La boule de neige
La boule de neige
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Édition de référence :
Paris, Calmann-Lévy, Éditeur, 1879.
4
I
Quarante degrés de chaleur à l’ombre.
La voix triste et sonore du muezzin se faisait entendre, comme le chant de mort d’une splendide journée de mai qui venait de s’envoler dans l’éternité.
– Par Allah ! il fait chaud à Derbend ! Monte sur le toit, Kassime, et regarde de quelle façon le soleil se couche derrière la montagne. L’occident est-il rouge ? Y a-t-il des nuages au ciel ?
– Non, mon oncle ; l’occident est bleu comme les yeux de Kitchina ; le soleil descend dans tout son éclat ; il semble une rose de flamme sur la poitrine du soir, et le dernier regard qu’il jette sur la terre n’a pas la peine de percer le plus petit brouillard.
La nuit a déplié son éventail étoilé ;
5
l’obscurité est venue.
– Monte sur le toit, Kassime, dit la même voix, et regarde si tu ne vois pas tomber la rosée de la corne de la lune. Ne se cache-t-elle pas dans l’arc-en-ciel nocturne, comme une perle dans sa brillante écaille ?
– Non, mon oncle ; la lune nage dans un océan d’azur ; elle verse des traits de feu dans la mer. Les toits sont secs comme les steppes du Mogan, et les scorpions s’y jouent gaiement.
– Allons, dit le vieillard avec un soupir, cela signifie qu’il fera aussi chaud demain qu’aujourd’hui. Ce qu’il y a de mieux à faire, Kassime, c’est de dormir.
Et le vieillard s’endormit en rêvant à son argent ; et sa nièce s’endormit en rêvant à la chose dont rêve une jeune fille de seize ans, à quelque nation qu’elle appartienne : à l’amour ; et la ville s’endormit en rêvant que c’était Alexandre le Grand qui avait bâti la muraille du Caucase et forgé les portes de fer de Derbend.
Si bien que, vers minuit, tout dormait.
6
On entendait seulement, dans ce silence universel, le cri des factionnaires qui se criaient les uns aux autres : Slouchay (écoute), et la mer Caspienne, qui se lamentait en venant baiser de sa lèvre humide sa rive brûlante et sablonneuse.
On eût dit les âmes des morts causant avec l’éternité, et cette probabilité était d’autant plus frappante, que rien ne ressemble à un immense cimetière comme la ville de Derbend.
Longtemps avant le lever de l’aurore, la surface de la mer semblait de flammes. Les hirondelles, éveillées avant le moullah, chantaient sur la mosquée.
Il est vrai de dire qu’elles ne le précédèrent pas de beaucoup. Le bruit de ses pas les fit envoler. Il marcha autour de la coupole en appuyant la tête sur sa main, et en criant avec des modulations qui donnaient à ses paroles l’apparence, sinon la réalité, d’un chant :
– Réveillez-vous et levez-vous, musulmans ; la prière vaut mieux que le sommeil.
Une voix répondit à sa voix ; elle disait :
7
– Monte sur le toit, Kassime, et regarde s’il ne descend pas un brouillard des montagnes du Lesghistan. Est-ce que la mer ne s’assombrit pas, dis ?
– Non, mon oncle ; les montagnes semblent habillées d’or pur ; la mer brille comme un miroir, le drapeau de la forteresse de Nazinkale retombe le long de sa hampe comme un voile autour de la taille d’une jeune fille. La mer est tranquille ; pas le plus petit souffle de vent ne soulève, sur la route, un grain de poussière : tout est calme sur la terre, tout est pur au ciel.
Le visage du vieil oncle s’assombrit, et, après avoir fait ses ablutions, il monta sur le toit pour dire sa prière.
Il déplia le tapis qu’il apportait sous son bras, se mit à genoux, et, quand il eut fini sa prière de mémoire, il se mit à prier de cœur.
– Bismillahir rahmanir rahim ! cria-t-il en regardant tristement autour de lui.
Ce qui voulait dire :
– Que ma parole retentisse au nom du Dieu
8
saint et charitable !
Puis il continua de dire en tatar ce que nous allons dire, nous, en français, au risque d’enlever à la prière de l’oncle de Kassime ce caractère imagé et poétique que lui prêtait la langue du Turkestan.
– Nuages du printemps, enfants de notre monde, pourquoi vous arrêtez-vous sur la cime des rochers ? Pourquoi vous cachez-vous dans les cavernes, pareils à des brigands lesghiens ? Vous aimez à errer dans la montagne et à dormir sur les sommets de neige ou de granit. Soit ; mais ne pourriez-vous pas vous récréer à autre chose qu’à pomper toute l’humidité de nos prairies, pour la verser dans des forêts impénétrables à l’homme, lesquelles ne laissent plus descendre dans nos vallées que des cataractes de cailloux qui semblent les os desséchés de vos victimes, capricieux enfants de l’air ? Voyez comme notre malheureuse terre ouvre des milliers de bouches. Elle brûle de soif ; elle implore un peu de pluie. Voyez comme tremblent les épis ; comme ils se brisent lorsqu’un papillon a l’imprudence de se
9
poser sur eux ; comme ils relèvent la tête, espérant humer un peu d’humidité, et comme ils vont se heurter aux rayons de soleil qui les dévorent comme une flamme. Les puits sont secs ; les fleurs n’ont plus de parfum ; les feuilles des arbres se flétrissent et tombent ; l’herbe fume, la garance est perdue, les grillons s’enrouent, les cigales râlent, les buffles se battent pour un filet de boue, les jeunes garçons se disputent pour quelques gouttes d’eau. Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’allons-nous devenir ? La sécheresse est la mère de la faim ; la faim est la mère de la peste ; la peste est la sœur du brigandage ! Ô vent frais des montagnes, apporte-nous sur tes ailes la bénédiction d’Allah ! Nuages, mamelles de la vie, versez sur la terre le lait du ciel. Changez-vous en orages, si vous voulez, mais rafraîchissez la terre. Foudroyez les pécheurs, si cela vous convient, mais désaltérez les innocents. Gris nuages, ailes des anges, apportez-nous la fraîcheur ; venez, accourez, volez ! dépêchez-vous, et vous serez les bienvenus.
Mais le vieux Tatar a beau prier, les nuages restent invisibles. Il fait chaud, il fait étouffant, et
10
les habitants de Derbend sont tout prêts à chercher de la fraîcheur dans leurs fours.
Et remarquez bien que c’était au mois de mai, juste au moment où Saint-Pétersbourg entend de grands craquements du côté du nord-est, quand la glace du Lagoda, qui se brise, menace d’emporter les ponts de la Neva, quand on s’enrhume en traversant la place d’Isaac, quand on gagne des fluxions de poitrine en tournant l’angle du palais de Marbre, quand on se crie les uns aux autres de Smolnoï au quai Anglais :
– Vous sortez ?... N’oubliez pas vos pelisses !
À Saint-Pétersbourg, on pensait au printemps, qui allait peut-être venir ; à Derbend, on songeait à la moisson qu’on allait commencer.
Depuis cinq semaines, il n’était pas tombé une seule goutte d’eau dans le Daghestan du Sud, et il eût fait quarante degrés de chaleur à l’ombre, s’il y eût de l’ombre à Derbend. Le fait est qu’il faisait cinquante-deux degrés de chaleur au soleil.
C’est une chose affreuse que la sécheresse en Orient. Elle brûle les champs et prive de la
11
nourriture tout ce qui a vie : l’oiseau dans l’air, les bestiaux dans les champs, l’homme dans les villes. Dans un pays où le transport du blé est toujours difficile, souvent impossible, la sécheresse est toujours l’avant-courrière de la faim. Un Asiatique vit au jour le jour, ne se rappelant pas la veille, ne s’inquiétant pas du lendemain. Il vit ainsi, parce que la paresse et le farniente sont ses plus douces jouissances ; mais, lorsqu’il n’a pas de Joseph pour lui expliquer la parabole des sept vaches maigres ; lorsque le malheur tombe tout à coup sur ses épaules sous les traits hideux de la famine, lorsque demain devient aujourd’hui, il commence à se plaindre qu’on ne lui donne pas les moyens de vivre. Au lieu de les chercher, il se fâche, et, lorsqu’il faut agir, il augmente le danger par la crainte, comme il le diminuait en n’y croyant pas.
Vous pouvez maintenant juger du trouble qu’il y avait à Derbend, ville toute tatare et, par conséquent, toute asiatique, lorsque cette chaleur sénégalienne commença de brûler les espérances des négociants et des laboureurs.
12
Pour dire vrai, il y avait alors dans le Daghestan plusieurs causes de crainte : on en était aux beaux jours du muride Kasi-Moullah, le père adoptif de Schamyl ; les habitants du Daghestan s’étaient révoltés, et l’on avait semé dans leurs champs plus de balles que de grains de blé ; le cheval avait piétiné la terre, au lieu de la labourer ; l’incendie avait brûlé les maisons, dont le soleil ne faisait que réchauffer les ruines ; et les montagnards, au lieu de s’occuper de faire les moissons, chevauchaient sous le drapeau de Kasi-Moullah, ou se cachaient dans les cavernes ou dans les forêts, pour échapper aux Russes, ou plutôt pour leur tomber sur le dos au moment où ils y pensaient le moins.
La conséquence de tout cela, il n’était pas difficile de la prédire : c’était la famine. Les semailles n’ayant pas été faites, la moisson manquait. Tout ce qu’avait épargné la guerre, la vaisselle d’argent, les riches armes, les beaux tapis, se vendait pour rien au bazar. On eût eu le plus beau collier de perles de Derbend pour un sac de farine.
13
Celui qui n’avait ni vaisselle, ni armes, ni tapis, ni perles, entamait ses troupeaux, mangeant ce qu’en avaient laissé les amis et les ennemis, c’est-à-dire les Russes et les montagnards. Les pauvres commençaient à descendre des montagnes et à demander l’aumône dans la ville, en attendant qu’ils prissent au lieu de demander.
Enfin, des vaisseaux chargés de farine étaient arrivés d’Astrakhan. De gré ou de force, les riches avaient aidé aux pauvres ; le peuple s’était calmé pour un temps.
La nouvelle récolte pouvait encore tout arranger.
La fête du Khatil était venue, et les habitants de Derbend l’avaient célébrée.
Le Khatil est un souvenir religieux du sort de Schah-Hussein, le premier calife, martyr de la secte d’Ali. Ils s’étaient réjouis pendant le temps qu’il avait duré, avec cette gaieté enfantine des Orientaux.
Grâce à cette fête, la seule distraction du peuple pendant toute l’année, ils avaient oublié
14
peu à peu la récolte et la chaleur, ou plutôt ils n’avaient rien oublié, non : ils avaient tout simplement remercié le ciel que la pluie ne s’opposait point à leurs plaisirs. Mais, lorsque la fête fut finie, qu’ils se retrouvèrent en face de la réalité, qu’ils se réveillèrent la bouche desséchée, qu’ils virent leurs champs rôtis par le soleil, ils perdirent la tête.
Il était curieux alors de voir se remuer les barbes rouges et les barbes noires ; il était curieux d’entendre le bruit que faisaient les chapelets en roulant entre les doigts.
Toutes les figures s’allongèrent, et l’on n’entendit plus que des murmures.
Ce n’était pas chose gaie, en effet, que de perdre une récolte et de payer sa farine deux roubles la mesure, sans savoir ce qu’on la payerait plus tard.
Les pauvres tremblaient pour leur vie, les riches pour leur bourse. Les estomacs et les poches se serraient à cette seule pensée.
Ce fut alors que les musulmans se mirent à
15
prier dans la mosquée.
La pluie ne vint pas.
Ils prièrent aux champs, pensant qu’en plein air ils avaient deux chances pour une : celle d’être vus et celle d’être entendus.
Il ne tomba pas une goutte d’eau.
Que faire ?
Ils eurent recours à leurs mages.
D’abord, les garçons étendirent leurs mouchoirs au milieu des rues et recueillirent les pièces de monnaie que l’on y jeta. En achetant des cierges et de l’eau de rose, puis en attachant des branches d’arbre au corps du plus beau garçon et en l’ornant de fleurs et en le couvrant de rubans, ils marchèrent avec lui processionnellement dans les rues, en chantant des vers à Goudoul, le dieu de la pluie.
L’hymne se terminait par une strophe de remerciements. On ne doutait pas que Goudoul ne se rendît à la prière de ses adorateurs.
Aussi, pendant trois jours, les jeunes garçons crièrent-ils à tue-tête ce remerciement que nous
16
traduisons, sans avoir la prétention de rendre, sinon bien faiblement, la poésie arabe :
Goudoul, Goudoul, dieu de la pluie,
La sécheresse s’est enfuie ;
L’eau descend du ciel à ta voix.
Allons, la belle, à la fontaine !
Et rapporte ta jarre pleine,
Dusses-tu plier sous le poids.
Et toute la jeunesse de Derbend dansait autour du Tatar enrubanné et couronné de fleurs, si certaine d’avoir de la pluie, que, comme on le voit, on envoyait d’avance les jeunes filles à la fontaine.
Et, en effet, les nuages s’amassèrent au ciel ; le soleil s’assombrit, comme un avare obligé de rendre l’argent qu’on lui a confié. La ville prit cette teinte de tristesse que donne à la terre un temps gris.
Mais plus le ciel s’attristait, plus les habitants
17
étaient joyeux.
Quelques gouttes d’eau tombèrent.
Ils crièrent de toutes leurs forces :
– Sekour Allah !
Mais leur joie ne fut pas longue : le vent souffla du côté de la Perse, aussi chaud que s’il sortait d’une fournaise et emportant avec lui jusqu’au dernier petit nuage, qui s’en alla tomber en neige à Saint-Pétersbourg. Le soleil brilla plus ardent ; les épis craquèrent au soleil ; les fleurs courbèrent leur tête, et les fidèles les plus fidèles commencèrent à douter, non pas de la puissance de Mahomet, mais de celle de Goudoul.
Un nouveau jour se leva : le soleil suivit sa route enflammée, puis s’alla coucher derrière la montagne, comme fait au désert un voyageur fatigué dans les sables brûlants.
C’était pendant cette journée et pendant la matinée qui la suivit qu’avaient eu lieu entre la belle Kassime et son oncle les deux dialogues qui ouvrent ce chapitre.
Le vieux Tatar avait alors adressé aux nuages
18
la prière que nous avons essayé de traduire. Mais, malgré la ferveur de cette prière, la journée, comme la précédente, passa sans une goutte de pluie.
Ce fut alors que le commandant de Derbend constata qu’à l’ombre, le thermomètre marquait quarante-deux degrés, et cinquante-deux au soleil !
19
II
Un saint musulman.
Oh ! quand vous passerez à Derbend, voyageur, de quelque pays que vous soyez ; que vous arriviez du Midi, du Nord, de l’Orient ou de l’Occident, allez, je vous en supplie, voir la principale mosquée.
Sans cela, comme disent les catholiques, vous aurez été à Rome sans voir le pape.
Qu’auriez-vous à raconter sur Derbend, je vous le demande, si vous n’aviez pas vu la grande mosquée ?
Tandis que, si vous l’avez vue, alors c’est autre chose.
– La grande mosquée, direz-vous en faisant craquer votre tabatière, si vous êtes un savant, ou en secouant la cendre de votre cigare, si vous êtes
20
tout simplement un fumeur, la grande mosquée, direz-vous, était autrefois une église chrétienne...
Continuez hardiment, je prends tout sur moi.
– C’est une église, ou plutôt c’était une église chrétienne, parce que sa face est tournée vers l’Orient, tandis que les mosquées musulmanes de l’Orient du Nord doivent être tournées vers le sud-est, comme on dit en termes de marine, pour regarder les deux villes saintes : la Mecque, où le prophète est né ; Médine, ou il est enterré.
Cela vous donne tout d’abord un petit air de science qui fait bien. Continuez.
– Vous découvrez, en entrant, une grande cour ombragée par de magnifiques platanes avec un puits au milieu. Trois portes, toujours ouvertes, appellent, symboliquement et matériellement, les musulmans à la prière.
Un verset du Coran attire les yeux au-dessus de la porte principale. Entrez : seulement, en entrant, hors des pieds les babouches ; hors de l’esprit, les souvenirs de la terre. N’apportez dans la maison d’Allah ni la boue de la rue, ni celle de
21
la pensée. Mettez-vous à genoux et adressez-lui votre prière. Ne comptez pas vos revenus, mais comptez vos péchés. La illah il Allah ! Mohammed rassoul Allah ! C’est-à-dire : « Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. »
Là-dessus, vous toussez et vous faites une pause : cela en vaut bien la peine. Vous avez l’air de savoir le turc.
Vous reprenez :
– Les musulmans font lentement leurs prières, restent à genoux ou se couchent sur le tapis, selon qu’ils passent de l’adoration à l’extase, et rien alors, surtout dans ce dernier cas, ne peut attirer leur attention.
Alors votre souvenir de narrateur se reporte vers les temps passés, et vous vous écriez :
– Où êtes-vous, chrétiens constructeurs de ce temple ? Se souvient-on encore de vous autre part qu’au ciel ? Vous êtes oubliés, même dans l’histoire de Derbend, et les vers du Coran retentissent aujourd’hui, là où retentissaient
22
autrefois les hymnes du roi prophète.
Et, maintenant que vous avez fait votre récit ; maintenant que vous avez acquis vos droits à être membre correspondant de la section des inscriptions et belles-lettres de l’Académie française, la plus savante, comme on sait, de toutes les académies, je reprends le fil de mon histoire, car ceci, remarquez-le bien, est une histoire véritable.
Je reprends donc, comme je le disais, le fil de mon histoire.
La cour de la mosquée est, chez les musulmans de tous les pays, et particulièrement chez les musulmans du Daghestan, le lieu de réunion habituel. C’est là que les marchands viennent causer de leurs affaires commerciales, et les chefs tatars de leurs affaires politiques. Les premiers n’ont qu’un but, c’est de tromper leurs clients ; les seconds qu’un espoir, de s’affranchir de leur maître. Les uns ont fait à Allah le serment d’être honnêtes ; les autres ont juré à l’empereur d’être fidèles. Mais, en Asie, chose singulière et qui étonnera bien nos fonctionnaires publics, nos
23
juges, nos sénateurs, etc., le serment est regardé comme une simple formalité sans conséquence et qui n’engage pas.
Est-ce que, par hasard, les Asiatiques, que nous croyons en arrière de nous en matière de civilisation, seraient, au contraire, en avance ?
Ce serait fort humiliant, et, dans ce cas, il faudrait nous hâter de les rattraper.
Vous comprenez bien qu’à cette époque d’effroyable chaleur que nous avons essayé de peindre, la cour de la mosquée, le seul endroit où il y eût des arbres, par conséquent de l’ombre, par conséquent quarante degrés de chaleur seulement, – était pleine de monde. Les effendis à la barbe blanche, les muftis à la barbe rouge, parlaient au milieu de cercles plus ou moins étendus, selon qu’ils étaient plus ou moins éloquents ; mais la science des uns et la sainteté des autres ne faisaient pas suer au ciel la plus petite goutte d’eau, et les barbes, de toutes les longueurs comme de toutes les couleurs, étaient impuissantes même à inventer un équivalent. On parlait beaucoup, on discutait encore davantage ;
24
mais, enfin, discours et discussions se terminèrent par ce mot :
– Nedgeleikh (que ferons-nous donc) ?
Les épaules se soulevèrent jusqu’aux oreilles, les sourcils jusqu’aux papaks ; les rumeurs diverses se réunirent dans un seul cri :
– Amani ! amani ! (Sauve-nous ! sauve-nous !)
Enfin, un prince prit la parole.
Il était non seulement prince, mais encore saint : deux choses qui se sont vues autrefois en Russie et en France, mais qui ne se voient plus aujourd’hui qu’en Orient.
Il est vrai que sa sainteté, comme sa principauté, lui venait par héritage ; il était parent au soixante-deuxième degré de Mahomet, et tous les parents de Mahomet, à quelque degré que ce soit, sont, comme on le sait, des saints. Il chauffa son éloquence à la fumée du kabam, et sa parole d’or se fit jour à travers la fumée du tabac turc.
– Amani ! amani ! criez-vous à Allah, et vous croyez qu’Allah sera assez niais de vous pardonner pour ce seul mot et de croire ainsi à
25
votre repentir, sans autre preuve ? Non ! on ne baise pas le Coran, les lèvres encore grasses de chair de porc ; non, vous ne trompez pas Dieu avec vos flatteries et vos voix plaintives. Ce n’est pas un gouverneur russe ; il vous connaît depuis longtemps. Vos cœurs sont couverts de plus de souillures que le livre où l’ange Djebrael écrit les fautes des hommes n’est couvert de péchés ! Ne pensez pas laver, du jour au lendemain, vos cœurs par la prière et le jeûne. Dieu voit votre reflet pendant le jour dans le soleil, et la nuit dans les étoiles ; il connaît chaque pensée de votre esprit, chaque battement de votre cœur ; il sait que vous entrez dans les pharmacies et que, sous prétexte d’acheter du baume, vous vous faites servir de l’eau-de-vie avec une fausse étiquette. Mais ce n’est pas Dieu que l’on trompe par de pareils moyens. La parole de Mahomet est positive : « Qui a bu dans ce monde le vin de la vigne, ne boira pas dans l’autre le vin des jouissances. » Non ! vous n’aurez pas de pluie pour vos moissons, attendu que vous avez tari la source des eaux du ciel, en épuisant la patience du Seigneur ! Allah est grand, et vous êtes, vous-
26
mêmes, la cause de votre misère !
L’orateur se tut, leva les yeux au ciel, serra sa barbe rouge dans sa main, et, dans cette pose, il ressemblait à Jupiter prêt à laisser échapper de sa main toute-puissante un faisceau d’éclairs.
Et il faut dire la vérité, c’était un savant très distingué que Mir Hadji Festahli Ismaël Ogli. Dès qu’il avait commencé à parler, c’était comme si l’on eut entendu murmurer un ruisseau ou chanter un rossignol. Chacune de ses paroles faisait aux assistants l’effet d’une pastille fondante, et il n’y avait pas, dans tout le Daghestan, un seul effendi qui comprît la moitié de ce qu’il disait. L’interprète du commandant de Derbend lui-même, Mirza Aly, qui avait avalé, digéré et rendu commentés tous les poètes du Farzistan, après avoir parlé longuement avec lui pendant plus de deux heures, avait fini par dire :
– Je n’y peux rien.
Ce qui, en langue tatare, correspond à cette locution russe, que je crois en même temps quelque peu française : « Je donne ma langue aux chiens. »
27
Cette fois, notre orateur s’était donné la peine d’être clair, de sorte qu’il avait été compris par tout le monde, comme il convenait dans une conjoncture de cette importance : aussi son discours avait-il fait le plus grand effet. On l’entoura avec un respect mêlé de crainte, et l’on entendait de tous côtés murmurer ces mots : « Il a raison, il a dit la vérité » ; et chacun, comme l’abeille, le régalait du miel de ses louanges.
Alors, s’adressant de nouveau à ses auditeurs avec la confiance que lui donnait un premier succès :
– Écoutez, frères, dit-il, nous sommes tous coupables aux yeux d’Allah, et moi tout le premier : nos fautes ont monté jusqu’au troisième ciel ; mais, heureusement, il y en a sept, et il nous en reste quatre, où s’est réfugiée la miséricorde de Dieu. Il punit les innocents avec les coupables ; mais aussi, parfois, pour un seul saint, il sauve tout un peuple. Eh bien, je vais vous proposer un choix. L’accepterez-vous, je n’en sais rien ; en tout cas, le voici. – Ce n’est pas la première fois que le Daghestan demande de
28
l’eau ; eh bien, nos pères et nos grands-pères, qui étaient plus sages que nous, avaient coutume, en pareille circonstance, de choisir dans la jeunesse musulmane un garçon pur d’âme et de corps, et ils l’envoyaient, avec la prière et la bénédiction de tous, sur le sommet de la montagne la plus rapprochée d’Allah, par exemple, à la cime du mont Chakh-Dague. Là, il devait prier avec ferveur, comme un homme qui prie pour tout un peuple, prendre de la neige immaculée de la montagne, en faire une boule de la grosseur de sa tête, l’enfermer dans un vase, puis, sans qu’elle touchât la terre, l’apporter à Derbend. Enfin, à Derbend, il devait verser cette neige fondue dans la mer. Dieu est grand ! À peine l’eau de la neige du Chakh-Dague s’était-elle mêlée à l’eau de la mer Caspienne, que les nuages s’amassaient au-dessus de l’endroit où le mélange s’était opéré, et que la pluie, tombant à verse, rendait la vie à la terre desséchée.
– C’est vrai, c’est vrai ! crièrent toutes les voix.
– Je l’ai entendu dire à mon père, disait l’un.
29
– Moi, à mon grand-père, disait l’autre.
– Et moi, je l’ai vu, dit en s’approchant un vieillard à la barbe blanche, dont l’extrémité seule était teinte en rouge.
On s’écarta et l’on écouta.
– C’était mon frère, continua le vieillard, qui était allé chercher la boule de neige ; le miracle se fit : l’eau de la mer Caspienne devint douce comme du lait ; les gouttes de pluie étaient de la largeur d’un rouble d’argent ; jamais, de mémoire d’homme, il n’y eut si belle récolte que cette année-là.
Le vieillard se tut.
Alors il n’y eut qu’un cri :
– Il faut choisir le messager, le choisir à l’instant même, l’envoyer au Chakh-Dague, sans perdre une minute.
– Au Chakh-Dague ! au Chakh-Dague ! crièrent toutes les voix.
Comme une traînée de poudre, le mot gagna la ville, et tout Derbend cria d’une seule voix, comme un écho de la mosquée :
30
– Au Chakh-Dague ! au Chakh-Dague !
Le mot de la grande énigme était donc découvert ; on savait donc enfin le moyen d’avoir sûrement de la pluie. Tout le monde bondissait de contentement et hurlait de joie.
Les riches surtout paraissaient enchantés que l’on eût trouvé un moyen qui ne coûtait pas un kopeck.
Il n’y a rien de tel que les riches pour apprécier les moyens économiques.
La jeunesse disait avec fierté :
– On choisira parmi nous ; c’est de l’un de nous que dépend le sort du Daghestan.
Mais où trouver ce jeune homme pur d’âme et de corps ? Chez tous les peuples, c’est difficile ; mais chez les Asiatiques !...
En y réfléchissant, les habitants de Derbend furent fort embarrassés, et l’effervescence de la première joie se calma.
Où trouver, en effet, cet innocent jeune homme qui ne connut encore ni la saveur du vin ni la douceur du baiser ?
31
On se mit à causer sérieusement de la chose ; à désigner celui-ci, puis celui-là ; mais l’un était trop jeune, l’autre trop expérimenté. Le premier n’avait pas encore de moustaches, le second en avait de trop longues. C’était une terrible affaire à mener à bien.
Ce que nous disons là n’est pas tout à fait à l’honneur des habitants de Derbend ; mais, je le répète, c’est une histoire que j’écris : la vérité donc avant tout.
Si c’était un roman ! ah ! pardieu ! mon héros serait déjà trouvé.
– Il faut prendre Sopharkouli, disaient les uns ; il est timide comme une jeune fille !
Si timide, qu’ayant eu peur on ne sait de quoi, on l’avait vu, trois jours auparavant, sauter, au point du jour, de la terrasse de sa voisine dans la rue, rentrer immédiatement chez lui et fermer sa porte à double tour.
– Ou Mourad-Annet : il vit tranquille et solitaire comme un lis !
Mais on affirma qu’il n’y avait pas un mois
32
qu’à la suite d’une visite chez le pharmacien, après être rentré chez lui, tenant une bouteille de baume de chaque main, le lis immaculé avait chanté des chansons que les diables eux-mêmes en eussent mis les mains sur leurs oreilles.
Il y avait bien encore Mohammed-Rassoul ; certes, de celui-là on ne pouvait pas dire de mal ; seulement, on pouvait en penser. Il avait dans sa maison une charmante Lesghienne qu’il avait achetée chez son père ; il ne l’avait payée que vingt-neuf roubles, et, depuis, il en avait refusé cent. Il était homme après tout : le sabre qui est d’acier prend lui-même quelquefois la rouille.
On cherchait inutilement : on parlait trop de celui-ci ; celui-là parlait trop de lui.
La mélancolie commençait à s’emparer des habitants de Derbend, et, dans ces sortes de circonstances, de la mélancolie au désespoir, il n’y a qu’un pas.
– Et Iskander-Beg ? dit une voix dans la foule.
– Iskander-Beg, c’est vrai ! Très bien ! Iskander-Beg ! parfait ! Comment avions-nous
33
oublié Iskander-Beg ? C’est incroyable ! c’est incompréhensible ! Autant oublier une rose dans un bouquet, une grenade dans un plat de fruits ! Allah ! Allah ! c’est la chaleur qui avait desséché notre cerveau !
– Eh bien, dit une voix, grâce à Allah, nous avons trouvé notre homme ! Appelez Iskander-Beg.
– Appelons Iskander-Beg ! s’écria la foule.
– Iskander-Beg ! Iskander-Beg, holà ! Iskander-Beg, holà !
– Mais c’est qu’en vérité nous sommes sauvés, disait-on de tous côtés. Ce cher Iskander-Beg ! cet honnête Iskander-Beg ! ce brave Iskander-Beg ! Mais c’est qu’il mange à peine ! c’est qu’il ne boit pas ! Il n’est pas en amitié avec les giaours. On ne se souvient pas de l’avoir jamais rencontré au jardin. Qui l’a vu regarder une femme ? Est-ce vous ?
– Non.
– Et vous ?
– Ni moi non plus. Il vit seul comme la lune.
34
– Eh bien, mais courez donc chez Iskander-Beg ! crièrent plusieurs voix.
– Mais c’est qu’on ne va pas chez Iskander-Beg comme cela.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il est tellement sérieux, qu’on ne sait comment l’approcher ; tellement fier, qu’on ne lui parle que pour lui répondre ; tellement silencieux, qu’on dirait que chaque parole lui coûte un rouble. Qui de vous l’a jamais vu rire, hein ?
– Pas moi.
– Pas moi.
– Pas moi. Il faut y regarder à deux fois pour aller chez lui.
– Il n’y a qu’un homme qui puisse courir ce risque, dit une voix.
Et toutes les voix répondirent :
– Cet homme, c’est Mir Hadji Festahli Ismaël Ogli.
35
Il était bien juste que celui qui avait donné le conseil achevât ce qu’il avait commencé.
– Va, Hadji Festahli, va, crièrent les assistants, prie Iskander au nom de nous tous. Obtiens cela de lui ; cela ne te sera pas difficile, tu es si éloquent !
Hadji Festahli n’était pas fou de l’honneur qu’on lui faisait ; mais, à la fin, il consentit à se charger de la commission. On lui donna deux begs pour l’accompagner : le gros Hussein et le maigre Ferzali.
La députation partit.
– Ah ! dit la foule, tout va bien.
– Moi, je suis tranquille maintenant, dit une voix, c’est comme si Iskander avait accepté.
– Si Festahli veut, il est certain qu’il réussira, dit une autre voix.
– Il obtiendrait la moitié de la barbe d’un pauvre.
– Il est plus rusé que le diable.
– Un homme bien respectable !
36
– Il a tant d’esprit !
– Il ferait danser un serpent sur la queue.
– Et quelle éloquence ! quand il parle, ce ne sont pas des paroles qui tombent de sa bouche...
– Ce sont des fleurs !
– On n’a pas même le temps de les ramasser avec les oreilles.
– Il vous tromperait, qu’il vous ferait condamner pour avoir été trompé par lui.
– Seulement, ce n’est pas lui que l’on aurait pu envoyer chercher la boule de neige.
– Il n’est pas assez chaste pour cela.
– Ni assez sobre.
– Ni assez brave.
– Ni assez...
Que l’on nous permette de nous arrêter là des éloges de Mir Hadji Festahli. Nous ne sommes pas de ceux qui, après avoir lavé les yeux d’un homme avec de l’eau de rose – comme disent les Tatars – lui donnent, pendant qu’il se les essuie, un scorpion à manger pour une cerise, ou une
37
fleur d’aconit à respirer pour une branche de jasmin.
38
III
Iskander-Beg.
Le respectable Hadji Festahli marchait lentement en gravissant cet escalier de rues qui conduit à la partie haute de la ville, où était située la maison d’Iskander-Beg. De temps en temps, il était forcé de passer par des rues tellement étroites, que ses deux honorables compagnons, Hussein et Ferzali, qui, dans les rues où l’on pouvait passer trois de front, marchaient à ses côtés, étaient alors obligés de se retirer et de marcher à sa suite sur une seule ligne, humiliation à laquelle ils s’empressaient de se soustraire quand la rue devenait praticable pour trois personnes de front. Parfois l’un ou l’autre essayait de lier conversation avec le hadji ; mais celui-ci était tellement préoccupé, qu’il n’entendait pas, ne répondait pas ; et il était
39
même si distrait, qu’il ne remarquait pas qu’en crachant à droite et à gauche, il crachait tantôt sur la barbe noire de Hussein, tantôt sur la barbe rouge de Ferzali.
La distraction alla si loin, que les deux compagnons commencèrent de se fâcher.
– Voilà un singulier homme ! dit Hussein ; on lui parle, et, au lieu de répondre, il crache.
– Que la boue lui entre dans la gorge ! s’écria Ferzali en essuyant sa barbe. Le proverbe dit vrai, Hussein : « Si le maître est à la maison, il suffit de le nommer, et on vous ouvre la porte ; mais, s’il n’y est pas, vous n’obtiendrez rien, même en la brisant. » Inutile de parler davantage à Mir Hadji Festahli : son esprit est ailleurs, la maison est vide.
Ferzali à la barbe rose, comme on l’appelait à Derbend, parce que, au lieu d’employer les substances en usage chez les Tatars pour se teindre la barbe, – substance dont la première commence à teindre la barbe en rose, et la seconde achève de la teindre en noir, – Ferzali, qui ne se servait que de la première et qui, par
40
conséquent, conservait sa barbe de la couleur de l’aurore au moment même où elle apparaît à l’horizon, Ferzali se trompait : la maison n’était pas vide ; elle était, au contraire, si pleine de ses propres pensées, et ses pensées, en s’y heurtant, faisaient un tel bruit, que, ne pouvant entendre même la voix de son propre esprit, Hadji Festahli ne pouvait entendre la voix des autres.
Voici ce que ses pensées lui criaient : « Prends garde, Festahli ! chaque pas que tu fais du côté de la demeure d’Iskander te rapproche d’un danger. Rappelle-toi combien gravement tu l’as offensé. Prends garde, Hadji Festahli, prends garde ! »
Que s’était-il donc passé entre Hadji Festahli et Iskander-Beg ?
Nous allons le dire :
Iskander était né à Derbend, lorsque la ville était en possession des Russes : cette possession date de 1795 ; mais son père avait été l’ami intime du dernier khan, qui avait été chassé de ses États par l’armée de Catherine. En 1826, il était mort de chagrin de ce que les Persans, qu’il attendait à Derbend, avaient été chassés de
41
Kouba, jusqu’où il s’étaient avancés ; mais, en mourant, il avait recommandé à son fils, alors âgé de quinze ans, de ne jamais servir les Russes et de ne jamais faire amitié avec les habitants de Derbend, qui avaient chassé les Persans.
Il était mort ; mais ses croyances, ses habitudes, ses opinions, tout revivait en son fils, et ses idées, ses pensées, ses désirs, étaient tout l’opposé des désirs, des pensées et des idées des habitants de Derbend. Une poignée de riz, un verre d’eau, un peu de lumière, beaucoup d’air, voilà tout ce dont avait besoin le jeune Iskander-Beg.
Au printemps, lorsque le monde entier se réveillait au souffle de l’amour et de la poésie, lui scellait son bon cheval du Karabach, jetait sur son épaule son beau fusil de Hadji-Moustaff, le plus célèbre armurier du Daghestan, prenait sur son pouce son hardi faucon doré, et, par les montagnes et les vallées, chassait le faisan jusqu’à ce qu’il tombât de fatigue, si toutefois il peut y avoir fatigue à l’assouvissement d’une passion. Alors il se jetait à bas de son cheval,
42
qu’il laissait errer en liberté, se couchait à l’ombre d’un grand arbre, au bord d’un ruisseau, et dormait tranquille à son murmure. Si cette douce harmonie le faisait rêver ; si ses rêves étaient des réalités ; s’il était poète ou philosophe, rêveur ou raisonneur, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’il vivait en se sentant vivre ; que voulez-vous de plus ?
Pendant l’hiver, lorsque la neige, chassée par le vent, battait ses fenêtres, il aimait à entendre les hurlements du vent s’engouffrant dans sa cheminée ; couché sur son tapis, il suivait le jeu de la braise de son foyer, ou les ondulations de la fumée de sa pipe. Voyait-il dans la braise de son foyer la figure du diable ? voyait-il dans la fumée de sa pipe les ailes des anges ? Il le disait, lui. Le fait est qu’il vivait dans un royaume sans nom, et, dans ce royaume dont il était le maître, il remuait des boisseaux d’émeraudes, de perles et de diamants ; enlevait des femmes près desquelles les houris vertes, jaunes et bleues promises par Mahomet aux vrais croyants, n’étaient que des Kalmoukes ou des Samoyèdes ; se jetait dans des dangers fantastiques ; combattait des gnomes, des
43
géants, des enchanteurs ; s’endormait au milieu des fantômes de sa fantaisie et se réveillait le matin, confondant tellement l’idéal avec la matière, qu’il ne savait s’il avait vécu ou simplement rêvé.
Parfois aussi, il appelait son nouker1, un Lesghien, et le faisait chanter. Le Lesghien lui chantait la liberté de ses frères dans leurs montagnes, leur courage dans le combat ou dans la chasse ; et alors le cœur asiatique d’Iskander se gonflait. Il prenait son poignard, en essuyait la pointe ; sa schaska, en aiguisait le tranchant, et murmurait :
– Ne me battrai-je donc jamais ?
Ce désir ne tarda point à se réaliser : Kasi-Moullah vint assiéger Derbend. C’était une belle occasion pour les braves d’essayer leurs forces.
Iskander-Beg ne la laissa point échapper.
Il faisait des sorties avec les Tatars, monté sur son bon cheval du Karabach, qui ne connaissait
1 Écuyer.
44
ni rochers ni abîmes. Aussi était-il toujours en avant le premier. Le rejoindre, oui, cela se pouvait encore ; mais le dépasser, non. Il ne courait pas, il volait comme l’aigle, envoyant la mort de loin avec son fusil d’abord, puis, jetant son fusil désarmé sur son épaule et se précipitant sur l’ennemi, le kandjar levé, avec des cris sauvages.
Un jour, on venait de se battre du côté de Kouba, et, après avoir délogé les Russes d’un champ de vigne, les Tatars, malgré leur succès, se mirent en désordre, selon la coutume asiatique, avec deux têtes coupées et ajustées à un drapeau pris à l’ennemi ; les troupes russes étaient déjà rentrées dans la ville ; mais un jeune officier russe et quelques Tatars, au nombre desquels se trouvait Iskander-Beg, étaient restés près de la fontaine. Les boulets et les balles sifflaient autour d’eux ; l’officier russe buvait à même l’eau limpide et claire. En relevant la tête, il vit devant lui Iskander-Beg en simple becmett1 de satin
1 Justaucorps.
45
blanc ; ses manches, relevées, laissaient voir ses mains et ses bras rouges de sang jusqu’aux coudes.
Il était appuyé sur son fusil, les lèvres retroussées de mépris, les yeux mouillés d’une larme, splendide de colère enfin.
– Qu’as-tu donc, Iskander ? lui demanda l’officier russe. Il me semble que tu as bien fait ta part de besogne et que tu n’as pas de regrets à avoir.
– Cœurs de lièvres ! murmura-t-il. Ils marchent doucement quand il s’agit d’aller en avant ; mais, à la retraite, ce sont des chèvres sauvages.
– Eh bien, mais, dit le jeune Russe, il me semble que la journée est à nous.
– Sans doute, elle est à nous ; mais nous y avons laissé le pauvre Ismaël.
– Ismaël ? demanda l’officier russe. N’est-ce pas le bel enfant qui m’est venu prier de lui donner des cartouches, au commencement du combat ?
46
– Oui ; de tout Derbend, c’était le seul que j’aimasse. Un cœur d’ange... Il est perdu !
Et il essuya une larme unique qui tremblait à sa paupière et qui semblait ne pouvoir pas se décider à tomber.
– Il est pris ? demanda l’officier russe.
– Il est mort ! répondit Iskander. Plus brave qu’un homme, il avait toute l’imprudence d’un enfant. Il voulait cueillir une grappe de raisin et il a franchi l’espace qui le séparait des vignes. Il y a perdu la tête. Devant mes yeux, les Lesghiens lui ont coupé le cou. Je ne pus le secourir, j’avais affaire à dix hommes : j’en ai tué trois, c’est tout ce que j’ai pu faire. En ce moment, on s’est retiré. Ils insultent son corps, les misérables !... Voyons, s’écria-t-il en se tournant vers trois ou quatre Tatars qui l’écoutaient, lequel de vous a encore de l’amour, de la foi, du courage dans l’âme ? Celui-là reviendra avec moi pour sauver le corps d’un camarade.
– Moi, dit l’officier russe, j’irai avec toi.
– Allons ! dirent aussi deux Tatars.
47
Et ils se rejetèrent tous les quatre au milieu des Lesghiens, qui, ne s’attendant pas à cette attaque subite, et croyant que ces quatre hommes étaient suivis d’un plus grand nombre, se retirèrent devant eux, et ils parvinrent jusqu’au corps de l’enfant, le reprirent et le rapportèrent vers la ville.
À la porte, la mère attendait. Elle se jeta sur ce cadavre décapité, avec des cris, des pleurs, des sanglots à briser l’âme.
Iskander la regardait, les sourcils froncés ; et ce n’était plus une seule larme qui tremblait isolée à sa paupière, c’étaient des pleurs pressés comme l’eau d’une source, qui inondaient son visage.
Le désespoir d’une mère faisait fondre ce cœur de lion.
– Quel malheur que tu ne sois pas russe ! lui dit l’officier en lui tendant la main.
– Quel bonheur que tu ne sois pas tatar ! répondit Iskander en lui serrant la main.
Il y a une chose connue : c’est que les
48
moustaches, qui sont le signe de la puberté, sont en même temps l’avant-garde de l’amour.
Iskander n’avait point échappé à la loi générale. Chaque poil de sa moustache était né sur sa lèvre, en même temps qu’un désir naissait dans son cœur. Désirs encore vagues, inexplicables à lui-même, mais pareils aux branches d’oranger qui portent sur le même rameau et la fleur et les fruits. Pourquoi les femmes aiment-elles tant les moustaches ? C’est que, symbole de l’amour, elles sont nées aux mêmes sources que lui et frisent à l’ardeur des désirs. Que demande, le nez au vent, le jeune homme à l’œil humide, au visage souriant, à la lèvre rose sous la moustache naissante ? Ce n’est ni les honneurs ni la fortune : c’est tout simplement un baiser.
Une moustache vierge, c’est un pont jeté entre deux bouches amoureuses ; une moustache...
Laissons là les moustaches, elles nous conduiraient trop loin ; et puis pourquoi, avec des moustaches grises, parler des moustaches noires ou blondes !
49
D’ailleurs, les moustaches, de quelque couleur qu’elles soient, m’éloignent de mon sujet.
J’y reviens donc.
Au mois d’avril précédent, Iskander était, selon son habitude, parti pour la chasse. La journée était belle : c’était une vraie fête du printemps : il faisait chaud sans soleil, frais sans humidité. Iskander nageait au milieu d’un océan de verdure et de fleurs. Déjà, depuis plusieurs heures, il allait de caverne en caverne et de montagne en montagne ; il cherchait quelque chose qui lui manquait, sans savoir ce qu’il cherchait. Pour la première fois, l’air lui semblait lourd à respirer ; pour la première fois, le cœur lui battait sans cause ; sa poitrine, inquiète, se soulevait comme le voile d’une femme.
Et, à propos de voiles, notons un fait.
Quand autrefois Iskander passait dans les rues de Derbend, il n’eût pas jeté les yeux sur celui d’une femme, eût-elle été découverte jusqu’à la ceinture ; tandis qu’au contraire, du jour où il avait pu rouler entre ses doigts l’extrémité de sa petite moustache noire, chaque bout de nez,
50
chaque lèvre rose, chaque œil brun ou bleu qu’il entrevoyait à travers l’ouverture d’un voile, le glaçait et le brûlait tout à la fois. À coup sûr, il n’avait jamais étudié l’anatomie ; eh bien, malgré son ignorance, il pouvait se représenter une femme du bout de sa pantoufle au sommet de son voile, non seulement sans erreur, mais même sans omission, et cela rien qu’en voyant un petit pied chaussé de soie, se montrant dans une pantoufle de velours, au-dessous d’un pantalon de kanaos, garni d’un galon d’or ou d’argent.
Je ne vous dirai pas si, cette fois, la chasse fut heureuse : ce que je vous dirai seulement, c’est que le chasseur était fort distrait ; si distrait, qu’au lieu de chercher les endroits solitaires où se tiennent d’habitude les faisans et les perdrix, il dirigea son cheval vers deux ou trois aouls où il n’avait absolument rien à faire.
Mais la journée était belle, et, soit debout à leurs portes, soit assis sur leurs toits, il espérait entrevoir quelqu’un de ces jolis petits animaux contemporains qu’il reconstruisait avec autant de précision que le savant Cuvier reconstruisait un
51
mastodonte, un ichtyosaure, un ptérodactyle ou tout autre monstre antédiluvien.
Malheureusement, il lui fallut s’en rapporter aux spécimens déjà connus. Les femmes étaient à leurs portes, les femmes étaient sur leurs terrasses ; mais les musulmanes, qui écartent parfois leurs voiles pour les giaours, ne les écartent jamais pour leurs compatriotes. Il en résulta que les désirs d’Iskander-Beg, ne trouvant pas un visage où se fixer, se dispersèrent au vent.
Le jeune homme s’attrista, poussa un profond soupir, jeta la bride sur le cou de son cheval et laissa celui-ci maître de le conduire où il voudrait.
C’est ce que devraient toujours faire les voyageurs et les amoureux quand ils ont un cheval intelligent.
Le cheval connaissait un chemin charmant, qui ramenait à la maison ; sur ce chemin, était une source formant bassin sous de hauts platanes, où il avait l’habitude de se désaltérer : il prit ce chemin.
52
Iskander-Beg ne fit pas même attention au chemin que prenait son cheval.
Peu lui importait, il marchait dans son rêve.
Et, en même temps, aux deux côtés de la route, marchaient toute sorte de visions : c’étaient des femmes qui, toutes, avaient un voile, c’est vrai, mais dont les voiles étaient mis si négligemment, qu’il n’y avait pas un de ces voiles qui ne laissât voir une chose qu’il eût dû cacher.
Tout à coup, Iskander arrêta son cheval : il lui semblait passer de la vision à la réalité.
Au bord de la fontaine, était cachée une jeune fille de quinze à seize ans, belle comme il ne s’était jamais représenté qu’une femme pût être belle. Elle rafraîchissait dans l’eau pure son beau visage que le soleil d’avril avait coloré comme une rose ; puis elle se regardait dans le miroir mouvant, se souriait et prenait tant de plaisir à se voir sourire, qu’elle ne voyait rien autre chose, n’écoutant et n’entendant que les oiseaux qui chantaient au-dessus de sa tête et qui semblaient lui dire : « Mire-toi dans la fontaine, belle
53
enfant ! Jamais fleur aussi fraîche que toi ne s’y était encore mirée ; jamais fleur aussi fraîche que toi ne s’y mirera après toi ! »
Ils lui disaient sans doute cela en vers ; mais je suis obligé de le dire en prose, ne connaissant pas les règles de la poésie dans la langue des oiseaux.
Et ils avaient raison, les flatteurs emplumés, il était difficile de voir fleur plus fraîche, plus pure, plus belle, que celle qui semblait avoir poussé sur le bord du bassin où elle se mirait.
Mais c’était une de ces fleurs comme Granville savait si bien les faire, avec des cheveux noirs, des yeux comme des étoiles, des dents comme des perles, des joues comme des pêches : le tout enveloppé non pas d’un de ces voiles épais et mal appris qui cachent ce qu’ils couvrent, mais d’un tissu si fin, si soyeux, si transparent, qu’il semblait tramé avec ces fils que la Vierge laisse, quand vient l’automne, échapper de son fuseau.
Puis, si l’œil imprudent descendait du visage en ligne droite, c’était bien autre chose. Après un cou qui semblait avoir servi de modèle à la tour
54
d’ivoire de l’Écriture, venait...
Sans doute ce qui venait après et que cachaient cependant à moitié une chemise de maufe blanche glacée d’azur et une arkabouke de satin cerise, était bien beau, puisque le pauvre Iskander-Beg ne put retenir un cri d’admiration.
À peine ce cri lui eut-il échappé, qu’Iskander eût voulu être né muet, il venait de se chasser lui-même du paradis.
La jeune fille avait entendu ce cri ; elle se retourna, poussa un cri à son tour ; sur son voile transparent, elle jeta un voile épais, et se sauva ou plutôt s’envola, en laissant échapper deux fois le nom d’Iskander-Beg.
Lui, muet trop tard, immobile quand peut-être il eût dû courir ; les bras tendus en avant, comme pour arrêter cette réalité qui, en fuyant, redevenait vision, demeura sans souffle, l’œil fixe, pareil à Apollon voyant fuir Daphné.
Mais Apollon s’élança bientôt sur les pas de la belle nymphe, tandis qu’Iskander-Beg ne bougea point tant qu’il put entrevoir grand comme la
55
main du voile blanc à travers les buissons.
Et, quand il l’eut perdu de vue, il fut bien autrement agité, car il lui sembla alors que la vie, un instant suspendue, rentrait à flots en lui et envahissait bruyamment et violemment son cœur.
– Allah ! murmura-t-il, que va-t-on dire d’elle et de moi, si on nous a vus ?... Qu’elle est belle !... Elle va être grondée par ses parents... Quels beaux yeux noirs !... On croira que c’est un rendez-vous que nous nous sommes donné !... Quelles lèvres ! Elle sait mon nom : deux fois en se sauvant elle a dit : « Iskander ! Iskander ! »
Et il retomba dans sa rêverie, si l’on peut appeler rêverie un état où le sang bout, où l’on entend les harpes jouer à ses oreilles et où l’on voit en plein jour toutes les étoiles du ciel.
Bien certainement, la nuit eût surpris Iskander sur les bords du bassin dans les eaux duquel il semblait avoir laissé tomber son cœur, si le cheval, sentant sa bride, un instant roidie, se relâcher doucement, n’eût continué son chemin sans prendre l’avis de son cavalier.
56
Iskander rentra chez lui amoureux fou.
Nous regrettons bien de n’avoir pas trouvé dans ce chapitre le temps ni la place de dire pourquoi Iskander en voulait à Mir Hadji Festahli ; mais, bien certainement, nous promettons à nos lecteurs de le leur dire dans le chapitre suivant.
57
IV
Où Iskander apprend le nom
de celle qui savait le sien.
Et cependant Iskander-Beg se souvenait des paroles de son père. Son père avait coutume de dire : « La plus belle rose dure un jour, la plus petite épine dure toute la vie... Caresse les femmes, mais ne les aime pas, si tu ne veux point devenir leur esclave... L’amour est doux seulement dans les chansons ; mais, en réalité, son commencement est la crainte, son milieu, le péché, et sa fin, le repentir. »
Et, à ces trois sentences, il ajoutait cette quatrième sentence, leur complément obligé : « Ne regarde pas les femmes des autres, et n’écoute pas la tienne. »
Hâtons-nous de dire, à l’honneur d’Iskander, qu’il oublia tous ces conseils en moins de cinq
58
minutes.
Le jeune Tatar aimait et craignait. La première partie de la prédiction de son père : « Le commencement de l’amour est la crainte », s’accomplissait donc en lui.