Jane
Jane
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Pour dire vrai, cette maison, construite sur la grande place, ressemblait beaucoup à un château de cartes.
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Une élévation, tenant lieu de perron, régnait sur toute la longueur de la bâtisse, et un balcon suspendu en ombrageait le rez-de-chaussée. Quoique l’automne fût très avancé, la cour était propre ; les murs, bien lavés au savon, brillaient comme des glaces ; les portes et les fenêtres étaient garnies en bronze et en argent ; on voyait éclater partout un ordre merveilleux.
Jane, légère comme la plume qui flotte au vent, se jeta au cou de sa mère, bonne et franche Hollandaise dans toute la force du terme.
Si vous avez vu, à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, la poupée d’Amsterdam avec laquelle jouait Pierre le Grand dans sa jeunesse, vous avez vu la mère de Jane ; et cependant cette grosse bonne petite femme était la créature la plus caressante du monde.
Elle prit Élim par la main et le mena visiter les appartements. Chaque rareté devenait un supplice pour Élim. Le jeune homme écoutait sans rien entendre, regardait sans rien voir. Après avoir parcouru toutes les chambres, où était entassé un monde de richesses, on arriva à la chambre à
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coucher de parade. C’était un magnifique dessert après un splendide dîner. Madame van Naarvaersen montra fièrement à Élim les tapis brodés par elle, les dentelles séculaires, les couvertures de brocart, et elle jouit franchement de sa stupéfaction à la vue du lit de noce, vaste établissement qui semblait avoir été fait pour être habité non seulement par un mari et une femme, mais encore par toute leur postérité. Des piles de coussins, qui allaient toujours en diminuant, semblaient monter à l’immortalité en une double pyramide ; un baldaquin, en dentelles pareilles aux nuages qui accompagnent les gloires de l’Opéra, descendait du ciel jusqu’à terre, et une couverture de satin blanc s’étendait sur l’immense surface du lit, pareille, pour la couleur, à la surface d’une mer d’azur pendant les beaux jours de l’été. Le mortel qui oserait coucher dans ce lit des dieux courrait certainement risque d’être noyé dans les vagues de plumes et dans les flots de duvet. Ce fut sans doute pourquoi Élim se contenta de le regarder.
Initié à tous les mystères de la maison de van Naarvaersen, Élim se reposa, à table, de toutes
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ses fatigues, et, après avoir gaiement fini la soirée, il s’endormit, complètement satisfait de son sort.
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IV
Le séjour
La vie des habitants de Vlam-huis était des plus tranquilles, et nous oserons même dire, des plus monotones.
Le maître était presque toujours occupé de sa fabrique, et la maîtresse, quoiqu’elle prétendît avoir laissé là toutes les petites affaires de ménage, s’en occupait, au contraire, avec fanatisme.
C’était la seule passion que la bonne femme eût jamais eue.
L’homme, si on le juge par les apparences du moins, est créé pour la vie nomade ; la femme, au contraire, pour l’existence sédentaire. Elle est, par sa nature, appelée à embellir la vie intérieure.
Le feu de la cuisine est le soleil d’une bonne
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ménagère.
Vous n’eussiez pas un instant douté de cette vérité si vous aviez vu madame Naarvaersen tournant autour de son feu comme une planète et empruntant de lui sa lumière et son éclat. On eût dit qu’elle entendait la langue muette de la vaisselle cassée sur laquelle apparaissaient les traces d’un long service. Là, on pouvait voir, comme dans un autre hôtel des invalides, une théière sans nez, une tasse sans bras, une cafetière sans jambes ; mais, de tous les blessés, l’intelligente maîtresse de la maison continuait à tirer d’importants services. Quant à l’assaisonnement et à l’invention des mets, elle ne le cédait en rien au fameux Vatel, quoique je doute qu’elle eût porté aussi loin que lui le désespoir pour un retard de la marée. Ses cornichons, par exemple, fêtés à quarante lieues aux alentours, étaient quelque chose de merveilleux. En outre, elle avait découvert ou plutôt inventé un mets au poisson qui, jusque-là, n’existait dans aucun livre de cuisine, et dont elle ne voulait confier le secret à sa fille que le jour de son mariage.
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Il en résultait que, comme la mère de Jane passait tout son temps à la cuisine ; que, comme le père ne rentrait à la maison que pour le dîner, Élim, assis près du métier à broder de Jane, avait tout le temps de la regarder et de causer avec elle. Cette contemplation et cette causerie n’étaient interrompues que par la lecture de quelques vers, ou quand Élim s’amusait à dessiner en l’absence de la jeune fille. Dans ces entractes, que l’on pourrait à plus juste raison nommer l’exposition du drame, Élim lui racontait, avec une chaleur capable d’en faire fondre les neiges, les hivers de la Russie, les plaisirs du traînage, et les belles nuits d’été si bien chantées par Pouchkine, et pendant lesquelles le soleil semble ne pas quitter l’horizon.
Et Jane s’écriait :
– Oh ! que je voudrais voir tout cela !
– Pourquoi pas ? répondait en riant Élim.
Et il la regardait avec une expression qui complétait sa pensée.
Jane alors baissait les yeux avec un profond
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soupir et se remettait à travailler.
À quoi pensait-elle alors ?
Autrefois, j’aurais pu vous le dire ; mais j’ai oublié maintenant ce à quoi pensent les jeunes filles.
Élim, déjà gai de sa nature, et, dans cette occasion, surexcité par le plaisir de plaire, devenait charmant ; mais il avait à côté de lui un caractère encore plus gai et plus riant que le sien.
C’était celui de Jane.
Élevée dans une pension française, elle avait toutes les bonnes qualités d’une Française, auxquelles elle joignait la franchise de sa patrie ; ajoutez à cela une beauté réelle et s’épanouissant chaque jour de plus en plus, rehaussée de toutes les grâces de l’adolescence.
Tout cet ensemble rendait parfois Élim bien pensif : il est vrai que cette rêverie lui était souvent plus douce que la joie elle-même ; mais, quant à Jane, elle était toujours joyeuse. L’amour ne lui était encore qu’un joyau : elle n’en connaissait ni le bonheur ni les tourments.
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Souvent cette égalité d’humeur faisait enrager Élim ; mais sa colère tombait vite sous les railleries de Jane, et les jeux jeunes gens se remettaient bientôt à rire comme deux enfants.
Ainsi se passa une semaine de temps pluvieux.
Enfin, le ciel s’éclaircit, et Jane proposa une promenade au jardin, véritable jardin hollandais. Les chemins étaient sablés de sable fin et brillant ; tous les monticules étaient soignés comme des gâteaux d’amandes ; les arbres étaient taillés en charmille ; les buissons, en vase de fleurs, en colonne ou en éventail. La création semblait avoir passé sous le rabot du menuisier.
Rien n’avait gardé sa forme naturelle. Il y avait un pont sur lequel n’auraient pu se croiser deux poules, des fleurs en acier, des Chinois en bois, se cachant du soleil d’été sous des parasols au mois d’octobre ; un chasseur ajustant un canard qui, depuis vingt ans, n’avait pas eu l’idée de s’envoler du lac.
En voyant une cigogne sur une tour, Élim demanda si elle n’était pas de marbre.
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– Ah ! monsieur Élim, dit Jane en riant, nous ne sommes pas tout à fait païens, et quoique, chez nous comme chez les Égyptiens, cet oiseau soit l’objet d’une espèce de culte, nous ne lui construisons pas encore un temple et ne l’adorons pas comme une idole.
– C’est dommage ; car maître Quenzius me paraît créé et mis au monde pour être prêtre de ce dieu lare, dont il a à la fois le nez et la bouche.
– Et que dites-vous de notre jardin ?
– Il est fort curieux ! c’est un musée de raretés. Quel malheur que je ne puisse pas le voir en fleur et en verdure !
– Vous pouvez vous en consoler. Sous le ciseau du jardinier, il est exactement le même, été comme hiver. Seulement, peut-être est-il encore plus triste l’été. Quant aux fleurs, je vous montrerai leur royaume, où elles fleurissent comme vos belles du Nord.
Jane ouvrit la porte de la serre. Une petite tourelle, à travers laquelle ils passèrent, était occupée par des oiseaux ; derrière un rideau de
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fils de fer, sautillaient et volaient une grande quantité d’oiseaux rares. Quelques-uns venaient se poser sur les doigts de Jane et manger du sucre dans sa bouche.
Élim sourit à cette idylle.
– C’est charmant, dit-il ; mais, au bout du compte, vos hôtes sont des captifs.
– Qu’importe, si je fais mes hôtes gais et heureux ? Si je donnais la liberté aux pauvres animaux, qui presque tous viennent des pays chauds, ils périraient infailliblement.
– Vous êtes si bonne, chère Jane, que, même à un faucon, vous feriez oublier sa liberté.
– Un faucon ! merci ; ce n’est pas la coutume aujourd’hui que les dames portent sur leur poing un oiseau de proie. Non, j’ai peur des faucons, et pour moi et pour mes oiseaux.
– Vous vous trompez, Jane ; un faucon bien apprivoisé est un charmant oiseau. Chez vous, il vivrait de bonbons et de caresses.
– Oui, pour s’envoler un beau jour.
– Non, pour rester sous votre toit, comme un
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pigeon.
– Vous me faites là un joli conte, Élim. Pensez-vous que je croie qu’un faucon porte des griffes comme simple ornement ? Mais laissons les oiseaux pour les fleurs. Les fleurs, c’est la société favorite de mon père.
– La culture des fleurs est une amusante occupation pour les vieillards, comme souvenir des plaisirs passés. C’est une leçon utile pour les jeunes gens.
– Oui, monsieur le philosophe ; et, moi aussi, je les aimerais si elles duraient plus longtemps. Il faut avoir mille cœurs, ou un seul bien froid, pour les voir mourir.
– Les fleurs sont plus heureuses que nous, Jane ; nous mourons comme elles, et elles ne souffrent pas comme nous.
– Oui ; mais, en revanche, elles ne connaissent pas nos plaisirs ! et je n’envie pas le sort des fleurs, je vous l’avoue... Vous êtes botaniste, Élim !
– Oh ! je suis amateur seulement, Jane, simple
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amateur. Les noms de bulbata, barbata, grandifolia, grandiflora, sont pour moi comme un alphabet arabe.
– Et vous ne rougissez pas d’avouer votre ignorance, étant dans le temple des fleurs du plus célèbre botaniste de la Hollande ?
– Non seulement j’avoue cette ignorance, mais je ne m’en repens pas. Je suis comme le rossignol des poètes persans : j’adore la rose, la seule rose blanche.
– Ce n’est pas assez, Élim, et, si vous voulez conquérir une place durable dans l’estime de mon père, il faut que vous sachiez lui parler des tiges, des feuilles, des pétales et des pistils de toutes les fleurs rares.
– Votre conseil est une loi, Jane. Je suis prêt non seulement à me suspendre aux fleurs comme une abeille, mais à pousser moi-même hors de terre comme une fleur, si vous voulez m’arroser de l’eau parfumée de votre science. C’est de Flore seulement que je puis apprendre les routes de son royaume et les noms de ses sujettes et de ses sujets. Commençons nos leçons à partir
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d’aujourd’hui.
– Volontiers. Voyez cette fleur ; cette fleur, par exemple, elle s’appelle aster.
– Cela signifie étoile, dit Élim. Je connais, moi, deux étoiles. Le ciel n’en a pas de plus claire et de plus brillante, et c’est par elles seulement que je voudrais guider mon vaisseau sur l’Océan.
– Ah ! laissez, je vous prie, votre Océan, qui me fait si grand peur depuis que vous avez failli vous noyer, et descendons du ciel, où nous ne sommes pas dignes d’avoir notre demeure.
– C’est la chose du monde la plus facile quand le ciel descend sur la terre.
– Oh ! que votre poésie est donc embrouillée, Élim ! N’est-ce pas cela qu’en français on appelle du pathos ? Tenez, voici une parente de votre bien-aimée rose : c’est la rose moussue.
– Ne trouvez-vous pas qu’elle a l’air d’une frileuse dans sa pelisse ?
– Voilà le feu chinois.
– Qui brûle seulement lorsqu’il est dans vos mains.
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– Voici une fleur qui crie, à ce qu’assurent les Indiens, lorsqu’on l’arrache de sa tige.
– Et probablement elle crie : « Ne me touchez pas ! »
– Aucune n’a jamais pu me crier cela, car à aucune je n’ai fait de mal. Maintenant, gare au sommeil ! voici toute la famille des pavots.
– Je ne crains pas qu’ils m’endorment ; je suis trop près du contrepoison, et je dis cela par expérience, car, lorsque vous me dites : « Bonne nuit, Élim ! » j’ai remarqué que je ne dormais pas de toute la nuit.
– Pauvre Élim ! Maintenant, je comprends pourquoi il vous arrive de rêver pendant le jour. Mais où étions-nous arrêtés ? À cette tulipe ? Mais non, voilà votre distraction qui me gagne, monsieur mon élève. Passons à ce cactus qui fleurit une fois par an, et encore la nuit. Le pauvre éphémère vit deux heures ; après quoi, ses feuilles tombent.
– Deux heures ! mais, au moins, il fleurit ; pendant deux heures, il plaît aux beaux yeux qui
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le regardent. Au prix de plusieurs années de ma vie, je voudrais fleurir et être aimé pendant deux heures.
Et Élim regarda Jane avec passion. Jane vit ce regard et baissa les yeux.
– Il fait horriblement chaud ici ! dit-elle en rejetant sur ses épaules le châle qui montait jusqu’à son cou.
Et elle ouvrit la porte de la serre.
– Voyons, dit-elle, répétons cette première leçon, et voyons quelle place aura gagnée mon élève ; en pénitence dans un coin ou la permission de jouer dans la cour. Ainsi, par exemple, monsieur Élim, faites-moi la grâce de me dire quelle est cette fleur, demanda-t-elle en cueillant une tubéreuse.
– Je ne sais pas, répondit Élim en regardant toujours la jeune fille.
– Mais que savez-vous donc, Seigneur mon Dieu ? s’écria-t-elle.
– Aimer, et aimer avec passion ! lui dit le jeune homme en lui saisissant les deux mains.
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– Et que veut dire cela, aimer ? demanda Jane avec une naïveté qui n’avait rien d’affecté. Supposez la question faite par une femme de trente ans, cher lecteur, ce sera une finesse au lieu d’une naïveté.
J’ai lu dans les livres, et j’ai entendu tant de dissertations sur l’amour, que je suis prêt à dire comme Jane : « Qu’est-ce qu’aimer ? »
Les uns disent qu’aimer, c’est désirer ; un autre, qu’aimer, c’est oublier complètement le côté matériel de l’amour. Les uns disent qu’il n’y a pas d’amour sans argent ; les autres, que les riches ne sauraient jamais aimer. Et vous avez beau, philosophes, réalistes, spiritualistes, épicuriens, platoniciens et même amoureux, raisonner sur l’amour, plus vous entasserez raisonnements sur raisonnements, plus la question sera embrouillée.
Ne vous étonnez donc pas, cher lecteur, du trouble où cette simple question jeta notre amoureux. Il ne trouva pas un mot à répondre et baissa les yeux sur la fleur que Jane tenait à la main ; et, sans songer à ce qu’il répondait :
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– C’est une campanule, dit-il.
Jane éclata de rire.
– Ah ! dit-elle, vous êtes un cruel élève, et je ne crois pas que, dans votre mémoire plus que dans la neige de Pétersbourg, dont vous me parliez l’autre jour, on puisse semer des fleurs.
– Je vous l’avoue, Jane, je ne comprends les fleurs qu’en couronne. Un oiseau de paradis nous paraît beau, nous n’avons pas besoin pour cela de connaître son vrai nom : nous savons qu’il vient du ciel, voilà tout. Supposez que, ni vous ni moi, ne connaissions le nom de la rose, en sentirions-nous moins son parfum pour cela ?
– Oui ; mais mieux vaut, il me semble, sentir l’odeur et, en même temps, connaître le nom de la fleur que l’on respire. Les campanules n’ont pas ces grandes feuilles... Mais regardez donc !
Élim regarda en effet, et, pour mieux voir, il leva la main de Jane vers ses yeux, et, en même temps, baissa les yeux vers la main de Jane.
Il en résulta que son visage se trouva à peu près à la même hauteur que celui de la jeune fille,
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et que, comme la porte entrouverte de la serre établissait un courant d’air, les cheveux de la jeune fille, soulevés par le vent, effleurèrent le visage d’Élim.
Le jeune homme releva les yeux : il vit à quelques lignes de lui les yeux bleus, les joues roses, la bouche fraîche de Jane ; il sentit son haleine parfumée.
Vous savez la quantité d’électricité que contiennent les cheveux d’une femme. Élim n’eut pas la force de résister ; il entoura de son bras la taille de la jeune fille, et, avec un élan passionné, avec un cri d’amour, il appuya ses lèvres sur les lèvres de Jane, étouffant son étonnement dans un baiser.
Jane se dégagea des bras du jeune homme.
– Oh ! cria-t-elle à Élim, je n’aurais jamais cru une pareille chose de vous.
Et, toute pleurante, elle s’enfuit de la serre.
Le jeune homme, anéanti, resta à la même place, immobile, les bras ouverts. Une bombe éclatant dans sa poche l’eût moins effrayé que
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cette sévérité inattendue, qui cependant avait quelque chose d’incompréhensible par son côté enfantin.
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V
Ce que c’est qu’aimer
Élim se frotta les yeux, se croyant sous l’empire d’un rêve. Pourquoi Jane se fâchait-elle ? D’où lui venait cette grande colère ?
– Elle ne me paraissait cependant pas si indifférente pour moi, se disait-il ; il me semblait qu’elle écoutait assez bien et répondait à mes yeux dans le langage qu’ils lui parlaient. Le baiser que je lui ai donné était inattendu, c’est vrai ; mais ses lèvres n’ont pas fui les miennes. Il n’est vraiment pas possible que je me sois trompé à ce point.
Tout ému de crainte, Élim entra dans la salle à manger ; mais il chercha vainement les regards de Jane.
Jane boudait sérieusement, et, quand le
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coupable lui adressa la parole, elle se contenta de lui répondre par oui et par non.
Mais Élim s’obstinait. Plus Jane lui témoignait de froideur, plus le jeune homme tenait à recevoir son pardon.
Enfin, il pensa qu’il fallait se modeler sur elle, et se retira dans sa chambre, bien décidé à ne reparaître ni pour le thé, ni pour le souper.
– En vérité, cela ne ressemble à rien ! se disait-il à lui-même en marchant à grands pas. Si jeune et en même temps si capricieuse ! Que dis-je ! capricieuse ? Pis que cela, méchante ! Comme c’est heureux que je ne sois pas plus amoureux d’elle.
À ces mots, il soupira.
– C’est vrai qu’elle est belle ; quant à cela, il n’y a rien à dire : elle est faite comme Vénus, pure comme le jour ! mais quel caractère ! un vrai serpent... Oui, oui, mademoiselle Jane, tout est fini entre nous, je vous en réponds, et vous pouvez maintenant, si cela vous amuse, faire la coquette avec Quenzius.
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La porte de la chambre d’Élim s’ouvrit et le domestique parut.
– Monsieur veut-il prendre le thé ? demanda-t-il.
– Hein ? fit Élim, qui n’avait ni entendu ni compris.
– Je demande si monsieur veut venir prendre le thé, répéta le domestique.
– Tout de suite, à l’instant même, j’y vais, répondit le jeune homme. – Eh bien, oui, dit-il quand le domestique fut sorti, j’y vais, mais pour ne pas plus faire attention à elle que si elle n’y était pas.
En effet, Élim entra au salon d’un air gai, et, au lieu d’aller s’asseoir, comme à l’ordinaire, auprès de Jane, il s’assit près de maître August et se mit à bavarder et à rire avec lui.
Mais Jane, qui, auparavant, prenait toujours part à tout ce que disait ou faisait Élim, Jane ne paraissait pas même s’apercevoir qu’il fût là.
Bien plus : elle semblait avoir oublié toutes les habitudes d’Élim. Il détestait le thé trop sucré, et
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elle lui mettait trois morceaux de sucre dans son thé. Elle lui proposait de la crème, et il était de notoriété publique qu’Élim prenait son thé au citron.
Le jeune homme était furieux. Jane lui semblait un monstre ; il est vrai que c’était le plus joli monstre du monde. Élim était capable de deux choses, tant son exaspération était grande : c’était de se brouiller avec elle pour la vie tout entière, ou de la prendre dans ses bras et de la serrer sur son cœur devant son père et sa mère.
Je me suis souvent demandé quel était le plus doux pour les amants, ou leur première caresse, ou leur première brouille ; mais c’est à rendre fou quand les deux choses viennent ensemble.
Élim rentra dans sa chambre, étouffant de rage. S’il avait su par cœur le monologue de Figaro, il l’eût dit d’un bout à l’autre ; mais, ne le sachant pas, il se contenta de s’écrier :
– Oh ! les femmes ! les femmes !
Élim, de peur d’être entraîné à rentrer au salon, se déshabilla et se coucha, en se mordant
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les poings.
À minuit, il se tournait et se retournait encore dans son lit, sans avoir trouvé autre chose à dire que son éternelle exclamation :
– Oh ! les femmes ! les femmes !
Vers deux heures du matin, il finit par s’endormir.
Que lui arriva-t-il pendant son sommeil ? De quel abominable cauchemar fut-il obsédé ? Je n’en sais rien ; mais le fait est qu’il se réveilla sur le tapis.
Il s’habilla, se trempa dans l’eau de la tête aux pieds ; puis, ne se sentant pas encore suffisamment rafraîchi, il descendit au jardin, afin d’y rassembler ses idées pour un nouvel entretien.
Sans savoir pourquoi, il s’approcha des portes de la serre. Il y rencontra le jardinier, un arrosoir à la main et la pipe à la bouche.
– Il n’y a là personne ? demanda Élim, voulant dire n’importe quoi au Hollandais.
– Comment ! personne, monsieur ? dit-il. Mais il y a plus de mille fleurs et cent oiseaux.
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– Spirituelle plaisanterie ! dit Élim en entrant dans la serre et en tirant la porte derrière lui.
– Zoo ! zoo ! murmura le Hollandais en secouant la tête.
Et il s’éloigna en souriant.
Élim, entré dans la serre, s’approcha involontairement du massif de tubéreuses près duquel il avait été si heureux et si malheureux la veille. Son âme nageait dans le parfum des fleurs comme la péri indienne. Cette atmosphère embaumée sembla s’emparer de lui ; elle pénétrait par tous ses pores, elle lui inspirait une mélancolie irrésistible.
– Oh ! mon Dieu ! murmura-t-il, comme c’est étrange ! Je n’ai jamais été si heureux et si malheureux à la fois.
Et il s’assit sur un banc tout entouré de rosiers, et, sentant de plus en plus la suave tristesse l’enivrer, il n’essaya plus de résister et laissa tomber sa tête dans ses deux mains.
Alors son cœur, gros de soupirs, se dégonfla ; ces larmes si douces, qu’on les retient le plus
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longtemps qu’on peut dans sa poitrine, montèrent de sa gorge à ses yeux. Il les sentit couler entre ses doigts, et, n’ayant plus ni la force ni la volonté de se retenir, il murmura de sa voix la plus douce, comme s’il parlait pour lui-même :
– Jane ! ma bien-aimée Jane !
En ce moment, il lui sembla entendre un faible bruit à ses côtés, comme serait le bruit causé par le vol d’un oiseau.
Il releva son visage tout baigné de larmes et poussa un cri.
Jane était devant lui.
Il ouvrit les bras en répétant :
– Jane ! ma bien-aimée Jane !
La jeune fille tomba sur son cœur.
– Oh ! dit-il presque aussitôt, tant l’homme est impuissant au bonheur, Jane, Jane, que tu m’as fait de mal !
Ce fut Jane alors qui lui présenta en souriant ses lèvres roses et innocentes. Élim, comme s’il eût craint qu’elle ne lui échappât de nouveau, lui
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prit la tête par derrière avec ses deux mains, et, cette fois encore, les bouches des deux jeunes gens se touchèrent.
Jane repoussa doucement Élim.
– Pourquoi me repousses-tu, Jane ! lui demanda le jeune homme.
– Je n’en sais rien, répondit l’enfant ; ce n’est pas moi que te repousse, Élim ; ce n’est pas mon cœur, ce sont mes mains. – Vilaines mains ! prends-les, elles ne te repousseront plus.
Élim les prit et les couvrit de baisers.
Tous deux parlaient ensemble, tous deux se regardaient ; leurs bouches riaient sans qu’ils sussent ce qui les faisait rire. Ils se tutoyaient : quel était celui qui avait commencé à tutoyer l’autre ?
Ils eussent été bien embarrassés de le dire.
– Qu’avais-tu donc hier, méchante ? demanda Élim.
– Je n’en sais rien. Je me suis sauvée sans savoir pourquoi je me sauvais. Il me semblait que tu m’avais brûlé les lèvres avec un fer rouge.
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– Mais après ? mais le soir ? demanda le jeune homme.
– J’ai voulu te tourmenter, dit Jane en jouant avec ses cheveux ; mais, pour te dire vrai, c’est moi que j’ai tourmentée : je n’ai pu dormir et je t’ai appelé toute la nuit.
– Hier, tu as demandé ce que c’était que d’aimer, Jane.
– Est-ce cela, aimer ? En ce cas, cela fait bien du mal... mais encore plus de bien.
– Capricieuse enfant ! s’écria Élim.
– Oh ! ne te fâche pas, Élim. Tu me fais peur quand tu es en colère, si grand-peur, que, lorsque je t’ai vu venir, je me suis cachée derrière ce banc. Justement tu es venu t’y asseoir. Alors j’ai regardé à travers les branches, j’ai vu que tu avais la tête entre tes mains ; j’ai voulu profiter de cela pour me sauver sur la pointe du pied ; mais, tout à coup, il m’a semblé que tu pleurais : alors je n’ai pu faire un pas de plus. Tu sais la fable de Daphné changée en laurier ; je me suis tâtée pour voir s’il ne me poussait pas des branches. C’est
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en ce moment-là que tu as dit : « Jane ! ma bien-aimée Jane ! » J’ai senti mon cœur se fondre. Tu as relevé la tête, ton visage était plein de larmes. J’ai cru que j’allais étouffer, et, si tu ne m’avais pas ouvert tes bras pour me recevoir, je serais tombée à terre, évanouie, morte... Ah ! pourquoi donc est-ce que je t’aime tant ?
– C’est que tu aimes pour la première fois, Jane.
La jeune fille posa la main sur son cœur.
– Et pour la dernière, dit-elle ; et toi ?
– Oh ! moi, s’écria Élim, ce n’est pas assez pour moi de t’aimer dans ce monde, je veux encore t’aimer dans l’autre.
Jane ne demandait plus ce que voulait dire le mot aimer.
Le jardinier entra ; il venait arroser les fleurs.
Nos jeunes gens se séparèrent en disant, chacun de son côté :
– Toujours ! toujours !
Puis ils sortirent, l’un par une porte, l’autre par
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l’autre, et rentrèrent dans leurs chambres pour savourer en paix leur bonheur.
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VI
Le donneur de nouvelles
Chaque jour, dès le matin, Élim quittait sa chambre et venait visiter la serre.
De son côté, Jane ne manquait pas d’y venir ; si elle avait eu besoin d’un prétexte, elle eût pu en donner deux :
Arroser les fleurs ;
Donner à manger à ses oiseaux.
Mais il y avait quelqu’un qui lui était devenu bien autrement cher que toutes les fleurs de la terre et tous les oiseaux de l’air !
Ils couraient l’un à l’autre, s’embrassaient, puis causaient et s’embrassaient encore.
Lequel donnerait le plus de baisers à l’autre, c’était le problème d’arithmétique qu’ils semblaient s’être promis de résoudre, et, pour la
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première fois, un problème d’arithmétique fut une chose amusante.
Perdu dans la serre de Jane comme dans un autre jardin d’Armide, notre lieutenant oublia la mer, oublia la flotte, oublia ses amis, oublia les ennemis. Tout chaud patriote qu’il était, il ne songeait pas que les Français étaient au cœur de sa patrie, ou, s’il y pensait, il se disait :
– Non, la Russie ne tombera pas. Napoléon glissera dans notre sang. En tout cas, une telle guerre ne peut durer.
Puis il s’adressait cette question, qui portait avec elle sa réponse :
– D’ailleurs, qu’y puis-je faire ?
L’amour, lui aussi, est un despote et un faiseur de conquêtes ; il étouffe et enchaîne tous les autres sentiments. Demain avait cessé d’exister pour Élim ; il vivait au jour le jour et se sentait si heureux de vivre ainsi, qu’il ne craignait qu’une chose : c’est qu’il se fît un changement quelconque dans sa vie.
Il ne vivait pas avec son âme, il l’avait donnée.
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Quant à Jane, elle aussi connaissait la douceur amère de l’amour. Elle étouffait, elle restait les yeux fermés ; sa bouche entrouverte murmurait tout bas :
– Élim ! Élim ! Élim !
Un jour, il lui arriva, au milieu de ses fleurs, de broder toute une touffe d’E ; sur son cahier de dessin, elle profila une tête de jeune homme.
– Qu’est-ce que cette tête ? demanda sa mère, qui regardait par-dessus son épaule.
Jane tressaillit ; elle ne savait pas sa mère si près d’elle.
– Celle de Jules César, dit-elle.
La bonne Hollandaise ne savait pas ce qu’était Jules César ; mais elle n’en demanda pas davantage.
Aux heures où Jane avait l’habitude d’aider sa mère dans les soins du ménage, il lui prenait tout à coup envie de danser ; aux heures où elle devait étudier son piano, elle avait envie de prier. Tantôt elle oubliait les clefs sur un banc dans le jardin, et on les cherchait deux heures avant de les
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retrouver ; tantôt elle mettait du poivre au lieu de sucre dans la pâtisserie, et, comme c’était Jane qui avait fait cette pâtisserie, Élim soutenait qu’elle était excellente. Un jour – accident plus affreux que celui d’une planète qui menace d’écraser la terre –, elle laissa une chaise au milieu de la chambre, ce qui dérangea toute l’harmonie du salon. Enfin, maître August s’aperçut que sa fille perdait la tête, une fois qu’elle lui servit son café sans sucre ; et il pensa sérieusement à la faire traiter de sa folie, un jour qu’elle avait cueilli une tulipe, seul exemplaire qu’il y eût dans toute la Hollande.
– Saperloot ! s’écria-t-il en ouvrant ses yeux comme des portes cochères, décidément cela veut dire quelque chose.
Mais il resta les yeux ouverts, et ses yeux ne virent absolument rien.
Il y avait déjà trois semaines qu’Élim était à la fabrique, et il ne songeait pas le moins du monde à partir. De son côté, le vieillard, enchanté de sa présence, avait oublié qu’il n’était pas de la famille. Quant à l’excellente maîtresse de maison,
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elle s’était habituée à Élim comme à un vieux meuble de la maison qui lui eût été donné en mariage, et, pourvu qu’elle le trouvât rangé à sa place, c’est-à-dire près de Jane, elle n’y faisait pas plus attention qu’à une armoire ou un buffet.
Joignez à cela que l’hiver rendait impossible la navigation du Zuyderzée ; tout semblait donc être d’accord avec les désirs de notre marin.
Le matin du 1er novembre, Élim, comme d’habitude, se rendit dans la serre.
Il y trouva Jane qui pleurait.
Il l’interrogea ; mais elle, sans répondre à ses questions, continua de pleurer.
– Ah ! dit-elle enfin, mon bonheur est fini, Élim ; tu me quittes !
– Quelle folle pensée, chère Jane ! Moi te quitter quand je t’aime plus que jamais !
– Ah ! si tu m’aimais moins, je trouverais un soulagement dans ma colère. Je t’appellerais traître, ingrat, et cela me consolerait. Oh ! je suis bien plus malheureuse de te perdre innocent que si je te perdais coupable.
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– Ne t’afflige pas d’un chagrin à venir ; certainement, nous devons nous séparer un jour ; mais quand ?
– Pourquoi t’ai-je aimé, Élim ? s’écria la jeune fille en se jetant tout en larmes dans ses bras.
– Mais je ne te comprends pas, chère Jane. Au nom du ciel, explique-toi.
– Écoute, voici ce qui arrive : mon père a loué des pêcheurs pour te ramener sur ton vaisseau, et tu pars demain dans la nuit.
Élim, comme foudroyé par la terrible nouvelle, resta immobile et pâle devant la jeune fille. Enfin, il se souvint qu’il était homme et que, par conséquent, c’était à lui qu’appartenait le rôle consolateur.
– Tais-toi, tais-toi, Élim ! s’écria la jeune fille ; je ne veux pas être consolée, moi. Avec toi, dans la plus petite barque, il me semble que je n’aurais pas peur sur la mer la plus furieuse ; mais, en songeant que tu es seul avec des étrangers au milieu de la tempête, je meurs, rien que d’y penser. Sans compter que tu vas t’en aller
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en Angleterre et, de là, en Russie, et qu’une fois en Russie, tu ne penseras plus à la pauvre Jane. Que dis-je ! tu n’y penseras plus ? Tu y penseras, mais pour te moquer de sa folie et de son amour.
Sa voix se perdit dans les sanglots.
Élim, de son côté, ne put retenir ses larmes ; mais enfin, tout en pleurant lui-même, il parvint à la tranquilliser un peu.
– Écoute, lui disait-il, je demanderai un entretien à ton père. Je lui dirai que je t’aime, que tu m’aimes, que nous ne pouvons pas vivre séparés, que nous mourrons loin l’un de l’autre. Quand il sera bien convaincu que nous lui disons la vérité, il consentira. Et puis la guerre n’est pas éternelle comme notre amour. Un jour peut tout changer. Tiens, regarde : tout à l’heure le temps était sombre à croire que nous allions entrer dans la vie éternelle ; vois le beau rayon de soleil. C’est Dieu qui nous l’envoie comme présage pour nous consoler.
Jane sourit tristement. Le rayon de soleil fit briller à ses paupières deux larmes pareilles à deux diamants liquides qu’Élim recueillit
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pieusement avec ses lèvres, et tous deux, levant les yeux au ciel, redirent ensemble :
– Dieu est bon !
En ce moment, sonna la cloche du déjeuner.
Les jeunes gens entrèrent, comme d’habitude, chacun par une porte opposée.
Maître van Naarvaersen, en mettant ses mains dans ses poches, raconta à Élim où il en était de ses affaires, ce qu’il avait acheté, ce qu’il avait vendu, et quelle avait été la balance du mois d’octobre. Quenzius, contemplant un tableau qui représentait un repas, jouait avec son nez, comme avec une trompette, une fanfare que l’on pouvait appeler le boute-selle du déjeuner ; Jane regardait tristement le lieutenant. Enfin, madame van Naarvaersen venait d’entrer dans la salle à manger, les joues encore colorées du feu de ses réchauds, lorsque Quenzius, qui regardait par la fenêtre, s’écria :
– Ah ! bon ! voilà ce bavard de Montane qui vient chez nous.
– Grand Dieu ! le capitaine Montane ! s’écria
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avec terreur la maîtresse de la maison. Que dites-vous, Quenzius ?
– C’est une punition de Dieu ! s’écria maître August avec désespoir !
– C’est un désastre ! répéta madame van Naarvaersen.
– Il est pire pour moi que le tambour, et Dieu sait que le bruit du tambour est celui que je déteste le plus, dit maître August.
– Il est pire pour moi que les mouches, dit la femme.
– Il va me casser toutes mes tulipes avec ses bottes.
– Il va me faire déchirer tous mes tapis avec ses éperons.
Mais que faire ? Habitant à la campagne, il n’y avait pas moyen de refuser les visites.
L’ennemi était déjà sur le perron.
Enfin, celui qui avait été précédé par ce chœur de malédictions entra en se dandinant et chantant :
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Les Français ont pour la danse
Un irrésistible attrait ;
Et de tout mettre en cadence,
Ils ont, dit-on, le secret.
Je le crois,
Quand je vois
Ces grands conquérants du monde
Faire danser à la ronde
Et les peuples et les rois.
Les portes s’ouvrirent et le capitaine douanier garde-côte Montane Lassade, natif des environs de Bordeaux et transplanté des landes de Mont-de-Marsan dans les marais de la Hollande, entra.
C’était un homme de trente-cinq à trente-six ans, avec des yeux de lapin, un nez de coucou et une assurance qui sentait d’une lieue son golfe de Gascogne.
Il avait un uniforme bleu avec une simple
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épaulette, et s’appuyait sur une mince épée qui ressemblait à une sonde à laquelle il eût fait faire un fourreau.
– Ma foi, dit-il en saluant la société, on a raison de dire, maître Narvarsan – le capitaine avait francisé le nom du bon Hollandais –, on a raison de dire que le chemin du paradis est difficile. Votre Vlamis – il avait francisé le nom de la campagne Vlam-huis comme celui du maître – votre Vlamis est un vrai paradis. Paradis de Mahomet, je m’entends, ajouta-t-il en regardant la jeune fille, attendu que mademoiselle vaut, à elle seule, toutes les houris ensemble.
Enchanté du compliment, il secoua son chapeau mouillé et arrosa tout le monde.
– Vous êtes si aimable, dit Jane en essuyant avec son mouchoir l’eau dont elle était couverte, qu’il n’y a pas moyen de vous recevoir sèchement, vous et vos galanteries.
– Vous êtes divine, mademoiselle Jane ! répartit le Gascon ; mais aussi devinez ce que je vous ai apporté. Un joli dessin de col festonné, avec des colombes perchées sur des cœurs. C’est
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ravissant. Et à vous, maman Narvarsan, une recette pour conserver leur couleur aux confitures de roses.
– Vous auriez bien fait de m’apporter une recette pour préserver les tapis de l’humidité, dit madame van Naarvaersen en regardant avec effroi l’eau qui continuait de couler du chapeau du douanier comme d’une fontaine.
– Le capitaine est l’ami des dames, ou les dames sont bien ingrates, dit maître August en posant sa main sur l’épaule du nouveau venu ; il a toujours pour elles dans sa poche un cadeau et dans sa tête un compliment.
– Par sainte Barbe ! dit le capitaine en faisant dans sa cravate un mouvement de cou accompagné d’un tic nerveux de la bouche qui lui était habituel, mon cœur est toujours prêt à tomber aux pieds des belles comme mon épée à rencontrer le fer de l’ennemi.
– Lequel aura le plus de besogne, de votre cœur ou de votre épée, capitaine ? dit en riant maître August. Nous avons bien des belles à Amsterdam et à Rotterdam, mais aussi bien des
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barils à sonder à la barrière.
– Je suis écrasé par les affaires, répondit le douanier ne paraissant pas comprendre la plaisanterie de maître August et accompagnant sa réponse de son tic habituel ; vos compatriotes, au lieu d’être reconnaissants à notre empereur, qui, lorsque la chose lui était si facile, n’a pas poussé la Hollande dans la mer, tiennent des conciliabules dans tous les cabarets pour correspondre avec ces damnés de Russes et ces maudits Anglais, qui machinent une descente sur le rivage. On vient de découvrir un complot qui ne tendait pas à moins qu’à leur livrer la forteresse, le port. Bagatelle ! Par bonheur, cher maître August, avec mon flair habituel, j’ai découvert le pot aux roses et j’ai sauvé la ville, tout simplement. Vous voyez devant vous un homme auquel on devrait élever des arcs de triomphe, maître August. Les traîtres ont été pris, et où ? Devinez un peu. Comme les quarante voleurs d’Ali Baba, dans des tonneaux de vin.
– Eh bien, je vote pour qu’on vous élève, en face de la porte principale de la ville, une statue
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dont le piédestal sera un tonneau immense... Mais ne voulez-vous pas déjeuner avec nous, capitaine Montane ? Il faut boire le café comme on bat le fer, le plus chaud possible.
– Volontiers, volontiers, maître Narvarsan, dit le capitaine avec son mouvement de cou ordinaire.
Et il offrit galamment son bras à la maîtresse du logis, tandis qu’Élim, selon son habitude, offrait le sien à Jane. Maître August et Quenzius fermaient la marche.
Le capitaine prit place à table.
– Et quelle nouvelle, demanda maître August, outre celles du grand complot que vous avez bien voulu nous annoncer ?
– La nouvelle, c’est que notre petit caporal, soit dit sans vous déplaire, nous envoie toutes les semaines les clefs de quelque capitale. Nous avons reçu celles de Moscou, et nous attendons en ce moment celles de Saint-Pétersbourg. Les dames russes ont déjà commandé trente mille paires de souliers pour le bal que l’on donnera au
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palais de l’Ermitage. Quel magnifique pays que cette Moscovie ! Si vous saviez !
– Y avez-vous jamais été, monsieur ? demanda Élim.
– Non ; mais j’ai un frère qui a voulu y aller. Imaginez-vous que la grêle ordinaire, ce que nous appelons le grésil, y tombe du ciel de la grosseur d’un œuf de poule ; ce qui est une providence, attendu que ces grêlons se gardent et servent à rafraîchir le vin l’été. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que l’on y emploie, pour aller dans les montagnes... Vous savez que la Russie est un pays de montagnes ?
– Non, dit Élim, je ne le savais pas.
– Eh bien, je vous l’apprends, monsieur. Je disais qu’on employait, pour aller dans les montagnes, de petits chevaux que l’on appelle lochaks, ce qui veut probablement dire les chats, attendu qu’ils ne sont pas plus grands que des chiens.
– Je n’ai peur que d’une chose, dit Élim, c’est que vos compatriotes ne trouvent pas de quoi
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manger dans un pays déjà pauvre et qui, à ce que l’on m’a dit du moins, avait été dévasté à l’avance.
– Bagatelle ! répondit le capitaine. Qu’est-ce que c’est que les gelées de la Russie pour nos grenadiers, qui, en traversant le Saint-Bernard, y ont mangé de la glace à belles dents ? Il est vrai que c’était pour descendre en Italie, cette belle Italie qui n’a pour rivale que l’Espagne, avec ses bois d’orangers, ses forêts de lauriers-roses et ses berceaux de roses de Chine. Ah ! maître Narvarsan, c’est là qu’il vous faudrait une maison de campagne, entre Grenade et Séville, à l’ombre du Guadalquivir et sur les bords de la sierra Morena !
– À la manière dont vous parlez des bois et des forêts de l’Espagne, dit Élim en riant, on voit bien que vous y avez été, en Espagne.
– Non, monsieur ; mais j’avais un oncle qui en prenait du tabac.
Élim secoua la tête.
– La difficulté n’est pas d’entrer en Russie,
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dit-il, c’est d’en sortir.
– Comment cela ?
– Il y a deux terribles sentinelles qui veillent, aux portes de la Moscovie : la faim et le froid.
Le douanier éclata de rire.
– Oh ! quant à cela, dit-il, il ne faut pas vous en inquiéter, et vous êtes trop bon. Nos troupes sont suivies par d’immenses troupeaux de mérinos.
– Est-ce que l’empereur voudrait fonder des fabriques de drap en Russie ? demanda maître August.
– Non, répondit le capitaine, et nous avons assez, Dieu merci ! de celles de la Hollande. Non : les moutons, nos soldats les mangent, et, au fur et à mesure qu’un mouton est mangé, on fait une pelisse de sa peau ! et, d’ailleurs, maintenant que nous sommes à Moscou...
– À Moscou ! s’écria Élim en sautant de sa chaise.
– Sans doute, à Moscou. N’avez-vous pas entendu que j’ai annoncé tout à l’heure que nous
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avions reçu les clefs de la ville ?
– J’ai cru que vous plaisantiez, monsieur ; mais certaines plaisanteries doivent avoir une fin.
– Bagatelle ! – c’était le mot favori du capitaine – Mais vous sortez donc de dessous terre, monsieur ? Vous en êtes à apprendre cette nouvelle, quand tous les muets de Pékin en parlent déjà.
Van Naarvaersen n’avait pas voulu affliger Élim par la nouvelle de la prise de Moscou ; mais, lorsque le jeune homme fixa sur lui un œil interrogateur, force lui fut d’avouer la vérité.
– Oui, dit-il en allemand, Moscou est pris, c’est vrai ; mais les Russes sont forts et l’hiver s’avance. Du calme, Élim ! du calme !
Demander du calme à Élim au moment où il venait d’apprendre une pareille nouvelle, c’était lui demander l’impossible.
Montane continua.
– Oui, monsieur ; et, avant d’arriver à Moscou, nous avons battu une petite armée de cinq cent mille hommes commandés par
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Souvarov, Korsakof, Koutousof. J’estropie peut-être ces diables de noms. La Russie avait rassemblé tout ce qu’elle avait pu de soldats. Elle avait formé un corps de sapeurs, composé de vieillards dont le plus jeune avait quatre-vingt-dix ans et dont les barbes tombaient jusqu’aux genoux. Avec ces barbes-là, les cuirasses devenaient inutiles, les balles s’y aplatissaient comme sur des plaques de tir. À midi, tout était fini, et, à deux heures, Napoléon était à Moscou, porté entre les bras des boyards, selon l’habitude russe. À la porte de Kalouga, on lui présenta un pain de la hauteur du Canigou, et, sur un plat d’argent, une petite baleine, de vingt-cinq pieds de long, qui avait été pêchée dans la mer Blanche.
– Et la mer Blanche, savez-vous où elle est ? demanda Élim.
– Elle est entre la mer Noire et la mer Rouge, monsieur.
– Elle est à quinze cents verstes de Moscou.
– C’est-à-dire qu’elle était là, peut-être, du temps de Pierre le Grand, c’est possible. Mais,
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pour l’avantage de Moscou, l’empereur, qui compte y passer l’hiver et donner de grandes fêtes, l’a rapprochée à une petite portée de canon. Le soir, on a donné un bal au son de toutes les cloches de Moscou : il y en a douze mille ; cette musique produisait le plus grand effet. Toutes les fenêtres, la nuit, ont été illuminées. Les habitants étaient tellement ravis, que, dans leur enthousiasme, ils ont mis le feu à cinq cents maisons et que les trois quarts de la ville ont été brûlés.
– S’ils ont fait cela, dit Élim, c’est pour que tous les Français périssent dans l’incendie.
Comme il achevait ces paroles, le domestique entra avec les gazettes anglaises.
Elles annonçaient la retraite des Français.
Van Naarvaersen lut le premier la nouvelle, et, passant le journal à Élim :
– Moscou est en ruine, mais la Russie est sauvée, lui dit-il en allemand. Les Français ont quitté la ville.
Élim lut et passa la gazette au douanier.
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– Est-ce que je sais l’anglais ? dit celui-ci.
– Eh bien, monsieur, dit Élim, je ne veux pas vous annoncer une mauvaise nouvelle ; faites-vous traduire ces dix lignes-là par quelqu’un qui sache l’anglais.
Et, se levant de table, de peur qu’une nouvelle forfanterie du Gascon ne le fît sortir de la mesure qui lui était imposée, il se retira dans sa chambre.
À peine Élim fut-il sorti, que, d’un air mystérieux, le capitaine Montane pria maître August de lui accorder un entretien secret pour une affaire de la plus haute importance.
Maître August fit un signe à sa femme et à sa fille, qui sortirent avec Quenzius et le laissèrent seul avec le capitaine.
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VII
La demande en mariage
Qu’avait donc de si important à dire en particulier à maître August le capitaine Montane ?
L’histoire reste muette sur ce point, et, jusqu’à nouvel ordre, nous sommes forcés de nous borner à des conjectures.
Seulement, au bout d’un quart d’heure, les portes de la salle à manger, hermétiquement fermées jusque-là, s’ouvrirent violemment, et le capitaine, pourpre de colère, sortit tirant ses moustaches, tandis que maître August van Naarvaersen lui disait le plus doucement qu’il pouvait et en multipliant les révérences :
– Le nez, mon cher monsieur Montane, le nez, c’est un grand empêchement. Saperloot ! une
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aune, c’est bien ; deux aunes, cela va encore ; mais deux aunes et demie, c’est trop.
Le capitaine traversa le salon sans regarder ni madame August, qui jouait au piquet avec Quenzius, ni Jane, qui causait avec Élim, et, par conséquent, sans leur dire une parole.
Seulement, lorsqu’il fut arrivé au perron, on l’entendit qui murmurait :
– Ah ! monsieur Narvarsan... ah ! Narvarsan, vous me payerez cela !
Un instant après, on entendit le bruit de deux chevaux, et l’on vit le douanier qui s’éloignait au galop.
Ne comprenant rien à cette sortie, Jane et Élim se levèrent et allèrent trouver maître August dans son cabinet.
Maître August, contre son habitude, paraissait fort agité ; il marchait en long et en large dans la chambre, et très vite. Il était facile de s’apercevoir qu’il était sous le poids d’une émotion extraordinaire.
Mais, en voyant sa gentille Jane, sa figure
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s’éclaircit.
Il la prit par la main et l’embrassa.
– Bonne fille, lui dit-il, n’est-ce pas que tu ne veux pas abandonner ton père ?
– Pourquoi donc me demandez-vous cela ? dit timidement Jane.
– Hélas ! c’est ainsi, ma chère ! Un triste souvenir m’est passé par l’esprit. Je me souviens qu’au printemps j’ai vu les jeunes hirondelles, à peine couvertes de plumes, qui s’étaient échappées du nid. Elles furent prises par des écoliers... Les filles ressemblent aux hirondelles, ma pauvre Jane.
– Je ne sais ce que vous voulez dire, mon père ; mais je n’ai jamais voulu vous quitter. Je ne voudrais pas non plus vous quitter...
Jane hésita ; puis, reprenant courage :
– Promettez-moi, ajouta-t-elle, de m’accorder ce que je vais vous demander.
– Bien, bien, ma chère, je comprends : tu désires avoir quelque bijou, une bague, un collier... Parle, tu sais bien que je ne te refuse
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rien.
– Oh ! mon père, j’ai déjà tant de bijoux, que, de ce côté-là, je n’ai rien à désirer. Mais vous ne vous fâcherez pas, mon père ?
– Je me fâcherai si tu ne me dis pas à l’instant ce que tu désires. Est-ce un maître de danse ? Je te donne M. Saint-Léger, élève de Vestris, qui danserait la gavotte sur le goulot d’une bouteille.
– Vous badinez toujours, mon père ; mais, moi, je vais vous parler sérieusement.
– Sérieusement, toi ? Ah ! par exemple, je suis curieux de savoir ce que tu peux avoir de sérieux en tête.
– Mais dans le cœur, mon père...
Maître August regarda Jane.
– Oui, nous... moi... Élim..., balbutia celle-ci.
– Ah ! oui, ce cher Élim ! pauvre ami ! Sais-tu, continua-t-il en s’adressant au jeune homme, que nous devons nous séparer bientôt ?
– Et voilà justement pourquoi je viens vous relancer dans votre cabinet, mon respectable
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maître. Oui, nous devons nous séparer pour toujours, ou pour bien peu de temps. Je ne vous ferai pas une longue harangue ; ni mon caractère ni le vôtre ne sont amis des détours. J’aime votre fille, Jane m’aime, votre consentement nous fera heureux. Dites-moi oui, je vous quitte ; et, après la guerre, je reviens, en vous disant : « Cher père, donnez-moi Jane. »
– Jane ! te donner Jane ! Jane se marier ! s’écria maître August en faisant trois pas en arrière. Saperloot ! c’est court et clair, Élim... Ah çà ! mais c’est une rage, une épidémie aujourd’hui. Tout le monde veut se marier et épouser Jane. À peine ai-je chassé Montane, qu’en voilà un autre qui se présente, en me chantant la même chanson.
– J’espère, cher monsieur van Naarvaersen, dit Élim en riant, que vous ne me mettez pas tout à fait sur le même rang que le capitaine Montane.
– Saperloot ! Dieu m’en garde, mon cher enfant !
– Mon respectable ami, jamais je n’eusse osé vous demander la main de Jane, si je n’avais pas
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un certain droit sur elle... son amour d’abord, et mon désir de la rendre heureuse.
– Cher père, c’est que j’aime beaucoup Élim, moi, dit Jane à son tour, en se jetant au cou du vieillard.
– Allons, pas de sottises, petite fille, interrompit maître August. Sais-tu seulement de quel côté tu as le cœur ? Les enfants, en jouant à la poupée, disent bien souvent : « J’aime », sans savoir ce qu’ils disent. Je m’étonne seulement comment tu as osé dire un mot à un étranger sans en parler ni à ton père ni à ta mère. Songe donc que tu n’as pas encore seize ans ! Quant à toi, Élim, je ne te blâme pas, et tu as doublement raison d’aimer une jolie et riche héritière.
Élim fit un mouvement qui indiquait qu’il venait d’éprouver à peu près la même douleur que lui eût faite une blessure.
– Van Naarvaersen, dit-il, vous pouvez me refuser une part de votre bienveillance ; mais vous n’avez pas le droit de me refuser une part de votre estime. J’ai, en Russie, une assez belle fortune et une assez bonne réputation, et je n’ai
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jamais rien dit ni fait qui puisse vous autoriser à croire que je suis un spéculateur. Je n’ai aucun besoin de votre fortune, je suis assez riche pour deux. Donnez-moi Jane telle qu’elle est maintenant ; je ne demande rien avec Jane, que son amour et votre consentement.
– Bien dit et noblement pensé, jeune homme ! je ne te connais que depuis trois semaines ; je ne t’offense pas par un doute, je crois à tes paroles ; mais souviens-toi qu’il est très hasardeux d’offrir sa main quand la tête court un si grand danger. Montane soupçonne quelque chose. C’est ta faute, tu n’as point su te contenir. Il ne tardera pas à me dénoncer à son gouvernement, qui me déteste. Moi-même, je songe à quitter la Hollande. Que ce soit notre sympathie ou non, nous sommes en guerre avec les Russes, et Dieu sait quand cette guerre sera finie, et finît-elle bientôt, Dieu sait encore, Dieu sait quand tu pourrais revenir. Et puis, enfin, pense combien il en coûte à un père et à une mère de se séparer de leur enfant.