Jacquine Vanesse

Victor Cherbuliez · Chapitre 16 sur 19

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Jacquine Vanesse

Chapitre XVI

Le temps favorisa la fête, à laquelle tout le village avait été convié. Quoique le baromètre ne fût pas au beau, quoique le vent soufflât de l’ouest, quoiqu’un ciel bas et brouillé eût à plusieurs reprises menacé d’un orage, à peine tomba-t-il quelques gouttes de pluie, et le soleil reparut.

Quand Mme Sauvigny, se rendant aux prières de son économe et de ses religieuses, avait consenti à célébrer le dixième anniversaire de la fondation de son Asile de vieillards, elle s’était réservé le droit de régler la cérémonie à son idée, et son idée était d’exclure de son programme tous les discours et tous les toasts. Elle pensait que, pour fêter son hospice, c’était assez d’une grand’messe, d’une cantate composée par M. Saintis, d’un buffet richement garni et d’un bal champêtre, que les meilleures fêtes sont celles où l’on s’amuse, et elle entendait que, jeunes et vieux, tout le monde s’amusât. Mais elle dut compter avec l’amour-propre de son économe. Il se piquait de littérature, et avait rédigé à la sueur de son front un rapport très fleuri, dans lequel il racontait par le menu l’histoire de la fondation et tressait des couronnes à la fondatrice. Elle l’eût mortellement blessé en le condamnant à laisser son rapport dans ses cartons: elle exigea seulement qu’il raccourcît cette pièce de prose poétique, qu’il supprimât certains passages qui la concernaient, certaines épithètes qui offensaient sa modestie, qu’il amortît, qu’il éteignît l’éclat trop vif de ses couleurs, de ses hyperboles et de ses métaphores. Il se soumit, non sans déplorer in petto qu’une femme si distinguée fût dépourvue de tout sentiment littéraire. Autre complication: l’abbé Blandès avait témoigné le désir de figurer dans la cérémonie en rang d’honneur et de prononcer «quelques mots», et on pouvait prévoir qu’il en prononcerait beaucoup. De son côté, ayant appris que le curé parlerait, le maire, M. Lixieux, qui ne manquait guère les occasions de discourir, avait revendiqué les droits de l’éloquence laïque et demandé à parler aussi. Mme Sauvigny se résigna à retoucher son programme.

Si elle craignait que les deux orateurs inscrits ne l’accablassent de compliments, d’éloges outrés, qui la feraient rougir, la cantate ne l’inquiétait pas: la musique sauve tout. D’ailleurs, avant de se mettre à l’oeuvre, M. Saintis lui avait juré qu’il épargnerait sa modestie, qu’elle ne serait pas en scène, qu’il ne sonnerait mot de ses vertus. Il avait tenu sa promesse en écrivant les paroles de ses morceaux d’ensemble; il n’y était pas question d’elle. Partagées en demi-choeurs, qui se réunissaient pour chanter des tutti, ses villageoises célébraient tour à tour, dans des airs d’un mouvement animé, les joies ardentes de la jeunesse, ses espérances et ses rêves, ou glorifiaient, sur un mode plein et grave, les privilèges du vieil âge, son bonheur rassis, le charme des longs souvenirs, la tranquillité de l’olive mûre et ridée, confite sur l’arbre, qui, avant de se détacher de la branche, savoure en paix la douceur de ses derniers soleils.

En revanche, le long solo, airs et récitatif, qu’il avait écrit pour Mlle Vanesse, était consacré tout entier à Mme Sauvigny, qui ne s’en doutait point. Parmi les livres qu’il avait emportés dans sa maison de paysan figuraient en bonne place les poésies d’André Chénier, à qui il rendait un culte. Un soir, feuilletant une notice sur la vie et les oeuvres de son poète favori, il était tombé sur une page qui lui avait prouvé que, par un certain côté, la destinée de l’auteur de la Jeune Captive n’était pas sans analogie avec celle de Valery Saintis. Ce passage l’avait assez frappé pour qu’il le copiât dans un des carnets où il consignait de loin en loin des extraits de ses lectures: «Mme Laurent Lecoulteux, la Fanny du poète, n’avait pas dans l’esprit les étincelles de sa soeur. Elle tenait de sa mère le charme, la grâce. Il reste d’elle un portrait, un profit aux traits nobles et purs. Elle fit éclore dans l’âme d’André un sentiment nouveau, la chaste mélancolie de l’amour. Son charme se répandait sur tout ce qui l’entourait. Bonne et compatissante, elle apportait avec elle le sourire et la consolation. Ce fut sous le chaste regard de Fanny qu’après une année de fiévreuse agitation, André sentit renaître en lui sa muse et la plus belle et la plus pure. Le charme de la femme adorée passa dans les vers les plus doux qu’il ait soupirés.»

N’était-ce pas là l’histoire de Valery Saintis? Il avait eu, lui aussi, ses Lycoris, ses Glycère, ses Camille, sa folle Julie, au rire étincelant,

Au sein plus que l’albâtre et solide et brillant.

Mais il avait rencontré sa Fanny, et il pouvait lui dire:

…L’heureux mortel qui près de toi respire Sait, à te voir parler et rougir et sourire, De quels hôtes divins le ciel est habité.

Il avait pensé avec raison ne pouvoir mieux faire que d’emprunter à Chénier ses plus beaux vers en l’honneur de Fanny. Les seules stances qui fussent de son cru étaient celles que lui avait commandées Jacquine, en lui disant: «Je voudrais adresser à notre amie des paroles bien tendres et appropriées à ma situation». La musique de ses morceaux d’ensemble était d’une grande simplicité, sans autre parure qu’une grâce touchante et rustique. Il s’était surpassé dans le solo; on y sentait partout la chaleur de l’inspiration et le charme de la femme adorée; l’esprit divin avait soufflé.

La Fanny de M. Valery Saintis savait que sa fête attirerait beaucoup de monde, que le plus grand des deux réfectoires de son Asile ne serait pas suffisant pour contenir, avec ses quatre-vingts vieillards, les pères, les mères, les oncles, les grands-parents des jeunes choristes, leurs cousins et leurs cousines au troisième et au quatrième degré, la foule des amis et des curieux. Elle avait fait dresser dans la cour d’entrée une vaste tente, qui se trouva trop petite: dès midi, une heure avant qu’on commençât, il ne restait pas une place vide. Une société d’harmonie du voisinage, que Mme Sauvigny soutenait de ses libéralités et qui jouissait de quelque renom, lui avait offert ses services pour le bal. Ces instruments à vent et à percussion, qui n’étaient pas des ingrats, ouvrirent la séance et se mirent en haleine en exécutant un Andante religioso. Ils avaient dégourdi l’air de la salle, et le rapport de l’économe fut chaudement accueilli. On eut plus de peine à écouter jusqu’au bout les discours du maire et de l’abbé Blandès, et les louanges qu’ils prodiguaient à celle que M. Lixieux appelait «la grande, la noble amie des vieillards et la Providence des pauvres». Elle était mal à son aise, elle cherchait à se dérober à sa gloire en se cachant derrière son éventail; on ne voyait passer que ses yeux, qui demandaient grâce et suppliaient les orateurs d’être courts. L’un et l’autre abrégèrent leurs harangues et rengainèrent la moitié de leurs compliments. Ils sentaient eux-mêmes qu’on les écoutait mal, que ni la faconde laïque ni l’éloquence sacrée n’avaient de prise sur des esprits distraits, que leur eau-forte ne mordait pas sur la planche. C’était pour la cantate qu’on était surtout venu; elle était impatiemment attendue; on en parlait depuis longtemps déjà, on devait en parler longtemps encore dans les veillées.

Dès que l’abbé Blandès eut prononcé sa dernière phrase et fut descendu de l’estrade qui terminait la grande tente, les écolières de M. Saintis en gravirent les marches de bois, et, après quelques instants de brouhaha, il se fit un religieux silence. Divisées en deux groupes, elles avaient fait face au public et offraient un joli coup d’oeil. Malgré les recommandations de Mme Sauvigny, qui désirait qu’on fût simple et avait donné l’exemple, elles étaient mises comme des princesses; il y a des courants qu’on ne remonte pas, la plus pauvre était en robe de soie. Mais qu’elles s’appelassent Gertrude, Zoé, Germaine ou Dorothée, elles ne s’occupaient point en ce moment de leurs rubans et de leurs dentelles; on les avait chargées d’une affaire de conséquence, elle ne songeaient qu’à en sortir avec honneur; le coeur leur battait, il leur semblait que le plancher allait manquer sous leurs pieds. Comme elles, leurs mères, qui pour la première fois les contemplaient avec respect et de bas en haut, étaient palpitantes d’émotion.

Les spectateurs désintéressés eurent bientôt fait de les regarder; ils n’avaient plus d’yeux que pour une jeune fille à la taille élancée, svelte et souple, qui se tenait un peu en arrière, dans l’intervalle que laissaient entre eux les deux groupes. À quoi pensait M. Saintis de la comparer à une ondine amoureuse? Quoiqu’elle n’eût pas chaussé le cothurne, quoiqu’elle eût remplacé la tunique retroussée par une robe de taffetas magenta rayé de noir, c’était Diane, la vierge divine, qui lance des flèches et souvent aussi, sous le nom d’Hécate, préside aux expiations et aux enchantements. Entourée de ses nymphes, elle promenait sur elles un regard d’indifférence; elle ne partageait point leurs inquiétudes, la terre ne lui manquait point sous les pieds. Elle avait l’air grave, mais tranquille, le front pâle, mais serein. Sa suite était nombreuse, elle semblait seule; si accompagnées qu’elles soient, les déesses font une solitude autour d’elles.

Le piano fut tenu par un virtuose complaisant, arrivé de Paris à cet effet et à la requête de M. Saintis, qui avait eu le temps de lui faire sa leçon. Le berger entendait cette fois s’occuper uniquement de conduire son troupeau, le bâton de mesure en main. Au préalable, il le passa en revue; comme la veille, il adressait à chacune de ses brebis une parole encourageante; il avait le ton bénin, caressant. Je ne sais ce qu’il dit à Catherine: la pauvre fille crut voir le ciel s’ouvrir; ce qu’elle éprouva en cet instant suprême, elle s’en souviendra toute sa vie. Quand il eut fini sa tournée et réconforté ses ouailles, campé devant son pupitre, la tête haute, le sourcil frémissant, il donna enfin le signal, et on attaqua le premier tutti. Des conscrits bien commandés se battent quelquefois comme de vieux soldats. Sous l’oeil et le bâton du grand maître qui les avait dressées, stylées, façonnées, ces filles de la glèbe firent merveilles. Pas un manquement, pas un accroc; toutes les nuances furent observées. On les admirait tant qu’on n’osait les applaudir. Les mères s’épanouissaient, se rengorgeaient, se pavanaient; leur visage semblait dire: «C’est pourtant nous qui les avons faites!»

Il y avait tout au bout de la salle un étranger. C’était le directeur d’une des principales scènes lyriques de l’Allemagne. Appelé par des affaires à Paris, il était venu voir la forêt. Après son déjeuner, il s’était avisé qu’il y avait un grand parc où tout le monde entrait; il y était entré, lui aussi, et en jouant des coudes, il s’était introduit dans la tente. Pendant une pause, il demanda à l’un de ses voisins d’où sortaient ces jeunes filles qui chantaient avec tant de justesse, d’expression et d’ensemble, et posaient si bien le son. Le voisin lui répondit que c’étaient des villageoises. Il n’en revenait pas; il déclara que, si tous les villages de France étaient en mesure de se donner à eux-mêmes de tels concerts, il fallait que le Français fût, quoi qu’on en dît, le plus musical de tous les peuples. Le voisin lui expliqua qu’il n’y avait des côtes de la Manche aux Pyrénées qu’un seul village où l’on chantât si bien et comment la chose était arrivée, après quoi ils se turent: Diane venait d’entrer en scène.

Jusqu’alors Mlle Vanesse n’avait été qu’une écolière intelligente, docile, appliquée, récitant sa leçon comme le maître voulait qu’on la dît, s’abstenant d’y mettre du sien, ni rien qui ressemblât à une interprétation personnelle. Ce jour-là, ce fut autre chose. En s’avançant au bord de l’estrade, son regard avait rencontré celui de Mme Sauvigny, et elle avait ressenti une commotion, une secousse électrique. Dès ce moment, elle ne vit plus dans cette vaste tente et dans le monde entier que la femme rare ou plutôt unique qui l’avait réchappée des galères, qui l’avait rachetée de captivité, qui l’avait arrachée aux boues d’un marais infect, retirée du pays des menteurs et des impurs, qui avait rafraîchi son sang et donné de l’air à sa vie, qui lui avait persuadé que ce triste monde a du bon et qu’il est doux d’aimer. Elle bénit l’occasion qui s’offrait à elle de lui dire publiquement tout ce qu’elle lui devait, de lui jurer par-devant témoins une tendre et inviolable fidélité. Elle se livra, elle s’abandonna; elle fut extraordinaire. Un sentiment intense fit vibrer sa voix, sans en altérer la merveilleuse limpidité; le frisson de son âme passa dans son chant.

Elle détailla avec une douceur infinie cette stance de Chénier:

Le ciel t’a vue en nos prairies Oublier tes loisirs, tes lentes rêveries, Et tes dons, et tes soins chercher les malheureux, Tes délicates moins à leurs lèvres amères Présenter des sucs salutaires, Ou presser d’un lin pur leurs membres douloureux.

Elle eut des éclats de passion et remua tout l’auditoire, lorsque, couvant des yeux Mme Sauvigny, qui très pâle ne jouait plus de l’éventail, elle chanta d’une voix tour à tour sombre ou flûtée les strophes dans lesquelles M. Saintis lui faisait raconter son histoire:

Comme le corps, tu guéris l’âme. Les coeurs les plus glacés se fondent à ta flamme. Un ver rongeait ma vie, en dévorait la fleur; Je m’étais fait un dieu de mon chagrin sauvage. Tu parus, et ton doux visage À mes yeux étonnés révéla le bonheur.

Rien ne résiste à ta tendresse. On croyait voir en moi Diane chasseresse, Je prenais mon plaisir à vider mon carquois. Tu vainquis ma fierté, qui fut dure à réduire, Par la grâce de ton sourire, Et tu vois à tes pieds l’habitante des bois.

Elle avait fini, et on l’écoutait encore, au grand préjudice du dernier tutti, qui était pourtant un morceau à effet. Le directeur allemand demanda à son voisin comment se nommait la jeune blonde à la robe rouge.

«Si étonnantes que soient vos villageoises, lui dit-il, je veux mourir si jamais celle-ci a trait les vaches.»

Le voisin l’ayant renseigné, il joua de nouveau des coudes à la manière allemande, qui est la meilleure, réussit à fendre la foule, à accoster M. Saintis, qu’il tenait pour un compositeur de grand avenir. Après l’avoir complimenté chaleureusement sur sa cantate, sur ses prodigieuses élèves, après lui avoir déclaré que le professeur qui les avait dressées en si peu de temps avait fait un vrai tour de force, il ajouta:

«Pour Mlle Vanesse, il est regrettable qu’elle ne se destine pas au théâtre. J’estime qu’elle a l’étoffe d’une grande cantatrice.

—C’est aussi mon opinion», répondit M. Saintis.

Il était sincère. Ses choristes, dont il était sûr, avaient rempli son attente, sans la surpasser. Ces machines dociles, qu’il avait montées de ses mains, avaient rendu exactement tout ce qu’il savait qu’elles pouvaient rendre. Mais Mlle Vanesse lui avait causé une profonde surprise, et, pensant à sa Roussalka, il s’était dit:

«Intelligente et douée comme elle l’est, si elle avait de l’étude, plus d’acquis et la pratique de la scène, je la chargerais volontiers de créer le rôle.»

Il l’aborda au moment où, après l’avoir embrassée, Mme Sauvigny lui murmurait à l’oreille:

«Pour vous exprimer dignement ce que j’ai ressenti, il faudrait le mettre en vers, et je n’en fais pas; je vous le dirai en vile prose quand nous serons seules.»

À son tour il félicita, en lui tendant les deux mains, l’héroïne du jour. En matière d’éloges, il n’allongeait jamais les sauces; il se contenta de dire:

«Hier c’était presque bien; aujourd’hui vous avez chanté en artiste.»

On ne put lire sur la physionomie de Jacquine lequel de ces compliments l’avait touchée davantage.

Deux buffets avaient été dressés sur la terrasse. L’un, surchargé de chauds-froids de volailles, de filets à la gelée, de pâtés, de tartes et de paniers de bouteilles, était destiné à l’usage du grand public. L’autre, beaucoup plus petit, dont Mme Sauvigny tenait à faire elle-même les honneurs, était réservé aux vingt chanteuses de M. Saintis. Debout derrière le comptoir, elle donnait la becquée à ces oiseaux, leur choisissait des morceaux délicats, arrosait de son meilleur champagne leurs gosiers qui tout à l’heure avaient si bien travaillé. Pendant qu’elle régalait et abreuvait cette jeunesse, elle s’avisa qu’à trente pas de son comptoir, il y avait un banc au pied d’un orme, que quelqu’un venait de s’y asseoir et fumait des cigarettes. Sans avoir vu le visage de ce fumeur, qu’elle évitait de regarder, elle savait qui c’était, et elle savait aussi qu’il la regardait, et, chaque fois qu’elle sentait ce regard se poser sur elle, un vague sourire errait sur ses lèvres et une légère rougeur montait à ses joues, sans qu’elle cessât un instant de s’occuper de Zoé, de Catherine et de Gertrude. Elle avait raison de croire qu’il la regardait; il ne la perdait de vue que dans les courts moments où il allumait une cigarette. Épanouie par le bonheur, jamais elle ne lui avait paru plus charmante; jamais il n’avait été si fier du bien qui lui était échu, ni si impatient de prendre possession. Il se disait avec orgueil:

«Trois semaines encore, et on saura qu’elle est à moi.»

Tout à coup Mme Sauvigny se trouva seule. Les jeunesses qui l’environnaient avaient entendu les premières mesures d’une polka, elles venaient de s’envoler pour retourner dans la tente, qu’on avait promptement débarrassée, et où le bal allait s’ouvrir. M. Saintis quitta son banc. Il avait fait la réflexion que, s’il est doux de regarder à trente mètres de distance la femme qu’on aime, il est encore plus doux de la serrer dans ses bras. Il entra au buffet et dit à Mme Sauvigny:

«Nous avons été jadis d’intrépides valseurs, vous et moi. Tout à l’heure je prierai la société d’harmonie de jouer une valse de Strauss, et nous valserons ensemble.»

Elle se récria, protesta. Qu’en diraient ses vieillards? qu’en penseraient ses religieuses? Il voulait donc la déconsidérer à jamais! C’en serait fait de son autorité, de son prestige. Et puis elle était vieille, elle n’avait plus ses jambes de vingt ans.

«C’est ce que nous verrons», dit-il.

Et, moitié de gré, moitié de force, il l’emmena; dix minutes plus tard, ils valsaient. Elle crut d’abord que ses jambes de trente-six ans s’étaient rouillées, qu’elle ne parviendrait pas à les déraidir; mais elle les sentit s’assouplir par degrés, et par degrés aussi, elle reprenait goût à un art depuis longtemps délaissé; elle éprouvait des sensations qu’elle avait oubliées et qui l’étonnaient; l’ivresse de la valse la gagna: il lui sembla, comme jadis, qu’il est plus naturel de danser que de marcher, que la vraie vie est un mouvement réglé et rythmique, qu’il n’est pas d’occupation plus charmante ni plus raisonnable que de tourner en mesure sur une terre qui tourne. M. Saintis lui demanda deux fois si elle était lasse; elle répondit que non, et elle ne s’arrêta de tourner, le front penché, les paupières à demi fermées, que quand la musique se tut. Alors elle redressa la tête, rouvrit les yeux, revint à elle et dit:

«Passe encore de bâtir, mais valser à cet âge! Quelle folie! Ne suis-je pas prodigieusement ridicule?

—L’homme qui rira de vous, répondit-il, est encore à trouver. Mais j’en vois un qui fait une bien vilaine grimace.»

Elle regarda autour d’elle. La plupart de ses bons vieux et de ses bonnes vieilles étaient là, faisant galerie. Pendant qu’elle dansait, ils ne l’avaient pas quittée des yeux, et leur figure exprimait la surprise, sans qu’on pût dire si la nouveauté de ce spectacle leur agréait. Ils s’étaient flattés de connaître leur patronne, de savoir exactement qui elle était, et tout à l’heure ils lui avaient découvert à la fois une faiblesse humaine et un remarquable talent, qu’ils étaient loin de soupçonner. Ce qui venait de se passer compliquait, changeait l’idée qu’ils se faisaient de la dame du Chalet. C’était une définition à revoir. Ils se sentaient déroutés; ils cherchaient, et ils devaient tous mourir sans avoir trouvé. À quelques pas derrière eux, une femme en cornette se tenait debout sur une chaise, où elle était montée pour mieux voir. Celle-là ne cherchait plus, elle avait trouvé depuis longtemps. Soeur Agnès était une de ces religieuses qui, dans la grande armée de la charité, sont les grenadiers de la vieille garde. Une longue et laborieuse pratique des oeuvres de miséricorde avait produit en elle un saint endurcissement du coeur; rien ne l’émouvait, rien ne la scandalisait; tous les chemins lui étaient indifférents, parce qu’au bout du compte ils peuvent tous mener à Dieu. Elle avait constaté que Mme Sauvigny valsait à merveille, et elle ne s’en étonnait point: la dame du Chalet faisait beaucoup de choses et les faisait toutes bien. Du haut de son perchoir, elle lui témoigna son admiration par un léger battement de ses vieilles mains ridées et jaunies, dont les os s’étaient desséchés en palpant des misères. Elle semblait lui dire: «Hier, ce n’était pas mal; aujourd’hui, c’est encore mieux; vous êtes complète».

Qui donc se permettait de faire une vilaine grimace? Ce ne pouvait être que cet homme corpulent et massif qu’on apercevait là-bas, près de la porte, se disposant à sortir, et qui, éminent dans son art, n’avait jamais eu celui de dissimuler ses chagrins. Dès le matin, cette fête, où il ne jouait qu’un rôle très effacé et dont M. Saintis, disait-il, était le coq, avait été odieuse au docteur Oserel, un vrai jour de deuil et de mortification. L’éclatant succès de la cantate que, par convenance, par bon procédé, il n’avait pu se dispenser d’entendre, l’avait exaspéré. Jusqu’alors il ne professait pour la musique qu’une indifférence méprisante; il l’avait prise en haine, il la tenait désormais pour son ennemie mortelle et pour un art corrupteur. Mais ce qu’il venait de voir, l’événement inouï, déplorable, dont ses yeux avaient été les témoins attristés, l’avait mis hors de lui. M. Saintis, prenant Mme Sauvigny par la taille, l’enlaçant dans ses bras et tournant avec elle sur une terre qui tourne! C’en était trop, la mesure était comble. Chose étrange, il les avait regardés tourner; on a autant de peine à s’arracher aux spectacles funestes qu’à ceux qui plaisent. Dès lors tout lui semblait possible, il prévoyait tous les malheurs; c’est ce que disait sa grimace. Quand il eut savouré son supplice, il leva trois fois jusqu’au ciel ses puissantes épaules, se fraya un chemin à travers une foule de stupides badauds, incapables et indignes de comprendre ce qui se passait dans son coeur, partit, détala; on ne le revit plus.

«Il faut que je retourne sur la terrasse, dit Mme Sauvigny à M. Saintis. Ne ferez-vous pas danser Jacquine?

—Chère madame, répliqua-t-il, il est des cas où, après avoir bu, un galant homme brise son verre; quand on a dansé avec Mme Sauvigny, on ne danse plus.»

Résolu à ne pas la quitter, il sortit avec elle, la suivit quelque temps; mais elle était très occupée, fort entourée; on la lui prit, et faute de mieux, il revint sur ses pas, rentra dans la tente, où, à son tour, il essuya une cruelle mortification. La grimace du docteur l’avait délecté; il ne grimaçait jamais, mais il avait parfois le visage allongé et morne, et lorsque quelque chose lui portait sur les nerfs, cela se lisait dans ses yeux.

M. André Belfons, pour employer sa propre expression, n’en menait pas large depuis quelque temps. On lui donnait peu d’encouragements; on était froide, inattentive, on était capricieuse, et souvent on était hautaine, superbe, on le tenait à distance, on l’envoyait planter ses choux. Il les plantait mélancoliquement. Durant plusieurs semaines, il ne s’était occupé que de cultiver ses terres et le calcul différentiel; il avait résolu un grand nombre d’équations, preuve certaine que ses affaires de coeur allaient mal. Cependant il ne se rebutait pas; les véritables amoureux, les amoureux passionnés ne se rebutent jamais, et les mathématiciens sont de grands entêtés, d’éternels recommenceurs: quand leurs calculs semblent démontrer la fausseté de leur théorème, ils les refont, et tout finit par s’arranger.

En venant assister à une fête de vieillards, M. Belfons ne s’était pas douté qu’elle réservait de vifs plaisirs à sa bouillante jeunesse. Et d’abord il avait eu la joie d’entendre pour la première fois chanter Mlle Vanesse. Elle l’avait ravi en admiration; dans son enthousiasme, il s’était reproché de n’avoir pas senti jusque-là tout ce que valait sa divinité. Belle, mystérieuse et fascinante, elle aurait pu se dispenser d’avoir du talent; elle daignait en avoir, et quel talent! Elle avait touché au sublime. Après la cérémonie, il s’était approché d’elle, mais à peine osait-il l’aborder; il tremblait que ses félicitations ne fussent mal reçues, il avait l’air piteux d’un chien qui craint d’être fouetté. Elle lui avait fait le plus gracieux accueil; elle avait poussé l’amabilité jusqu’à se plaindre que ses visites étaient rares, qu’on ne le voyait plus. Le coeur au large, il s’aventura un peu plus tard à lui témoigner son ardent désir de danser avec elle une polka; sa demande lui fut accordée sans hésitation. Ils polkaient encore quand M. Saintis était entré. Il les vit, l’instant d’après, se mettre à l’écart, puis se retirer dans le fond de la salle, où ils s’assirent, et engager un long entretien qui paraissait les intéresser beaucoup. Il crut remarquer que M. Belfons s’échauffait en parlant, que Jacquine prenait plaisir à lui renvoyer la balle, à se moquer doucement de lui, qu’elle lui faisait des agaceries, qu’elle ne lui plaignait pas ses sourires, qu’au surplus, ils étaient l’un et l’autre trop absorbés dans leur conversation pour s’apercevoir que M. Saintis était là, qu’il les regardait de travers, qu’il n’était pas content.

Il était sûr, parfaitement sûr de ne point l’aimer; il aimait ailleurs. À la vérité, elle lui avait causé, quelques heures auparavant, une légère émotion des sens; c’était un accident négligeable; se préoccupe-t-on des suites que peut avoir une éruption fugitive de petite vérole volante? Non, vraiment, il n’éprouvait pour elle aucun sentiment sérieux, à cela près que cette créature singulière irritait sa curiosité et qu’il se glorifiait, s’applaudissait d’avoir conquis un coeur dur et fermé, qui avait jusque-là méprisé l’amour. Aussi entendait-il la traiter en pays de conquête, assujetti au bon plaisir du vainqueur. Sa superbe fatuité avait conclu avec Mlle Vanesse un contrat unilatéral; il ne lui avait rien promis, ne lui devait rien; elle lui devait une entière et servile obéissance. Elle était engagée; elle avait dans leur entretien de la veille reconnu les droits souverains, imprescriptibles, du génie, elle s’était rendue à discrétion. Elle était désormais son bien, elle lui appartenait. Aux temps antiques, on voyait errer et paître en liberté dans l’enclos de certains temples des cavales vouées au service du dieu; malheur au passant qui eût osé porter sur elles une main sacrilège! Aujourd’hui encore, dans les îles de la Polynésie, il y a des personnes et des choses sur qui pèse une interdiction sacerdotale; soumises à la loi du tabou, elles ne sont plus à l’usage du commun des mortels. Mlle Vanesse était une de ces cavales sacrées dont un dieu jaloux se réserve la possession; Mlle Vanesse était tabou. Non seulement il était défendu d’y toucher, d’avoir des vues sur elle, de la désirer: il n’était pas permis de lui parler longuement et de près, et M. Saintis décida que M. Belfons était un insolent.

Il le vit tout à coup se lever, s’éloigner rapidement, sortir de la salle, et il voulut profiter de son absence pour reprendre possession. Malheureusement le chemin qu’il devait suivre pour arriver jusqu’à Jacquine était fort encombré, et il arriva trop tard: Mme Belfons à son tour s’était emparée d’elle; après le fils, la mère, et, ce qui lui parut grave, elle semblait se soucier autant d’agréer à la mère qu’au fils, elle lui prodiguait ses grâces. Il s’était arrêté à quinze pas de cette prêtresse infidèle, qui, oublieuse de son dieu, coquetait avec des imbéciles. Il s’avança de quelques pas encore, dans l’espoir que, reconnaissant enfin son maître et prise de honte, elle quitterait tout pour venir à lui. Il ne réussit pas à attirer son attention, elle semblait ne pas le voir. Bientôt M. Belfons revint; il apportait à Mlle Vanesse une glace aux framboises. Pour la manger plus à l’aise, elle remit son éventail à son cavalier servant, qui rougit de plaisir, et, comme pour s’assurer que cet éventail précieux jouait bien, tour à tour il le fermait ou le rouvrait; à plusieurs reprises il le porta à la hauteur de son visage, et, quoiqu’il fût loin d’être myope, il l’examinait de si près que c’était une question de savoir s’il ne l’avait pas touché de ses lèvres. Outré de dépit, M. Saintis tourna les talons et s’en alla fumer des cigarettes et cuver son chagrin dans le parc de l’Asile, dont il arpenta longtemps l’avenue la plus solitaire. La jalousie est la fille de l’amour, mais quelquefois c’est elle qui le fait naître, à quoi il faut ajouter que l’homme qui a besoin d’être inquiet pour aimer n’a jamais aimé que lui-même.

À huit heures, pendant que ses vieillards festinaient dans leurs réfectoires, Mme Sauvigny avait quinze ou seize personnes à dîner. Le docteur Oserel boudait, il ne parut pas; il avait envoyé s’excuser en alléguant des prétextes spécieux; les médecins en trouvent facilement. Il serait venu s’il avait pu prévoir que, pendant tout le repas, son triomphant rival aurait l’air pensif et le front nuageux. M. Saintis en voulait à Mme Sauvigny d’avoir placé M. Belfons à côté de Mlle Vanesse. Ils semblaient fort occupés l’un de l’autre, et elle paraissait charmée de les voir si bien ensemble. Avait-elle par hasard conçu un dessein secret dont il transpirait quelque chose sur son visage? Il s’était plaint un jour en riant qu’elle eût la manie de marier tout le monde. Cette fois il ne riait plus.

M. Lixieux et l’abbé Blandès, qui le matin avaient dû, bien à regret, écourter leurs discours, n’attendaient que l’occasion de prendre leur revanche; au dessert, ils portèrent des toasts à M. Saintis. Le maire le remercia, au nom de la commune, «d’avoir allumé le feu sacré des beaux-arts dans un village longtemps inconnu, que Mme Sauvigny avait illustré la première en y fondant son asile, et plus tard en attirant auprès d’elle un éminent et célèbre praticien». Grâce à M. Saintis, ce village jouirait désormais de tous les genres de gloire. S’adressant à l’instituteur et à la maîtresse d’école, qui étaient du dîner, M. Lixieux leur déclara qu’ils étaient dorénavant commis au soin d’entretenir la flamme sainte, et il les compara à ces prêtresses augustes, qui encouraient des peines sévères quand elles laissaient s’éteindre le feu de Vesta. On jugea généralement que cet ancien avocat, qui avait renoncé au barreau pour des raisons de santé, se souvenait trop du Palais, qu’il avait mis dans sa harangue trop de solennité, de pompe et trop de Vestales.

Le discours de l’abbé Blandès eut plus de succès. Il aimait la musique, il la savait, et il avait compris que les résultats obtenus par M. Saintis étaient dus surtout à sa façon de préparer ses élèves. Faisant allusion à une parabole qu’il aimait à citer: «Un semeur, dit-il, avait répandu une partie de son grain le long d’une route où les oiseaux la mangèrent, une autre dans des endroits rocailleux où le soleil la brûla, une autre encore parmi des épines qui l’étouffèrent. M. Saintis ne ressemble point à ce semeur négligent; avant de semer, il avait eu soin de labourer et d’amender sa terre; tout son grain a levé, la beauté de sa moisson nous a tous émerveillés.» Sa conclusion fut que le respect des humbles est la première, la plus touchante des vertus, qu’un musicien illustre, qui ne dédaigne pas d’enseigner l’A b c de son art à de modestes villageoises, donne un grand et bel exemple et témoigne que son caractère est à la hauteur de son génie.

Mme Sauvigny insinua à M. Saintis qu’il était tenu de dire quelque chose. Il ne put s’y refuser, et prenant sur sa mauvaise humeur, il répondît d’un ton de gaîté forcée qu’il était fort sensible aux éloges qu’on faisait de sa vertu, mais qu’il ne les méritait pas, qu’il en allait de lui comme de Mme Sauvigny, qui, de son propre aveu, était une parfaite égoïste et en travaillant au bonheur des autres, ne s’occupait que du sien, qu’en ce qui le concernait, il se piquait d’avoir le don de l’enseignement, qu’il avait été charmé de prouver l’excellence de sa méthode, qu’au surplus c’était l’histoire de tout le monde, que maires, ecclésiastiques, philanthropes ou musiciens, chacun prend plaisir à montrer ce qu’il est capable de faire. Puis, se tournant vers Jacquine et affectant de ne pas la regarder:

«Toutefois, ajouta-t-il, il n’est pas de règles sans exceptions, et j’en conviens, je connais des jeunes filles qui sont aussi heureuses d’enfouir leurs talents que d’autres d’en faire montre. Pour citer, moi aussi, une parabole de l’Évangile, je les comparerai à ce serviteur inutile, qui creusa un trou en terre et y cacha l’argent que son maître lui avait confié pour qu’il le fit valoir. C’est le cas de Mlle Vanesse, qui en toutes choses est une nature exceptionnelle. C’est aujourd’hui seulement qu’elle a daigné nous révéler le don que le ciel lui a départi; aujourd’hui, pour la première fois, elle a chanté ma musique en artiste, me causant ainsi une vive et profonde surprise. Mais, croyez-moi, elle l’a fait sans plaisir, malgré elle, à son corps défendant, comme on s’acquitte d’un devoir désagréable. Monsieur le maire, si la commune veut témoigner sa gratitude à l’un de nous, c’est à Mlle Vanesse qu’elle doit ériger une statue. Sa vertu mérite récompense.»

Jacquine s’était penchée vers M. Belfons; elle lui chuchota quelques mots à l’oreille, et aussitôt il se leva et dit:

«Mesdames et messieurs, Mlle Vanesse, qui se déclare incapable de parler en public, me charge de plaider sa cause devant vous, moi son serviteur indigne. Elle respecte trop son illustre maître pour oser le contredire en face, et cependant elle ne peut laisser passer sans réclamation le jugement qu’il vient de porter sur elle. Non, elle ne goûte point un malin plaisir, comme il l’en accuse, à enfouir ses talents. Si jusqu’ici, pour employer le mot de ce maître aussi sévère qu’illustre, elle n’avait chanté son solo que presque bien, si aujourd’hui, je vous prends tous à témoin, elle l’a chanté excellemment, supérieurement et, que ma cliente me pardonne d’offenser sa modestie, divinement, c’est que pour la première fois elle le chantait en présence de Mme Sauvigny, qui la regardait en souriant. Vous savez que ce sourire fait des miracles; c’en est un de plus à ajouter à la légende de notre sainte. Au surplus, Mlle Vanesse me prie de représenter à M. Saintis qu’après l’avoir accusée injustement, il la gratifie d’une qualité qu’elle ne possède point, qu’à son vif regret et quoi qu’il en dise, elle n’est et ne sera jamais une artiste. Vous en penserez ce qu’il vous plaira, ce n’est pas moi qui parle, c’est elle qui vous parle par ma bouche. Je m’arrête; elle m’a recommandé d’être succinct dans mes explications, et ses volontés sont pour moi des ordres.»

Si Mlle Vanesse avait divinement chanté, la plaidoirie de son avocat déplut souverainement à M. Saintis. De quoi se mêlait M. Belfons? De quel droit s’ingérait-il dans cette affaire? À quel titre Mlle Vanesse l’avait-elle choisi pour l’interprète de ses sentiments? Il fallait que ce faquin fût bien avant dans ses bonnes grâces pour qu’elle le chargeât d’expliquer à son maître ce qu’elle avait à lui dire. Jusqu’à la fin du dîner et pendant les deux heures qui suivirent, M. Saintis sentit que, quelques efforts qu’il pût faire pour dissimuler sa mélancolie, il n’y réussissait qu’à moitié, que la jalousie le mordait au coeur, que sa gaîté affectée sonnait faux. Mme Sauvigny lui demanda s’il était souffrant; il se plaignit d’avoir la tête embarrassée et descendit prendre le frais au jardin. Il n’y resta pas longtemps, son agitation ne se plaisait nulle part. Il venait de rentrer dans la véranda, se disposait à retourner au salon quand il vit paraître Mlle Vanesse, qui le cherchait pour lui offrir une tasse de thé. Il feignit à son tour de ne pas la voir et il passait outre; elle se posta devant lui, lui coupa le chemin. Elle le regardait et souriait. Comme le sourire de Mme Sauvigny, celui de Jacquine faisait quelquefois des miracles. M. Saintis se sentit renaître; grâce à la prodigieuse mobilité de ses nerfs d’artiste, son chagrin se dissipa en fumée.

Ce sourire à la fois doux et malin, ce sourire plein de séduction, ce sourire éloquent, qui valait un long discours, lui disait clairement:

«Que vous êtes ombrageux, et que vous avez quelquefois l’esprit court! Vous n’avez donc pas compris que je jouais la comédie? Ne suis-je pas tenue d’être très prudente, très circonspecte, d’écarter, d’endormir les soupçons? Tout le jour j’ai paru m’occuper de M. Belfons; il m’est tout à fait indifférent. Je ne me soucie que d’un homme, qui est plus qu’un homme. Vous ne savez donc pas lire dans le coeur des femmes? Depuis hier, il y a un pacte entre vous et moi, et je sens encore sur mes lèvres la douceur de votre baiser.»

Il lui prit la tasse des mains, en disant:

«J’existe donc? C’est la première fois que vous daignez me regarder.

—Est-il besoin de regarder son dieu pour le voir? murmura-t-elle. On le porte partout avec soi.»

Ils n’eurent pas le temps d’en dire plus long, Mme Belfons troubla leur tête-à-tête. M. Saintis lui fit bon visage; il était pleinement rassuré, il ne voulait plus de mal à personne et son thé lui parut délicieux. Il rentra bientôt dans le salon, où il courut s’asseoir auprès de Mme Sauvigny, et il lui prodigua les propos caressants, ses plus tendres gentillesses, ses plus exquises chatteries.

Minuit sonnant, il était en selle et regagnait son ermitage. Contre sa coutume, il n’échangea pas, le long du chemin, trois paroles avec sa jument blanche. Il conversait avec lui-même. Son imagination, qui s’était montée, lui persuadait qu’il avait deux coeurs. Les natures d’artistes sont si étoffées, si riche, qu’elles ont tout à double. Quand on a deux coeurs, on peut aimer deux femmes à la fois sans que personne soit lésé; de quoi se plaindraient-elles? chacune a part entière.

Il se disait:

«L’une fera mon bonheur; que ferai-je de l’autre? C’est un point à régler. L’une est adorable et je l’adore; l’autre est née dans le monde de la grande bohème, et elle a beau dire, elle en tient: il y a en elle je ne sais quelle magie noire qui la rend infiniment piquante. L’une est mon bon génie et je me laisserai gouverner par elle; je gouvernerai l’autre et elle m’amusera. L’une sera le charme et les délices de ma vie; l’autre en sera le piment.»

Si discrète que soit une jument blanche, il est des choses qu’on ne lui dit pas.

Au même moment, tous ses invités étant partis, Mme Sauvigny se trouvait seule avec Mlle Vanesse dans la logette vitrée. Elle était parfaitement heureuse, et si elle n’avait pas, comme M. Saintis, l’imagination montée, si elle ne se figurait point avoir deux coeurs, ses nerfs étaient un peu excités. Se sentant le gosier sec, elle sonna, se fit apporter du champagne; elle en avait beaucoup versé et n’en avait point bu. Après avoir parlé à Jacquine de la profonde émotion qu’elle avait ressentie en lui entendant chanter son solo, elle repassa sur les menus incidents de la journée:

«Il me semble que tout a bien marché, que tout le monde s’amusait, qu’il y avait de la gaîté dans l’air.»

Jacquine s’étira lentement comme une chatte qui aiguise ses ongles et répondit:

«Plus les fêtes sont belles, plus il faut se défier de leurs lendemains.»

La lune, qui était dans son plein, sortit tout à coup d’un gros nuage qui l’avait longtemps masquée.

«Bel astre, je vous salue! dit Mme Sauvigny, en levant sa coupe. Faites mentir cet oiseau de mauvais augure.»

L’instant d’après, Jacquine s’accroupissait à ses pieds et, la tête contre ses genoux, s’emparait d’une de ses mains, qu’elle couvrit de tendres baisers. Mme Sauvigny était à mille lieues de se douter que sa fille adoptive, que sa soeur cadette lui demandait pardon d’un cruel chagrin qu’elle lui avait savamment préparé.