Ignorantes

Luigi Pirandello · Chapitre 2 sur 3

Pages du PDF

Ignorantes

Bonheur

 

 

La vieille maman duchesse sortit presque ahurie de la pièce où son mari s’était séquestré depuis le jour où sa belle-fille emmenant ses deux petits fils avait abandonné le palais et la ville pour retourner chez ses parents de Nicosia.

Comme si la pauvre duchesse se sentît déchirée à l’intérieur, son visage se contracta, et elle se replia toute sur elle-même au grincement lamentable de la porte qu’elle au-rait voulu fermer tout doucement. Qu’avait été ce grince-ment ? Rien. Peut-être le duc n’y avait même pas pris garde. Et cependant la vieille duchesse en demeura un moment vi-brante et anxieuse, en proie à un sourd dépit, comme si cette porte, traitée par elle avec tant de délicatesse, eût voulu lui causer une cruelle offense.

Ainsi que les âmes, tous les objets de cette maison im-prégnés par tant de souvenirs familiaux semblaient depuis quelque temps dans une tension spasmodique si violente, qu’à les toucher à peine, à peine, ils poussaient un gémisse-ment !

Elle resta quelque peu aux écoutes, la vieille maman du-chesse, puis, avec son visage de cire, son visage défait, le cou incliné comme sous un joug, elle se dirigea sur des tapis moelleux à travers de nombreuses pièces obscures ; et dans ces pièces, parmi les tentures anciennes et les grands meubles sombres et presque funèbres, régnait une atmos-phère étrange qui semblait comme un air accablant du passé.

 

– 22 –

Enfin elle arriva sur le seuil de la chambre écartée dans la-quelle sa fille, Élisabetta, l’attendait avec une agitation an-goissée.

Devant l’expression de sa mère, Élisabetta se sentit mourir ; l’élan avec lequel pendant son attente, elle aurait voulu courir à sa rencontre, lui fit défaut tout à coup ; et soudain tous ses membres lui manquèrent à tel point qu’elle ne put même pas soulever ses mains graciles pour se cacher le visage.

Mais la vieille maman s’approcha d’elle, et posant légè-rement une main sur son épaule :

— Ma fille, lui annonça-t-elle, il a dit oui !

La jeune fille eut un tressaillement et avec sa figure dé-composée regarda sa mère. Le contraste entre la joie que lui causait cette nouvelle et l’accablement que produisait en elle l’air éperdu, l’air plein de douleur de sa mère était si grand, que la pauvre petite se tordant les mains cria secouée entre le rire et les larmes :

— Oui ? Oui ? Mais comment ? oui ?

— Oui, répéta la maman avec un geste plus qu’avec la voix.

— Il a crié ? Il s’est mis en fureur ?

— Non, pas du tout.

— Alors ?

Mais elle comprit soudain que c’était justement parce que le père avait dit oui, sans crier ni se mettre en fureur, que sa mère était ainsi oppressée de douloureuse angoisse.

 

– 23 –

Elle avait fait demander à son père qu’il voulût bien condes-cendre à son mariage avec le précepteur des deux enfants de sa belle-fille partie peu auparavant.

Mais la condescendance du père, qui s’était manifestée sans cris ni fureur, avait pour elle une signification bien diffé-rente de celle qu’elle avait pour sa mère. Bien différente, mais non moins triste ! Peut-être parce qu’elle était femme et née la seconde, peut-être parce qu’elle n’était pas belle : pâle et d’aspect chétif, si timide en apparence, humble de cœur et de manières, réservée et taciturne, elle n’avait jamais été comptée par lui comme une fille, mais plutôt comme un em-barras dans la maison ; et il suffisait qu’on la regardât pour qu’il en ressentît de l’ennui !

Elle ne pensait donc pas qu’il s’irritât ou se gâtât le sang une seconde, parce qu’elle voulait épouser un domestique, un petit précepteur de rien du tout, un petit maître d’école élémentaire ! Peut-être pour lui n’était-elle pas digne d’une autre union !…

La mère au contraire qui, poussée par son amour pour sa fille, s’était présentée devant son mari avec tant de terreur, pour lui présenter cette requête ; devant son mari dont elle connaissait bien l’orgueil, d’autant plus fanatique et emporté qu’étaient devenues plus étroites de jour en jour les condi-tions financières de la famille ; de son mari qui prenait des colères furibondes lorsque quelqu’acte de gens du commun pouvait lui paraître un attentat contre ses privilèges nobi-liaires ; la mère pensait que puisqu’il dérogeait ainsi à soi-même, à ses sentiments les plus profonds, c’est que devait être commencée une désorganisation complète de ses facul-tés après le coup que lui avait porté son fils. Son fils, l’unique

 

– 24 – héritier de son nom avait été englué par une mauvaise femme de théâtre, et avait fui avec elle, un an auparavant…

Don Gaspari Grisanti, duc di Rosabia, marquis di Colle-magno, baron di Fontana et di Gibella, attaché pour la vie au défunt gouvernement des Deux Siciles, « clef d’or » de la cour de Naples, et encore honoré d’une correspondance épistolaire avec les derniers survivants de la dynastie dé-chue ; celui qui trônait chaque jour via Maqueda à l’heure de la promenade du haut de son antique Carrosse avec deux la-quais en perruque derrière, immobiles comme des statues, et un troisième laquais à côté du gigantesque cocher ; ne sa-luant jamais personne, droit, sombre, méprisant, se dirigeant vers le parc solitaire de la Favorite ; celui-là consentait à ce que sa fille épousât un monsieur Fabrizio Pingiterra, maître élémentaire et maître de gymnastique, ancien précepteur de ses petits fils ? Mais voyons !… Il avait espéré rétablir la for-tune de sa maison par le mariage du jeune duc avec une ri-chissime héritière fille d’un baron de province. Ce misérable s’était embourbé dans un amour si bas, qui lui attira tant de honte, qu’il dut se sauver ; la belle-fille, sourde à toutes les prières avait obtenu du tribunal la séparation de corps et de biens contre son mari, et était retournée dans sa province. Tout était consommé ! Seulement, au prix de tous les sacri-fices, il voulait conserver ce carrosse pompeux avec les trois valets à perruque pour sa quotidienne apparition en public ; et en bas, au rez-de-chaussée du palais, le suisse avec sa canne, bien que depuis un mois, c’est à dire depuis le jour où sa belle-fille était partie, le portail du grand escalier fût clos pour ne plus laisser passer personne.

— Tu n’es pas morte, toi ? avait-il demandé à sa femme ? Moi non plus, avait-il ajouté. Eux sont dans la

 

– 25 – fange ; et nous, nous suivons comme des morts notre masca-rade !

Élisabetta se ressaisit et demanda à sa mère :

— Qu’a-t-il dit ?

La mère voulait atténuer en quelque façon, les accords, les conditions imposés par le père avec un si calme et si froid mépris qu’il n’admettait aucun tempérament ; mais sa fille la pria de parler sans ambages…

Eh ! bien… tu sais que depuis quelque temps, il ne veut plus voir personne…

— Donc, il ne veut pas le voir !

— Et puis ?

— Et puis, le grand escalier est fermé… depuis que ta belle-sœur… Il veut qu’il continue à monter par l’escalier de service.

— Et puis ?

La mère hésitait plus que jamais. Elle ne savait comment dire à sa fille qu’après le mariage, elle ne devrait jamais plus mettre les pieds, même seule, dans le palais.

— Pour nous… pour nous voir… balbutia-t-elle, quand… oui… ensuite… quand tu seras mariée, je viendrai, moi, chaque jour chez toi.

Élisabetta prit la main de sa mère, la baisa, la baigna de larmes en gémissant :

— Pauvre maman !… pauvre maman !…

 

– 26 –

— Tu sais, reprit celle-ci, il m’a… il m’a presque fait rire… Tu sais combien il tient à son carrosse… Eh ! bien ce-lui-là non, a-t-il dit ; celui-là, non !… celui-là, non !…

Et comme si c’était vraiment une chose risible, la vieille maman duchesse se mit à rire, à rire, et à feindre que ces saccades de rires l’empêchassent de dire à sa fille cette con-dition qui réellement n’était que ridicule !

Il veut que je prenne une voiture en location… pour aller chez toi !… Il permet cependant que nous allions ensemble à la promenade, avec cette voiture là, avec l’autre, non ! Et celle-là, celle-là !…

— Combien donnera-t-il ? demanda Élisabetta.

La maman feignit encore de ne pas comprendre, ou plu-tôt de n’avoir pas bien entendu pour prendre le temps de préparer cette réponse qui était la plus angoissante…

— De quoi ? dit-elle.

— De dot, maman.

Là était le point délicat. Elle ne se faisait pas la moindre illusion, Élisabetta. Elle savait qu’il ne l’épousait pas pour autre chose.

Elle avait sept ans de plus que lui, et elle reconnaissait que, déjà flétrie, pire que cela, desséchée sans avoir jamais été en fleur, dans les froids silences, dans l’ombre pesante, et morne de cette maison oppressée par tant de choses mortes, elle n’avait rien en elle qui put susciter et allumer le désir d’un homme !

Sans argent, l’ambition de devenir – même seulement de nom, le gendre du duc de Rosabia, n’aurait pas suffi à la lui

– 27 – faire accepter. Il le lui avait laissé entendre clairement, pré-voyant peut-être que le Duc ne s’abaisserait jamais à le con-sidérer et à le traiter comme un gendre ; oh ! il avait même été jusqu’à avoir l’audace de confesser que lui, Fabrizio Pin-giterra, était absolument comme le petit Duc, dont il possé-dait l’amitié, qu’il était de sentiments démocratiques et libé-raux, et qu’il faisait presque, oui, presque un sacrifice en s’apparentant avec un patricien d’idées aussi notoirement ré-trogrades ; mais qu’il le faisait volontiers pour elle, unique-ment pour elle, si douce et si bonne. C’est à dire uniquement pour l’argent, avait-elle traduit en son for intérieur, sans dé-goût, ni regrets !…

Non, non ; ni dégoût, ni regret ! Tenir haute, très haute – cela, oui – jalousement renfermée et cachée au sommet de son esprit la noblesse et la pureté de ses sentiments et de ses pensées, pour qu’ils ne se souillent en rien à un contact in-digne ; mais s’abaisser jusqu’à lui, laisser suspecter, à son endroit à elle, les choses les plus viles, s’humilier, faire des concessions, s’abandonner, cela, non, cela elle ne devait pas le faire ; ni dégoût, ni regret, parce que cela était nécessaire, inévitable, pour arriver à son but : elle voulait vivre, vivre, vivre : c’est à dire qu’elle voulait être mère ; elle voulait un fils, à elle, tout entier à elle, exclusivement à elle ; et elle ne pourrait l’avoir autrement.

Cette frénésie lui était née, s’était allumée en donnant avec toute son âme, avec tout son cœur, tous les soins d’une mère, jusqu’au sommeil de ses nuits, à ces deux neveux par-tis depuis un mois, aux deux enfants de sa belle-sœur qui, en ouvrant les yeux, avaient fait naître l’aube, non seulement dans les ténèbres de ce palais, mais encore dans son âme, elle-même toute enténébrée ; une aube d’une douceur, d’une fraîcheur inexprimable, qui l’avait renouvelée !

– 28 –

Mais quelle fureur, quelle torture de ne pouvoir les faire siens, siens, de son sang et de sa chair, ces petits, à force de les serrer contre soi, et de les embrasser et de les rendre maîtres absolus d’elle… là avec leurs petits pieds roses sur son visage, comme cela, sur son sein, sur son ventre, comme cela…

Pourquoi ne pourrait-elle pas avoir un fils sien, sien, vraiment sien ? Elle serait folle de bonheur ! Elle souffrirait n’importe quelle humiliation, n’importe quelle honte, même le martyre pour la joie d’un fils à elle !

Pouvait-il ne pas s’apercevoir de cela, le jeune précep-teur appelé à enseigner les premiers rudiments de l’alphabet à ces deux bambins, là sur les genoux de la petite tante qu’ils ne voulaient pas quitter même pour un seul moment ?

Maintenant, qu’il acceptât ces accords, ces conditions, tout était là. Pas de dot malheureusement : une simple pen-sion journalière de six lires, et le paiement du loyer d’une modeste petite maison. Elle sentait que plus ces conditions étaient dures, plus elle paierait cher son bonheur, s’il les ac-ceptait !

Elle attendit avec des spasmes d’anxiété que sa mère, ce soir même, les lui communiquât. Il était chez elle. Pauvre mère sainte, qui sait combien elle devait souffrir en ce mo-ment ! Et elle ? Elle ? Elle se tordait les mains, couvrait ses yeux, se pressait les tempes, serrait les dents, et toute son âme tendue vers lui, elle lui criait : « Accepte ! Accepte ! » Tu ne sais pas tout ce que je pourrai te donner si tu acceptes ! Puis elle tendait l’oreille. S’il n’acceptait pas, la maman ap-paraîtrait sur le seuil de cette porte comme une ombre, pauvre maman, les bras tombés ! S’il acceptait au contraire,

 

– 29 –

Ah ! s’il acceptait, elle l’aurait appelée chez elle… Oh ! Dieu, quand ? Quand ? Cela dure encore ?

Elle apparut enfin comme une ombre, la vieille maman à cette porte, et, de nouveau, Élisabetta en la regardant se sen-tit mourir. Mais comme le matin, elle s’approcha, et, posant l’une de ses mains sur l’épaule de sa fille, elle lui dit qu’il avait accepté ; oui, oui. La condition de monter par le petit escalier de service l’avait mis en fureur. Mais Dieu saint ! puisque le grand escalier était fermé pour tout le monde, et qu’il avait toujours monté par celui-là ! Enfin, il était outré de colère, et pour ne pas lui faire trop de peine avec la vue de son… comment avait-il dit ? Ah oui, de son bouleversement, il était parti pour ne jamais plus, jamais plus remettre les pieds au palais ! Ils se verraient au dehors, chaque jour, pour choisir la maison et pour l’achat des meubles ; il voulait que tout se fît dans le plus bref délai possible !

Mais qui se serait figuré cela ! Tout de suite ? à la volée ! La joie sembla donner des ailes à Élisabetta ; belle, non, elle ne pouvait la rendre belle ; mais que de lumière elle alluma dans ses yeux, de quelle douce et mélancolique fascination elle anima son sourire, quelle timide grâce affectueuse elle mit dans ses manières pour calmer le dépit de cet homme, pour réparer les offenses faites à sa dignité, pour lui marquer sinon vraiment de l’amour, du moins une rémission entière et de la reconnaissance !

La petite maison fut vite trouvée, assez loin du centre, presque à la campagne, rue Cuba, toute parfumée de Jazare et de jasmin ; le trousseau riche de broderies, de dentelles et de rubans, était prêt depuis quelque temps déjà ; les meubles simples, presque rustiques, à peine achetés furent mis en place, et le mariage, sans invitations, et sans l’intervention

 

– 30 – du duc, un mariage presque clandestin, pût être conclu dans le temps le plus strictement nécessaire aux formalités civiles et religieuses.

Malgré cette hâte, aucune épouse plus qu’Élisabetta ne s’engagea avec la conscience de la gravité et de la sainteté de l’acte qu’elle accomplissait. Et avec la joie qui rayonnait de tout son corps transfiguré, elle réussit à lier amoureuse-ment son mari à elle durant quatre mois environ, c’est à dire tant qu’elle eut besoin de lui !… Puis elle s’aveugla dans l’ivresse du premier signe révélateur de sa maternité, et alors elle ne vit plus rien ; rien ne lui importa plus ; s’il sortait, et tardait de rentrer ; s’il ne rentrait pas du tout ; s’il lui man-quait de respect et la maltraitait ; s’il emportait avec lui et dépensait, qui sait comment, qui sait où et avec qui ? ce peu de lires qui constituait sa pension et que sa maman lui appor-tait chaque jour. Elle ne voulait se fâcher de rien, ne s’occuper de rien, pour ne pas troubler l’œuvre sainte de la nature qui s’accomplissait en elle, et qui devait s’accomplir dans la joie ; buvant avec son âme la pureté bleue du ciel, l’enchantement de ce cercle de montagnes qui respirait dans l’air, brûlant et palpitant, comme si elles n’eussent pas été de dure pierre, et le soleil qui entrait dans ses petites pièces comme il n’était jamais entré dans les ténébreux salons du palais paternel.

— Mais oui, maman, ne le vois-tu pas ? Je suis heu-reuse ! heureuse !…

La petite voiture de louage allait presque au pas pour ne pas trop secouer la jeune femme grosse, et tous se retour-naient et s’arrêtaient dans la rue pour regarder avec une ex-pression d’attendrissement la vieille duchesse de Rosabia dans cette modeste voiture avec sa fille à côté d’elle, sa fille

 

– 31 – pauvrement vêtue, déchue ainsi, chassée par son père, ma-riée en cachette qui sait quand ? Qui sait avec qui ? plus pâle que jamais, déformée par la grossesse, mais toute riante sous les yeux de sa mère pleine de compassion.

Et la duchesse de Rosabia, trompée par cette joie n’aurait jamais soupçonné que ce vil personnage qui était son gendre allait jusqu’au point de laisser sa fille sans man-ger ; mais un jour ayant fait signe au cocher de faire halte devant la boutique d’un pâtissier pour acheter quelques gâ-teaux, Élisabetta avait trouvé moyen de lui dire en plaisan-tant, que si elle pouvait dépenser de l’argent, elle préférerait quelque chose de plus substantiel ; et qu’elle lui montrerait à quel endroit on pouvait lui donner à manger : près de sa pe-tite maison, dans un jardin et dans la cabane d’une vieille paysanne qui avait beaucoup de poules et de pigeons, et qui lui vendait des œufs chaque jour.

Elle avait faim, faim, vraiment faim !

— Mais tu ne manges donc pas à table ? lui demanda la maman voyant bientôt sa fille assise à une table rustique de-vant la petite cabane dans le jardin de cette paysanne, dévo-rer, même avec les yeux, un jeune coq rôti !…

Et riante, et sans cesser de manger, Élisabetta lui répon-dait :

— Mais si ! je mange, beaucoup, beaucoup ! Mais je ne me rassasie jamais ; tu vois ? Je mange pour deux !

Pendant ce temps, la vieille paysanne faisait à la du-chesse des signes à la dérobée avec les yeux et la tête, des signes que celle-ci ne comprenait pas…

 

– 32 –

Elle comprit quelque temps après, quand entrant dans la petite maison de sa fille, elle la trouva envahie par des gens du commissariat de police ; ils y faisaient une perquisition.

Fabrizio Pingiterra, accusé de faux, et affilié à une bande de voleurs, s’était sauvé, on ne savait si c’était en Grèce ou en Amérique !

Dès qu’Élisabetta la vit, elle courut au devant d’elle comme pour la mettre à l’abri, comme pour lui enlever la vue de ce spectacle, et hâtivement elle se mit à lui dire :

— Ce n’est rien, maman, rien ! Ne t’épouvante pas ! Vois, je suis calme ! Même, remercions Dieu, maman, remer-cions-le. Et elle ajouta tout bas, à l’oreille de la duchesse, et elle vibrait tout entière : de cette façon, il ne le verra pas, il ne le connaîtra pas, comprends-tu ? Et il sera plus à moi, tout à fait à moi, tout à fait mien !…

Malgré tout, l’agitation qu’elle avait eue hâta l’accouchement, non sans danger pour elle, comme pour le nouveau-né. Mais quand elle se vit sauvée ainsi que le petit, quand elle vit cette chair, qui était sienne, palpiter vivante et séparée d’elle, cette chair qui pleurait n’étant plus en elle, qui, aveugle, cherchait son sein et la chaleur qui lui man-quait ; quand elle put donner sa mamelle à son bébé, heu-reuse que dans ce petit corps qui venait de quitter son propre corps, entrât la tiède veine maternelle, si bien que le poupon pût croire être encore dans son sein, il sembla vraiment qu’elle dût devenir folle de joie !

Par exemple, elle ne se rendait pas compte pourquoi sa mère, la sentant si heureuse, la vint voir plus dolente et plus sombre chaque jour. Pourquoi ?

 

– 33 –

La vieille maman à la fin le lui dit : elle avait espéré que son père, maintenant que sa fille était seule et abandonnée, que son père se serait décidé à l’accueillir de nouveau à la maison : Hé ! bien, non, il refusait…

C’est pour cela ! s’écria Élisabetta ; Oh ! ma pauvre ma-man, j’en ai de la peine pour toi ; mais crois-le, je pleurerais, si je devais emmener là-bas, dans cette tristesse, sous cette oppression, mon bébé auquel la lumière rit d’une façon si in-tense ici, et qui y est entouré de tant de joie !

Et au milieu de la simplicité nue et sainte de la petite maison, elle enleva en l’air, au bout de ses bras le poupon vers le soleil qui entrait joyeusement avec la fraîcheur des jardins par les balcons grands ouverts !

 

– 34 –