Ignorantes
Ignorantes
Elles étaient toutes les quatre immobiles dans les petits lits blancs du dortoir ; elles étaient l’une à côté de l’autre avec de pâles visages presque enfantins encadrés par de pe-tites coiffes qui cachaient les oreilles et toute la tête aux che-veux taillés ras, masculinement ; des coiffes simples sans une dentelle, sans un ruban, nouées sous le menton par une cor-delette.
Seulement leurs yeux s’agitaient de temps à autre ; ils s’ouvraient pleins de stupéfaction ; ils hésitaient un instant à la lumière, tout languissants ; ils se refermaient ensuite avec une lente fatigue, mais sans souffrance.
Deux d’entre elles, sœur Léonora et sœur Agnèse, les avaient noirs ; la troisième, sœur Ginévra, bleus comme le ciel, et l’autre, sœur Erminia, verdâtres ; et son visage était parsemé de taches de rousseur, et ses sourcils étaient roux.
Ce mouvement des yeux, unique signe de vie en elles, les faisait paraître comme hébétées.
Depuis combien de temps étaient-elles là ? Qu’adviendrait-il d’elles ? Elles ignoraient si, étendues sur ces petits lits, elles étaient dans l’attente de la guérison ou de la mort…
Elles étaient toutes les quatre blessées et bandées. Mais quelle gravité avaient leurs blessures, elles ne le savaient pas. Demeurant immobiles, elles ne les sentaient pas ; et il
– 3 – semblait à chacune qu’elle était bien ; et chacune pouvait croire qu’elle n’était pas en danger de mort.
Mais du reste qui le savait ?
Elles n’avaient plus la vraie conscience d’elles-mêmes.
Où étaient-elles en vérité ? Dans un hôpital, ou dans l’infirmerie d’une congrégation religieuse ?
Et comment, quand et par qui avaient-elles été appor-tées là ? Il existait dans leur vie un grand trou ténébreux, plein de clameurs : un véritable enfer où une horde de dé-mons avaient supplicié et outragé leurs chairs immaculées ! De cet enfer qui s’était ouvert devant elles à l’improviste, les engloutissant, les emportant dans un tourbillon, elles avaient été extraites, elles ne savaient ni quand, ni par qui…
Elles avaient la vague impression d’avoir navigué long-temps ; elles avaient encore parfois dans les narines la sen-teur du goudron et cette odeur de moisissure et de vernis saumâtre, nauséeux, qui couve dans l’intérieur des navires ; elles avaient aussi de temps à autre dans les oreilles les cra-quements d’une énorme coque flottante et les chocs puis-sants et sonores des vagues de la mer ; elles avaient la vision confuse d’un port plein d’activité, de grandes futaies qui s’agitaient sous de gros nuages embrasés et immobiles sur l’âpre azur des eaux ; elles avaient encore le souvenir d’étranges aspects, d’étranges voix, d’étranges bruits de grues et de chaînes ; le souvenir de bras charitables qui avaient soulevé et accommodé sur des civières leur corps douloureux…
Et voilà, maintenant elles étaient là ; et dans la douce lumière, dans la blancheur et le silence du dortoir qui leur donnaient parmi la blancheur suave des lingeries claires, un
– 4 – confort d’une mystérieuse suavité, un sentiment de béatitude infinie, elles se demandaient si cet enfer n’avait pas été un cauchemar horrible et aussi cette longue navigation et ce port et ces aspects étranges ?…
Mais ces blessures et tous ces pansements, et leur séjour dans ce lieu, immobiles et dans l’attente elles ne savaient pas bien si c’était de la guérison ou de la mort ?
Et puis… et puis leurs soupirs !… Qu’étaient-ils donc leurs soupirs ? Ah ! bien étranges, eux aussi. Elles les tiraient péniblement d’un corps qui ne leur paraissait plus le même que celui d’auparavant. Autre chose attirait encore leur at-tention – et elles en étaient affligées, consternées, – c’est que ces soupirs s’élançaient, se dirigeaient vers une chose qui n’était plus en leur personne, et dont elles ne savaient dire ce qu’elle était ! C’était peut-être leur âme, leur pureté incon-taminée, demeurée haute et droite là, au bord de l’abîme où leur corps seulement avait été précipité, proie inconsciente des désirs horribles d’une tourbe féroce, ennemie de cette foi qu’elles avaient été répandre dans l’île étrangère et lointaine.
Un soir, à l’improviste, l’asile de paix avait été pris d’assaut, envahi et profané par une horde sauvage, et, sous leurs yeux s’était accompli le massacre des catéchumènes, et celles qui avaient essayé de s’opposer à cet attentat avaient souffert, au milieu de cette boucherie, une iniquité plus atroce que la mort !
Et plus que les blessures ouvertes par l’acier dans leurs chairs, elles sentaient encore confusément l’horreur d’une autre blessure dont plus que leur corps, leur âme avait sai-gné !…
– 5 –
*
* *
La dernière à quitter le lit, car sa poitrine et un de ses bras étaient encore bandés, fut la sœur Erminia, celle dont les yeux étaient verdâtres et les cils roux.
Les trois autres croyaient qu’elles étaient retenues à l’infirmerie pour attendre la guérison de leur compagne afin de partir toutes les quatre ensemble.
Il n’en fut pas ainsi.
Et lorsque sœur Erminia fut guérie, la mère supérieure de la communauté vint à l’infirmerie annoncer que cette sœur seulement partirait le soir même.
Et tandis que, les yeux baissés, toutes les quatre écou-taient cet ordre, sœur Erminia se demandait dans son cœur pourquoi elle seule partirait ; et chacune des trois autres se demanda également pourquoi leur sort pouvait être différent de celui de leur compagne qui avait été entraînée comme elles dans le désastre des mêmes événements ?
Et l’incertitude des trois qui restaient devint de l’angoisse !
Qu’avaient-elles donc pour être mises à part du destin vers lequel elles auraient dû marcher avec cette compagne qui avait tardé plus qu’elles à guérir ?
Jusqu’à ce jour, elles avaient cru le cas de cette com-pagne plus grave que le leur. Mais si maintenant elles de-meuraient et que cette compagne partait ?… Malgré la poi-trine et un bras encore bandés, elle partait. Mais voilà, sœur Erminia ne pouvait pas guérir peut-être ? Qui sait si elle
– 6 – n’avait pas besoin de quelque remède qu’on ne pouvait pas lui administrer ici ? Mais alors pourquoi la laisser partir seule ? Et pourquoi restaient-elles toutes trois puisqu’elles étaient tout à fait guéries ? Peut-être ne l’étaient-elles pas ? Mais leurs blessures étaient pourtant cicatrisées. Que de-vaient-elles attendre encore ? Vers quel endroit les dirigerait-on ?
Elles le surent le lendemain à l’aube, quand, en compa-gnie d’une sœur âgée et d’une vieille converse, on les fit monter dans une jardinière branlante où des rideaux de jute volaient au vent. Elles portaient d’amples cornettes oscil-lantes, et toutes trois étaient vêtues d’habits neufs, mais trop larges pour leurs corps qui de tout temps avaient été minces et qui maintenant étaient amaigris par leurs longues souf-frances. Seulement dans leur sein mortifié pendant des an-nées sous le modestina1 un certain remue-ménage attirait leur attention et les troublait ; c’était comme une induration spasmodique, comme un étrange engorgement interne ! Avant de partir, elles avaient vu leurs vieux habits, ceux qu’elles portaient lorsqu’elles étaient arrivées blessées et mourantes ; habits déteints, lacérés, tachés de sang ; et ils avaient suscité en elles cet effroi, ce frisson que pourraient nous causer des objets ayant appartenu à une personne morte d’une mort tragique ! Et elles avaient été d’autant plus atterrées en revoyant là, devant leurs yeux, ces vestiges d’une boucherie qu’on aurait pu croire sans chance de salut, que, revenues à la vie, un souvenir précis n’en existait plus en elles.
1 La guimpe.
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Lorsqu’on eut dépassé les dernières maisons de la ville, la voiture se mit à courir sur une route bordée des deux côtés d’épais bocages d’orangers et de citronniers.
On était en Octobre, mais il semblait qu’on fût encore en plein été, bien que de temps en temps, au milieu de cette tié-deur lourde de parfums enivrants, arrivait de la mer, qui s’entrevoyait très proche au-delà de cet enchevêtrement de troncs et de tiges, arrivait, dis-je, quelque frisson de fraîcheur automnale. Mais les trois convalescentes ne purent pas jouir longtemps du délice de cette heure et de ces lieux. Les se-cousses de la vieille guimbarde commençaient à leur occa-sionner, – spécialement à la sœur aux yeux bleus, la plus fra-gile des trois – de terribles souffrances à cause de leur ex-trême faiblesse. Elles sentaient leur monter à la tête de grosses bouffées de chaleur suivies de sueurs glacées, et il leur était impossible de tenir leurs yeux ouverts, ni d’éloigner leur mouchoir de leurs lèvres. Au milieu des vertiges, de su-bites et fortes nausées les assaillaient. Tellement qu’à la fin sœur Agnèse ne put plus les supporter, et demanda en grâce si la voiture ne pouvait pas marcher plus doucement.
La voiture fut mise presque au pas.
Habituées toutes trois, depuis tant d’années à ne se point soigner, à ne presque plus sentir leur corps, à en maî-triser tous les besoins, à vaincre sa fatigue d’un esprit plein de ferveur et d’alacrité, elles ressentaient maintenant un dé-couragement, un abattement mêlé de colère et d’une an-goisse presque folle, en éprouvant ces souffrances corpo-relles qui rendaient leur esprit faible comme il ne l’avait ja-mais été.
Cette souffrance fut un peu allégée par le ralentissement de la marche de la voiture, mais elle ne disparut pas. Sœur
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Ginévra qui souffrait plus que les autres demanda à un cer-tain moment si elle ne pourrait point, puisqu’on allait ainsi au pas, essayer de suivre à pied ; elle le fit, mais elle dut peu après remonter dans la voiture : ses jambes ne résistaient pas à la fatigue causée par ce chemin en escalade.
La sœur ancienne qui les accompagnait leur annonça pour les encourager qu’on arriverait bientôt.
Et, en effet, peu après la voiture s’arrêta devant le portail d’une grande, vieille et rustique maison solitaire, sise sur la cime d’un petit coteau, et dont un mur entourait le jardin.
La converse sonna la cloche et, se dressant sur la pointe des pieds pour regarder au dessus de la plaque de métal qui couvrait la partie inférieure du portail, elle appela très fort :
— Rosaria ! Rosaria !
Cette Rosaria était la femme du paysan qui gardait la vil-la des sœurs où, tous les étés, les orphelins venaient en va-cances, et qui prenait soin du verger, du jardin et de la vigne y annexés.
Au lieu de Rosaria, ce fut un gros chien de garde qui ré-pondit par de furibonds aboiements.
— Voilà Bobbo ! dit la sœur ancienne souriant à la con-verse.
— Bobbo ! Bobbo ! Nous sommes de la maison, ajouta la converse et elle sonna de nouveau.
À la fin, la gardienne accourut, les manches retroussées, les cheveux en désordre, sa grosse face dorée par le soleil, toute en sueur, deux grands cercles d’or aux oreilles, un mouchoir rouge sur la poitrine et le ventre gonflé qui, sous la
– 9 – jupe de boruacan relevée, laissait voir les chevilles dans leurs gros bas de coton bleuâtres tout terreux.
— Oh ! ma sœur Sidonia, sœur Sidonia ! commença-t-elle à crier avec de grands gestes d’émerveillement et de joie, comment allez-vous avec toute cette compagnie ? Eh ! qui s’attendait à vous voir ? Et vous aussi Donna Mita ? Et comment cela va-t-il ? j’étais à laver !… Et vous me voyez ? – ajouta-t-elle en montrant son ventre inexorable –. – Quel châtiment de Dieu après neuf années, chère sœur Sidonia ! Mais laissons Dieu faire ce qu’il veut ! Et celles-ci ? Ce sont trois nouvelles sœurs ?
Les trois convalescentes s’étaient un peu éloignées, et devant la villa, elles regardaient avec étonnement les vieilles fenêtres de la façade, l’antique citerne patriarcale au com-mencement du long pergolato2, en face du petit portail vert de la maison. Lorsqu’elles s’entendirent indiquées par la gar-dienne, elles se retournèrent et virent la sœur ancienne et la converse lui parler mystérieusement ; et la gardienne se prendre la tête dans les mains avec un geste d’horreur, et puis se tourner en écartant un peu les mains et regarder de leur côté, la bouche ouverte et les yeux pleins d’épouvante.
— Et elles le savent ? Elles le savent ?
Les trois convalescentes se regardèrent dans les yeux, angoissées : un mal, un mal épouvantable permanait donc en elles ; un mal qu’elles ignoraient encore et à cause duquel, elles avaient été conduites là, écartées de tout dans cette vil-la solitaire ?…
2 Berceau, ramade.
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Sœur Léonora eut tout à coup dans les yeux une vibra-tion de folie, se couvrit le visage avec ses mains et laissa échapper un gémissement sourd, tandis que ses épaules et ses bras étaient secoués par un tremblement spasmodique.
— Qu’y a-t-il ? demanda la sœur aux yeux bleus enfan-tins à sa compagne qui avait porté l’une de ses mains à ses lèvres et qui, les yeux exorbités, restait comme suspendue à un doute.
Sœur Sidonia et la converse s’approchèrent et la gar-dienne les rejoignit avec les clefs de la villa.
En montant l’escalier où l’air de la campagne stagnait, mêlé à l’odeur fétide et lourde de la cour voisine et à l’humidité qui s’exhalait du bassin tout proche, sœur Léono-ra saisit un des bras de la sœur ancienne et lui demanda tout bas pour elle et ses compagnes si ce qui lui avait traversé l’esprit comme un éclair, au geste désespéré de la gardienne, était vrai ?
Celle-ci ferma les yeux et à plusieurs reprises, avec une triste solennité, baissa la tête.
Un cri, un éclat de déchirants sanglots répondit alors à ce signe affirmatif et muet ; et sœur Léonora s’affala sur une des marches de l’escalier comme si, tuée par la certitude de son malheur, elle ne voyait plus la raison de monter plus haut, et voulait attendre son destin, là, sur ces marches ; at-tendre désespérément de nouvelles violences qui l’empêcheraient de stagner pendant de longs mois au milieu des pièces vides et sonores de cette vieille maison pour arri-ver à l’accomplissement de son affreux martyre.
Toutes s’arrêtèrent sur cet escalier ; sœur Agnèse debout adossée au mur, les yeux clos d’où coulaient de grosses
– 11 – larmes silencieuses, les bras abandonnés ; sœur Sidonia, la converse et la gardienne inclinées sur sœur Léonora pour l’encourager, l’exhorter. Ne sachant rien encore et en proie à une convulsion croissante de tous les membres, restait la pe-tite sœur aux yeux bleus dont la pâleur et la gracilité fai-saient penser à la cire et à l’hostie, et sur laquelle ce rude habit bleu de religieuse semblait d’un tel poids qu’il aurait dû la faire plier, si ne l’avaient soutenue les deux ailes blanches de la cornette avec leur légère palpitation. Elle regardait d’un effroi croissant les larmes muettes de sa compagne adossée au mur ; elle entendait les sanglots de celle qui s’était ac-croupie sur l’escalier ; elle écoutait les encouragements et les exhortations des trois autres ; elle n’en comprenait pas en-core la raison, et la demandait avec ses regards anxieux et ses mains nerveuses.
*
* *
Cette villa, dans la solitude et le calme anxieux de la na-ture qui l’entourait, avait quelque chose de lugubre avec tous ces rayons de soleil qui s’allongeaient de travers et symétri-quement dans les corridors, rayons où flottait une poussière d’atomes.
De temps à autre, le chant d’un coq semblait vouloir rompre la maléfique sérénité de ce calme mystérieux, et un autre coq de quelque aja3 lointaine semblait exprimer qu’une mystérieuse douleur les accablait là aussi, là aussi, et plus loin encore !…
3 Domaine.
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Jusqu’où ?
Les trois sœurs s’approchant des fenêtres se perdaient pleines d’angoisse dans cette mystérieuse douleur lointaine ; elles n’étaient plus ignorantes maintenant de leur malheur, mais pleines de doute, et comme tremblantes sous un cau-chemar. Leur âme ne savait où se reposer, vers qui se tour-ner pour trouver du courage ? Comment cacher même à leurs propres yeux la honte de ce martyre qui cruellement les menait vers tout ce qu’elles avaient voulu fuir en revêtant le saint habit !
Il existait pour deux d’entre elles, dans ce lointain, mais plus loin, beaucoup plus loin, là où le regard se perdait, et où l’esprit n’osait arriver, là haut, là haut en Toscane, et plus haut encore en Lombardie, il y avait une maison qu’elles avaient abandonnée depuis de nombreuses années !
Frapper à cette porte pour trouver du courage, sœur Léonora et sœur Agnèse ne pouvaient, ne devaient le faire. Ni le vieux père, ni le frère de l’une, ni sa belle-sœur ne de-vaient savoir ; et encore moins, encore moins, Ô Dieu ! le frère de la belle-sœur ; ni la vieille mère, ni la sœur de l’autre dans ce bourg tranquille sur le Pô près de Mantoue ! Bien-heureuse sœur Ginévra qui n’avait pas même l’idée d’une maison, ni d’une famille ! Ce qu’elle savait seulement, c’est qu’elle était née à Sorrento ; de qui ? Elle l’ignorait ; elle avait été élevée par les sœurs dans un hospice, et s’était faite sœur un jour : elle était donc tout entière dans l’habit qu’elle portait ; et le malheur présent ne mordait pas jusqu’au sang ses chairs outragées, avec les souvenirs d’une vie étrangère, d’affections étrangères, dont les deux autres étaient déchi-rées si affreusement !
– 13 –
Sœur Léonora avait aimé ; l’habit qu’elle avait revêtu re-présentait pour elle un sacrifice ; la violence qu’elle avait dû se faire à elle-même, noblement, pour conserver intacte, contre les pièges de la vie, sa pureté, avait été rendue vaine par la violence d’autrui, brutale et sauvage ; et Dieu avait permis que cet habit, symbole du sacrifice, lui pesât mainte-nant comme une dérision ! Et Dieu avait permis qu’en un corps qui lui avait été offert, grâce à une violence sacrilège, un fruit infâme eût été reçu, et qu’il mûrît, et que sous cet habit crût, chaque jour, la honte, l’effroi, l’horreur d’une atroce maternité !
Comment Dieu pouvait-il permettre cela ?
Pour châtier l’orgueil du sacrifice, pensait l’autre, sœur Agnèse, qui continuait à dissoudre dans des larmes sans fin l’angoisse qui l’oppressait. Et tant que la chasteté de l’habit ne fut pas offensée par la déformation progressive de leur corps, elles demeurèrent ensemble, toutes trois, pour se sen-tir moins solitaires au milieu de leur peine, dans cette grande et rustique habitation aux longs couloirs sonores où par tant de fenêtres alignées entraient l’air salé et les rumeurs de la mer, les parfums épars de la campagne, le bourdonnement des insectes et le bruissement des arbres…
Elles descendaient ensemble prier dans la petite chapelle ornée de fleurs des champs, où l’éternelle fraîcheur de la pé-nombre était délicieusement imprégnée de l’odeur de la cire et de l’encens. Mais ces prières étaient souvent interrompues par les sanglots presque furieux de sœur Léonora qui s’enfuyait. Alors les deux autres la suivaient et s’efforçaient de la calmer dans l’ombre du long berceau, devant la villa, ou dans les sentes du verger où tant d’oiseaux se réunis-saient l’après-midi pour se livrer à la joie.
– 14 –
Sœur Ginévra avait trouvé là un petit coin où une odeur amère de prunelles et un fort et puissant parfum de menthe lui avaient rappelé d’une façon vivace le souvenir de l’hospice de Sorrento où s’était écoulée son enfance ; et elle allait souvent dans cet endroit, pour y couver ce souvenir, heureuse de sentir auprès d’elle sa douce innocence loin-taine. Elle était encore comme abasourdie par son malheur, inconsciente de tout ; elle n’en comprenait pas l’horreur comme les deux autres, et elle épiait leurs yeux, presque ab-sorbée dans une attente inexpliquée et craintive, souffrant des sombres et furieuses angoisses de l’une, et des cuisantes larmes de l’autre.
Rosaria, la gardienne, les rejoignait parfois, et sans se rendre compte de l’inconvenance choquante de ses propos, elle leur parlait comme à des compagnes de malheur, qu’aucune réserve ne devait désormais empêcher de regar-der son ventre démesuré, et d’entendre certaines réflexions ayant trait à leur état commun. Elle se lamentait d’avoir donné à d’autres paysannes, plus pauvres qu’elle, les petites chemises, les langes, les bonnets, les bavoirs de sa layette parce qu’elle ne se serait jamais attendue à en avoir besoin ; et maintenant elle n’avait pas le temps d’en préparer une neuve. Elle avait acheté la toile : Oh ! de la toile bien gros-sière pour les chairs tendres du poupon ; mais les enfants des pauvres, on le sait, doivent apprendre très vite, à sentir les duretés de la vie.
Tout de suite, sœur Ginévra s’offrit à l’aider pour coudre cette petite layette. Sœur Agnèse lui dit alors qu’elle l’aiderait aussi ; sœur Léonora ne voulut rien entendre.
L’hiver venu, chacune d’elles se renferma dans une pe-tite chambre, choisie parmi les nombreuses pièces qui ou-
– 15 – vraient leurs portes sur le long corridor. Les fenêtres don-naient sur le jardin et, par dessus le mur d’enceinte, on dé-couvrait l’azur foncé de la mer qui se mêlait à l’azur léger et subtil du ciel. Mais maintenant le ciel et la mer perdaient souvent leurs teintes diverses d’azur ; ils se mêlaient convul-sionnés en sombres brumes, et dans le silence ténébreux de la villa solitaire, pendant des journées et des journées, se fai-sait entendre sur les vitres des fenêtres le crépitement de la pluie !
Sœur Agnèse cousait et s’efforçait de ne pas s’attendrir à la vue de ces petites chemises, de ces petits bonnets, et de ces bavoirs en pensant au poupon qui devait naître d’elle. Elles étaient pour un autre poupon ces petites chemises, un poupon qui croîtrait ici, et qui pourrait regarder en face son père et sa mère, et jouir du soleil et bénir la vie ! Le sien lui serait ravi tout nu, se perdrait dans la multitude des enfants nés sans nom, et peut-être ne le verrait-elle même pas !
Elle ne devait pas s’en attendrir ; elle ne le devait pas ; là était justement le martyre : avoir reçu et fait mûrir dans un corps offert à Dieu ce fruit infâme ! Mais elle le portait dans son sein, Oh ! Dieu ! Elle le nourrissait de sa substance, Oh ! Dieu ! Oh ! Dieu ! Et elle ne pourrait, elle ne devrait rien faire pour lui ? Rien pour le racheter de l’infamie où il naîtrait. Peut-être son lait, peut-être ses soins eussent été pour lui une rédemption ? Enlevé à elle, élevé dans un hospice, sans amour, sans toit familial, comment grandirait-il, conçu comme il l’avait été dans l’horreur et dans le sang d’un mas-sacre, fruit néfaste d’un sacrilège ?
Mais sûrement que Dieu dans sa miséricorde infinie donnerait que son martyre à elle soit utile à celui qui allait naître ; les larmes qu’elle versait aujourd’hui, dans la honte
– 16 – et le supplice, suffiraient à le laver pour toujours de sa tache originelle, de ce sang obscène qui était le sien. Ainsi son martyre n’aurait pas été inutile !
Et vraiment sœur Agnèse se remettant à coudre pensait que, non sur l’enfant qui devait naître, mais à cause de la honte et du supplice qu’elle endurait, ses yeux devaient ver-ser autant de larmes que sœur Léonora.
Sœur Ginévra, au contraire, penchant la tête d’un côté en élevant avec ses mains de cire, en face de la lumière de la fenêtre, la petite chemise qu’elle cousait en ce moment, la regardait et souriait !…
Chacune maintenant descendait seule dans la petite chapelle pour y prier ; elles prenaient leurs repas dans leur chambrette, et lorsqu’elles étaient fatiguées de coudre et de prier, elles se mettaient à la fenêtre pour regarder le jardin désert, la mer et le ciel.
Le printemps arriva, et un beau matin, Rosaria entra avec le soleil dans la vieille villa, Rosaria riante, diminuée, portant haut un gros poupon rouge entre ses rudes mains, et criant dans le corridor :
— Le voilà ! Il est fait ! Il est fait !
Elle entra tout d’abord dans la cellule de sœur Agnèse qui ouvrit à peine ses lèvres à un sourire d’une tristesse infi-nie, en contemplant le bébé avec ses yeux rouges de larmes, et en portant ses mains blanches sur son sein comme pour se défendre.
— Courage, courage, ma sœur. Cela se fait très vite, vous savez ? Vous verrez que cela se fait très vite ! Voyez
– 17 – comme il est beau ! Il a les yeux de son père… et regardez, voyez avec quelle quantité de cheveux, il m’est né !
Elle courut ensuite chez sœur Ginévra et sans autre cé-rémonie posa le petit sur ses genoux.
— Pour vous ! Le voilà, vous le voyez !
Il est lourd !… non ? il est lourd !
Il a le petit bonnet que vous lui avez fait… et aussi la pe-tite chemise. Vous voyez ?
Sœur Ginévra essaya de poser ses lèvres sur la poitrine rose du bébé que la mère avait découvert, puis de ses mains, elle souleva le doux fardeau, et avec une curiosité mêlée de douleur, elle regardait les mouvements des paupières que faisait le nouveau-né pour habituer ses yeux à supporter la lumière.
— Le voilà ! – Dans peu, un petit être semblable naîtrait d’elle !… Elle ne savait ni pourquoi ni comment… un petit être semblable !…
Rosaria le lui prit pour le faire voir à sœur Léonora ; mais celle-ci détournant la face, la repoussa et cria avec fu-reur qu’elle ne voulait pas le voir :
— Allez-vous en ! Allez-vous en ! Allez-vous en !
Elle avait enlevé son habit ; elle ne descendait plus prier. Elle passait la journée entière assise sur son lit, inerte, les dents serrées et les yeux attachés au sol dans une dure et cruelle fixité. Le soir, ses deux compagnes l’apercevaient, de la porte de leur chambre, allant et venant d’un bout à l’autre du couloir éclairé par les rayons de la lune : tassée, énorme, la tête masculine, et pieds nus…
– 18 –
Elle divaguait.
Et le bruit sourd de ses pas dans la sonorité du long cor-ridor effrayait sœur Ginévra.
Cette peur devint de l’effroi, lorsque pendant l’une des nuits suivantes, réveillée en sursaut, elle entendit des cris déchirants, des hurlements de bête blessée ! Elle voulut ac-courir, mais elle fut arrêtée sur la porte par la converse qui lui apprit que ce n’était pas sœur Léonora qui hurlait, mais l’autre, l’autre, sœur Agnèse.
— C’est son heure, elle se délivre en ce moment, pauvre petite !…
Et sœur Ginévra atterrée, demeura, le dos contre sa porte à écouter ces hurlements qui n’avaient rien d’humain, et qui, partant de sa compagne silencieuse, lui représentaient comme épouvantablement terrible le mystère qui s’accomplissait là-bas. Elle hurlerait bientôt comme cela, elle aussi !… Comment ferait-elle, petite et mince qu’elle était, pour résister aux douleurs qui arrachaient de tels hurle-ments ?
Et des hurlements, d’autres hurlements, des hurlements encore, peu après l’aube, plus sauvages, plus longs, parmi un grand désarroi dans le couloir ! Gelée, pétrifiée, à genoux devant son petit lit, le rosaire à la main, sœur Ginévra écou-tait et tremblait toute, sans oser se lever et frapper à la porte que la converse avait fermée à clef.
Elle sut dans l’après-midi que ses deux compagnes étaient délivrées et que maintenant, elles reposaient tran-quilles. Une question angoissante effleura ses lèvres qui, tout de suite, s’évanouit dans le silence lugubre de la maison : On
– 19 – n’entendait aucun petit vagissement ?… La converse ouvrit les mains et secoua tristement la tête, les yeux fermés.
Mais au contraire, d’un arbre du jardin dans la gaîté se-reine de cet après-midi de printemps, un gazouillis mon-ta……
*
* *
Trois jours plus tard, au début de la soirée vint le tour de sœur Ginévra. Il appartint alors aux deux autres, désormais informées, de trembler aux cris désespérés de leur petite compagne, cris qui arrachaient d’autres cris de pitié et de ré-volte comme au spectacle d’un attentat atroce et sans pitié contre un être timide et désarmé, qui aurait en vain accepté sa défaite.
Tout à coup dans la nuit, les cris se turent. Et ce fut pen-dant quelques minutes éternelles, un silence terrible ; puis on entendit dans le couloir une course précipitée parmi des gé-missements, parmi des murmures de voix étouffés, parmi des souffles pénibles, là dans la cellule de sœur Ginévra. Ses deux compagnes ne purent résister plus longtemps à l’angoisse qui les étouffait. Elles descendirent de leur lit, se jetèrent sur le dos les premiers vêtements qui leur tombèrent sous la main, et toutes vacillantes, se dirigèrent vers la petite cellule.
Personne ne dit mot, la vieille converse disposait sur le lit les membres de la morte qui, dans son pâle visage mince, avait gardé à demi ouverts ses doux yeux d’azur.
Et dans cette pâleur, il semblait que la petite morte sou-rît de s’être ainsi délivrée.
– 20 –
Prise tout à coup d’une crise de sanglots, sœur Agnèse se jeta à genoux au pied du lit. Mais sœur Léonora parcou-rant obliquement la pièce de farouches regards de folle, dé-couvrit dans un angle un mouvement convulsif au milieu d’un drap ensanglanté en tas par terre. Avec un élan de bête sauvage, elle bondit dans cet angle, enleva de terre une pe-tite créature rougeâtre qui émit un gémissement rauque, et s’enfuit dans sa cellule ; elle s’y enferma et avec une joie sauvage, elle offrit son sein gros à éclater à ce petit être.
La mère supérieure, accourue quelques heures plus tard de la ville, dut parlementer longtemps pour la persuader de rouvrir sa porte. Elle semblait folle, elle tenait cette petite créature serrée sur sa poitrine et criait :
— Je la prends ! Je la prends, moi ! Oh ! donnez-moi la mienne ! Je ne veux plus de l’habit ; j’envoie l’habit au diable ! Dieu a trop exigé de moi, trop exigé ! trop exigé !…
Lentement, doucement, la supérieure trouva moyen de faire tourner en larmes ce farouche accès de démence, et l’on emporta la petite fille.
Peu après, les deux survivantes pleuraient et priaient aux deux côtés du lit de la petite morte, qui sûrement avait rouvert en paradis ses doux yeux de ciel !
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