dans ces bosquets depuis des années et des années, et j’ai contemplé de nombreuses demoiselles endormies sur la mousse… Eh bien! je dois à la vérité de reconnaître qu’à côté de vous, toutes les autres n’auraient pas existé.
A ces mots, Claude essuya son nez et commença d’y voir beaucoup plus clair.
—C’est bien possible! dit-elle; mais ma mère voudrait que je fusse un garçon. Elle m’a assuré que les garçons remettaient leur chapeau sur leur tête en disant: Bonsoir, la compagnie!
—Votre mère eut raison, ma mie! Néanmoins, il ne faut pas se désoler ainsi. Il y a toujours moyen de s’arranger.
—Non! répondit tristement Claude, il n’y a plus moyen! car au cours d’une terrible crise de nerfs, je viens de brûler tous mes livres adorés… Comment découvrirais-je le secret, maintenant que sont fermés pour moi les palais de la science?
—Mais il n’y a pas que la science! dit le bonhomme qui peignait sa barbe avec ses doigts; il n’y a pas que la science, voyons! il y a la magie!
Il continua, en la regardant fixement:
—D’après ce que vous me dites, je suppose que vous êtes la jeune Claude en personne, cette jeune Claude qui s’est jetée dans l’étude à corps perdu et dont la réputation de courage est venue jusqu’à moi?
Claude, qui était encore assise sur la mousse, se leva, méfiante:
—Mais, monsieur, dit-elle, je n’ai pas l’honneur de vous connaître!
Le vieillard sourit avec bonté.
—Je suis l’Ermite du bois… Quand il me plaît, j’enseigne la magie. Et, si vous vouliez me confier vos secrets et vos peines, je me ferais un plaisir de vous tirer d’affaire.
—Je ne vous dis pas non, monsieur l’Ermite; mais ma mère m’a défendu de me pencher aux portières, lorsque je voyage, et de lier conversation avec le premier venu.
Ayant prononcé fièrement ces paroles, Claude s’éloigna sans détourner la tête; car elle avait hâte de rassurer ses parents, follement inquiets des suites de son équipée.
Dès le lendemain, sa mère reprit ses lamentations et parla même de mettre sa fille au couvent pour l’empêcher de jouer avec les garçons. Comme la pauvre Claude était privée de ses livres, la situation lui apparaissait terrible. Elle ne put s’empêcher de songer à ce que lui avait dit l’Ermite. Sans parler à personne de sa rencontre, sans avoir l’air d’y toucher, elle recueillit des informations.
Voici ce qu’elle apprit. (Nous le donnons en bref. Le conte en est cependant bien beau! mais il est difficile à dire tout au long devant les grandes personnes; puis, enfin, nous n’en avons pas la permission.)
L’Ermite du bois était un bonhomme très vieux et très malin. Il vivait dans une grotte. Il y vivait seul, mais recevait souvent la visite des fées. Celles-ci lui apprenaient de grands secrets, tout en faisant sa cuisine et en raccommodant son linge. Pendant leur séjour dans la grotte, elles étaient femmes et même femmes de toute beauté. Mais personne ne pouvait jamais les apercevoir sous cette forme. En effet, dès qu’un visiteur approchait, elles devenaient bécasses ou grenouilles et disparaissaient: bécasses, elles s’envolaient parmi les branches; grenouilles, elles dévalaient en sautant et se cachaient dans les marécages. La police en était pour ses frais.
Les fées, bien entendu, connaissaient toute la magie et la pratiquaient: c’était leur métier. Le vieil Ermite avait beaucoup appris en leur compagnie. Moins puissant que les fées, il était quand même, lui aussi, rudement fort.
Personne n’ignorait cela dans le pays. Claude elle-même l’aurait su depuis longtemps, si elle avait été un peu moins abrutie par ses lectures.
Dès qu’elle eut ces renseignements, elle pensa:
—Voilà mon affaire!
Sans tarder, elle se mit un peu de poudre et s’en alla trouver l’Ermite du bois.
L’Ermite était assis sur le seuil de la grotte. Sa blouse avait des taches, ainsi du reste que sa grande barbe qui était, en outre, fort emmêlée. Il avait l’air d’un vieux sale, parce que les fées avaient oublié de lui faire visite les jours précédents.
Claude s’approcha, un peu émue.
—Bonjour, monsieur l’Ermite! dit-elle.
—Honhon! répondit-il, d’un ton peu encourageant.
Il se rappelait certaines paroles plutôt inciviles que Claude avait prononcées, lors de leur première rencontre. Ces paroles lui étaient restées sur le cœur; car, avec son air bonhomme, c’était un vieillard assez pointilleux.
Claude fit la révérence et répéta:
—Bonjour, monsieur l’Ermite du bois!
Cette fois, il répondit:
—Bonjour!
Mais sans lever la tête; et il ajouta aussitôt:
—Je ne vous invite pas à entrer, car mon ménage n’est pas fait.
Puis il se remit à son travail qui consistait à retirer, avec la pointe de son couteau, des épines qu’il avait sous la plante des pieds.
Or, une de ces épines s’était glissée entre deux orteils et l’Ermite ne voyait pas assez clair pour l’arracher. Il ne pouvait pas non plus se baisser suffisamment; il en bavait dans sa barbe en soufflant comme une baleine. Et, quand il se redressait, il sacrait à faire trembler.
Claude, qui avait bon cœur, eut pitié de lui. Elle s’avança gentiment et dit:
—Monsieur l’Ermite! si vous voulez, je retirerai l’épine…
L’Ermite lui tendit son pied en ronchonnant.
Et Claude retira l’épine sans faire un trop grand trou.
Alors, l’Ermite, tout joyeux, essuya sa barbe et il s’écria:
—Jeune fille, qui honorez la vieillesse! si vous avez besoin d’un conseil, je suis prêt à vous le donner! gratuitement!
—Voici! dit Claude sans autre préambule; je voudrais devenir garçon. Et je me suis dérangée pour vous demander comment il faut s’y prendre. Car il paraît que les fées vous ont enseigné la magie…
Le vieil Ermite cligna de l’œil.
—Elles m’en ont, c’est sûr, appris plus d’une! avoua-t-il.
—Eh bien! puisqu’elles se changent à volonté en bécasses et en grenouilles, il doit y avoir un moyen pour changer une fille en garçon? Si vous le savez, dites-le!
—Il est vrai, répondit l’Ermite, que les fées réussissent des tours pendables. Par malheur, je suis moins puissant qu’elles. Changer une fille en garçon, ça n’a l’air de rien… ce n’est quand même point si facile qu’on le croit! Il y a des épreuves: consentirez-vous à les subir?
—Je les subirai! dit Claude d’un ton résolu.
—Alors, dit l’Ermite, ne perdons pas un temps précieux!
Il conduisit Claude sous un cormier dont les branches étaient chargées de fruits verts. Puis il cueillit sept cormes et les mit dans les mains de Claude.
—Voici, dit-il, sept petites poires, jolies, mais dures. Vous les mâcherez et vous les avalerez… celles-ci ou d’autres, à votre choix, pourvu qu’elles soient bien vertes… mais vous les mangerez à la suite et sans interruption: ce point est tout à fait important! Quand vous aurez terminé, j’espère que vous serez devenue garçon.
—Merci, monsieur l’Ermite! je croyais que ce serait beaucoup plus difficile.
Le bonhomme, sérieux comme un pape, n’ajouta rien à ce qu’il avait dit.
Claude s’en alla, toute joyeuse, avec ses cormes dans la poche de son tablier. Elle pensait:
—Je serai garçon avant même d’être arrivée à la maison: c’est maman qui va être contente!
Elle prit donc une corme et commença de la mâcher.
C’était très mauvais! Elle ne s’attendait point à ce que cette petite chose lui fondît dans la bouche; cependant, elle fut surprise de constater combien cela était difficile à avaler. Au prix de grands efforts, Claude parvint néanmoins à faire passer cette première corme. Et, aussitôt, elle mit la seconde dans sa bouche, comme il lui avait été indiqué.
Celle-ci se défendait encore mieux que la première!
—Je n’aurai pas terminé quand j’arriverai à la maison, pensa Claude. Asseyons-nous donc!
Elle s’assit, après avoir relevé sa robe et, avec un courage digne des plus grands éloges, elle continua de mâcher.
Saleté de saleté!
Claude rougissait, verdissait, rougissait encore; quand l’amertume lui passait dans la moelle des os, elle frémissait de la tête aux pieds. Mais, intrépide, elle mâchait toujours.
—Je te ferai quand même ton affaire! pensait-elle en crispant les poings.
Elle avala en effet la seconde corme, en beaucoup plus de temps qu’il n’en faut pour l’écrire à la machine.
Et en avant la troisième!
Cette fois ce fut atroce! On répugne à se représenter une scène aussi pénible! D’un côté, la corme. De l’autre, une belle jeune fille dont l’opiniâtreté n’a peut-être jamais été égalée, une belle jeune fille qui se roulait sur le bord de la route et murmurait, les dents férocement serrées sur sa proie:
—Je te boulotterai!
A la fin, le bon droit triompha: la troisième corme fut avalée. Alors, Claude, sans hésiter, prit en sa poche la quatrième, la cinquième et les deux dernières et les envoya au diable ou, du moins, dans la direction.
Elle continua son chemin, la bouche ouverte au vent du soir et elle versait abondamment des larmes amères. Peu à peu, cependant, elle se fit une raison. Tout espoir n’était pas perdu; il n’y avait qu’à recommencer.
Dès le lendemain, elle recommença. Mais, cette fois, moins courageuse ou moins affamée, elle ne put manger que deux cormes et cracha la troisième avec fureur.
Elle comprit enfin que l’épreuve était très sérieuse. Mais elle ne ressemblait pas à ces poules mouillées que le moindre effort rebute. Ayant envisagé froidement les difficultés, elle se jura de les surmonter.
Au troisième essai, elle mangea quatre cormes; puis elle tomba à trois, alla ensuite jusqu’à cinq et pensa en crever…
Changeant alors de tactique, elle attaqua plusieurs cormes à la fois, espérant ainsi en avoir plus vite raison: elle échoua misérablement. Un autre jour, elle tenta d’utiliser la surprise, essaya de happer une corme au vol, comme les chiens happent les mouches: la corme se jeta tout droit dans la fausse gorge de Claude et la pauvre fille, cette fois, faillit bien y passer!
Avec tout cela, le temps avait coulé; la saison, qui ramène tout, avait fait jaunir les derniers fruits. Il fallut attendre une année entière avant de reprendre la lutte.
Claude, durant cette longue trêve, ne s’abandonna point à une coupable oisiveté. Chaque jour, elle se livrait à des exercices gradués, suçant du fiel, mâchant, avec une froide énergie, des os, du caoutchouc ou des nerfs de bœuf. Le reste du temps, elle le passait en oraisons pour fortifier sa volonté.
Aussi quand la saison fut revenue, connut-elle le plus beau succès: malgré une résistance désespérée, les sept cormes y passèrent du premier coup.
Quelle joie!
Claude, aussitôt, voulut annoncer sa victoire à sa mère.
—Soyez heureuse! dit-elle; je suis devenue garçon!
—En es-tu sûre? demanda cette mauvaise femme avec un rire insolent. Attends un peu! je vais te secouer la poussière… et puis te fourrer au couvent, pour t’apprendre à raconter des imbécillités!
Claude se retira, vexée.
—Je dois pourtant bien être garçon! murmurait-elle.
Pour en avoir la preuve, elle regarda… Et, paf!… elle tomba à la renverse, comme foudroyée!… Elle n’était pas garçon!
Quel désespoir! quelle honte! quelle fureur!
Sans même réparer le désordre de sa toilette, Claude, dès qu’elle reprit ses sens, courut chez l’Ermite.
—Eh! dites donc, vieil Ermite! cria-t-elle d’une voix que la colère faisait trembler, c’est malin ce que vous avez fait là!
Le bonhomme, qui venait tout juste de se réveiller, la regarda d’un air abruti.
—Oui! vraiment! c’est malin de tromper aussi bêtement la jeunesse! Je ne sais qui me retient de jurer et de vous dire vos quatre vérités!
—Qu’est-ce que vous me chantez, vous? grogna l’Ermite en se frottant les yeux.
—Je ne chante pas, je pleure!… car je suis toujours fille, bien que j’aie mangé les sept cormes!…
L’Ermite, entendant cette nouvelle, sut enfin à qui il avait affaire.
—Soyez la bienvenue, mon enfant! dit-il avec une grande affabilité. Vous, qui me tirâtes si heureusement une épine du pied, faites-moi la grâce de vous asseoir sous ces frais ombrages.
—Non! répondit Claude. Car je suis furieuse, entendez-vous? furieuse!
—Ça n’avancera pas beaucoup vos affaires, dit l’Ermite. Je ne dois pas, en outre, vous laisser ignorer qu’ayant vécu dans la familiarité des fées, je suis accoutumé aux pires injures: ne vous flattez donc pas de m’en adresser que je n’aie déjà entendues.
Ayant ainsi mis les choses au point, l’Ermite reprit paisiblement:
—Cette épreuve des cormes n’est qu’un barrage grossier mais indispensable et qui permet de faire un premier tri. On ne peut, en effet, mettre la magie au service de jeunes personnes frivoles qui n’ont pas véritablement la vocation. Puisque vous avez mangé les cormes, c’est donc que votre cas est sérieux. Eh bien, ma chère enfant, je vous le dis sans fard: il y a d’autres épreuves, des épreuves plus sévères. Les subirez-vous?
—Je les subirai! dit Claude avec une terrible énergie.
—Bon! dit l’Ermite. Il s’agit d’épreuves morales. Elles sont au nombre de trois. Il peut arriver, toutefois, qu’une seule suffise, lorsqu’on n’essaye pas de tricher. La première, qui est la plus bénigne, consiste tout simplement en ceci: ne pas suivre la mode.
—Qu’entendez-vous par là, monsieur l’Ermite?
—Il me semble que c’est bien clair, mon enfant: habillez-vous seulement comme s’habillait madame votre mère, lorsqu’elle avait votre âge…
—J’en serai quitte pour rester à la maison, murmura Claude qui se croyait maligne.
—Qu’entends-je? s’écria l’Ermite. Il vous faudra, au contraire, aller dans le monde, fréquenter assidûment vos amies et ne pas craindre de vous laisser admirer par les garçons. Si vous trichez, toute votre peine sera perdue… Au revoir, mon enfant! Bon courage!
Il la quitta sur ces mots, pour aller au fond de la grotte faire des préparatifs magiques.
Claude revint chez sa mère et elle dit à celle-ci:
—Maman! conduisez-moi dans le monde…
—Non! répondit la mère, car la vie est trop chère!
—Maman! il faudra aussi que je fréquente assidûment chez mes amies… et je tiendrais enfin à me faire admirer par les garçons.
—Veux-tu parier, dit la mère, que je te fourre au couvent, une bonne fois?
—N’en faites rien, dit Claude, si vous voulez être heureuse, un jour!
Elle avait prononcé ces mots d’un air si mystérieux que la méchante femme n’insista pas.
Alors Claude en profita pour bouleverser les tiroirs où l’on conservait pieusement la toilette de jeunesse de sa mère et de sa mère-grand. Quand elle eut trouvé tout ce qu’il fallait, elle rejeta avec dédain toutes ses parures, ses vêtements les plus coquets et les mieux ajustés. Puis elle s’habilla, se chaussa, se coiffa, suivant l’usage antique, mais moins solennel qu’on ne prétend. Sa mère la regardait, bouche bée, l’œil arrondi d’inquiétude.
—C’est la conséquence d’un vœu! expliqua Claude. Surtout, laissez-moi faire, si vous voulez avoir du bonheur, une fois dans votre vie!
La mère, qui était sur le point de s’élancer, prit le temps de la réflexion et, finalement, n’osa intervenir.
Cependant, cette femme cruelle ne voulut pas conduire sa fille dans le monde.
Claude y alla donc toute seule.
Ce fut une affaire! On en parlera pendent plus de cent cinquante ans.
Claude, lors de sa première sortie, produisit son petit effet. On la regarda avec surprise, sans trop savoir s’il fallait rire ou pleurer car, malgré son étrange accoutrement, elle n’était pas encore trop laide.
La seconde fois, on se décida à rire aux éclats. Et, par la suite, ce fut un débordement de gaieté narquoise, d’ironie d’un goût amer ou de pitié dédaigneuse qui valait les plus sanglantes injures.
Les petits enfants montraient Claude du doigt et couraient derrière elle avec des cris joyeux. Les filles de son âge pouffaient dans les coins. Quant aux vieux plaisantins, ils lui faisaient des compliments sucrés, comme à une contemporaine: elle eût payé bien cher le plaisir de leur cracher à la figure!
Car, notons-le bien, Claude n’avait pas seulement la beauté de son sexe, elle en possédait aussi les vertus principales, à un très haut degré.
Par bonheur, la volonté si forte qui animait son corps frêle lui permettait de résister à la torture.
Quand prit fin la saison brillante des réunions mondaines, il lui fallut fréquenter assidûment chez ses bonnes amies.
Il y avait Jeanne, Marthe et Marie.
Claude s’en fut chez Jeanne, espérant bien la trouver seule, car ce n’était pas son jour. Mais Jeanne s’arrangea pour faire prévenir Marthe et Marie qui accoururent aussitôt.
Claude voulut orienter la conversation vers les sciences, particulièrement vers l’astronomie et les méthodes d’arpentage où elle était de première force. Les autres, scandalisées, ne la suivirent point sur ce terrain. Toute la soirée, il fallut feuilleter les journaux de modes et les catalogues des grands magasins. Et le lendemain, et les jours suivants, Claude dut recommencer en compagnie de ses amies et des amies de ses amies, que celles-ci se faisaient un plaisir de convoquer.
Naguère, dans les circonstances difficiles, lorsqu’elle sentait le rouge de la colère ou de la honte lui monter au front, vite, elle ouvrait son petit sac et mettait de la poudre. Maintenant, cette ressource même lui manquait, car elle n’avait plus ni sac ni poudre…
On devine quel fut le martyre de la pauvre fille.
Elle tenait ferme, pourtant. Mais la nuit, sous peine d’étouffer, il lui fallait passer sa rage sur son oreiller qu’elle mettait en pièces après l’avoir trempé de ses larmes.
—Heureusement, pensait-elle, il sera moins désagréable de se faire admirer par les garçons: ils sont bêtes, mais rarement méchants.
Hélas! cette dernière partie du programme devait être bien pénible encore!
Les garçons étaient bêtes, en effet, si bêtes qu’ils n’y comprenaient plus rien. Le plus souvent, ils battaient en retraite, pour aller trouver Marie, ou même Jeanne, qui n’était cependant point belle, mon Dieu! Au reste, quand ils ne fuyaient pas, c’était encore plus triste! Ayant perdu tout entrain, ils demeuraient là sans rien dire, plantés comme des sycomores; ou bien ils adressaient à Claude des propos marqués au coin du respect le plus pur, le plus déplacé.
Ce fut, pour la pauvre fille, un coup terrible. Elle en perdit le boire et le manger.
Aussi était-elle bien amaigrie, bien changée, le jour où elle s’en fut, pour la troisième fois, vers la grotte où vivait l’Ermite du bois.
Celui-ci, fort occupé à tuer ses poux, eut peine à la reconnaître. Mais Claude parla.
—Vieil Ermite! dit-elle, d’un ton courroucé, vous êtes donc incorrigible! Vous m’avez encore trompée bien cruellement! Ne m’aviez-vous pas assuré qu’une seule épreuve morale suffisait le plus souvent, quand on n’essaye pas de tricher?… Or, j’ai fait tout et le reste et, néanmoins, je suis plus fille que jamais!
—Je vois ce que c’est! dit l’Ermite. De votre sexe, vous avez, non seulement la grâce et la beauté, mais toutes les vertus principales, à un degré remarquable. Par conséquent…
—C’est cela! interrompit Claude; de l’esprit, à présent!… Vous feriez beaucoup mieux de vous laver les pieds.
L’Ermite exhala un long soupir.
—Je n’ai pas entendu! murmura-t-il.
Puis il ajouta:
—Je disais donc, primo: que je vous chérissais tendrement à cause du fier service que vous me rendîtes un jour; secundo: qu’il vous faudrait subir encore une épreuve, au moins une… et je me demandais avec angoisse si vous en auriez le courage…
—Je l’aurai! dit Claude. Pour qui me prenez-vous donc, l’Ermite? Me confondriez-vous, par hasard, avec l’une de mes amies, avec Marthe ou avec Jeanne?
—Serait-ce vous faire une si grave injure? demanda l’Ermite. Je connais Jeanne: elle a de l’esprit…
—Je vous l’accorde, mais c’est une poule mouillée… et elle est laide à faire peur.
—Quant à Marthe, poursuivit l’Ermite, sa réputation de beauté…
—Marthe! c’est une dinde! assura Claude avec un bon sourire.
L’Ermite se leva et parla sévèrement.
—Jeune fille, dit-il, votre échec n’a rien d’étonnant; je constate, en effet, que vous n’êtes pas en état de grâce… De même que vous avez dépouillé toute coquetterie féminine, il vous faudra vaincre, en votre cœur, les sentiments dont vous faites ici l’étalage. Et ce sera la deuxième épreuve.
—Expliquez-vous clairement! dit Claude.
—Voici: pendant six mois, à partir de ce jour, vous accueillerez, avec une joie visible, tout bonheur qui pourra survenir à vos amies. Vous les défendrez en outre contre la médisance et si, devant vous, on célèbre leurs vertus, vous joindrez votre voix enthousiaste au concert des louanges. C’est assez simple, comme vous voyez.
—C’est simple, en effet! balbutia Claude, atterrée.
—Et, avec l’aide de la magie, ce sera sans doute suffisant, acheva l’Ermite. Bon courage, mon enfant!
Claude s’en alla, tête basse. L’Ermite, qui en avait cependant vu de toutes les couleurs, ne pouvait s’empêcher de la plaindre.
Elle arriva, bien triste, chez sa mère. Celle-ci, malgré la dureté de son cœur, en eut également pitié. Comme elle connaissait bien sa fille, elle dit, pour la ramener à la joie:
—J’ai l’avantage de t’annoncer que Marthe, ton amie, qui devait épouser le Prince Charmant, vient d’être abandonnée par son fiancé.
Claude, à ces mots, joignit les mains.
—Est-ce possible? s’écria-t-elle; Marthe, l’honneur de notre ville! Marthe, la parure de notre société! Courons, ma mère! courons empêcher ce malheur, s’il en est encore temps!
—Allons! n’exagère pas! dit la mère.
Elle croyait que Claude jouait la comédie… Pour l’éprouver, elle ajouta aussitôt:
—En revanche, je viens d’apprendre que Jeanne a enfin trouvé un amoureux… un aveugle, sans doute, car la pauvre fille est bien laide!
Claude joignit encore les mains, mais avec ravissement, cette fois.
—Heureuse Jeanne! Son bonheur m’emplit moi-même d’une joie profonde! A ce sujet, ma mère, je vous invite à ménager vos expressions, quand vous parlez de mes amies… Jeanne n’est pas laide, comme vous avez eu le front de l’insinuer. Elle est même beaucoup plus jolie que je ne le serai jamais.
Alors, la mère épouvantée:
—Ciel! quel est ce mal soudain? Claude! Ma pauvre petite Claude!… Mets-toi bien vite au lit… pendant que je cours chercher le médecin!
Quand le médecin arriva, il y avait beau temps que Claude était partie! Elle avait déjà trouvé le moyen d’offrir à Jeanne ses compliments les plus sincères et elle s’employait à faire revenir le Prince Charmant sur sa décision funeste.
Cette vie dura six mois… Cela est invraisemblable, mais vrai!
Il ne servirait à rien de raconter les mille incidents de cette période: il faut en avoir été le témoin pour y ajouter foi! Et encore! il y eut des gens qui n’en crurent pas leurs yeux!
Claude montra, par cet exemple, ce que peut la volonté au service d’une bonne cause. Ce ne fut pas, évidemment, sans une dépense considérable d’héroïsme, sans une fatigue immense.
La pauvre fille, quand les six mois furent écoulés, n’était plus que l’ombre d’elle-même.
Néanmoins, son entêtement ne diminuait pas.
Elle se traîna donc jusque chez l’Ermite. Cette fois, la force lui manqua pour accabler le vieillard d’injures. Ce fut l’Ermite qui paria le premier:
—Si l’on en juge, dit-il, d’après les seules apparences, il semble bien, ma pauvre enfant, que la seconde épreuve morale n’ait pas encore été suffisante?…
—Non, elle n’a pas été suffisante! répondit Claude d’une voix affaiblie. J’ai fait tout et le reste… et c’est comme si j’avais mangé des nouilles…
—Que voulez-vous! dit l’Ermite, vous possédez à un si haut degré les vertus de votre sexe!… Enfin!… avec votre courage, on en vient quand même à bout… Vous touchez au succès! Je veux être le premier à m’en réjouir car je n’oublie pas ce que je vous dois… La dernière épreuve sera de courte durée. Il est inutile, je pense, de vous demander si vous voulez la subir?…
Un éclair de fierté brilla dans les yeux de Claude.
—Parlez vite! dit-elle.
—Un instant! reprit l’Ermite. Comme nous en arrivons à la grosse magie, il faut que ce soit un peu plus solennel.
Il pénétra dans sa grotte, où il peigna sa barbe avec soin et revêtit une blouse immaculée.
Puis il revint se placer en face de Claude, afin de pouvoir la regarder dans les yeux.
—Jeune fille! dit-il fortement, pendant sept jours consécutifs, vous direz la vérité, toute la vérité, seulement la vérité… Levez la main droite!
Claude devint pâle comme une morte. Elle leva pourtant la main droite.
—Dites: je le jure!
Elle sentit fléchir ses genoux; une sueur froide ruissela sur son visage.
L’Ermite répéta, d’une voix tonnante:
—Jurez de dire la vérité!
—Ça, non! répondit Claude; jamais de la vie!… Ce que vous me demandez là est tout à fait impossible!…
Elle se retira, sous les yeux de l’Ermite apitoyé.
Et, comme il n’y avait plus d’espoir, elle s’assit par terre et se mit à pleurer.