Journal d'un bourgeois de Paris, 1405-1449

Alexandre Tuetey · Chapitre 5 sur 15 · partie 1/3

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Journal d'un bourgeois de Paris, 1405-1449

de plusieurs autres conseillers et familiers de Jean Sans-Peur

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

(Juvénal des Ursins, p. 526). L'année suivante, le même fit

partie d'une autre délégation chargée de conférer avec les

députés de Brabant au sujet du droit que prétendait le duc de

Bourgogne sur l'administration des biens appartenant aux enfants

du duc de Brabant, tué à Azincourt (D. Plancher, t. IV, p. 448).

C'est le vendredi 19 août 1418 que Lamban, alors bailli de

Vermandois, fut temporairement institué prévôt de Paris, jusqu'au

retour de Guy de Bar, c'est-à-dire jusqu'en octobre 1418 (Arch.

nat., Y 1, fol. 1).

  1. Item, cedit moys de septembre, estoit à Paris et autour la mortalité si tres cruelle[515], que on eust veu puis IIIc ans par le dit des anciens; car nul n'eschapoit qui fust feru de l'espidimie, especialment jeunes gens et enfans. Et tant en mouru vers la fin dudit moys, et si hastivement, qu'il convint faire es cymetieres [de Paris] grans fosses, où on en mettoit XXX ou XL en chascune, et estoient arangés comme lars, et puis [ung pou] pouldrez par dessus de terre; et touzjours jour et nuyt on n'estoit en rue que on ne rencontrast Nostre Seigneur, que on portoit aux malades, et tretous avoient la plus belle cognoissance de Dieu Nostre Seigneur à la fin, que on vit oncques avoir à chrestiens. Mais au dict des clercs, on ne avoit oncques veu ne ouy parler de mortalité qui fust si desvée, ne plus aspre, ne dont moins eschappast de gens qui feru en fussent; car en moins de cinq sepmaines trespassa en ville de Paris plus de L mil personnes. Et tant trespassa de gens de l'Eglise que on enterroit IIII, ou VI, ou huit chefs de hostel à une messe à notte, et convenoit marchander aux presbtres pour combien ilz la chanteroient[516], et bien souvent en convenoit paier XVI ou XVIII solz parisis, et d'une messe basse IIII solz parisis.

[515] Le mercredi 28 septembre, par suite de la «grant mortalité»

régnant à Paris et en plusieurs parties du royaume, le Parlement

dut suspendre ses plaidoiries, et l'on voit, le 3 novembre

suivant, que l'évêque, «pour doubte de l'epidimie ayant cours à

Paris», s'était retiré dans l'abbaye de Saint-Maur (Arch. nat.,

X{la} 1480, fol. 148, 153).

[516] Ms. de Paris: pour combien ilz l'achetteroient.

  1. Item, en ce temps, qui estoit environ XII jours en octobre, n'estoit pas encore cessée la mortalité aucunement[517] ne les Arminaz pour paix ne pour autre chose ne laissoient à faire comme davant tretous le pis qu'ilz povoient, et venoient souvent jusques emprès de Paris prendre proies et hommes et femmes, et menoient en leurs garnisons, ne nul n'en osoit mot dire, et pour vray il ressembloit que au duc de Bourgongne en fust apoy, et apoisoit le peuple de douces parolles.

[517] Une procession solennelle à Saint-Victor eut lieu le 5

octobre, «pour occasion des guerres et grans mortalitez estans en

ce royaume», et ce même jour, suivant les injonctions de l'évêque

de Paris ou de ses vicaires, la population parisienne s'imposa,

ce qui n'était déjà que trop entré dans ses habitudes, une

abstinence générale de viande (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 149

vº).

  1. Item, tout le moys d'octobre et de novembre, fut la mort ainsi cruelle comme davant est dit, et quant on la vit si dervée que on ne savoit mais où les enterrer, on fist grans fosses, aux Sains-Innocens cinq, à la Trinité quatre, aux autres selon leur grandeur, et en chascune on mettoit VIc personnes ou environ. Et fut vray que les cordouanniers de Paris compterent le jour de leur confrarie Sainct Crespin et Sainct Crespinien[518] les mors de leur mestier, et compterent et trouverent qu'ilz estoient trespassez bien XVIIIc, tant maistres que varletz, en ces deux moys en ladicte ville. Et ceulx de l'Ostel-Dieu, ceulx qui faisoient les fosses es cymetieres de Paris, affermoient que entre la Nativité Nostre-Dame et sa Concepcion, avoient enterré de la ville de Paris plus de cent mille personnes[519], et en IIII ou V cens n'en mouroit pas XII anciens, que tous enfens et jeunes gens.

[518] Le 23 mai 1430, Henri VI, roi d'Angleterre, confirma les

privilèges de la confrérie des «maîtres et varlets cordouanniers,

dite de Saint Crespin et Saint Crespinien», qui comptait déjà

plus de cinquante années d'existence, et l'autorisa à se faire

représenter en justice par un examinateur du Châtelet (Longnon,

Paris pendant la domination anglaise, p. 310). Depuis le règne

de Charles V, cette confrérie faisait, chaque année, célébrer un

service dans la chapelle de Notre-Dame consacrée aux saints

Crépin et Crépinien; en 1432, les garçons cordonniers, formant

une confrérie distincte, admirent dans leur association les

maîtres du métier, qui avaient une confrérie à Saint-Barthélemy,

et la redevance de 20 sols, annuellement payée à Notre-Dame, fut

doublée (Arch. nat., LL 216, fol. 170).

[519] L'auteur de la chronique des Cordeliers rend le même

témoignage: «Et y fu, dit-il en parlant de l'épidémie parisienne,

celle an la mortalité si grande qu'il y moru près de IIIIXX mil

personnes.» (Monstrelet, t. VI, p. 265.)

  1. Item, les Arminalz tenoient touzjours les villes et forteresses devant dictes, et tindrent Paris en si grant subgection que ung enffant de XIIII ans mengoit bien pour VIII deniers de pain à l'eure, et coustoit la XIIne VI solz parisis, que on avoit eue pour VII ou VIII blans, ung bien petit fromaige X ou XII blans, le quarteron d'œufs V ou VI solz parisis; la char d'un bon mouton, le bœuf XXXVIII frans; ainsi petite bûche comme de Marne toute verte, XL solz parisis ou III frans le cent, la buche de molle XII solz le molle[520], meschantes bourrées où il n'avoit que feilles, le cent XXXVI solz parisis[521], ung quarteron de poires d'Engoisses IIII solz parisis, de pommes II solz ou VI blans, la livre de beurre sallé VIII blans, ung petit fromaige venant de la Frisselle[522] XVI deniers parisis, une paire de soulliers que on avoit devant pour VIII blans [en mil] IIIIc XVIII, coustoient XVI ou XVIII blans, et toutes autres choses, quelles qu'elles fussent, estoient ainsi cheres à Paris partout.

[520] La rareté et le prix exagéré de la «marchandise de busche»

nécessitèrent des mesures exceptionnelles; le Parlement décida,

dans sa séance du 26 novembre, que les verdiers feraient abattre

dans les forêts royales de Bondy, Saint-Germain-en-Laye, Senart

et Pommeraye, trois cents arpents de bois de chauffage pour les

vendre à marchands solvables à raison de six à huit livres

l'arpent; le prix de vente au détail fut ainsi fixé: «le mole de

busche» ne pourrait dépasser 6 sols parisis, et le cent de menus

cotrets 16 sols parisis; au 22 décembre la valeur du cent de

petits cotrets s'éleva à 16 sols, des moyens à 20 sols, et des

meilleurs à 24 sols parisis. Bien qu'il y eût un tarif en quelque

sorte officiel, les marchands ne se gênaient pas pour vendre à

leur fantaisie, et la tâche du commissaire chargé par le

Parlement de surveiller le commerce du bois n'était pas exempte

de difficultés; le 22 décembre, Guillaume Rose, avocat au

Parlement, délégué par la Cour, ayant voulu mettre à prix

«certaine busche» arrivée à Paris par bateau, le marchand le

menaça de le jeter dans la rivière et fut condamné, pour sa

rébellion, à faire amende honorable et à tenir prison (Arch.

nat., X{la} 1480, fol. 159-164). Aucune décision ne fut prise

dans la séance du 26 novembre «ou regard du pain et des autres

vivres qui estoient à grant chierté à Paris.»

[521] Ms. de Paris: XXV solz.

[522] Ms. de Paris: la Foiselle.

  1. Item, en ce moys de novembre, fut remis le Beau[523] de Bar, c'est assavoir, messire Guy de Bar, dit le Beau, en la prevosté de Paris, comme devant[524].

[523] Ms. de Paris: Le Veau de Bar.

[524] Guy de Bar reprit possession de la prévôté de Paris le

lundi 10 octobre et prêta de nouveau devant le Parlement le

serment habituel (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 150). D'après le

registre Doux Sire (Ibid., Y 1, fol. 1), la rentrée de Guy de

Bar serait du 3 octobre, mais la mention inscrite sur les

registres du Parlement nous semble plus exacte.

  1. Item, en cedit moys de novembre, orent lesdiz bouchiers congié de refaire la grant boucherie de Paris, de devant le Chastellet[525], et fut commencé à querir les fondemens le mercredy XIe jour de novembre.

[525] En vertu de lettres d'août 1418, portant rétablissement de

la grande boucherie et autorisant sa reconstruction sur son

ancien emplacement, la corporation des bouchers obtint en même

temps l'annulation de toutes les condamnations et proscriptions

prononcées par Bernard d'Armagnac, et la restitution de ses

anciens privilèges (Arch. nat., JJ 170, no 263). Ces lettres

furent publiées en séance du Parlement le 3 octobre 1418

(Ibid., X{la} 1480, fol. 249) et insérées au volume des

Ordonnances (Ibid., X{la} 8603, fol. 38).

  1. Et environ XII jours après fist crier le roy à trompes qu'il pardonnoit à tout homme, fust Arminac ou autre, quelque chose que on luy eust mesfait[526], ce non à troys, le président de Provence, maistre Robert le Maçon et Remon Raguier[527]; ces troys avoient fait tant de traïson contre le roy qu'il ne leur volt pardonner, car par eulx troys se faisoient tous les maulx devant diz à Paris[528].

[526] L'autorité royale rendit, le 13 novembre 1418, l'ordonnance

qui confirmait le traité de Saint-Maur, mais en exceptait

nommément les conseillers intimes du dauphin, «infracteurs et

perturbateurs» de ladite paix, et, comme tels, déclarés rebelles

et ennemis du roi; deux jours après, dans un conseil tenu à

Saint-Paul, en présence du recteur de l'Université, du prévôt de

Paris, du prévôt des marchands, des échevins et d'une nombreuse

assistance, Charles VI fit donner lecture de ces lettres que le

Parlement publia et enregistra dans sa séance du jeudi 17

novembre (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 156; X{la} 8603, fol. 40).

[527] Raymond Raguier, trésorier général de la reine et des

guerres, remplissait, dès 1409, les fonctions de maître de la

Chambre aux Deniers (Arch. nat., KK 31-32). En 1412, l'Université

le signala, dans ses remontrances au roi, comme coupable de

dilapidations; néanmoins, il ne fut pas disgracié et devint, de

1417 à 1418, l'un des généraux commissaires sur le fait des

finances (Ibid., X{la} 1480, fol. 92). Sa haute situation le

désignait au ressentiment des Bourguignons; ne pouvant

l'atteindre dans sa personne, ils le frappèrent dans ses biens;

le grand hôtel de Raymond Raguier, situé rue Bourtibourg, fut

occupé par l'évêque de Thérouanne, chancelier de France, avec les

autres maisons que R. Raguier possédait dans cette rue. Jean de

Villiers, seigneur de l'Isle-Adam, revendiqua un autre immeuble,

rue de la Heaumerie, comme lui ayant été vendu par ledit Raymond

ou donné par le roi (Sauval, p. 291 et 304; _Longnon, Paris

pendant la domination anglaise_, p. 315).

[528] «A Paris» manque dans le ms. de Rome.

  1. Item, la sepmaine d'après party le roy[529] et monseigneur de Bourgongne pour aller contre les Angloys, et allerent loger à Pontoise, et là furent jusques à trois sepmaines après Noel[530] sans riens faire, se non menger tout le païs d'autour. Et les Angloys estoient devant Rouen[531], et le dalphin ou ses gens gastoient le païs de Touraine[532]; et les autres estoient autour de Paris, et venoient jusques aux portes de Paris piller, tuer, ne oncques le duc de Bourgongne ne les siens ne s'avancerent aucunement de contester aux Engloys ne Arminaz. Et pour ce, enchery tretout de plus en plus à Paris, car riens n'y povoit venir pour ceulx devant diz[533]. En icellui temps coustoit ung petit pourcel VI ou VII frans, et toute char enchery tellement que pouvres gens n'en mengeoient point; mais en celle année fut tant de choulx que tout Paris en fut gouverné tout l'yver, car febves et poys estoient oultraigeusement chers.

[529] Charles VI, après avoir entendu, le 12 novembre, une messe

dite en son honneur à Notre-Dame, partit le 24, accompagné de la

reine et du duc de Bourgogne, avec le dessein plus ou moins

arrêté de porter secours à la ville de Rouen; le lendemain de son

départ, le Parlement se joignit au clergé de la Sainte-Chapelle

et se rendit processionnellement à Notre-Dame (Arch. nat., X{la}

1480, fol. 153, 155, 158).

[530] Jean Sans-Peur séjourna à Pontoise du 24 novembre au 28

décembre (Gachard, Archives de Dijon, p. 240).

[531] Dans la dernière période du siège de Rouen, alors que la

détresse de la vaillante population rouennaise était extrême, le

gouvernement de Charles VI fit une suprême tentative pour venir

en aide à la cité assiégée; le 7 décembre 1418, il conféra au

chancelier de l'Aître, assisté du grand maître de l'hôtel,

Thibaud de Neufchâtel, du prévôt Guy de Bar et de quelques autres

personnages, le pouvoir d'aliéner jusqu'à dix mille livres de

terre du domaine royal (Arch. nat., X{la} 8603, fol. 42). Le 10

décembre, le Parlement de Paris, instruit de la situation

critique de Rouen par lettres des capitaine, gens d'armes et

bourgeois assiégés, «faisant mencion de leur estat moult

piteable», se cotisa pour offrir mille francs au roi (Ibid.,

X{la} 1480, fol. 161).

[532] Après avoir réduit Georges de la Trémoille dans son château

de Sully, le dauphin mit le siège devant la ville de Tours, le 26

novembre; au bout de cinq semaines, le capitaine bourguignon, qui

commandait à Tours, composa avec le prince Charles et lui rendit

la place par traité du 30 décembre (Cf. Vallet de Viriville,

Histoire de Charles VII, t. I, p. 140).

[533] L'arrivage des vivres devenant de jour en jour plus

difficile, le Parlement dut aviser au moyen d'assurer

l'approvisionnement de la capitale; dans sa séance du 22 octobre,

un capitaine bourguignon, nommé Callot d'Ully, à la tête de 200

hommes d'armes et de 200 hommes de trait, fut spécialement chargé

d'escorter les vivres destinés à la subsistance de Paris. Par la

même occasion, le Parlement s'occupa aussi de régler la

«distribucion» et principalement l'«appreciacion» des denrées

dont le prix avait atteint des proportions exagérées; à cet

effet, il adjoignit au prévôt des marchands et aux échevins deux

conseillers, Mes Hugues le Coq et Jacques le Fer, avec un maître

des comptes, Gilles de Clamecy (Arch. nat., X{la} 1480, fol.

152).

  1. Item, en ce temps valloit une bonne livre de chandelle VIII blans, ou VII de mains.

  2. Item, on paoit en ce temps, tout homme qui vendoit vin, de chascune queue en gros, huit solz parisis; et cil[534] qui l'achatoit autant, et du poinson IIII solz parisis, et se on la vendoit à detail de vin, à IIII deniers autres VIII solz parisis, à VI deniers XII solz parisis. Et fut commencée ceste doloreuse praticque environ la Toussaint IIIIc XVIII.

[534] Ms. de Paris: qui vouloit vendre.

[1419.]

  1. Item, le XXe jour de janvier, oudit an IIIIc XVIII, entrerent les Engloys dedens Rouen[535], et la gaignerent par leur force, et parce qu'ilz n'avoient de quoy vivre dedens la cité, mais moult la tindrent longuement contre les Angloys, comme environ VI ou VII moys.

[535] La date du 20 janvier ici indiquée est celle de la

réception triomphale du roi d'Angleterre à Rouen. Suivant la

chronique Normande de P. Cochon, ce fait se serait passé le 19

janvier; quant au traité qui fit tomber cette ville au pouvoir

des Anglais, il fut conclu le 13 janvier 1419 (Rymer, t. IV, 3e

partie, p. 82). C'est le mardi 17 janvier que l'on apprit à Paris

la capitulation de Rouen «par defaulte de vivres», car, ajoute le

greffier du Parlement, «autrement par force d'armes ou par

assaulz la ville n'estoit pas prenable» (Arch. nat., X{la} 1480,

fol. 166).

  1. Item, après ce vindrent devers Paris pour gaigner le remenant de France, et nul ne les contredisoit que ceulx des bonnes villes qui leur tenoient ung pou de pié, mais tantost les convenoit rendre, car nulz des gentilzhommes ou pou s'en mesloient[536] pour la haingne des Bourguignons et Arminalx; et par ce vint si grant cherté à Paris de toutes choses dont on povoit vivre, car tous les plus grans estoient esbahiz. Et valloit ung sextier de blé IIII ou V frans oudit an mil IIIIc XVIII; petit pain pour VIII solz parisis la XIIne; une petite piece de char, VI blans; une froissure de mouton, XII deniers; [pour] ung petit frommaige, IIII solz parisis; trois œufs, III blans; la livre de beurre sallé, IIII solz parisis; ung quarteron de petites pommes, XVI deniers; chascune poire, IIII deniers; le cent de harens sors, III escuz; le cent de haren cacqué, IIII frans; deux petis oingnons, ung denier; deux chefs d'auls, IIII deniers; IIII navez, II deniers; ung boessel de bons pois, X ou XI solz parisis, et feves autant; buche chere comme devant est dit; le cent de noys, XVI deniers; la pinte d'uylle d'olive, VI solz parisis; la livre de sain doulx, XII blans; la chopine, XVIII deniers; la livre de fromaige de presse, III solz parisis. Brief, tout [ce de quoy creature humaine povoit vivre] estoit tant cher que chascun denier coustoit quatre [deniers] de toutes choses, se non de mettaulx comme arain ou estain; arain avoit-on pour VI deniers la livre; estain pour X deniers la livre ou pour VIII deniers; la livre de potin IIII deniers parisis; mais argent valloit en ce temps X frans le marc; ung des petiz moutons devant diz de XVI solz valloit XX solz parisis.

[536] Ms. de Paris: marchoient.

  1. Item, la premiere sepmaine de fevrier oudit an, fut prinse Mante par les Angloys, et plusieurs forteresses d'autour[537]; et n'estoit homme qui y meist aucun remede, car les signeurs de France estoient si courcez l'ung à l'autre, car le dalphin de France estoit contre son pere à cause du duc de Bourgongne qui estoit avec le roy, et tous les autres signeurs du sang de France estoient prinsonniers au roy d'Angleterre de la bataille d'Agincourt du jour Sainct Crespin, et son frere devant dit.

[537] D'après Cl. de Fauquembergue: «Jeudi, IXe jour de fevrier,

vindrent nouvelles (à Paris) de la reddicion faicte au roy

d'Angleterre de la ville de Mante, et que les Anglois estoient à

siège devant Pontoyse.» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 170.)

Vernon se rendit également aux envahisseurs (Chron. des

Cordeliers, p. 266), ainsi que nombre de places dont la

nomenclature est donnée par Monstrelet (t. III, p. 309).

  1. Item, en ce moys de fevrier oudit an, l'an mil IIIIc XVIII, fut depposé le Beau de Bar de la prevosté de Paris, et fut fait prevost de Paris ung nommé Gilles de Clamecy[538], natif de la ville de Paris; ce que on n'avoit oncques [mais] veu d'aage de homme qui à celuy temps fust trouvé [en vie], que de la nacion de Paris on eust fait prevost.

[538] Gilles de Clamecy, licencié ès lois, reçu le 29 juillet

1406 conseiller en la Chambre des enquêtes à la recommandation de

son oncle, J. Chanteprime, qui résigna ses fonctions en sa

faveur, passa en 1417 à la Chambre des comptes en qualité de

maître et fut remplacé le 12 novembre au Parlement par Pierre le

Bescot (Arch. nat., X{la} 1478, fol. 283; X{la} 1480, fol. 110).

Les services qu'il rendit dans la crise que traversait la

population parisienne le mirent en évidence, et il fut appelé le

vendredi 3 février 1419 au poste éminent de prévôt de Paris. Le 5

octobre suivant, Gilles de Clamecy ayant ouï dire «qu'il n'estoit

mie bien agreable oudit office à aucuns des habitans de la ville

de Paris», remit sa démission entre les mains du comte de

Saint-Pol et des membres du grand Conseil royal; mais, au scrutin

qui eut lieu le 6 octobre, il réunit la majorité des suffrages et

fut obligé de conserver sa charge, malgré le refus persistant

qu'il opposa (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 194). Gilles de

Clamecy habitait dès 1399 un hôtel sis rue des Poulies, adjacent

à celui du trésorier Jean Coignet (Ibid., JJ 172, no 193;

Berty, Topographie historique du vieux Paris, t. I, p. 93).

C'est dans cette demeure que vinrent le trouver, le 2 décembre

1420, les chanoines Nicolas Fraillon et Pierre d'Orgemont, pour

solliciter l'autorisation nécessaire à l'effet de réunir leurs

collègues absents, en vue de l'élection épiscopale (Arch. nat.,

LL 215, fol. 649). Le prévôt de Paris accorda l'autorisation

demandée; ce fut l'un de ses derniers actes, car il ne tarda pas

à céder la place à Jean du Mesnil. Gilles de Clamecy resta

néanmoins en faveur et obtint des Anglais, en compensation des

sommes dues pour ses services, le château et la châtellenie de

Bazoches, les seigneuries de Vauxceré et de Vieil-Arcy,

confisquées sur Guillaume de Champeaux et sa sœur, avec le bel

hôtel parisien appartenant au duc d'Alençon, dit l'hôtel

d'Autriche (Ibid., JJ 172, no 257; Sauval, III, 313). En 1423,

«messire Gilles de Clamessye de Parys,» chevalier, est nommé

parmi les conseillers du régent, qui le chargea en 1430 de faire

une enquête dans les pays d'Anjou et du Maine sur les abus commis

par Thomas Ruault, trésorier de ce pays, et Thomas Owerton

(Ibid., X{2a} 20, fol. 20); en 1434, il est porté pour 600

livres de gages sur le tableau des payements effectués par la

recette générale de Normandie. (J. Stevenson, _Wars of the

English in France_, vol. II, part. 11, p. 531.)

  1. Item, ou moys de mars ensuivant, valloit le marc d'argent XIIII frans; le sextier de bon blé, C solz parisis; la pinte de bonne huylle de noix, VII ou VIII solz.

  2. Item, ou[539] moys de mars ensuivant, environ XV jours, fut le blé si cher que le sextier valloit VIII frans; et environ VIII jours à l'yssue dudit moys, fut crié par les carrefours de Paris que nul ne fust si hardy qu'il vendist blé seigle plus de III frans le sextier, le meilleur sextier de mestail plus de LX solz parisis, le meilleur froment plus de LXXII solz parisis le sextier, et que nul moulnier ne prenist point de la moulture que argent, c'est assavoir, VIII blans pour sextier, et que chascun boulenger feist bon pain blanc, pain bourgois et pain festiz à toute sa fleur, et de certain poix[540] dit ou cry[541]. Quant les marchans qui alloient aux blez et les boullengiers ouirent le cry, si cesserent de cuire, et les marchans d'aller hors; et aussi ilz n'y alloient point, [et n'allassent] que à une lieue de Paris que ce ne fust sur leur vye, car les Angloys sans cesser [venoient] toutes les sepmaines une foys ou deux jusques au pont de Sainct-Cloud, et les Arminaz jusques aux portes de Paris sans cesser, et nul homme n'osoit yssir.

[539] Ms. de Paris: en ce moys.

[540] Ms. de Paris: pris.

[541] Ce règlement du mois de mars 1419, relatif à la meunerie et

boulangerie parisiennes, ne se trouve point dans les registres du

Châtelet, mais d'autres règlements de même nature furent

promulgués cette année; ainsi nous savons que les boulangers se

plaignirent d'être grevés par une ordonnance du prévôt de Paris

publiée le jeudi 30 août 1419 (Arch. nat., X{la} 4792, fol. 161

ro).

  1. Item, en la darraine sepmaine[542] de mars, l'an mil IIIIc XVIII, la IIIIe sepmaine de karesme, qui eust donné es Halles de Paris, ou en la place Maubert, XX solz d'une XIIne de pain, il n'en eust peu finer. Vray est que aucuns boullengiers cuisoient, et n'en povoit avoir chascun que ung ou deux tout[543] au plus, et y avoit tousjours quelque L ou LX personnes à l'uys qui attendoient qu'il fust cuyt, et le prenoient tout venant du four. En ce point estoit la cité de Paris gouvernée, et pour vray en tout le karesme povres gens ne mengeoient que pain aussi noir et mal savouré[544] c'om pouroit faire. Vers la fin de karesme vint des hannons de foys à autres, mais on vendoit le sac XXVI solz parisis c'om avoit veu avoir pour V blans autres fois, et n'en avoit on que bien pou pour V ou VI blans; et vint ung pou de figgues grasses et rudes, et si en vendoit on la livre deux solz; et touzjours ung haren caqué bon VIII deniers parisis; ung sor VI deniers; une petite seiche, III ou IIII blans; et enchérirent tant les oingnons que une petite bote de [XX ou] de XXIIII oingnons valloit[545] IIII solz parisis.

[542] Le mot «sepmaine» est laissé en blanc dans le ms. de Paris.

[543] «Tout» manque dans le ms. de Rome.

[544] Ms. de Paris: plus assesonné.

[545] «Valloit» manque dans le ms. de Rome.

  1. Item, ung pou devant mars, fut pillée la ville de[546] Soissons[547], et grant occision faicte de hommes, de femmes et d'enfens par les Arminalx.

[546] «La ville de» manque dans le même ms.

[547] Soissons fut pris par escalade le 8 mars au point du jour.

Le Religieux de Saint-Denis (t. VI, p. 317) donne les détails les

plus complets sur cet exploit des partisans du Dauphin.

  1. Item, oudit an, en mars, fut faicte grant occision en la cité de Sens, que le seigneur de Guittré[548] y fist, pour ce que ceulx de la cité vouloient mettre les Bourguignons dedens sans son seu, car il en estoit bailly.

[548] Ms. de Paris: seigneur Guiatre.

  1. Item, en ce temps furent Pasques le XVIe jour d'avril IIIIc XIX. Lors fut la char si chere que ung beuf, qu'on avoit veu donner maintes foys pour VIII frans ou pour dix tout au plus, coustoit L frans; ung veau IIII ou V frans; ung mouton LX solz ou IIII frans. Toute char que on povoit menger, fust vollaille ou autre, estoit tant chere, car ung homme eust bien mengé à son repas pour VI blans de bon beuf, ou mouton, ou lart; et n'avoit-on que II œufs pour II blans; ung fromaige mol, VI ou VIII blans; la livre de beurre sallé XIIII blans; le froys, XVIII blans; une froessure de mouton, II solz ou VIII blans; ung pié de mouton, IIII deniers; la teste de mouton, III ou IIII blans. Et touzjours couroient les Arminaz[549], comme devant est dit, tuoient, pilloient, boutoient feu partout sur femmes, sur hommes [et] sur grains, et faisoient pis que Sarazins, et nul ne les contredisoit; car le duc de Bourgongne estoit touzjours avec le roy à Prouvins, et ne s'en bougeoient, et y furent jusques au XXVIIIe jour de may IIIIc XIX qu'ilz vindrent à Pontoise[550], c'est assavoir le roy, la royne, le duc de Bourgongne, et passerent [par] devant Paris par le bout de Sainct-Laurens sans entrer à Paris, dont on fut moult esbahy [à Paris; de Pontoise allerent à Meurlan et] orent treves aux Arminalx trois moys ensuivans[551]; et là parlementerent aux Engloys aussi par treves de faire aucun mariaige[552]; et fut une dure chose au roy de France, que lui, qui devoit estre le souverain roy des chrestiens, convint qu'il obeist à son anxien ennemy mortel, pour estre contre son enfant et ceulx de la bande qui nonobstant treves pilloient tousjours et roboient comme devant.

[549] La garnison de Meaux s'enhardit jusqu'à pousser une pointe

aux environs de Paris et fit, le 11 mai, une tentative «pour

escheller le pont de Charenton et entrer dedens le chastel du

Bois de Vincennes.» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 177 vº.)

[550] A la date du 26 mai 1419, le duc de Bourgogne, accompagné

du roi et de la reine, quitta Provins où il avait séjourné plus

de quatre mois (du 22 janvier au 25 mai), passa la nuit au

château du Bois-de-Vincennes et se dirigea le lendemain sur

Pontoise pour se trouver à Meulan le 30 mai et y traiter avec les

Anglais.

[551] C'est le dimanche 28 mai que fut publiée à Paris la trêve

conclue le 14 mai entre les Bourguignons et les gens du dauphin

(Arch. nat., X{la} 1480, fol. 186 vº).

[552] Il s'agit des pourparlers concernant le mariage de

Catherine de France avec le roi d'Angleterre; le 23 juin, des

commissaires spéciaux nommés par Henri V furent chargés de suivre

les négociations relatives à l'union projetée

(Champollion-Figeac, Lettres des rois et reines, t. II, p.

345).

  1. Item, en ce temps estoit la tres grant charté de toute vitaille, comme devant est dit, et valloient quatre chefs d'aulx bien petiz IIII deniers parisis.

  2. Item, le VIIIe et le IXe jour de juing ensuivant, après les triefves devant dictes environ six jours, vint tant de biens à Paris, de lars, de fromaiges de presse, qu'ilz estoient es Halles entassez aussi hault que ung homme, et fut donné pour II blans ou pour III frans ce qui coustoit six la sepmaine de devant; et vint tant d'aulx à Paris, que ce qui coustoit XII ou XVI solz la sepmaine de devant estoit donné pour V ou pour VI blans; et vint grant foison de pain de Corbeil, de Meleun et du plat païs d'entour Paris, qu'ilz avoient des biens des bonnes villes, et si en vint d'Amiens et de par delà, mais pou amenda du marché de touzjours, fors qu'il estoit plus blanc.

  3. Item, la vigille de la Trinité, vint tant de poisson à Paris que on avoit IIII ou V bonnes solles pour ung gros, et l'autre marée à la vallue; et fut la Trinité le jour Sainct Barnabé, XIe jour de juing l'an mil IIIIc XIX.

  4. Item, la sepmaine ensuivant, fut crié que on prenist les moutons devant diz de XVI solz pour XXIIII solz parisis[553], dont les marchans de loing furent plus eslongnez[554] que devant de venir marchander à Paris, ne nul n'y venoit qui de la monnoye tenist compte ou pris[555] qu'elle couroit en ce temps; car il couroit à Paris blans de Bourgongne de VIII deniers parisis piece, que on appelloit lubres, qui ne valoient mie trois deniers, et avec ce estoient rouges comme meriaux[556]. Si eussiez veu par tout Paris où marchandise couroit touzjours debat, fust à pain ou à vin, ou à autre chose.

[553] Par lettres du 18 juin 1419 à l'adresse du prévôt de Paris,

publiées «es lieux notables et accoutumez» de la ville de Paris,

Charles VI ordonna que les deniers d'or, «appeliez moutons,

lesquelx avoient cours pour XX solz tournois la piece,» seraient

pris dorénavant dans toute l'étendue du royaume pour trente sols

tournois; cette surélévation du cours des moutons avait pour but

de faire cesser l'exportation de l'or, spéculation à laquelle se

livraient plusieurs marchands étrangers. (Arch. nat., Z{1b} 58,

fol. 153 vº.) La rareté des espèces d'or donna naissance à de

nombreuses contestations: ainsi le chapitre de Notre-Dame avait

prêté au roi une certaine somme en petits moutons d'or; on voulut

au mois de juillet 1419 la rembourser en monnaie blanche, mais

cette monnaie était déjà tellement discréditée que le chapitre

refusa, demandant à être payé en monnaie d'or de valeur

équivalente; après longue discussion où le duc de Bourgogne

allégua que les chanoines n'avaient déboursé que de l'argent

blanc, la question en litige fut déférée au Parlement (Ibid.,

LL 215, fol. 240).

[554] Ms. de Paris: estonnez.

[555] Ms. de Paris: païs.

[556] Ms. de Paris: memoriaux.

  1. Item, en icellui temps fist tant le duc de Bourgongne que paix fust faicte entre le Dalphin et le roy de France, son pere, et tous les Angloys, comme en maniere de traicté, tant que la dicte paix fut faicte entre Meleun et Corbeil, en ung lieu dit le Poncel, à une lieue de Meleun emprès Poully; et là jurerent touz les vassaulx d'une part et d'autre à tenir ladicte paix, sans jamais aller à l'encontre de ce qui fait en estoit; et fut le mardi XIe jour de juillet, et en fut faicte tres grant feste à Paris[557]; et fut confermée le XIXe jour dudit moys ladicte paix de tous les signeurs qui pour lors estoient en France[558]. Et tous les jours [à Paris] et especialment de nuyt faisoit on tres grant feste pour ladicte paix à menestriers et autrement.

[557] Dès que l'on reçut à Paris la nouvelle du traité qui venait

d'être signé entre le dauphin et le duc de Bourgogne,

c'est-à-dire le mercredi 12 juillet, on fit sonner les cloches et

chanter le Te Deum en signe d'allégresse; le lendemain et le

surlendemain des processions solennelles se rendirent aux églises

de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers et de Sainte-Geneviève

(Arch. nat., X{la} 1480, fol. 189).

[558] Les lettres de Charles VI ratifiant le traité du Ponceau

furent enregistrées au Parlement le 20 juillet (Arch. nat., X{la}

8603, fol. 50); leur publication faite dans Paris le même jour

donna lieu à de nouvelles réjouissances publiques: «Et fuerunt in

vespere facti ignes per totam villam cum maximo gaudio et

exultacione tocius populi.» (Ibid., LL 215, fol. 240.)

  1. Item, le penultime jour dudit moys, fut la feste Sainct Huistace, qui fut faicte moult joieusement, et l'endemain, jour Sainct Germain, tourna en si grant tribulacion que oncques fist feste; car à dix heures, ainsi qu'ilz cuidoient [ordonner] d'aller jouer au Marais, comme coustume estoit, vint à Paris ung grant effroy, car, par la porte Sainct-Denis, quelque XX ou XXX personnes, si effroyez comme gens qui estoient, n'avoit gueres, eschappez de la mort; et bien y paroit, car les aucuns estoient navrez, les autres le cueur leur failloit de paour et de chault et de faing, et sembloient mieulx mors que vifs. Si furent artez à la porte et leur demanda on l'achoison dont grant douleur leur venoit, et ilz prindrent à larmoyer en disant: «Nous sommes de Pontoyse qui a esté à ceste journée, au matin, prinse des Angloys [pour certain[559]], et puis ont tué, navré tout ce qu'ilz ont trouvé en leur voye, et bien se tient pour bien euré qui peut eschapper de leur main, car oncques Sarazins ne firent pis aux chrestiens qu'ilz font.» Et ainsi qu'ilz disoient et regardoient ceulx qui gardoient la porte devers Sainct-Ladre, et veoient venir grans tourbes[560] de hommes, femmes et enfens, les ungs navrez, les autres despoulliez; l'autre portoit deux enfens entre ses bras ou en hostes, et estoient les femmes, les unes sans chapperon, les autres en ung povre corcet, autres en leur chemise; povres prebstres qui n'avoient que leur chemise ou ung seurpeliz vestu, la teste toute descouverte, et en venant faisoient si grans pleurs, criz et lamentacions, en disant: «Dieu, gardez nous par vostre grace de desespoir, car huy au matin estions en nos maisons aises [et manans], et à medy ensuivant sommes comme gens en exil querans nostre pain.» Et en ce disant, les aucuns se pasmoient, les autres s'asseoient à terre si las et si doloreus que plus ne povoient; car moult avoient perdu aucuns de sang, les autres estoient moult affebliz de porter leurs enfans, car la journée estoit tres chaude et vaine. Et eussiez trouvé entre Paris et le Landit quelque iiic ou iiiic ainsi assiz, qui recordoient leurs grans douleurs et leurs grans pertes de chevances et d'amys, car pou y avoit personne qu'il neust aucun amy ou amye ou enffant demouré à Pontoyse. Si leur croissoit leur douleur tellement, quant il leur souvenoit de leurs amis qui estoient demourez entre ces crueulx tirans Angloys, que le povre cueur ne les povoit soustenir, car foibles estoient moult pour ce que encore n'avoit le plus beu ne mangé, et aucunes femmes grosses acoucherent en la fuite, qui tost après moururent; et n'est nul si dur cueur qui eust veu leur grant desconfort qui se fust tenu de plourer ou larmoier. Et [toute] la sepmaine ensuivant ne finerent que de ainsi venir, [que] de Pontoise [que] des villaiges d'entour, et estoient parmy Paris moult esbahiz à grans tropeaulx. Car [toute] vitaille estoit moult chere, especialment pain et vin, [car on n'avoit point de vin] qui riens vaulsist, pour moins de viii deniers la pinte; ung petit pain blanc viii deniers parisis; les autres choses de quoy homme povoit vivre, par cas pareil.

[559] En général, les chroniqueurs s'accordent à dire que les

Anglais s'emparèrent de Pontoise par escalade; c'est aussi ce que

rapporte Clément de Fauquembergue. Cependant il existe une autre

version, celle du greffier du chapitre de Notre-Dame, qui se fait

l'écho du bruit public et laisse à entendre que la trahison ne

fut pas étrangère à cet événement. Voici en quels termes ce

personnage mentionne la prise de Pontoise: «Die lune, de mane,

venerunt nova Parisius, vera, proh dolor! quod per prodicionem

Anglici ceperant Pontisaram, propter quod plurima negocia

manserunt indiscussa.» (Arch. nat., LL 215, fol. 242.)

[560] Ms. de Paris: troupes.

  1. Item, le peuple de Paris estoit moult esmerveillé du roy et du duc de Bourgongne, que, quant Pontoise fut prinse, comme dit est, ilz estoient à Sainct-Denis bien acompaignez de gens d'armes[561], et ne firent aucun secours à ceulx de Pontoise, ains vuyderent l'endemain le bagaige et allerent au pont de Charenthon, et de là à Laingny, et passerent au plus pres de Paris sans entrer ens, dont [tout] le peuple [de Paris] fut moult esbahi[562] et se tint pour mal comptent; car il sembloit proprement que tous s'en fouissent devant les Angloys, qu'ilz eussent grant haine à ceulx de Paris et du royaulme; car en ce temps n'avoyt chevalier de renon d'armes à Paris, ne cappitaine nul[563], non plus que le prevost de Paris et cellui des marchans, qui n'avoient pas acoustumé à mener fait de guerre. Et pour ce les Anglois, qui savoient bien que à Paris n'avoit que la commune, car touzjours avoient-ilz des amys à Paris et ailleurs, vindrent la vigille Sainct Laurens[564] ensuivant devant Paris jusques auprès de Paris[565], sans ce que nulz leur contredeist; mais assaillir n'oserent Paris pour la commune, qui tantost se misdrent sur les murs pour deffendre la ville, et fussent voulentiers ladicte commune aux champs yssue, mais les gouverneurs ne voldrent laisser homme yssir. Quant ce virent les Angloys, ilz s'en allerent pillant, tuant, robant, prenant gens à rançon, et le lendemain, jour Sainct Laurens, revindrent faire une cource jusques devant Paris, et s'en retournerent vers Pontoise.

[561] Jean Sans-Peur séjourna à Saint-Denis du 23 au 30 juillet,

et à Lagny du 31 juillet au 6 août (Gachard, Archives de Dijon,

p. 241).

[562] «Fut moult esbahi» manque dans le ms. de Rome.

[563] La capitainerie de Paris avait été confiée, vers le milieu

de janvier 1419, à un enfant, Philippe de Bourgogne, comte de

Saint-Pol, que suppléa le duc de Clarence (Fenin, éd. Dupont, p.

119).

[564] Mercredi matin, 9 août, arrivèrent sous les murs de Paris

les Anglais commandés par le duc de Clarence; après s'être

arrêtés devant la porte Saint-Denis près de la maison de

Saint-Lazare, vers midi ils regagnèrent Argenteuil. Par suite de

cette incursion, le 10 août, jour de saint Laurent, «cessa le

marchié et foire acoustumés chascun an ledit jour estre tenu ou

forsbourc de Saint-Lorens leiz Paris.» Le 11 août, les Anglais

jugèrent à propos de rebrousser chemin et de revenir à Pontoise

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