Jacquou le Croquant

Eugène Le Roy · Chapitre 7 sur 9 · partie 2/2

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Jacquou le Croquant

Le temps s’écoulait cependant, l’hiver tirait à…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Et, réfléchissant à ça, je me disais que si le comte se tirait vivant de là, son affaire n’en serait guère moins empirée. C’est que depuis quelque temps il courait sur lui des bruits de ruine; on disait qu’il avait mangé toute sa fortune, ce qui était bien croyable, avec la vie qu’il menait. La chose se savait, parce que depuis deux ou trois mois il venait des huissiers au château, qui n’étaient pas trop bien reçus, à telles enseignes que l’un d’eux, ayant parlé de verbaliser, fut obligé de sauter dans les fossés, et de se sauver ayant de l’eau et de la vase jusqu’aux aisselles. Cela étant, sa ruine serait achevée par l’incendie du château, car les compagnies d’assurances, toutes nouvelles alors, étaient encore inconnues dans nos pays; et ce serait peut-être pour cet homme orgueilleux, pour ce tyran féroce, une punition plus griève que la mort, d’être ainsi réduit à la pauvreté et à l’impuissance.

Une autre chose m’occupait. J’étais sûr que ça n’irait pas tout seul, et que le comte et ses gens ne se laisseraient pas déloger sans résistance, et je cherchais les moyens d’y arriver sans trop exposer mon monde. Tout de suite je compris que pour cela il fallait brusquer l’attaque du château endormi et la mener vivement. Je pensai longtemps à la manière dont il fallait s’y prendre, et, après avoir tout bien pesé et examiné, mon plan étant arrêté dans ma tête, j’attendis.

Le temps était doux; la terre mouillée et attiédie fermentait. Un petit vent passant légèrement sur la friche faisait frissonner les herbes grêles et m’apportait la senteur des bois humides, des bourgeons ouverts, et l’odeur charriée de loin des buissons blancs fleuris le long des chemins. Sous l’amoncellement des énormes pierres sur lesquelles j’étais assis, un rat dans son trou grignotait quelque châtaigne de sa provision hivernale. Parfois un oiseau de nuit traversait le plateau de son vol lourd et silencieux en jetant un appel mélancolique à sa femelle. Dans cette nuit embaumée, on percevait comme la germination du renouveau de la terre fécondée, incitant tous les êtres à aimer. Et lors, mes pensées se tournèrent vers la défunte Lina: mes regrets amers se mêlaient, avec des mouvements de colère contre ses bourreaux, au cher souvenir de ma pauvre bonne amie, et je rêvai longtemps la tête dans mes mains.

Un pas rapide à l’orée de la friche me fit dresser en pieds; c’était le drole de Prisse.

—Tout le château est endormi, me dit-il.

—Ça va bien, fils.

Et, embouchant ma corne, j’envoyai successivement du côté de La Lande et puis du Mayne trois coups brefs, suivis d’un quatrième qui s’en alla en mourant, comme le mugissement d’un boeuf tombant sous la masse du boucher.

Aussitôt, deux cornes me répondirent, jetant dans la nuit le sinistre appel. Bientôt les plus proches arrivèrent, et trois quarts d’heure après, tous les gens des villages étaient là, une nonantaine environ en comptant les femmes qui portaient des bâtons, des sarcloirs, des aiguillons. Les hommes, eux, étaient armés de fusils, de fourches-fer, de gibes, de haches, et le forgeron de Meyrignac avait porté le plus gros marteau de sa boutique.

Les voyant tous là, je les rassemblai en cercle, et, me mettant au milieu, je leur expliquai d’abord que, pour réussir sans trop s’exposer, il fallait faire promptement. La première porte, celle de la cour, ne fermant qu’au verrou, serait ouverte doucement par un homme qui traverserait dans l’eau et grimperait au mur des fossés en s’accrochant aux petits arbres qui avaient poussé entre les pierres. Mais la porte d’entrée du château était faite d’épais madriers de chêne, armée de gros clous de défense, solidement close avec une forte serrure, et barrée en dedans de deux grosses pièces de bois. Attaquer cette porte à coups de hache, ça n’était pas aisé à cause des clous; l’enfoncer avec le lourd marteau du forgeron ne serait pas facile non plus, et en tout cas ce serait long et, pendant ce temps-là, le comte et les gardes, sans parler des demoiselles qui maniaient très bien une arme, nous fusilleraient par les meurtrières: il fallait donc un engin puissant.

—Savez-vous, par là, une grosse poutre? quelque arbre coupé puis ébranché?

—A l’Herm, dans le village, me dirent les uns, le vieux Bertillou fait monter une grange; il y a de forts chevrons.

—C’est bien notre affaire. Trente hommes des plus forts, leurs mouchoirs roulés comme ceux des droles qui font à la chatemitte, et noués deux à deux, porteront le chevron, quinze de chaque côté. Lorsqu’ils seront dans la cour, ils courront de toute leur vitesse sur la porte du château et la choqueront avec le bout du chevron qui dépassera un peu les hommes de devant. Comme il est sûr qu’elle ne tombera pas du premier coup, ils reculeront en arrière pour prendre du champ et recommenceront la même manoeuvre. Pendant ce temps-là, cinq ou six de ceux qui ont des fusils surveilleront les meurtrières qui défendent l’entrée et tireront dedans s’ils voient passer un canon de fusil. En même temps, vingt hommes, qui auront pris en passant dans le village toutes les échelles des greniers, traverseront les fossés du côté de Prisse et escaladeront les croisées vitement pour diviser ceux du dedans, tandis que quelques-uns, se répandant tout autour du château, tireront des coups de fusil dans les vitres et mèneront grand bruit: de cette manière, le comte et ses gens ne sauront où donner de la tête, et nous les aurons.

Tout ça bien expliqué, j’assignai à chacun son poste, et, tout étant convenu, j’ajoutai:

—Et qu’il soit bien entendu qu’on ne touchera pas à un bouton dans le château. Nous sommes de braves gens qui nous vengeons, et non des voleurs!

—Oui! oui! firent-ils tous à demi-voix.

Alors, je demandai:

—Quelle heure est-il, vous autres?

Les vieux levèrent les yeux au ciel, et, entre deux nuages, regardèrent la position des étoiles.

—Il doit être environ les onze heures, dirent quelques-uns.

—Partons, et ne faisons pas de bruit.

Au moment de me mettre en route, je sentis quelqu’un qui me prenait le bras et je me retournai:

—Ah! mon pauvre Jean, je vous avais bien dit de rester tranquille dans votre lit et de laisser faire les jeunes!

—Donne-moi le fusil, me répondit-il: il ne ferait que te gêner pour commander tout. Moi, j’ai bon oeil encore, j’aviserai aux meurtrières: laisse-moi faire, j’ai plaisir de voir forcer ce loup dans son repaire.

—Comme vous voudrez, donc!

Et, lui donnant le fusil, nous partîmes.

Nous marchions en silence. On n’oyait que le bruit sourd d’une troupe foulant la terre, et le froissement des branches, lorsque nous traversions les taillis. Une fois sur le grand chemin qui vient de Thenon et passe contre l’Herm, nous fîmes plus doucement encore, et, à mesure que nous approchions, chacun prenait plus de précautions. Les femmes même, quoique babillardes, ne disaient mot. A deux cents pas avant de sortir de la forêt qui venait jusqu’au village, ceux qui devaient porter le chevron, ayant arrangé leurs mouchoirs, se mirent ensemble. Ceux qui devaient écheler le château en firent autant, et tout le monde se remit en marche.

Les chiens des villages de Prisse et de l’Herm avaient été enfermés dans les étables ou les maisons, de manière que leurs abois ne firent pas trop de bruit. Tandis que ceux qui avaient été désignés pour ça allaient chercher les échelles dans les granges, nous autres tous, nous attendions. Le temps était toujours couvert et doux. Au milieu des vignes, des pêchers difformes s’entrevoyaient vaguement dans l’ombre. Au bord des terres, les noyers branchus haussaient leurs têtes rondes vers le ciel gris. Autour des maisons, des chènevières répandaient leur odeur forte. Au long d’une cour, un sureau fleuri poussé sur un vieux mur embaumait l’air et, près de là, dans le silence de la nuit, un rossignol chantait bellement. Le coeur me battait en ce moment; non que j’eusse peur pour moi: depuis la mort de ma pauvre Lina, la vie ne m’était rien, et je l’aurais donnée bon marché; mais je craignais pour tous ces braves gens qui me suivaient, et je redoutais de ne pas réussir, sachant bien qu’en ce cas le comte leur en ferait payer les pots cassés.

Cependant, les autres étant revenus avec les échelles, je chassai ces idées et je ne pensai plus qu’à l’exécution. En passant devant chez Bertillou, ceux qui avaient noué leurs mouchoirs prirent le plus gros chevron et avancèrent lentement, marchant au pas, silencieusement, sur la bruyère qui pourrissait dans les chemins du village. Alors, passant au-devant, je fis descendre un drole leste dans les fossés et bientôt la porte de l’enceinte fut ouverte. Mais, malgré toutes les précautions, tout ça ne pouvait se faire sans quelque bruit, en sorte que les grands chiens courants du comte hurlèrent au fond de leur chenil. Heureusement, comme ça arrivait souvent, les gens du château n’y firent pas attention.

A ce moment, le chevron arriva, cheminant comme un monstrueux mille-pattes, et entra dans la cour. A quinze pas, les hommes se mirent à courir, fonçant sur la porte, et lui portèrent un rude coup qui retentit dans la tour de l’escalier, mais elle ne céda pas. Tandis que nos gens revenaient en arrière pour prendre du champ, des têtes effarées apparurent aux croisées du château, des cris se firent entendre et bientôt des lumières coururent partout à l’intérieur. A ce moment un second coup de chevron ébranla la porte.

—Courage, mes amis! elle va céder! m’écriai-je.

Au même instant, des coups de fusil furent tirés par quelques-uns des nôtres apostés autour du château, et ceux qui étaient montés aux échelles brisèrent les fenêtres à grand bruit.

Pendant que les porteurs du chevron reculaient pour choquer de nouveau la porte, des canons de fusil passèrent par les meurtrières qui défendaient l’entrée, et plusieurs coups de feu éclatèrent, tirés tant du dedans que par les nôtres. Les femmes se mirent alors à crier, voyant un homme blessé lâcher le chevron; mais une belle gaillarde robuste galopa le remplacer. De cette même décharge, je me sentis cinglé à la joue et à l’épaule, mais je n’y pris garde, dans la grande excitation où j’étais.

—Hardi! criai-je, cognez ferme! la porte va tomber, cette fois!

Alors, d’un élan vigoureux, s’animant par leurs cris, nos hommes coururent sur la porte qui céda, la serrure arrachée, les barres brisées, les gonds tordus. Comme elle tenait encore quelque peu, le faure acheva de la faire tomber avec son lourd marteau.

—En avant!

Et empoignant la hache d’un homme, je m’élançai dans l’escalier, suivi de tous ceux qui étaient là, quelques-uns avec des lanternes, et enjambant les degrés quatre à quatre. Je fus bientôt au palier du premier étage, où étaient le comte et ses filles, ainsi que Mascret, tous à demi vêtus et se dépêchant de recharger leurs armes.

—Ah! brigand! m’écriai-je en me précipitant sur le comte, la hache levée.

Lui, n’ayant pas fini de recharger son fusil, le prit par le canon et essaya de m’assommer d’un coup de crosse.

Heureusement, je le parai avec ma hache, qui en retomba; puis, aussitôt la levant de nouveau, dans un élan furieux, sans faire attention aux bourrades que Mascret et la plus jeune fille m’ajustaient par les côtes, à grands coups de canon de fusil, j’envoyai au comte un coup qui devait lui fendre la tête. Il fit un grand saut en arrière, évita le coup, et se trouva près de la porte d’entrée de la grande salle, où, heureusement pour lui, il fut saisi, et aussi le garde, par ceux de nos gens qui avaient escaladé les croisées en repoussant le piqueur et les autres domestiques.

—Ah! mes amis, vous me faites tort! dis-je, en abaissant ma hache, ne voulant pas le frapper maintenant qu’il était hors d’état de se défendre.

—Qu’on ne fasse de mal à personne maintenant! ajoutai-je, en m’apercevant que le comte et les autres étaient malmenés un peu fort.

Trois des demoiselles, voyant leur père pris, s’étaient sauvées à l’étage au-dessus; mais la plus jeune, qu’on appelait Galiote, se défendait encore comme un vrai diable, et repoussait à coups de crosse ceux qui voulaient la désarmer. Pour l’avoir sans la blesser, on arracha un grand rideau d’une fenêtre de la salle et on le lui jeta dessus. Pendant qu’elle cherchait à s’en dépêtrer, on lui ôta son fusil, et on la mit dans l’impossibilité de faire de mal à personne.

Après que le comte, Mascret, le piqueur et les autres eurent les mains attachées avec des cordons de rideaux, on les fit tous descendre dans la cour. Puis, suivi de quelques hommes, je montai l’escalier pour rechercher les trois autres demoiselles qui, moins braves que leur cadette, s’étaient enfuies. Après plusieurs portes barricadées qu’il fallut enfoncer, on les trouva cachées au fond d’un cabinet, derrière des robes accrochées au mur. Tremblantes de peur, elles se jetèrent aux pieds de ces paysans qu’elle avaient tant de fois maltraités.

—Ne craignez rien, leur dis-je, nous ne sommes pas de la race des Nansac, pour insulter ou battre des femmes: allez vous vêtir et revenez promptement.

Et je descendis. Dans la cour noire, où brillaient seulement quelques lanternes portées par des paysans, le comte était là, les mains liées, n’ayant sur lui que son pantalon et sa chemise toute en loques. Près de lui, épeurés, se tenaient les gens du château; et tous ceux des villages, hommes et femmes, les entouraient et leur reprochaient leurs méfaits avec des injures et des gestes menaçants; quelques-uns même commençaient à crier qu’il fallait faire passer le goût du pain au Nansac. Lui, très pâle, tâchait d’assurer sa contenance devant la «paysantaille», comme il avait coutume de dire, mais on voyait tout de même qu’il rageait et tremblait en même temps de se sentir à la merci de cette foule irritée qui grossissait maintenant des vieux et des petits droles des villages, réveillés par les coups de fusil.

Quand j’arrivai, une femme en cheveux gris, celle qui m’avait répondu la première, là-bas, à la Peyre-Male, écartait les gens, et, furieuse, envoya au comte un coup de bâton qui lui tomba sur le cou au mouvement qu’il fit:

—Foutu gueux! ma drole est perdue par la faute de ton coquin de fils: tu vas payer pour lui!

Et à cette voix s’en joignaient d’autres, clamant leurs griefs au comte, et, dans la colère, lui portant les poings sous le nez, cependant que l’un le tenait déjà à la gorge et que les bâtons et les serpes se levaient sur sa tête: il était temps d’arriver.

Le sang découlait de ma joue, et je sentais ma blessure de l’épaule saigner sous ma veste; mais, malgré ça, j’écartai la foule, et, levant le bras, je criai:

—Arrêtez!… Jusqu’ici, braves gens, je vous ai bien conseillés, n’est-ce pas? Eh bien! écoutez-moi encore!… Vous avez tous à vous plaindre de cet homme et des siens; il n’est pas de coquineries qu’il ne vous ait faites…

—Oui! oui!

Et tous autour du comte, le poing tendu, ou brandissant une arme, lui crachaient ses canailleries à la face.

—Mais toi, Jacquou, me cria une femme, tu as le plus à te plaindre de tous!

—C’est vrai, Nadale; cet homme est la cause que mon père est mort aux galères; que ma mère est morte de misère, désespérée; que ma pauvre Lina s’est allée jeter dans le Gour me croyant disparu à tout jamais; pour moi, il m’a tenu quatre jours et quatre nuits dans le fond de l’oubliette de la prison, et si je n’y suis pas crevé de faim, lentement, mangé demi-vivant par les rats, c’est grâce au chevalier de Galibert…

»Ah! tu nies, gredin!—fis-je en voyant le comte secouer la tête.

»Allez avec une échelle dans la prison,—dis-je à trois ou quatre autour de moi,—levez la dalle et descendez dans ce tombeau, vous y trouverez les morceaux des cordes qui m’attachaient et que j’ai usées à grand-peine contre les murailles, et vous y verrez aussi des os pourris et tombant en poussière, de quelque malheureux qui y a été jeté autrefois.

Tandis que ceux-là allaient à la prison, je me donnai garde de la plus jeune fille du comte. Elle était là près de lui à moitié vêtue, dans une attitude crâne. Ses épais cheveux fauves brillaient comme des louis d’or et retombaient en masse sur ses épaules nues; sa bouche serrée exprimait le mépris, les ailes de son nez un peu recourbé se gonflaient de colère, et ses yeux d’un bleu sombre m’envoyaient un regard haineux, pénétrant comme une lame d’épée.

Mais, en ce temps-là, je n’avais pas froid aux yeux non plus, et je la regardai fixement sans ciller. C’était une belle fille de dix-huit ans, grande, bien faite et hardie, qui se tenait là, sans honte et sans embarras, à demi nue au milieu de tout ce monde. Non pas qu’elle fût dévergondée, car elle était la seule des quatre soeurs dont on ne dît rien, mais cette attitude venait de son dédain pour tous ces paysans qui à ses yeux n’étaient pas des hommes.

Moi, j’eus honte pour elle, et je lui dis:

—Allez vous vêtir.

Elle me dévisagea sans répondre, les bras nus toujours croisés sur sa poitrine, et ne bougea pas.

—Emmenez votre demoiselle, dis-je à une des chambrières, ou bien je vais la faire habiller par nos femmes, tout d’abord.

Alors elle se décida, mais si ses yeux avaient été des pistolets, j’étais mort.

Cependant les hommes étaient revenus et rapportaient de l’oubliette des bouts de corde et des débris d’ossements.

—A cette heure, nieras-tu? méchant Crozat!

Il devint encore plus pâle, ferma les yeux et ne répondit pas.

—Il faut le pendre! mille dieux! il faut le pendre! criaient quelques-uns.

—Si nous le pendons, m’écriai-je, il ne souffrira qu’un court instant, dans deux minutes tout sera fini: nous avons mieux. Vous avez tous vu près de la Vézère, en allant à la dévotion de Fonpeyrine, les ruines du château de Reignac, dans la paroisse de Tursac. Il y avait là, avant la Révolution, un noble si gredin, si mauvais sujet pour les femmes, qu’on l’appelait dans le pays: le bouc de Reignac. Eh bien! ces ruines, c’est mon grand-père qui les a faites avec les gens de Tursac, fatigués des malfaisances de ce misérable. Lorsqu’on lui eut brûlé son château, le bouc de Reignac, déjà perdu de dettes, traîna dans le pays quelque temps et finit par crever de rage et de misère: ainsi se débarrassa-t-on de lui.

«Puisque vous êtes tous d’accord que j’ai le plus à me plaindre de cet homme, laissez-moi en faire justice. La plus grande punition pour lui, pire que la mort, c’est d’être ruiné, de traîner, lui si fier, si orgueilleux, une existence méprisée; ce qui arrivera de force, car, sans le sou, il n’aura plus d’amis, attendu que les autres nobles ne l’aiment ni ne l’estiment non plus que les paysans.

Ici le comte essaya de ricaner.

—Tu le sais bien, Crozat, qu’ils ne te prennent pas pour un des leurs! qu’ils se souviennent de ton grand-père, le porteur d’eau auvergnat!

Et je repris:

—De même que les gens de Tursac ont brûlé Reignac, il nous faut brûler l’Herm. L’abolition totale de ce repaire de bandits achèvera de ruiner ce prétendu seigneur, qui s’en ira mendier de château en château une pitié méprisante qui sera son plus grand châtiment!…

«Croyez-m’en, mes amis! Je suis d’une race où l’on s’y connaît. Du temps de Henri IV, un de mes anciens, chef d’une troupe de croquants, brûlait les châteaux des nobles, tyrans du pauvre paysan, et c’est de celui-là que nous vient ce sobriquet de Croquant! Mon grand-père brûla Reignac, comme je viens de le dire; moi, j’ai commencé, il y a treize ans, en brûlant la forêt de l’Herm et, aujourd’hui, je vais faire flamber le château!

—C’est ça! c’est ça!

—Allons, empilez des fagots partout, dans la cuisine, dans les salles du bas; montez de la cave les barriques d’eau-de-vie, l’huile du bac, et nous allons voir un beau feu de joie!

Tandis que les gens couraient à l’ouvrage, la chambrière sortit du château et vint vers moi.

—Mademoiselle ne veut pas descendre.

—J’y vais, répondis-je, venez me montrer où elle est.

Arrivés en haut, je vis la jeune fille habillée, et assise dans un coin de la chambre.

—Il faut descendre, lui dis-je: nous allons brûler le château.

Elle me regarda durement, sans répondre.

—Si vous ne venez pas de bon gré, vous viendrez de force.

Et je m’avançai vers elle.

A ce moment, elle leva un petit poignard sur moi et essaya de me frapper; mais je lui attrapai le poignet à la volée et je la désarmai.

—Quoique vous me le donniez un peu par force, je le garde pour le moment! dis-je en mettant le poignard dans la poche de ma veste.

Et, en même temps, la saisissant à bras-le-corps, je l’emportai, nonobstant sa résistance.

Ce que c’est que l’homme! Malgré toute ma haine pour le comte de Nansac, haine qui rejaillissait sur les siens, en emportant cette belle créature à travers les salles et les corridors, j’étais ému. Le souffle de son haleine sur ma figure, et contre moi ce corps superbe se mouvant pour m’échapper, me faisaient passer dans le cerveau de ces folies brutales de soudards prenant une ville d’assaut. La vue du sang qui coulait de ma joue, tombant sur le front de la Galiote, achevait de me griser. Et puis nous étions seuls: la chambrière avait dégringolé les escaliers, épouvantée à la pensée du feu. Je m’arrêtai en traversant un corridor.

—Tenez-vous tranquille! lui dis-je rudement en plongeant mes yeux dans les siens et en la serrant plus fort, tandis qu’elle cherchait à me griffer.

Elle comprit, et ne bougea plus; un instant après, je la déposais sur ses pieds, près de son père.

Puis, tout étant prêt, je pris une lanterne à un homme; mais, au moment où j’allais vers la grande salle, une voix s’écria:

—Et le capelan?

Foutre! personne n’y avait songé.

—Allez donc le quérir, dis-je, et faites vite.

Un moment après, le gros dom Enjalbert arriva dans la cour, traîné par trois ou quatre hommes qui l’avaient découvert caché dans les galetas. Le malheureux criait comme un porc qu’on va saigner, ne s’interrompant que pour demander grâce d’une voix piteuse.

—Allons, tais-toi, braillard! ne vois-tu pas tous les autres sur pied?… Il n’y a plus personne? Alors, en avant!

Et, entrant dans le château, je défonçai à coups de hache deux barriques d’eau-de-vie qui se répandirent sur le plancher, puis j’y mis le feu, et je ressortis.

A travers les croisées, ouvertes pour aviver le feu, on voyait la flamme bleuâtre s’élever, frôlant les murs, enveloppant les meubles, grimpant aux rideaux, et enflammant les fagots entassés dans la grande salle. Un quart d’heure après, un énorme bûcher flambait jusqu’au plafond, et l’incendie attaquait les pièces voisines. Les baies s’illuminaient successivement à mesure que le feu gagnait, et, une heure après, tout l’intérieur n’était plus qu’une immense fournaise, vomissant par les ouvertures des torrents de flammes qui, comme des langues ardentes, léchaient les murs extérieurs. Puis le feu s’élançant à l’escalade gagna les hauts étages, et bientôt les vieilles charpentes de châtaignier, chauffées à force, prirent feu comme des allumettes de chènevottes. Alors les ardoises commencèrent à pleuvoir dans la cour, surchauffées par les lambris qui brûlaient: il fallut se reculer. Enfin, la couverture s’étant effondrée avec fracas, les flammes montèrent dans les airs par les travées, jetant au loin sur les coteaux des reflets rougeâtres, tandis qu’à Rouffignac et à Saint-Geyrac le tocsin sonnait à coups précipités.

—Oui! oui! sonnez! sonnez!

Lorsque les gens réveillés par les cloches voyaient que c’était le château de l’Herm qui brûlait, ils ne se dérangeaient pas, disant: «Ça n’est pas un grand malheur!» Et, s’il en venait quelques-uns, c’était par curiosité.

Quoique ces vieux bois flambassent à plaisir, les poutres et les chevrons, très forts, résistèrent longtemps; mais pourtant, sur le matin, la charpente s’affaissa, entraînant les restes des poutres des étages inférieurs et faisant jaillir vers le ciel des milliasses d’étincelles. Alors il ne resta plus entre les murs calcinés que des débris de bois noircis brûlant sur un grand amas de braise.

A ce moment, j’entendis deux hommes se chamailler derrière moi, et, me retournant, je vis qu’ils se disputaient un fusil double, enlevé à ceux du château.

—Ce n’est pas la peine de débattre entre vous de la chape à l’évêque, mes amis. Vous savez ce qui est convenu: nul n’emportera un bouton.

Et, prenant le fusil, j’allai le lancer dans le feu par une croisée, et je revins.

—Maintenant que justice est faite, qu’on laisse aller tout ce monde! dis-je en montrant le comte et les siens, blêmes et frissonnants sous l’air frais du matin, malgré le brasier ardent d’où montaient quelques nuages de fumée bleuâtre.

Lorsque, une fois déliés, ils se furent éloignés, se dirigeant vers leur plus proche métairie, j’ajoutai:

—Et vous autres tous, gardez la recordance que moi seul ai mis le feu au château, rejetez sur moi ce qui s’est passé, je prends tout sur mon compte.

Là-dessus, comme je pensais bien que je ne tarderais pas à recevoir la visite des gendarmes, je m’en fus tout droit à Thenon, avec deux autres blessés, pour nous faire tirer les balles de la chair.

Le lendemain, à la pointe du jour, on heurta fortement à la porte. Jean se leva et revint disant:

—Les gendarmes sont là.

—Dites-leur que j’y vais.

Et, m’étant habillé, je lui donnai le poignard de la demoiselle Galiote:

—Gardez-moi cet outil, Jean, et au revoir!

 

*

 

Les gendarmes, m’ayant enchaîné les mains, me mirent entre eux, et s’en furent vers Prisse, puis à l’Herm, faisant se musser les petits droles épeurés. Après qu’ils eurent rassemblé tout le monde dans l’enceinte du château, devant les ruines fumant encore, le juge de paix et le maire commencèrent des interrogats à n’en plus finir. Mais ça n’était pas chose facile: il fallait arracher les réponses aux gens, comme avec un tire-bouchon; et encore, ça ne les avançait guère, car ces réponses ne disaient pas grand-chose. Pour moi, j’avouai hautement que j’étais le seul coupable, que j’avais tout fait; mais ils disaient que ça n’était pas possible, pour ce qui était de la prise du château. Enfin, sur les renseignements du maire et les dénonciations du comte, d’après les ordres du juge les gendarmes ramassèrent au petit bonheur cinq ou six paysans, de ceux réputés mauvaises têtes, méchants sujets, et, nous ayant enchaînés deux par deux, nous emmenèrent à Montignac. Le matin, on nous tira de bonne heure d’un endroit puant où nous avions couché sur la paille, pour nous conduire à Sarlat.

Au juge d’instruction qui nous interrogea, je répondis, comme au juge de paix, que c’était moi qui avais tout fait, allumé le feu, et le reste: les autres, comme il était convenu, me mirent tout sur le dos. Cependant, comme ça n’était pas possible, le juge s’entêta à nous faire avouer; mais il avait affaire à de plus têtus que lui. Alors il nous laissa tranquilles quelques jours, et une grande enquête commença. Tous ceux des villages d’autour de l’Herm furent mandés à la mairie de Rouffignac, où siégeaient le procureur, le juge d’instruction et un greffier, assistés des estafiers de la justice. Mais ils ne salirent guère leur papier à écrire les réponses: personne ne savait rien; tous étaient venus oyant le tocsin, ou voyant le feu; quant à ce qui s’était passé avant, personne n’avait rien vu. Cependant, comme ces messieurs ne voulaient pas rentrer bredouilles, on tria encore dans tout ce monde trois hommes qui vinrent nous rejoindre à la prison de Sarlat.

Nous n’étions pas trop mal dans cette prison. Le geôlier, seul pour tous les prisonniers, se faisait aider par sa fille à nous apporter la soupe. Cette fille était une grande pâle, qui avait l’air d’être poitrinaire. Elle s’intéressait fort à nous; à moi surtout, qu’elle prenait, je crois, pour un chef de bandits célèbre. De temps en temps, elle m’apportait des compresses pour mettre sur mon épaule qui me cuisait fort, et sous prétexte de voir si nous ne cherchions pas à nous sauver, elle venait dix fois le jour à une fenêtre grillée qui donnait sur la petite cour, entourée de hauts bâtiments, où nous sortions, et me faisait part de ce qui se disait en ville sur notre compte. Sur sa demande, je lui racontai mon histoire qui l’intéressa tellement qu’un soir elle me proposa de me faire sauver.

—Pauvre petite, lui dis-je, je vous suis bien obligé de ça et je n’oublierai jamais votre bon coeur; mais vous pensez bien que je me ferais couper le cou plutôt que d’abandonner ceux qui m’ont suivi; et puis votre père en pâtirait fort, vous entendez bien?

On nous garda plus d’un mois et demi à Sarlat. Dans les commencements, le juge nous faisait venir pour nous interroger quasi tous les matins, moi principalement. Le mâtin savait son métier, et il me posait quelquefois des questions à double tranchant comme un couteau de tripière, d’où j’avais quelque peine à me démêler. Lorsque ça m’arrivait, je faisais le niais, celui qui ne comprend pas, pour me donner le temps de réfléchir. Les autres, eux, ne savaient rien, n’avaient rien vu, rien entendu, sinon les cloches sonnant au feu, qui les avaient fait accourir à l’Herm. Enfin, voyant qu’il ne tirait pas grand-chose de nous, le juge finit par nous laisser tranquilles et grabela son affaire tout seul.

Quoique nous ne fussions pas trop mal là, je m’y ennuyais fort, car, comme le disait le chevalier, «il n’y a pas de belle prison, ni de laides amours», et de plus il me tardait d’être jugé. Aussi fus-je content lorsqu’un matin le geôlier nous réveilla de bonne heure.

—Vous partez pour Périgueux, dit-il.

Quand nous fûmes prêts, il nous donna à chacun un morceau de pain; puis les gendarmes vinrent qui nous attachèrent deux à deux.

Au moment où nous partions, la fille du geôlier accourut, et me dit:

—Que Dieu vous garde! je vais faire brûler un cierge pour vous autres.

Et, en disant ça, elle me regardait, les yeux mouillés, et de telle façon que je connus que c’était pour moi qu’elle parlait ainsi sous le couvert de tous.

Ça me toucha au coeur:

—Grand merci! lui répondis-je, grand merci de votre bonté!

En ce temps-là, on ne portait pas comme aujourd’hui les prisonniers en voiture, ni en chemin de fer, pour la bonne raison qu’il n’y avait pas de chemins de fer, ni guère de voitures, et de celles-ci, les quelques-unes qu’il y avait, les pauvres diables n’y montaient pas.

On avait tellement parlé de notre affaire au pays sarladais, dans les marchés, les foires, et, le dimanche, devant la porte des églises, que tout au long de la route les gens nous voyant passer disaient: «Ce sont les incendiaires de l’Herm»; et ils nous apportaient à boire, ce qui n’était pas de refus, car la chaleur était grande.

Il nous fallut trois jours pour faire la route, mais il faut dire que nous ne marchions pas vite, plusieurs ayant aux pieds les lourds sabots avec lesquels ils avaient été pris. Notre premier gîte d’étape fut à Montignac, où l’on nous enferma dans la prison puante que nous connaissions déjà. Comme nous y arrivions, un grand vieux qui était là avec quelques autres nous cria:

—Bon courage, citoyens!

—Merci! lui répondis-je, merci bien! Nous n’en manquerons pas!

Plus tard, je sus que ce vieux était le Cassius dont M. de Galibert nous avait parlé une fois. Brave homme, il l’était, car, ne pouvant faire autre chose, il trouva moyen de nous faire passer un cornet de tabac à priser pour ceux qui en usaient.

Le second jour, nous ne fîmes que deux grandes lieues de pays, jusqu’à Thenon; mais la troisième journée fut dure, surtout pour ceux qui traînaient leurs sabots, car l’étape est longue, de sorte que nous arrivâmes tard à Périgueux, où l’on nous boucla incontinent à la prison, qui était en ce temps dans l’ancien couvent des Augustins, sur les allées de Tourny.

Le lendemain, le président des assises vint m’interroger et me demanda si j’avais un avocat.

—Oui, monsieur, lui répondis-je, c’est M. Vidal-Fongrave.

—Ah! M. Vidal-Fongrave?

—Oui, monsieur, il nous défend tous.

Et alors je compris à son étonnement que notre affaire ne lui paraissait pas bonne, car M. Fongrave, l’«Honnête-Homme», comme on l’appelait, avait la réputation de ne pas se charger d’affaires injustes.

Je lui avais écrit de Sarlat pour le prier de nous défendre, et je lui avais raconté tout au long ce qui s’était passé. Après que nous fûmes arrivés à Périgueux, il venait souvent à la prison et nous voyait tous, moi principalement, afin de bien connaître l’affaire. Je me souviens qu’un jour, après que je lui eus exposé mon plan et raconté comment je m’y étais pris pour forcer le château, il me dit en me tutoyant, comme m’ayant vu tout petit:

—Tu aurais dû te faire soldat! tu as la bosse du métier.

—Ma foi, monsieur Fongrave, j’ai tiré un bon numéro et je n’ai point eu envie de m’enrôler; j’aime trop ma liberté.

Ensuite, en causant de notre défense, il me dit qu’un grand nombre de gens de l’Herm et des villages voisins étaient cités comme témoins à décharge, et qu’il espérait que les dépositions de toutes ces victimes du comte pèseraient sur la décision des jurés.

 

*

 

Le jour qu’on commença notre procès, c’était le 29 juillet 1830. Il y avait grande rumeur dans le palais, et les avocats et tous les curieux conféraient des nouvelles de Paris qui annonçaient la révolution. Les témoins appelés par le procureur étaient le comte, ses filles, et tous ceux du château: personne autre n’avait rien vu. Dans une affaire où beaucoup de gens sont mêlés, c’est rare qu’il n’y ait pas quelque gredin acheté à bons deniers pour trahir les autres; mais ici rien de pareil, nul ne broncha. Le Nansac me chargea fort, ainsi que dom Enjalbert qui raconta tant de choses, qu’on eût cru que lui seul savait tout ce qui s’était passé. Il m’impatienta tellement que je finis par lui dire:

—Et comment avez-vous pu voir tout ça, étant caché derrière un coffre dans le grenier?

Tout le monde s’esclaffa de rire, ce qui lui coupa totalement la parole.

Les trois demoiselles aînées ajoutèrent aussi quelque peu à la vérité, d’où je connus que ceux qui avaient eu le plus de peur étaient ceux qui me chargeaient le plus.

Car la plus jeune, elle, ne témoigna rien que la vérité. Comme le président, pour guirlander mon affaire, avait donné à entendre que, lorsque j’avais été la chercher, j’avais essayé de la violenter, elle dit nettement qu’il n’en était rien; que j’étais le chef de cette bande de brigands qui avait attaqué le château; que moi seul y avais mis le feu; qu’elle regrettait fort de n’avoir fait que me blesser de son coup de fusil, mais qu’autrement elle n’avait rien à me reprocher.

—Pourtant, mademoiselle, répliqua le président, l’accusé Ferral avait des égratignures au visage, et vous-même aviez du sang sur la figure.

—J’ai pu lui donner quelques coups d’ongles en me débattant, lorsqu’il m’emportait hors du château; quant au sang que j’avais au front, c’était celui de sa blessure à la joue qui coulait sur moi.

—Voyons, mademoiselle, peut-être éprouvez-vous quelque confusion, bien naturelle, à confesser cette tentative; mais rassurez-vous, votre réputation n’en peut souffrir à aucun degré: dites-nous bien toute la vérité.

—Je l’ai dite tout entière, monsieur; je hais l’accusé, mais je n’ai pas de griefs personnels contre lui. Je dois même ajouter que sans lui mon père aurait été certainement assommé par la foule furieuse.

—C’est bien, allez vous asseoir, fit sèchement le président.

Et puis commença le long défilé des témoins à décharge. A mesure que tous ces pauvres gens, victimes des violences cruelles et des odieuses vexations du comte, faisaient le récit naïf de leurs misères, on voyait le nez du procureur s’allonger dans ses papiers où il se donnait le semblant de chercher quelque chose, tandis que le président tapait de petits coups impatients sur son bureau avec un couteau à papier. Quant aux jurés, il était visible que cette audition leur produisait une bonne impression.

La comparution du chevalier de Galibert eut un grand succès, de curiosité d’abord, car en ville on avait oublié ces anciens costumes de nobles de l’ancien régime, tels que le sien, et ensuite son témoignage me fut tellement favorable que le public, qui s’intéressait à nous, faisait entendre des murmures d’approbation.

Lorsqu’il eut achevé, M. Vidal-Fongrave se leva:

—Monsieur le président, je voudrais demander à M. le chevalier de Galibert de nous faire connaître son opinion sur M. le comte de Nansac.

—La question me paraît inutile…

Mais déjà le chevalier répondait vivement:

—Je n’éprouve aucun embarras à m’expliquer sur ce point. Un vieux proverbe dit:

On fait carême prenant avec sa femme, Pâques avec son curé.

J’y ajoute: «Et le sabbat avec le comte de Nansac.»

Qui le suit, mal s’ensuit.

Quoique ce fût un peu tiré par les cheveux, il y eut là-dessus des rires et une grande rumeur dans l’auditoire nonobstant les vives admonestations du président. Puis, comme il était heure tarde, l’affaire fut remise au lendemain, pour le réquisitoire du procureur et la plaidoirie de Me Fongrave qui nous défendait tous.

Le lendemain on savait qu’à Paris le peuple avait battu les Suisses, la garde royale, et que Charles X était en fuite. Ces nouvelles estomaquèrent quelque peu les gens de la justice qui attendaient autre chose; mais pourtant ça n’empêcha pas le procureur de demander ma tête avec âpreté. Ce n’était point l’homme juste qui s’élève au-dessus des hommes et des choses, qui pèse les circonstances, scrute les motifs, tient compte des événements et requiert le châtiment qui, dans sa conscience, lui paraît équitable: non, son métier était de me faire guillotiner, et il faisait tout son possible pour y arriver. Il assura que j’avais le crime dans le sang, témoin cet ancien à moi, pendu autrefois pour révolte et incendie, à qui je devais le sobriquet injurieux de Croquant. De celui-là, il passa à mon grand-père emprisonné à la veille de la Révolution pour avoir brûlé le château de Reignac; puis vint à mon père, le meurtrier de Laborie, mort au bagne, et enfin, arrivant à moi, il dit que j’avais dépassé mes ancêtres en précoce perversité, puisque, avant d’incendier l’Herm, à l’âge de huit ans j’avais brûlé la forêt du comte. Ensuite, après avoir longuement assuré que la haine des riches était le seul mobile de mon crime, il passa aux autres accusés. Pour ceux-là, il ne refusait pas les circonstances atténuantes, il se contentait des galères à perpétuité. Mais pour moi, qui avais conçu, comploté et exécuté le crime, comme cela résultait de mes propres aveux, il fallait que ma tête tombât; et en même temps, d’un geste de sa main sèche, il semblait me la couper lui-même.

Moi, j’écoutais tout ça distraitement, sans beaucoup m’en émouvoir; ma pensée était ailleurs. Je revoyais mon pauvre père assis sur ce même banc où j’étais, et ma mère mourant sur un grabat dans toutes les affres du désespoir; je songeais à ma chère Lina gisant au fond de l’abîme du Gour, et, me laissant aller à toutes ces tristes pensées, je me disais que maintenant, ayant vengé ceux que j’aimais, ma tâche faite, la mort n’avait rien d’effrayant…

—Maître Fongrave, vous avez la parole, dit le président.

Et alors notre avocat se dressa en pieds, posa son bonnet devant lui, et commença ainsi d’une voix grave et profonde son plaidoyer, reproduit en entier le lendemain par le journal l’Echo de Vésone:

 

«Messieurs les jurés,

»Il me semble entrevoir à travers les siècles quelques traces de la justice inconsciente des choses. Ce n’est pas, certes, cette justice haute et sereine à laquelle aspire l’humanité, mais une sorte de talion vengeur qui fait que l’oppression engendre la haine, que la tyrannie suscite la révolte, que la violence appelle la violence, et l’injustice la violation des lois de la justice.

»L’affaire qui vous est soumise n’est qu’un épisode de cette longue suite de soulèvements de paysans, amenés par des vexations cruelles, une insolence sans bornes et par la plus brutale oppression.

»Tous les coupables ne sont pas là sur ce banc derrière moi, messieurs! Il y manque celui dont les agissements criminels ont amené les événements dont les accusés ont à répondre; il y manque ce prétendu gentilhomme, ce petit-fils orgueilleux d’un vilain qui ramassa des monceaux d’or impur dans le ruisseau de la rue Quincampoix…

—Maître Fongrave, interrompit le président, ces appréciations rétrospectives sont inutiles; vous n’avez pas à rechercher les origines de la fortune d’une honorable famille; tenez-vous-en aux faits de la cause: la propriété doit être respectée…

—Monsieur le président, je souscris pleinement à cette maxime… Je respecte donc la fortune acquise par un labeur honnête et persévérant, et je respecte aussi la propriété qui est le fruit visible du travail. Mais lorsqu’une fortune est édifiée sur la ruine publique, lorsque la propriété provient d’une vaste escroquerie, j’ai le droit comme homme et comme avocat de les flétrir et de les mépriser!

«Je disais, messieurs les jurés, que le plus coupable était cet anobli qui apparaît en ce siècle comme un monstrueux anachronisme.»

 

Et alors, reprenant les dépositions des témoins à décharge, M. Fongrave fit le tableau effrayant des misères, des vexations, des cruautés subies par les paysans voisins du comte. Il le peignit tel qu’il était, orgueilleux, dur et méchant, foulant sans pitié les pauvres gens, les écrasant sous une tyrannie capricieuse et arbitraire, faisant le mal uniquement pour le plaisir de le faire et le faisant impunément grâce à la coupable faiblesse des autorités:

—Voilà, s’écria-t-il, où nous en sommes quarante ans après la proclamation des droits de l’homme! Et maintenant, messieurs, ne pourrait-on s’étonner que les voisins du comte de Nansac aient poussé la patience jusqu’à la longanimité? qu’ils n’aient pas su dire plus tôt: «Non!»

Puis, passant à moi en particulier, il fit l’histoire de ma vie misérable dès ma première enfance, et raconta tous mes malheurs causés par la méchanceté barbare du comte. Lorsqu’il montra mon père miné par la fièvre, expirant sur le lit de camp du bagne; qu’il fit voir ma mère, la vaillante femme, mourant affolée par les angoisses du désespoir, je mis un instant ma tête dans mes mains et j’essuyai mes yeux humides.

Et à mesure qu’il continuait, montrant la haine semée dans mon coeur par la malfaisance du comte, grandissant, se fortifiant avec l’âge, et la résolution de venger mes malheureux parents devenue pour moi une sorte de vertu en l’absence de toute justice humaine, on voyait sur la figure des jurés transparaître la pitié. Puis, lorsqu’il en vint à ces quatre jours que j’avais passés dans le cul-de-basse-fosse de l’Herm, torturé par la faim et la désespérance, destiné à être dévoré à moitié vivant par les rats, il y eut dans le public un frémissement suivi d’un murmure sourd.

—Comment cet acte d’odieuse tyrannie qui nous reporte aux plus tristes temps de la féodalité, comment cet abominable crime est-il resté impuni? s’écria-t-il. Comment ce coupable, qui perpétue dans ce siècle les plus criminelles violences des plus méchants hobereaux du temps passé, n’a-t-il pas été atteint et puni?

«Ah! il ne faut pas s’étonner, messieurs, que lorsque la justice et l’humanité sont ainsi outragées et violées impunément, la vindicte populaire s’élève et juge sommairement les coupables! Heureux lorsque, comme dans cette affaire, elle se borne à des représailles matérielles!

«Si l’on consulte l’histoire, on voit que, jusqu’à la Révolution qui en fut comme la synthèse, tous les soulèvements populaires ont été causés par la tyrannie cruelle des puissants: Bagaudes, Pastoureaux, Jacques, Gauthiers, Croquants…

—Arrivez au déluge, maître Fongrave! dit le président qui, depuis le commencement de cette plaidoirie, s’agitait fiévreusement sur son fauteuil.

—J’y suis, monsieur le président! Ce déluge, c’est le flot populaire qui, dans ces trois jours de tempête, a submergé le trône de Charles X, en ce moment sur le chemin de l’exil!…

A cette réplique envoyée d’une voix forte, les applaudissements éclatèrent dans le public, malgré les menaces du président. Après que le silence fut rétabli, M. Fongrave continua:

—Messieurs, je termine. De même que tous ces révoltés, dont j’aurais pu grossir l’énumération; de même que tous les innommés de l’Histoire qui ont, eux aussi, essayé en vain, pendant des siècles, de soulever le fardeau qui les écrasait, ou, pour mieux dire, la pierre du tombeau qui les recouvrait; de même, dis-je, que tous ces malheureux ont été absous par la postérité, ceux-ci doivent être acquittés par vous. Ce qu’ils ont fait, leurs ancêtres l’ont fait. Poussés à bout par des brutalités insolentes, par des cruautés gratuites, par la violation humiliante de leur dignité d’hommes, ils se sont révoltés. Puisque la loi n’existait pas pour eux, puisque ceux qui devaient les protéger contre ces vexations arbitraires et ces violences sans nom les ont abandonnés, puisqu’on les a relégués pour ainsi dire hors du droit et de la justice, je le dis bien haut: ils sont excusables; je dirais presque: innocents! Eux pauvres, chétifs et opprimés, ils ont voulu se remettre en leur droit naturel et, par manière de dire, de bêtes redevenir hommes: qui oserait les condamner? Certes, ce n’est pas dans le pays de La Boétie qu’il se trouvera douze citoyens pour souffleter ainsi l’humanité! Messieurs les jurés, je remets avec confiance le sort de tous ces accusés entre vos mains, certain qu’en ce moment où le peuple de la capitale a chassé ceux qui voulaient confisquer toutes nos libertés, vous les rendrez à leurs familles. Ferral et ses compagnons ont fait en petit ce que les Parisiens ont fait en grand: à défaut de la loi, ils ont appelé la force au service de la justice. Acquittez-les, messieurs! la Révolution, triomphante à Paris, ne peut être condamnée ici! Acquittez-les, et vous comblerez les voeux de vos concitoyens qui vous béniront pour avoir jugé, non en froids légistes, mais en hommes de coeur que rien de ce qui touche à l’humanité ne laisse indifférents!

Et M. Fongrave se rassit au bruit des applaudissements.

Le procureur du roi fut tellement déferré par l’effet de cette plaidoirie, visible sur la physionomie des jurés, qu’il jugea inutile de répliquer. Quant au président, il essaya bien, en faisant son résumé, d’effacer cette impression en faisant ressortir, en grossissant les raisons du procureur et en amoindrissant celles de notre avocat, mais rien n’y fit: après une demi-heure de délibération, le jury revint avec un verdict d’acquittement pour tous les accusés.

A la sortie, toute une foule nous attendait curieusement pour nous voir de plus près, tant les gens des villes sont badaurels. Je crois bien avoir dit ça déjà, mais c’est que l’occasion de le dire se présente souvent. En voyant ces curieux qui se bousculaient disant: «Les voilà! les voilà!» je pensais en moi-même: «Il y en aurait encore bien davantage s’il s’agissait de nous couper le cou!» Mais je n’en dis rien pour ne pas gâter la joie des autres qui avaient eu peur de ne pas revoir leur monde.

Nous allâmes tous gîter dans cette petite auberge de la rue de la Miséricorde où nous avions logé, ma mère et moi, lors du procès de mon père. Il n’y avait pas assez de lits pour tous; mais, en ce temps-là, il était ordinaire en voyage, surtout pour les pauvres gens, de coucher deux ou trois ensemble, ce que nous fîmes. Le lendemain matin, nous allâmes tous en troupe remercier M. Fongrave et lui demander ce que nous lui devions.

—Ah! fit-il, sachant que nous étions bien pauvres, ce n’est rien, mes amis. Je suis assez payé de ma peine par le plaisir de vous avoir aidés à vous tirer d’une méchante affaire: allez-vous-en tranquilles chez vous autres.

Et après qu’il nous eut à tous donné la main, nous le quittâmes après lui avoir renouvelé nos remerciements et l’avoir assuré de notre reconnaissance. Ça n’est pas pour dire, mais il n’avait pas obligé des ingrats, car, tant qu’il a vécu, tous lui ont marqué que nous n’avions pas oublié sa bonté. C’était les uns une paire de poulets ou de chapons, ou une panière de beaux fruits, ou un pot de miel, ou des pigeons; d’autres lui portaient un chevreau, un agneau ou un piot, autrement dit un dindon. Moi, je lui avais fait une rente annuelle d’un lièvre que je lui envoyais par Gibert, l’épicier de Thenon, qui allait tous les ans à la foire des Rois faire ses emplettes; sans compter aussi quelques bécasses quand j’en trouvais l’occasion.

Ayant pris congé de M. Fongrave et dévalé la place du Greffe, nous traversâmes le Pont-Vieux, les Barris, et nous voilà sur la grande route de Lyon, partis pour la Forêt Barade, où nous arrivâmes à soleil entré, tous bien contents de la revoir.