La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac"
En Hollande
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Et, une fois de plus, ma rêverie aboutit à Rembrandt.
Rembrandt n'est pas né dans un grand port, c'est vrai... Mais son nom est inséparable de celui d'Amsterdam, où il vécut tant d'années, et y trouva l'emploi de ses dons, en leur toute-puissance... Amsterdam, dont les habitants sont vêtus de noir, comme ceux de Venise, avec le même orgueil et un goût pareil des accents éclatants et des ornements lourds. Dans l'une et l'autre ville, le soleil fait la même féerie avec le ciel et avec l'eau qui divise les maisons, jusqu'à ce que l'humidité se condense en brouillard, pour lui dérober la cité aquatique et la restituer à l'obscurité, sur qui le triomphe de l'astre n'aura que plus de splendeur. Je ne voudrais pas penser que Rembrandt eût pu naître en quelque petite ville endormie dans les terres, sans jamais voir le soleil dorer des quais, dorer les eaux noires des bassins, dorer l'atmosphère profonde, «l'obscure clarté» qui grouille entre les coques des navires... Peut-être que ce qu'il eût tiré de lui-même eût suffi pour émerveiller les humains. Mais je m'exalte à découvrir, dans son œuvre, la conception, non seulement des images, mais des couleurs les plus somptueuses, issues de la rencontre de son génie, avec le luxe d'un grand port, infini jusque dans la variété de ses misères, à Amsterdam, surtout, le plus oriental des ports d'Occident, Amsterdam et sa sombre population juive.
Fermant les yeux à l'ardeur insoutenable du couchant, vers où nous courions, je songeais à la fin douloureuse du héros, de ce Rembrandt des dernières années, enchaîné par la misère, en proie au malheur, expiant, lui aussi, peut-être, le crime d'avoir osé dérober au ciel, pour nous, le feu divin de sa lumière...
La Digue.
Depuis Gorinchem, c'est presque, jusqu'à Dordrecht, une succession de villages délicieux, dont je ne sais pas les noms, mais dont la traversée dure, peut-être, trois fois plus que celle de Paris. Du haut de la digue surélevée, étroite, nos regards penchent dans l'intérieur des maisons en contre-bas. Devant tous les seuils, lavés, polis, les paires de sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d'entrer, les habitants ne manquent jamais de se déchausser, et ce sont des pas feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace, même de son, sur les parquets et les dalles qu'on voit briller, au passage... Un rideau radieux, un cuivre, des assiettes fleuries, des étains pansus, un bonnet qui étincelle animent ces réduits presque tous pareils... Armées de longs bâtons que termine un gros bouchon de linge mouillé, des femmes lavent les façades, avec acharnement; d'autres astiquent les portes, soigneusement vernies, et frottent les cuivres qui les ornent. Les cuisines, en forme de guérites, sont séparées de la maison, afin qu'aucune besogne malpropre ne puisse la souiller... Et cela fait songer, je ne sais pourquoi, à de la dentelle, rehaussée, mais à peine, de fils de métal... Ce qui est charmant, c'est que, derrière chaque maison, comme nous avons chez nous une écurie et une remise, ils ont une sorte de petit port, qui a dérivé l'eau du polder, avec deux ou trois bachots à l'amarre, qui leur servent pour la coupe des osiers et des joncs, et pour les voyages, par les mille petites routes liquides, à travers la plaine verte...
Je me rappelle, au détour d'une ruelle où commençait un jardin, fleuri de fritillaires, avoir vu s'accroupir une paysanne à la peau fraîche, et son geste qui retroussait du linge blanc. Je l'avais vue déjà, cette même paysanne, dans un tableau...
Tous les aspects du pays et du peuple hollandais, ses maisons comme ses costumes, ses cabarets comme ses moulins, qui pompent et disciplinent l'eau innombrable du polder, ont, même pour ceux qui les ignorent, le charme du déjà vu. D'eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres qui les ont présentés, avec amour, à tout l'univers...
Les petites gens et les paysans de Russie devront à Dostoyevski et à Tolstoi, une notoriété pareille. Il se peut que Camille Pissarro, et que Cézanne, qui ne chercha jamais, pourtant, le détail de mœurs, l'anecdote qui passe, vaillent aux villages, aux visages, aux coteaux, aux belles ondulations de la campagne française, une popularité qui ne sera pas moins universelle que la gloire de leurs peintres. Ainsi, grâce à Watteau et à Renoir, les femmes, telles qu'ils les ont vues dans les rues de Paris, ou assises sur les gazons de ses jardins, sous l'ombre ensoleillée de ses parcs, dureront, moins fragiles, plus vivantes que les Tanagréennes, aussi immortelles que les cavaliers des frises grecques...
Le soleil échancrait déjà l'horizon, quand nous nous trouvâmes, tout à coup, devant Dordrecht qui, au sortir de tant de villages minuscules, nous parut immense. Sa majesté, elle la devait surtout à l'heure, qui amplifie les formes, en les confondant dans une masse bleue... La Meuse—ou plutôt—la Merwede était encombrée, comme la rue d'une grande ville, avant le dîner. Le bac ne traversait pas... Il nous fallut attendre une heure, pendant laquelle nous vîmes les navires perdre peu à peu l'éclat de leurs couleurs, jusqu'à devenir tout à fait noirs, et tendre, sur le ciel, où le jour très lentement se mourait, l'envergure de leurs énormes ailes ténébreuses... Les coques des chalands émergeaient de l'eau, à qui elles semblaient peser. Des remorqueurs, qui sifflaient interminablement, entraînaient des trains entiers dans leur sillage... À force de s'allumer de toute part, la ville devint un brasier dont les flammes atteignaient la hauteur des maisons... Le vent qui venait de se lever, commença de souffler, comme pour attiser le feu et préparer la forge qu'il fallait au travail d'on ne savait quel surhumain forgeron...
Soir à Dordrecht.
Une fois ou deux, en route, parmi tant de souvenirs, ceux qui m'attendrissaient, ceux aussi qui m'irritaient à force d'amertume, une fois ou deux, m'était revenue en mémoire la dimension extraordinaire des soles où avaient mordu les dents de notre appétit, à Dordt... Comme elle riait, notre jeunesse!...
C'était sur la terrasse d'un hôtel, au bord des eaux, où le soleil jouait, où les navires viraient comme des animaux familiers, où tout l'appareil d'un commerce actif et sonore ne semblait en travail que des préparatifs d'une fête... la nôtre, sans doute.
Gerinchem, le prodige de cette ville en flammes, au soleil couchant, et qui s'était éteinte presque tragiquement, m'avaient fait tout oublier, mais, jusque-là je n'avais été impatient que de retrouver les traces de mon bonheur d'autrefois...
Entre mille images qui fuyaient, j'avais peine à en retenir quelques-unes qui se laissassent préciser... Je sens sur mon épaule le poids et la tiédeur d'une tête, dont l'effort du vent happe les cheveux et leur parfum, mais m'en laisse ma part... Je souris à l'hésitation de deux pieds nus, auxquels il faut une serviette pour oser se poser sur le tapis sordide des chambres d'hôtel. Quelle vertu donnent à la valse de Faust, tout simplement, un clair de lune sur le fleuve et mon cœur content? Aucun cri de Tristan, aucune plainte de Mélisande ne m'ont causé plus d'émotion que ces trois pauvres violons, où bêlait, si lamentablement, la musique de Monsieur Gounod... Je ris d'un mensonge inventé pour que je tourne la tête et ne voie pas un rouleau de faux cheveux qu'on détache, et d'un de ces ordres, si durs, de la pudeur, qui vous priveraient, si on obéissait, du spectacle intime le plus doux, gestes secrets et charmants, dont toutes vos veines battent et qu'on n'oserait nommer... Je vois les gares où l'on s'embarque, les gares aussi où l'on revient, et ces quais, enfin, où l'on regrette même le terrible mouchoir qu'aucune main, fût-elle perfide, n'agite plus... Je retiens, une seconde, l'éclat de deux genoux polis et la courbe tendue d'un sein... une épaule ronde parfumée chaleureusement, le duvet de sa cheville... J'attends des larmes qui vont couler sur un visage tout pâle et silencieux de bonheur... Me reviennent en tête, et y précipitent à flots mon sang, des furies de caresses, après quoi, l'on se croyait de force, même qu'on chancelât, à défier l'univers, à en triompher avec tous ses héros et ses monstres, pêle-mêle... Je songe aussi à des riens dont on riait aux larmes, à des moins que rien qui déchaînaient des tempêtes... et à ces après-midi de fatigue, où on se laissait aller à l'ennui, qu'elle définissait: «l'indifférence à ma vie, comme à ma mort».
Mais, malgré mon désir de mélancolie, je sens que tout cela est loin, bien loin, que tout ce passé se fane et s'efface... Au fond de moi-même, je m'aperçois que, de tous ces souvenirs, qu'une hypocrite et sotte manie de littérature voudrait amplifier en douleurs, il m'en reste un de vraiment vivent, et tout proche, et si vulgaire: la fermeté savoureuse de vos chairs, soles magnifiques, qu'on mangeait si gaiement, à la terrasse de cet hôtel, au bord de l'eau.
C'était, c'est encore l'hôtel Bellevue, un peu plus vieux, un peu plus tassé, lui aussi... Je reconnus le même tapis, sur les marches si raides de l'escalier; aux fenêtres, les mêmes rideaux; dans la salle à manger, qui sert, en même temps, d'office, de caisse, de salon, et de restaurant, les mêmes meubles... Suivi de l'hôtelier qui nous retenait —le même hôtelier aussi, je crois bien—je courus jusqu'à la terrasse... La nuit était complète, sans la fissure d'une lumière, et les eaux silencieuses... De toutes petites vagues venaient clapoter, chuchoter au bord... C'est à peine si je parvins à distinguer des feux qui se mouvaient dans le lointain... De gros nuages cachaient la lune, et faisaient le fleuve tout noir, confondu avec le noir de la terre... Pas le moindre violon... Aucune valse, même de Faust, pour m'attendrir... Tout était donc bien mort!...
Revenu dans la salle à manger, j'étonnai le maître d'hôtel, en criant d'une voix forte:
—Des soles... des soles, comme autrefois!...
Il n'y avait même plus de soles...
Mes compagnons, dont j'avais excité l'appétit par des descriptions enthousiastes, insistèrent vainement près du patron...
Il n'y avait plus de soles... il n'y avait plus rien...
Force fut de se contenter de saumon fumé et de sardines de conserves...
Mais quelles sardines!... Elles nous parurent extraordinairement exquises... Pimentées, condimentées, nous n'en avions jamais mangé de pareilles. Les soles furent oubliées... L'un de nous s'extasia:
—Il n'y a que la Hollande pour préparer de tels poissons... Vive la Hollande!
Et, appelant le maître d'hôtel:
—Où fabrique-t-on, ces admirables, ces merveilleuses, ces uniques sardines?... demanda-t-il... J'en veux commander des caisses, des wagons, des bateaux! Je veux épater la France, et la faire rougir de son ignorance sardinière... À Rotterdam?... à Maestricht? À La Haye?... À Batavia?... Où?... Où?
Le maître d'hôtel redressa sa taille, et, avec dignité:
—Nous les faisons venir de Bordeaux... dit-il...
Comme nous finissions de dîner, une société d'Anglais vint prendre le thé, dans une encoignure dont notre table était voisine. Les hommes en smoking, les femmes décolletées... En face de nous, une toute jeune lady, blonde, se levait, allait, venait, et même quand elle était assise, cinq minutes, ne tenait plus en place. Ses doigts jouaient avec son éventail, avec une cigarette à bout d'or, avec ses bagues, avec ses cheveux. Un collier sursautait à son cou, et je découvris que ses pieds, sous le fauteuil, ne s'arrêtaient pas de déchausser, pour les rechausser, des pantoufles argentées où s'impatientait la soie de ses bas blancs... À des mots qui faisaient rire plus haut les hommes, et baisser les joues de ses amies, ce n'est pas assez dire que la petite agitée rougissait; un flot de sang la parcourait toute, une vague rouge se levait à l'épaule, couvrait tout ce qu'on voyait de sa peau, pour s'en venir mourir à la racine de ses cheveux plus blonds... Mon regard rencontra, tout à coup, dans le sien, l'angoisse de ne pas retrouver, au bout de l'orteil désespéré, la pantoufle qui avait fait trop loin la culbute. La dame rougit plus fort, et son sang parut si bien en mouvement, que je me figurai plus rose, presque rouge, son bas blanc, où le pied se crispait, jusqu'à ce qu'il disparût dans la pantoufle d'argent, enfin reconquise...
Cette nuit-là, je dormis, d'un sommeil profond, sans rêves...
Dordrecht.
Ce fut, le lendemain matin, la musique au timbre monotone de la pluie sur les vitres, qui nous réveilla.
Le joli Dordt s'était évanoui et je contemplai, en bâillant, une ville ennuyeuse et crottée, où je me rappelai—pourquoi éclatai-je de rire subitement?—qu'Ary Scheffer était né...
Quand on va, par ses rues, cuirassé de caoutchouc contre la pluie, elle ne paraît pourtant ni sans charme, ni sans caractère, cette ville trempée d'eau, les pieds dans ses canaux, et toute traversée, tout environnée de routes fluviales... On y distingue, mais amorties, des traditions magnifiques d'autrefois... Dans des maisons à pignons qui abritaient beaucoup d'activité, et où le luxe avait tant de morgue, il semble que ne vive plus personne... Dans ses églises, avant que la foi catholique ait eu le temps de les achever, c'est la Réforme qui s'est installée... Sa simplicité sévère, hargneuse, atteste plus d'orgueil que les pompes des rites orientaux qu'elle en a chassés. Mais sa superbe ne dédaigne pas un peu de confort. Sur les dalles où la piété païenne s'agenouillait devant les Images, on a rangé des sièges en quantité où la raison puisse s'installer comme il faut, afin de s'examiner librement. Mais rien ne meurt que peu à peu. La Groote-kerke est une cathédrale d'autrefois... Seulement, elle est tout à fait nue... Les stalles sont, pourtant, toujours là que les gouges des artisans ingénieux du seizième siècle ont fouillées dévotement. La grille de cuivre qui enveloppe le chœur, la rampe qui grimpe à la chaire, semblent encore faites de rayons divins, voire de rayons de soleil, mais de rayons qui auraient fleuri.
Ces cuivres et ces arabesques m'en évoquent d'autres; des rampes, des balustres, des lustres, des volutes et tous ces enroulements, et tous ces déroulements qui courent, à présent, dans le monde entier, sous le nom de modern-style, nom anglais d'une manie où les Belges ne sont parvenus qu'en partant de ces cuivres hollandais, en les torturant et les déformant affreusement...
Mais où sont, dans les bars et les hôtels palaces, aux devantures des parfumeries, des charcuteries, des crémeries et des confiseries, dans les demeures des financiers allemands, des poètes viennois, des esthètes des Flandres et des cocottes de Lyon, cuivres rouges et cuivres d'or, où sont la bonhomie souriante, la courbe harmonieuse, l'honnêteté solide et réjouie des charmants cuivres hollandais?
Et me revoici dans la rue où la pluie a balayé les derniers passants. Des groupes de ménagères, de servantes se sont réfugiés sous le marché. En mantes noires, en coiffes désamidonnées, hottues, bossues et caquetantes, elles se pressent l'une contre l'autre, comme des poules sous l'auvent de la basse-cour mouillée. Toutes les maisons, où s'avivent les plaies anciennes, pleurent; tous les ponts, aux arches de guingois, qui s'étagent dans la perspective, pleurent aussi; tout pleure. L'eau des canaux, sous les gouttes de l'averse qui s'acharne, semble dégager des bulles de gaz, comme d'une mare putride. Derrière les grilles des jardinets, les fleurs humiliées, fripées, penchent des airs moroses, et à travers les vitres qui ruissellent et se brouillent on voit, çà et là, remuer, comme dans une brume épaisse, de vagues formes d'êtres humains... On dirait des ombres, des fantômes du passé.
Heureusement, tout n'est pas du passé, tout n'est pas mort à Dordrecht, et c'est avec une joie «bien moderne» que j'ai vu vivre les machines et se tordre la vapeur sous la pluie. Une activité qui ne bavarde point, comme les commères du marché, mais besogne, anime étrangement les quartiers neufs et les quais. Sans en avoir l'air, Dordrecht commerce de tout, avec toute la terre. C'est, au carrefour de ses fleuves, une des plus importantes gares d'eau de l'Allemagne. Ce que les artères des canaux et des rivières ne charrient pas jusqu'à son port, elle le fabrique, le malaxe, le forge, l'ajuste elle-même: poissons fumés et salés, cacaos et tabacs, charbons de Belgique, d'Allemagne et d'Angleterre, outils qui seront maniés partout, machines à construire des machines, vaisseaux qui feront—combien de fois?—le tour du monde. Et tout cela se prépare, se camionne, vogue, débarque et s'embarque, parmi les coups de sifflet et les coups de marteau, le vacarme des tôles, le grincement des poulies, et les hurlements qui n'en finissent pas des sirènes.
On dirait que toute cette eau, dans laquelle elle baigne, la ville vivante la dilate en vapeur, et, quand elle en a utilisé la force expansive et laborieuse, qu'elle la laisse retomber en pluie, sans s'arrêter de travailler, sur la ville morte.
Le musée des Boërs.
Nous n'avons vu à Dordrecht qu'un musée, mais qui m'a assez remué, pour m'empêcher d'entrer dans aucun autre: le musée des Boërs.
Ceux-là aussi, au moins autant que le maître de la Mort de Marie, Pourbus ou les Breughel, Jean Steen ou van Ostade, Cuyp ou van Goyen, sont bien de Hollande et de l'École hollandaise. Malgré le temps, le climat, le sol, l'adaptation aux habitudes nouvelles, ils ont gardé le même visage dur et tranquille, la même stature robuste de leurs frères métropolitains, avec quelque chose en plus de l'allure souple et déliée des cow-boys. Leur œuvre, bien que très différente, est une expression au moins aussi significative de la physionomie d'un peuple.
Cette poignée de familles hollandaises emporta jusqu'au bout de l'Afrique toutes les vertus qui ont fait la fortune de leurs compatriotes néerlandais, plus exactement, qui les ont fait riches: le sang-froid, la ténacité, la hardiesse. Mais, puritains, les Boërs ne les employèrent qu'à vivre dignement, rudement, pauvrement. Ils ne mélangèrent pas, ou à peine, leur sang au sang des autres races, et ils se tinrent à l'écart des coureurs de fortune, des chercheurs d'aventures, qu'attirent toujours les pays qui recèlent de l'inconnu. Au Cap, ils trouvèrent un désert, où ils purent prêcher, défricher à leur aise, et qui eût sans doute tenté les solitaires d'un Port-Royal. Le fait est que des protestants français, victimes de la révocation de cet Édit fameux, qui est un geste, déjà, de la haine des tyrans pour les idéologues, vinrent participer à leur vie agricole, à la même austérité religieuse. On voudrait croire que ces pasteurs vertueux n'ignoraient pas, du moins n'ignorèrent pas toujours qu'ils méditaient, labouraient sur des trésors, mais qu'ils les méprisèrent.
Les méprisèrent-ils? Ou bien ne surent-ils pas les exploiter?
Si l'histoire qu'on m'a contée est vraie, ce sont les banques de Hollande qui, trop timides cette fois, ou pas assez confiantes dans le succès, auraient cédé aux brookers et promotors anglais les dossiers de ces mines, pour la conquête de quoi, l'impérialisme financier de la plus grande Bretagne devait, quelques années plus tard, massacrer leurs nationaux...
Pauvres Boërs! C'est à peine si quelques spéculateurs malchanceux déplorent aujourd'hui leur dépossession et leur défaite... À vrai dire, on n'en parle plus... Ils sont complètement oubliés, oubliés comme un mauvais mélodrame qui n'a pas réussi. De cette épopée grandiose qui fit courir, par le monde, un long frisson d'enthousiasme, il ne reste plus que ce petit musée... C'est déjà quelque chose... Mais personne n'y vient. J'ai eu beaucoup de peine à en trouver le gardien. Il était, dans une cour, un tablier de jardinier autour des reins, et, sur la tête, un bonnet de peau de lapin, en train de relever des oignons de jacinthes. Il m'a considéré avec surprise, et même avec un peu d'effroi, comme un phénomène surnaturel...
—Vous comprenez... me dit-il, s'excusant de son accueil... voilà plus de trois mois que je n'ai vu, ici, un visage humain... L'été... de loin en loin... un Anglais... et c'est tout... Et c'est toujours un Anglais qui s'est trompé... Il me demande où sont les Rembrandt? Oui, monsieur, les Rembrandt... Ici!
D'un air navré, il me montre uns table de bois noirci, sur laquelle, parmi de la poussière, s'empilent des cartes postales et des catalogues illustrés qu'on ne vend jamais...
—Mon Dieu, oui!... Voilà!... C'est comme ça...
Ensuite, avec amertume, il me raconte, qu'au moment de l'ouverture du musée, on lui avait donné, pour attirer les visiteurs par une mise en scène bien couleur locale, un vaste chapeau boër, une sorte de veste khaki, et des guêtres de cuir... Au moins, ç'avait de l'allure..
—Et j'avais une cartouchière sur la poitrine... Maintenant, soupire-t-il... je n'ai même pas, comme tous mes collègues, une casquette galonnée...
Il se tait, et puis reprend:
—Il y a, tout près d'ici, sur une place... une espèce de baraque, où l'on exhibe des nègres qui avalent des sabres et qui mangent de la bourre de mouton... Eh bien, elle ne désemplit pas...
J'ai retenu le geste qui accompagna cette plainte, un geste qui en disait beaucoup plus long, sur la frivolité des foules et l'ingratitude de l'histoire, que tout un discours.
Il dit encore:
—Le président Krüger est passé, un jour, par Dordrecht... Eh bien, monsieur, il n'est même pas venu au musée. Le président Krüger!... Parfaitement!... Ah! ah! ah!
Dans cette solitude, où nos pas sonnaient lugubrement, où le jour crasseux enveloppait les objets comme d'un voile funèbre, j'avais le cœur serré. Et je me disais:
—Pourtant la résistance acharnée de ces rudes fermiers, qui prétendaient ne tirer de la terre que le seul or du blé et n'y enfoncer que le soc de la charrue, valait bien au gardien de ces glorieux souvenirs une casquette ornée de quelques galons et méritait mieux que l'indifférence générale... Elle ne semble pas seulement digne d'admiration, parce que, soldats, ils défendirent intrépidement leur liberté, elle me paraît d'un héroïsme presque surhumain, parce que, surtout apôtres, ils se dévouèrent à préserver l'humanité de cet alcoolisme, pire que l'autre, que propage l'abus de l'or... Ils gardèrent l'or enfoui au profond du sol, comme on enfouit profondément des charognes, afin de ne pas infecter l'air qu'on respire, et ne pas empoisonner les hommes par des contagions mortelles... Ils recélèrent l'or, non pour en jouir à la façon des avares, mais pour en détruire, en les étouffant, les germes de folie et de mort... Recel— pour peu qu'il fût conscient—absurde, sans doute, mais sublime! Voilà jusqu'où s'en allait mon imagination, à considérer les cartes, les plans, les trophées, les portraits des anciens en longues redingotes presbytériennes, les attelages de boeufs, les fermes, les bibles, les physionomies rigides, et tout ce qui évoque la grandeur épique de ces armées en vestons, de ces milices paysannes, victorieuses des armées en uniformes, laborieusement organisées pour le désastre...
Mais le premier moment donné au sentimentalisme, au culte ancestral des héros, je me pris à réfléchir...
Entre tous les enseignements que suggère l'histoire des Boërs, le plus raisonnable, le plus utile, ne peut-on le tirer de la déraison, de l'inutilité de leur résistance?... Au Cap, aucune milice, même d'anges à trompettes et de saints miraculeux, n'eût réussi à détourner l'avarice, la cupidité, la frénésie des humains, de ces territoires de crime et de folie où de l'or se cache... Il leur faut leur poison, qui les fait vivre jusqu'à ce' qu'il les tue. Combien de millions et de millions s'entre-massacreront toujours, pour posséder l'or, en déposséder les autres, et s'en griser, jusqu'à l'hébétement de la folie et la fureur du crime! Combien de pauvres et gentils rêveurs mourront à la peine, qu'on traitera de bandits, parce qu'ils auront voulu guérir l'inguérissable humanité de son plus cher délire!... Aucune politique, aucune loi, même aucun livre n'a le pouvoir de transformer d'un coup les hommes. Même aucun martyr—si douloureux soit-il—n'est fécond. Et quand il se hausse jusqu'à devenir un grand exemple qui dure à travers les siècles, alors c'est bien pis, il devient criminel... Il a fallu le terrible juif Paul, pour brandir et dresser sur le monde la croix sanglante du doux juif Jésus, et les seuls vrais morceaux que fidèles et juifs aient recueilli de cet emblème d'amour, ce furent les potences et les bûchers: «Race maudite, s'écrie Schopenhauer, elle a empêtré l'humanité d'un Dieu!»
Si jamais nous nous délivrons de l'or et des maux qu'il engendre; si un jour nous renonçons à l'or—et j'entends la richesse individuelle,— ce ne sera pas par dégoût du pouvoir qu'a l'or de changer les hommes en bêtes (alchimie qu'exprime déjà la fable de Circé), ce ne sera pas par sagesse, par vertu, par dignité, ce sera par force. On peut concevoir que, dans l'évolution économique des temps, ce métal perde sa valeur d'échange, représentative de nos passions, de nos ambitions, de nos intérêts, de nos énergies, de nos paresses, et que nous trouvions, enfin, le moyen de vivre autrement—un moyen plus rationnel, moins compliqué, comme celui de puiser à même, pour nos besoins et pour nos joies, dans les inépuisables réserves du trésor commun... Hélas! ce ne sera pas demain...
Et voici qu'un portrait du bonhomme Krüger, qui n'est pas venu au musée de Dordrecht, et que la petite reine de Hollande, qui sait ce que c'est que de souffrir, a reçu comme un grand-papa malheureux, voici que ce portrait me fait songer de nouveau, avec sa face placide et rusée, et son collier de barbe de bon semeur de tulipes, que ce sont des Hollandais, peuple de thésauriseurs, de spéculateurs, peuple de bons vivants aussi, qui ont produit ces ascètes et ces contempteurs de l'or, là-bas, au bout de cette Afrique qui regorge d'or et do diamants...
Mais, n'est-ce pas une race ou un peuple, à tout le moins une minorité disparate, réduite au seul négoce, et dont une même perpétuelle injustice cimente la solidarité—les juifs encore, pour tout dire—qui a enfanté un Karl Marx, spéculateur aussi, et des plus audacieux, acheteur—à quel découvert? à terme de combien de siècles? et contre la somme des capitaux coalisés-du bonheur que rêve le prolétariat universel?
Au sortir du musée boër dont, à la grande joie du gardien, redevenu optimiste, j'emporte, plein mes poches, des souvenirs, en cartes postales coloriées: rondes des jolies filles de Marken, pêcheurs de Volendam, coiffés de leur bonnet de peau de mouton, moulins de Vormerveer (car, pour ce qui est des Boërs, des paysages transvaaliens, des batailles, des mines, de Krüger et de Dewet, il n'y en a point, étant invendables), je recommence à dévaler par la ville. Un moment, je m'arrête devant l'Ary Scheffer, en bronze, de la Scheffersplein, et il ne me paraît ni froid, ni ennuyeux. Autant qu'on peut retrouver, dans du métal coulé, l'expression d'un visage humain, j'ai senti qu'il y avait là, sous ce crâne, une intelligence vive, un goût joli, élégant, de la forme, et j'ai rougi de mon éclat de rire de tout à l'heure... Il s'en est fallu peut-être de peu,—de génie, sans doute—pour qu'Ary Scheffer ne fût devenu un grand peintre... En tout cas, j'ai mieux goûté le charme de sa gravité, et j'ai songé à ce qui en demeure, dans le charmant sourire que sa petite-fille hérita de Renan...
La pluie, dont les réserves semblaient garnir jusqu'aux profondeurs du ciel, a cessé de tomber. Même du soleil se montre, entre les nuages. Le ciel redevient immense et léger. Nous avons vu, alors, un Dordt pimpant, coquet. La nouvelle lumière mitige l'aspect sombre et sévère que les rues de la vieille ville ont gardé du moyen âge. On y distingue enfin la grâce hollandaise, la fraîcheur qu'elles ont, par endroits, et où l'abondance des fleurs contribue. Les canaux s'animent, les rues se repeuplent, et aussi les maisons, d'où les spectres du passé semblent être partis... Ce contraste a un charme brusque et vif, auquel on s'attarde, avec un nouveau désir de flânerie... Devant les habitations, aux toits en escalier, dont le temps a vêtu les murs de couches de poussière, qu'il patine depuis des siècles, les jardinets sont comme en prison. Derrière les grilles ouvragées, aux lances héraldiques, les fleurs d'aujourd'hui semblent gardées par des hallebardiers d'autrefois... Du haut des ponts surélevés, l'eau des canaux n'a presque plus rien de liquide, à force d'immobilité, que sa demi-transparence. Et, à contempler sa profondeur, l'on en vient à imaginer qu'elle s'enfonce, à l'infini, mais que ce n'est plus dans l'espace, que c'est dans le temps...
Le soleil printanier a beau mettre sa coquetterie à ne vouloir sécher que si lentement la jolie ville, si joliment mouillée, il faut partir... Une petite fille nous offre des œufs de vanneau que nous achetons et que nous mangerons en chemin.
Et la 628-E8 démarre dans la boue glissante, plus d'une fois dérape... Mais le sol s'essore dans la campagne. On oublierait l'averse, n'était le nombre des flaques où se reflètent le bleu céleste et des bouts de nuages nacrés, comme en autant d'éclats d'un grand miroir qui, en tombant du ciel, se serait brisé sur la route...
Rotterdam.
De ce court voyage de Dordrecht à Rotterdam je ne me rappelle rien, sinon que l'auto allait, glissait, sans heurts, sans secousses, et comme allégée des servitudes de la pesanteur. Elle me donnait une joie qui n'est ni la joie de bondir, ni la joie de patiner, mais qui ressemble à l'une et l'autre. Elle m'emportait avec une extraordinaire allégresse, et, vraiment, je me sentais doué de son élasticité. On eût dit que, pour se faire plus douce et pour aller plus vite, elle courait, de toutes ses forces, pieds nus, sur la route.
Et voici que, tout à coup, en haut d'une petite côte qui, en ce pays, nous sembla être une montagne himalayenne, par delà un pont énorme, nous nous trouvâmes devant une espèce de falaise, ou plutôt devant un pan de mur de rêve, formé d'on ne sait quel amoncellement de briques multicolores, de fragments de verre colorié, d'éclaboussures de soleil, au pied duquel venait battre, comme une mer déchaînée, le furieux tumulte d'une ville en travail et d'un port en fièvre. Falaise ou pan de mur de rêve, il nous fallut quelques minutes pour reconnaître que nous étions en face de la ville neuve de Rotterdam.
À peine entrés dans Rotterdam, nous y avons été enveloppés aussitôt d'un mouvement, d'une agitation que les sirènes sur le canal, les sifflets des locomotives sur les voies ferrées, le roulement des fourgons sur les pavés, faisaient retentir à l'infini... Mais nous fûmes enveloppés bien davantage par la population qui nous environna de faces bouche bée, de gestes qui puérilement cherchaient à s'instruire au contact d'un cuivre, au contact, aussitôt rompu, du radiateur, éprouvaient les pneus, appuyaient sur les garde-crotte. L'ébahissement de cette foule, qui souriait ou s'assombrissait, mais demeurait silencieuse, nous enserra si bien, que nous dûmes nous arrêter.
Pour bruyante et remuante qu'elle fût, Rotterdam me parut bien plutôt une ville sauvage et lointaine. Au plus plaisant, au plus riche milieu de l'Europe, ses habitants avaient l'air de Lapons ahuris. À tout le moins, ils n'avaient jamais vu ou ne voyaient que rarement d'autos... Cette population, habituée à tous les vacarmes, à toutes les étrangetés de la vie cosmopolite, au spectacle du commerce mondial et de travaux surhumains, s'affolait, autour de notre machine, sans paroles.
Les dames n'oublient en aucune circonstance de s'apprêter pour les regards, et tous les regards leur plaisent, excepté qu'elles y voient durer l'hébétement. Les nôtres se remuaient sur leurs coussins, assez mal à leur aise, en apercevant—vision de terreur—de rudes mains se coller aux vitres, s'y promener. Ma voisine ferma les yeux... Ses gants tremblaient.
Cette foule muette, dans cette ville en fièvre et pleine de tapage, c'était la population laborieuse qu'on n'entend point dans une usine assourdissante. La civilisation assouplit, polit les instincts et les énergies dont elle n'utilise que la force vive, pour ses fins obscures... Mais n'accumule-t-elle pas artificiellement des éléments qu'elle déforme en les comprimant, et dont la déflagration multipliera, dans une circonstance donnée, la redoutable puissance inerte?
À force de coups de trompe, Brossette parvenait péniblement à se frayer un chemin dans la masse que le capot fendait lentement... Nous voyions passer, sans bruit, derrière les vitres, un monde de têtes levées, de bouches ouvertes, qui, même quand le flot se fût refermé, ne s'abaissèrent pas, ne se refermèrent pas...
Pas d'autos, partant, pas de garage. J'eus beaucoup de peine à en trouver un... C'était dans un quartier malpropre de la périphérie, une sorte de hangar où l'on avait remisé des caisses vides, un vieux camion hors d'usage, des voiles de barque roulées autour de mâts pourris.
Brossette était consterné.
—Ça! un pays?... fit-il, en se grattant la tête... Oh! la! la!...
Nous n'y étions arrivés, d'ailleurs, que lentement, péniblement... Les enfants se collaient sur les marche-pieds, s'agglutinaient au capot, et il fallut les faire tomber, en les secouant, comme les grappes d'insectes rôtis qu'on détache la nuit du radiateur...
Un spéculateur.
Si j'ai mal vu Rotterdam, si je n'ai même pu qu'entrevoir son port, c'est que, dans le hall de l'hôtel, à peine au sortir de table, j'ai rencontré mon ami Weil-Sée, mon meilleur ami, mon cher Weil-Sée, que, depuis des années, je n'avais pas revu...
Nous nous sommes embrassés à plusieurs reprises... Mon ami Weil-Sée est un des rares hommes que j'embrasse et qui m'embrasse, et nous nous embrassons, depuis une quarantaine d'années, toutes les fois que nous nous séparons ou retrouvons, c'est-à-dire tous les cinq ou six ans.
—Vous ici?... Vous ici?...
Et j'essuyai, à la dérobée, la plus mouillée de mes joues...
Il me considérait en souriant, mais sans répondre...
—Vous n'êtes donc plus à Grenoble? Je vous croyais à Grenoble... riche... heureux?... Et votre usine d'énergie électrique?... Vous n'êtes donc plus marchand d'énergie?
À toutes mes questions, il secouait la tête, et il souriait.
—Qu'est-ce que vous faites ici?
Je connais trop mon ami Weil-Sée pour imaginer qu'il pût vivre en Hollande, n'importe où d'ailleurs, sans motifs sérieux... Je savais sa sagesse à trouver du plaisir en tout, mais à le trouver, principalement, dans un frémissement d'activité toujours nouvelle. S'il était en Hollande, ce ne pouvait être que pour quelque découverte fabuleuse, pour quelque colossale entreprise.
—Qu'est-ce... qu'est-ce que vous faites ici?
Et je répétai:
—Vous n'êtes donc plus marchand d'énergie à Grenoble?
—Non... se décida-t-il à me répondre enfin... Je ne suis plus marchand d'énergie. Je place des risques... je place des risques... ici... à Rotterdam... des risques, mon cher.
D'un autre, j'eusse pu croire à quelque bouffonnerie, et même—à considérer ses yeux un peu fixes et le sourire durable que la mauvaise qualité de ses dents ne parvenait pas à gâter—à de la folie. Mais il ne m'est jamais arrivé de douter de mon ami Weil-Sée, de la solidité de son intelligence. Je l'écoutais avidement, en me laissant entraîner vers sa table, au fond de la salle, ou plutôt, je le suivais, sans même en avoir été prié, car Weil-Sée a une telle horreur de la violence qu'il n'oserait pas entraîner son meilleur ami par le bras, fût-ce vers un trésor.
Ces «risques» dont il me parlait, ces «risques» qu'il plaçait, je compris bien vite que c'étaient les maisons, les récoltes, les automobiles, les chevaux de courses, les tableaux de maîtres, les bateaux, les meubles, les ouvriers, qu'il assurait contre les accidents et même contre les assurances... Agent d'assurances... voilà... il était tout simplement agent d'assurances... Mais, avec mon ami Weil-Sée, rien n'est jamais simple. J'entrevis aussitôt des spéculations ingénieuses et formidables.
Il m'expliqua avec animation...
—Assurances contre l'incendie, les accidents, le vol, les naufrages, la pluie, la grêle, les sauterelles... sans doute... Que voulez-vous? Il faut vivre... Mais le nouveau, l'important, mon cher, ce sont les assurances et les réassurances que j'établis contre le mensonge, la vérité, la stérilité et la fécondité, contre la maladie—toutes les maladies,—contre la débauche et contre la vertu, contre la guerre et contre la paix, contre les monarchies et contre les républiques, contre l'ennui... la stupidité des fonctionnaires et la tyrannie des lois, contre la trahison, l'amour, la littérature...
Je crois bien qu'il parla encore de réassurances contre le doute, les désillusions, puis encore de bourses d'assurances, de risques des risques, de mutualité individualiste, d'individualisme collectiviste et, toujours et à tout propos, de la statistique...
Dans toutes les conversations de ce philosophe, le passé de l'humanité, l'avenir du monde, évoluent aisément. Je croyais entendre débiter le prospectus d'un Crédit International de l'Ataraxie universelle. Mais ce que je me rappelle le mieux, c'est que son regard lucide était bordé de paupières d'un rouge de sang, comme en ont certaines figures de Poussin; que son nez s'était encore allongé, depuis notre dernière rencontre; que sa barbe, qui fut châtaine quand j'étais blond, se désargentait, jaunissait autour des lèvres minces, sur lesquelles je voyais, avec confiance, à coups de paroles et jets de salive, se construire le bonheur de l'humanité... Qu'importait alors que certains chiffres, les milliards surtout, eussent une si mauvaise odeur?...
À tout petits pas, nous étions arrivés jusqu'à sa table, auprès d'un de ces verres où je lui vois boire, depuis quelque quarante ans, ce même thé blond, dont un fleuve a passé par son corps.
Une fois de plus, Weil-Sée me démontra qu'il allait incessamment faire cette fortune mondiale, qu'il lui fallait...
—Tout simplement, mon cher, pour arriver, entre autres, à décupler la puissance du microscope et en construire un qui grossisse l'objet soixante mille fois... soixante mille fois, c'est absolument indispensable. Mais ce n'est pas tout... Il me faudrait aussi des températures... ah! des températures, à cuire, en bloc et en douze heures, l'univers, comme une plaque de céramique...
Je me fie, sans restriction, à l'intelligence de mon ami Weil-Sée... Je le suivais admirablement, et j'étais convaincu, au point de prêter serment, qu'il ne disait rien qui ne fût vrai ou qui n'importât... Mais, quand je ne l'entends plus, je suis incapable d'expliquer ce qu'il m'a dit, et en quoi consistent ses projets et son métier...
—Vous sentez bien, n'est-ce pas? Ce n'est plus que quelques mois de patience... pfuut!... quelques mois...
Sur quoi, ayant écarté des piles de catalogues—personne ne lit autant de catalogues—de livres, de denrées, de graines, de plantes, d'instruments, de machines, il prit du papier quadrillé, et se mit à dessiner, pour achever de me convaincre, des diagrammes et des graphiques...
Dans son visage malmené, couturé, je cherchais quelque chose, mais quoi?... quelque chose qui restât des traits de l'enfant que j'avais vu arriver au collège, du fond de la Dalmatie... quelque chose de son nez aquilin, de l'expression de ses yeux tellement doux, de l'arc ingénu de sa lèvre et même de ses boucles autour d'un front énorme et bombé... Mais tout cela était si fané, si racorni! Je me rappelais comme son intelligence, tout de suite, avait fait merveille, parmi nous... Il s'était révélé aussitôt élève prodige... Nos professeurs lui prédisaient le plus bel avenir... Et voilà où il en était, son avenir!...
—Vous comprenez?... entendais-je, durant ces rappels de souvenirs... ce qui serait important, encore, c'est de pouvoir s'enfoncer dans la terre, un peu... je ne crois pas qu'on ait été au delà de quelque deux mille mètres... Et dessous... dessous... réfléchissez!...
Il s'arrêta.
—Dessous... ce sont évidemment... il ne se peut pas que ce ne soient point des métaux inconnus... de fantastiques métaux...
Ses yeux brillaient:
—Et avec des propriétés, mon cher!
À mesure qu'il parlait, sa fortune prospérait, et il arrachait un secret de plus à la nature...
Il avait beau vieillir, le pauvre Weil-Sée, il ne changeait pas...
Très jeune, je l'avais rencontré à Manchester, passionné de géologie et cherchant, en même temps, des capitaux pour une fabrique d'armes tellement redoutables, que c'en était fini do la guerre... C'était lui, pourtant, qui m'avait aidé à supporter les plus dures journées de cet hiver 70-71, où, sous les ordres de Chanzy, les loqueteux que nous étions fuyaient de tous les côtés de la Loire... Ah! sa tendresse et sa gaité, durant ces affreuses semaines...! Je ne l'avais plus retrouvé qu'à la Bourse, à son retour du Paraguay, enthousiaste du caoutchouc... à la Bourse, dont il fut, plus tard, au krach de Bontoux, une des innombrables victimes.
—Comprenez... mon cher... que ce qu'il me faut... c'est une fortune... mais une fortune, tellement folle, qu'elle rende les autres fortunes impossibles... comme il a fallu les trusts, pour voir la fin de l'industrie privée...
Depuis le krach, il avait cherché et découvert du graphite en Sibérie, de l'étain en Espagne, du fer en Australie, du manganèse en Transylvanie, du cuivre en Roumanie et jusqu'à du pétrole en Galicie, mais toujours trop tôt... Aucune banque ne voulait croire en lui... Son imagination, sa culture générale, l'énormité de son lyrisme idéologique terrifiaient aussi les gens d'affaires...
—C'est peut-être un bien que je n'aie pas réussi trop jeune... Car, à présent que je sais...
Et son geste avait une telle ampleur, qu'il semblait vraiment razzier l'univers...
Je savais, moi, que las de ne pouvoir arriver à y exploiter une montagne d'or, il avait, dans les années 90, quitté le Cap, justement sur le bateau qui avait amené, dans la colonie, Cécil Rhodes, mourant... Puis, en quête d'une source d'énergie, qui lui permît de poursuivre des expériences de thermochimie, je crois, pour lesquelles il se passionnait, il avait cherché du charbon en Amérique, avait dû revendre à vil prix un charbonnage extraordinaire, qu'il n'avait pas le moyen de mettre en exploitation, et il était venu, dans le Sud-Est de la France, s'intéresser à l'industrie naissante des Centrales hydro-électriques, la dernière à laquelle je l'eusse vu prendre part à Grenoble...
Il admirait que les circonstances l'eussent fait renoncer...
—À toutes ces affaires... médiocres... vraiment médiocres.
Je protestai:
—Non... non... je vous assure... très, très médiocres.
Il admirait surtout que les mêmes circonstances l'eussent enfin amené à choisir la riche, industrieuse, économe et féconde Hollande pour y fonder...
—Ah! ça... ça en vaut la peine... quelque chose comme la Bourse des Bourses où l'on ne spéculera plus... enfantillage!... sur les chances de l'activité, de la production contemporaines—aucun intérêt!—mais véritablement, sur des probabilités pures... sur des futuritions... et à Rotterdam... Rotterdam... épatant!... Rotterdam, mon cher, qui n'est pas seulement la première place de commerce de la Hollande... Rotterdam, à qui j'assigne...
De son index replié, il frottait activement son nez...
—À qui j'assigne, entre les ports du monde, la plus puissante virtualité spécifique de spéculation.
Et il éternua sept fois de suite, car c'était une de ses particularités d'éternuer abondamment, sans se laisser distraire de son discours... —Il ne s'agira plus, continuait-il entre les derniers éternuements, de la hausse ou de la baisse... atchi!... des stocks des marchandises du monde... ou du cours de quelques milliards de fonds publics... qu'est-ce que c'est que ça?... Mais non... Il s'agit, comprenez bien... d'une sorte... mettons, si vous voulez... de Bourse... d'Agence, de Tribunal, où s'arbitrera et se compensera le malheur humain... qui fera équilibre à toutes les mauvaises chances du calcul des probabilités, et où viendront successivement s'amortir les inévitables crises des évolutions futures...
Or, je ne me demandais même pas, en l'écoutant, s'il arriverait jamais à posséder cette fortune qu'il poursuivait depuis si longtemps, en vain, mais seulement—considérant son pauvre dos qui se voûtait —je déplorais, à part moi, qu'il dût lui rester si peu d'années pour en jouir..
—Écoutez, me dit-il enfin, très tard, tandis que le dernier garçon resté pour nous servir, sommeillait lourdement, sur une chaise, sa serviette entre les jambes..., écoutez... Il y a des années que je n'en ai dit autant à personne... Avec mes Hollandais... je sais aussi...
Et il sourit finement:
—Je sais aussi me taire, diable!... ou ne parler que chiffres... Mais je veux vous confier encore, à vous, un secret... Il y a eu des gens pour douter de mon avenir.. En général, personne n'a guère cru en moi... Vous-même... Mais si... Laissez donc!... qu'est-ce que ça fait?...Tenez... vous rappelez-vous?...
Il éclata de rire, d'un rire qui ressemblait à un éternuement...
—...Vous rappelez-vous Charlotte qui prétendait que j'étais un pauvre garçon... qui n'arriverait jamais à rien?... Ah! ah!... Oui... Et Noémi?...
Il rit plus fort.
—Noémi, qui m'a quitté, parce que je n'avais plus le sou?... Crevant, hein?... Plus le sou. Avec ce front-là?...
Il se gifla le front, fouilla ensuite dans sa poche, en ramena quelques pauvres florins, qu'il fit rouler sur la table:
—Plus le sou? Tordant!... tordant!
Puis:
—Il y en a même qui me reprochent de rêver... d'être insouciant... léger... trop peu pratique... de mettre, en toutes choses... comment appellent-ils cela?... de l'exagération... oui, mon cher, de l'exagération!...
Et il avoua, dans une nouvelle bordée de rires, qu'il avait été, parfois, de ceux-là...
—Tout le monde disait: «Il rêve... il rêve!...» Pour rien... à propos de tout... Et je me reprochais de rêver... je m'en voulais de rêver... Je m'en voulais de m'absorber si longtemps à voir couler un fleuve, passer une femme, flamber un foyer... tandis que des projets tambourinaient à mes tempes... ou simplement, de contempler, toute une soirée, mon papier, sans y toucher... Et mes journées... mes nuits, à bâtir des impossibilités prodigieuses, en chantant à tue-tête!... J'en vins à me refuser cette volupté du rêve... comme j'ai su renoncer à l'éther, au haschich, aux femmes, et même au tabac... J'en vins—c'est affreux—j'en vins à accuser, de ce détestable et délicieux penchant pour la rêverie, le pire et le plus exquis des stupéfiants... à en accuser ce geste de maman...
Il me sembla que ce mot faisait trembler ses vieilles lèvres.
—J'ai tant hérité d'elle!... oui... ce geste où je l'ai vue si souvent s'oublier, des heures durant, à ouvrir et refermer, les yeux perdus, ouvrir et refermer, pauvre maman!... deux cents fois de suite, peut-être, le fermoir d'un bracelet d'or, à son bras... Les idiots!... L'idiot que j'étais!
Il hurla et il cracha... je puis bien dire qu'il cracha dans mon oreille:
—Eh bien! tout ce que la fortune... n'importe quelle fortune... peut donner... je l'ai déjà, puisque je l'ai imaginé. Et ma tête me donne encore une avance, inintégrable en chiffres, sur tous les milliardaires des deux Amériques... Tout... je l'ai possédé, possédé... écoutez-moi... possédé!...
Il appuya encore sur le mot... et, m'attirant à lui—décidément, trop de thé finissait par l'enivrer,—il ajouta encore plus confidentiellement:
—Qu'est-ce que c'est que posséder?... Posséder, c'est comprendre... ou, si vous aimez mieux... imaginer. À notre ploutocratie misérable, voici que succède une gnosticratie!...
—Quoi?
—Une gnosticratie... vous comprenez?... gnosticratie.
Est-ce que je comprenais?... Bah!
—Une gnosticratie qui mènera, sans doute, enfin, la pensée au nihilisme parfait de l'indifférence absolue, où les arrière-neveux de nos arrière-neveux... Mais c'est évident... Pour moi, j'aurai tout compris...
Il me sourit:
—Ou j'aurai cru que j'ai tout compris.
Il éclata de rire.
—C'est tout à fait la même chose...
Ce n'est pas sans inquiétude que je le vis se lever, crier:
—Qui donc aurait raison contre moi?... Je récuse tous les juges... tous... même le plus vieux juif... là-haut...
Son index se tendait vers le plafond.
—Même le plus vieux juif... je lui défends d'avoir raison contre moi... Lui?
Il haussa les épaules, avec l'expression du plus complet dédain...
—Voyons!... il pouvait continuer à penser, à rêver le monde, pendant l'éternité des éternités... Et il l'a créé?... L'imbécile!... Et il l'a créé tel qu'il est encore?... Et pour la misère de quelques milliards de siècles?... Inimaginable!... Et qu'est-ce qu'il a, maintenant, avec cet univers sur les bras?... Rien... plus rien... plus rien... C'est bien fait...! Il donna un grand coup de poing sur la table, et le garçon, réveillé en sursaut, accourut:
—Du thé!... commanda mon ami Weil-Sée, subitement radouci...
Mes compagnons avaient à voir des amis, établis dans une propriété des environs. J'en profitai pour passer quelques jours avec mon ami Weil-Sée. Il tenait absolument à me montrer Rotterdam, à m'en expliquer le mécanisme jusque dans ses rouages les plus intimes... Il arriva, naturellement, que Weil-Sée me mena partout, sauf à Rotterdam... Il trouvait que, pour n'avoir pas vu assez de ciels et d'eaux de Hollande, je n'avais pas vu la Hollande, et que, n'ayant pas vu la Hollande, je ne pouvais rien comprendre à Rotterdam... En bac, en bateau, en voiture, en chemin de fer, il me promena sur tous les bras de la Meuse, sur tous les canaux qui mènent de la Meuse au Rhin, sur tous les bras du Rhin et sur la mer, entre le ciel et l'eau, et ce fut surtout, hélas! sur des ponts... J'ai passé des journées sans voir le ciel, sans oser regarder les eaux, sur tous les ponts des routes, des villes, et sur ceux qui osent chevaucher la mer... De Rotterdam, nous n'avons vu que l'immense pont qui enjambe la ville, on dirait, dans toute sa largeur.