Jacquine Vanesse
Chapitre IX
Dès le jour où son château s’était converti en hospice, Mme Sauvigny avait tenu un journal quotidien et circonstancié de tout ce qui s’y passait. Elle y consignait, avec les menus détails qu’elle craignait d’oublier, un résumé de ses expériences heureuses ou fâcheuses et des remarques sur le caractère de ses quatre-vingts vieillards des deux sexes, valides ou infirmes, payants ou non payants, qu’elle connaissait tous et avec qui elle avait de fréquents entretiens. Son journal leur était exclusivement consacré; mais cette année-là, à partir du mois d’octobre, il lui arriva de loin en loin d’y insérer des notes et des réflexions qui ne les concernaient point, et qui prouvaient que leur bonheur n’était plus son unique souci, qu’une complication survenue dans sa vie l’occupait beaucoup.
Elle écrivait, par exemple, le 5 novembre:
«Quand Doubleix, ancien couvreur, soixante-seize ans, est entré à l’asile, il avait été convenu qu’il paierait la demi-pension de 250 francs. L’une de ses brus est venue crier misère et m’a demandé de le recevoir parmi les non-payants. Informations prises, il se trouve que son fils aîné, mécanicien à Paris, gagne dix francs par jour, que le cadet, coquetier à Nemours, a récemment acheté un jardin. Après avoir consulté notre trésorier, j’ai refusé et je tiendrai bon. Il ne faut pas dispenser facilement des enfants de contribuer à l’entretien de leur père. Ce serait d’un mauvais exemple, et dispenser les hommes de leurs devoirs, c’est leur ôter l’honneur….
«Ce soir, pour la première fois, le docteur m’a parlé d’elle:
«Avouez que vos amis avaient raison et que vous regrettez de n’avoir pas suivi nos conseils; que cette demoiselle répond mal à vos avances, qu’elle vous désole par ses froideurs, que vous ne dégèlerez jamais ce glaçon. Mais vous n’avouerez rien; les femmes n’avouent jamais qu’elles se sont trompées.»
«En effet, je n’ai rien avoué. Je lui ai dit: «Convenez de votre côté que si elle s’en allait, mon chalet perdrait son plus bel ornement; elle est si jolie, si élégante!
«—Eh! oui, c’est une jolie diablesse, qui se fera une joie de vous tourmenter. Quand on a une maladie chronique, il faut la prendre en patience; mais s’en donner une de propos délibéré, de gaîté de coeur, pour le seul plaisir de l’avoir, c’est un excès de déraison dont vous êtes seule capable.
«—Ne me plaignez pas, lui ai-je répliqué, j’aime mon mal.»
«J’en disais trop, mon mal me fait souffrir, et il est certain qu’elle me désole par ses froideurs.
«Il faut pourtant qu’elle se trouve bien chez moi, puisqu’elle ne parle point de s’en aller.
«Espérons et patientons. Le monde est aux patients, disait mon père. Je n’aspire pas à conquérir le monde; mon ambition se borne à vouloir forcer l’entrée d’un coeur qui se garde et se ferme. La sentinelle crie: «Passez au large!» Que sait-on? je finirai peut-être par entrer.»
*
16 novembre.
«Loquerol, pour qui soeur Agnès me reproche d’avoir un faible inexplicable, est un alcoolique imparfaitement corrigé. Il m’est revenu qu’il médisait de mon vin, qui est pourtant bon, qu’il le qualifiait d’eau rougie. Le docteur m’a conseillé de lui octroyer de temps à autre un petit grog au rhum; il m’a cité ce mot d’Hippocrate: «Il faut avoir des égards pour les habitudes, surtout quand elles sont mauvaises.» Loquerol aura ses grogs lorsqu’il aura fait réparation à mon vin….
«Elle m’étudie, elle m’analyse, elle m’épluche, elle veut savoir qui je suis. Dans la meilleure intention, soeur Eulalie m’avait rendu un mauvais service, en lui faisant mon éloge; c’était le plus sûr moyen de la prévenir contre moi. Elle a trop de monde pour me poser des questions indiscrètes; ce sont ses yeux qui m’interrogent, et dans ces moments-là, ils sont gris, luisants et froids comme la peau d’une couleuvre.
«Nous avons passé la soirée tête à tête; nous brodions, assises en face l’une de l’autre. Elle m’a conté gaiement quelques épisodes de son séjour chez sa tante, qui était craintive et qui, à force de craindre, tombait quelquefois de la poêle dans la braise. Je ne l’avais jamais vue si expansive, si bonne fille. J’étais ravie; je me disais: Les glaces fondent. J’ai laissé trop paraître mon contentement, son visage s’est assombri et, changeant de ton, elle m’a débité un long réquisitoire contre le genre humain, dont la conclusion était qu’il n’y a sur la terre que des coquins et des coquines.
«Les présents exceptés, lui ai-je dit.
«—On les excepte toujours», m’a-t-elle répondu.
«Long silence. Tout à coup j’ai éprouvé un secret malaise: il m’a semblé que son regard, posé sur moi, descendait jusqu’au fond de mes entrailles et fouillait partout. C’était une véritable visite domiciliaire.
«J’ai pensé que, pour fléchir mon juge intraitable et effacer les déplorables impressions qu’une amie trop zélée lui avait données de moi en faisant mon panégyrique, je devais lui confesser mes faiblesses, et je me suis exécutée galamment.
«Comme Mlle de Salicourt, lui ai-je dit, je ne suis pas une coquine, mais je suis fort peureuse, et ce ne sont pas seulement les chenilles qui m’effraient.»
«Son visage s’est détendu, ses yeux gris de couleuvre ont repris leur couleur de nuage, son regard m’a paru moins dur et plus chaud. Elle se sentait supérieure à moi, j’avais la tête de moins qu’elle, et dans cet instant du moins, elle me pardonnait mes pauvres petites vertus, imprudemment exaltées par soeur Eulalie. Elle m’a fait énumérer toutes les choses qui me font peur; j’ai tout dit, les serpents, une maison où j’entre pour la première fois, un cheval qui se cabre, les promenades sur l’eau, la solitude et le silence des bois.
«Que craignez-vous dans les bois?
«—Les mauvaises rencontres.
«—On n’en fait que dans les salons.
«—Je gagerais, mademoiselle, que vous n’avez peur de rien.
«—C’est une sensation que je n’ai pas encore éprouvée.»
«Je voulus aller vite en affaire, et ma témérité ne fut pas heureuse.
«Le courage se communique, repris-je; quand il vous plaira de vous promener à pied dans la forêt, emmenez-moi, et vous verrez que sous la conduite d’un tel chaperon, je n’aurai peur de rien.»
«Je secouais trop tôt le prunier; la prune ne tomba pas. Ma pensionnaire fronça légèrement ses blonds sourcils; jamais pouliche ne fut si ombrageuse. Cependant, tout à l’heure, en me quittant, elle m’a presque serré la main; jusqu’ici elle se contentait de me toucher le bout des doigts. Oh! je ne me fais point d’illusions; nous ne nous embrasserons ni cette semaine ni la semaine qui vient.»
*
25 novembre.
«Je suis sortie mélancolique de la lingerie. J’ai acheté; il y a un an, pour quatre mille francs de linge, et il commence à s’user. C’était de la marchandise d’occasion; je m’étais flattée d’avoir fait une bonne affaire. On a raison de dire que rien n’est plus ruineux qu’une économie mal entendue….
«Ce désolant pessimisme, cette implacable misanthropie, cette impossibilité de croire au bien, d’expliquer une action humaine par un motif noble et désintéressé…. Les plus généreuses, celles qui se présentent le mieux, qui ont le meilleur visage, lui sont suspectes: ouvrez la pomme, vous trouverez le ver. Si elle écrivait des romans ou des pièces de théâtre, elle excellerait dans la littérature cruelle. Qui la guérira de sa maladie d’esprit? Il faudra que le bon Dieu s’en mêle.
«Elle m’a procuré cet après-midi une agréable surprise en me proposant de faire avec elle une promenade à pied, en forêt. J’ai accepté de bonne grâce, sans y mettre trop d’empressement: elle fait mon éducation, j’apprends à doser mes pilules. Le temps était presque doux, la forêt sentait bon; j’aime beaucoup l’odeur des feuilles mortes. Nous avions emmené mon gros bon loulou; elle a folâtré avec lui, elle avait douze ans; pourquoi donc en a-t-elle si souvent soixante? Nous avons fait une halte dans une clairière, au pied d’un éboulis. Assise sur un bloc de grès, elle a observé quelque temps un pic, qui, après avoir grimpé en spirale le long du tronc d’un vieux chêne, en trouait l’écorce à grands coups de bec. Elle m’a expliqué que c’était un épeiche et en quoi il différait d’un pivert. Tout en l’écoutant, je me disais que cette jeune fille, le rocher de grès où elle était assise, et cet épeiche qui cherchait des insectes ou des larves étaient tous les trois également indifférents à tout ce qu’on pouvait penser d’eux, qu’ils n’avaient cure de mon opinion, que ma pensionnaire était beaucoup plus près de la nature que moi. C’est une étrange demoiselle. Aussi raffinée de ton et de manières qu’on peut l’être, cette petite-fille de marquis est dans le fond une vraie sauvagesse. Comme les sauvages, elle n’a d’autre règle de conduite que des sensations, des images et un petit nombre d’idées très simples, qu’elle prend pour des vérités évidentes et qui lui tiennent lieu de raison et de conscience.
«Valery, à qui je faisais part de ma réflexion, m’a dit:
«Défiez-vous! cette sauvagesse est pour moi la preuve qu’on peut avoir à la fois l’âme pure et perverse.»
«Je me suis récriée.
«Eh! oui, chère madame, elle a horreur du péché de la chair; mais amusez-vous à lui chercher noise, faites-lui la plus légère offense, tous les moyens lui seront bons pour se venger de vous. Les sauvages empoisonnent leurs flèches.»
«Nous étions seuls; il a ajouté de sa voix caressante, qui me plaît autant que sa musique:
«Quiconque n’aime pas Charlotte est à mes yeux un être pervers.»
«Il m’a reproché de trop la ménager, d’être beaucoup trop indulgente.
«Que voulez-vous? lui ai-je dît, je ne peux m’empêcher de l’admirer. Si Charlotte avait vécu dans un vilain monde et s’y était rempli les yeux de vilaines choses, je doute que, comme Mlle Vanesse, elle eût l’âme pure.»
«Il m’a défendu d’en dire davantage et s’est mis au piano. Elle a de l’éloignement pour lui et il ne peut la souffrir. Me voilà bien embarrassée. Je tâche de les rapprocher, j’espère qu’ils finiront par s’entendre. Elle a tant de naturel! Ne m’a-t-il pas dit un jour, pour me faire un compliment, qu’il n’avait de goût que pour les femmes qui lui faisaient l’effet d’un morceau de nature?»
*
12 décembre.
«Longue conférence avec notre jardinier en chef. Désormais, dans le jardin de l’hospice, les légumes et les arbres fruitiers, dont les racines s’étendent de plus en plus, sont en guerre. Il faut opter entre les uns et les autres, et il m’engage à sacrifier une partie des légumes. «Le fruit est cher, m’a-t-il dit, et vous achèterez à bon compte des pommes de terre et des fèves.» Il en parle à son aise. J’ai remarqué que nombre de mes bons vieux et de mes bonnes vieilles s’intéressaient beaucoup à leur jardin, qu’ils aimaient à voir fleurir leurs fèves, qu’ils disaient volontiers: nos pommes de terre; et leurs pommes de terre ne seront plus à eux si je les achète: j’aurai appauvri leur vie et leur imagination. Ne serait-il pas possible de trouver dans le voisinage un terrain bien exposé où nous transporterions notre potager? Ce serait pour les plus valides un but de promenade. C’est une question à étudier….
«Trouvez-vous, madame, que ma petite Diane de bronze me ressemble?»
«Et elle m’en faisait les honneurs. Assurément la ressemblance est frappante: c’est la même finesse de traits, la même rondeur charmante des joues et du menton; c’est aussi la même petite bouche pincée, pareille à une fleur en bouton qui ne s’épanouira jamais.
«Il y a toutefois entre vous, lui ai-je dit, une grande différence: elle se coiffe autrement que Mlle Vanesse, elle a un chignon.
«—Et vous n’aimez pas ma natte qui me bat les talons?
«—Il me semble qu’elle n’est pas de votre âge.
«—Oui, vraiment, c’est une natte de petite fille, et c’est pour cela que j’y tiens; tant que je la porterai, il ne viendra à l’esprit d’aucun jeune homme de me faire la cour. Il n’y a que les vieillards qui s’amourachent des petites filles, et on les soufflette.»
«Je connais pourtant un jeune homme qui tourne beaucoup autour d’elle; c’est un de mes voisins, qui s’appelle M. André Belfons; elle ne daigne pas s’apercevoir de ses petits manèges.
«Ah! c’est pour cela que tu tiens à ta natte! Tu n’avais pas besoin de me le dire, j’avais deviné ton beau secret. C’est égal, s’il ne tenait qu’à moi, j’enterrerais ta déesse au fond d’une armoire; elle est exquise, mais je la crois dangereuse; je soupçonne cette vierge noire d’être ta confidente et de te donner de mauvais conseils.»
*
1er janvier.
«Il y a eu hier soir du désordre dans le quartier des femmes. Selon la coutume, elles avaient fêté la Saint-Sylvestre, en mangeant de la dinde aux marrons et en buvant du vin de ma cave. Elles en ont trop bu et ont gâté leur joie. Après le dîner, dans la salle de lecture et de récréation, la veuve Pricard, qui jouait au bésigue avec Mlle Maillet et qui perdait, s’est consolée de sa malechance en faisant une allusion détournée à un enfant qu’aurait eu cette pauvre créature à l’âge de seize ans. Mlle Maillet l’a sommée de s’expliquer, la querelle s’est échauffée, toute l’assistance a pris parti. Les religieuses de service, impuissantes à mettre le holà, ont menacé ces folles de venir me chercher, et peu à peu tout est rentré dans l’ordre. Ce matin, je me suis fait envoyer Mme Pricard et je l’ai vertement semoncée. Je ne sais pas si Mlle Maillet a fait une faute à seize ans, mais je sais qu’elle en a soixante-sept, qu’elle a toujours vécu honnêtement de son métier de ravaudeuse, qu’une affection des yeux, qui l’empêchait de coudre, l’avait réduite à la misère, qu’elle n’a point de famille pour la soutenir. Pauvre innocente brebis! Depuis longtemps la paix du ciel est descendue sur son péché….
«Jacquine aime les dentelles. J’en possédais de superbes, que mon père avaient eues dans la liquidation d’un débiteur insolvable. Je mourais d’envie de les lui donner; je n’osais pas et j’avais tort. Vers neuf heures du matin, elle est entrée dans ma chambre pour me souhaiter une heureuse année. Elle tenait à la main un écrin. Sa tante lui a laissé tous ses bijoux de famille, parmi lesquels il en est de très beaux, entre autres un camée antique sur pierre dure que j’avais admiré. Elle venait me l’offrir, et je lui ai offert mes dentelles, en l’assurant que je ne les avais jamais mises.
«C’est dommage, m’a-t-elle dit d’un air de reine affable, elles n’en auraient que plus de prix.»
«Voilà, ce me semble, une année qui s’annonce bien.»
*
17 janvier.
«La bonne, la charmante journée! Et tout d’abord, soeur Agnès m’a dit un mot qui m’est allé au coeur. Notre buanderie demande à être entièrement refaite et le dallage de la chapelle a besoin d’une réparation sérieuse. Je disais à soeur Agnès que j’avais dressé mon budget, que je désirais renvoyer à l’an prochain l’une ou l’autre de ces deux dépenses extraordinaires. Par laquelle devais-je commencer? Elle m’a répondu sans hésiter:
«Commencez par la buanderie. Il ne faut pas prendre aux pauvres pour donner à Dieu; cela ne lui ferait pas plaisir et je le connais assez pour savoir qu’il attendra volontiers.»
«Nous nous faisons la même idée du grand inconnu.
«Une heure plus tard, je conduisais Jacquine à l’étang de Serly qui depuis huit jours est entièrement gelé. Elle m’avait dit qu’elle patinait; elle ne s’était pas vantée d’être une virtuose, que dis-je? une grande artiste, une étoile; enveloppée dans mes fourrures, assise sur une planche, oubliant le froid qui pinçait et mes pieds morts, je me suis délectée à la voir partir comme un trait, fendre le vent, la tête haute, l’air aisé et vainqueur, plus déesse que sa Diane, puis s’arrêter brusquement, faire une double pirouette, décrire des ronds, des huit, des entrelacs, et ce qui me touchait davantage, me chercher quelquefois des yeux, et quand elle se rapprochait de la berge, me lancer un regard où je croyais découvrir une joie de vivre. Il y avait beaucoup de monde, on était venu de Paris; on l’observait, on l’admirait, on ne voyait qu’elle, on disait:—Savez-vous qui c’est? Et je me rengorgeais, mon coeur se gonflait d’orgueil, comme si je l’avais inventée. Où l’amour-propre va-t-il se nicher?
«Je causais un instant avec Mme Potier, qui m’est fort obligée d’avoir procuré à son mari une place de garde champêtre, quand je vis arriver la déesse, remorquant un petit traîneau, où elle me somma de m’installer.
«Je vous pousserai par derrière, me dit-elle, cela m’amusera beaucoup.
«—Je n’en doute pas, lui dis-je: mais m’amuserai-je?»
«Je lui reproche son caractère soupçonneux, et dans ce moment j’étais moi-même fort méfiante; je lui attribuais de mauvaises intentions, j’aurais juré qu’elle tramait quelque perfidie. Je me défendis quelque temps, mais je me fis honte de ma pusillanimité, et je m’embarquai.
«N’allez pas me l’endommager! lui cria Mme Potier. Quel malheur!
«—Bah! répondit-elle, les morceaux en seront bons.»
«Je m’abandonnai à mon destin, intimement persuadée que je touchais à ma dernière heure, que j’allais disparaître dans un gouffre. Il y avait au milieu de l’étang un endroit où la glace moins épaisse portait mal, et que les patineurs évitaient avec soin. J’avais prévu que c’était là qu’elle me conduirait. Je fermai les yeux; quand je les rouvris, nous étions à deux pas de l’endroit dangereux; je ne pus retenir un cri d’effroi, et mes ongles s’enfoncèrent dans les bras du traîneau; charmée de m’avoir fait peur, elle le détourna adroitement et me débarqua saine et sauve.
«Nous avions apporté dans le caisson du break un panier couvert; je fis servir notre déjeuner dans une cantine improvisée, que chauffait un grand feu de coke. J’ai souvent des appétits de paysanne, des faims de loup, de vraies fringales, surtout quand je viens de faire quelque chose que je ne fais pas tous les jours. Lorsque je vis s’étaler sur mon assiette une large tranche de pâté de faisan, mon coeur se dilata, et je m’écriai sur un ton lyrique, prétend-elle:
«Il faut avouer qu’il y a de bons moments dans la vie.»
«Elle partit d’un éclat de rire, elle se disait sans doute: Ils sont tous à l’encenser; elle n’est à tout prendre qu’une bonne petite femme bien ordinaire.
«Quel enthousiasme, fit-elle, pour une tranche de pâté!»
«Elle a raison, je ne suis qu’une femme bien ordinaire. Cependant, si elle me connaissait mieux, elle saurait que mes plaisirs de gourmande affamée sont plus compliqués qu’elle ne le pense, qu’il y entre d’autres ingrédients qui les ennoblissent, je m’en flatte du moins. Il m’arrive d’éprouver des sensations très agréables et très vives, qui en réveillent d’autres, et il s’y joint des sentiments, des idées, fort disparates en apparence, qui ne laissent pas de former un ensemble indivisible. Tout cela se mélange, s’amalgame, se combine, et il en résulte une grosse joie, qui me fait croire et dire que la vie est bonne. Tandis que je caressais des yeux mon assiette, je songeais au plaisir que j’avais éprouvé en regardant patiner Jacquine, à l’admiration qu’elle s’était attirée sans le savoir, à certains regards qu’elle m’avait lancés et qui semblaient dire que désormais j’étais quelque chose pour elle, au grand effort que j’avais dû faire sur moi-même pour m’embarquer dans le traîneau, au gouffre où je n’étais pas tombée, au soin qu’une déesse avait eu de ma fragile personne, et pour brocher sur le tout, je me souvenais que ce matin-là, à mon réveil, j’avais reçu d’un grand compositeur un petit billet où j’avais lu ceci: «Vous êtes très réservée, très avare de vos démonstrations, et vous avez au plus haut degré la pudeur du sentiment. Ce qui est délicieux, c’est que les gens qui vous aiment se sentent aimés sans que vous preniez la peine de le leur dire.»
«Est-il donc faux qu’il y ait de bons moments dans la vie? Et n’y avait-il pas là de quoi ennoblir ma gourmandise et donner quelque gloire à ma tranche de pâté?»
*
24 janvier.
«Nous avons enterré ce matin Louis Frivaz. Il est mort d’une embolie à l’âge de quatre-vingt-deux ans, trois semaines et deux jours. Je ne dirai pas que, de tous mes vieillards, c’était celui que je préférais; je ne dois préférer personne, mais je lui étais fort attachée. Cet ancien terrassier, qui ne savait ni lire ni écrire, avait une remarquable netteté dans les idées et dans son sourire une secrète et innocente malice qui me plaisait. Avec cela, beaucoup d’usage, des raffinements de savoir-vivre; je connais des gens du monde à qui il aurait pu en donner des leçons. Il s’affaiblissait depuis peu, sans qu’on le crût en danger. Il avait senti venir sa fin; il m’avait fait demander, il désirait que je fusse là. On m’a avertie trop tard; quand je suis arrivée, il n’était plus. Valery, à qui j’ai dit que je regrettais beaucoup cet octogénaire, a voulu tenir l’orgue. Il a prouvé qu’il n’est pas de mauvais outils pour un grand ouvrier: il m’a profondément émue.
«Je me suis souvent demandé pourquoi j’aimais tant la musique. À l’ordinaire, je l’aime parce que je l’aime, parce qu’elle me délasse, me détend, me repose, me rajeunit; c’est un bain rafraîchissant.
«Vous êtes la femme, me disait Valery, qui aime le plus passionnément les bains de son.»
«Mais, dans la triste cérémonie de ce matin, son orgue a rafraîchi mon esprit plus encore que mes nerfs. Il m’a paru que la musique était une soeur de la mort, qui lui a fait ses confidences et dont elle nous révèle les secrets. Qu’est-ce que la mort? un divin distillateur, qui fait tomber au fond de l’alambic les principes lourds qui doivent y rester, et en dégage ce qui doit s’envoler, cette huile subtile qui est notre vrai moi, notre moi complet, sans les altérations que lui font subir les hasards de la destinée. Par ses soins, par son mystérieux travail, nous devenons tout ce que nous pouvons être; ce n’est plus le romarin, c’est son essence. Nous savons ce que la mort nous ôte, nous sommes incapables de savoir ce qu’elle nous donnera; ce matin, j’ai cru le deviner en entendant chanter cet orgue, je me suis dit que la musique est un art céleste, qui s’entend comme la mort à distiller, et qui, réduisant nos sentiments à l’état d’essences, nous initie ici-bas aux joies, aux mystères, aux visions de la vie d’outre-tombe.
«Jacquine m’a confessé qu’elle aimait beaucoup la musique, mais elle l’aime autrement que moi.
«Quand j’entends un air qui me plaît, me disait-elle, je me sens transportée dans un paradis terrestre, où les hommes sont des êtres aériens, aussi beaux et aussi estimables que des papillons. Les grands musiciens sont pour moi de délicieux imposteurs, qui me débitent des contes bleus, et qui savent si bien mentir que, dans le moment, je crois à tout ce qu’ils me disent. Ce qui me gâte le plaisir que je leur dois, c’est que je sais d’avance que je le paierai; plus le rêve est beau, plus le réveil est triste.»
«La musique est sa morphine, qui engourdit ses chagrins; lorsque Valery se met au piano, elle a beau ne pas aimer l’homme, elle dit au musicien:
«Mon bon docteur, faites-moi ma piqûre.»
«Je lui avais confié que, quoique la faute n’en fût pas à moi, je m’en voulais de n’avoir pu me rendre à l’appel d’un mourant, qui désirait que je le visse mourir. Tout le jour, elle m’a beaucoup ménagée. Elle me disait tout à l’heure:
«Puisque aimer, c’est souffrir, ne pourriez-vous pas vous arranger pour aimer un peu moins?»
*
2 février.
«À qui donnerons-nous le lit de Louis Frivaz? J’ai déjà reçu plusieurs demandes….
«Depuis une semaine, elle est insupportable; elle me tracasse, elle me chagrine à ce point que je tâche désormais d’éviter les tête-à-tête. Je m’étais imaginé que les glaces fondaient, j’avais vu monter le thermomètre, il est redescendu à zéro. Ce qui m’agace le plus, c’est le ton débonnaire et placide sur lequel elle me récite des aphorismes qui m’exaspèrent. On lui avait vanté ma douceur; elle a juré d’en avoir raison, de voir le bout de ma patience. Elle n’aura pas le plaisir de fâcher Mme Sauvigny; je suis sûre de moi.
«Elle m’a dit ce soir que si, dans le paradis terrestre créé par les musiciens et les poètes, dans ce monde enchanté où les hommes ressemblent à des papillons, l’amour nous apparaît comme une chose noble, charmante, délicate ou sublime, il n’est, dans la vie réelle, qu’un vil appétit, un sentiment bas et grossier, une souillure de l’âme, que c’est l’opinion bien arrêtée de sa Diane. Oh! madame Vanesse, mademoiselle Brehms, monsieur Lunil, que ne peut-elle vous oublier! Vous êtes pour elle tout l’univers et elle juge de la pièce par l’échantillon. Je donnerais beaucoup pour lui faire dégorger ses souvenirs et son passé.
«Elle m’a dit aussi qu’il n’était point d’hommes ni de femmes qui n’eussent quelque chose à cacher, que toutes les âmes ont leur tare.
«Je croyais, lui ai-je dit, que vous aviez toujours tenu votre grand-père pour un homme irréprochable, pour un diamant sans paille.
«—Mon grand-père était un être exceptionnel, unique. Il avait cependant une regrettable faiblesse: il pardonnait.
«—Mademoiselle votre tante avait-elle sa tare?
«—Un vieux monsieur qui l’avait beaucoup connue m’a assuré que sa jeunesse s’annonçait mal, que, comme toutes les Salicourt, elle était de garde difficile et semblait née pour mener une existence orageuse, qu’a vingt ans elle fit une maladie grave et vit la mort de près, que dès lors l’amour de la vie, accompagné d’une prévoyance inquiète de tous les accidents, devint sa passion dominante, qui peu à peu tua toutes les autres.
«—Et vous, mademoiselle, peut-on savoir….
«—Je me pique de n’avoir point de vices: mais on n’est pas parfaite, j’ai du penchant pour le crime, et quand le diable me berce…. Vous voilà prévenue, prenez vos précautions.
«—Et moi-même enfin, qui suis-je?
«—Mon père, a-t-elle répondu de l’air bénin d’une chatte qui mange de la crème, mon père, qui deux ou trois fois chaque année se souvient qu’il a une fille, m’a envoyé six magnifiques papillons du Brésil, ce sont les plus beaux de ma collection. Malheureusement, il avait négligé de les étiqueter, et il en est un dont je n’ai pu trouver le nom dans mes livres. Vous êtes, chère madame, un papillon exotique comme je n’en ai jamais vu; je vous admire beaucoup, mais je n’ai pas encore mis l’étiquette.»
«Je l’aurais souffletée, si ce talent ne me manquait, mais je cassai mon aiguille.
«Quand vous aurez découvert, lui-dis-je, mon nom et ma tare secrète, je vous serai fort obligée de me faire part de votre science; j’aime à m’instruire.»
«Bon Dieu! j’ai comme tout le monde mes faiblesses, mes inconséquences, mes petites misères; mais là, franchement, je n’ai pas de tare. À la vérité, depuis quelques mois, ma vie a son mystère; il est bien innocent; une femme doit-elle rougir de vouloir épouser un musicien qu’elle aime? Il faut que ma conscience se soit endurcie, je ne sens pas ma souillure.
«J’ai des heures de profond découragement. Le jour du patinage, je croyais l’avoir gagnée; il me semble aujourd’hui qu’après trois mois de vie commune, je lui suis plus indifférente que le soir où, l’ayant ramassée sous un saule, je l’emportai à demi morte sur mes genoux.»
Mme Sauvigny se trompait. Le charme commençait à opérer. Jacquine sentait son coeur se prendre, et elle se débattait avec fureur comme un fauve qui a donné dans un piège.