Jacquou le Croquant
Le temps s’écoulait cependant, l’hiver tirait à…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
VII
Le temps s’écoulait cependant, l’hiver tirait à sa fin, et dans les bois commençaient à sortir les violettes de la Chandeleur, que d’autres appellent des perce-neige. Avec le beau temps, je pus gagner quelques sous en allant à la journée d’un côté et d’autre, pour faire les semailles d’avoine ou d’orge, fouir les vignes et autres travaux de la saison. N’entendant plus parler du comte de Nansac, je me relâchais un peu de mes précautions, en me rendant au travail ou en en revenant.
Je ne comptais pas qu’il m’eût oublié, et encore moins pardonné, mais, comme il y avait déjà longtemps de notre rencontre, je me disais que s’il avait voulu me donner ou me faire donner quelque mauvais coup par surprise, il en aurait facilement trouvé l’occasion: d’où je concluais qu’il ne voulait pas se venger ainsi. Pourtant Jean me disait toujours, lorsque nous en parlions:
—Méfie-toi de cet homme, il est capable de tout. Il fait peut-être le semblant de t’avoir oublié; en ce cas, c’est pour te mieux attraper. Si tu n’as pas reçu encore un coup de fusil en courant la forêt la nuit, c’est qu’il te garde quelque chose de mieux. Il est fin et adroit, le mâtin; et la preuve, c’est qu’il a tiré ses culottes de ses affaires d’enlèvement des fonds de la taille, dans la Forêt Barade, où d’autres ont laissé leur tête.
J’avais entendu parler en gros, au défunt curé Bonal et au chevalier, de ces affaires de la Forêt Barade et d’autres du même genre. C’étaient des nobles et des gros bourgeois du pays qui avaient entrepris de faire la guerre à la République, à la manière des chouans, et qui n’avaient trouvé rien de mieux que de lui couper les vivres en volant les fonds qu’on envoyait des sous-préfectures à Périgueux.
Il y a eu des attaques en plusieurs endroits du département, mais, rien que dans la Forêt Barade, il y en eut trois.
Le comte de Nansac était mêlé à toutes ces affaires, et même il était un des chefs de la bande qui travaillait dans la forêt. En 1799, une troupe de vingt-cinq à trente hommes bien armés, et masqués de peaux de lièvres, attaqua le convoi de la recette de Sarlat, escorté par trois gendarmes, pas loin de la baraque du garde du Lac-Gendre, et enleva une quinzaine de mille francs.
Le chevalier de Galibert racontait à ce propos qu’un de ces brigands, de sa connaissance, avait essayé de l’embaucher, mais qu’il avait refusé, disant que voler le gouvernement ou un particulier, c’était toujours voler.
Deux ans après cette attaque, un convoi qui portait plus de sept mille francs fut enlevé dans les mêmes conditions. On voit que, sans parler des autres vols des fonds de Nontron et de Bergerac, ces gens-là ne faisaient pas de mauvaises affaires. Ils risquaient leur tête, c’est vrai, mais à cette époque la police était si mal faite qu’on ne sut jamais les prendre.
Sous l’Empire, ce fut autre chose.
L’attaque la plus fameuse, où il y eut des blessés et un mort, ce fut en 1811, à un endroit appelé depuis: «Aux trois frères», parce qu’il y avait là trois beaux châtaigniers bessons poussés sur la même souche. Cette fois-ci, le convoi portait quarante et quelques mille francs, contenus dans quatre caisses solides, sur deux chevaux de bât. Les brigands n’étaient pas nombreux, cinq ou six seulement, en sorte que l’affaire eût été bonne si elle avait réussi. Malheureusement pour eux, elle tourna mal finalement, car après avoir capturé le convoi et lié à des arbres le convoyeur et l’escorte, les voleurs ne purent emporter qu’une caisse, et encore pas bien loin. L’alarme ayant été donnée par un homme qui s’était échappé, les gardes nationaux de Rouffignac et de Saint-Cernin, assemblés au son du tocsin, se mirent à leur poursuite et en prirent quatre, après une fusillade où un garde national fut tué roide, et deux autres très grièvement blessés.
Un des brigands, voyant que ça tournait mal, se sauva et passa à l’étranger, d’où il ne revint qu’après la chute de Napoléon.
Quant aux quatre voleurs pris, ils payèrent pour tous, et, un mois et demi après, furent guillotinés sur la place de la Clautre, à Périgueux.
—Je mettrais ma main au feu que le comte de Nansac était de cette bande, disait Jean. Mais, toujours rusé, lorsque de l’endroit où il était embusqué il vit venir le convoi fort de sept ou huit personnes, il comprit que ça n’irait pas tout seul et se tira en arrière avant l’attaque, de manière que personne ne put dire l’avoir vu avec les autres. Pour l’affaire de 1801, il y était, et même il la commandait. D’un fourré où j’étais couché je l’ai reconnu entre tous, lorsque après le coup ils suivaient un sentier allant de la Peyre-Male, où sans doute ils partagèrent l’argent volé.
—Tout de même, Jean, disais-je, on se plaint du temps d’aujourd’hui; mais, avec ça, il n’y a plus de bandes volant ainsi à main armée.
—C’est vrai. Ces quatre têtes coupées refroidirent un peu les autres. Mais si on ne vole plus autant en bande, il y en a toujours qui travaillent seuls, ou à deux, sur les grands chemins de par là. Et puis, il y a diablement plus de larrons et de volereaux: je ne sais pas si on y a beaucoup gagné… Toi, toujours, continua-t-il, je te le redis, prends bien garde au comte. Il tuerait n’importe qui sans ciller tant seulement; pense un peu à ce qu’il est capable de te faire.
*
Moi, des fois, songeant à tout cela, je me confirmais dans cette idée que le comte de Nansac n’était pas pour se laisser arrêter par un crime, pourvu qu’il pût le commettre impunément. «Peut-être, me disais-je, a-t-il besoin de quelqu’un de confiance pour l’aider, et attend-il son fils. Enfin, il faut se méfier et ne pas le mettre à nonchaloir.»
La manière de faire du comte montrait bien au reste ce qu’il était. Il n’y avait personne aux alentours de l’Herm qui n’eût à se plaindre de lui et de son monde. C’était un amusement pour ce méchant de passer à cheval dans les blés épiés, avec ses gens; d’entrer dans les vignes avec ses chiens qui mangeaient les raisins mûrs; de faire étrangler par sa meute un chien de bergère, ou une brebis, lorsqu’il avait fait buisson creux. Il fallait se ranger vitement sur son passage et saluer bien bas, sans quoi on était exposé à recevoir quelque bon coup de fouet. S’il rencontrait un paysan dans sa forêt, il le faisait houspiller par ses gens. Un jour même, il envoya un coup de fusil par les jambes d’un homme de Prisse, qu’il soupçonnait de braconner sur sa terre. Le piqueur et les gardes, tous se réglaient à sa montre, et en usaient de même, comme aussi ses invités, souvent nombreux à l’Herm, où l’on menait joyeuse vie. Ses filles même s’en mêlaient et ne se gênaient guère pour cravacher, en passant au galop, un pauvre diable trop lent à se garer. L’aînée n’étant pas revenue, il restait encore quatre filles, grande bringues, belles et hardies, ayant toujours autour de leurs cotillons des jeunes nobles du pays qui les galantisaient et se divertissaient avec elles. Le jour c’était des cavalcades, des visites dans les châteaux des environs, des chasses où cette jeunesse s’égaillait dans les bois, à sa convenance. Le soir, la retraite sonnée, on festoyait largement dans la haute salle, où des arbres flambaient sur les grands landiers de fer.
Les jours de pluie, il y avait bien quelque répit pour les villages un peu éloignés, la jeunesse restant au château à danser, chanter et jouer à cache-cache dans les chambres et les galetas où il y avait de petits réduits propres à se musser à deux. Mais, des fois, las de s’amuser ainsi ils allaient chez quelqu’un de leurs métayers, ou chez un voisin du village, qui n’osait pas refuser, et ils se faisaient faire les crêpes. Les demoiselles de Nansac riaient aux éclats si quelqu’un des jeunes messieurs qui les escortaient tracassait les filles. Et, comme ça allait loin quelquefois, si une drole se défendait, si les parents se fâchaient, ces fous malfaisants disaient que c’était beaucoup d’honneur pour elles. En tout, au reste, ils ne se faisaient pas faute d’imiter le comte et d’être comme lui insolents et brutaux avec la «paysantaille», comme il disait. Ce petit-fils d’un porteur d’eau méprisait tellement les pauvres gens de par là que, s’il se trouvait surpris par quelque orage, étant à la chasse, il entrait avec son monde dans les maisons, tous menant leurs chevaux qu’ils attachaient au pied des lits. S’il lui déplaisait de voir passer dans un chemin public où l’on avait passé de tout temps, il le faisait sien sans gêne au moyen d’un fossé à chaque bout. Il s’était emparé ainsi des anciens pâtis communaux du village de l’Herm, et personne n’osait rien dire, parce qu’il n’y avait pas de justice à son égard. Ainsi, dans ce pays perdu, grâce à la faiblesse et à la complicité des gens en place, qui redoutaient son crédit et sa méchanceté, le comte renouvelait, autant que faire se pouvait, la tyrannie cruelle des seigneurs d’autrefois. Aussi, dans tout le pays, c’était, contre lui surtout, et puis contre les siens, une haine sourde qui allait toujours croissant et s’envenimant; haine contenue par la crainte de ces méchantes gens et l’impossibilité d’obtenir justice par la voie légale. Ceux des villages de l’Herm et de Prisse étaient les plus montés contre le comte et les siens, comme étant les plus exposés à leurs vexations et à leurs insolences.
On dira peut-être: «Comment se fait-il que le comte et sa famille, qui étaient si dévots, fussent si méchants?»
Ah! voilà… C’est que ces gens-là étaient, comme tant d’autres, des catholiques à gros grains, pour qui la religion est une affaire de mode, ou d’habitude, ou d’intérêt, et qui, ayant satisfait aux pratiques extérieures de dévotion, ne se gênent pas pour lâcher la bride à leurs passions et s’abandonner à tous leurs vices.
Le comte était orgueilleux, injuste, méchant, capable de tout, et ses filles étaient folles, insolentes et libertines. Ni les uns ni les autres n’avaient jamais fait de bien à personne autour d’eux, mais, au contraire, beaucoup de mal. Avec ça, ayant un chapelain à leur service, ne manquant jamais la messe, et communiant tous aux bonnes fêtes.
Cela ne leur était pas particulier, d’ailleurs. Depuis la chute de l’Empire, et la rentrée en France de celui qu’on appelait «notre père de Gand», la religion était devenue pour la noblesse une affaire de parti. Les gentilshommes, philosophes avant la Révolution, affectaient maintenant des sentiments religieux pour mieux se séparer du peuple devenu jacobin et indévot, tout comme autrefois ils étaient incrédules pour se distinguer du populaire encore englué dans la superstition. Il y en avait pourtant qui avaient persisté dans leur irréligion, comme le vieux marquis, lequel, au lit de mort, avait nettement refusé les bons offices de dom Enjalbert; mais ils étaient rares. Par contre, il y avait parmi les nobles des catholiques sincères, comme la défunte comtesse de Nansac; mais ceux-là aussi étaient rares.
Aujourd’hui on voit les gros bourgeois, emparticulés et autres, marcher avec les nobles et les singer. Mais les uns et les autres sont moins zélés que jadis, et font moins bien les choses. Il en est beaucoup, de tous ceux-là, qui se jactent d’être bons catholiques, dont toute la religion consiste à demander avec affectation de la merluche le vendredi dans les hôtelleries, lorsqu’ils sont hors de chez eux, et qui seraient diablement embarrassés de montrer le curé qui leur fourbit la conscience.
Mais, au temps dont je parle, je ne pensais pas à tout cela. Toutes ces histoires de Jean me travaillaient bien un peu par moments, outre ce que je savais du comte de Nansac, mais qu’y faire? ouvrir l’oeil: c’est bien ce que je faisais, mais on a beau se méfier, celui qui guette a l’avantage. Quelquefois,—la nuit,—je rencontrais dans la forêt des gens seuls, ou en petite troupe de deux ou trois, s’en allant à grands pas, leurs bonnets enfoncés sur les yeux, une grosse trique à la main, se jetant bien vite dans les fourrés lorsqu’ils oyaient quelqu’un. Des fois, ils portaient des sacs bondés; d’autres fois, ils avaient leur havresac gonflé sous la blouse, comme des gens qui vont au marché. Ceux-là, je les connaissais bien: c’étaient des hommes de rapine qui gîtaient dans de vieilles masures isolées sur la lisière de la forêt ou dans des cabanes de charbonniers abandonnées en plein bois. Tous ces individus-là, on pouvait les saluer à la mode de Saint-Amand-de-Coly: «Bonsoir, braves gens, si vous l’êtes!» De temps en temps, on entendait parler de quelque vol fait dans une maison écartée, ou de voyageurs, revenant des foires des environs, détroussés sur les grands chemins. Je ne m’étonnais pas de ça, sachant bien que, selon le dicton, la Forêt Barade n’avait jamais été sans loups ni sans voleurs; mais, après que je fus aux Maurezies, chez Jean, je me donnai garde que j’étais épié. Une nuit, allant au guet du lièvre, je vis de loin au clair de lune deux hommes qui entrèrent dans un taillis en m’oyant venir.
«Le plus grand, me dis-je, c’est le comte de Nansac; pour l’autre, si son fils est revenu de Paris, ça doit être lui.»
Et cette rencontre me rendit encore plus méfiant. Je ne marchais pas, la nuit, sans avoir mon fusil armé sous le bras, prêt à tirer, regardant à droite et à gauche sous bois et évitant les passages trop fourrés, du moins tant que je le pouvais. Mais on a beau se garder, ceux qui choisissent leur moment sont les plus forts et, lorsqu’on a affaire à des scélérats décidés à tout, il finit toujours par arriver quelque malheur.
Il y avait dans la forêt, au-dessus de La Granval, un tuquet, autrement dit une butte, où se croisaient trois sentiers. Au milieu était un grand vieux chêne que cinq hommes à peine pouvaient embrasser, et que l’on appelait: lou Jarry de las Fadas ou le Chêne des Fées. Cet arbre comptait peut-être des milliers d’années; c’était sans doute un de ceux que révéraient nos pères les Gaulois, et sur lesquels les druides venaient couper le gui avec une serpe d’or. Au dire des gens, cet endroit était hanté par les esprits. Quelquefois Néhalénia, la dame aux souliers argentés, descendait des nuages en robe blanche flottante, accompagnée de ses deux dogues noirs et, glissant mystérieusement sur la cime des arbres dont les feuilles frémissaient, elle venait se reposer au pied du chêne géant. D’autres fois, à la clarté des étoiles, les stries, espèces de monstres à forme de femme, avec de grandes ailes de ratepenades, advolant des quatre coins de l’horizon, venaient s’enjucher dans son immense branchage et, au milieu de la nuit obscure, épiaient les braconniers accroupis au pied. Malheur alors à celui qui était mal voulu de quelque femme! Tandis qu’il était là, presque invisible, confondu avec le tronc rugueux, et que les feuilles du chêne bruissaient pour l’endormir, ces méchantes bêtes, saisissant le moment, plongeaient sur lui, déchiraient sa poitrine comme des oiseaux de proie, lui dévoraient le coeur, et puis le laissaient aller, vivant désormais d’une vie factice.
Comme je l’ai déjà dit, ces contes de vieilles ne m’effrayaient pas, et j’allais souvent à ce poste, parce qu’il était bon pour tout gibier. Loups, sangliers, renards, blaireaux, lièvres, y montaient passer, du diable au loin; et puis, à cause de la mauvaise réputation du lieu, personne n’y venait au guet, en sorte que la place était toujours libre.
Une nuit, j’étais là, assis sur une racine qui sortait de terre, pareille à l’échine de quelque monstrueux serpent, et, adossé à l’arbre, le bassinet de mon fusil à l’abri sous ma veste, je songeais. Il faisait un brouillard humide que la lune, à son premier quartier, ne pouvait percer entièrement. Elle éclairait pourtant quelque peu la terre, à travers le rideau de brume, assez pour de bons yeux comme les miens en ce temps-là. Autour de moi, les feuilles de l’arbre laissaient tomber des gouttes de rosée, semblables à des pleurs. Nul bruit ne montait de la forêt ensevelie dans l’ombre. Au loin seulement, du côté de la Roussie, un chien hurlait lamentablement à la mort. J’étais triste, cette nuit-là, pensant à ma chère Lina si malheureuse chez elle, par le fait de sa coquine de mère et de ce mauvais Guilhem. Depuis que je lui avais parlé, à ce chenapan, il ne lui disait pourtant rien, mais selon sa manière d’être avec la Mathive, elle en recevait le contrecoup, et, comme d’ordinaire il rudoyait fort la vieille, la pauvre petite n’était pas heureuse. Je l’avais vue le dimanche d’avant, elle avait pleuré en me contant toutes les misères et les peines qu’elle avait à supporter, et ce souvenir me faisait passer dans la tête des folies, comme d’assommer ce misérable ou de nous enfuir au loin tous les deux, Lina et moi; mais la crainte d’empirer sa position me retenait.
Regardant l’avenir, je le trouvais rempli de cruelles incertitudes et de désolantes obscurités; et puis, reportant ma pensée en arrière et songeant à la fatalité qui semblait poursuivre notre pauvre famille, je me remémorai mes malheurs, la mort de mon père aux galères, et celle de ma mère dont, à cette heure encore, mon coeur saignait. Et remontant plus haut, je pensai à mon grand-père, jeté dans un cachot pour rébellion envers le seigneur de Reignac et incendie du château, délivré au moment où il attendait la mort, par le coup de tonnerre de la Révolution. Et toujours me remémorant le passé, je me souvins de cet ancêtre qui nous avait transmis le sobriquet de Croquant, branché dans la forêt de Drouilhe, par les gentilshommes du Périgord noir qui poursuivaient sans pitié les pauvres gens révoltés par l’excès de la misère. Alors, plein de rancoeur, reliant, par la pensée, les malheurs des miens avec ceux des paysans des temps anciens, depuis les Bagaudes jusqu’aux Tard-advisés, dont nous avait parlé Bonal, j’entrevis, à travers les âges, la triste condition du peuple de France, toujours méprisé, toujours foulé, tyrannisé et trop souvent massacré par ses impitoyables maîtres. Comparant mon sort avec celui de nos ancêtres, pauvres pieds-terreux, misérables casse-mottes, soulevés par la faim et le désespoir, je le trouvais quasi semblable. Était-il possible, plus de trente ans après la Révolution, de subir d’odieuses vexations comme celles de ce comte de Nansac qui renouvelait les méfaits des plus mauvais hobereaux d’autrefois! Ma haine contre ce prétendu noble me flambait dans le coeur, et je me disais que celui qui en débarrasserait le pays ferait une bonne action. L’esprit de révolte, qui avait causé la mort de l’ancien Ferral le Croquant, qui avait mené mon grand-père jusqu’au pied de la potence et fait mourir mon père aux galères, longtemps apaisé par les exhortations du défunt curé Bonal et les bontés de la sainte demoiselle Hermine, bouillonnait dans mes veines. J’en méprisais les conseils de la prudence, de cette prudence avisée du barde dégénéré qui fit ce refrain conservé par tradition dans la partie du Périgord qui confine au Quercy:
Prends garde, fier Pétrocorieu, Réfléchis avant de prendre les armes, Car si tu es battu, César te fera couper les mains!
Ah! si je n’avais pas eu Lina derrière moi, comme j’aurais risqué non seulement mes mains, mais ma tête, pour me venger du comte!
Tandis que ces idées se pressaient en désordre dans mon cerveau, j’entendis sur ma droite le petit jappement espacé d’un renard menant un lièvre. J’armai mon fusil et j’attendis. Au bout d’un quart d’heure, je vis le lièvre qui venait sans se presser trop. Arrivé à la cafourche, il se planta à quatre pas de moi, et se dressant, les oreilles pointées, écouta un instant la voix du renard qui le chassait. Voyant qu’il avait le temps, il enfila un sentier, le suivit une cinquantaine de pas, puis se lança sous bois d’un bond, revint à la cafourche, prit un autre sentier, et, après avoir répété sa manoeuvre une troisième fois, et bien enchevêtré ses voies, il se forlongea en repassant sur le sentier par lequel il était arrivé, puis, en deux sauts énormes, se jeta dans les taillis et disparut.
J’avais pris plaisir à le voir faire: «Va, pauvre animal, pensais-je, sauve-toi pour cette fois, mais gare à la bête puante qui te suit!»
Je vis bientôt arriver le renard, le nez à terre, la queue traînante, tellement collé à la voie du lièvre qu’il en oubliait sa méfiance ordinaire. A vingt pas, je lui fis faire la cabriole, et, l’ayant ramassé, je le mis dans mon havresac et m’en allai.
Il était sur les deux heures du matin; le brouillard s’était épaissi, la lune se couchait, de manière qu’il faisait très brun. Il fallait connaître comme moi les passages et les sentiers pour se diriger dans cette humide obscurité. Je marchais, mon fusil sous le bras, jetant un coup d’oeil à droite et à gauche pour me garder, plutôt par l’habitude que j’en avais que par une crainte de danger prochain, car on n’y voyait point à deux pas. Tout en cheminant, je songeais encore à Lina et j’étais travaillé de tristes pensées, comme il est bien naturel d’après ce que je savais de chez elle. Je me dépêchais, car il commençait à bruiner, suivant un sentier qui coupait un fourré où il me fallait passer pour retourner aux Maurezies, lorsque, arrivé vers le milieu, je m’entrave les pieds dans une corde tenue à travers le sentier; et comme je marchais vite, je tombe tout à plat et mon fusil avec moi. Je n’étais pas à terre, que des gens se jettent sur moi, me bâillonnent au moyen d’un mouchoir, m’entortillent la tête dans un sac, me lient les mains derrière le dos, puis les jambes, me prennent mon couteau, m’attachent en travers sur un cheval et me voici enlevé.
De doute, je n’en avais aucun. Quoique je n’eusse pas ouï un mot, j’avais la certitude que c’était un coup du comte de Nansac, et je me demandais ce qu’il allait faire de moi: allait-il me jeter dans l’abîme du Gour? Un moment, je le crus, mais, à la direction que nous prîmes bientôt, je vis que non. Ayant marché une heure à peu près, je connus au pas résonnant du cheval que nous passions sur un pont: «C’est le pont des fossés du château», me dis-je en moi-même. Un instant après, le cheval s’arrêta, et je fus porté, ou plutôt traîné par des escaliers de pierre, puis rudement jeté à terre. Ensuite on me passa une corde sous les bras, et bientôt je sentis qu’on me descendait dans le vide en filant la corde. Après une descente que j’estimai à huit ou dix mètres, je touchai le sol, où je restai étendu sur le ventre. En même temps la corde, tirée par un bout, remonta en haut; j’entendis un bruit comme celui d’une dalle retombant sur la pierre, et ce fut tout.
*
«Me voici enterré dans les oubliettes de l’Herm!» fut alors ma première pensée. Puis je songeai à me tirer de la position incommode où j’étais. Mais les gredins m’avaient ficelé de telle sorte que ça n’était pas chose facile. Je tâchai d’abord de me retourner sur l’échine, et, après plusieurs sauts de carpe, j’y parvins. Cela fait, j’essayai de me mettre sur mes jambes, mais je ne pus y réussir, et plusieurs fois je chutai lourdement à terre. Meurtri et las, je restai assez longtemps immobile, puis, me roulant péniblement plusieurs fois, je finis par me trouver le long d’un mur, auquel, tournant le dos, je frottai les cordes qui me liaient les mains. Mais, outre que la manoeuvre n’était pas aisée, les cordes étaient solides, de manière que, après avoir longuement frotté, je m’arrêtai épuisé de fatigue. L’air que je respirais avec peine à travers la grosse toile du sac était lourd, épais; une odeur fade de souterrain humide me venait aux narines; mais aucun bruit léger ou sourd, même lointain, n’arrivait jusqu’à moi: j’étais dans un tombeau.
On pense que je faisais là de tristes réflexions. J’étais condamné à mourir lentement de faim dans le fond de cette basse-fosse; je connaissais trop le comte de Nansac pour en douter un instant. Pourtant je ne perdis pas courage, et, après m’être reposé, je recommençai à user la corde à la muraille, non sans m’écorcher aussi les mains. Et elle tenait toujours, cette corde; heureusement, en tâtonnant, je trouvai une pierre plus rugueuse que les autres, en sorte qu’après avoir raclé à plusieurs reprises, pendant une dizaine d’heures, je pense, je sentis mes liens se relâcher, et bientôt mes mains furent libres. Le premier usage que j’en fis, ce fut de me débarrasser du sac qui m’enveloppait la tête, et du mouchoir qui me couvrait la bouche, après quoi je me déliai les jambes et je me mis en pieds.
J’étais toujours dans la plus profonde nuit, dans un noir de poix. En marchant à petits pas, les mains sur la muraille, je m’aperçus bientôt que le souterrain était de forme circulaire; mais tout de suite une idée me vint qui m’arrêta net: s’il y avait un puits dans le sol de l’oubliette?
Je pensai un peu à ça, et puis je repris ma marche, lentement, prudemment, allongeant le pied en avant pour m’assurer qu’il n’y avait pas de vide. Étant revenu à mon point de départ, ce que je connus en trouvant sous mes pieds les bouts de corde, je compris que j’étais dans le plus bas d’une des tours de l’Herm. Après avoir tourné en rasant la muraille, je me hasardai à traverser ma prison en marchant à quatre pattes, tâtonnant avec mes mains étendues toujours, de crainte de choir dans quelque puits. Enfin, m’étant traîné dans tous les sens, je fus rassuré à cet égard, et je restai avec l’horrible certitude que j’étais destiné à pourrir au fond de ce cul de basse-fosse. Pourrir est bien le mot, car l’humidité suintait des murailles, ce qui me prouva que j’étais au-dessous du niveau des fossés du château.
Il y avait longtemps que je n’avais mangé, au moins vingt-quatre heures à en juger par des tiraillements d’estomac qui me fatiguaient beaucoup: dans la nuit profonde où j’étais, je n’avais que ce moyen de mesurer le temps. Accablé, je m’assis à terre, adossé à la muraille, et je songeai à tous ceux que j’affectionnais, et surtout à ma chère Lina, que j’abandonnais sans défense aux persécutions de sa gueuse de mère et aux entreprises de cette canaille de Guilhem. Cette idée me crevait le coeur et me faisait souffrir plus que la faim; mais bientôt j’en fus distrait par ma propre situation. J’attendais là, quoi? une mort lente, affreuse, dont la pensée me donnait le frisson. D’espérance, je n’en avais guère: je me disais bien que, ne me voyant pas revenir, Jean serait allé chez le maire, aurait envoyé prévenir le chevalier, et j’étais sûr que celui-ci se remuerait pour me retrouver. Je supposais bien que leur première idée serait que le comte de Nansac m’avait fait disparaître; mais ils pouvaient croire qu’il m’avait fait jeter dans le Gour, une pierre au cou comme un chien, comme tant de cadavres de malheureux assassinés par des brigands et dont les squelettes maintenant gisent dans ses profondeurs insondables. Pour lui, pour sa sûreté, c’était bien le mieux; oui, mais si le comte tenait à se défaire de moi, il tenait encore plus à me faire souffrir une mort très lente et angoisseuse. Comment donc Jean et le chevalier auraient-ils imaginé que j’étais emmuré au plus profond d’une tour de l’Herm, dans une oubliette qu’ils ne connaissaient sans doute pas? C’était difficile; et, d’autre part, j’étais bien certain que le comte avait pris toutes ses précautions pour qu’en cas de recherches au château on ne pût me retrouver.
Cette terrible pensée d’être enterré vivant me poignait tellement que, les tortures de la faim aidant, je ne dormais pas. Devant mes yeux enflammés par l’insomnie, des visions étranges flamboyaient. Il me semblait voir des palais de feu, des paysages lumineux passer dans l’obscurité et se succéder lentement. Pour échapper à ce supplice, j’essayais de fermer mes yeux, mais toujours devant mes paupières abaissées, brûlantes, passaient des mirages douloureux, où montaient lourdement des vapeurs phosphorescentes ou rougeâtres comme des reflets d’un énorme incendie. J’étais fatigué d’être assis, et cependant je n’osais me coucher, car mon imagination enfiévrée par la privation de sommeil et de nourriture me faisait redouter de m’endormir pour toujours. Et alors, malgré ma faiblesse, je rampai à tâtons sur le sol humide, j’essayai de le creuser avec mes mains, je m’épuisai à agrandir des trous que je trouvai, semblables à des trous de taupe, et enfin je m’arrêtai à bout de forces, haletant, étendu sur la terre. Longtemps après, je recommençai à explorer mon tombeau, cherchant machinalement une issue, contre tout espoir. Tandis que je me traînais ainsi à quatre pattes, je m’en vais poser les mains sur quelque chose qui me parut d’abord être un petit tas de menus morceaux de bois mort; mais tout à coup, ayant palpé plus attentivement, l’horrible vérité m’apparut: c’étaient les débris d’un squelette qui, pourris par le temps, s’écrasaient sous mes mains.
A ce moment, je sentis la désespérance m’envahir et je me laissai aller à terre accablé, près de ces restes humains enfouis dans ce lieu depuis de longues années. Mais tandis que j’étais là gisant, voici qu’en haut des pas lourds résonnent sur la voûte. Je me relève et j’écoute: un bourdonnement à peine sensible, comme celui de gens qui parlent au loin, arrivait jusqu’au fond de la basse-fosse, coupé par des pas sourds et lents.
Ce sont les gendarmes qui font une perquisition, pensai-je, et, l’espoir me revenant, je me mis à crier. Mais en même temps la rumeur cessa, les pas s’assourdirent dans l’éloignement, et je retombai dans le silence de mort qui m’enveloppait depuis ma descente au fond de ce tombeau. Écrasé par le désespoir, je m’affaissai sur le sol; les horreurs du lieu disparurent de ma pensée torturée, la tête me tourna et je m’évanouis.
Une douleur aiguë à la joue me réveilla, et, y portant la main, je sentis quelque chose qui lâcha prise et s’enfuit, tandis que, le long de mon corps, j’avais la sensation de semblables choses qui s’enfuyaient aussi, effarouchées par mes mouvements.
Et alors j’eus l’explication de trous que j’avais trouvés dans le sol de l’oubliette: c’étaient des anciens terriers de rats. Ces animaux qui foisonnaient, énormes, dans les vieilles murailles des douves, avaient creusé des souterrains au-dessous des fondations de la tour, et, avec ce terrible flair qui perce les murs les plus épais, sentant une proie, accouraient affamés. L’épouvantable certitude d’être dévoré à demi vivant par ces dégoûtantes bêtes acheva de m’affoler. J’essayai de me casser la tête contre les murs, mais j’étais incapable de me tenir debout et, plus encore, de prendre l’élan nécessaire. Alors je pensai aux cordes qui m’avaient lié, et, les cherchant à tâtons dans ces ténèbres horribles, je parvins péniblement à les retrouver après de longues heures. N’ayant rien où accrocher le bout de corde, je fis un noeud dans lequel je passai le cou et je tâchai de m’étrangler. Mais le jeûne prolongé m’avait tellement affaibli que mes bras retombèrent impuissants, et je restai là inerte, immobile.
Depuis que j’avais cessé tout mouvement, les rats, me voyant épuisé, étaient revenus nombreux, prêts à se jeter sur moi. Je les entendais trottiner dans la nuit, et ils s’enhardissaient jusqu’à ronger le cuir de mes souliers. L’idée me vint à ce moment d’en attraper un, pour apaiser la faim qui me torturait. Ah! avec quelle ardente concupiscence je songeais à déchirer de mes dents une de ces bêtes immondes et à la dévorer crue et vivante!
J’attendis, et bientôt je les sentis grimper sur moi, cherchant le visage et les mains. En vain j’essayai plusieurs fois de les saisir, mes mains n’avaient plus l’agilité nécessaire et je ne pus y réussir.
Et alors, tenaillé par la faim qui me tordait les entrailles, la tête perdue, je portai mes mains à ma bouche et, machinalement, j’essayai de les ronger, mais je n’en avais plus la force, et je restai longtemps sans mouvement, comme anéanti. Maintenant les rats couraient sur moi sans que je pusse les chasser; leurs morsures mêmes me laissaient presque insensible, et je devenais leur proie sans avoir la force de me défendre. Il me semblait que j’étais là depuis huit jours; mes oreilles bourdonnaient, ma tête ne pouvait plus produire une idée, ma volonté se détendait, s’anéantissait, je sentais la vie me fuir, et je finis par tomber dans un évanouissement précurseur de la mort.
Quand je revins à moi, j’étais dans un lit; on me desserrait les dents tout doucement, et on me faisait avaler un peu de bouillon mêlé avec du vin, dans une cuiller. Mes yeux, par l’effet de la désaccoutumance, ne pouvaient soutenir l’éclat du jour, et je les refermai aussitôt. Les mains et la figure me cuisaient fort par endroits, là où les rats m’avaient mordu, mais je ne rapportais cette douleur à aucune cause. Il me semblait que ma cervelle s’était fondue et que ma tête était vide comme une calebasse. Incapable de former une idée, je restais là étendu, n’ayant que la respiration, et encore bien petite. Puis, peu à peu, avec le temps, et à force de soins, je commençai à ressusciter et je reconnus Jean auprès du lit.
—Et Lina? lui dis-je faiblement.
—Eh bien! tu la verras quand tu seras sur pied.
Tranquillisé un peu, je me rendormis.
Quelques jours après, le chevalier vint, et, me voyant mieux, il fit:
—A cette heure, tu es sauvé… pour cette fois! il s’en va sans dire, comme le bréviaire de messire Jean.
Je souris légèrement et le remerciai de toutes leurs bontés, car je savais que lui et sa soeur avaient envoyé des poules pour faire la soupe, des choines, du vin vieux et du sucre.
—Bah! dit-il, ce n’est rien que tout cela, mon pauvre Jacques.
—Faites excuse, monsieur le chevalier, dit Jean; sans ce bon vin, je crois qu’il s’en serait allé dans le pays des taupes.
—Ah! ah! tant mieux, tant mieux que mon remède ait opéré, mais autrement qu’importe?
Crotte de chien ou marc d’argent Seront tout un au jour du jugement!
Cette fois-ci, je ris un brin plus fort, et le chevalier s’en fut tout content, non pas sans que je l’eusse bien prié de remercier fort pour moi la bonne demoiselle Hermine.
Un mois après, j’étais sur pied, faible encore, ne marchant qu’à petits pas avec un bâton; puis, peu à peu, mes forces revinrent. Tandis que j’étais encore au lit, pensant toujours à Lina et m’ennuyant fort de ne pas la voir, je parlais souvent d’elle à Jean qui avait toujours quelque parole pour me calmer et me faire prendre patience. Dans les premiers jours que je fus en état de comprendre quelque chose, je lui demandai par quelle chance j’étais là, dans son lit, et alors il m’expliqua qu’on m’avait trouvé un matin dans la forêt, sur le grand chemin, gisant comme mort, la figure et les mains pleines de sang. Tout ce que je lui dis de l’endroit où j’étais, l’accertaina que c’était le comte de Nansac qui m’avait enlevé. Je sus alors que les pas entendus du fond de la basse-fosse étaient bien ceux des gendarmes, qui, sur la plainte du chevalier, faisaient une perquisition dans le château avec le maire. Le comte les avait promenés partout, des caves aux galetas, et les avait conduits à la prison; mais, comme la dalle qui fermait l’oubliette était recouverte d’une épaisse couche de poussière terreuse, ainsi que tout le pavé, ils ne s’étaient pas doutés, ni les uns ni les autres, qu’il y avait un souterrain au-dessous. D’ailleurs, le maire était à la dévotion du comte, et les gendarmes déjeunaient des fois au château étant en tournée; puis ce brigand, qu’ils savaient puissant, leur imposait, de sorte qu’ils firent leur affaire un peu pour la forme. Il faut dire aussi, pour leur décharge, que sans doute ils ne croyaient pas le comte capable d’un coup pareil.
Mais le chevalier, prévenu par Jean, qui l’avait appris de quelques anciens, de l’existence d’une oubliette à l’Herm, était revenu un soir à Montignac, et avait mis en branle le juge de paix et les gendarmes pour faire de nouvelles recherches, principalement au-dessous de la prison. Les gendarmes, qui se sentaient quelque peu en faute, étaient assez ennuyés, d’autant plus que cette affaire mettait en rumeur tout Montignac où les gens ne sont pas bien capons. Celui qui était le plus exaspéré, c’était ce vieux Cassius, dont nous avait parlé le chevalier. Il allait par la ville, disant qu’il faudrait refaire la Révolution, puisque la leçon n’avait pas été suffisante pour quelques-uns qui voulaient recommencer les tyranneaux de jadis.
Devant tout ce bruit et le parler ferme du chevalier, il fut arrêté qu’une nouvelle perquisition serait faite le lendemain matin. Mais, dans la nuit, un exprès fut envoyé au comte: par qui? on ne l’a jamais su; toujours est-il que, le matin, on me trouva sur le grand chemin, comme j’ai dit, ce qui coupa court à toute nouvelle recherche. Au surplus, la justice tenait si peu à éclaircir cette affaire que je ne fus pas même interrogé.
Pour moi, dès que la force et la volonté me furent revenues, je renouvelai en moi-même le premier serment que j’avais fait de me venger du comte de Nansac, et, dès lors, j’y songeai toujours. Mais, auparavant, quelque chose me tourmentait plus que la vengeance, c’était l’envie de revoir ma Lina. Il me tardait de pouvoir marcher assez: aussi, dès que je le pus, malgré que Jean essayât de me faire repousser la chose au dimanche d’après, je fus à Bars, et j’attendis la sortie de la messe comme d’habitude. La Bertrille sortit d’abord seule, et, me voyant, vint vers moi.
—La Lina est là? lui dis-je, sans autre compliment.
Elle me regarda d’un air si tristement étonné que quelque chose me mordit au coeur. Et, juste à ce moment, la Mathive sortit de l’église habillée de deuil.
Je répétai ma question, dans une transe affreuse.
La Bertrille me tira à l’écart:
—Alors, tu ne sais rien?
—Mais quoi? tu me fais mourir!
—Hélas! mon Jacquou, tu ne verras plus la pauvre Lina!… elle est morte!
—Ho! Dieu! fis-je, écrasé par cette nouvelle.
Lors la Bertrille m’emmena plus loin, sur un chemin écarté, et me raconta ce qui était arrivé.
Pour garder son Guilhem, qui parlait toujours de s’en aller parce qu’il voyait bien que lorsque la Lina serait maîtresse de ses droits, ce serait fini de rire, la Mathive, surmontant sa jalousie, voulait absolument le faire marier avec sa fille. La pauvre petite résistait, bien entendu, de manière que c’étaient continuellement des trains dans la maison et des tapages qui faisaient mettre les voisins sur les portes. Ça en était venu à ce point que la Mathive s’était adonnée à battre sa fille quasi tous les jours, pour la forcer à consentir; d’où il advint qu’un soir qu’elle l’avait tabustée, souffletée, tirée par les cheveux et battue tellement qu’elle en portait les marques à la figure, la pauvre drole, épouvantée, s’était sauvée des mains de sa misérable mère, qui était capable de la tuer quelque moment. Venue en hâte aux Maurezies pour me dire qu’elle n’y pouvait plus tenir, et me consulter sur ce qu’il y avait à faire, elle trouva une voisine de nous à qui elle demanda où j’étais.
—Ah! pauvre fille! qui sait où il est! voici trois jours et trois nuits qu’âme vivante ne l’a vu: il était au guet du lièvre, la nuit; sans doute on l’aura assassiné et jeté dans le Gour.
Là-dessus, désespérée, la tête perdue, la pauvre Lina s’encourut, remontant au-dessus de La Granval, et, le lendemain, tandis qu’on me relevait sur le chemin, on trouvait ses petits sabots au bord du Gour…
Ayant ouï, je m’enfuis fou de douleur vers la forêt, et, comme une bête blessée à mort, je me jetai dans un fourré où je pleurai jusqu’au soir, sanglotant, mordant l’herbe, et parfois hurlant de désespoir comme un loup enragé. Puis, la nuit tombée, je revins aux Maurezies et je me couchai sans souper.
*
De ce jour, je commençai à courir les villages le soir, dans les alentours de l’Herm, là où l’on avait le plus éprouvé la malfaisance du comte de Nansac, comme Prisse, Les Bessèdes, Le Mayne, La Lande, Martillat, Le Laquens, La Bourdarie, Monplaisir et autres. Partout je rappelais les tyranniques vexations de ce gredin, ses méchancetés, la férocité froide avec laquelle il abusait de sa force; son insolence, celle de son fils et de leurs hôtes à l’égard des femmes: à chacun je ravivais le souvenir de ce qu’il avait eu particulièrement à souffrir de cet odieux seigneur de contrebande. Je tâchais de relever ces pauvres gens courbés sous cette tyrannie humiliante, de leur faire sentir qu’ils étaient des hommes pourtant, et qu’ils seraient débarrassés de ce brigand, le jour où ils auraient le courage de lui résister et de prendre leurs fourches.
Tous étaient bien de mon avis, mais voilà, il y en avait d’apoltronis, qui cherchaient à reculer le moment d’agir, et ceux-là, tout en étant d’accord avec moi, soulevaient des difficultés, disant que le comte était bien puissant, qu’il avait toujours fait ce qu’il avait voulu, et que s’attaquer à lui c’était cracher contre le soleil et risquer les galères:
—Tu sais bien, mon pauvre Jacquou, qu’il en a coûté cher à ton père pour s’être rebellé contre ce méchant homme!
—Écoutez, leur disais-je alors, on ne condamnera pas aux galères tous ceux de nos villages; le chef paiera pour tous: eh bien! je prends toute la coulpe sur moi! D’ailleurs, mes amis, les époques ne sont plus les mêmes; nous ne sommes plus en 1815, nous sommes en 1830, et d’après ce que j’ai ouï dire à M. le chevalier de Galibert, de Fanlac,—le roi des braves gens, celui-là!—la révolution n’est pas loin, par le fait de ceux qui voudraient nous ramener au temps d’autrefois, comme le comte de Nansac.
Dans des affaires de ce genre, on est souvent obligé de faire attention à qui l’on parle, pour ne pas avoir de traîtres avec soi; mais ici, point de danger, le comte n’avait que des ennemis dans le pays, ses métayers plus que les autres, peut-être, comme plus exposés à ses méchancetés: aussi ne restaient-ils jamais plus d’une année chez lui.
Pendant trois mois, je suivis comme ça tout le pays pour voir les gens. Enfin, à force de les prêcher, de les encourager, je finis par les tirer tous à ma cordelle. Lorsque je les vis bien décidés, je leur assignai un rendez-vous pour une nuit marquée, dans une friche au nord des Maurezies.
Dès les onze heures, j’étais là avec Jean et un de nos voisins. Je comptais qu’il viendrait une quarantaine d’hommes ou cinquante, mais je fus bien étonné lorsque je vis arriver avec les hommes des femmes en assez bon nombre.
L’endroit était un petit plateau entouré de bois et loin de tout chemin. Dans le sol pierreux, sablonneux, poussaient quelques touffes de thlaspi, des immortelles sauvages, et çà et là quelques genévriers d’un vert grisâtre. En un endroit, sur la sombre bordure des taillis, un bouleau au tronc argenté, semé là par le vent, semblait un revenant dans son linceul. Au milieu était un amas de pierres géantes appelé: Peyre-Male, ou encore la Cabane du Loup, débris d’un autel druidique abattu, selon le défunt Bonal, au temps de Tibère, qui faisait détruire les monuments de notre antique culte national et mettre à mort ses prêtres. C’est là que la vieille Huguette, la sorcière du Cros-de-Mortier, faisait ses sacrifices de nuit. Ceux qui requéraient ses divinations se rendaient à cet endroit, portant, selon le cas, un coq ou une poule que la vieille saignait après un tas de simagrées. Ensuite, ayant aspergé les pierres du sang de la bête, elle lui ouvrait le ventre d’un coup de couteau et farfouillait dedans au clair de lune, afin de tirer, au vu du coeur et du foie, des pronostics sur l’affaire pour laquelle on la consultait.
La sorcière est morte maintenant, et les sacrifices de poulaille ont cessé, mais il y a encore des vieux qui en ont été témoins.
A mesure que les gens sortaient du bois, ils venaient se grouper autour de la Peyre-Male, et attendaient appuyés sur leurs lourds bâtons. Lorsque je vis que tout le monde était arrivé, je me levai, et, m’adressant aux femmes, je leur demandai ce qu’elles venaient faire là.
—Et penses-tu, dit une ancienne de Prisse, que nous n’ayons rien à venger?
—Nous crois-tu plus couardes que les hommes? ajouta une autre.
—A la bonne heure, donc, puisqu’il en est ainsi!
Et alors, monté sur une de ces grosses pierres, je refis amplement mes premiers prêches des villages, et je montrai très clairement la triste situation où nous étions. Tandis que je parlais, récapitulant longuement les griefs de tout le pays contre le comte de Nansac, mes paroles ravivaient les blessures de tous ces pauvres gens, et je voyais dans l’ombre reluire leurs yeux. C’était une chose curieuse que ces paysans assemblés la nuit dans cet endroit sauvage. Ils étaient vêtus misérablement, tous, de vestes en droguet, blanchies par l’usure, de vieilles blouses décolorées, salies par le travail, de culottes de grosse toile ou d’étoffe burelle, pétassées de morceaux disparates. Quelques vieux, comme Jean, avaient de mauvaises limousines effilochées par le bas, et d’autres pauvres diables de loqueteux étaient à demi couverts de haillons n’ayant plus ni forme ni couleur. La plupart étaient coiffés de bonnets de coton, bleus, blancs, avec un petit floquet, sales, troués souvent, qui laissaient échapper d’épaisses mèches de cheveux. D’autres avaient de grands chapeaux périgordins ronds aux bords flasques, déformés par le temps et roussis par le soleil et les pluies. Point de souliers, tous pieds nus dans leurs sabots garnis de paille ou de foin. Les femmes abritaient leurs brassières d’indienne et leurs cotillons de droguet sous de mauvaises capuces de bure, ou se couvraient les épaules d’un de ces fichus grossiers qu’on appelait en patois des coullets.
C’était bien là, la représentation du pauvre paysan périgordin d’autrefois, tenu soigneusement dans l’ignorance, mal nourri, mal vêtu, toujours suant, toujours ahanant, comptant pour rien, et méprisé par la gent riche.
Quand j’eus fini mon oraison, je demandai:
—Maintenant, parlez. Votre sort est entre vos mains, il ne faut que vouloir. Êtes-vous bien décidés à vous venger du brigand de Nansac? à jeter bas sa malfaisante puissance? à vous débarrasser pour toujours de cette famille de loups?
—Oui! oui! dirent-ils tous d’une voix sourde.
—C’est très bien!
Et alors, les faisant tourner tous vers le château de l’Herm, je les fis jurer à l’antique manière de nos ancêtres, comme ma mère m’avait fait jurer jadis. Tous comme moi crachèrent dans leur main droite et, après y avoir tracé une croix avec le premier doigt de la main gauche, la tendirent ouverte en disant à demi-voix après moi:
—A bas les Nansac!
—C’est bien, mes amis; et maintenant, que chacun se tienne prêt. Une de ces nuits, quand le moment sera bon, lorsque vous entendrez trois coups de corne secs et espacés, suivis d’un autre coup prolongé, arrivez tous vitement ici: la vengeance sera proche et notre délivrance sera sous notre main!
Là-dessus, la foule se dispersa dans les bois et chacun s’en revint dans son village.
Un jeune drole de Prisse, adroit et hardi, guettait le château et me tenait au courant de ce qui s’y passait. Un soir, comme nous finissions de souper, Jean et moi, je le vis arriver:
—Tous les messieurs qui étaient au château sont partis; le fils du comte s’en est retourné à Paris, à ce qu’il paraît. Il n’y a plus maintenant que le comte, les demoiselles, le chapelain, les gardes et les domestiques.
—Ah! fis-je en me levant, le jour est donc venu! Voici, garçon: tu vas courir à La Lande et au Mayne, et tu diras à François de chez le Bourru et au grand Micheou de répéter mon coup de corne lorsqu’ils l’ouïront. Ensuite de ça, tu iras te cacher aux abords du château, et quand, ayant fait le tour des fossés, tu verras que toutes les lumières sont éteintes, tu viendras me retrouver à la Peyre-Male: tiens, bois un coup et va.
Et, lui ayant donné un plein verre du vin qui nous restait de celui que le chevalier avait envoyé, le drole l’avala d’un trait, passa sa main sur ses babines et repartit courant.
Sur les neuf heures, je pris le fusil de Jean, le mien ayant disparu lors de mon affaire, et je m’en fus tout droit au plateau de Peyre-Male. C’était vers la fin du mois de mai. Il avait plu dans la journée; de gros nuages noirs glissaient lentement dans le ciel, cachant les étoiles, et la lune était couchée, de sorte qu’il faisait très brun. Je marchais doucement, calculant en moi-même comment il fallait s’y prendre pour réussir.
Mon dessein était d’attaquer le château et, après l’avoir pris, d’y mettre le feu, afin de purger le pays de cette famille de brigands. J’espérais bien, dans l’assaut, trouver le comte et le tuer à son corps défendant, car tout le mal qu’il avait fait, rien qu’à moi, méritait la mort; et combien d’autres avaient été ses victimes! Celui-là, je me le réservais; il me semblait que, de par la haine envenimée que je lui portais, il m’appartenait. Aussi comptais-je faire l’impossible pour l’avoir en face de moi, pour l’abattre à mes pieds dans le feu de la colère, dans la chaleur de la bataille; et ma raison dernière de le désirer tant, c’est qu’en me sondant la volonté, je sentais que si on le faisait prisonnier je ne pourrais jamais, de sang-froid, le tuer, ni le laisser tuer, impuissant et désarmé. Et cela même, quoique ma haine protestât, me remplissait de fierté, parce que je me trouvais supérieur au misérable qui avait voulu me faire mourir à petit feu, comme on dit, après m’avoir pris en un lâche guet-apens.