Ignorantes
Safranette
Sirio Bruzzi courut tout joyeux dans la chambre de sa mère, agitant la lettre de son cousin, Giorgio Lelli, Giongo, suivant le nom dont l’avaient affublé les nègres, lettre qui ar-rivait à l’instant, et qui était datée, s’il vous plait, de Banana à l’embouchure du Congo.
— Il la ramènera, Maman ! Ah ! Mami-nouchette, comme je suis heureux ! Ma Titti ! Ma Titti ! Le cousin Giongo va remonter le fleuve : le steamer est en partance ! Mon pauvre Giongo, mon cher petit Gionghicello ! Il doit aller, je ne sais plus où… pour quelque diable d’histoire administrative, une de ces histoires trop fréquentes là-bas ! Dans une quaran-taine de jours, il sera à Mésania ; il y est peut-être à cette heure ; de là, il court à Mokala, prend ma Titti, et revient, re-vient, lui aussi, pour toujours !…
Allons, Maman, va annoncer la nouvelle à tante Néna, Dieu sait comme elle va être contente, elle aussi ! Moi, je m’élance chez Nora. En sortant de chez la tante, viens toi aussi chez Niano me prendre, n’est-ce pas ? je t’attends.
Il se baissa pour embrasser sa mère et s’enfuit sa lettre à la main.
La pauvre Signora Bruzzi demeura un instant abasourdie comme elle en avait l’habitude à chaque nouvelle frasque de son diable de fils ! Et le sourire heureux provoqué par l’exultation de ce fils s’affaiblit sur ses lèvres et devint triste.
– 35 –
Elle pensa que Norina, la fiancée de Sirio près de la-quelle il avait couru pour lui faire lire sa lettre ne pouvait certes exulter dans son cœur comme lui à la nouvelle que cette missive apportait. Elle devait au contraire en éprouver de l’affliction, une affliction d’autant plus forte, qu’elle aurait vu rire et s’exalter plus vive, sa joie à lui ; cette joie n’existait-elle pas au prix d’un sacrifice qu’elle avait consen-ti ? Oui, Norina s’était résignée, mais ce n’était pas une rai-son pour que Sirio lui donnât en ce moment le spectacle de cette joie et prétendît qu’elle en prît sa part.
Ah ! terrible fils, vraiment il déraisonnait !…
Mais à parler franc, quand donc avait-il jamais raisonné son Sirio ? De son père, mort jeune et tragiquement en duel, il avait hérité la manie de se jeter dans les plus hasardeuses aventures. Il semblait avoir pour âme un ouragan. Il s’attaquait à tout, mettait tout à l’envers. Quand il ne pouvait rien faire d’autre, il estropiait les noms ; il lançait des phrases qu’il laissait un pied en l’air ; il prononçait des mots vagues, mettant les syllabes sens dessus dessous, leur faisant faire la culbute : Norina, Nora, Niano, Rosina, Elinano !…
La signora Bruzzi ne savait plus elle-même comment elle avait pu l’amener sain et sauf, de l’enfance à la jeunesse. Elle l’avait fait arrêter une première fois, quand, tout jeune, il s’était échappé de la maison pour courir, en Grèce, rejoindre l’expédition garibaldienne ; puis une seconde fois, alors qu’il était déjà en partance pour l’Afrique à la défense des Boers !… Quand il s’était agi du Congo, elle avait dû fermer les yeux et incliner la tête : il était majeur ! Après six années passées dans l’état libre du Congo avec le cousin Lelli, il était revenu méconnaissable, couvert de plaies, en proie à la dy-senterie ; et à peine remis sur pied, il voulait y retourner. Et il
– 36 – y serait retourné, en effet : les pleurs, les supplications de sa mère, la pensée que déjà âgée et souffrante du cœur, elle en serait certainement morte, n’auraient pu le retenir, si à Noce-ra où on l’avait conduit faire une villégiature et prendre les eaux, cette bonne Norina, Norina Rua, avec la fascination de sa grâce et de sa musique, ne lui était venue en aide.
À peine s’était-elle aperçue que cette mademoiselle Rua avait fait brèche dans le cœur de son fils, qu’elle l’avait se-condée et s’était mise presque à couver cette passion nais-sante.
Peu à peu, le terme de la permission approchant, Sirio à se sentir lié par l’amour, se trouva absolument désemparé et tomba dans une sombre mélancolie. Et un soir, elle l’avait vu entrer dans sa chambre, désespéré ; il s’était mis alors à pleurer, à pleurer comme un enfant : il était amoureux et bourrelé de remords d’avoir troublé le cœur de cette chère jeune fille avec de vaines louanges, alors qu’il devait partir, partir absolument…
— Mais pourquoi ?
— Ah ! pourquoi !… Il avait là-bas, dans le secteur de Mokala, dont il était le chef, une petite fille de cinq ans née d’une jeune négresse qui un jour s’était présentée à lui, fugi-tive d’un village lointain. Elle était restée avec lui environ deux ans, puis elle avait disparu un beau jour, pendant une de ses excursions dans la forêt, en abandonnant la petite.
Hé ! bien, il l’aimait plus que lui-même cette petite créa-ture à lui, cette fleur sauvage de sa vie aventureuse ; aucun autre amour ne pourrait vaincre celui-là, et ses larmes cou-laient toujours ! Il lui avait raconté tous les soins, toutes les peines qu’il avait eus pour élever cette petite abandonnée,
– 37 – qui, durant cinq ans avait rempli la solitude affreuse de sa vie là-bas ! Il ne pouvait s’en détacher ; il devrait repartir, re-tourner à elle !… à une seule condition, il pourrait rester, c’était si son cousin Lelli qui, d’ici à quelques mois, devait, lui aussi, venir en permission, voulait lui ramener sa Titti et que Mademoiselle Rua… Mais comment espérer qu’elle vou-drait l’accepter encore avec cette bambine ?…
Elle avait accepté, la signorina Rua !… Madame Bruzzi était allée elle-même la supplier, et Norina avait accepté, bien que sa tante, l’unique parente qu’elle possédât, eût vou-lu avec de nombreuses et sages considérations la pousser à bien réfléchir avant de dire oui, à bien réfléchir à la gravité et aux conséquences de ce sacrifice ! Oui sans doute, c’était une preuve de bonté et de constance, cette affection qu’il portait à la petite, l’unique preuve à vrai dire qui pouvait donner une certaine confiance en lui, car le jeune homme était honnête, oui certes, mais étourdi, impétueux, exces-sif !…
Ah ! quels coups de griffe aurait voulu allonger Mme Bruzzi sur la face parcheminée de cette vieille momie à lunettes, coups d’autant plus prolongés et acérés que dans son cœur, elle reconnaissait très sages ces considérations et ces conseils !…
Mais heureusement Norina était sérieusement amou-reuse !…
Certain désormais que la petite arriverait bientôt avec son cousin, Sirio voulut hâter les noces. Et la tumultueuse impatience qu’il montra de faire Norina sienne, cette impa-tience qui avait été réfrénée jusqu’alors par la crainte que son cousin ne rencontrât quelques difficultés dans l’exécution de son projet, cette impatience, dis-je, se déchaî-
– 38 – na suivant ses habitudes avec une si véhémente furie, que Mlle Rua, heureuse cependant de se sentir entraînée par elle, comme par un tourbillon, ne put s’empêcher d’en ressentir quelque frayeur !
Il se proposait de se consacrer à l’agriculture.
Comme Menotti Garibaldi, il se promettait de louer une ferme dans la campagne romaine et de la bonifier.
Là-bas, dans son secteur, à Mokala, il avait bien appris à conduire les nègres ; ici, au lieu de nègres, il aurait à faire marcher des gens de la Sabine, peut-être non moins sau-vages que ces cultivateurs de caoutchouc ! Il attendait que tombât un peu le premier emportement de l’amour, et il at-tendait aussi une autre chose avec une impatience que sa mère eût voulu voir au moins un peu dissimulée !
— Quand arrivera-t-elle ? Quand arrivera-t-elle ?
Et il haletait, et il courait prendre par le nez la Tante à lunettes, ou embrasser si furieusement, si nerveusement sa mère, qu’elle en suffoquait ; ou encore il serrait les bras de sa petite femme tout en criant frénétiquement à mesure qu’il la serrait de plus en plus fort, en la soulevant de terre :
Niano, Niano, Niano, visage de nacre de perles, bijou d’écailles, pampre de vigne !… Et Norina gémissait :
« Non !… Aïe !… méchant !… Regarde mes bleus !… »
— Hé ! cela n’est rien, continuait-il !
Tu verras ! Tu piocheras ; je piocherai ! gens de la Sa-bine écoutez le ban : Sirio Bruzzi, bungiu congolais transfor-mateur de la campagne romaine !… Roi d’un monde tran-quille d’une lande sans fin, à un peuple fécond je veux don-
– 39 – ner la vie !… Tu chanteras sur ton luth, et moi, je dormirai des sommeils placides ! Et il se mettait à dormir sur le cana-pé. Norina n’était pas encore arrivée à lui faire raconter ses faits et gestes coloniaux, à avoir quelques descriptions des lieux où il avait vécu. Au plus beau moment du récit, pen-dant qu’il décrivait le grand fleuve sauvage ou la vie des vil-lages parmi les palmes et les bananiers, ou la course des pi-rogues sur les rapides, ou la traversée des marécages dans la forêt infinie, ou la chasse à l’éléphant et au léopard, lors-qu’enfin il la voyait très attentive à l’écouter, il commençait tout tranquillement, tout doucement, le visage fermé, et sans changer de ton à enfiler des phrases incohérentes…
… Et alors là, comprends-tu ? sur tout ce fatras de feuilles, parmi l’enchevêtrement des lianes, qu’y a-t-il ? Que n’y a-t-il pas ? Un petit, un tout petit point marqué d’une croix par les lignes d’un dessin acrobatique à flocons d’azur et à houppes noires !…
Norina se révoltait, se mettait en rage, mais ce n’était pas le moyen de le ramener au récit si cruellement interrom-pu…
Norina se trouvait déjà grosse d’un mois quand finale-ment le cousin Lelli – Giongo, comme le nommait toujours Sirio Bruzzi – arriva avec la petite Congolaise.
Norina l’avait déjà remarqué, Sirio plaisantait sur tout, estropiait tous les noms, excepté celui de sa fillette sur la-quelle il ne raillait jamais : Titti était toujours Titti ; et chaque fois qu’il parlait d’elle, ses yeux, humides d’émotion, riaient. Elle avait pu comprendre aussi combien il l’aimait par les explications qu’il lui avait données sur le langage de l’enfant. Titti comprenait l’italien, et le susurrait même ; mais
– 40 – elle parlait mieux le congolais qui, d’après ses dires était un langage d’enfant…
Elle se rendit compte, elle vit l’énorme folie de son ac-ceptation dès le premier moment, lorsque Sirio courut à la gare recevoir la petite, et entra dans sa chambre les bras et les jambes de ce petit monstre enlacés à son cou et à sa poi-trine » Elle ne vittout d’abord que ces bras et ces jambes couleur de safran, et les épais cheveux bouclés, assez longs, bouffants et presque métalliques. Quand à la fin, il réussit à la détacher, à la désenlacer de lui en se servant pour lui par-ler de l’étrange langage enfantin de son pays, et qu’elle, No-rina, put voir son visage couleur de safran, lui aussi, avec le casque de cheveux d’ébène qui le surmontait, avec le front ovale protubérant, les grands yeux profonds et sauvages aux regards rapides et un peu égarés, le nez mince nullement écaché, mais très petit, et les grosses lèvres non pas gonflées mais un peu livides, elle se sentit glacée ; elle sentit qu’elle mourait. Et son visage prit sans qu’elle s’en rendit compte une expression de douleur et d’effroi !
— Chérie !… pauvre petite !… elle ne put pas dire autre chose ; ses bras se serrèrent contre sa poitrine, ses mains se levèrent et se contractèrent, peut-être par la crainte qu’il ne l’approchât d’elle et ne la lui fit embrasser.
— La voilà ! La voilà, ma Titti ! s’écriait-il pendant ce temps, des larmes dans les yeux ! Elle te semble laide, n’est-il pas vrai ? Et à toi aussi, maman ? Mais elle n’est pas laide, elle n’est pas laide, ma Titti ! Vous le verrez par la suite… vous vous y habituerez… Voyons, il n’est vraiment pas laid ce petit nez ; ces grosses lèvres-là ne sont pas laides avec ces petites dents… Mais oui, mais oui, parce que Baba était blanc, ma Titti, si ta maman était noire ! Ma Titti, ma Titti !
– 41 –
Allons, allons, fais entendre ta petite voix, ma chérie ! Dis qui je suis, moi ! Dis, dis, dis qui je suis ? Réponds !
La petite au milieu de la pièce, éperdue, et différente d’une façon si criante de tout ce qui l’entourait, en tout sem-blable à une étrange poupée de cire coloriée, répondit d’une façon toute machinale avec une voix qui ne semblait pas lui appartenir :
— Mien !
Le père se précipita sur elle et la serra furieusement sur sa poitrine, la bouche contre sa bouche comme s’il voulait la boire, avide d’amour après tant de mois d’attente…
— Non, non, reprit-il ensuite – dis, comme tu sais dire, chérie ; comment dis-tu mien ; toi ? Réponds ? dis qui je suis ?
La fillette alors avec sa voix à elle, très douce et un sou-rire indéfinissable répondit en tendant les bras :
— « Ti m’bi ».
Il s’en saisit alors follement, et s’enfuit dans une autre pièce, suivi par le cousin Lelli.
Nora, la signora Bruzzi, la Tante restèrent un instant si-lencieuses, oppressées de stupeur.
Puis la première cacha son visage dans ses mains en frissonnant. Ah ! la façon dont cette petite avait dit : mien dans son étrange langage excluait absolument qu’il pût ap-partenir à d’autres, tout au moins dans la même mesure.
La mère se leva, s’approcha de sa belle-fille et sans rien dire s’inclina pour lui baiser les cheveux en appuyant sa tête
– 42 – contre son flanc. La tante, les yeux fixes derrières ses lu-nettes soupira :
— Ne vous l’avais-je pas dit ?…
*
* *
Non ce n’était pas de la jalousie, un autre sentiment vi-vait dans Nora, un sentiment cruel, rongeur indéfinissable, et qui retournait son cœur dans sa poitrine : rage froide, envie, colère, dégoût et pitié tout ensemble, de voir déjà père, sous ses yeux, celui qui devait lui appartenir tout entier ; celui dont elle devait être la seule pensée, alors qu’elle vivait en-core sa lune de miel ! Et le voici là : père en dehors d’elle de ce petit monstre exotique, de cette guenuche ! Et père sans aucune pensée pour cet autre enfant qui commençait à vivre déjà dans son sein à elle ; un autre enfant pour lui, mais non pour elle ; pour elle le seul, le véritable enfant !
Et cela, cela, Norina ne pouvait le supporter que son en-fant, demain, dût être pour lui un autre enfant, à côté de cette poupée couleur de cuivre ; et que, en dehors d’elle qui était sa femme, de mille et mille lieues de distance, d’un monde différent qu’elle ne savait même pas s’imaginer mais qui devait être plein d’une fascination ardente et grandiose, fût venu à lui, renfermé dans cette écorce sauvage, le senti-ment de la paternité dont il lui donnait le spectacle !…
Et en outre, ce qu’il y avait d’étrange, de ridicule par le mélange des sangs, dans cette paternité de son mari, lui cau-sait de la honte.
Il semblait ne pas s’en apercevoir ; peut-être ne s’en apercevait-il véritablement pas, parce que, autour de sa bambine, il voyait tout ce monde de là-bas qui vivait encore
– 43 – en lui, et se personnifiait en elle, et il n’en sentait pas l’étrangeté qui sautait aux yeux des autres. Il se parait même de sa fille, et tout heureux, l’emmenait à la promenade avec lui.
Tout le monde se retournait pourtant dans les rues sur son passage, et les gamins le suivaient ; au café, ses amis n’avaient pas manqué de lui demander :
— Et ta femme qu’en dit-elle ?
Et certainement, il avait dû leur laisser voir que ce qu’elle pouvait en dire lui importait peu, en effet !…
Cette enfant faisait naître chez tous et surtout chez les gens de la maison un sentiment qui avait quelque chose d’oppressif, et il semblait que la pauvre petite s’en aperçût et en souffrît.
Dans ses grands yeux étonnés, non plus fiers mainte-nant, mais profondément tristes et presque recouverts d’un voile fuligineux, se montrait un égarement plein d’angoisse. Elle tenait ses lèvres closes, ses petites mains étaient con-tractées ; au moindre bruit, à chaque sensation, elle tressau-tait, et rien en elle ne pouvait les expliquer et les tranquilli-ser. Cette petite âme sauvage devait être envahie par l’effroi !
Lorsque Sirio s’absentait, Norina s’arrêtait à la contem-pler, et en l’examinant ainsi avec attention, elle s’apercevait que vraiment Safranette – la Tante et la femme de chambre l’avaient baptisée ainsi – que vraiment Safranette n’était pas si laide que cela ; seule la couleur, cette couleur cuivrée, causait de l’effarement.
– 44 –
Et Safranette, immobile, assise sur sa petite chaise de bambou se laissait considérer tandis que ses paupières bat-taient péniblement sur ses grands yeux sombres ; Ah ! ce battement de paupières ce mouvement banal affectif, actuel, quelle impression il causait dans ce petit être qui semblait ir-réel, bizarre, lointain !
La signora Bruzzi s’offrit à persuader Sirio d’installer la petite chez elle, mais Norina n’y consentit point ; elle était certaine, en effet, qu’alors son mari passerait toutes ses jour-nées, là-bas, dans la maison de sa mère…
Il s’aperçut bientôt que la petite dépérissait, dépérissait de plus en plus, de jour en jour, et il ne savait plus se séparer d’elle un moment. Il ne s’occupait plus des négociations en-tamées en vue de la propriété qu’il voulait louer ; et il de-meurait le jour presque tout entier enfermé avec l’enfant et son cousin Lelli, dans son cabinet de travail, au milieu des étranges souvenirs rapportés de là-bas, à causer, à causer sans fin !…
Dès qu’elle entrait, les deux cousins coupaient la con-versation, et, à la manière dont son mari se retournait pour la regarder, Norina comprenait que non seulement sa pré-sence ne lui était pas agréable, mais qu’elle le contrariait même…
Elle le surprenait souvent assis par terre les yeux rouges de pleurs, sa fille endormie sur ses genoux.
— Que fait-il ? Est-il malade ? demandait-elle alors non à lui, mais au cousin Lelli qui levait les yeux sur elle comme pour s’excuser.
— Elle est malade ! Elle est malade, lui répondait Sirio avec colère, presque avec rancune.
– 45 –
Puis changeant de voix et s’inclinant sur la fillette, il lui demandait :
— Que te sens-tu, ma Titti ? Dis à Baba, dis le à Baba, ce que tu te sens ?
La petite ouvrait à peine les yeux et répondait :
— Kubela’…
— « Malade » traduisait à demi-voix le cousin Lelli à No-ra.
— « Kubela ti nie ? Se hâtait de demander Sirio à la fil-lette.
Celle-ci alors refermait les yeux et soulevant à peine une de ses petites mains sur laquelle était tombée une grosse larme de son père, soupirait :
— M’bi ingalo, pepé…
— Que dit-elle ? demandait Norina.
— Elle dit, répondait Lelli qu’elle ne sait pas ce qui la rend malade.
Mais il le savait lui, lui, Sirio, de quoi était malade sa pe-tite : elle était malade du même mal que lui : elle était ma-lade de Mokala, de la vie de là-bas qui lui manquait ; de la forêt, du fleuve, de l’immense solitude, du soleil de l’Afrique !… Elle était malade !
— Ah ! en route, en route, en route !…
— Écoute… à une seule condition nous continuerons à vivre ensemble, dit-il un jour à Nora tout chaviré, tout fré-missant, presque en démence, à la condition que tu viennes
– 46 – là-bas avec moi !… que tu me suives !… sinon je te laisse ! Je ne puis pas me la voir mourir ainsi !… Elle meurt ! Ma Titti meurt ! Par pitié, ma Nora, par pitié !
— Moi, avec toi là-bas ? mais tu es fou ! lui cria Norina.
— Fou, oui, fou, si tu veux ! reprit-il. J’ai été fou ; je serai fou, et je t’en demande pardon, mais…
— Pour celle-là ? Pour celle-là ? lança Nora enflammée de colère et de dédain. Tu veux me sacrifier et sacrifier mon enfant pour celle-là ?…
— Non, non, interrompit-il, tu as raison. Mais moi, moi, comment faire ? Tu comprends que je ne puis pas la voir mourir ainsi ? Que je ne puisse plus demeurer ici non plus, moi ? Je deviens fou ! Je deviens fou ! Je meurs, avec elle, moi aussi ! Par pitié, laisse-moi partir… Quand je serai loin peut-être reviendrai-je ; certainement je reviendrai, parce qu’alors tu seras la plus forte… Mais maintenant, laisse-moi partir avec ma Titti pour qu’elle ne meure pas ici !… Elle mourra pendant le voyage, j’en suis certain ! Mais du moins, je pourrai me consoler en pensant que j’ai voulu faire tout pour elle, et que pour elle, j’en suis venu jusqu’à te laisser ici, toi, en l’état où tu te trouves ! Laisse-moi partir par pitié, No-rina ; dis-moi oui ! Dis-moi, oui !
Nora comprit que, pour son cœur, il serait désormais inutile de lui dire non, même s’il avait dû rester.
— Pars ! lui dit-elle.
Deux jours plus tard, Sirio Bruzzi partait pour le Congo avec le cousin Lelli, emmenant la petite malade…
Et il ne revint jamais !…
– 47 –
Vous avez terminé Ignorantes
Luigi Pirandello
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