Jane
Jane
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Je viendrai vous voir une fois chaque année,
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je vous en donne ma parole. Il y a plus : je suis seul, je suis libre, je puis demeurer avec vous si vous le désirez.
– Non, mon cher Élim, dit le vieillard en secouant la tête. La femme doit tout quitter pour suivre son époux, la Bible le dit : mais la Bible ne dit pas qu’un mari oubliera son pays pour sa femme. Je t’avouerai que tu me plais beaucoup, Élim, et si tu étais Hollandais, je t’appellerais à l’instant même mon fils, n’eusses-tu pas un seul ducat dans ta bourse. Mais laisser partir ma fille si loin de moi, elle si jeune, toi si léger !... Qui sait ! peut-être avant six mois ne songerez-vous plus l’un à l’autre.
– Ne nous fussions-nous pas vu dans ce monde, maître August, en rencontrant Jane dans l’autre, j’eusse dit : « Voilà la femme de mon cœur... »
– Mon père, en tout cas, je déclare une chose, ajouta Jane : c’est que je n’aurai pas d’autre époux qu’Élim.
– Tout cela est fort grave, ma jeune amie ; vous parlez avec chaleur, et la chaleur est une
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maladie qui passe vite. Je veux bien croire que votre amour est éternel et que ni le temps ni les dangers n’auront prise sur lui. Nous allons nous séparer, nous. Élim, écoute-moi ; si tu reviens avec les mêmes pensées et si tu retrouves Jane dans les mêmes sentiments, que Dieu vous bénisse alors ! Je ne serai jamais un obstacle au bonheur de mes enfants. Pendant ce temps-là, notre connaissance sera plus profonde ; Jane grandira, et, en grandissant, deviendra plus raisonnable.
– Pouvons-nous compter sur votre parole, mon père, et échanger nos anneaux ?
– Quant à ma parole, tu peux bâtir un château dessus ; mais, quant à l’échange des anneaux, je le trouve on ne peut plus inutile. Tu es militaire, tu es marin, tu peux être tué, tu peux périr dans une tempête, et alors Jane sera veuve sans avoir été épouse.
– Mon digne ami, dit Élim, ce n’est ni un usage ni un engagement que j’invoque, c’est une consolation de cœur. Donnez-moi le droit de me compter comme étant de votre famille, donnez-
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moi le droit d’appeler Jane ma fiancée, donnez-moi le droit de vous nommer mon père.
Élim mit un genou en terre devant le vieillard.
– Mon père, dit Jane, ayez pitié de nous ; donnez le bonheur à vos enfants !
– Ah çà ! s’écria le vieillard en essuyant ses larmes, avez-vous bientôt fini, saperloot ! Levez-vous consolés, embrassez-vous vous-mêmes ; mais n’insistez pas davantage, si vous ne voulez pas que je vous refuse tout à fait. Je dois être raisonnable pour vous, puisque vous, vous ne l’êtes pas. Demain vous vous séparez ; mais vous vous séparerez en vous disant que l’avenir dépend de vous. Maintenant, laissez-moi tranquille et donnez-moi le temps de rassembler mes idées.
Élim croyait s’apercevoir que ce consentement ressemblait fort à un refus. Mais que pouvait-il faire ? Il baisa la main du vieillard. Jane l’embrassa, moitié caressante, moitié boudeuse, et tous deux s’éloignèrent tristement.
Pendant ce temps, notre capitaine de douaniers
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retournait vers la ville en maudissant tout ce qu’il voyait autour de lui. Étant médiocrement cavalier, il dansait terriblement sur sa selle, mouvement qui n’ajoutait pas peu à sa mauvaise humeur. Son compagnon, soldat de marine, Bordelais comme lui, le suivait sur un cheval maigre en fumant une courte pipe, et, à chaque saut du capitaine, il disait : « Maudits chevaux ! » avec la même régularité que Pandore disait : « Brigadier, vous avez raison. »
– Les chevaux et les hommes, Cabaret – c’était le nom du soldat de marine, nom qui lui avait été évidemment donné à cause de son assiduité à visiter les établissements consacrés au dieu du vin –, les chevaux et les hommes, l’eau et la terre, l’air et le ciel, tout est mauvais dans ce pays de brouillards. Douze cents bombes ! s’il ne fallait qu’un signe de mon doigt pour faire crever leurs digues, ils seraient bientôt submergés.
– Cap de Diou ! répondit Cabaret, je suis d’accord, mon capitaine.
Et, comme le capitaine avait fait un saut de dix pouces sur sa selle :
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– Maudits chevaux ! dit Cabaret, qui n’était guère meilleur cavalier que celui qu’il accompagnait.
– Vois-tu, c’est mon avis et mon avis de cœur, entends-tu. Qu’est-ce que les hommes d’ici ? De grossiers marchands. Les femmes ? Des cuisinières. Et les demoiselles ? Des pots à lait. Pas d’éducation, pas de savoir-vivre. Pour elles, un morceau de fromage de Limbourg est préférable à l’amour d’un gentilhomme.
– D’accord, cent fois d’accord, mon capitaine. – Maudits chevaux !
– Aussi je me marierais plutôt avec la veuve du diable que d’épouser cette petite fille. L’imbécile de Hollandais, il donne dedans : il a cru que je lui demandais sérieusement sa fille ! Il n’a pas vu que je me moquais de lui avec ma proposition.
– Le fait est, capitaine, que, pendant que j’étais à la porte, je me creusais la tête en disant : « Cap de Diou ! à qui en a donc le capitaine, d’épouser une pareille tulipe ! »
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– Et comment crois-tu qu’il a reçu ma proposition, le vieux coquin ? dit le capitaine.
– Il s’est jeté à votre cou, j’espère bien, capitaine, les bras ouverts et la poche ouverte.
– Ah ! ah ! ah ! dit le capitaine en riant du plus mauvais rire, compte là-dessus ; il m’a refusé !
– Refusé ! cap de Diou ! Vous badinez avec moi, capitaine.
– Non, en vérité de Dieu, c’est comme je te le dis, Cabaret. Il se croit un grand seigneur, parce qu’il marche sur des tapis de velours et qu’il a sur sa table des candélabres de bronze. La belle chose ! Mais, quand il pourrait couvrir de son drap toute l’Europe et paver de son or tout le Zuiderzée, je n’en voudrais pas de sa bégueule de fille. Aussi bien, ajouta-t-il en fronçant son sourcil et en mordant sa moustache, eût-il tout ce que je disais, on peut le ruiner.
– Mille fois d’accord, capitaine ; si on peut, il faut ; mais ce n’est pas facile de mordre sur ces damnés orangistes.
– Premièrement, Cabaret, il lit les gazettes
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anglaises. Secondement, il est juif. Troisièmement, il est... il est...
Le capitaine chercha inutilement ce qu’était en troisième lieu maître August.
Ce qui n’empêcha point Cabaret de répondre :
– D’accord.
Et d’ajouter :
– Sans compter qu’il a chez lui des hommes... hum !
– Des hommes ? répéta Montane.
– Oui, qui me sont suspects, dit Cabaret.
– Quels hommes ? demanda Montane, dont les yeux brillèrent à l’espérance qu’il allait apprendre quelque chose qui pourrait compromettre le fabricant de drap. Voyons, de qui parles-tu ?
– D’accord, mon capitaine. Eh bien donc, il y a trois semaines, à peu près, j’allais en patrouille avec quelques camarades. – Maudits chevaux !
– Je sais ce que tu appelles aller en patrouille ; l’empereur n’aime pas les pillards.
– Bon ! chacun prend ce qu’il peut ; l’un prend
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une ville, l’autre pille un coffre.
– Et c’est toi qui pilles le coffre, n’est-ce pas, maroufle ? Prends garde ! celui qui prend les villes y trouve une couronne, tandis que celui qui pille les coffres ne rencontre parfois qu’une corde. Mais ceci, c’est ton affaire et non la mienne. De quels hommes parles-tu, Cabaret ?
– Donc, étant en patrouille, j’ai vu que six hommes sont entrés dans le moulin de ce fabricant, et quels hommes ! de véritables bandits. Cap de Diou ! je n’aurais pas voulu les rencontrer sur mon chemin. – Maudits chevaux !
– Et comment as-tu vu cela ?
– En regardant par la fenêtre. Que voulez-vous, capitaine ! je suis curieux, c’est mon défaut.
– As-tu vu cela en rêve ou en réalité ?
– En réalité ; armés jusqu’aux dents, capitaine, et des barbes ! des barbes que nos sapeurs de la vieille garde ne sont que des blancs-becs près d’eux, et la langue qu’ils parlaient donc ! les oreilles m’en tintent encore.
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– C’étaient probablement des coureurs anglais.
– Les Anglais ne portent pas de barbe, capitaine.
– C’est vrai.
– Tout à coup, leur chef m’a aperçu, et, sans dire gare, il a fait feu sur moi avec un pistolet long comme une canardière et large comme une espingole.
– Et qu’as-tu fait, Cabaret ?
– Cap de Diou ! je me suis sauvé, capitaine.
– Et puis après ?
– Après ? Voici : écoutez bien ce qui me reste à vous dire, car c’est le plus intéressant.
– J’écoute.
– Aujourd’hui, pendant que vous étiez à déjeuner dans la salle à manger, moi, je déjeunais à la cuisine près du feu, attendu que, dans ce maudit climat, on rôtit sans se réchauffer. Voilà que le neveu de maître August entre pour allumer son cigare. Je lève la tête et je reconnais... Devinez qui, capitaine ?
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– Le neveu de maître August.
– Ah bien, oui. Le chef de mes bandits !
– Cabaret !
– Que le diable me serre la gorge avec sa queue si ce n’est pas vrai, capitaine.
– Ah ! mon cher Cabaret, si tu étais sûr de ce que tu dis là !
– Mais c’est vrai comme la vérité elle-même. Quant aux cinq autres, je me suis informé...
Cabaret baissa la voix.
– Ils sont enfermés dans la fabrique. Le vieillard dit que ce sont des mécaniciens. Cap de Diou ! des mécaniciens de fausse monnaie ! C’est pour cela que le vieux coquin est si riche.
– Décidément, je suis un homme de génie, Cabaret !
– D’accord, capitaine ; mais en quoi ?
– En ce que j’ai vu tout de suite que ce jeune homme était un ennemi de la France. Tu es sûr de ce que tu dis, Cabaret ?
– Moralement, capitaine.
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– Moralement ou immoralement, cela m’est égal, pourvu que tu en sois sûr.
– J’en suis sûr.
– Eh bien, dès demain, je dénonce le vieux coquin à la police. Ah ! un crime de haute trahison ! ce n’est pas une bagatelle, maître August Narvarsan, ce n’est pas une bagatelle.
Et, comme on entrait dans la ville, le capitaine Montane fit signe à Cabaret de se taire, invitation à laquelle le fils de la Garonne obéit, en se contentant de rompre le silence pour dire de temps en temps :
– Maudits chevaux !
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VIII
La trahison
Le lendemain, le colonel van Waan, commandant de Flessingue, donna l’ordre d’arrêter maître August van Naarvaersen, et douze soldats et un officier furent désignés pour accomplir cette mission.
Le hasard – cette sage-femme de tout bien et de tout mal – poussa comme par miracle le capitaine Montane sur le chemin du long et maigre Quenzius, qui allait cheminant le long du canal.
Un homme en habit de marin le suivait avec une ligne sous le bras.
Montane s’arrêta.
Le nez d’un douanier, surtout lorsqu’il a atteint le développement du nez de Montane, est
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l’instrument le plus fin et le plus sensitif qui existe au monde.
Au temps où la civilisation était dans son enfance, on se servait de la baguette de coudrier pour découvrir des trésors ; de nos jours, ce mystérieux bâton est remplacé par le nez des douaniers. Ils sentent leur proie mieux que le corbeau ne sent les cadavres ; et la contrebande, fût-elle au fond de l’estomac de Pantagruel ou de Gargantua, ne saurait leur échapper.
– Il y a quelque chose là-dessous, dit le capitaine. Humpf ! humpf ! Quenzius hors de la maison et loin de ses livres !...
Et il aspira l’air plus bruyamment encore que la première fois.
– Ce pêcheur qui l’accompagne est un gaillard bien habile. Voilà deux ou trois fois que je lui vois prendre des poissons gros comme le bras. Pour un pêcheur, ça n’est pas naturel. Il a un paquet dans son mouchoir ; que diable peut-il y avoir dans son paquet ?
Et le capitaine Montane, pressant le pas, tira
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Quenzius par son manteau.
Quenzius avait d’abord fait semblant de ne pas voir Montane : il fit semblant de ne pas le sentir.
Mais Montane tira si fort, que Quenzius fut bien forcé de se retourner.
– Ah ! c’est vous, monsieur Montane ? dit-il en souriant. Enchanté de vous voir !
– Moi aussi, monsieur Quenzius.
Quenzius voulut continuer son chemin ; mais ce n’était pas l’affaire de Montane.
– Où allez-vous donc comme cela ? demanda-t-il.
– Droit devant nous, comme vous voyez, répondit celui-ci.
– Alors vous n’êtes pas bien pressé.
– Très pressé, au contraire.
– Oh ! vous ne me refuserez pas néanmoins de manger un morceau avec moi.
– J’ai déjeuné, monsieur Montane.
– Alors, de boire un verre de porter ; nous
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avons justement, à vingt pas d’ici, une taverne où l’on vend d’excellent porter.
Chacun a son défaut : le défaut de Quenzius était d’aimer le porter.
– D’excellent porter ? répéta-t-il.
– J’ai dit excellent, et je ne m’en dédis pas ; un douanier regarde plutôt deux fois qu’une entre ses doigts tout ce qui doit passer entre ses dents.
Quenzius avait déjà fait un temps d’arrêt, quand la commission que lui avait donnée maître August lui revint à la pensée.
– Non, je vous remercie, capitaine ; je suis tellement pressé, que je n’ai pas un moment à perdre, même dans votre agréable compagnie.
– Laissez donc, monsieur le secrétaire ! plume sèche n’écrit pas. Vous êtes pressé, dites-vous ! pour donner de l’agilité au pied, il faut donner de la pesanteur au ventre.
– J’avoue la vérité de ces deux proverbes, capitaine ; mais il n’en est pas moins vrai que je ne saurais vous accompagner.
– C’est grand dommage, mon cher Quenzius ;
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je voulais vous parler affaires. Je vais aujourd’hui à Vlam-huis.
– Vous irez inutilement, capitaine ; mon maître sera aujourd’hui toute la journée au moulin. Aujourd’hui, c’est le commencement du mois.
– Au moulin ? Aïe ! pensa Montane, le tonneau d’or roule de lui-même dans notre cave, il me semble. Maintenant, monsieur le caissier, vous pouvez aller où vous voudrez ; sans faire même la dépense d’une bouteille de bière, j’ai su de vous ce que je voulais savoir.
Et, lâchant le manteau de Quenzius, il le laissa libre de continuer son chemin.
Puis, appelant son digne acolyte :
– Cabaret, dit-il, suis ce drôle. – Il lui montrait Quenzius. – Fais signe, en même temps, à quatre ou cinq soldats de te suivre à leur tour. S’il tente, lui ou son compagnon, de mettre un bateau à la mer, arrête-moi ces drôles-là et conduis-les chez moi. Si tu rencontres d’autres soldats, envoie-les du côté du moulin pour prêter, en cas de besoin,
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main-forte à leurs camarades.
– Cela sera fait, capitaine, répondit Cabaret ; seulement, cela flaire le profit.
– Qui te dit qu’il n’y en aura pas, du profit ?
– Ah ! pour les chefs, il y en a toujours, du profit, et ce n’est pas celui-là qui m’inquiète.
– Sois tranquille, il y en aura pour tout le monde, répondit le capitaine en se frottant les mains.
Le soir, van Naarvaersen avec Élim et sa fille arrivèrent au moulin ; les matelots les y attendaient déjà depuis deux jours, et, lorsqu’il fit sombre, tout était prêt pour partir.
Van Naarvaersen tira sa montre : elle sonna cinq heures.
Élim se leva avec un profond soupir ; Jane, tout en pleurs, se jeta au cou de son père.
– Adieu, Élim, dit-elle, adieu pour toujours ; car vois-tu, j’ai un pressentiment que nous ne nous retrouverons jamais.
Élim baisa la main de la jeune fille.
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– Chère Jane, dit-il en mouillant cette chère main de ses larmes, que Dieu m’écrase de sa colère si je tarde à revenir ici d’une façon ou de l’autre.
– Saperloot ! dit maître August en embrassant Élim, où vas-tu chercher de pareilles phrases ? Console-toi donc, capricieuse, puisque le nouveau printemps apportera de nouvelles fleurs. Enfin, continua-t-il en montant à cheval, c’est curieux, voyez cela. Hier, j’aurais juré que Jane ne saurait pas distinguer un coq d’une poule, et aujourd’hui... Saperloot !
Comme c’était à lui-même que parlait maître August, il suffisait qu’il se comprît.
Il y avait deux chemins pour aller à la mer : l’un tout droit, c’était celui qu’avaient pris les naufragés ; l’autre faisant un coude et tournant par Helmond.
Nos voyageurs prirent ce dernier.
Élim marchait tout pensif : maître August, voyant que l’amoureux ne parlait pas, causait avec le guide, qui portait une lanterne.
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Les cinq marins suivaient et parlaient à demi-voix.
– Que diable dirons-nous à nos camarades, quand nous reviendrons sur le vaisseau ? dit l’un d’eux.
– Que nous venons du royaume des grenouilles, attendu que les hommes vivent ici comme les grenouilles chez nous.
– Allons, dit un troisième, c’est mal de casser le verre quand on a bu. De quoi as-tu manqué ici ? Est-ce d’eau-de-vie ou de jambon ? Non, Dieu merci ! une bouchée n’était pas avalée, que tu mordais dans une autre ; le premier verre n’était pas bu, que le second était déjà versé.
– C’est vrai, répondit le premier, et ce serait péché que d’être mécontent. Nous étions servis à cœur que veux-tu : le pain était blanc comme du sucre, le fromage gros comme des pierres de taille ; et, tous les matins le café !
– Ah ! quant à moi, reprit le second, je ne m’exténuerai pas à les remercier ! j’ai eu beau leur demander du pain noir, ils me répondaient
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toujours : Nix Gout. – Quant au café, ils le passaient dans un bas, nous donnant ce qui était clair et gardant le marc pour eux, les gourmands ! Pour le fromage, parlons-en, il n’y avait que des trous !
– Chacun a son habitude, dit le sentencieux Yorsko, et l’on ne va pas avec ses règles dans les couvents des autres. Quant à moi, si j’ai bien faim un jour, je penserai aux maîtres dîners que je mangeais chez l’honnête homme qui marche devant vous, et je réponds que je serai rassasié de souvenir.
– C’est cela, les paresseux ont toujours le carnaval en tête, reprit le second. Il est bon d’être en visite ; mais, au bout du compte, on est toujours mieux chez soi.
– N’importe ! que Dieu nous permette de revoir nos camarades, dirent les marins en doublant le pas.
Le ciel sembla d’abord exaucer ce vœu. Ils arrivèrent sans accident à l’endroit désigné pour l’embarquement. La mer était noire mais calme ; le rivage semblait solitaire.
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– God zy met ons ! dit le guide en frappant dans sa main, il devait nous attendre là.
– Saperloot ! fit maître August.
– Es-tu sûr de l’endroit ? demanda Élim.
– Comme de mon Pater, dit le guide.
On fit quelques pas le long du rivage ; mais on ne trouva ni pêcheur ni bateau.
Maître August perdit toute patience : une parole manquée était pour lui pire que le vol, pire qu’un crime.
– Saperloot ! s’écria-t-il, je les rosserai tous. Prendre l’argent et ne pas être exact ! Je les chaufferai si bien, que mes ducats fondront dans leurs poches. Maudits ivrognes ! Je parie qu’ils sont au cabaret.
Mais toutes ces exclamations n’avançaient point l’affaire, et la situation d’Élim et de ses matelots devenait de plus en plus critique.
Maître August envoya le guide sur le cheval d’Élim pour explorer le rivage à gauche, tandis que lui-même allait à la cabane du pêcheur.
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Pendant ce temps, Élim, resté seul avec ses hommes, leur proposa de se mettre en quête de leur côté. Il partit, suivant la plage dans la direction opposée à celle du guide, espérant rencontrer le bateau qui devait les prendre, ou en trouver un autre à louer.
En approchant de l’endroit où pour la première fois il avait été jeté par la tempête, il remarqua quelque chose de blanc.
Il posa la main sur l’épaule de Yorsko, qui le suivait, et, étendant l’autre dans la direction de l’objet qui attirait ses regards :
– Vois, lui dit-il.
– Si je n’étais pas sûr que notre bateau est brisé, mon lieutenant, je vous dirais : Il est sorti de la mer comme un veau marin et il dort sur le rivage ; mais, dans tous les cas, si ce n’est pas lui, c’en est un autre.
– Doucement et silence, enfants ! dit Élim : il me semble que j’y vois des hommes couchés.
– Non seulement ils sont couchés, mais ils dorment, dit un des matelots ! je les entends qui
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ronflent.
– Et pas de sentinelles, dit Élim joyeux.
– Pas de sentinelles, répondirent les marins.
– Alors, dit Élim en baissant encore la voix, entourons-les et faisons-les prisonniers ; ne tuons que si nous ne pouvons pas faire autrement.
Les marins se séparèrent, enveloppèrent la petite barque, et se jetèrent sur les dormeurs. Ceux-ci furent garrottés et bâillonnés avant d’être réveillés.
On retira le bâillon de celui qui semblait le chef.
– Qui êtes-vous ? lui demanda Élim en allemand.
– Nous sommes des douaniers hollandais, répondit le prisonnier.
– Quel est votre capitaine ?
– M. Montane.
– Vieille connaissance, et que faites-vous là ?
– Je ne sais pas. Quatre d’entre nous ont fait une pointe dans le pays, par l’ordre du capitaine,
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et nous sommes restés à garder le bateau.
– Merci de l’avoir gardé pour nous, dit Élim.
– Lieutenant, dit Yorsko, la barque est parée et n’attend plus que vous.
– Portez cet homme et les armes au fond du bâtiment, dit Élim. Les autres peuvent rester où ils sont ; quand le capitaine Montane viendra, probablement serons-nous déjà loin. Tout est prêt, dis-tu, Yorsko ?
– Tout, lieutenant.
– Alors, la prière, et ramons.
La prière était finie, les rames étaient levées, lorsqu’il sembla à Élim qu’un faible cri d’appel traversait l’espace et venait jusqu’à lui.
– Stoï ! dit-il à Yorsko en lui posant la main sur l’épaule.
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IX
La fuite
Pendant que le guide errait au bord de la mer, que maître August cherchait la maison du pêcheur, et qu’Élim s’emparait si heureusement de la barque, disons un mot de ce qui se passait au moulin, où nous avons vu arriver les naufragés au commencement de cette histoire.
Jane y était restée avec toute sa douleur.
La pauvre enfant aimait pour la première fois comme pour la première fois on aime. Ce cœur jeune et pur avait reçu sa nouvelle forme de la puissante main de l’amour, et, pour la lui faire perdre, il eût fallu le briser comme on brise un verre.
En entrant dans la seconde chambre, celle-là même où son père avait failli être assassiné par
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les bandits, elle était tombée sur une chaise et y était restée immobile et muette, comme la statue de l’Abattement, ne révélant son existence que par des larmes qui coulaient de ses yeux.
Tout à coup, Quenzius entra, haletant, effaré, plus pâle qu’un mort.
– Où est votre père, mademoiselle Jane ? cria-t-il, où est votre père ?
– Là où je voudrais être, répondit Jane sans faire attention à la voix émue de Quenzius, sans remarquer l’effroi qui se peignait sur son visage.
– Au nom du grand-livre, s’écria celui-ci, dites-moi par quel chemin est parti votre père ?
– Je ne sais.
– Il faut que je le sache, moi ! il est en danger.
– En danger, mon père ? s’écria Jane, que les paroles de Quenzius venaient enfin de frapper au cœur. Que dis-tu, Quenzius ? mon père ! Pourquoi ?
– Ah ! mademoiselle ! mademoiselle ! imaginez-vous que le bourgmestre van Kempenaar van Driel...
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– Eh ! qu’ai-je à faire de ton bourgmestre, Quenzius ? N’entends-tu pas que je te demande comment mon père est en danger ?
– Montane nous a tous dénoncés au bourgmestre, mademoiselle.
– Tous ! qui, tous ?
– Eh bien, vous, votre père, les Russes, M. Élim. Il a dit que votre père était un traître qui avait des relations avec les ennemis, et qui avait promis aux Russes et aux Anglais de leur livrer la forteresse.
– Après ?
– Après ? Le bourgmestre a ordonné de prendre votre père, de le mettre en prison et de le juger.
– Mettre en prison mon père ! le juger ! le fusiller peut-être ! Oh ! notre malheur et bien complet !
– Hélas ! dit Quenzius, en levant ses bras et son nez au ciel.
– Eh bien, que faites-vous là, monsieur ? s’écria Jane. Mais courez donc, mais volez donc à
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la recherche de mon père ! Prévenez-le, pour qu’il parte, pour qu’il se réfugie à l’étranger. Qu’il parte... A-t-il de l’argent ? Prenez ces diamants, ces perles.
– J’ai pris chez le banquer tout ce qu’il faut ; seulement, je n’ai pas eu le temps de l’écrire sur le grand-livre au débit de maître August ; mais, s’il m’arrive malheur, vous l’écrirez, vous, mademoiselle... Dix mille ducats neufs.
– Mais allez donc, malheureux ! cria Jane en poussant Quenzius. Que mon père parte, entendez-vous ! qu’il parte, et qu’il ne s’inquiète pas de ma mère ni de moi. On ne fera rien à deux femmes.
– Dieu le veuille, mademoiselle ! dit Quenzius en grimpant sur le cheval de cabriolet et en disparaissant dans l’obscurité comme le fantôme d’un géant.
Jane resta écrasée. Son amour pour son père lui avait fait momentanément oublier même Élim.
Elle resta seule avec le meunier et sa femme, ou plutôt seule avec sa douleur.
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Une heure après, on frappait à la porte.
– Ouvrez ! cria une voix rude, ouvrez, au nom de l’empereur !
Rien ne répondit.
– Cap de Diou ! dit la même voix, on sait que vous êtes là. Ouvrez donc, ou nous nous conduirons vis-à-vis de vous comme envers des révoltés, et nous mettrons le feu à la maison.
– Myn God ! s’écria le meunier, c’est la voix de ce même brigand qui a déjà voulu nous assassiner, Peter.
– Je t’entends, vieille sorcière ! s’écria Cabaret ; ouvre, ou nous brisons les portes.
– Ah ! mademoiselle, que faire ? dit la meunière à Jane, qui, entendant ce bruit, paraissait sur le seuil de la cuisine. Nous sommes perdus avec tout ce que nous avons.
– Ce que nous avons, dit le meunier, bon ! le maître nous le rendra toujours au centuple ; mais nous, mais mademoiselle...
– Oh ! je mourrais plutôt que de tomber entre les mains de ce bandit ! s’écria Jane. Peter,
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défends la porte aussi longtemps que tu pourras. Moi, je me sauve, et je tâche de rejoindre les nôtres.
– Mademoiselle, mademoiselle, prenez garde aux canaux !
– Est-ce que je n’ai pas été élevée ici ? est-ce que je ne connais pas le moindre ruisseau ?
Et, saisissant son coffre à bijoux, Jane sauta par une fenêtre basse qui communiquait avec le jardin, lequel communiquait lui-même avec la mer.
Elle était déjà sur la plage lorsque les portes tombèrent sous les coups des bandits.
Sans s’arrêter, sans savoir où elle allait, Jane courut le long du rivage. La crainte lui donnait des forces, l’espoir de rejoindre Élim attachait des ailes à ses pieds.
Seulement, tout en courant, elle criait :
– Mon père ! Élim !
Enfin, il lui sembla qu’elle apercevait quelque chose au bord de la mer, comme un bateau et des hommes qui s’y mouvaient. Mais sa voix
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s’éteignait dans sa poitrine haletante. Il lui semblait qu’elle était poursuivie, et cependant elle n’était plus qu’à quelques enjambées du bord ; malheureusement, le bateau s’éloignait.
Un pas de plus lui était impossible ; l’haleine lui manquait. Elle rassembla toutes ses forces pour crier une dernière fois :
– Mon père ! Élim !
Et elle tomba évanouie sur la plage.
Ceux qui la poursuivaient n’étaient plus qu’à cent pas d’elle.
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X
Le doigt de Dieu
C’était ce dernier cri qu’avait entendu Élim.
– Sciez, enfants ! dit-il, sciez !
Les rames frappèrent le flot à l’inverse et le bateau se rengagea sur le sable.
– Arrêtez ! criait une voix qui allait se rapprochant, arrêtez, ou nous faisons feu !
– À moi, mes amis, dit Élim. Un seul pour garder le bateau ; à moi tous les autres.
Et il sauta à terre, un pistolet à chaque main.
À vingt pas, il trouva Jane immobile et étendue comme un cadavre.
Il la prit dans ses bras et l’emporta vers le bateau.
Mais Jane était poursuivie de près. Élim se
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retourna. À deux pas de lui était Cabaret, devançant ses compagnons.
– Arrête, toi-même, ou tu es mort ! s’écria Élim.
Le bandit s’arrêta ; seulement ce fut pour porter la carabine à son épaule.
Mais, avant que la joue eût appuyé sur la crosse, Élim faisait feu, un éclair brillait dans l’obscurité, et Cabaret, frappé au cœur par la balle du lieutenant, roulait sur le sable.
Élim sauta dans le bateau.
– Et maintenant, ramez, enfants ! ramez comme pour entrer en paradis ! il s’agit non seulement de notre vie, mais encore de la sienne.
– La jeune maîtresse ! s’écria Yorsko. Bien joué, lieutenant !
– Feu ! cria une voix du rivage, en indiquant la barque, qui s’éloignait rapide comme un oiseau de mer attardé.
Les balles se perdirent dans les ténèbres ; une d’elles seulement, en frappant la mer, fit jaillir l’eau jusqu’au visage de Jane.
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– Merci pour l’honneur que vous nous faites, messieurs ! cria Yorsko.
L’eau que la balle avait fait jaillir, en retombant sur le visage de Jane, fit rouvrir les yeux de la jeune fille.
Elle était dans les bras de son amant.
– Élim ! cher Élim ! cria-t-elle.
Et leurs lèvres se rencontrèrent. Le baiser fut long et tendre ; les pauvres enfants s’étaient crus séparés pour toujours, et voilà que le doigt de Dieu les réunissait.
Tout à coup, Élim sentit qu’on lui touchait l’épaule. C’était Yorsko.
– Eh bien ? demanda Élim.
– Comment ! vous ne voyez pas ?...
– Quoi ?
– Qu’on ne voit plus rien, lieutenant.
En effet, un brouillard épais venait de se répandre à la surface de la mer.
– Pas un coup de rame de plus ! j’entends les brisants.
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Les matelots s’arrêtèrent. Élim posa Jane sur le banc, et se souleva pour écouter.
– Les brisants sont à droite, dit-il.
– Et, à gauche, lieutenant, dit Yorsko, entendez-vous ?
En effet, des deux côtés on entendait ce bruit sourd que font les vagues en se heurtant sur les rochers.
Élim regarda Jane avec terreur.
– Nous nous sommes égarés, lieutenant ? demanda un des matelots.
– Non, dit Élim ; au contraire, je sais trop bien ou nous sommes.
– Il y a sans doute une passe, dit Yorsko.
– C’est possible, fit Élim ; mais qui nous l’indiquera ?
– Ce douanier qui est couché là au fond, dit Yorsko. Il me semble que, depuis qu’il se promène sur la côte, il doit la connaître.
– Tu as, par ma foi, raison, Yorsko. Débâillonnez-le, mais sans lui délier ni les mains
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ni les pieds.
Puis, se tournant vers la jeune fille :
– N’aie pas peur, ma Jane, lui dit-il.
– De quoi veux-tu que j’ai peur, Élim ? Ne suis-je pas sûre de mourir avec toi ?
On débâillonnait le douanier.
– Les brisants ! les brisants ! s’écria-t-il dès qu’il eut recouvré la parole.
– Bon ! il en a peur, dit Élim. – Eh bien, oui, les brisants !
– Mais il y a une passe, reprit le douanier, dont la terreur augmentait au fur et à mesure que le bruit devenait plus sensible.
– Es-tu capable de la trouver, la passe ? dit Élim. Je te promets non seulement la liberté, mais encore cent ducats de récompense.
– Les yeux bandés, je la trouverais bien, lieutenant.
– Déliez-lui les mains et cédez-lui le gouvernail.
On délia les mains du douanier ; il s’assit au
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gouvernail.
Élim s’assit près de lui et arma son second pistolet.
– Au premier mouvement que tu fais pour nous ramener à la côte, lui dit-il, tu es mort.
– Bien, bien, dit le douanier visiblement effrayé du bruit des vagues contre les rochers et en appuyant le gouvernail à tribord, nagez, nagez ferme !
Élim répéta le commandement en russe.
Les matelots se courbèrent sur leurs rames. La petite barque vola à la surface de la mer.
– Pas trop près de la côte ! cria Élim.
– Mais voyez donc à bâbord, lui dit le douanier.
En effet, une longue ligne d’écume brillait au milieu de l’obscurité ; et, comme le brouillard était épais, il était évident que la barque côtoyait les brisants à vingt pas à peine.
– Il sera impossible de tenir la pleine mer dans une barque par un vent pareil, lieutenant Élim, dit
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un matelot.
– Aimes-tu mieux retourner à terre et tomber dans les mains des Français ? répliqua Élim.
Puis, se tournant vers le pilote :
– Courage ! lui dit-il.
– Je joue ma peau en même temps que la vôtre, répondit le douanier ; vous pouvez donc être tranquille, je ferai de mon mieux.
C’était la meilleure réponse qu’il pût donner.
Élim reprit Jane dans ses bras et l’enveloppa dans son manteau, sous prétexte de la garantir du froid, mais, en réalité pour lui cacher le danger.
Moins résigné qu’elle, il se disait que ce serait un sort cruel que celui qui les eût réunis un instant pour les séparer à jamais.
Mais il avait gardé l’usage de la vue et ne quittait pas cette ligne d’écume dont le bruit incessant remplissait ses oreilles de terreur.
Enfin, il lui sembla qu’il y avait une interruption dans cette ligne et que, sur une largeur de trois ou quatre encablures, la mer avait
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son mouvement naturel.
– La passe, dit-il au douanier.
– Sacrebleu ! je la vois bien, répondit celui-ci.
Et il appuya la barre à bâbord.
La petite embarcation obéit au gouvernail comme un cheval bien dressé à la bride, et en un instant elle eut dépassé la ligne des rochers et se trouva en pleine mer.
Mais le danger était pire, peut-être ; la brise était forte, et, comme l’avait dit Yorsko, il était impossible de tenir la mer dans une pareille embarcation.
En même temps, le brouillard devenait plus épais.
– J’ai fait tout ce qui dépendait de moi, dit le douanier découragé ; maintenant, tuez-moi si vous voulez, mais je ne puis faire davantage.
– C’est vrai, dit Élim presque aussi découragé que lui.
Et, serrant Jane sur son cœur, il laissa retomber avec un soupir sa tête sur la tête de
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l’enfant.
Il était évident pour lui que, dans ce frêle canot, ils ne feraient pas un quart de lieue en mer sans être submergés.
Tout à coup, Élim releva la tête ; il venait d’entendre le bruit lointain d’une cloche.
Nulle part comme en mer et pendant la nuit, un son de cloche ne se fait entendre. On dirait un oiseau aux ailes de bronze qui rase les flots.
– Une, deux, trois, compta Élim.
Et le dernier coup laissa après lui une longue vibration.
– Ce bruit-là ne vient pas de la terre, lieutenant ! la terre est trop loin, dit Yorsko.
Une idée illumina l’esprit d’Élim ; il se tourna vers le pilote ; le regard du Hollandais brillait de joie, fixé dans la direction du bruit.
– Je comprends, lui dit Élim ; nous sommes dans le voisinage de ton sloop, c’est lui qui vient de piquer l’heure.
– Probablement, dit le Hollandais.
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– Combien d’hommes ? demanda Élim.
– Assez pour vous pendre aux vergues, tous tant que vous êtes, en guise de lanternes.
– Dans tous les cas, tu ne jouiras pas de ce spectacle, mon ami, dit Élim, attendu que tu seras mort auparavant.
Alors, fronçant le sourcil et lui appuyant le pistolet sur la tempe :
– Combien d’hommes ? répéta-t-il.
– Douze, répondit laconiquement le douanier, en voyant que le jeune lieutenant ne plaisantait pas.
– Très bien, dit Élim.
Puis, se tournant vers les matelots :
– Mes amis, dit-il, le bon Dieu nous envoie un bâtiment qui tiendra la mer, lui. Il ne s’agit plus que de le prendre.
– En ce cas, lieutenant, c’est fait, répondit Yorsko.
– Douze hommes d’équipage.
– Ils ne sont pas avertis, nous le sommes. Le
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proverbe dit qu’un homme averti en vaut deux ! nous sommes donc douze contre douze... Il n’y a que la jeune maîtresse, ajouta Yorsko en faisant un signe de tête et en désignant Jane.
– Un de vous la gardera.
– Alors nous ne serons plus que cinq, c’est-à-dire que dix contre douze ; mais bah ! les douaniers – et des douaniers hollandais ! – fit Yorsko.
Tout cela se disait en russe, de sorte que Jane n’en pouvait rien entendre.
– Enfants, continua Élim s’adressant aux matelots, vous avez compris, n’est-ce pas ? vous jouez gros jeu ; mais, devant cette parole : – il faut ! – nul de vous ne reculera, je l’espère. D’ailleurs, je vous montrerai le chemin et vous me suivrez.
– À travers l’eau comme à travers le feu, en paradis comme en enfer ! répondirent les marins d’une seule voix.
– Merci, enfants ! avec vous je prendrais la lune. Examinez les fusils, et, dès que nous aurons
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accosté le sloop, sautez dessus et tuez tout ce qui résistera.
Puis, se retournant vers le douanier pilote :
– Et toi, lui dit-il, tu sais nos convictions.
– Nagez ! dit le pilote.
Et il donna au gouvernail la direction nécessaire.
Au bout de quelques minutes, on aperçut le bâtiment, qui se balançait tranquillement sur les vagues.
À bord, se promenait une seule sentinelle.
Élim vit, au mouvement qu’elle fit, qu’on était découvert.
– Attention ! dit-il en appuyant de nouveau son pistolet contre la tempe du pilote.
– Qui vive ? cria la sentinelle.
– Réponds, dit Élim.
– Le diable à quatre ! cria le douanier.
– Bon diable ! murmura la sentinelle, bon diable !
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Et, se retournant sans soupçon aucun, elle appela l’officier.
– Est-ce que je vais te quitter, Élim ? dit la jeune fille effrayée. Oh ! je ne veux pas, ne fût-ce que pour un instant.
– Eh bien, cramponne-toi à mon cou ! nous y sommes.
En effet, la barque avait accosté le sloop. Élim enveloppa Jane d’une main, de l’autre se cramponna à un cordage, et sauta le premier sur le pont du sloop.
Les cinq marins russes suivirent leur lieutenant.
La sentinelle voulait crier ; elle ouvrit la bouche et elle la referma dans l’eau.
Les Russes étaient maîtres du pont.
Élim prit sa bourse et la jeta au douanier resté dans le canot.
– Tiens, lui dit-il, un Russe n’a que sa parole. Voici d’abord ton argent ; ta liberté, tu l’as, et, quant à ta vie, cela te regarde, l’ami ; tu as bien trouvé ton chemin pour venir, tu le trouveras bien
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pour t’en aller.
Puis, s’adressant à ses hommes, sans s’inquiéter du douanier, qui, une rame à chaque main, s’éloignait déjà du bâtiment :
– Amis, dit-il, fermez solidement l’écoutille des matelots, je me charge de celle des officiers.
– Où vas-tu ? demanda Jane.
– Faire, selon toute probabilité, une visite au capitaine Montane, dit Élim ; mais, comme il est garçon, les femmes ne peuvent pas se présenter chez lui. Assieds-toi donc là et attends-moi.
Rassurée par le ton de plaisanterie qu’affectait son amant, Jane fit ce qu’il désirait.
Élim l’enveloppa de son manteau ; il ne voulait pas, l’égoïste fiancé, perdre une feuille de rose des joues de la jeune fille.
Puis il descendit doucement par l’escalier des officiers, et, guidé par une voix, se dirigea vers la porte de la cabine. Élim s’assura que la clef était en dehors, et, baissant la tête, il appliqua son œil au trou de la serrure.
Il ne s’était pas trompé : le capitaine, assis à
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table avec deux de ses lieutenants, buvait à plein verre le champagne.
– Ah ! capitaine, disait un lieutenant, c’est affaire à vous, parole d’honneur !
– À la santé de mademoiselle Jane ! dit l’autre.
– À la santé de Jane, répéta le capitaine en appuyant sur le nom de baptême dépouillé de son escorte. Merci, messieurs.
Et les trois douaniers vidèrent leurs verres.
– Va chercher tes camarades, dit Élim à Yorsko.
– Je comprends, dit celui-ci.
Et il s’éloigna sur la pointe du pied.
Élim continua de regarder et d’écouter.
Le capitaine déboucha une troisième bouteille.
– Et le bien-aimé, demanda un des lieutenants, qu’en faites-vous, capitaine ?
– Ah ! lui, c’est autre chose, dit Montane avec son mauvais sourire ; lui, on me l’amène ici bien lié et bien garrotté ; après quoi, pour qu’il ne nous vienne pas ennuyer de ses doléances
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amoureuses, nous l’expédions en France.
– Nous sommes là, mon lieutenant, dit Yorsko.
– Bien, répondit Élim ; silence ! et agissez selon que vous me verrez agir.
– Eh bien, capitaine, dit un des lieutenants, soyons généreux.
– Je ne demande pas mieux, dit le capitaine.
Et, se renversant sur sa chaise avec un air plein de fatuité :
– Dites, lieutenant, dites.
– À la santé du pauvre amoureux ! C’est bien le moins que vous lui deviez, capitaine.
– Ah ! cap de Diou, comme dit Cabaret, c’est une bonne idée ! s’écria Montane. À la santé du pauvre amoureux, comme vous avez dit ; et je n’ai qu’un regret : c’est qu’il ne soit pas là pour nous faire raison.
– Que votre désir soit comblé, capitaine, dit Élim en ouvrant la porte. Il y est.
Les trois douaniers regardèrent, stupéfaits, le
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nouveau venu, qui sortait on ne sait d’où.
Élim s’avança jusqu’à la table, remplit un verre, et le levant au-dessus de sa tête :
– À la santé du pauvre amoureux ! répéta-t-il.
Puis, se retournant vers les marins :
– Criez hourra, vous autres, leur dit-il en russe.
Les marins crièrent hourra d’une seule voix.
Élim vida son verre.
– Eh bien, messieurs, dit-il, vous ne buvez pas ?
Le capitaine Montane, qui avait reconnu Élim, tremblait tellement, que son verre se vidait tout seul.
Les deux autres officiers, ne pouvant comprendre ce qui se passait, posèrent leurs verres sur la table et portèrent la main à leur épée.
– Pas de résistance, messieurs, dit Élim ; nous sommes maîtres de votre bâtiment, et, si vous en doutez, en voici la preuve : entrez, mes braves !
Les cinq matelots entrèrent, le fusil à la main.
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– Capitaine, dit Élim s’adressant à Montane, voilà un de ces tours comme nous en joue parfois la destinée : au lieu que ce soit vous qui me teniez, c’est moi qui vous tiens ; au lieu que ce soit moi qui aille me promener en France, c’est vous qui irez faire un tour en Russie ; mais vous n’êtes pas malheureux, vous y arriverez pour le traînage. Vos armes, messieurs.
Il n’y avait pas de résistance à faire ; les trois officiers rendirent leurs épées.
– Yorsko, continua Élim, conduis ces messieurs dans la cabine du lieutenant, nous avons besoin de celle-ci pour une dame.
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XI
Le mariage forcé
On sait pour quelle dame était la cabine.
À peine Jane y fut-elle installée, qu’Élim, s’emparant du commandement du sloop, ordonna de lever l’ancre.
– Si nous coupions le câble tout simplement ? dit Yorsko.
– Tu as raison, ce sera plus tôt fait.
Yorsko prit une hache, coupa le câble, et le navire dériva.
Mais, presque aussitôt, au commandement d’Élim, les voiles se déploient, le vent qui soufflait de terre les arrondit, et le petit bâtiment, quoique d’une construction assez lourde, fend sans difficulté la mer.
Au point du jour, Élim aperçut la ligne des
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vaisseaux formant le blocus.
Un petit cutter de service qui, chaque nuit, servait de mouche à la flotte, vint à lui.
Le jeune officier qui commandait le cutter vit, à la coupe du bâtiment et à sa voilure, qu’il était hollandais. Il fit feu sur lui de son unique canon.
Et, l’alarme donnée, il se hâta de regagner la flotte.
En un instant, toutes les batteries de la flotte furent éclairées par des lanternes.
Élim prit un porte-voix et cria :
– Ne tirez pas, je suis Russe, et j’amène un bâtiment hollandais !
Mais sa voix se perdit dans l’espace.
Une lumière brilla au sabord du bâtiment le plus proche, et un boulet, ricochant à bâbord, fit voler l’eau jusque sur le pont.
– Mais que diable font-ils donc, Yorsko ? demanda Élim.
– Vous le voyez bien, lieutenant, ils tirent sur nous.
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– Mais ils vont nous couler !
– Dans dix minutes, ce sera fait, lieutenant, si...
Un second boulet coupa la parole à Yorsko, en même temps que la grande vergue.
– Si quoi ?... demanda Élim.
– Si vous ne changez pas de pavillon, lieutenant.
Élim leva la tête ; le pavillon hollandais flottait fièrement à la corne du sloop.
– Vous voyez bien, lieutenant, dit Yorsko, qu’ils croient que nous venons les prendre à l’abordage.
– Fou que je suis ! fit Élim.
Puis, se tournant vers ses hommes :
– Amenez le pavillon hollandais, et hissez ce mouchoir, dit-il.
Le pavillon hollandais fut amené et le mouchoir d’Élim prit sa place.
Avant que l’échange pût être opéré, un troisième boulet était venu s’enfoncer dans
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l’avent du sloop.
Mais, à la vue du mouchoir blanc, qui indiquait un bâtiment parlementaire, tout feu cessa.
Élim promena son regard sur la flotte et reconnut son bâtiment.
– Gouverne sur le Vladimir, Yorsko, dit-il ; tu dois être comme moi, pressé de rentrer à la maison.
Yorsko gouverna sur le Vladimir.
Il commençait à faire assez jour pour que l’on distinguât ce qui se passait sur la flotte.
Tous les équipages, éveillés par les quatre coups de canon qui venaient d’être tirés, étaient sur les ponts et dans les haubans.
On n’était pas moins curieux à bord du Vladimir, vers lequel semblait de préférence se diriger le sloop, que sur les autres bâtiments.
– Bon ! dit Élim, voilà Nicolas-Alexiovitch qui nous regarde avec sa lunette.
Puis, reprenant le porte-voix, il cria :
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– Eh ! bonjour, Nicolas-Alexiovitch.
– Le diable m’emporte si ce n’est pas ce fou d’Élim ! dit le lieutenant.
– Élim, Élim, Élim ! crièrent vingt voix d’officiers.
– Le lieutenant Melosor ! dit l’équipage d’une seule voix. Hourra pour le lieutenant Melosor !
– Accostez ! cria Élim aux matelots.
Ceux-ci, armés de gaffes à l’aide desquelles ils amortirent le choc, accrochèrent le sloop à la frégate.
– En vérité, mon cher Élim, dit Nicolas-Alexiovitch en tendant la main au jeune lieutenant, il faut que tu sois sorcier : tu tombes à l’eau, et tu ne te noies pas ; tu passes dans le feu, et tu ne te brûles pas. Nous t’avons cru archiperdu. Te voilà sain et sauf, sois le bien arrivé.
– Et je ne suis pas arrivé seul, dit Élim en tendant la main à Jane, que Yorsko soulevait entre ses bras.
– Ah ! ah ! dit maître Nicolas en apercevant la
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jeune fille. Cela ne m’étonne pas que nous t’ayons pris pour un brûlot. Il ne fallait que ces deux yeux-là pour faire sauter la flotte.
– Mon cher Nicolas, dit à son tour Élim, fais-moi le plaisir de donner le bras à madame jusqu’à ce que je me sois expliqué avec le capitaine.
Nicolas-Alexiovitch s’inclina devant Jane et lui présenta le bras.
Élim trouva le capitaine mettant le pied sur le premier degré de l’escalier qui conduisait de la cabine au pont.
Le capitaine jeta un cri de joie en reconnaissant Élim ; il aimait le jeune homme comme il eût aimé son enfant.
– C’est bien ! c’est bien ! dit-il lorsque Élim eut terminé son récit. Nous veillerons à ce qu’on te paie un bon prix le sloop que tu as amené. Mais dites-moi, monsieur le lieutenant, ajouta le capitaine d’un ton sévère, quelle est la dame qui vous accompagne ?
Le capitaine avait vu par sa fenêtre le transbordement de Jane.
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Élim rougit et balbutia ; il connaissait l’expresse défense existant sur la flotte russe de recevoir des femmes à bord d’un bâtiment.
Alors il raconta ce que nous savons. Le capitaine écouta froidement le récit du jeune homme.
– Tout ce que vous me dites là, Élim-Paulovitch, est vrai, je n’en doute pas, répondit le capitaine ; mais votre dévouement pour vos camarades près de périr, votre retour avec un bâtiment ennemi, ont attiré sur vous les yeux de toute la flotte. Vous devez conserver votre nom pur de tout soupçon, Élim ; or, chacun aura droit de penser que vous avez inventé tout ce roman, pour coudre une liaison avec une personne indigne de vous.
– Capitaine !... s’écria le jeune homme en rougissant ; car la flamme de la colère lui montait au visage.
– Ne nous fâchons pas, Élim ; écoutez-moi, au contraire, tranquillement : plus vous vous fâcherez, et surtout vis-à-vis de moi, plus vous serez dans votre tort. Vous savez, n’est-ce pas ?
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que nos lois maritimes défendent d’avoir des femmes à bord en temps de guerre. Quel rapport voulez-vous que je fasse à l’amiral ? Sa première question sera : « Est-ce sa femme ou sa sœur ? »
Élim baissa la tête et garda le silence.
Le capitaine continua d’une voix plus douce :
– Supposons même, mon cher Élim, que cette affaire ne vous fasse aucun tort dans l’esprit des marins ; ne devez-vous pas penser à la réputation de cette pauvre enfant, qui aura d’autant plus à perdre sous ce rapport, qu’elle sera plus innocente ? Vous êtes maintenant son seul protecteur, Élim, et l’honneur d’une jeune fille est chose sainte.
– Que faire, capitaine ? dit tristement Élim. Dirigez-moi, conseillez-moi.
– Que je vous dirige, que je vous conseille, Élim ?
– Oh ! oui, oui, capitaine, je vous en supplie.
– Vous voulez que je vous parle comme si vous étiez mon fils ?
– Je vous le demande en grâce.
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– Aimes-tu cette enfant, Élim ? demanda le capitaine.
– Je suis prêt à donner ma vie pour elle.
– T’aime-t-elle ?
– De toute son âme !
– Feras-tu son bonheur ?
– Oh ! pour cela, capitaine, j’en réponds.
– As-tu le consentement de ses parents ?
– Elle est ma fiancée.
– Eh bien, mais alors, mon cher, épouse-la !
– Si vite, capitaine ? demanda le jeune homme presque étouffé par la joie.
– À l’instant même ; je vous cède ma cabine, et je suis votre père-ami 1.
– Oh ! mon bien bon, mon bien cher ami ! s’écria Élim en se jetant dans les bras du digne officier.
– Allons, dit le capitaine, voilà qui est arrangé.
1 Nom qu’en Russie on donne au meilleur ami de la famille, qui sert de second père.
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Va prévenir madame la mariée maintenant ! c’est bien le moins qu’elle sache la chose cinq minutes d’avance.
Élim remonta sur le pont, et, moitié riant, moitié pleurant, il arracha la jeune fille du bras de Nicolas-Alexiovitch et la serra sur son cœur.
– Mais qu’y a-t-il donc, Élim ? qu’y a-t-il donc ? demanda Jane.
– Il y a, ma chère Jane,... répondit Élim. Mon Dieu ! je ne puis croire à mon bonheur.
– Parle.
– Il y a que le capitaine exige que nous nous mariions sur-le-champ.
– Sur-le-champ ? répéta la jeune fille tout étourdie.
– Tu ne peux pas t’y refuser, Jane, c’est la loi.
– Mais je ne m’y refuse pas, dit la jeune fille en rougissant et en baissant les yeux.
– Oh ! tiens, tu es un ange !
– Le prêtre attend les fiancés dans la cabine du capitaine, dit Yorsko, et je vous préviens, mon
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lieutenant, qu’il est pressé.
– Allons, répondit la jeune fille d’une voix presque inintelligible, tandis que son bras, frissonnant à celui d’Élim, parlait plus intelligiblement que sa voix.
Nicolas-Alexiovitch servit de père à la fiancée, et le capitaine au promis.
Tout l’équipage eut le droit de descendre dans l’entrepont et assista à une cérémonie qui, ayant lieu rarement à bord d’une frégate, y excitait la curiosité générale.
La bénédiction nuptiale donnée, on entendit aussitôt retentir les bouchons qui s’échappaient bruyamment des goulets des bouteilles de vin de Champagne.
C’était le canon qui célébrait le mariage.
Jane, toute rougissante, remercia les assistants et donna ses joues roses à baiser aux officiers du Vladimir.
– Et maintenant, dit le capitaine, vous devez être fatigués. Bonne nuit, mes enfants ! on vous éveillera pour dîner.
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Et il sortit en fermant la porte.
Élim et Jane restèrent seuls.
Trois jours après le mariage d’Élim et de Jane, la flotte allait hiverner à Tchata.
La première personne que les jeunes époux rencontrèrent sur le quai fut maître August van Naarvaersen.
Élim et Jane se jetèrent dans ses bras en l’appelant tous deux mon père.
Le vieillard faillit mourir de joie ; il pleurait, il riait, caressait et grondait.
Mais il n’y avait pas à revenir sur les événements ; tout était fini, et pour le mieux.
On écrivit à la maîtresse, restée à la maison.
Une semaine après, Jane reçut une lettre de sa mère.
La bonne femme lui envoyait sa bénédiction ; mais elle ne pouvait s’empêcher d’exprimer à Jane le regret de ce qu’elle n’avait pu, pour le souper de noces, lui confectionner le fameux
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gâteau de pommes dont elle avait seule le secret.
Et ce qui, selon elle, était un malheur irréparable, c’était l’absence de ce fameux lit qui était dans la famille depuis cinq générations.
Jane riait et pleurait à son tour.
– Mon bon père, dit-elle, vous direz à ma mère...
– Que tu t’en es très bien passée, mon enfant, répondit le vieillard.
Jane regarda son mari et se jeta toute rougissante entre ses bras, tandis que celui-ci, par-dessus son épaule, serrait la main de maître August van Naarvaersen.
– Saperloot ! dit le vieillard, c’est trop bête de retenir ses larmes ; cela étouffe.
Et il se mit à pleurer franchement.
Par bonheur, c’était de joie.
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