Jean de Thommeray; Le colonel Evrard

Jules Sandeau · Chapitre 2 sur 5 · partie 2/3

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Jean de Thommeray; Le colonel Evrard

Jean de Thommeray

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

—Monsieur, dit-il en me saluant avec une grave politesse, vous n’êtes pas un étranger chez moi; madame de Thommeray m’a souvent parlé de vous. Je sais que vous avez été excellent pour elle pendant son séjour à Paris, et c’est ajouter encore à ma reconnaissance que de m’offrir ici l’occasion de vous l’exprimer.

Cet accueil un peu magistral acheva de me démonter. Je n’étais pas venu quêter des compliments; mais, puisque M. de Thommeray avait cru devoir tout d’abord m’entretenir de sa gratitude, je m’étonnais qu’il n’eût pas même fait allusion à celui de ses fils que j’avais soigné et veillé comme s’il eût été le mien. J’hésitais moi-même, sans m’expliquer pourquoi, à prononcer son nom. J’étais dans la position d’un homme qui sent le terrain miné sous ses pieds, et qui n’ose plus faire un pas.

Enfin je m’informai de Jean, mais à peine l’eus-je nommé que M. de Thommeray me ferma la bouche.

—Monsieur, me dit-il d’un ton bref, il ne nous reste plus que deux fils, ils sont tous les deux devant vous. Nous ne parlons jamais de celui que nous avons perdu.

Je demeurai un instant comme anéanti. Jean était mort… mais non!

L’attitude de M. de Thommeray, sa voix, son geste, son langage, n’étaient pas d’un père qui a eu l’affreux malheur d’ensevelir un de ses enfants. S’il était vrai que Jean fût mort, ma présence inattendue aurait provoqué chez la mère une explosion de désespoir ou une crise d’attendrissement plutôt qu’un mouvement d’ardente curiosité. Je l’avais assistée au chevet de son fils, j’avais partagé ses angoisses; elle n’eût pas été maîtresse de son émotion, elle se serait jetée dans mes bras, nous aurions pleuré ensemble. J’avais fait toutes ces réflexions en moins de temps qu’il ne m’en faut pour les écrire. Jean vivait, et pourtant il n’avait plus sa place au foyer dont il était naguère la parure et la joie. Je ne savais que m’imaginer ni que dire.

Mon regard allait de l’un à l’autre et ne rencontrait que des visages consternés. M. de Thommeray seul se tenait impassible; mais ses lèvres, violemment crispées, trahissaient l’effort d’une douleur hautaine qui se contraint pour ne pas éclater. Je me disposais à prendre congé, lorsqu’une porte du fond s’ouvrit à deux battants, et une servante parut sur le seuil: les plus dures afflictions de l’âme ne changent ni les habitudes ni les conditions de la vie, et tous les jours, aux mêmes heures, on se met à table, si malheureux qu’on soit.—Vous dînez avec nous? dit madame de Thommeray qui s’était emparée de mon bras. Et, comme je cherchais à m’excuser:—Par pitié, ajouta-t-elle à mi-voix, ne partez pas avant que j’aie pu vous parler.—Je ne résistai plus et me laissai conduire.

Malgré ces préliminaires, les choses se passèrent moins tristement que je n’aurais pu l’espérer: à défaut d’entrain, le dîner ne manqua pas de cordialité. Les cœurs et les esprits s’étaient détendus peu à peu. Remis de la gêne que leur avait causée ma visite inopportune, mes hôtes n’avaient pas tardé à comprendre que je n’étais pas, moi non plus, sur un lit de roses, et, avec un tact dont je leur sus gré, tous à l’envi s’efforçaient de me faire oublier ce qu’il y avait dans ma position de pénible et d’embarrassé. Chacun y mit du sien. Tous me traitaient comme un ami qui eût été attendu. Madame de Thommeray n’était plus la belle Irlandaise, telle encore que je l’avais vue à Paris. Les dernières années qui venaient de s’écouler avaient éteint ce qui restait en elle d’éclat et de beauté; mais elle était toujours la belle âme que j’avais été à même d’apprécier. L’honneur de sa vie pouvait se résumer en quelques mots: elle avait été l’unique amour d’un honnête homme qu’elle avait uniquement aimé. Cela dit tout, et n’est point banal. Les deux fils, deux colosses, sans avoir aucune des grâces de leur jeune frère, n’étaient pas cependant dépourvus de tout charme: ils avaient celui de la douceur unie à la force. J’étais frappé surtout de la déférence et du respect qu’ils témoignaient à leurs parents jusque dans les plus petites choses: ces habitudes de soumission, qui tendent de plus en plus à se perdre dans les familles, avaient un caractère particulièrement touchant chez de jeunes hommes qui semblaient faits pour commander. Leur esprit était sans apprêt, je dirais presque sans culture, mais l’élévation de leurs sentiments n’en ressortait que mieux, et ils parlaient avec un grand sens de tout ce qui se rattachait à leurs occupations journalières. Quant à M. de Thommeray, il y avait un terrain sur lequel nous devions nécessairement nous entendre. Nous étions du même âge. Étudiant à Paris en même temps que lui, j’avais assisté comme lui à la résurrection des lettres, aux fêtes de la renaissance; nos deux jeunesses s’étaient épanouies à la même heure, dans les mêmes clartés. En rapprochant nos souvenirs, il se trouvait que nous avions vécu côte à côte, et que plus d’une fois nous avions dû nous coudoyer. C’était pour lui, comme pour moi, un sujet d’étonnement que nous fussions restés étrangers l’un à l’autre, que sa main et la mienne ne se fussent point rencontrées. Nous avions bu aux mêmes sources, ressenti les mêmes ivresses; mais le passé dont il faisait jadis ses plus chères délices, dans lequel il s’était si longtemps confiné, ne lui disait plus rien: il n’en parlait qu’avec tristesse. Il avait vieilli doucement en présence d’un splendide décor qu’il prenait pour la réalité, et voilà qu’un orage venu sur le tard avait tout emporté; comme le laboureur qui retrouve sa ferme brûlée et son champ dévasté, il contemplait d’un œil morne l’édifice de toute sa vie foudroyé et réduit en poudre. Il y avait des moments où, en dépit des efforts communs, la conversation tombait tout à coup et s’éteignait comme un feu de chaume. Il se faisait alors un long silence, plus lourd, plus accablant que le vent du Sahara. Chacun de nous pensait à Jean, les yeux de la mère le cherchaient à sa place vide, et le nom qu’il était interdit de prononcer, que nul ne prononçait, ce nom proscrit remplissait tous les cœurs, oppressait toutes les poitrines.

A l’issue du dîner, pendant que le gentilhomme campagnard allait avec ses fils surveiller la rentrée des récoltes, madame de Thommeray, restée seule avec moi, m’entraînait au jardin. L’après-midi avait été brûlante. La soirée était chaude encore; derniers souffles embrasés du jour, de pâles éclairs blanchissaient l’horizon. A peine avions-nous fait quelques pas le long des charmilles, qu’elle se laissait tomber sur un banc, et là, brisée par la contrainte qu’elle venait de s’imposer, elle donna un libre cours aux larmes qui l’étouffaient. Je m’étais assis auprès d’elle, et je tenais ses mains dans les miennes.

Je me taisais: il y a des douleurs qu’on n’ose pas interroger.—Ainsi, dit-elle enfin, vous ne l’avez pas vu? Vous ne savez rien de sa vie?

Vous ne savez rien, vous n’êtes au courant de rien? Quand vous êtes entré, je me suis imaginée, en vous apercevant, que vous veniez me parler de lui, j’ai cru que vous m’apportiez de ses nouvelles.

—Je venais en chercher, Madame. Je me réjouissais à la pensée de le trouver ici, heureux dans sa famille heureuse. Je ne sais rien, je ne suis au courant de rien. La dernière lettre que j’ai reçue de lui était datée de Pise, et depuis…

—Ah! fatal séjour! ville à jamais maudite! s’écria-t-elle avec un geste de désespoir; c’est là qu’on me l’a pris, c’est là qu’on m’a ravi mon enfant.—Et d’une voix fiévreuse elle se mit à raconter ce que je savais déjà, tout ce que j’ignorais encore, la rencontre qu’elle avait faite à Pise, ses relations avec madame de R…, la passion de Jean qu’elle n’avait pas su prévoir, le trouble et le remords dont elle avait été saisie en voyant clair dans le cœur de son fils.—J’étais sans défiance, rien ne m’avait avertie du danger. Cette jeune femme semblait aussi peu faite pour inspirer la passion que pour la ressentir. Nulle exaltation dans les idées, l’imagination la plus calme, un cœur parfaitement rassis, avec cela un esprit ingénu, une âme vide et sans détours, étalant naïvement sa nudité, trop satisfaite d’elle-même pour recourir à des vertus d’emprunt, enfin beaucoup d’assurance, et pas l’ombre de coquetterie: elle ne se donnait pas même la peine de chercher à plaire. Il n’était pas jusqu’au caractère de sa jolie figure qui ne contribuât à ma sécurité: il y manquait l’étincelle divine, la flamme de l’intelligence. Je ne voyais ses traits s’animer, ses beaux yeux prendre feu que lorsqu’elle entamait le récit des fêtes mondaines qui avaient été jusque-là l’unique occupation de sa vie, et qui représentaient pour elle le seul côté sérieux de la destinée.

Elle n’avait pas d’enfants, s’applaudissait de n’en point avoir, et parlait de son mari juste assez pour rappeler de temps en temps qu’elle était mariée. Les arts et la nature l’intéressaient médiocrement; quelques journaux de mode, qu’elle se faisait adresser de Paris, composaient toutes ses lectures. Je l’observais avec curiosité; elle était pour moi un sujet d’étude. Ce qui me frappait surtout chez elle, c’était l’amour de la toilette et le génie de l’ajustement. Elle avait fait de la parure une espèce de culte qu’elle rendait à sa beauté.

Peu lui importait le public; elle se parait pour se parer, pour sa propre satisfaction et son agrément personnel. Quoique souffrante et résignée à passer dans la retraite le temps de son exil, elle était arrivée avec toute une cargaison de caisses à chiffons, absolument comme s’il s’agissait de passer l’hiver à la cour. Je me souviens qu’un soir je la trouvai chez elle en toilette de bal. Toutes les bougies étaient allumées; elle était seule et n’attendait personne.

Parfois, à la veillée, dans le petit appartement que j’occupais à la locanda, tandis que je travaillais sous le bec d’une lampe de cuivre, elle entrait tout à coup comme un tourbillon, habillée tantôt en espagnole, tantôt en bohémienne, tantôt en marquise de Pompadour, éblouissante dans tous ces costumes, qui étaient autant de souvenirs des derniers bals auxquels elle avait assisté et qu’elle me décrivait dans leurs plus minutieux détails. Elle n’était pas futile, elle était la futilité. Eh bien! Monsieur, Jean l’adorait. Il avait découvert dans ce joli néant une victime de la société, un cœur dépareillé, une âme incomprise. Il devinait des trésors de mélancolie dans le mortel ennui qui la consumait. Ces apparences de frivolité n’étaient que le déguisement d’une douleur qui cherche à s’étourdir; il pressentait sous la grâce de ces mensonges des abîmes sans fond de passion contenue, de tendresse et de poésie. Que sais-je encore? C’était la femme de ses rêves! Vous jugez cependant quel effroi fut le mien dès que j’ouvris les yeux. Madame de R… eût été libre que je n’aurais pas vu sans frémir mon fils se jeter tête baissée dans une semblable aventure.

De toute façon, ma place n’était plus à Pise. A force de prières et de remontrances, j’avais amené Jean à partir avec moi. Nous partîmes ensemble, et même à présent je veux croire qu’il était sincère dans sa résolution de me suivre. Je m’en allais triomphante et heureuse de le sauver encore une fois; mais à Livourne, au moment de quitter l’hôtel pour nous rendre au bateau, il ne se contint plus, sa passion éclata en cris de révolte. Était-ce lui, Jean, mon dernier-né, que j’avais en secret préféré aux deux autres, était-ce lui qui me sacrifiait, moi, sa mère, à qui et à quoi, juste Dieu! Tout ce que je pus dire fut inutile: il résista même à mes larmes. Je continuai seule mon voyage, je rentrai seule dans la maison qui ne devait plus le revoir.

Elle s’interrompit un instant, et ses pleurs recommencèrent de couler.—Ce qu’est devenue cette liaison, comment elle a vécu, comment elle a fini, je ne puis vous l’apprendre. Je sais seulement que mon fils y a laissé jusqu’à la fierté de son âme. Il n’existe plus, le jeune homme que vous avez connu. Ah! malheureux enfant, combien sa chute fut rapide! Il quittait Pise vers la fin de l’hiver et rentrait dans Paris. Il devait n’y séjourner qu’une semaine; des mois s’écoulèrent, et nous l’attendions encore. J’avais tout dit à mon mari.

L’un et l’autre nous avons vieilli dans la foi de notre jeunesse; nous nous étions toujours figuré que l’amour, le premier des biens, était assez riche de ses joies et de ses douleurs pour pouvoir se suffire à lui même: Jean se chargea du soin de nous désabuser. Madame de R…

l’entraînait dans un courant où notre avoir ne lui permettait pas de la suivre. Nous l’avions trop aimé; à la première résistance un peu sérieuse, il se cabra et mordit le frein. Aux objurgations de son père, il répondait avec aigreur; les remontrances de ses frères ne faisaient que l’irriter; mes plaintes le touchaient à peine. Je lui envoyais en secret tout ce dont je pouvais disposer; nous étions épuisés, à bout de sacrifices. Un jour enfin il poussa vers nous tous un cri d’effarement, le cri d’une âme où la vie se brise: il renonçait à reprendre sa place au milieu de nous, et, dans un adieu suprême, il demandait qu’on lui pardonnât. Reviens, reviens! s’écria la famille éplorée. Oui, nous te pardonnons. Reviens, mon fils! Reviens, mon frère! La maison qui te pleure s’ouvrira pour te recevoir, et nous fêterons, nous aussi, le retour de l’enfant prodigue. Ainsi nous le rappelions tous, et pourtant il ne revint pas. Le lien fatal semblait rompu; quel autre charme pouvait le retenir? Il avait mis fin à ses exigences et parlait vaguement d’un long travail qu’il avait entrepris; il remettait de mois en mois, et nous l’attendions toujours. C’est là, Monsieur, qu’en étaient les choses. Il n’écrivait qu’à longs intervalles; il y avait dans le ton de ses lettres je ne sais quoi de sec et de banal qui me glaçait le cœur. Nous ne vivions plus; une sourde inquiétude nous minait lentement. Nos deux aînés allaient partir pour s’enquérir de sa situation et tenter auprès de lui un dernier effort, quand tout à coup de sinistres rumeurs, qui depuis quelque temps couraient dans le pays, pénétrèrent jusque sous notre toit. Ce fut le curé du village qui, le premier, nous donna l’alarme. Il avait vu grandir nos enfants; il était le confident, le consolateur de nos peines. On disait, on affirmait tout haut que Jean de Thommeray, notre fils, traînait son nom dans un monde où ne se fourvoient ni les esprits droits ni les cœurs honnêtes, qu’il passait à Paris pour un des princes de la jeunesse désœuvrée, qu’il avait un hôtel, qu’il avait des chevaux, que le jeu fournissait à ce luxe éhonté. Le ciel s’écroulait sur nos têtes. Ce n’était plus aux frères de partir, mais au père. Il revint au bout de quelques jours: ses cheveux avaient achevé de blanchir. Je le vois encore rentrant dans sa demeure, où dix générations successives avaient conservé intact le culte de l’antique vertu, où pas un n’avait failli, où de tout temps la bonne renommée avait tenu lieu de richesse. Il vint à moi et me dit: Femme, il ne nous reste plus que deux fils. Ce fut tout. Je n’appris que plus tard ce qui s’était passé. Comme il allait franchir le seuil de l’hôtel où Jean nous avait laissé croire qu’il s’était logé modestement, un break attelé de quatre chevaux, sortait à grand fracas de la cour. Deux laquais poudrés et galonnés occupaient le siége de derrière; Jean conduisait lui-même l’attelage: assise auprès de lui, une créature insolemment parée répandait jusque sur les roues les vastes plis de sa robe flottante. Après avoir vu l’étalage de notre honte s’éloigner et se perdre dans l’avenue des Champs-Élysées, M. de Thommeray avait remis sa carte à un valet de pied, et il était reparti le jour même. Vous savez le reste. Toutes relations ont cessé entre nous et le fils indigne; nos serviteurs ont ordre de ne plus prononcer son nom. Eh bien! tout indigne qu’il est, je ne puis pas l’arracher de mon cœur; je suis sa mère, il est mon enfant. On a été trop dur, on ne s’est pas souvenu des paroles du Christ, on a manqué de charité. Pour le relever, il ne fallait peut-être que lui tendre la main: le farouche honneur, l’implacable orgueil ne l’ont pas voulu. Vous irez le trouver, Monsieur. Vous me le promettez? poursuivit-elle d’une voix suppliante.

Ne le heurtez point, cherchez plutôt à l’attendrir. Vous connaissez la vie qu’il nous a faite: elle était hier, elle sera demain ce qu’elle est aujourd’hui. Racontez-lui ce que vous avez vu, mettez sous ses yeux le tableau de notre intérieur désolé. Il n’est pas méchant; dites-lui que je l’aime encore, et, si déchu qu’il vous paraisse, ne l’abandonnez pas, allez à lui sans vous lasser. Le mal, comme le bien, a ses heures de défaillance; pour sauver une âme en détresse, pour la ramener au rivage, il suffit parfois du brin d’herbe que la colombe jette à la fourmi qui se noie. Enfin, Monsieur, vous m’écrirez; ne me cachez rien, mais parlez-moi de lui; que je sache qu’il vit, que je le sente vivre, dussé-je achever d’en mourir!

Je m’attendais à des révélations douloureuses, et pourtant, je l’avoue, ces confidences dépassaient toutes mes prévisions. Était-ce bien de Jean qu’il s’agissait? Par quelle pente, par quels degrés ce jeune homme était-il descendu des hauteurs où je l’avais laissé? Quel choc imprévu avait pu le jeter dans les bas-fonds d’un monde dont le contact seul eût révolté jadis tous ses instincts? Sans avoir là-dessus aucune donnée certaine, madame de Thommeray, avertie par l’instinct maternel, le plus sûr des instincts, attribuait à madame de R… la chute de son fils. Que la jolie comtesse y fût pour quelque chose, je n’étais pas moi-même éloigné de le croire; mais que cette bulle de savon eût pesé d’un tel poids sur une destinée, que cette folle brise eût déraciné l’espoir d’une famille, démantelé l’honneur d’une maison, voilà ce qui ne s’expliquait pas. Ma raison s’y perdait. Il se faisait tard.

Nous avions rejoint M. de Thommeray au salon; je serrai la main de mes hôtes, trop généreux pour chercher à me retenir, et je m’éloignai pénétré de tristesse, en repassant dans mon esprit tout ce que je venais de voir et d’entendre.

De retour à Paris, je pensai à m’acquitter sans retard de la mission qui m’était confiée; mais, avant d’agir, je désirais savoir au juste quelles étaient les habitudes de Jean et quelle existence il menait.

Malgré tout ce qui avait frappé mes yeux et mes oreilles, j’hésitais à croire le mal aussi profond que je l’avais jugé d’abord sous l’influence du milieu austère où je venais de passer quelques heures: je tenais à m’assurer si M. et Madame de Thommeray ne s’exagéraient pas involontairement la portée des écarts de leur fils. Quoique étranger au monde des affaires, j’y comptais pourtant des amis: les renseignements que j’obtins ne me laissèrent malheureusement aucun doute. Tout était vrai et au grand jour: Jean ne cachait rien de sa vie. Il ne faudrait pas pourtant s’imaginer qu’on ne parlât de lui qu’avec mépris; nous avons des trésors d’indulgence pour la corruption élégante et prospère. Ses coups de bourse, son bonheur au jeu, lui valaient sur la place moins de contempteurs que d’envieux, et, tandis que sa famille le rejetait, il y en avait plus d’une qui l’eût adopté volontiers. Du reste, l’opinion de ses contemporains lui était fort indifférente; le vice avait rarement affiché de si vertes allures.

Il vivait publiquement avec une sorte de créature que ses aptitudes et sa dextérité à dévorer les fils de famille avaient rendue célèbre sur le turf parisien. Fiametta était son nom de guerre; son nom de paix, nul ne l’a jamais su. L’histoire de leur rencontre ne mériterait pas d’être rapportée, si l’on ne pouvait y voir un trait des mœurs du temps. Un dimanche, en plein soleil d’été, la Fiametta traversait seule le jardin du Palais-Royal. La hardiesse de sa démarche, le carmin de ses lèvres, le caractère de sa beauté, qu’accentuait encore l’éclat de sa toilette, auraient suffi pour attirer tous les regards; mais ce qui la signalait surtout à la curiosité des promeneurs, c’était la masse énorme de cheveux roulés dans un filet de soie qui tombait du sommet de la tête jusqu’au milieu du dos, et qu’elle portait littéralement comme une hotte. Jamais la folie du cheveu n’avait été poussée si loin. L’extravagance de ce luxe d’emprunt avait mis le public en gaieté, et, la donzelle n’ayant dans sa personne rien qui commandât le respect, un instant vint où elle se trouva enfermée dans un cercle de quolibets. Chacun disait son mot, les femmes s’en mêlaient. D’honnêtes bourgeoises, à qui les appointements de leurs maris ne permettaient qu’un modeste chignon plat comme une galette, criaient au scandale, et se vengeaient ainsi des rigueurs de la destinée. Elle cependant, l’air hautain et superbe, demeurait impassible au milieu de la foule qui grossissait. L’arrogance de son attitude ne faisait qu’exciter la verve des assistants, quand tout à coup, sous le feu croisé des rires gouailleurs et des malins propos, elle enleva d’un tour de main le filet où la masse de cheveux était emprisonnée, et toute sa chevelure, entraînée par son propre poids, se déroula en larges nappes et l’enveloppa comme un manteau. Les rires avaient cessé, un cri d’étonnement sortit de toutes les poitrines. Jean, qui passait par là, avait été témoin de cette scène. Il s’approcha gracieusement de la belle qu’il voyait pour la première fois, et que son triomphe échevelé ne laissait pas d’embarrasser un peu.—Madame, lui dit-il du ton le plus courtois, ma voiture est à deux pas d’ici, et, si vous le permettez, j’aurai l’honneur de vous y conduire.—Sans hésiter, elle avait accepté le bras de Jean, et, à partir de ce jour, ils ne s’étaient plus quittés.

Attractions du ruisseau! éternelle puissance de la putréfaction morale!

cette fille, d’une beauté douteuse et d’un âge incertain, aussi dénuée de cœur que pourvue de cheveux, exerçait sur Jean un empire absolu. Il se montrait partout avec elle, au bois, aux courses, au théâtre; c’est elle qui tenait sa maison, elle y était maîtresse et souveraine. On peut d’après cela se former une idée de la société qu’il recevait chez lui: femmes déclassées, gens de bourse, auteurs peu considérables, journalistes peu considérés, petits gentilshommes à bout de patrimoine, et qui, sans emploi ni ressources avouables, faisaient grande chère et beau feu, tels étaient les commensaux habituels de la place où je me préparais à pénétrer. La démarche était scabreuse, je n’en espérais aucun résultat. Je n’avais rien de ce qu’il faut pour travailler fructueusement à la conversion des pécheurs; mais, outre que j’obéissais à madame de Thommeray, je ne pouvais me défendre d’un mouvement de compassion pour ce jeune homme qui m’avait été cher et que j’avais connu si aimable. Il y avait dans le déraillement de sa destinée un mystère qui m’attirait. J’éprouvais l’impérieux besoin d’interroger le gouffre qui l’avait englouti: je voulais lui donner jusque dans son abaissement, à défaut d’estime, un témoignage d’intérêt.

Donc, un matin, je me rendais chez Jean. Son hôtel était situé dans une des rues encore assez désertes qui aboutissent à l’avenue des Champs-Élysées. L’habitation se composait d’un seul étage; le boulingrin qui s’étendait devant le perron, les massifs de verdure qui masquaient les écuries et les remises, lui donnaient un air de cottage. Un domestique en culotte courte et en habit à la française avait pris mon nom: quelques instants après, j’étais introduit dans un salon d’attente qui n’eût point déparé l’intérieur d’un palais.

Œuvres d’art et tableaux de maîtres, tentures de damas de soie, tapis de Smyrne, émaux de la renaissance, vieilles faïences italiennes; une bougie brûlait à l’intention des fumeurs sur une table de marqueterie couverte de journaux, de brochures et de bulletins portant les derniers cours de la Bourse. Jean me suivait de près, je n’eus pas l’ennui de l’attendre longtemps; une porte s’ouvrit, et je le vis paraître.

Il vint à moi la main tendue, avec beaucoup d’aisance et de désinvolture, sans le moindre trouble apparent, comme si le luxe au milieu duquel je le surprenais eût été le prix avéré d’un travail glorieux ou honnête. Il commença par s’excuser de m’avoir si longtemps négligé.—Vous êtes tout excusé, lui dis-je. J’arrive de Bretagne, j’ai eu l’occasion d’y voir votre famille, et, comme vous ne m’avez jamais parlé de vos parents qu’avec amour et respect, je crois remplir un devoir en venant vous entretenir de l’état d’affliction où je les ai trouvés.

Je partis de là pour lui rendre compte du spectacle navrant dont j’avais été le témoin; mais lui, m’interrompant presque aussitôt:—De grâce, Monsieur, n’allez pas plus avant, me dit-il avec un grand calme et d’un ton d’urbanité parfaite. Je rends justice à vos intentions, mais je sais depuis longtemps tout ce que vous pensez avoir à m’apprendre, vous ne m’apprendriez absolument rien. C’est entendu, ma façon de vivre est pour tous les miens un sujet de trouble et de scandale. Mes frères me renient, ma mère pleure en secret sur moi, mon père ne me connaît plus. Parlons à cœur ouvert, je suis le désespoir et la honte de ma famille. Eh bien! Monsieur, soyez mon juge. Qu’ai-je fait pour provoquer cet appareil de deuil et ce déploiement de rigueurs, pour mériter de perdre l’affection des êtres qui m’aimaient et pour tomber si bas dans leur estime? J’aurais commis quelque grand crime que je ne serais pas traité plus durement. Est-ce ma faute, à moi, si mes parents, enfermés et murés dans le souvenir de leur jeunesse, ont vieilli sans s’apercevoir du travail qui s’accomplissait autour d’eux? Est-ce ma faute si, après avoir été élevé comme dans un cloître, bercé d’illusions, nourri de contes bleus et gorgé d’idéal, je me suis éveillé un beau matin en présence d’une société où il n’y avait de vrai que l’argent, et qui démentait par la fureur de ses convoitises toutes les croyances, toutes les rêveries dont on m’avait farci la cervelle? Est-ce ma faute enfin si, dans cette terre promise où j’arrivais la lèvre en feu et le cœur plein de flamme, je n’ai trouvé que des sources taries et des brasiers éteints? Je n’étais pas un saint. Las de courir après les chimères, de n’embrasser que des fantômes et de laisser un lambeau de ma chair dans chacun de ces embrassements, je me suis accoutumé peu à peu aux réalités. Ne pouvant prétendre à réformer le siècle, j’ai fini par me faire à ses mœurs et par endosser sa livrée; il m’a paru que, dans une société où l’argent était dieu, ne pas être riche serait une impiété. Le temps n’est plus du bien longuement et laborieusement amassé. Tout va vite aujourd’hui.

On ne conquiert plus la fortune, on la surprend ou on la force. J’ai joué, je ne m’en défends pas: si c’est un cas pendable, voilà beaucoup de gens en l’air. J’avais l’audace et le sang-froid, le coup d’œil prompt et sûr, la décision rapide, tout m’a réussi: où est le mal?

Je soutiens par le jeu l’état de maison que le jeu m’a donné: parmi les fortunes du jour, combien en comptez-vous qui puissent invoquer une autre origine et qui se maintiennent par une autre industrie? Si vous consultiez le carnet de mon agent de change, vous m’y verriez en nombreuse et bonne compagnie. Mes parents ont vécu des passions de leur époque: je vis des passions de la mienne. Quelle action cependant peut-on me reprocher? Me suis-je enrichi au détriment de l’honneur? Mon nom a-t-il servi d’enseigne à quelque entreprise douteuse? M’a-t-on surpris me glissant le soir dans quelque tripot clandestin? Je travaille en pleine lumière et vais partout tête levée. Si ma richesse est fille du hasard, je la légitime et l’anoblis par l’usage que je sais en faire. Je dépense en grand seigneur, et l’or qui passe par mes mains n’a pas le temps de les salir. Quant au monde dont je m’entoure, croyez-moi, de quelque nom qu’il vous plaise de l’appeler, il ne vaut ni plus ni moins que celui qui s’intitule modestement le meilleur monde. On peut sans risque ni péril se laisser choir de celui-ci dans celui-là: on ne tombe pas de bien haut. Que ma famille se rassure, les petites dames ne coûtent pas plus cher que les grandes: elles offrent cet avantage, qu’on sait tout de suite à quoi s’en tenir sur leur désintéressement. Avouons-le, ces diverses catégories de monde ne sont que nominales: au fond, elles n’existent pas. Plus ou moins grossiers, plus ou moins hypocrites, plus ou moins effrontés, les appétits sont partout les mêmes. Il n’y a plus d’âmes; c’est la matière qui nous mène. La société n’est plus qu’une immense bohème: d’un côté, la bohème crottée, haineuse, envieuse, qui aiguise ses dents et qui guette son heure; de l’autre, la bohème dorée, qui se dépêche de vivre et de jouir comme si elle se sentait emportée fatalement vers le cap des tempêtes, comme si chaque jour qui s’écoule n’était pas sûr du lendemain. Voilà, Monsieur, la vérité vraie: le reste n’est que songe et mensonge.

C’était une grande pitié d’entendre ce jeune homme exalter sa chute et glorifier sa déchéance. Je ne le quittais pas des yeux, et l’examen de sa personne ne démentait point son langage. Tout chez lui trahissait les habitudes de sa vie nouvelle. Les veilles, les excès, les émotions du jeu, avaient fané son teint, flétri ses tempes et dépouillé son front. Le regard, autrefois si doux et si limpide, prenait par instant le reflet bleuâtre et le dur éclat de l’acier. La précision du geste, le son métallique de la voix, le ton sec et cassant, l’assurance et l’aplomb que donne la richesse, faisaient de lui un des types accomplis du monde qu’il venait de peindre. Lorsqu’il était parti pour Pise, j’avais dit adieu à un poëte, je retrouvais un homme d’affaires.—Vous vous êtes complétement mépris, répliquai-je, sur la pensée qui m’a conduit auprès de vous. Je n’apportais ici ni plaintes ni sermons: vous n’aviez pas à vous défendre. Vous vivez comme il vous convient, je n’ai point qualité pour apprécier vos actes. Je crois seulement que vous ne vous faites pas une idée nette et claire de l’état d’affliction où votre famille est plongée: c’est mon devoir de vous en instruire.

Souffrez donc que je reprenne les choses où je les ai laissées quand vous m’avez interrompu, car il faut que vous m’écoutiez. Je serai bref, et, ma tâche remplie, vous n’aurez d’autre juge que vous-même, je vous livrerai à vos réflexions.—Et, sans m’arrêter au geste d’impatience dont il n’avait pas été maître, j’entamai à nouveau le récit de ma visite chez ses parents. Je m’adressais, hélas! à une âme déjà bien endurcie. Tandis que je parlais, il allait et venait dans la chambre, tordant et mordant sa moustache, et je lisais dans sa pensée qu’il n’eût pas été fâché de voir surgir un incident qui m’aurait obligé de quitter la place. Quand j’en vins cependant à parler de sa mère, quand je la lui montrai usée par le chagrin, quand je lui rappelai qu’il avait été son enfant de prédilection, quand je lui affirmai qu’il l’était encore malgré ses fautes et ses égarements, je le vis par degré changer de maintien, ses traits se contractèrent, il se jeta sur le divan où j’étais assis, et prit sa tête entre ses mains. J’avais touché le point vulnérable, mais, pour y arriver, il m’avait fallu fouiller en plein roc, et dans son attendrissement même je sentais encore je ne sais quoi de farouche et de résistant.

Je le regardai quelque temps en silence, puis je l’attirai doucement vers moi.—Est-ce vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous qui m’aviez laissé voir une âme si haute et si fière? Vous n’êtes point la dupe des sophismes et des paradoxes que vous mettiez tout à l’heure en avant.

Un groupe d’individus vivant aux crochets du hasard ne représente pas toute la société: vous vous noyez dans une mare et vous accusez l’océan. C’est ce que vous-même appeliez jadis une philosophie d’antichambre. Pour que vous en soyez venu là, il a dû se passer dans votre vie quelque chose d’affreux, quelque chose d’irréparable. Eh bien! mon enfant, un poëte l’a dit, on se console en se plaignant, et parfois une parole nous a délivrés d’un remords. Au nom de la sympathie qui vous avait entraîné vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi le secret du mal que vous avez souffert. J’en connais déjà l’origine. Vos dernières lettres m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez alors. Vous aimiez madame de R… Vous êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé? On vous a fait au cœur une blessure bien profonde, plus profonde que celle dont vous aviez failli mourir. S’il est trop tard pour la fermer, s’il ne m’est pas donné de pouvoir la guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore, y porter une main amie?

Au nom de madame de R…, il avait tressailli: un sourire étrange effleura ses lèvres. Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la flamme de la bougie, puis, avec la familiarité du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise en point de Beauvais, et les bras appuyés sur le dossier, d’un air aussi dégagé que s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote de la veille:—Mon Dieu, Monsieur, s’il peut vous être agréable d’entendre raconter cette petite drôlerie, je veux bien vous la dire. Je doute, à ne vous rien celer, qu’elle réponde à votre attente. C’est une histoire toute simple, et qui n’a pas, au temps où nous sommes, le mérite de l’originalité; vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame de R…; je l’aimais d’un amour craintif et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que le faisait ma mère, à l’apparente frivolité de ses goûts; quelques soupirs mal étouffés, quelques réflexions inspirées par l’instabilité des affections humaines, m’avaient ouvert sur le passé de cette jeune femme des perspectives désolées. J’étais tout pénétré des premières lectures dont ma jeunesse avait été nourrie: je voyais en elle un cœur brisé et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour n’avait pas encore osé se déclarer, lorsque ma mère en surprit le secret. Elle n’eut plus dès lors qu’une pensée, m’arracher au danger qu’elle pressentait, et quitter Pise en m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances, je finis par céder à ses prières. J’étais de bonne foi. Madame de R… n’avait rien dit, rien fait pour encourager ma passion ni pour en provoquer l’aveu. En avait-elle seulement le soupçon? Je n’aurais pas voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au sentiment qui remplissait ma vie. L’annonce de mon prochain départ ne l’avait émue ni troublée; elle ne songeait pas plus à s’en étonner qu’à s’en plaindre. Il ne me déplaisait point d’aller ensevelir dans la retraite l’éternelle tristesse d’un amour malheureux: je partis sans esprit de retour.

Cependant, à mesure que je m’éloignais, un flot de pensées tumultueuses montait à mon cerveau. Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais d’imbécillité. Une voix intérieure me criait que je laissais le bonheur derrière moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me reportant à l’heure des adieux, je me figurais que son dernier regard renfermait un reproche, que la dernière étreinte de sa main essayait de me retenir.

A Livourne, au moment d’abandonner le pays où fleurit l’oranger, la terre où je l’avais connue, où je l’avais aimée, je sentis que le sacrifice était au-dessus de mes forces: je m’échappai des bras de ma mère et repris la route de Pise. A peine arrivé, je courus au palais qu’habitait madame de R…, je me jetai à ses genoux, je couvris ses mains de baisers et de larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée d’une passion si méritante, car je lui dois cette justice qu’elle ne tarda pas à m’en octroyer le prix.

Je ne le nie point, je connus d’heureux jours. En amour, aussi bien qu’en matière de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du culte importe peu; tout ce que l’on croit est vrai, il n’y a de vrai que ce que l’on croit. J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait chair, il palpitait sous mes caresses. Jamais lune de miel ne brilla d’un si doux éclat. Je vivais dans l’extase, je marchais sur les nuées, je goûtais dans leur plénitude les joies et les ivresses qui mettent l’homme au rang des dieux. L’heure était proche où j’allais reprendre ma place parmi les mortels. Le printemps s’annonçait à peine que déjà Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait impatiente de retourner en France. Je me disposais à l’accompagner; elle me fit entendre qu’elle avait vis-à-vis du monde des ménagements à garder. En même temps elle me conseillait, avec toute la tendresse imaginable, d’aller passer deux ou trois mois chez mes parents: nous devions tous les deux cette réparation à ma mère, elle insistait beaucoup là-dessus.

J’étais inquiet sans savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise qui précède la fin du bonheur. La veille du départ, comme elle achevait ses préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire qui s’apprête à quitter le couvent:—Vous partez sans moi, vous partez! lui dis-je.

Que vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends que de trop, nous ne nous verrons plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le vouliez bien, nous ne nous séparerions pas. Je sais qu’il y a dans la Sabine ou dans les gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées faites pour servir de refuge aux âmes que la société opprime ou méconnaît: c’est là que nous irions vivre tous deux, libres, ignorés, oubliés du monde qui n’est pas digne de vous posséder.—Toute séduisante qu’elle était, cette proposition n’obtint pas le succès que j’en espérais.—La Sabine! le Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous en reparlerons, me dit-elle.—Cette réponse, à laquelle j’étais loin de m’attendre, aurait dû m’éclairer: l’impression douloureuse se dissipa dans l’attendrissement des adieux. Je rentrais en France quelques jours après elle; mais au lieu de me rendre en Bretagne, comme j’en avais l’intention, j’allai fatalement la rejoindre à Paris.

Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais de retour depuis près d’un mois, et il ne m’avait encore été permis de contempler ma divinité qu’à ses heures de réception, quand la cour et la ville faisaient cercle autour d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot, un regard, un sourire, pour toute allusion au passé une pression de main furtive, tel était le régime frugal auquel je me trouvais soumis après tant de jours d’abondance. J’avais loué, dans un des quartiers les plus retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé au fond d’un jardin, où vainement j’attendais l’heure du berger: comme l’ours qui, pendant l’hiver, se nourrit de sa propre graisse, mon bonheur en était réduit à subsister de ses souvenirs. Dernière ressource, consolation suprême des amants en retrait d’emploi, j’écrivais des lettres que j’oserai qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart, demeuraient sans réponse. Disons-le en passant, nous avons perdu l’habitude des entretiens épistolaires qui furent longtemps les délices d’une société aujourd’hui disparue. En général, les hommes n’écrivent plus que des lettres d’affaires, la furie du luxe a tué chez les femmes le goût et le génie de la correspondance. Valentine occupait avec son mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette âme opprimée n’obéissait qu’à ses caprices, ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure, cette destinée flétrie dans sa fleur et que je m’étais donné pour tâche de réconcilier avec la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence comme dans son élément naturel. Je ne pouvais m’empêcher de reconnaître que, si madame de R… était en effet une victime de la société, la société traitait assez doucement ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait que l’entrevoir: c’était un homme de trente ans à peine, fatigué avant l’âge, d’un aspect élégant et froid, et qui laissait volontiers à sa femme toutes les libertés dont il usait largement pour lui-même.

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