La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac"
En Hollande
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—Je vous dis que c'est pour Flessingue.
Mais non... Le navire a passé... C'est toujours pour Anvers...
Les navires ont l'air de se moquer de ces foules entassées sur le môle de ce port maudit, où il n'entre guère que le petit bateau de Breschens, qui amène, deux fois par semaine, les touristes étrangers qui viennent visiter la Zélande, les parcs de Goès, le marché de Middelbourg et ses belles filles rieuses, à la coiffe dorée, aux bras trop rouges...
En haut du môle, dominant la mer et gardant l'Escaut, le superbe amiral Ruyter, en bronze, ne commande plus qu'à des souvenirs... Il a l'air de se dire, mélancoliquement:
—Ah! si j'avais encore ma flotte, qui défit si bien les Français!...
Oui... mais voilà, il n'a plus de flotte, le pauvre amiral Ruyter... Il n'a plus rien que sa gloire... et les deux pauvres bachots de Breschens et de Terneusen... Et encore, ils sont belges!...
Il est vrai que Flessingue est un port de pêche ravissant, avec sa flottille serrée de barques aux voiles rouges et son pittoresque marché de crevettes...
Toute la richesse d'Anvers n'a pas sa grâce.
EN HOLLANDE
Fantômes.
Je serais un pauvre homme, je me sentirais presque aussi dénué de sensibilité et d'imagination qu'un auteur dramatique de ce temps, si je disais que je suis entré en Hollande, sans angoisse.
Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la frontière, mes yeux s'ouvraient tout grands, vers l'horizon désiré. J'étais très ému, il ne m'en coûte rien de l'avouer. Et, voyez l'ironie des choses, je roulais sans m'en douter, depuis une dizaine de kilomètres, sur la terre néerlandaise, que j'étais toujours dans l'attente du choc... Aux tristes emblaves, aux sables stériles, aux boqueteaux chétifs que nous traversions, comment-l'eussè-je reconnue? Nous serions peut-être arrivés à Dordrecht, nous croyant toujours en Belgique, si un paysan, interrogé, ne m'eût crié, avec un orgueil farouche et d'une voix violente, en frappant le sol de ses lourds sabots:
—Nidreland!... Nidreland! Ah! il avait bien sa patrie à la semelle de ses sabots, celui-là!
Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous mettre en règle avec la douane, que j'avais si lestement brûlée. On ne badine pas avec la douane en Hollande.
Je n'en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l'eau, c'est-à-dire sur l'élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable; impatient de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues, comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs, et ces villes lustrées qui débordent d'abondance, et l'immensité translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes.
J'eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction. C'était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent. Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce képi, il m'expliqua que les frontières étaient des frontières, qu'on n'entrait pas en Hollande comme dans un moulin. Sans aucun respect pour les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont s'étais muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une grosse somme d'argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara qu'il en référerait au ministre des Digues.
Le ministre des Digues!... Quel délicieux pays!...
J'appris qu'un Américain, qui s'était présenté à la douane sans papiers, était retenu à l'auberge du village et gardé comme un prisonnier. On avait consigné sa machine. Depuis six jours, se saoulant et dormant, dormant et se saoulant, il attendait que le ministre des Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires... Son mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir... Je l'exhortai à la patience...
—Oh! fit-il, j'suis pas pressé... Le patelin n'est pas joli... joli... mais j'couche avec la femme du douanier... C'est bien son tour, dites?...
Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait tant d'années... tant d'années... que je n'osais plus les compter... Les années qu'on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint avec l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent, saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont pas d'autre vieillesse que la nôtre... Ils n'ont pas, non plus, d'autre mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est toute l'humanité, et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous.
Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de nous ne verrait vieillir que les autres... Il se croirait toujours le jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l'enfant, le petit enfant qui ne pensait qu'à jouer, dont les larmes coulaient pour un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n'étant plus que l'adolescence—sans amertume—d'un autre âge, nous resterions perpétuellement adolescents... Mais, pour n'être pas détrompés, il faudrait ne retourner jamais, à quinze ans d'intervalle, dans un pays où l'on aurait vécu trop heureux... C'est alors qu'apparaissent, dans une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et tout ce qui s'est fané sur nous, tout ce qui s'est flétri en nous.
Il n'est pas de miroir d'une eau plus pure, partant plus implacable.
Je ne me doutais pas de cela—du moins, je ne pensais pas à cela— quand l'idée me vint de retourner en Hollande, et je m'imaginais joyeusement que j'allais la revoir, comme autrefois, mirer sa blonde jeunesse, son luxe paisible et mon bonheur, dans l'eau toujours pareille de ses canaux.
C'est au printemps aussi que nous étions partis naguère, tout au début du printemps, d'un printemps alerte et doux, dont il nous semblait que son enchantement devait durer toute la vie. Je m'en souviens bien, et je sais maintenant d'où venait mon illusion et ce qui l'excuse.
Tout le temps de notre voyage, nous étions remontés toujours vers le nord, au-devant de la floraison des lilas. Avant de partir, nous en avions respiré à Paris les derniers bouquets, et, à mesure que nous avancions sur la route, ils avaient recommencé de fleurir... Ils fleurissaient, fleurissaient devant nous, et refleurissaient, sans se lasser.
—C'est le printemps!... c'est toujours le printemps!... ne cessaient-ils de nous dire, au passage, dans les petites cours, dans les petits jardins, sur le rebord des fenêtres où leurs tiges coupées trempaient dans l'eau d'un pot bleu...
Et ils avaient beau se faner, nous les retrouvions plus loin, plus jeunes, plus frais, leurs brins à peine entr'ouverts...
—C'est le printemps!... C'est toujours le printemps!...
Pour des êtres jeunes et heureux, qui ne croient qu'au miracle— puisqu'ils sont eux-mêmes le miracle—et qui ne veulent écouter aucune des voix de la vie, l'illusion naîtrait d'un moindre prodige...
Et maintenant?... Je n'étais plus très rassuré...
Allais-je, avant d'aborder à Dordrecht—que nous appelions Dordt— réentendre la sonorité des quais du Rhin, où grouilleraient les ateliers des armateurs et se répercuteraient les coups de marteau des deux rives? Cette terrasse de l'hôtel, d'où l'on voit si bien le soleil se coucher dans le fleuve et le fleuve s'endormir dans la nuit, existait-elle encore? Reverrais-je une petite place de Rotterdam, dont le clair de lune adoucirait aussi tendrement le ton des pierres? Et, à Delft, où les pignons de brique, les vieilles tours penchées, les portes s'ouvrant sur les clairs jardins, les eaux et les visages répètent, sans cesse, le nom magique de Vermeer... à Delft, sur le canal encaissé, le canal ombragé, à peine ombragé des pousses roses d'un tout jeune printemps, retrouverais-je ces jolies barques, toutes pleines de fleurs, pensées en mottes, tulipes en boules rondes, guirlandes de narcisses, qui glissaient mollement, l'une derrière l'autre, remorquées par une petite paysanne blonde, et qui souriait? Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à La Haye, me fit m'agenouiller devant Rembrandt, comme à Amsterdam j'eus le cœur défaillant, les yeux en larmes, la première fois que j'entendis ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de Beethoven?... Rembrandt et Beethoven... les deux ferveurs de ma vie!...
Je me demandais tout cela... Et que ne me demandais-je pas encore?
Mais cette fois-ci, comme je vous l'ai dit, nous ne sommes pas entrés en Hollande par le fleuve et ses méandres autour des neuf îles de la Zélande. Nous n'avions plus, pour nous attrister de poésie et de souvenirs, les hantises de l'eau et ses amollissants mirages. Nous sommes entrés par la route, par le solide support de la route. Il n'en fallut pas moins—tant pleurer est le propre de l'homme—il n'en fallut pas moins le rebondissement de la voiture sur un dos d'âne et sur un caniveau, pour me réveiller de ces souvenirs et faire s'effacer leurs dolentes images, et aussi l'image—qui les contenait toutes—du vieux bateau, qui, si lentement, si rêveusement, nous porta d'Anvers à Rotterdam... jadis!...
Par bonheur, il n'est pas de mélancolie dont ne triomphe l'ardent plaisir de la vitesse...
Maintenant, je vois les bandes des cultures virer... La plaine paraît mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une mer. Que dis-je?... La plaine paraît folle de terreur hallucinée... Elle galope et bondit, s'effondre tout à coup, dans les abîmes, puis remontent s'élance dans le ciel...
Et elle tourne, tourne, entraînant dans une danse giratoire ses longues écharpes vertes, et ses voiles dorés... Les arbres, à peine atteints, fuient en tous sens, comme des soldats pris do panique...
Le lilas André Theuriet [1].
Quand on va lentement à pied, même en voiture, chaque arbre sur la route est un petit événement. On l'accoste, on reconnaît son essence, on le salue, on lui parle... On dit:
—C'est un chêne!
—Ah! voici un orme... un peuplier... un platane.
—Tiens! un sycomore... qu'est-ce qu'il fait là?
Et l'on sort de son ombre pour entrer dans une ombre nouvelle...
Il vous revient des histoires amusantes...
Un jour—la vie a de ces rencontres,—je me promenais avec M. André Theuriet, au Jardin d'acclimatation. M. Theuriet—on le sait— est l'Amant de la nature. Mieux que personne au monde, il connaît les bois et les sous-bois. C'est même par là qu'il est entré dans la littérature, à l'Académie, dans l'Immortalité... J'étais fier, vous pensez, de marcher aux côtés d'un tel homme, parmi toutes ces choses qu'il connaît si bien... Et j'allais en apprendre des mystères!... Tout à coup, M. Theuriet s'arrêta devant un groupe d'arbustes.
—Ah! ah!... fît-il.
Et il parut intrigué...
[1] Écrit en mars 1906.
Nous étions au commencement du printemps. À peine si ces arbustes avaient des feuilles... M. Theuriet était donc très intrigué devant ces arbustes... Il dit:
—C'est curieux... Je ne connais pas ça...
Il prit une branche, dans sa main, l'inclina, en examina longuement l'écorce, les bourgeons prêts à éclater... J'admirais sa grâce de botaniste...
—Tiens! tiens!... fit-il encore...
Puis, après un nouvel et plus scrupuleux examen, pour lequel il eut recours à un lorgnon qu'il posa, avec des gestes méthodiques, sur son nez... il dit:
—Voilà qui est fort!... Ah! par exemple... Figurez-vous, mon cher... Non, en vérité, je ne connais pas ces arbustes-là... C'est bien étrange.
Il lâcha la branche, qui alla rejoindre les autres, et il reprit:
—Je ne les connais pas... Ça doit être une nouveauté... une importation... récente... Je ne serais pas étonné que cette importation nous vînt de... de... Ah! c'est curieux... c'est extraordinaire... c'est à ne pas croire!
Et se retournant vers moi:
—Pas besoin de vous demander, à vous? Une importation... comment sauriez-vous?
J'étais ahuri...
—Mais, monsieur Theuriet... m'écriai-je... ce sont...
Je m'arrêtai... car j'avais honte de faire honte à l'Amant de la nature.
—Naturellement... ricana M. Theuriet... Ce sont... ce sont... Vous ne savez pas...
Je m'armai de courage, et criai:
—Mais, monsieur Theuriet, ce sont des lilas... des lilas, monsieur Theuriet... des lilas!
L'Amant de la nature me regarda sévèrement:
—Des lilas?... Vous vous moquez de moi... fit-il.
Puis il haussa les épaules... puis il se mit à rire:
—Des lilas?... C'est idiot!... ah! ah! ah!... Et c'est à moi que... Mais, mon cher, vous ne savez donc pas qu'il y a un lilas qui porte mon nom?... Il y a le lilas André Theuriet, mon cher... un lilas à fleurs doubles...
Je crois bien que M. André Theuriet en a ri longtemps. Et j'en ris encore, moi aussi, car j'ai lu souvent que, lorsque l'Académie travaille au dictionnaire, et qu'elle discute sur un nom de plante, elle dit:
—Ça regarde Theuriet... laissons faire Theuriet... c'est notre botaniste...
Les haies aussi vous arrêtent... On sourit aux aubépines, aux églantines. Elles vous rappellent mille petits événements puérils et charmants, des visages déjà lointains, des noms depuis longtemps oubliés. On s'attendrit... Parfois, pour fleurir sa marche, on les cueille...
De l'auto, c'est à peine si on a le loisir de comparer entre eux les feuillages différents. Et l'on ne voit pas les fleurs des haies... et l'on ne se souvient pas des histoires de M. André Theuriet... Ces arbres qui fuient, ce sont des arbres, sans plus... et ils galopent, galopent... Qu'importe qu'ils s'appellent chêne, acacia, orme ou platane? Ils galopent, voilà tout... Ils accourent vers nous, se précipitent vers nous, dans un vertige. On dirait—tellement ils ont peur et ne savent plus ce qu'ils font—qu'ils vont entrer dans la voiture et la traverser. Ils ont tellement peur qu'ils ne sont même plus de la matière: ils sont devenus des reflets, des ombres, et qui galopent. La plaine aussi s'immatérialise, emportée dans un galop surnaturel... Et voici des vallons, des gorges rocheuses, des montagnes... des forêts... Au galop! Au galop!... À peine entrevus, aussitôt dépassés. Au galop!... A-t-on le temps de penser, de rêver, de pleurer? Au galop les petites joies attendrissantes, les petites douleurs qui larmoient et où se complaît l'enfantillage des souvenirs!... D'ailleurs, sont-ce des joies, des douleurs, des souvenirs?... On ne sait pas... on ne le sait pas plus, que, des arbres, on ne sait s'ils sont ormes, peupliers, hêtres ou sophoras... On ne sait rien... À peine sait-on que l'air qui fouette le visage, et qu'on avale, avec toutes sortes de poussières, on s'en grise, et qu'on est ivre, comme tout l'univers!...
Vincent van Gogh et Bréda.
La route d'Anvers à Bréda n'est ni meilleure ni pire que la plupart des routes de Belgique. Elle leur ressemble par sa monotonie. Ainsi s'explique—car il n'eût pas suffi de ma rêverie—que je n'aie point reconnu la Hollande, dans cette Belgique continuée... Ce n'est rien que de la terre plate, grisâtre, où tout ce qui pousse est chétif, où la lumière lourde et opaque est celle de tous les pays à qui l'eau manque. Rien n'est triste comme la traversée de ces champs sans sève et de ces petits bois mal venus, dont on rencontre pas mal de bouquets...
—Assez bien de bouquets... diraient nos excellents amis les Belges, auxquels, même en Hollande, il m'arrive de penser encore en riant...
Bréda—dont le nom évoque assez comiquement et à la fois, une excellente race de pondeuses, une race aussi, sinon de cocottes, du moins de lorettes, Gavarni et Guys, Stevens et Grévin, les Lances de Velasquez, les chansons de Nadaud, une certaine qualité d'esprit, de gaité second Empire, «Ah! c'était le temps où...» et Villemessant et Dinochau et Carjat—Bréda est une ville tout à fait quelconque et tellement insignifiante qu'il m'affole de penser qu'elle ne soit pas belge... Je ne la mentionnerais pas si, dans sa cathédrale, l'emphase tout italienne d'un sculpteur bolonais ne s'était avisée de faire, au-dessus d'un tombeau, porter les armoiries de je ne sais quel petit prince de Nassau, tout simplement par Régulus, Jules César, Annibal et Philippe de Macédoine.
Au sortir des musées et des cathédrales belges, j'étais un peu las, non seulement de la grandiloquence italienne qui s'y boursoufle, mais même de la magnificence flamande, parfois écrasante, et je ne demandais qu'à me reposer parmi les nuances et la discrétion hollandaises. J'aspirais à ce repos comme on attend un bain, vers la fin d'un voyage qui dure. Il me fallait surtout me purifier de toutes sortes de blagues, de toutes sortes d'excès, avant que de pouvoir me plonger dans le délice de Vermeer et la splendeur de Rembrandt. C'est dans cette disposition d'esprit que cet Italien flagorneur—les guides ont beau dire que ce n'est pas Michel-Ange— m'a agacé, choqué... J'aurais dû en rire...
Mais je pardonne à Bréda, en raison d'un détail de son histoire qui m'émeut et qu'elle ignore.
Bréda est la ville où naquit Vincent van Gogh. Il l'habita quelque temps, en sa première jeunesse. On rêve pour ceux qu'on admire et qui marquèrent leur trace, dans la vie, d'un peu de génie, d'un peu de grâce, d'un effort humain autre que celui des autres hommes, on rêve d'un joli décor, à leur naissance. Je crois à l'influence profonde et secrète du milieu sur la direction et la destinée d'un esprit; je crois que les choses natales laissent une empreinte durable sur le cerveau, et qu'il est très difficile de s'en affranchir, plus tard, quand elles furent mauvaises. Je fus assez étonné de ne trouver aucune affinité entre Vincent van Gogh et Bréda. Il est vrai que, tant qu'il y vécut, il ne songea pas une minute à devenir l'artiste original et violent qu'il fut. Ennuyeuse et morne, entourée de paysages aux lignes étriquées, aux formes pauvres, Bréda n'avait pas su lui révéler sa vocation. Il y était quelque chose comme instituteur, un instituteur libre. Il parlait aux enfants qu'il assemblait dans la rue, même aux hommes, et il leur prêchait la morale protestante, relevée de tout ce que son âme imaginative et tourmentée contenait déjà d'élans passionnés vers le grand et vers le beau... Et puis il était parti, découragé de son impuissance et de l'inutilité des paroles... J'aurais voulu avoir des renseignements sur ce moment de la vie de van Gogh, ou bien, à défaut de renseignements parlés, voir sa maison, et, de sa maison, les premiers spectacles qui s'offrirent à lui et qui l'émurent... Je m'informai... À mes questions, les gens s'ébahirent:
—Vous dites?... Comment dites-vous?... Vincent van Gogh?... Un peintre?... Vous ne vous trompez pas de nom?... À Bréda?... Vous ne confondez pas avec Amsterdam?... Attendez donc...
Personne ne savait.
J'expliquai que ça avait été un grand et douloureux artiste... qu'il était mort, encore jeune, en France... qu'il n'y avait pas longtemps de cela... Et, m'animant devant ces mines étonnées, j'expliquai qu'il était célèbre en France, en Allemagne... même en Hollande... qu'il y avait des tableaux de lui au musée de Rotterdam... Et j'insistais:
—Voyons!... Au musée de Rotterdam... ah!
—C'est bien possible, me répondit-on... Van Gogh?... Non, ça ne nous dit rien. Il y a tant de peintres et tant de musées, en Hollande!
Je m'efforçai de leur rappeler son visage tragique, son front obstiné, ses yeux ivres de penser et de regarder, sa courte barbe blonde.
—Des barbes blondes... ça n'est pas ce qui manque ici...
Je m'acharnai sottement:
—Enfin... souvenez-vous... Il était bon avec les enfants... il leur parlait...
Mais ils ne m'écoutaient plus... Ils s'éloignèrent de moi, en me regardant avec méfiance.
Pauvre Vincent!... Il n'eût pas été humilié de l'ignorance de ses compatriotes... Il ne chercha pas la gloire... il chercha quelque chose de plus impossible: l'absolu. Et il en est mort...
J'appris, à Rotterdam, qu'un parent très proche de van Gogh vivait à Bréda, entouré de la plus belle collection qui soit, de ses œuvres. Seulement, il ne porte pas le nom de van Gogh.
Voilà pourquoi «van Gogh», «ça ne leur disait rien».
J'ai une autre impression.
Deux semaines après, je sortais du musée de La Haye où j'avais passé presque toute la journée. J'étais ivre de Vermeer, ivre surtout de Rembrandt... La tête me tournait. L'Homère et, davantage, le portrait du frère de Rembrandt me poursuivaient... Ce visage si prodigieusement humain, à la fois si dur et si doux, si mélancolique et si obstiné, cette effigie, aux plans si larges et sûrs, plus vivante que la vie, ce front encore tout chaud de la double pensée qui l'anima et qui le modela, et ces yeux où l'on voit tout ce qu'ils ont regardé!... Le génie de Rembrandt est si fort, qu'il en devient douloureux... On ne peut en supporter le premier choc, sans un grand bouleversement. J'avais besoin de me remettre de mon émotion... Je longeai quelque temps les bords du Vivier. Je me promenai sous les arbres de cette place où tout s'apaise, devient doux, silencieux, glissant, comme ces eaux dorées qui la baignent... Et je rentrai dans la ville...
Comme je flânais à travers la rue, j'avisai une petite boutique, devant laquelle de grandes affiches mobiles annonçaient une exposition des œuvres de van Gogh... Je me dis:
—Non... non... pas aujourd'hui... Ce serait une trahison... Je reviendrai demain...
Et, en disant cela, je pénétrai machinalement dans la boutique.
Le soir commençait à venir... Il n'y avait plus personne, qu'un employé qui dormait, la tête appuyée sur une pile de catalogues... Sur les murs gris, une vingtaine de tableaux, peut-être. Au centre de la pièce, une sorte de divan circulaire, d'un rouge affreux, du milieu duquel jaillissait une colonne drapée que terminait un ridicule petit palmier dans un pot de céramique.
Je m'assis, et je regardai... Je regardai longtemps... Je regardais, sans fatigue, intéressé...
Je sentais bien que d'autres tableaux, même parmi ceux qu'on appelle de bons tableaux, m'eussent fait fuir. Je les eusse considérés comme une profanation... Oui, oui, j'étais bien sûr qu'il m'eût été impossible de les regarder...
Je regardais toujours...
Et un calme, une sécurité—plus que cela—une sorte de joie nouvelle, entraient en moi...
C'étaient des paysages de printemps, des paysages du Midi... des vergers... des moissons dorées ondulant sous le vent... Et des ciels étrangement mouvants, où des formes vagues de grands animaux, de femmes couchées, s'allongeaient, s'émiettaient, reprenaient d'autres formes... Et des figures tourmentées, parmi lesquelles celle du peintre, d'un accent si tragique... celle aussi du bon père Tanguy, souriante, avec sa vareuse brune, son tablier vert, ses deux grosses mains de travail... Et des fleurs, d'adorables fleurs, tulipes, glaïeuls, roses, iris, soleils, d'une vie, d'un éclat, d'une caresse, d'un rayonnement extraordinaires...
Ces toiles, je ne les détaillais pas comme je fais en ce moment, même d'une façon si sommaire... C'est l'ensemble des formes, c'étaient les taches de lumière qu'elles faisaient sur les murs, qui me retenaient et me charmaient...
Je me disais:
—Ce que j'ai là, devant moi... c'est une autre sensibilité, une autre recherche... c'est autre chose... c'est un autre art... moins écrit, moins solide, moins profond, moins somptueux, que celui dont je viens de recevoir une commotion si violente... Évidemment, je vois, parfois, dans ces toiles, une grimace douloureuse, parfois j'y sens une impuissance consciente à réaliser, par la main, complètement, l'œuvre que le cerveau a conçue, cherchée, voulue. Et, cette grimace, je ne la vois, cette impuissance, je ne la sens, peut-être, que parce que j'ai connu tous les doutes, tous les troubles, toutes les angoisses de Vincent van Gogh, et cette faculté cruelle d'analyse, et cette dureté à se juger soi-même, et cette existence toujours vibrante, toujours tendue, à bout de nerfs, et cet effort affolant, torturant, où il se consuma. D'ailleurs, qui sait, qui saura jamais à quoi se vérifie la réalisation complète, en une œuvre d'art? N'est-ce pas dans les créations de ses dernières années, dans ce que certains critiques appellent grossièrement ses ébauches, que Rembrandt est allé le plus loin, le plus haut, dans la science et dans le génie?... Mais de ces toiles qui sont là, devant moi, rayonnantes sur ces murs gris, ce que je sais c'est, qu'en dépit de leurs discordances, de leur inachèvement, de leur brutalité, c'est le seul art que mes nerfs surexcités, que mes yeux toujours emplis des plus belles visions, puissent supporter, aujourd'hui. Après Rembrandt, qui bouleverse comme un phénomène de la nature, on peut s'arrêter à van Gogh, qui inquiète et qui enchante... Et la preuve c'est que je suis là, encore, que je regarde, et que je suis content.
Je ne quittai la petite boutique que quand le soir fut tout à fait venu...
Sur les Hollandais.
À une dizaine de kilomètres au delà de Bréda, c'est enfin la Hollande... la Hollande d'eau et de ciel, la Hollande infiniment verte, infiniment gris-perle, où plus jamais n'osera s'aventurer le moindre souvenir de Belgique. Les routes se font douces, élastiques, sans poussière, avec leur pavage uni et lavé de briques sur champ. Elles sont plantées magnifiquement d'arbres gigantesques, des ormes, des platanes, des blancs de Hollande, dont on voit très bien que les racines plongent au plus profond d'un sol riche où l'humus ne leur a pas plus manqué que l'eau. Des bandes de vanneaux, de sansonnets voyagent dans l'air, des bandes de canards voyagent sur l'eau... Et l'eau est partout... On la voit sourdre sous les nappes de verdure, comme, sous la couche de cendres qui le recouvre, on voit sourdre la rougeur d'un brasier...
Dans la traversée des polders, sur les digues, il faut aller doucement. Elles sont étroites, le plus souvent bordées de petits canaux en contre-bas, coupées de petites passerelles en dos d'âne et de petits ponts-levis qu'on n'aperçoit que lorsqu'on est dessus. Chaque fois que vous rencontrez un cheval, un de ces beaux chevaux à l'encolure guerrière, arrêtez la machine, et mieux, descendez-en, pour porter secours au charretier ou au cavalier, car le cheval est partout le même stupide animal, et, ici, son danger s'accroît de sa masse, et du peu de place que le fameux ministre des Digues accorde à ses caracolades.
Il n'existe pas d'autre règlement, sur la circulation automobile, que celui que vous établissez vous-même, en vue de votre propre sécurité. En Hollande, l'important est d'entrer... Une fois cette difficulté levée, vous faites ce que vous voulez... Vous tombez même dans le canal, si tel est votre plaisir... Personne n'y voit le moindre inconvénient et ne vous en saura mauvais gré, à condition toutefois que vous vous en retiriez, mort ou vif, votre machine et vous, à vos frais. Il suffit d'ailleurs du plus léger dérapage, ou que votre mécanicien ait, en de certains endroits, une seconde de distraction. Car les routes, à chaque instant, cessent brusquement, à pic, devant le fleuve, ou devant le canal qu'il vous faut traverser sur des bacs à vapeur, puissants et rapides...
Cette façon de voyager en auto, lente, interrompue par toute sorte d'arrêts, est d'abord irritante. Brossette maugrée à toutes les minutes, il s'écrie: «Sale pays!»... Et puis il s'y fait, et puis l'on s'y fait. Cela devient vite un repos, même un plaisir. On se mêle ainsi beaucoup mieux à la vie des choses et à celle des gens. Ce qui est charmant et nouveau, en ce pays, c'est que, partout, même sur la route, on est en contact perpétuel avec ses habitants. On les voit vivre et on vit avec eux... On est chez eux...
Sous sa face tranquille, avec ses gestes mesurés, le Hollandais est rude et violent. Il aime aussi la moquerie, l'ironie. Mais quand on n'est pas un Anglais, et qu'on s'habille comme tout le monde, on s'en accommode assez bien. Au besoin, il saura être complaisant sans servilité, et gaiement accueillant, s'il ne lui en coûte rien. Par exemple, évitez de vous promener, vêtus de peaux de bêtes. Les peaux de bêtes excitent d'abord sa curiosité, et sa curiosité peut devenir agressive et méchante. Il m'est arrivée Rotterdam, où pourtant débarquent des gens de tous pays et de tous costumes, à Leuwarden aussi, d'être suivi, dans la rue, par une foule de quinze cents personnes, hommes, femmes et enfants. Ils commençaient par rire et se moquer, et bientôt, s'énervant l'un l'autre, finissaient par me lancer des boules de papier et des pelures d'orange. Or, de l'orange à la pierre, il n'y a pas très loin. Ce furent, des moments extrêmement désagréables, et qui me rappelèrent la sortie des réunions publiques, au temps de l'affaire Dreyfus. Ce n'est pas que le Hollandais soit misonéiste et routinier, à la façon du Français, et qu'il s'étonne, outre mesure, des choses dont il n'a pas l'habitude. Au contraire, il accepte facilement un progrès, surtout quand il est d'intérêt général. Mais il a des manies, des mœurs parfois bizarres auxquelles il tient. Il faut les connaître. Il faut le connaître, et ne jamais contrarier son esthétique populaire, d'ailleurs harmonieuse. Et on l'aime, et il nous aime à sa façon, qui n'est pas la nôtre, mais dont la rudesse ne manque ni de bonhomie, ni de pittoresque.
En Hollande, il n'y a ni charbon, ni bois, ni pierre, ni métaux, ni fruits. Ce n'est que de l'eau. Les petits vallonnements des environs d'Arnheim, qu'on franchit facilement, à la quatrième vitesse accélérée, et la forêt d'Appeldorn, avec ses arbres de haute futaie, y font l'effet d'étrangers. Ils annoncent déjà l'Allemagne. Là, l'homme est moins actif; il m'a paru moins fort, moins beau. C'est une autre race. Le vrai Hollandais, c'est le Hollandais du polder et du canal. La lutte qu'il livre sans cesse aux caprices, aux sournoiseries, aux violences de l'eau, l'a rendu industrieux, patient, énergique, rusé. De cette force dévastatrice, il a su faire un admirable outillage économique, une richesse énorme, et une émouvante beauté. Il en est très fier. Un gros entrepreneur d'Amsterdam me disait:
—En Italie, à la Martinique, ils ont la chance d'avoir des volcans... Et qu'est-ce qu'ils en font?... Rien... absolument rien... De la ruine et de la mort, monsieur... C'est pitoyable... Ah! si nous les avions ces volcans-là!... Notre eau et ces volcans-là, monsieur?... ah! vous verriez.... vous verriez!... Quelles tristes gens!...
—Que feriez-vous des volcans?... lui demandai-je.
—Je n'en sais rien... la question ne se pose pas chez nous... Soyez sûr que nous en ferions quelque chose... Tenez, c'est comme votre vent, dans le Midi, le mistral... Oui... Eh bien! qu'est-ce que vous en faites?... Rien, non plus... Pourtant, je me suis laissé dire qu'on sait parfaitement où il se forme... Rien de plus facile alors que de le capter et de s'en servir... Mais non... vous le laissez souffler où il veut, comme il veut... C'est de la gâcherie, monsieur.... de la vraie gâcherie...
Mais je crois bien qu'il se moquait de moi...
Ce terrible élément de l'eau, le Hollandais a pu l'assouplir, le domestiquer, le faire servir docilement à toutes les nécessités, à tous les décors de son existence. L'eau est non seulement la parure de la Hollande; non seulement elle est le grand moyen de circulation, et, en quelque sorte, le système vasculaire du pays; non seulement elle est la rue, la route, le chemin de traverse, la voie qui, par mille dérivations, fait communiquer entre eux les grands centres, les villages, les hameaux, les fermes, les masures, les étables isolées dans le polder, les châteaux, les jardins, les parcs, échelonnés le long des digues; elle fait aussi office d'engrais merveilleux, de basse-cour pour les canards dont il y a partout d'immenses élevages; elle sert de bornage, de délimitation cadastrale; elle sépare et identifie les propriétés. Sur la pittoresque route de Groningue à Zwolle, j'ai longé toute une série de petits villages, où chaque maison, chaque champ, chaque jardin est entouré d'eau, comme ailleurs, de murs, de haies, de grillages. On se croit, tout d'un coup, transporté au temps des habitations lacustres. Rien n'est joli, et étrange, et miroitant, comme cette succession de palafittes multipliés par leurs reflets, où l'on voit travailler durement et passer l'eau, sur des barquettes légères, des troupes de femmes, en courtes et lourdes robes de bure, le corsage avivé d'une broderie rouge, la tête ornée de petits casques plats, dont le métal poli brille au soleil.
La grande passion de l'homme, en Hollande, c'est le travail. De Bréda au Helder, de Walcheren au Texel, tout le monde, hommes, femmes, enfants, travaille d'un travail âpre et continu. On travaille à l'eau, à la terre, aux digues, aux ports, aux navires, aux fleurs. Rien n'est perdu. De la moindre chose, on sait faire une source d'enrichissement. Le jour que nous passâmes à Leuwarden, on avait vendu, sur le marché, cent vingt mille œufs de vanneaux. Ils savent organiser et développer, comme celle de la poule, la ponte de cet oiseau farouche.
Il n'est pas jusqu'au touriste, de plus en plus nombreux, qui ne soit pressuré, vidé, desséché... Comme il est ravi du voyage, il paie et ne dit mot.
Un jour, à Utrecht, en me remettant sa note, où s'additionnaient, se multipliaient les chiffres les plus fantastiques, l'hôtelier me dit, avec un sourire:
—Monsieur verra que nous ne sommes plus au temps de Voltaire...
—Pourquoi... de Voltaire?... fis-je... Quel rapport?
—Mais oui... monsieur... de Voltaire... qui disait... monsieur sait bien... qui disait: «Pays de canaux, de canards et de canaille». Ah! nous l'avons toujours sur le cœur, ce mot-là...
—Je vois... et sur la note, hein?
Canailles?... non pas... Commerçants? Oui... Et n'est-ce pas un peu la même chose? Ils ont, comme on dit, le commerce dans la peau. Aucun peuple n'est mieux doué pour les affaires, et pour la banque... Ils mettent, à drainer l'or, la même ingéniosité tranquille et tenace qu'à drainer l'eau du polder...
On sait qu'ils furent les premiers navigateurs européens à pénétrer utilement en Chine. Avant tous pour-parlers, les Chinois, redoutant en eux des ennemis de leur religion, les obligèrent à marcher, à cracher sur le crucifix, ce qu'ils firent sans la moindre hésitation. Après quoi, rassurés, les Célestes les autorisèrent à pénétrer dans le pays, et à y commercer à leur guise.
Race forte et dure, réaliste et laborieuse, dominée, en toutes choses, par l'intérêt qui ignore le scrupule et éloigne le sentiment. Quoi qu'en pensent certains politiques, elle ne se laissera jamais violenter, absorber par l'Allemagne... La Hollande n'est pas au bout de son histoire.
Le Hollandais est un bon colonisateur. Il a su tirer, de ses magnifiques établissements dans l'Inde, des profits considérables. Mais il a trouvé, là-bas, peu à peu, son maître, dans le Chinois. À Java, le Chinois sourcille de partout, s'infiltre et s'étale partout... C'est une sorte d'eau envahissante, conquérante, que le Hollandais ne peut pas endiguer et qui menace de le submerger...
Un ancien consul, retiré à Arnheim, M. X..., m'a conté cette anecdote caractéristique:
À Canton,—il y a vingt ans de cela—M. X... avait à son service un boy chinois, d'une intelligence, d'une souplesse, d'une fidélité extraordinaires... Valet de chambre, secrétaire, cuisinier, tailleur, bottier, musicien et poète, ce boy était tout... tout ce qu'on voulait...
—Je l'aimais beaucoup, me dit M. X..., et lui, paraissait s'être attaché à moi, pour la vie... Une perle!...
Un jour, le consul fut envoyé à Batavia, chargé par le gouvernement d'une affaire importante. Sachant combien il tenait à cet excellent serviteur, des amis lui conseillèrent de le laisser à la maison...
—Aussitôt là-bas... il sera circonvenu, pris, embauché par des compatriotes... Vous ne le reverrez plus...
Son boy? La fidélité même... Allons donc!... Les autres boys, peut-être... mais le sien?... C'était absurde... Il l'emmena. À Batavia, au débarquement, il laissa son petit bonhomme se débrouiller avec les bagages, et lui recommanda de les apporter au palais du gouverneur, où il devait loger, durant son séjour, et où il se rendit sans plus tarder. Deux heures, fois heures, quatre heures se passèrent... Pas de boy... Qu'était-il donc arrivé?... Il envoya aux informations: pas de boy... Très inquiet, M. X... allait prier le gouverneur de mettre sur pied la police, quand, vers le soir, un commissionnaire nègre vint apporter les bagages et une lettre. La lettre était du boy... Il y expliquait, avec beaucoup de regrets, qu'il était obligé de quitter son service, vu qu'il était installé horloger, dans un beau quartier de Batavia... Horloger?... Déjà!... C'était une plaisanterie, sans doute... M. X... courut à l'adresse indiquée. Il entra dans une petite boutique, et vit, assis devant l'établi, la loupe à l'œil, le boy, qui, avec une aisance parfaite, examinait le mécanisme d'une montre...
—Tu es fou!... cria M. X... Qu'est-ce que cela veut dire?...
Alors, le boy raconta que, durant qu'il attendait les bagages, un vieux Chinois l'avait abordé... Ils avaient longtemps causé, discuté...
—Qu'est-ce que tu veux faire? avait dit le vieux Chinois... Veux-tu être tailleur... cuisinier... médecin... horloger?... Quoi?... Dis ce que tu veux...
Bref, le boy avait choisi l'horlogerie... Et le vieux Chinois venait de l'installer dans cette boutique, où il était sûr de faire fortune... M. X... était stupéfait. Il ne trouva à dire que ceci:
—Mais tu connais donc l'horlogerie?
Et le boy répondit d'un air tranquille:
—Faut bien... Un vrai Chinois doit tout connaître.
Gorinchem.
La première joie que je devais connaître, en Hollande, cette fois-ci, ce fut d'apercevoir cette petite ville de Gorinchem que je n'oublierai plus, petite ville presque inconnue des touristes, et qui, de très loin, de l'autre côté de l'eau,—c'est le Rhin et la Meuse qui coulent là, confondus—me parut si pimpante et me ravit bien davantage dès que nous eûmes circulé, quelque temps, lentement, dans ses rues étroites, pleines de promeneurs... J'en étais enchanté, comme un enfant d'un joujou. Elle avait bien l'air d'un joujou luisant, tout neuf,— quoiqu'elle fût très vieille—et sa nouveauté, c'était sa propreté...
En Hollande, les vieilles choses, vieux monuments, vieilles maisons ne m'attristent jamais. On ne voit pas leurs fissures, leurs lézardes, et ces plaies qu'avivent sans cesse les entassements de poussière corrosive. Elles n'offrent point l'aspect délabré de ruines. À force de soins, elles conservent une belle vie de jeunesse et de santé. Un peu plus tassées que les neuves, un peu plus penchées, et voilà tout... Elles rappellent ces jolis vieillards, qui eurent la politesse de se garder de la déchéance, dont le visage paraît plus frais, plus riant, sous les cheveux blanchis, et qui enseignent aux jeunes gens l'indulgence et le sourire. La coquetterie est la grande vertu des vieilles gens.
Délicieuse petite vieille, que Gorinchem!... On pouvait, de l'auto, sans effort, toucher les façades peintes, lavées, vernies. Les rues, où nous glissions entre ces habitations à pignons historiés, étaient lavées aussi, lavées comme les carreaux des intérieurs que peignit Pieter de Hoogh, et dallées, me sembla-t-il, de ces mêmes mosaïques de couleur, dont beaucoup de maisons avaient leurs façades revêtues. Et des étalages de fruits exotiques, des vitrines où se montraient des dentelles, des draps brodés, de lourds bijoux d'argent, paraient les devantures d'un luxe choisi... C'était la première petite ville des Pays-Bas, qui mirât dans ses canaux sa coquetterie, avec placidité...
Nous nous arrêtâmes chez un pâtissier pour y boire du thé, mais surtout pour nous arrêter, pour prendre pied dans la ville.
Les gens allaient et venaient, nous regardaient et regardaient la machine, silencieusement. Faces débonnaires et un peu lourdes, je les avais déjà vues dans ces gravures anciennes qui représentent des amateurs de tulipes. Ils ne savaient pas trop s'ils devaient admirer, mépriser, s'indigner... Après avoir regardé l'auto, ils se regardaient entre eux, et puis ils s'en allaient, sans avoir exprimé le moindre sentiment. Et d'autres les remplaçaient qui se livraient à la même mimique. Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés; il y en avait de très noires, avec des yeux en amande, et des teints où le jaune de l'Extrême-Orient luttait avec le rose d'Europe... Des pêcheurs rentraient ou sortaient, poussant des petites voitures dont les unes contenaient des paquets de filets bruns, et les autres de grandes mannes remplies de saumons. Un gamin, à la porte, nous offrait des cartes postales: des églises aux tours penchées, des moulins à vent... des canaux, encombrés de barques... Il ne se passait rien que de monotone et de quotidien. La vie coulait, devant nous, comme chaque jour, devant cette boutique, elle coule douce, paisible, avec son petit bruit de sabots sur les dalles de la rue. Et, pourtant, je me sentais parfaitement, enthousiasment heureux. J'avais, en moi, une joie violente de cette douceur, de ce bruit de sabots, de ce silence des visages, de cette jolie fille aux bras nus qui nous servait sans empressement, de ce thé qui était très mauvais, de ces tasses de Chine, qui ne venaient même pas des fabriques de Delft, de cette écoeurante odeur de cacao, qui flottait dans la boutique, de ces maisons en face, petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg... Il me semblait que c'était le bonheur, et que j'eusse vécu là le reste de ma vie. Impression qui n'était pas nouvelle en moi. Chaque fois que je m'arrête quelque part, n'importe où, et qu'il y a un peu d'eau, des arbres, et, entre les arbres, des toits rouges, un grand ciel sur tout cela, et pas de souvenirs... j'ai peine à m'en arracher.
Il me fallut faire un effort pour me lever et partir...
La découverte de Claude Monet.
Pour la première fois, je considérai, sans y retrouver les anciennes images d'un bonheur devenu si amer, ces canaux où vient se glacer et mourir la vigueur du Rhin. J'admirai délicieusement les petits ponts, enjambant les filets d'eau, où l'élan de leur arche unique de bois se referme par son reflet; petits ponts tout ronds, comme sont ceux du Japon, sur les estampes, et qui, partout, en Hollande, protègent et défendent chaque maison... Et les petites grilles, basses, ouvragées, qui s'ouvrent sur les petits parterres de ces fleurs qui ont un éclat unique, en ce pays mouillé, où la lumière irisée les imprègne, les caresse et les aime. Dans la traversée des villages, parfois, nous apercevions des jardinières, tuyautant aux fenêtres, derrière le transparent qui les vaporise, des collerettes brodées de narcisses, de jacinthes, de tulipes...
Pour la première fois aussi, je redevenais sensible à cet aspect oriental, extrême oriental, qu'ont la plupart des villes et des villages hollandais, sans qu'on sache précisément de quels éléments il est fait.
C'est à la fois l'art du Japon qu'ils évoquent, et l'art primordial de la Chine, mais aussi l'art des Indes, et toute la magie des continents baignés d'eau, et des Iles, que la marine néerlandaise hante depuis des siècles, comme si les navigateurs avaient rapporté de ces contrées qui sont au delà des mers lointaines, avec leurs denrées qui les enrichirent, un émouvant rappel de leurs aspects.
Le développement des influences qui conduisent l'évolution de la pensée dans le temps, n'est si difficile à saisir que parce que l'oscillation des idées, qui est purement intelligible, dévie souvent, du fait d'accidents qui ne sont que mécaniques... J'ai souvent pensé, dans ce voyage, à cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande, il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un paquet, la première estampe japonaise qu'il lui eût été donné de voir. Son émotion devant cet art merveilleux, où toute vie, tout mouvement, tout modelé tiennent dans un trait—art qu'il ignorait, d'ailleurs, comme tout le monde, à cette époque, mais dont il avait en lui la prescience, en quelque sorte fraternelle—cette émotion-là, vous la devinez.
Son bouleversement, sa joie étaient tels, qu'il ne pouvait exprimer, par des phrases, ce qu'il ressentait; il ne pouvait plus l'exprimer que par des cris.
—Ah!... ah!... Nom de Dieu!... faisait-il... Nom de Dieu!...
Ce juron contenait tout l'infini de son admiration.
Et c'est à Zaandam que ce miracle se passait. Zaandam, avec son canal, ses navires à quai, débarquant des cargaisons de bois de Norvège, sa flottille serrée de barques, aux proues renflées comme des jonques, ses ruelles d'eau, ses cahutes roses, ses ateliers sonores, ses maisons vertes, Zaandam, le plus japonais de tous les décors de Hollande.
Il faudrait ignorer, non seulement les tableaux de Claude Monet, mais ceux des pairs qu'il a parmi ses contemporains et ses cadets, et jusqu'aux noms, alors inconnus, d'Hokousaï, d'Outamaro et d'Hiroshige, pour douter de la fièvre, dans laquelle il courut à la boutique d'où lui venait ce paquet... Vague petite boutique d'épicerie, où les gros doigts d'un gros homme enveloppaient—sans en être paralysés—deux sous de poivre, dix sous de café, dans de glorieuses images rapportées de l'Extrême-Orient, au fond de quelque cale de navire, avec des épices!... Bien qu'il ne fût pas riche, en ce temps-là, Monet était bien résolu à acheter tout ce que l'épicerie contenait de ces chefs-d'œuvre... Il en vit une pile, sur le comptoir. Son cœur bondit... Et puis, il vit l'épicier qui servait une vieille femme, détacher une feuille de la pile... Il se précipita:
—Non... non... cria-t-il... je vous achète ça... je vous achète tout ça... tout ça...
L'épicier était brave homme. Il crut avoir à faire à un original... Et puis, ces papiers coloriés ne lui coûtaient rien: il les avait par-dessus le marché... Comme on donne à un enfant qui pleure, pour l'apaiser, une image, il donna la pile à Monet en riant, et se moquant un peu:
—Prenez... prenez... dit-il... Ah! vous pouvez bien les prendre... Ça ne vaut rien... Ça n'est pas solide... J'aime mieux ce papier-là, moi...
Se tournant vers la cliente:
—Et vous? Ça ne vous fait rien, non plus, hein?
—Moi?... Ah! Dieu de Dieu!...
Il prit une feuille de papier jaune, avec quoi il enveloppa le morceau de fromage qu'avait acheté la vieille femme.
Rentré chez lui, fou de joie, Monet étala «ses images». Parmi les plus belles, les plus rares épreuves, qu'il ne savait pas être d'Hokousaï, d'Outamaro, des femmes, à leur toilette, des femmes au bain, des mers, des oiseaux, des arbres fleuris, il en vit une qui représentait un troupeau de biches, et qui lui paraissait être une des plus étonnantes merveilles de cet art étonnant. Il sut, plus tard, qu'elle était de Korin...
Ce fut le commencement d'une collection célèbre, mais surtout d'une telle évolution de la peinture française, à la fin du XXX e siècle, que l'anecdote garde, en plus de sa saveur propre, une véritable valeur historique. Ceux qui voudront étudier sérieusement cet important mouvement de l'art, qu'on appela du nom d'impressionnisme, ne peuvent la négliger...
Aujourd'hui qu'on célèbre tant d'anniversaires, inutiles et ridicules, ne pourrait-on célébrer avec une pompe particulière l'anniversaire de cette journée émouvante et féconde, où un grand artiste français se rencontra, pour la première fois, à Zaandam, avec une petite estampe japonaise?...
Le port, patrie du peintre.
Je crois bien que, nulle part ailleurs, l'émotion de Claude Monet n'eût été plus forte. C'est que l'art extrême-oriental, on le voit apparaître, partout, en Hollande, et sortir, on dirait, de l'eau. Il est vrai que dans les ports d'Occident—et toute la Hollande n'est qu'un grand port—les bateaux rapportent avec eux des parcelles, des éclats de l'Orient, et de ses créations qui sont obligées de lutter, de subtilité comme de splendeur, avec la lumière même.
Venise, vêtue de drap noir, regorgeait de ces richesses transmarines, et son climat n'eût peut-être pas suffi, seul, à produire, pour l'enchantement du monde, les yeux de Titien.
Le hasard uniquement fit que Rubens n'ouvrit pas les siens à Anvers, où commerçait, avec l'Europe, de toutes les marchandises d'outre-mer, la plus grande flotte marchande du monde. Ses parents l'y ramenèrent de bonne heure, et il y a passé la partie de sa vie peut-être la plus féconde. De sorte qu'il tira des quais fameux de l'Escaut, outre l'arrangement des lignes et l'ampleur ornementale de ses compositions, une part au moins de la magnificence, dont il distribua, entre les souverains et les belles femmes de son temps, les éblouissantes effigies.
Même Marseille, «Porte de l'Orient», écrit Puvis de Chavannes, Marseille, où naquit Monticelli, valut à ce peintre l'étrange grouillement de sa palette, où les fruits rouges, les soies orientales, les coquillages nacrés,—s'écrasent parmi les eaux bleues et parmi ces noirs puissants, dorés, qui font frissonner les bassins, pleins de navires...
Est-il possible aussi que personne ait pu se défendre de croire qu'il abordait au Japon, de ceux qui, au crépuscule du matin, sont entrés dans le fjord de Kristiania?
Je suis convaincu qu'un grand port, quel qu'il soit, où qu'il soit, est, par excellence, un lieu d'élection pour la naissance, la formation, l'éducation d'une âme d'artiste. Un artiste qui est né dans un port, qui y a vécu son enfance et sa première jeunesse, parmi la variété, l'imprévu, l'enseignement sans cesse renouvelé de ses spectacles, est, forcément, en avance, sur celui qui naquit, au fond des terres, dans un village de silence et de sommeil, ou dans l'étouffante obscurité d'un faubourg de la ville. Son imagination, surexcitée par tout ce qui passe et se passe autour de lui, s'éveille plus tôt. Son cerveau travaille davantage et plus vite, et sans trop de luttes... Il s'habitue à voir et, voyant, à comprendre. Sa pensée qui n'est pas bornée par un mur, «le mur de la maison Meyer», ou par un coteau, est libre de vagabonder, à travers l'espace, comme ces jolies mouettes qui hantent le vaste ciel, et qui n'ont d'autre limite à leurs désirs, que la fatigue de leurs ailes... Il englobe, dans un regard, plus de choses d'ici et de là-bas, plus de visages d'ici et de là-bas, plus de vie universelle. À son insu, et comme mécaniquement, le mouvement des barques sur la mer, de la mer contre les jetées, le rythme de la houle, l'entrée des navires dans les bassins, l'oscillation des mâts pressés que relie la courbe molle des cordages, les voiles qui fuient, qui dansent, qui volent, les volutes des fumées, toutes les silhouettes des quais grouillants, lui enseignent, mieux qu'un professeur, l'élégance, la souplesse, la diversité infinie de la forme. Sans le savoir, il emmagasine des sensations multiples qui ne s'effaceront plus, qu'il retrouvera, plus tard, et dont il fera vivre un visage, un torse de femme, l'ondulation d'une jupe, la flexion d'une hanche, le balancement d'une branche... Car il y a de tout cela dans un port... Il y a de tout et il y a tout, dans un port.