Jane
Jane
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Édition de référence :
Paris, Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs,
1866. Nouvelle édition.
4
Avant-propos
Lorsqu’on voyage dans un pays et que l’on veut faire connaître ce pays, il faut que tout ce qu’on écrit sur lui, soit écrit au point de vue de sa nationalité.
Je me suis donc attaché, pendant mon séjour en Russie, à recueillir des légendes, contemporaines autant que possible, attendu que c’était la Russie au XIXe siècle que j’avais l’intention de peindre.
En voici une empruntée à l’année 1812. Elle est puisée aux souvenirs d’un homme de beaucoup de talent, Bestuchef-Marlinsky, condamné à mort en 1826, puis envoyé aux mines, par grâce spéciale de l’empereur Nicolas.
Les personnes qui liront mon Voyage au Caucase y trouveront, sur cet auteur éminent, les détails les plus curieux et les plus pittoresques.
ALEX. DUMAS.
5
I
La tempête
Au moment où les troupes de Napoléon s’approchaient de Moscou, la flotte russe, réunie à celle de la Grande-Bretagne, bloquait, sous le commandement de l’amiral anglais, la flotte française enfermée à Flessingue.
Pendant la plus mauvaise saison de l’année, sur une mer ouverte à tous les vents, jetant leurs ancres dans d’incommensurables profondeurs, les flottes combinées avaient à soutenir le double combat des tempêtes et de l’ennemi. Elles avaient derrière elles l’Océan aux vagues grondantes, devant elles les batteries qui crachaient la flamme et le fer.
Au mois d’octobre, les tempêtes sont terribles et successives. Qui les essuya en mer, sous la toile, comme on dit en termes de marine, peut
6
seul se faire une idée de ce qu’est un pareil temps pour une flotte obligée de jeter l’ancre. Le vaisseau reste alors immobile, mais tremblant de tous ses membres, comme un géant enchaîné, et, quelle que soit la fureur des flots, il ne peut fuir devant eux.
L’ouragan qui s’éleva dans la nuit du 16 au 17 octobre 1812 détruisit plusieurs bâtiments tant sur les plages de Hollande que sur celles d’Angleterre. Pendant toute cette nuit, au milieu des ténèbres et de la tempête, on entendait de temps en temps ce formidable coup de canon qui crie à la création : « Nous sommes perdus ! » dernier râle de la vie qui a son écho dans la tombe.
Aux premiers rayons du jour, sombre et presque aussi menaçant que la nuit qui venait de s’écouler si lentement, on vit l’effroyable position de la flotte. La ligne était rompue ; les câbles et les mâts étaient brisés ; quelques bâtiments, arrachés à leurs ancres, allaient à la dérive. Les vagues les soulevaient comme des montagnes prêtes à les engloutir. Aux yeux même
7
des marins, la position était désastreuse.
Le vaisseau russe le Vladimir était brisé en plusieurs endroits et faisait eau. Il était le dernier de la ligne à gauche et touchait presque aux rochers qui se prolongent près d’une demi-lieue dans la mer, dans une direction parallèle à la côte. Les matelots, travaillant, avec l’ardeur d’hommes qui sentent que leur vie dépend de la vigueur de leurs bras, les uns aux pompes, les autres à la manœuvre du bâtiment, prouvaient à des yeux exercés que toute cette fatigue resterait inutile ; et la perte de ceux qui montaient le bâtiment était inévitable, lorsque, par un bonheur inespéré, avec le jour le vent baissa et la mer se calma. Un éclair d’espérance passa dans le cœur des marins : cette espérance se changea bientôt en certitude de salut. On distribua un verre d’eau-de-vie aux matelots, et un peu d’ordre commença de renaître à bord. On put permettre à la moitié des hommes de se reposer : il était quatre heures de l’après-midi.
Le lieutenant, qui était autorisé à partager le repos de ces hommes, monta alors sur le pont, et,
8
s’adressant au capitaine, qui s’y promenait de long en large :
– Commandant, dit-il en levant sa casquette, j’ai remis tout en bon ordre : le vent souffle nord-nord-ouest ; nous sommes à l’ancre sur soixante-huit brasses de fond avec soixante et onze brasses de câble.
– Et la cale, la cale, Nicolas Alexiovitch ? demanda le commandant.
– Tout va bien de ce côté ; nous sommes maîtres de l’eau. Avez-vous quelques ordres à me donner ?
– Aucun, puisque vous avez pourvu à tout, Nicolas ; seulement, recevez l’expression de ma reconnaissance, et faites tous mes compliments à l’équipage pour son travail de cette nuit. Sans ce travail plus qu’humain, nous serions, à l’heure qu’il est, accrochés comme une guenille à quelque rocher où nous pêcherions des étoiles de mer.
Le lieutenant était un vieux marin hâlé par le soleil de tous les climats, portant la casquette sur
9
l’oreille, et ayant laissé, par distraction sans doute, prendre à son épaule droite une prééminence marquée sur la gauche. Un manteau encore tout trempé de pluie tombait de ses épaules, sans qu’il songeât à s’en débarrasser ; il tenait à la main son porte-voix.
Il sourit aux paroles du commandant.
– Bon, dit-il, cela ne vaut pas la peine d’en parler. C’est lorsque nous étions sur le Vladimir dans l’Adriatique que nous en avons vu, et d’autres que celles-là ! Par bonheur encore, continua Alexiovitch, qu’il n’y a pas de typhon dans la Manche, quoique ce soit une chose curieuse que de les voir se former et disparaître.
– Oui, ma foi, cela doit être fort curieux, Nicolas-Alexiovitch, répondit Élim Melosor, beau jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, portant l’aiguillette d’or à son épaule. – Et, en effet, il était aide de camp de l’amiral russe ; mais, pendant la guerre, il avait pris du service sur un vaisseau. – Je suis sûr que nos typhons de la Baltique sont plus dangereux pour les verres de punch que pour les vaisseaux.
10
– Certainement, mon cher, dit le vieux marin : l’eau a été faite pour les poissons et les écrevisses, le lait pour les enfants et les poitrinaires, le vin pour les jeunes gens et les jolies femmes, le madère pour les hommes et les soldats. Mais le rhum et l’eau-de-vie, c’est la boisson naturelle des héros.
– En ce cas, répondit le jeune aide de camp avec un sourire, l’immortalité n’est pas faite pour moi. Il m’est impossible de regarder en face une bouteille de rhum : j’ai en horreur cette abominable boisson.
– Eh bien, moi, mon cher Élim, c’est tout le contraire ; mon cœur bat, à sa vue, un branle-bas de tous les diables. Oh ! quand tu seras depuis trente ans sur le parquet du vieux Neptune ; quand tu auras vu autant de grains que j’ai vu de centaines de tempêtes, tu reconnaîtras qu’un bon verre de grog vaut mieux que tous les manteaux du monde, fussent-ils de renard bleu ou de zibeline ; au second verre, tu sentiras un génie entrer dans ta tête ; au troisième, un oiseau chanter dans ton cœur : alors tu te pencheras par-
11
dessus la muraille et tu regarderas passer les vagues aussi tranquillement que si c’étaient des troupeaux de moutons. Les mâts crieront et craqueront au-dessus de ta tête, et tu te soucieras de leurs craquements et de leurs cris comme de cela.
Et le vieux marin fit claquer ses doigts.
– Et, malgré tout cela, la nuit passée, Nicolas-Alexiovitch, s’il n’eût pas fait si sombre, peut-être eussions-nous pu, à certains moments, voir passer la pâleur sur tes joues.
– Que le diable ait mon âme s’il y a un mot de vrai dans ce que tu dis là, Élim Melosor ! La tempête, c’est ma vie, à moi. Que Dieu nous donne souvent de pareilles nuits ; le service ne sera pas négligé comme dans les temps de calme. Lorsque le vent souffle, alors les pieds et les mains sont occupés, et je suis fier, car il me semble que je prends le commandement de toute la nature.
– Merci pour votre tempête, lieutenant ! dit le jeune officier ; j’ai été mouillé jusqu’aux os, je me suis couché sans souper, ayant une faim de
12
chien de mer, et, pour compléter ma chance, j’ai roulé deux fois à bas de mon lit !
– Tiens, tu es un vrai bambin, mon cher Élim, dit le vieux marin. Ah çà ! mais tu voudrais donc que ton bâtiment voguât dans l’eau de rose ; que le vent n’eût été créé que pour chatouiller tes voiles, et que les lieutenants dansassent seulement avec les dames ?
– Plaisantez tant que vous voudrez, Alexiovitch : je vous déclare que je ne refuserais pas, dans ce moment surtout, de me réchauffer près d’une jolie lady à Plymouth, ou de dormir voluptueusement, après un bon dîner, à l’Opéra de Paris. Cela me paraîtrait plus agréable que d’entendre siffler le vent et d’être près de boire, à chaque instant, mon dernier coup à la même tasse que les requins et les baleines.
– Pour moi, je tiens qu’il y a toujours plus de danger sur terre que sur mer ; sur terre, tu risques éternellement de perdre ta bourse ou ton cœur. Par exemple, lorsque tu me conduisis dans la maison de Stephen, tu te le rappelles, n’est-ce pas ? je ne savais comment me gouverner au
13
milieu des canapés et des fauteuils qui encombraient le salon ; j’eusse mieux aimé gouverner par une nuit sans étoiles au milieu de la passe de Devil’s-Gripp. Ah ! cette maudite miss Fanny : elle me regardait si fièrement, que j’étais tout prêt à lever l’ancre et à filer quinze lieues à l’heure pour m’éloigner d’elle. Mais tu ne m’écoutes pas, monsieur le distrait !
En effet, depuis que son vieux camarade avait touché l’article femmes, Élim, à demi couché sur un canon, avait tourné et arrêté ses yeux sur la côte de Hollande. Cette rive lointaine lui paraissait un paradis.
Là, il y avait de braves gens, des hommes d’esprit, de belles jeunes filles ; là étaient des cœurs prêts à aimer et dignes d’être aimés.
Dangereuse pensée pour un homme de vingt-cinq ans, surtout lorsqu’il est enfermé dans ce monastère flottant qu’on appelle un vaisseau ! Aussi, Élim, malade de cette sublime maladie qu’on appelle la jeunesse, était-il devenu doublement pensif, à la vue de la terre et aux paroles de son compagnon. Il regardait la
14
Hollande avec une tendresse, qu’on eût dit qu’il y avait là quelque trésor enfoui. L’impossibilité de quitter son bâtiment lui donnait, au reste, un désir plus vif d’aller à terre, et il soupira si profondément, qu’en historien véridique, nous croyons devoir ici consigner ce soupir et y arrêter l’attention du lecteur.
Le jour commençait à baisser ; le vent augmentait au fur et à mesure que baissait le jour, et il se changeait peu à peu en tourmente ; mais, comme tout était prévu, on attendit la nuit avec une certaine tranquillité.
En ce moment, on vit paraître à l’horizon un navire qui arrivait sur la flotte toutes voiles dehors ; poussé par la tempête renaissante, il semblait vouloir marcher plus vite qu’elle ; on reconnut bientôt que c’était un navire de guerre anglais. Son drapeau rouge flamboyait comme un éclair au milieu des nuages. Tous les yeux se tournèrent de son côté.
– Ah ! voyons un peu comme notre gentleman va jeter l’ancre par ce joli temps, dit Élim.
– Ah çà ! mais il est fou, dit un jeune
15
lieutenant ; il force de voiles en entrant dans la ligne ! Regarde donc : ses mâts plient comme des roseaux. Ne te semble-t-il pas les entendre craquer d’ici ? Ou son capitaine en a d’autres dans sa poche, ou il a des démons au lieu de matelots.
On vit monter le drapeau de signal au vaisseau amiral ; mais, comme s’il n’y faisait aucune attention, ou comme s’il était entraîné par une force irrésistible, le navire ne parut pas s’en préoccuper.
– Eh bien, il ne répond pas ? s’écrièrent plusieurs voix avec étonnement.
– Mais il va tout droit sur le rocher, dit Élim.
Trois drapeaux s’élevèrent à la fois sur le vaisseau amiral.
– Numéro 143 ! cria un matelot.
Le lieutenant ouvrit le livre des signaux.
– « Le vaisseau qui arrive du large, dit-il, doit se former en ligne et jeter l’ancre à gauche. »
– A-t-il répondu ? demanda le lieutenant.
16
– Il n’a seulement pas l’air de se douter qu’on lui parle, dit le matelot.
L’incertitude, la crainte et l’étonnement se peignirent sur tous les visages.
Le même signal se répéta, accompagné d’un coup de canon en manière de réprimande.
Le bâtiment n’y fit aucune attention et continua de marcher droit sur l’écueil.
En vain l’amiral redoublait ses signaux : il ne paraissait pas les voir, ne s’arrêtait pas, ne diminuait pas même sa marche.
Tout le monde regardait avec terreur le navire insensé : il était évident qu’il allait droit à sa perte.
– Il ne comprend pas nos signaux ! s’écria le lieutenant. Il ne vient pas de l’Angleterre, il vient de l’Océan. En tout cas, il devrait voir le rocher, qui est indiqué sur toutes les cartes.
– Il n’a qu’une seconde pour virer de bord, dit Élim, ou il est perdu.
Le moment était suprême.
17
Le jeune homme sauta sur le bastingage, se tenant par une main seulement, et, de l’autre, faisant signe avec sa casquette en criant :
– La barre à bâbord ! la barre à bâbord donc ! comme si, malgré la distance, le bâtiment pouvait l’entendre.
Le bâtiment était déjà assez proche pour que l’on vît ses hommes, qui s’agitaient sur le pont. On essayait d’amener la misaine ; mais, au moment où l’équipage était occupé à cette manœuvre, on entendit un craquement terrible. C’était le mât qui se brisait.
– Il n’a pas de gouvernail, s’écria le lieutenant, il est perdu !
Et, tout vieux marin qu’il était, il détourna les yeux.
Il avait raison : le bâtiment, condamné à mort, semblait avoir hâte d’arriver à sa perte. Poussé par le vent, entraîné par les courants, quoiqu’on eût successivement amené toutes les voiles, il ne marchait plus, il volait.
On voyait le désespoir de l’équipage ; il n’y
18
avait plus de commandement, plus d’ordre, plus de discipline. Les matelots couraient çà et là, tendant les mains vers les autres bâtiments, et demandant instinctivement un secours qu’il était impossible de leur porter.
Leur dernière heure sonna.
Avec la rapidité de l’éclair, avec la force et le bruit de la foudre, le bâtiment alla heurter le roc.
À l’instant même, on le vit, au milieu de l’écume, se briser en morceaux. Les voiles se dispersèrent ; une d’elles s’envola comme un aigle dans les nuages. Une vague énorme souleva tous ces débris et les jeta une fois encore sur le rocher.
– Tout est fini ! s’écria Élim en se rejetant sur le pont.
Et, en effet, à la place où, un instant auparavant, s’élevait encore le vaisseau, les vagues seules bondissaient, se heurtant les unes contre les autres et s’écroulant en écume.
– Un signal, cria le matelot, numéro 107.
– « Porter secours aux naufragés ! »
19
– Un noble ordre ! dit le lieutenant Nicolas-Alexiovitch, mais malheureusement plus facile à donner qu’à exécuter.
En ce moment, trois hommes – tout ce qui restait de l’équipage – apparurent au milieu des vagues écumantes.
Ils étaient tous trois cramponnés à la même planche.
Élim saisit le bras du vieux marin.
– Les voyez-vous ? s’écria-t-il, les voyez-vous ?
– Pardieu ! si je les vois, dit celui-ci ; mais que veux-tu que j’y fasse ?
– Vous croyez donc qu’il est impossible de les secourir ? demanda Élim.
– Je le crois, répondit Nicolas-Alexiovitch.
– Et moi, je crois qu’il serait honteux à un Russe de regarder comme impossible les ordres donnés par un Anglais. – Capitaine, continua-t-il en s’avançant vers l’officier commandant le Vladimir, permettez-moi de mettre une chaloupe à la mer.
20
– Je ne puis vous empêcher de remplir un devoir, Élim, dit tristement le capitaine ; mais vous vous perdrez, et vous ne sauverez pas ces malheureux.
– Capitaine, je n’ai ni mère ni femme pour s’attrister de ma mort, et mon père est un soldat qui sera heureux d’apprendre que son fils est mort en faisant son devoir.
– Vous n’aurez jamais le temps de descendre le grand canot, et les barques ne tiendront pas la mer.
– J’irai, fût-ce dans une cuvette. Je trouve qu’il est plus facile de mourir soi-même que de voir mourir les autres.
– Holà hé ! la Mouette à la mer ! cria-t-il, et cinq hommes de bonne volonté !
Il s’en présenta trente. Élim en choisit cinq, sauta dans la chaloupe à laquelle sa course rapide et sa fine allure avaient fait donner le nom d’un oiseau. L’un des cinq matelots se plaça au gouvernail, les autres saisirent les rames, Élim se plaça à l’avant.
21
– Bon voyage ! crièrent les camarades.
Les amarres qui retenaient la chaloupe furent larguées, et la frêle embarcation, disparaissant au milieu de l’écume, sembla s’être engloutie dans les vagues.
22
II
Le naufrage
Le bateau reparut à vingt pas du navire dont il venait de se détacher, comme une feuille se détache de l’arbre, emportée par le vent.
Il y avait trois pouces d’eau dans la barque. Deux hommes continuèrent de nager ; Élim et les deux autres vidèrent l’eau avec leurs chapeaux.
Puis les quatre rameurs se remirent ardemment à l’ouvrage.
Pendant ce temps, Élim ajustait le mât et hissait la petite voile.
Lorsqu’il eut achevé cette besogne et qu’il eut regardé autour de lui, la flotte était déjà bien loin.
Il se retourna du côté des naufragés.
La planche à laquelle s’étaient cramponnés les trois malheureux s’enfonçait à chaque instant
23
dans l’eau. À peine avaient-ils le temps de respirer en revenant à la surface de la mer ; ils disparaissaient presque aussitôt.
– Lieutenant, dit le matelot du gouvernail, il me semble qu’ils ne sont que deux.
Élim fit le signe de la croix, selon l’habitude des Russes lorsqu’ils assistent au départ d’une âme vers le ciel.
– N’importe, dit-il ; raison de plus. Courage, mes amis, courage !
La barque rasait la mer de temps en temps et se couchait sur les vagues de telle façon que la pointe de la voile trempait dans l’eau.
Les rameurs continuaient de nager ; mais, le plus souvent, les avirons ne battaient que l’air.
– Lieutenant, dit l’homme du gouvernail d’une voix sourde et en essuyant son front avec sa manche, il n’y en a plus qu’un...
– Tâchons au moins de sauver celui qui reste, dit le lieutenant en faisant un second signe de croix.
Puis, se dressant à l’avant et agitant son
24
mouchoir :
– Courage ! cria-t-il en anglais au dernier matelot ; courage ! tiens ferme ! nous arrivons.
Mais il n’acheva pas même de prononcer ce dernier mot. La planche, qui s’était enfoncée tandis qu’il jetait cet encouragement au dernier naufragé, venait de reparaître seule et nue.
– Ah ! s’écria le lieutenant désespéré et enfonçant ses mains dans ses cheveux, le malheureux n’a pas eu la force de nous attendre ! Deux coups de rame encore, et nous y étions.
Au même moment, le cadavre reparut au haut d’une vague et sembla se dresser à moitié hors de l’eau.
Le lieutenant étendit la main comme pour le saisir ; mais il était hors de sa portée : il s’écroula avec la vague et disparut pour toujours.
– As-tu vu, Yorsko, comme il avait les yeux ouverts ? dit tout bas un des rameurs à son camarade.
– Oui, répondit celui-ci, et les poings fermés.
– Le lieutenant a oublié de faire le signe de
25
croix pour celui-ci, dit un troisième.
– Il est capable de venir le tirer par les pieds pour lui rappeler son oubli, dit en riant Yorsko.
– Plaisante avec les vivants tant que tu voudras, Yorsko, dit sévèrement le marin qui était au gouvernail, et qui, étant plus vieux que les autres, avait une certaine autorité sur eux, mais pas avec les morts ; ça porte malheur.
– Allons, enfants, dit le lieutenant d’une voix qui non seulement couvrait les chuchoteries des matelots, mais qui encore se fit entendre malgré le sifflement du vent et les clameurs des vagues, nous n’avons pu sauver la vie des autres, songeons à la nôtre.
Un coup d’œil suffit au jeune lieutenant pour lui faire comprendre qu’ayant le vent debout et la mer haute, il lui était impossible de retourner à la flotte. Sa seule chance était de courir devant le vent et de gagner la terre, d’y passer la nuit, et, si le lendemain le vent changeait, de mettre le cap sur le Vladimir.
En tentant d’aborder à gauche de la ville, il
26
avait le vent grand large, ce qui donnait à la petite embarcation la rapidité d’une flèche ; seulement, la terre vers laquelle la tempête le poussait était une terre ennemie où, s’il était reconnu, l’attendait la mort, ou, tout au moins, la captivité.
Élim avait pris au gouvernail la place du vieux marin ; trois hommes vidaient l’eau que ne cessait d’embarquer le canot ; les deux autres se tenaient prêts à tout événement. La barque marchait tellement inclinée, que deux des hommes, un couteau à la main, n’attendaient que l’ordre du lieutenant pour couper le cordage qui maintenait la voile.
Cependant, en voyant la tranquillité d’Élim, les marins, s’ils n’eussent pas été assez expérimentés pour juger eux-mêmes de la situation, eussent pu se croire hors de tout danger.
La nuit tomba tout à fait ; mais, aux derniers rayons du jour, on avait pu voir, à une large raie d’écume qui s’étendait en avant de la plage, que la côte était défendue par une ligne de brisants.
Le vent poussait la petite embarcation droit sur cette ligne blanche qui apparaissait encore dans
27
l’obscurité, et il aurait fallu que le canot qui rasait la mer eût les ailes de l’oiseau dont il portait le nom, pour franchir la terrible barrière contre laquelle on commençait à entendre les vagues se briser en rugissant.
– Tout à bas ! cria Élim en s’adressant aux deux matelots qui se tenaient prêts à la manœuvre.
Un des matelots lâcha l’écoute et laissa filer le cordage ; mais le vent était si violent, qu’il le lui arracha des mains ; et la voile, en liberté, se mit à fouetter l’air avec une telle violence, que la Mouette trembla dans toute sa membrure et que tout son avant, entraîné par le poids de la voile, plongea dans la mer.
Mais, comme un coursier plein d’ardeur égaré dans un gué trop profond, elle se redressa au-dessus de l’eau.
Seulement, encore un mouvement pareil et la barque était submergée.
Élim ne perdit pas de temps à ordonner la manœuvre ; il plongea la main au fond de
28
l’embarcation, saisit une hache, et, au moment où le petit mât pliait comme un roseau, il le frappa de toute la force de son bras.
On entendit un craquement prolongé et le mât s’abattit sur l’avant.
– Tout à la mer ! cria Élim en reprenant sa place au gouvernail.
Les matelots, comprenant la nécessité de débarrasser l’embarcation de cette surcharge inutile, se jetèrent sur le mât aux trois quarts rompus, et, au bout de cinq minutes, le mât et la voile étaient à la mer.
Pendant ces cinq minutes, on s’était rapproché des brisants de telle façon qu’il n’y avait plus moyen de manœuvrer ni à droite ni à gauche ; par bonheur, le banc sur lequel la vague poussait nos aventureux marins était à fleur d’eau.
Élim eut l’espoir de le franchir.
– Tout à l’arrière ! cria-t-il quand il vit que le canot allait heurter le roc.
Les matelots exécutèrent l’ordre ; la moitié de l’embarcation sortit de l’eau comme un cachalot
29
qui respire, et, au lieu que ce fût l’avant, ce fut l’arrière qui porta.
Le canot fut brisé en éclats ; mais les marins et leur jeune commandant, lancés en avant, se trouvèrent dans une eau relativement calme, la violence de la mer s’épuisant sur les rochers.
– Du courage, mes amis, et droit à la côte ! cria le jeune lieutenant. S’il y en a un de vous qui ne sache pas nager, ou qui se sente fatigué, qu’il s’appuie sur mon épaule.
Mais sa voix se perdit au milieu de la tempête. Les vagues, comme si elles eussent été furieuses de voir leur proie leur échapper, bondirent par-dessus les brisants et poursuivirent les nageurs.
Mais déjà ceux-ci étaient hors de l’atteinte des flots ; ils sentaient la terre sous leurs pieds.
Élim s’arrêta pour s’assurer qu’aucun de ses hommes n’était resté en arrière. Ses cinq matelots étaient autour de lui.
– Ma foi, dit le vieux marin, j’ai bien cru un instant que le signe de la croix oublié nous porterait malheur ; aussi, lieutenant, si j’ai un
30
conseil à vous donner, c’est d’en faire deux au lieu d’un.
– Il y a eu un moment, dit Yorsko, où il m’a semblé que le maudit noyé me tirait par les jambes : aussi je lui ai allongé un coup de pied.
– Veux-tu savoir où il est, ton coup de pied ? répondit un des marins à Yorsko, en lui montrant son œil couleur de la nuit. – Le voilà.
– C’est donc toi qui m’avais pris par la jambe, malavisé ? lui demanda Yorsko.
– Écoute donc, quand on est au fond de la mer et qu’on vient de faire une cabriole comme celle que nous avons exécutée, on se rattrape où l’on peut.
Tout en plaisantant sur le péril qu’ils venaient de courir avec cet insouciant oubli du danger, qui est une des vertus des matelots de tous les pays, nos six naufragés, toujours conduits par le lieutenant, avaient atteint la digue.
La mer rugissait au-dessous d’eux ; mais l’écume seule pouvait désormais les atteindre.
– Nous voilà sortis de l’eau, c’est très bien, dit
31
un des matelots ; mais nous allons geler ici.
– Attends que le soleil des Cosaques paraisse, dit Yorsko, et tu te sécheras à ses rayons1.
– Brrrou ! fit un autre, je fumerais bien une pipe.
– Quel malheur que tu n’aies pas eu plus tôt cette idée ! dit le matelot à l’œil poché ; tu aurais pu l’allumer aux trente-six chandelles que j’ai vues quand Yorsko m’a fait cadeau de son coup de pied sur ma lanterne.
Mais, tout en plaisantant, les pauvres diables grelottaient. Élim lui-même, malgré tout son courage et sa vaillante jeunesse, se sentait peu à peu envahi par le froid.
– Allons, allons, enfants, dit-il à deux matelots qui s’étaient couchés au milieu de la boue et paraissaient disposés à se laisser aller à l’engourdissement, levez-vous, et vivement ! Songez que ceux qui s’endormiront ici ce soir se
1 Comme c’est surtout la nuit que les Cosaques vont en expédition, les Russes septentrionaux appellent la lune le soleil des Cosaques.
32
réveilleront demain dans l’autre monde.
– Nous voilà, lieutenant ; après ? dirent les matelots en se secouant.
– Eh bien, après, mes amis, nous allons chercher un gîte où passer la nuit. Peut-être tomberons-nous chez de braves gens qui ne nous trahiront pas, et demain matin, nous prendrons un bateau de pêcheur, et en mer !
Le vaillant jeune homme essaya de donner à ses marins un espoir qu’il n’avait pas lui-même.
– Seulement, ajouta-t-il, ne nous dispersons pas ; suivez-moi, et parlez tout bas : songez que vous parlez russe et que nous sommes en Hollande.
– Oh ! moi, je puis parler, dit Yorsko : je connais la langue du pays.
– Tu sais le hollandais, toi ? lui demanda Élim ; où diable l’as-tu appris ?
– Est-ce que je n’ai pas été marin d’eau douce avant d’être marin d’eau salée ?
– Eh bien ?
33
– Eh bien, à Kasan, j’ai appris le tatar.
– Et tu parleras tatar à ces Hollandais ?
– Bon ! Est-ce que tous les païens ne parlent pas la même langue, lieutenant ?
Quoique la situation ne fût pas gaie, le jeune lieutenant du Vladimir ne put s’empêcher de rire de la conviction avec laquelle Yorsko émettait cette opinion quelque peu erronée sur la langue universelle, parlée par tous ceux qui ne professent pas la religion grecque, dans le sein de laquelle lui, Yorsko, avait eu le bonheur de naître.
Pendant dix minutes, à peu près, les matelots, guidés par Élim, marchèrent dans un étroit sentier, à dix pas duquel, tant l’obscurité était profonde, il leur était impossible de rien voir. De temps en temps, le jeune homme s’arrêtait ; mais il ne pouvait entendre autre chose que le bruit du vent et le mugissement des flots.
Enfin, après avoir fait deux verstes, à peu près, nos voyageurs commencèrent à entendre un bruissement qui, au fur et à mesure qu’ils avançaient, prenait le dessus même sur le
34
rugissement de la mer. Ils comprirent que c’était un torrent qui grondait ainsi, et, si sombre que fût la nuit, ils finirent par distinguer quelque chose de plus sombre encore qu’elle.
C’étaient les murailles d’un moulin.
– Halte ! dit Élim.
– Et pourquoi donc halte, mon lieutenant ?
– Parce que les Français peuvent être là.
– Mais, le diable y fût-il, sauf meilleur avis, je crois qu’il faudrait y entrer tout de même.
– C’est qu’il pourra bien y faire chaud, là-dedans, si les Français y sont, dit le matelot à l’œil poché.
– Chaud ? dit Yorsko. C’est justement ce que je cherche. J’avoue que je meurs de froid.
– Et moi, j’enrage de faim, dit un autre ; je suis capable de manger la roue du moulin.
– Votre avis, mes enfants ? dit Élim ; car vous comprenez bien qu’entre nous, dans la situation où nous sommes, il n’y a plus ni supérieur ni inférieur. Il n’y a plus que des frères.
35
Les matelots se consultèrent.
– Eh bien, mon lieutenant, dit Yorsko, l’avis général est que tout est préférable à mourir de faim ou de froid.
– Et si les Français sont là ?... objecta le jeune officier.
– Ah ! que voulez-vous, mon lieutenant ! Eh bien, quoi ! on s’expliquera. En tout cas, ils ne commenceront pas par nous manger, que diable ! la bouchée serait trop grosse. Le pis qui puisse nous arriver, c’est d’être faits prisonniers.
– Sans doute ; mais avoue qu’il vaudrait encore mieux bien souper, bien dormir et retourner demain au bâtiment.
Yorsko secoua la tête.
– Certainement que ce serait mieux encore, dit-il ; mais je crois que vous en demandez trop à la fois, lieutenant.
– Qui sait ! dit le jeune homme : ce moulin doit être à une certaine distance de la ville ; eh bien, de bonne volonté ou de force, il faudra que le meunier nous cache ; et, quand le jour sera
36
venu, nous verrons. Armez-vous de tout ce qui vous tombera sous la main ; moi, j’ai mon poignard ; et entrons tout doucement.
La porte n’était fermée à l’intérieur que par une traverse en bois, et, à la première impulsion donnée à la porte, la traverse mal assujettie céda.
On était dans la cour : c’était déjà quelque chose. Élim chercha la porte de la maison et finit par la trouver.
Elle céda, comme celle de la cour.
La porte donnait dans un corridor noir ; mais une lumière filtrant par-dessous une porte indiquait une chambre éclairée.
Le jeune lieutenant alla droit à la porte et l’ouvrit hardiment.
Il était au seuil d’une cuisine chaudement et ardemment éclairée.
Le feu brûlait gaiement dans une large cheminée, et, devant ce feu, une oie embrochée tournait gravement.
Cette cuisine était d’une propreté véritablement hollandaise. Les casseroles
37
reluisaient aux murailles garnies de faïence, comme autant de soleils, et, au centre de ce système lumineux, ronde comme la terre, une table était servie avec plats, assiettes et verres.
Deux chopes énormes dominaient la table et laissaient à leur orifice apparaître, comme une frange d’argent, une mousse fraîche indiquant que la bière qui les remplissait venait d’être versée à l’instant même.
C’était, on en conviendra, une joyeuse vue pour des gens trempés jusqu’aux os et mourant de faim et de froid.
Il y avait là de quoi se réchauffer et de quoi se rassasier.
Mais, au grand étonnement des six naufragés, il n’y avait absolument personne dans la cuisine ; seulement, près de la porte, était couché un chien.
Il n’aboyait ni ne bougeait.
– Ah çà ! mais c’est la terre promise où Dieu a permis que nous abordions, dit Yorsko. Les chiens, à ce qu’il paraît, ne sont pas même de service la nuit.
38
Une porte donnait dans la cuisine.
Élim ouvrit cette porte et resta stupéfait d’étonnement. Il se trouvait au seuil d’une chambre où une femme, bâillonnée et les mains liées, était couchée sur le lit.
Il se retourna vers les matelots, qui l’avaient suivi sur la pointe du pied.
– Que signifie cela ? demanda-t-il.
– Elle était probablement trop bavarde, répondit Yorsko.
– Bon ! Et voilà un homme, dit le marin à l’œil poché, en trébuchant sur un corps.
– Par ma foi, c’est le meunier, dit Yorsko en se baissant pour regarder ; un bel homme et qui se porte bien.
Le meunier poussa un gémissement, ne pouvant parler ; car il était bâillonné comme sa femme.
Pendant ce temps, Élim écoutait à une porte conduisant à une autre chambre.
– Silence ! dit-il en faisant un signe de la main
39
à ses compagnons.
On entendait un bruit de voix confus, des pleurs, des menaces, des malédictions.
Élim saisit quelques mots moitié allemands, moitié français.
Sans doute, ces mots lui parurent nécessiter sa présence, car il tenta d’ouvrir la porte ; mais, comme elle était fermée, il la secoua rudement.
La porte tint bon.
– Ouvrez ! cria-t-il en français.
Puis, en allemand :
– Machen sie auf, répéta-t-il.
– Pourquoi faire ? répondit une voix en français.
– Ouvrez et vous le saurez, cria Élim.
– Va te faire pendre ! répondit une voix, et laisse-nous faire notre affaire.
Et les cris redoublèrent.
– Vous nous permettez, mon lieutenant ? dit Yorsko, qui n’avait pas lâché ses deux pierres.
40
Élim démasqua la porte. Yorsko posa l’une de ses deux pierres à terre, souleva l’autre à deux mains au-dessus de sa tête, et, avec la force d’une catapulte, il l’envoya dans la porte, qui vola en éclats.
Un tableau inattendu s’offrit aux yeux du lieutenant et de ses hommes.
Cinq de ces maraudeurs qui n’appartiennent à aucun pays, mais qui suivent les armées comme les loups et les corbeaux, déguenillés, demi-ivres, avec des lambeaux d’uniforme, étaient occupés à dévaliser la chambre.
L’un d’eux tenait son sabre levé au-dessus de la tête d’un vieillard assis dans un fauteuil, tandis qu’un autre fouillait dans ses poches ; un troisième tenait au bout de son pistolet une jeune fille à genoux et implorant pour son père ; un quatrième finissait une bouteille de vin préparée pour le souper, tout en fourrant dans sa poche l’argenterie qu’il avait enlevée de la table ; un cinquième brisait, dans un coin de la chambre, le cadenas d’un coffre.
– À moi, mes amis ! cria Élim en se jetant sur
41
celui de ces coquins qui menaçait la jeune fille.
– Ah ! voleur, s’écria Yorsko en envoyant son second pavé dans les côtes de l’homme qui tenait son sabre levé au-dessus du vieillard.
– Misérables ! crièrent les autres en s’élançant, le bâton levé, sur chacun des acteurs de cette scène.
– Nous sommes cernés ! s’écrièrent les maraudeurs sans même tenter de résistance ; sauve qui peut !
Et, brisant une fenêtre, sans savoir sur quoi donnait cette fenêtre, ils s’élancèrent hors de la chambre.
La fenêtre donnait sur le torrent.
Les cris des deux ou trois premiers donnèrent aux autres une certaine hésitation ; mais, pressés par le poignard du lieutenant et par la baïonnette de celui qui essayait de briser le coffre, et que Yorsko avait ramassée, il leur fallut suivre le chemin indiqué par leurs compagnons.
Tout cela avait été l’affaire d’un moment.
Le vieux Hollandais, vêtu d’une robe de
42
chambre et toujours étendu dans son fauteuil, avait vu ce qui s’était passé avec un profond étonnement.
Une demi-douzaine d’hommes à moitié nus, avec de longues barbes, appartenant Dieu savait à quelle race, lui donnaient à croire, avec une grande probabilité, qu’il avait seulement changé de voleurs. L’exclamation : « Dieu tout puissant ! » puis un ah ! ah ! qui se changea en oh ! oh ! et qui finit par un eh ! eh ! prouvaient que son cerveau était momentanément ébranlé.
Mais sa fille était plus reconnaissante que lui, ou elle, du moins, manifesta sa reconnaissance d’une façon plus visible. Il ne lui avait pas été difficile de reconnaître dans les six hommes qui venaient d’entrer un chef quelconque et cinq subalternes. Le passage inattendu de la crainte à la joie l’avait tellement surprise ; cette joie était si grande, qu’elle avait failli se jeter au cou du jeune officier ; mais elle s’était contentée de le saisir par la main et de le remercier, les larmes aux yeux, pour l’assistance qu’il venait de leur donner. Élim saluait la jeune fille, la jeune fille
43
faisait des révérences à Élim en riant et en pleurant tout à la fois. Le vieillard, toujours plongé jusqu’au cou dans son fauteuil, les regardait avec des yeux étonnés, tandis que Yorsko et ses camarades, rangés comme s’ils attendaient l’inspection, les regardait avec le rire silencieux des subordonnés de tous les pays devant leur supérieur.
Enfin, en remarquant la physionomie ouverte et noble du jeune homme, le vieillard respira plus librement. Il se souleva, appuyé d’une main sur le bras de son fauteuil, et, de l’autre, ôtant son bonnet de nuit :
– À qui dois-je exprimer ma reconnaissance ? demanda-t-il en français, ayant entendu le jeune officier russe se servir plus particulièrement de cette langue.
– À un homme jeté par la tempête sur vos côtes, répondit Élim, et qui vous demande, non pas l’hospitalité, mais un refuge. Je suis officier russe.
Et, à ces mots, enlevant son manteau, il parut en uniforme.
44
– Un officier russe ! s’écria le Hollandais en retombant sur son fauteuil, comme si cette nouvelle l’avait anéanti. Myn God !
Un pareil début n’annonçait rien de bon à Élim ; il savait qu’il existait en Hollande un grand nombre de partisans du roi Louis, et il se pouvait bien que le maître de la maison fût un de ces partisans.
Élim reprit donc :
– Puis-je espérer, monsieur, trouver en vous un ami, ou, du moins, un ennemi ami ? Si vous ne voulez pas nous cacher pour quelque temps, au moins ne nous livrez pas aux Français.
– Permettez, permettez, jeune homme, reprit vivement le vieillard. – August van Naarvaersen ne fut jamais un traître, et tous les Hollandais, depuis le premier jusqu’au dernier, sont amis des Russes depuis votre Pierre le Grand, et surtout moi, attendu que le grand-père de ma femme a été, à Saardam, le maître charpentier de votre empereur. Chez moi, toi et tes compagnons, vous êtes donc hors de danger, pour quelques jours du moins. Voilà ma main, l’affaire est faite. Et
45
maintenant, mon ami, comment t’appelles-tu, saperloot ?
– Élim Melosor, répondit le jeune homme, enchanté de la tournure que prenaient les choses.
– Eh bien, mon ami Élim Melosor, continua le vieillard, débarrasse-toi de ton uniforme ; après quoi, le verre à la main, nous verrons à arranger tout cela.
Le vieillard alors se décida à se lever définitivement de son fauteuil. Yorsko avait déjà délié la femme et l’homme qu’on avait trouvés dans la première chambre, et, sur l’ordre de son maître, la cuisinière reconnaissante – la cuisinière que Yorsko avait eu le bonheur de secourir –, la cuisinière reconnaissante avait emmené souper les cinq marins.
Quant à Élim, le vieillard s’en était chargé : il l’avait conduit dans un grand cabinet, lui avait donné une robe de chambre et du linge ; en un mot, il l’avait soigné comme il eût fait de son fils.
Après dix minutes employées à son changement de toilette, le jeune officier entra
46
dans la salle à manger ; il était tout confus de se présenter en pantoufles et en robe de chambre à ramages aux yeux de la fille de son hôte.
Par bonheur, la situation l’excusait.
On servit le souper.
Élim commença de se sentir tout autre qu’il n’était une heure auparavant. Ses vingt-cinq ans, qui n’étaient pas restés au fond de l’eau avec sa casquette, une chambre chaude, un bon souper, du vin vieux, une belle jeune fille, un hôte souriant, non seulement lui rendirent sa gaieté accoutumée, mais le firent plus gai qu’il n’avait jamais été peut-être. Il but avec son hôte, rit avec la fille et mangea, en homme incertain de l’avenir, pour le jour et pour le lendemain.
Oh ! je sais bien que ce que je viens d’énoncer est en dehors des habitudes de tous les héros de roman, qui ne boivent ni ne mangent.
Que voulez-vous ! Sans doute, les auteurs du commencement de notre siècle avaient tous des gastrites ; mais nous sommes au milieu : tout a suivi la loi du progrès. Aujourd’hui, la littérature
47
est réaliste comme la nature elle-même. Il n’y a plus que les colibris qui vivent du parfum des roses et des gouttes de rosée.
Le rossignol interrompt sa chanson et descend du ciel pour ramasser un ver sur la terre.
Élim, comme tous les Russes de distinction, parlait parfaitement le français. L’allemand était, en outre, presque sa langue maternelle, car il avait été élevé par sa mère, qui était Allemande. La conversation ne souffrait donc aucune difficulté ; August van Naarvaersen et sa fille parlaient justement ces mêmes langues.
Au dessert, le jeune lieutenant, qui ne s’était jamais senti si heureux, devint d’une gaieté folle ; il raconta des histoires qui réjouirent son hôte au-delà de toute expression. Le grave Hollandais n’avait jamais tant ri de sa vie.
– Ah ! cher Élim, s’écria-t-il en se renversant dans son fauteuil et en comprimant son gros ventre dans ses deux mains. Ah ! mon Dieu ! que tu es décidément un brave garçon ! Oh ! tu peux être tranquille, nous ne te laisserons point partir comme cela ; n’est-ce pas, Jane ?
48
La jeune fille rougit. Il était facile de voir que, si elle était chargée de retenir le jeune homme par le pan de son manteau, elle n’ouvrirait pas de sitôt la main.
– En vérité, dit le jeune homme, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance.
– Bon ! tu as payé ton logement d’avance, dit le vieillard. Sais-tu de quelle perte tu m’as sauvé, saperloot ? Ce n’est pas une bagatelle. J’ai reçu des Français aujourd’hui, pour une fourniture de drap, vingt mille pièces d’or. Ces damnés maraudeurs allaient me les prendre lorsque tu es arrivé. Tu es tombé du ciel, mon cher Élim, et jamais nulle part tu n’arriveras plus à propos et pour être mieux reçu.
– Tombé du ciel ! tombé du ciel ! répéta Élim ; dites sorti de la mer, mon cher hôte ; mais, si j’ai eu la bonne chance d’effrayer ces drôles, je vais avoir la mauvaise de fuir à mon tour. Il faudra nous déguiser demain en sacs de farine, mynheer August van Naarvaersen.
– Ah çà ! est-ce que tu penserais par hasard qu’August van Naarvaersen, comme tu dis si
49
bien, c’est-à-dire le premier fabricant de drap de toute la Hollande, habite un moulin ? Saperloot ! non, mon cher. Apprends une chose. J’étais en retard, et je suis resté ici pour y passer la nuit, après avoir envoyé ma voiture à la ville faire quelques achats. Demain matin, nous partirons pour la fabrique ; nous renfermerons les matelots dans une chambre à part, où ils ne baragouineront pas trop haut, et par la fenêtre de laquelle ils ne montreront pas leur barbe, mais dans laquelle ils seront bien nourris et bien abreuvés. Quant à toi, tu seras notre parent arrivé de Francfort-sur-le-Mein ; puis, à la première occasion, on te trouvera des hommes sûrs pour te reconduire chez toi.
Élim était ravi ; la pensée de passer plusieurs jours avec la charmante Jane le rendait, il ne savait pourquoi, l’homme le plus heureux de la terre. Plusieurs jours ! À vingt-cinq ans, c’est un siècle, comme une pièce d’or est la richesse de l’enfant.
Il se leva donc, plein d’espérances inconnues, souhaita la bonne nuit au vieux Hollandais et à sa
50
fille, se coucha et s’endormit profondément.
Et, toute la nuit, l’oiseau d’or des rêves chanta dans son cœur sa plus douce chanson.
51
III
Le voyage
Élim se réveilla tard et sauta à bas de son lit. De l’eau fraîche et du savon parfumé effacèrent les dernières traces de la tempête de la veille. Sa toilette fut courte ; il tenait de la nature ce qu’elle donne à ses privilégiés et ce qui simplifie toutes les toilettes : la beauté et la jeunesse.
À sa grande joie, au lieu de sa robe à ramages, il trouva un costume complet à sa taille, apporté dès le matin de la ville. Il s’habilla donc en simple bourgeois, ce qui était plus sûr pour le moment qu’un uniforme russe, si élégant qu’il fût, et entra dans la salle à manger, où bouillait déjà le samovar.
– Oiseau tardif, saperloot ! oiseau tardif ! dit le vieux Hollandais en tendant la main au lieutenant. Long sommeil, doux rêves, n’est-ce
52
pas ?
Élim sourit.
En ce moment, Jane entra, et, levant timidement sur lui ses beaux yeux bleus :
– Bonjour, monsieur Élim, dit-elle.
Élim voulut répondre à ce souhait si simple, mais il rougit comme le ciel au matin. Sa langue s’embarrassa, et Jane lui parut si belle, qu’il ne put que la regarder avec une expression plus éloquente que toutes les paroles.
En effet, elle était charmante dans sa toilette du matin.
Un petit bonnet, ou plutôt un simple carré de dentelle posé sur sa tête et assujetti sous le menton par un ruban rose, laissait fuir de tous côtés une foule de cheveux blonds, lesquels encadraient un visage si frais, si velouté, que, près de lui, c’était le ruban qui pâlissait. Dans chacune de ses joues était creusée une de ces fossettes que les poètes du XVIIIe siècle appelaient des nids d’amour. Enfin, sur sa poitrine, soulevée par l’émotion, Élim, en sa
53
qualité de marin, crut reconnaître deux vagues qui, mécontentes de leur digue de mousseline, essayaient incessamment de la rompre. Au-dessous s’arrondissait une taille si flexible, qu’elle semblait, pour ne pas se briser, implorer le secours d’une main protectrice. Enfin, tout l’ensemble ravissant de cette fleur de seize ans était terminé par deux pieds qui semblaient avoir été faits sur le moule de la pantoufle de Cendrillon.
Élim en était encore à cet âge où l’homme ne cherche pas une liaison, mais est avide d’amour, et, obéissant aux entraînements de son cœur, n’éprouve qu’un besoin, celui de ne pas aimer inutilement. Plus tard, fatigué des caprices de l’amour, il cherche plutôt l’esprit que le sentiment, et un esprit brillant l’attire mieux qu’un cœur timide.
Élim n’avait pas encore atteint cette sublime sagesse. En donnant son cœur, il demandait en retour un autre cœur. Il aimait pour aimer et non pour raisonner l’amour. Son cœur vola au-devant de celui de la jeune fille, qui, la veille encore,
54
était une petite fille jouant à la poupée et n’ayant encore fait aucune attention à ces automates qu’on appelle des Hollandais. Seize ans est un âge terrible pour une jeune fille. Une charmante figure, un caractère gai et franc, et surtout la résolution avec laquelle elle voulait sauver les malheureux qui étaient venus demander un asile au moulin, tout cela formait une de ces situations où les sentiments, en se heurtant, font jaillir les étincelles brûlantes auxquelles s’enflamme le cœur ; de sorte que, Jane ne cachant point sa sympathie pour Élim, si ignorant en amour que fût notre jeune lieutenant, il fallait bien qu’il s’aperçût que Jane était loin d’avoir de l’aversion pour lui. Dès le lendemain du jour où ils avaient fait connaissance, ils causaient déjà tout couramment, sinon avec la bouche, du moins, ce qui souvent est plus dangereux encore, avec les yeux.
Occupé de la contemplation de la jeune fille, ou plutôt absorbé dans cette contemplation, le jeune marin répondait distraitement aux questions et aux plaisanteries de maître August, qui, au reste, quand il prenait son café, fumait sa pipe ou
55
lisait la Gazette du Commerce, s’absorbait tellement dans ces graves occupations, qu’il ne voyait ni n’entendait plus rien autour de lui.
Cependant, dans un de ces moments-là, le bruit d’une porte qui s’ouvrait en criant sur ses gonds attira l’attention de tout le monde.
Le personnage encore inconnu de nos lecteurs, et qui venait ainsi se mêler inopinément à la vie de nos héros, était grand de taille, maigre et serré dans un habit noir. Sa figure ressemblait à un cadran solaire, tant son nez sortait de son visage à angle droit et prolongé. Il avait l’habitude, par un léger plissement de front qui n’appartenait qu’à lui, de relever de telle façon ses sourcils et ses paupières, que l’on eût cru que ses sourcils voulaient s’envoler et ses paupières prendre la place de ses sourcils. Parfois on voyait qu’il faisait un effort pour sourire ; mais l’effort était impuissant.
C’était le caissier de van Naarvaersen. On pouvait deviner ce titre au grand livre qu’il tenait sous le bras. Au milieu de ce livre, était écrit sur un cœur de maroquin rouge : Groot book (grand-
56
livre).
– Ah ! sois le bienvenu ! s’écria maître August en l’apercevant, nous t’attendions. Donne-moi une prise, Quenzius.
Quenzius pouvait, aussi bien que Quenzius, s’appeler la tabatière du maître. Il ouvrait donc une gigantesque tabatière en harmonie avec le nez qu’elle avait l’honorable mission d’approvisionner et la présenta avec respect au maître de la maison.
– Eh bien, qu’y a-t-il de nouveau dans la ville ? demanda le père de Jane en respirant longuement et bruyamment sa prise de tabac.
La bouche de Quenzius, qui, au repos, était représentée par une ligne bleue qui se perdait dans la couleur de ses joues, s’ouvrit comme une fenêtre.
– Il n’y a rien, répondit-il.
– Que disent les orangistes ? Que font les napoléoniens ?
– Tout est aujourd’hui comme hier, répliqua l’homme au gros livre.
57
– Je te reconnais bien là, frère Quenzius ! discret comme un frère de la Trappe. Si j’étais roi, je te ferais mon secrétaire. – As-tu pris un reçu de van Seinten pour le drap que tu lui as livré ?
Cette question parut être fort agréable au caissier. Fièrement, il ouvrit son livre et montra au maître une page pleine de chiffres. Le visage de celui-ci rayonna.
– Bonne affaire ! beau profit ! dit-il entre ses dents ; décidément, ma fabrique ne ressemble pas aux jardins suspendus de Babylone, et mon crédit est plus solide que les pyramides d’Égypte. Eh bien, messieurs, maintenant, in God’s naam, au nom de Dieu, l’on peut partir.
Tout était préparé pour le départ : en un instant, une voiture attelée de quatre grands chevaux fit trembler la chaussée, et nos voyageurs se mirent en route pour la principale fabrique de maître August.
Le père et la fille se placèrent sur la banquette de derrière ; Quenzius et Élim sur celle de devant.
58
Le jeune officier était si joyeux de se trouver ainsi en face de la belle Hollandaise, que tous les objets que l’on rencontrait sur la route, si intéressants qu’ils fussent, ne pouvaient détourner les yeux d’Élim de leur contemplation. Notre jeune homme était si heureux de voyager ainsi, qu’il eût voulu ne jamais s’arrêter. Tout son univers était avec lui. On eût dit qu’il avait laissé le passé avec sa casquette au fond de la mer, et qu’il entrait dans un autre monde et dans un nouvel avenir. Il ne demandait qu’une chose à la destinée : c’était de creuser sur la route le plus grand nombre de trous possible, et cela vous devinez pourquoi, chers lecteurs, si jamais vous avez été en voiture avec une femme que vous aimiez. C’était pour que son genou touchât le genou de Jane.
Il serait curieux d’expérimenter quelle charge d’électricité peut contenir le genou d’une jeune fille.
C’est donc inutilement que le lecteur attendrait d’Élim la narration de son voyage et un croquis, même le plus léger, des villes, bourgs et paysages
59
qu’il traversa. Mais, en échange, il savait par cœur la topographie de la jeune fille, et il eût pu nous parler savamment du moindre petit grain de beauté semé par la nature sur son visage et sur ses épaules.
Pendant ce temps, la voiture roulait rapidement, s’approchant de la fabrique. Élim avait oublié le monde entier. Les dissertations scientifiques du vieillard sur les digues frappaient à la porte de son oreille, mais n’y entraient pas.
De pareilles heures sont douces et reviennent rarement !
Enfin, l’on arriva : les portes s’ouvrirent, Élim se réveilla : mais, quand la petite main de Jane serra la sienne en descendant de voiture, lorsqu’une douce voix articula ces mots : « Voici votre prison, Élim ! » il eût juré que la maison de van Naarvaersen, bâtie dans le lourd goût flamand, était la huitième merveille du monde.