La boule de neige

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/3

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La boule de neige

Chapitre VII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Moullah-Nour.

 

Il est doux d’être réveillé par le premier rayon de soleil, lorsque ce premier rayon passe à travers un rideau de soie et soulève la couverture noire de la nuit du visage d’une femme qui repose auprès de vous, fraîche comme la goutte de rosée sur une feuille. Mais il est plus doux encore d’ouvrir, après un court sommeil, les yeux sous un ciel serein, et de se trouver tout à coup face avec le visage souriant de la nature. La fiancée est toujours plus belle que la femme ; et qu’est-ce que la nature, sinon la fiancée éternelle de l’homme ?

Iskander souleva lentement ses paupières encore lourdes de rêves, et admira le splendide tableau du matin. Tout autour de lui ondulait la forêt, riche de sa verdure méridionale ; au-dessus

 

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de sa tête, brillait et fumait le neigeux Chakh-Dague. À ses pieds, roulait le bruyant Samour, tantôt jaillissant en cascades, tantôt déroulant ses vagues en longs anneaux pareils à ceux d’un serpent pris dans les rochers.

Sur les bords du lit où grondait le fleuve, le rossignol chantait.

Iskander demeura un instant en extase ; mais, juste au moment où le rossignol recommençait sa chanson interrompue, un ronflement effroyable d’Ioussouf vint le ramener à la réalité.

Le nez du dormeur sortait de sa bourka, dont il dépassait la surface de deux ou trois pouces.

Iskander secoua par le nez Ioussouf, qui se réveilla.

– Holà ! qui va là ? demanda Ioussouf en ouvrant vivement les yeux. Ah ! c’est toi... Que le diable t’emporte ! dit-il à Iskander en le reconnaissant. A-t-on jamais vu secouer le nez d’un homme comme un chef de bureau russe secoue la sonnette avec laquelle il appelle ses huissiers. Apprends, Iskander, que, lorsque Allah

 

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a fait à un homme la faveur de lui donner un pareil nez, c’est pour qu’il impose à tous le respect et l’admiration. J’admire et je respecte mon nez : partage mes sentiments à mon égard, ou nous nous brouillerons.

– Mon cher Ioussouf, excuse-moi ; mais, quand je suis pressé, je tire les gens par la première chose d’eux que je trouve sous la main. La première, je dirai même la seule chose à toi que j’aie trouvée, le reste étant caché par ta bourka, étant ton nez, je t’ai tiré par là.

– Iskander, mon ami, un jour nous nous fâcherons, et, ce jour-là, je t’en préviens, sera un mauvais jour pour toi. À qui diable en voulais-tu ? Voyons !

– J’en voulais à ce maudit rossignol qui, en chantant, m’empêchait de t’entendre ronfler. Or, mon cher Ioussouf, tu ronfles si harmonieusement, que, près des airs que tu joues naturellement pendant ton sommeil, la djourna géorgienne n’est qu’une trompette de la foire.

– Oui, calme-moi maintenant ; mais puisses-tu toute ta vie ne te repaître que de l’odeur des roses

 

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et avoir toutes leurs épines dans la semelle de tes bottes, si jamais...

Iskander l’interrompit.

– Est-ce que tu n’entends rien, Ioussouf ? demanda-t-il.

Ioussouf écouta avec inquiétude.

– Non, rien, dit-il, après un instant, sinon la voix du moullah de Seyfouri.

– Eh bien, que dit cette voix, Ioussouf ? « Réveillez-vous, fidèles musulmans ; la prière vaut mieux que le sommeil. » – Nous avons du chemin à faire, Ioussouf ; prions et mettons-nous en marche.

Ioussouf céda à l’invitation en grommelant. Il lui avait semblé que, dans la discussion, Iskander lui avait cédé du terrain, et cela lui arrivait si rarement, qu’il eût bien voulu profiter de la disposition d’esprit où semblait être son camarade.

Après avoir fait leurs ablutions et leurs prières, nos voyageurs s’apprêtèrent à traverser le fleuve à gué.

 

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L’eau n’était pas très haute ; cependant, pour qui connaît les rivières des montagnes, pour qui, surtout, connaît le Samour, il est reconnu que le passage d’un fleuve est toujours plus dangereux qu’un combat.

Tout dépend, en ce cas, de votre cheval : s’il fait un faux pas, vous êtes perdu.

Mais l’habitude rend tous les voyageurs insoucieux à ces passages, quoique, chaque année, plus d’un y reste pour toujours.

Les deux begs, grâce à leur adresse, à leur habitude de cette sorte d’exercice, et surtout à l’excellence de leurs chevaux, parvinrent sains et saufs sur l’autre rive du Samour.

Ioussouf, qui, pendant tout le temps qu’avait duré le passage, était resté muet comme une tanche, se mit à grogner de nouveau, dès qu’il eut atteint l’autre bord.

– Que le diable soit de cette rivière maudite ! dit-il ; j’y jetterai un cochon ! Et quand on pense qu’en automne et en hiver, elle est tellement à sec, qu’une grenouille qui la traverse ne peut pas

 

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arriver à se mouiller les pattes.

– Chez qui nous arrêterons-nous à Seyfouri ? dit Iskander sans écouter les jérémiades de son compagnon, qui, le danger passé, avait déjà oublié le danger. Je n’y connais âme qui vive et il faut y faire déjeuner nos chevaux et y déjeuner nous-mêmes.

– Je brûlerai la barbe avec un bouchon de paille à tous ces gredins-là, répondit Ioussouf. Il est évident que, sans un ordre du gouverneur, pas un d’entre eux ne nous offrira une goutte d’eau ou un radis, nous vît-il tomber de soif ou de faim.

– Les habitants de Seyfouri ne sont ni meilleurs ni pires que ceux de Derbend ; mais il nous reste, au bout du compte, les Tatars.

– Voilà ! nous verrons... Peut-être qu’avec de l’argent nous en obtiendrons quelque chose... Regarde en passant de ton côté dans les cours : j’y regarderai du mien. Peut-être trouverons-nous une barbe grise : les barbes grises valent mieux que les barbes rouges. La barbe grise est d’habitude un starosta, tandis que la barbe rouge est un homme riche. La barbe rouge a presque

 

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toujours de l’argent et une jolie femme : deux raisons de fermer la porte à deux beaux garçons comme nous. Et justement, voici ce que je cherchais... Eh ! l’ami, continua Ioussouf s’adressant à une barbe grise, pouvons-nous nous reposer une heure chez vous, et nous mettre un morceau quelconque sous la dent ?

– Êtes-vous de service ou non ? demanda l’homme, grand et sombre Tatar.

– Non, mon ami, non.

– Avez-vous un ordre du gouverneur ?

– Nous avons de l’argent, rien de plus.

– C’est assez pour être les bienvenus chez moi : je reçois souvent des seigneurs du Khoraçan, et, grâce à Allah, jamais ni les cavaliers ni les chevaux n’ont eu à se plaindre d’Agraïne.

Les portes s’ouvrirent ; les voyageurs entrèrent dans la cour, mirent pied à terre, dessellèrent leurs chevaux et leur donnèrent l’avoine.

Disons, en passant, que les habitants du

 

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Daghestan sont d’une propreté remarquable, ont presque toujours des maisons de briques, à deux étages, blanchies à la chaux.

C’était une de ces maisons que possédait Agraïne. Il invita ses hôtes à monter au premier étage.

Ioussouf ne se fit pas prier et montra le chemin à Iskander.

À la porte de la première chambre, Agraïne leur prit leurs armes et les déposa contre la muraille, en signe qu’étant chez lui, c’était à lui à pourvoir désormais à leur sûreté.

Cette coutume est tellement répandue, que nos deux voyageurs ne firent aucune difficulté de s’y soumettre.

Entrés dans la chambre, ils n’y virent rien que des pantalons de femme.

Rien n’irrite plus un Asiatique et, en général, un musulman, quel qu’il soit, qu’une question sur sa femme.

Hadji Ioussouf mourait d’envie de questionner son hôte sur ces pantalons ; mais Agraïne était

 

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propriétaire d’une de ces physionomies qui arrêtent la raillerie sur les lèvres du mauvais plaisant.

– Ne nous offriras-tu pas une pincée de pilau, mon cher ? demanda-t-il au Tatar.

– Le prophète lui-même n’en a jamais mangé de pareil à celui que ma femme préparait, répondit Agraïne. Allah ! tous mes visiteurs s’usaient les doigts à force de les lécher, tant il était gras.

– Que diable nous chante-t-il là ? demanda Iskander-Beg à son compagnon.

– Je ne sais, mais il semble, parlant comme il parle au passé, que le drôle compte ne nous régaler qu’avec les pantalons de sa femme.

– Pourquoi pas ? dit Iskander. Ils sont assez gras pour cela !

Puis, au Tatar :

– Dis donc, l’ami, fit-il, n’y aurait-il pas moyen d’avoir une assiette de soupe et un morceau de chislik ? Voilà du pain et du fromage, c’est vrai ; mais le pain est bien humide et le

 

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fromage bien sec.

– De la soupe ? Et où la prendrais-je, la soupe ? répondit Agraïne. Du chislik ? Et où en prendrais-je, du chislik ? Khan-Mouelle a mangé mes moutons jusqu’au dernier. Ah ! c’était ma femme, c’était ma jeune et belle Oumi, qui le faisait à la bonne manière, le chislik !

Et le Tatar se passa la langue sur les lèvres.

– Et où est-elle, ta jeune et belle Oumi ? demanda Ioussouf.

– Elle est morte et enterrée, répondit le Tatar. Avec elle, j’ai enterré mes cinquante derniers roubles : il ne me reste plus d’elle que ses pantalons, et je pleure sur eux.

Et, en effet, le Tatar prit les pantalons, qu’il baisa en pleurant.

– Un bon souvenir, dit Ioussouf. C’était donc une charmante femme que la jeune et belle Oumi ? Donne-nous à chacun une tasse de lait, et nous la pleurerons avec toi.

– Du lait ? Oh ! il fallait voir ma chère Oumi le faire couler du pis de nos vaches entre ses

 

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doigts plus blancs que lui. Mais plus d’Oumi, plus de vaches, et plus de vaches, plus de lait ! et maintenant...

– Maintenant, tu commences à nous ennuyer, mon cher, avec ta jeune et belle Oumi. – Cinquante kopecks si tu nous apportes à chacun une tasse de lait ; sinon, va te promener !

Et il le poussa hors de la chambre.

– Je vendrai ta mère pour deux oignons, vilaine bête ! continua Ioussouf en venant se rasseoir près d’Iskander et en essayant ses dents sur le fromage. Tous les coqs du village chantent dans mon estomac, et ce drôle-là essaye de nous nourrir avec les pantalons de la jeune et belle Oumi. – Bon ! le voilà maintenant qui tripote nos fusils et qui cause avec les passants. – Qu’as-tu à chuchoter avec ce méchant Lesghien, comme une bayadère de Schummak, affreux coquin, au lieu de nous apporter de la nourriture ! Allah me garde ! mais j’ai si grand-faim, que je mangerais le poisson qui a causé le déluge universel en passant du Gange dans la mer. Voyons, apporte-nous vite quelque chose.

 

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– À l’instant, répondit le Tatar.

Et, en effet, quelques minutes après, il rentra, tenant de chaque main une tasse de lait.

Nos voyageurs trempèrent leur pain dans le lait, tandis que leur hôte reprenait ses larmes où il les avait laissées en regardant de nouveau les pantalons de sa femme.

Après avoir fini son frugal repas, Ioussouf jeta soixante kopecks sur les pantalons de la jeune et belle Oumi, et tous deux, remontant à cheval, eurent bientôt, en prenant le chemin des montagnes, laissé derrière eux l’aoul de Seyfouri.

– Regarde donc derrière nous, dit à Iskander Ioussouf toujours aux aguets. Le même Lesghien auquel parlait le tendre Agraïne nous suit des yeux et regarde où nous allons.

En effet, derrière les deux voyageurs, sur une petite éminence, on pouvait reconnaître l’interlocuteur de l’hôtelier tatar.

Mais, lorsque le Lesghien vit qu’à son tour, il était devenu l’objet de l’attention des deux voyageurs, il disparut.

 

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– Eh bien, après ? demanda Iskander.

– Je me défie de ces gueux de Lesghiens, que veux-tu !

– À ton avis, et s’il fallait t’en croire, chaque berger serait un brigand.

– Avec cela que les bergers sont d’honnêtes gens dans ce pays-ci ! Les montagnards assassinent les voyageurs et pillent les caravanes, et les bergers nourrissent les montagnards et recèlent leur butin. Toute la troupe ou plutôt toute la bande de Moullah-Nour, qu’est-ce que c’est ? Des montagnards. Et qui nourrit Moullah-Nour et sa bande ? Les bergers.

– Eh bien, après ? Ton Moullah-Nour et ses montagnards ne sont-ils pas de chair et d’os comme nous ! Le diable m’emporte si tu ne me donnes pas envie de le rencontrer, ton bandit, ne fût-ce que par curiosité et pour voir si, comme on le dit, sa peau est à l’épreuve de la balle.

– Allons, bien ! nous voilà retombés dans la même histoire. Tu n’es ni un chien ni un païen, cependant, pour faire de pareils souhaits. Te

 

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semble-t-il donc si lourd de porter ton âme dans ton corps et ta tête sur tes épaules ? Que le diable m’arrache le nez, si je ne préfère pas rencontrer un lion à ce Moullah-Nour... Eh bien, pourquoi t’arrêtes-tu ?

– Si tu n’avais pas si grand-peur, tu n’aurais pas perdu ton chemin. Regarde un peu où tu nous as amenés. Le diable ne passerait pas ici sans lanterne.

Et, en effet, tous deux se trouvaient sur une montagne escarpée formant, pour ainsi dire, le premier échelon du Chakh-Dague. La route y devenait si dangereuse, que nos deux voyageurs furent obligés de mettre pied à terre et de s’accrocher à la queue de leurs chevaux.

On arriva enfin sur un plateau, et, selon son habitude, Ioussouf, qui était resté muet tant que le danger avait existé, se mit, le danger passé, à jurer et à sacrer.

– Que la queue du diable hache cette montagne comme chair à pâté ! dit-il ; que tous les sangliers du Daghestan y fassent leur bouge ! que le tremblement de terre la bouleverse, et que

 

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le tonnerre la réduise en poudre, la maudite !

– La faute est à toi, et tu t’en prends à la montagne, dit Iskander en haussant les épaules. Que m’as-tu dit ? « Je connais le chemin comme les poches de ma mère ; je te conduirai dans les défilés du Chakh-Dague aussi facilement que dans les détours du bazar. J’ai joué aux osselets sur tous les rochers et à la fossette dans toutes les cavernes. » M’as-tu dit ou ne m’as-tu pas dit cela ?

– Certainement que je te l’ai dit. Est-ce que je ne suis pas monté, il y a trois ans, au plus haut sommet du Chakh-Dague ! mais, il y a trois ans, il n’était pas aussi escarpé qu’aujourd’hui.

Et, en effet, au point où en étaient arrivés les voyageurs, le Chakh-Dague s’offrait à eux comme une muraille surmontée de blancs créneaux : ces blancs créneaux, c’était la neige.

Les voyageurs comprirent l’impossibilité d’escalader la montagne de ce côté-là.

Ils résolurent de tenter l’entreprise du côté oriental. Seulement, c’était plus facile à résoudre

 

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qu’à exécuter. Tout était sauvage et solitaire sur ces pentes escarpées et ardues ; les aigles seuls troublaient par leurs cris cette sombre tranquillité, qui semblait celle de la mort.

Iskander-Beg se retourna vers Ioussouf et le regarda d’un air qui voulait dire : « Eh bien ? »

– Que mille millions de malédictions tombent sur la tête de ce misérable Chakh-Dague ! Ah ! voilà comme il reçoit les visites, le malappris ! Il tire son bachlik sur mes oreilles, s’enferme dans ses murailles et tire à lui son escalier ! Où allons-nous aller maintenant ? sur la montagne ou sous la montagne ? Ma foi ! demande conseil à qui tu voudras, toi, Iskander ; quant à moi, je demanderai conseil à ma bouteille.

Et Ioussouf tira de sa poche une gourde pleine d’eau-de-vie.

– Quel pécheur endurci tu fais, malheureux ! dit Iskander à son compagnon. N’as-tu donc pas assez de ta propre folie, sans y ajouter celle de ce vin ?

– Ce n’est pas du vin ; c’est de l’eau-de-vie.

 

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– Vin ou eau-de-vie, c’est tout un.

– Non pas, distinguons : Mahomet a défendu le vin, mais pas l’eau-de-vie.

– Je crois bien, elle n’était pas inventée du temps de Mahomet : il ne pouvait pas défendre ce qui n’existait pas.

– C’est ce qui te trompe, Iskander. En sa qualité de prophète, Mahomet savait très bien que l’eau-de-vie serait inventée plus tard, ou, s’il ne le savait pas, eh bien, c’est qu’il était un faux prophète.

– Pas de blasphèmes, Ioussouf ! dit Iskander en fronçant le sourcil ; cherchons plutôt notre chemin.

– Notre chemin, il est là, dit Ioussouf en frappant sur sa gourde.

Il approcha la gourde de ses lèvres et avala cinq ou six gorgées de la liqueur dont l’orthodoxie était contestée, en fermant béatement les yeux.

– Ioussouf, Ioussouf, dit Iskander, je te prédis une chose, moi : c’est qu’avec un pareil guide, tu

 

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seras plus vite arrivé à l’enfer qu’au ciel.

– Eh bien, que te dirai-je, Iskander ? fit Ioussouf. Avant que j’eusse donné cette accolade fraternelle à ma gourde, je ne voyais pas un seul sentier ; maintenant, brrrou ! j’en vois une douzaine.

– Soit, Hadji Ioussouf ; mais ce n’est pas moi qui les suivrai, tes sentiers, dit Iskander. Prends à droite, prends à gauche, prends par où tu voudras. Moi, je vais essayer de monter tout droit. Si l’un de nous trouve un bon passage, celui-là reviendra ici et appellera son compagnon ou l’attendra. Je prends une demi-heure et t’en donne autant pour notre recherche. Au revoir !

Hadji Ioussouf, échauffé par les cinq ou six gorgées d’eau-de-vie qu’il avait prises, ne daigna pas même répondre à Iskander. Il partit bravement pour chercher son sentier.

Iskander, de son côté, tenant son cheval par la bride, se mit à monter tout droit, comme il avait dit.

Le jour touchait à sa fin.

 

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VIII

 

Comment Ioussouf arriva, plus tôt qu’il

n’aurait voulu, au sommet de la montagne.

 

Juste au-dessus de la place où se séparèrent les deux voyageurs, vers la limite des nuages et des neiges, s’élevait un énorme rocher. Sur son sommet aplati, les hommes et les chevaux trouvaient un asile.

Seize Tatars et un Lesghien étaient couchés autour d’un feu ; autant de chevaux qu’il y avait d’hommes mangeaient l’herbe fauchée avec les poignards.

À quelques pas d’eux, se tenait, couché sur un tapis, un homme de quarante ans à peu près, remarquable par la beauté de son visage et le calme de sa physionomie.

Il était fort simplement vêtu ; seulement, –

 

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signe non pas de richesse, mais des habitudes d’une vie guerrière, – l’or et l’argent brillaient sur la monture de son fusil et sur le fourreau et la poignée de son kandjar.

Il fumait une chibouque et regardait avec amour un jeune garçon qui dormait à ses genoux. Tantôt il soupirait en secouant la tête, tantôt il soupirait péniblement en jetant un regard curieux autour de lui.

C’était Moullah-Nour, le fléau du Daghestan ; le brigand Moullah-Nour avec sa bande.

Tout à coup, il aperçut Ioussouf, qui, à mille pieds au-dessous de lui, cherchant toujours un sentier pour gravir le Chakh-Dague, s’avançait avec précaution au milieu des pierres.

Pendant quelque temps, Moullah-Nour, se soulevant sur le coude, suivit des yeux le voyageur ; puis il sourit et, se penchant à l’oreille du jeune garçon, il lui dit :

– Réveille-toi, Goulchade.

Goulchade, en tatar, veut dire la rose.

Le jeune homme ouvrit les yeux en souriant

 

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lui-même.

– Goulchade, lui dit Moullah-Nour, veux-tu que je te salue jusqu’à terre ?

– Je le veux bien, dit le jeune homme, et ce sera une nouveauté pour moi que de te voir à mes pieds.

– Doucement, doucement, Goulchade ! Avant le miel de l’abeille, il y a l’aiguillon. Regarde en bas.

Le jeune homme baissa les yeux dans la direction indiquée par Moullah-Nour.

– Vois-tu ce voyageur qui passe ?

– Sans doute que je le vois.

– Je connais son nom et son cœur. Il est intrépide comme un léopard ; c’est le premier tireur de Derbend... Va à lui, désarme-lui les mains et amène-le-moi. Si tu fais cela, je serai ton serviteur pour toute la soirée, et, devant tous les camarades, je te rendrai hommage. Voyons, y consens-tu ?

– Très bien, répondit Goulchade.

 

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Et le jeune homme sauta sur un vigoureux petit cheval de montagne et s’élança par un étroit sentier qui semblait plutôt une ligne tracée au crayon qu’un chemin creusé dans le rocher.

On entendait encore les pierres rouler sous les pieds de son cheval, mais lui, on ne le voyait plus.

Tous les compagnons de Moullah-Nour regardèrent en bas, curieux de voir ce qui allait se passer.

Le chef était plus attentif que tous les autres.

Peut-être regrettait-il d’avoir exposé le jeune homme à ce danger ; car, lorsque Goulchade ne fut plus qu’à quelques pas d’Ioussouf, sa pipe lui échappa des mains, et l’anxiété se peignit sur sa figure.

Hadji Ioussouf n’avait aucune idée de ce qui se passait, ou plutôt de ce qui allait se passer. Surexcité par les quelques gorgées d’eau-de-vie qu’il avait bues, il tâchait de se rassurer lui-même en se parlant tout haut, et se regardait comme plus brave que Schinderhannes ou Jean Sbogar.

 

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– Oh ! oh ! disait-il, non, ce n’est pas pour rien que mon fusil porte cette inscription : Prends garde, je respire la flamme. Je brûlerai la barbe au premier bandit qui osera se placer sur mon chemin. Au reste, je n’ai rien à craindre : ma cuirasse est à l’épreuve de la balle. Mais où sont-ils donc, ces bandits ? où sont-ils donc, ces brigands ? Ils se cachent, les poltrons ! Sans doute qu’ils m’ont vu. Par Allah ! je déteste les poltrons, moi !

Et, tout à coup, comme, en arrivant au tournant d’une route, il faisait ronfler la dernière syllabe de sa phrase dans sa bouche, il entendit une voix rude qui lui criait :

– Halte là et à bas de cheval !

Et, comme il relevait la tête tout éperdu, il aperçut à dix pas de lui le canon d’un fusil braqué sur sa poitrine.

– Allons, allons, à bas de cheval, et lestement ! lui cria-t-on pour la seconde fois, d’une voix qui lui parut encore plus rude que la première ; et ne t’avise pas de mettre la main ni à ton fusil ni à ta schaska. Si tu essaies de fuir, je fais feu. Le fusil

 

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d’abord !

– Non seulement mon fusil, mais mon âme, seigneur bandit, répondit Ioussouf tout tremblant. Je suis un bon garçon, incapable de faire du mal à qui que ce soit. Ne me tuez pas, et je serai votre serviteur. Je prendrai soin de votre cheval et je brosserai vos habits.

– Le fusil ! le fusil ! dit la voix.

– Le voilà, dit Ioussouf en le posant d’une main tremblante sur le rocher.

– Les autres armes, maintenant : la schaska, le kandjar, le pistolet.

– Voilà, disait à chaque mot prononcé, et en jetant à terre l’arme désignée par le bandit, le malheureux Ioussouf.

– Maintenant, retourne tes poches.

Ioussouf jeta près de ses armes tout ce qu’il avait d’argent, implorant, tout en accomplissant les ordres qui lui étaient donnés, la clémence du bandit.

– Je te coupe la langue et je la jette aux chiens, si tu ne te tais pas, dit Goulchade. Tais-toi, ou

 

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sinon je te ferai taire pour toujours.

– Excusez-moi, seigneur brigand : je ne dirai plus un mot, si telle est votre volonté.

– Tais-toi, te dis-je !

– J’écoute et j’obéis.

Mais ce fut seulement lorsque Goulchade dirigea son pistolet sur Ioussouf que celui-ci cessa de perler.

Goulchade lui attacha les mains, lui prit ses armes et le fit marcher vers le plateau où Moullah-Nour et ses compagnons attendaient la fin de cette comédie.

Après une ascension d’un quart d’heure, Ioussouf était devant le chef des brigands.

Ses compagnons formaient un cercle autour de lui : tous gardaient un silence menaçant.

Goulchade déposa aux pieds de Moullah-Nour les armes d’Ioussouf.

Alors Moullah-Nour salua trois fois Goulchade jusqu’à terre, et, la troisième fois, le baisa au front.

 

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Puis, se tournant vers Ioussouf :

– Sais-tu qui t’a désarmé, Ioussouf ? lui demanda-t-il.

Ioussouf frémit de tout son corps au son de cette voix.

– Le brave des braves, le fort des forts ! Que pouvais-je contre lui, devant qui le lion deviendrait un lièvre, et Goliath un enfant de huit jours ?

Les bandits éclatèrent de rire.

– Regarde ce brave des braves, ce fort des forts, dit Moullah-Nour en enlevant son papak blanc de dessus la tête de Goulchade.

Et les longs cheveux noirs de celle-ci se déroulèrent sur ses épaules, et la jeune fille devint rose comme la fleur dont elle portait le nom.

Moullah-Nour lui ouvrit ses bras, et elle se jeta sur la poitrine du brigand.

– Ioussouf, dit Moullah-Nour, j’ai l’honneur de te présenter ma femme.

Un éclat de rire immense retentit aux oreilles

 

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du malheureux prisonnier.

Il devint pourpre de honte, et cependant, ayant rappelé ses forces :

– Fais-moi grâce, mon maître, dit-il ; ne me vends pas dans les montagnes ; je puis te payer une bonne rançon.

Les sourcils de Moullah-Nour se réunirent, sombres comme deux nuages chargés d’électricité.

– Sais-tu à qui tu proposes une rançon, peau de lièvre ? cria-t-il à Ioussouf. Penses-tu, misérable, que je suis un boucher de Derbend, que je vends de la viande pourrie pour de la viande fraîche ? Crois-tu que je demanderai pour toi de l’or quand tu ne vaux pas un grain de plomb ? Pourquoi te vendrais-je dans les montagnes ? – Chien sans queue, à quoi es-tu bon ? Pas même à creuser la terre avec ton nez. Tu me diras que tu peux, aussi bien qu’une nourrice ou une vieille gouvernante, faire aux petits enfants des contes d’ogres et de géants ; mais, pour cela, il faudrait t’habiller en femme, et, au lieu de les amuser, ces pauvres innocents,

 

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tu leur ferais peur. Eh bien, Ioussouf, tu vois que je te connais ; tu vois que je ne suis pas complimenteur. Maintenant, à ton tour, dis-moi ce que tu penses de moi. Je suis Moullah-Nour.

En entendant ce nom terrible, Hadji Ioussouf tomba la face contre terre, comme s’il était frappé de la foudre.

– Allah ! dit-il, tu veux que je te dise ce que je pense de toi, que je te juge, moi qui serais fier de faire mes ablutions avec la poussière de tes pieds1 ? Que Hussein et Ali m’en préservent !

– Écoute, Ioussouf, dit Moullah-Nour, et souviens-toi de ceci, c’est que j’ai horreur de répéter deux fois le même commandement. Je t’ai demandé une première fois ce que tu penses de moi : je te le demande une seconde ; mais songe que c’est la dernière. J’écoute.

– Ce que je pense de toi ? Que le diable me brise la tête comme une noisette, si je pense de toi rien dont tu aies à te plaindre. Moi penser du

 

1 À défaut d’eau, les musulmans peuvent faire leurs ablutions avec du sable ou de la poussière.

 

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mal de toi ! moi, un zéro ! moi, un grain de poussière !

– Ioussouf, dit Moullah-Nour en frappant la terre du pied, je t’ai dit que je n’avais jamais répété le même ordre trois fois.

– Ne te fâche pas ! ne te fâche pas, grand Moullah-Nour ! ne me consume pas du feu de ta colère. Ton désir a changé les idées de mon cerveau en perles ; mais ces perles ne sont que du verre, en comparaison de tes qualités. Ce que je pense de toi, illustre Moullah-Nour ? Eh bien, puisque tu le veux, je vais te le dire. Je pense que ton esprit est un fusil orné d’or et d’argent, chargé par la sagesse, qui tire avec la vérité et qui ne manque jamais son coup ; je pense que ton cœur est un flacon d’essence de rose qui verse à chacun le parfum de tes vertus ; je pense que ta main sème le bien avec autant de profusion que le laboureur sème le blé ; je pense que ta langue est une branche chargée des fleurs de la justice et des fruits de la bonté. Je t’entends déjà me dire : « Retourne à ta maison, mon bon Ioussouf, et souviens-toi toute ta vie de Moullah-Nour. » – Eh

 

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bien, est-ce cela, grand homme ?

– Il n’y a rien à dire, tu es un grand orateur, Ioussouf. Seulement, tu es un mauvais devin, et, pour te prouver que tu as menti, voici mon arrêt : pour cela qu’étant beg, tu te laisses désarmer, lier, faire prisonnier par une femme...

– La Mort n’est-elle pas femme aussi, interrompit Ioussouf, et plus terrible que les hommes les plus terribles ?

– Laisse-moi finir, Ioussouf, ce ne sera pas long. Pour cela que celui qui a une telle peur de la mort n’est pas digne de la vie, tu mourras.

Ioussouf poussa un gémissement.

– Demain sera le dernier matin de ta vie, et, si tu dis un seul mot, si tu pousses une seule plainte, s’il t’échappe un seul murmure, ajouta Moullah-Nour en portant la main à son poignard, tu ne verras pas même demain. Allons, qu’on le lie mieux qu’il n’est lié ; qu’on le conduise dans la caverne et qu’on l’y laisse seul. Là, il parlera en liberté et tant qu’il voudra.

Moullah-Nour fit un signe, et le pauvre

 

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Ioussouf fut enlevé et emporté comme un sac de farine.

– Il mourra de peur avant demain, dit Goulchade à son amant. Ne l’épouvante pas ainsi, mon bien-aimé.

– Bon ! répondit Moullah-Nour en riant, ce sera une leçon pour lui ; il apprendra, le lâche ! qu’on ne se sauve point par la crainte. Le poltron meurt cent fois ; le brave, une seule, et encore il y met le temps.

Alors, se retournant vers les bandits :

– Mes enfants, dit-il, je vous laisse pour une heure : si quelque chose m’arrivait, si, par hasard, je ne revenais point, eh bien, Goulchade vous conduirait. Elle a prouvé aujourd’hui qu’elle est digne de commander à des hommes. Malheur donc à celui qui ne l’écouterait pas ! Adieu, Goulchade, ajouta-t-il en serrant la jeune femme contre son cœur et en la baisant sur le front ; et je te dis adieu, et je t’embrasse, parce que je vais avoir une rencontre un peu plus sérieuse que la tienne. Depuis longtemps je désirais mesurer ma force avec celle d’Iskander-Beg, et, grâce à mon

 

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nouker, je sais où le rencontrer. Si je ne reviens pas avant la nuit, cherchez, par mes traces, mon corps dans les montagnes et tâchez de le retrouver, afin que je ne sois pas mangé par les chacals, comme un cheval crevé. Si vous entendez des cris et des coups de fusil, que personne ne bouge. Si Iskander me tue, que personne ne me venge. Celui qui aura tué Moullah-Nour doit vous être sacré, car ce sera un brave. Je vais en chasse ; adieu.

Il jeta son fusil sur son dos et partit.

 

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IX

 

Le précipice.

 

Pendant ce temps, Iskander-Beg avait trouvé un sentier qui contournait la montagne.

À sa droite, s’enfonçait un précipice ; à sa gauche, se dressaient des rochers brisés en quelques endroits par la foudre.

Seulement, il n’y avait pas de retour pour l’intrépide voyageur. Il lui fallait toujours aller en avant. Le chemin était trop étroit pour qu’un cheval pût tourner ; et il allait en avant.

Enfin, il arriva à un rocher sous la voûte duquel il fallait passer.

Sous cette voûte, le chemin manquait ; mais un morceau de glace, détaché de la montagne, formait un pont fragile et transparent.

Au-dessous de ce pont, au fond de l’abîme,

 

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grondait un torrent.

Le jeune homme s’arrêta : une seconde, il pâlit et la sueur mouilla son visage ; mais le souvenir de Kassime lui rendit son sang-froid.

Puis son œil exercé avait reconnu sur la glace la trace d’un cheval. Il y poussa le sien en le pressant des genoux et de la voix. En passant vite, il pesait moins.

Il entendait derrière lui la glace brisée tomber dans le précipice.

Enfin, il respira plus librement en voyant, de l’autre côté de la voûte, la lumière, rendue plus brillante encore par la réflexion de la neige.

Mais, tout à coup, dans l’encadrement de cette voûte, un cavalier lui apparut. Par un effet d’optique, ce cavalier lui sembla un géant.

– Arrête et jette tes armes, ou tu es mort ! cria le cavalier à Iskander ; je suis Moullah-Nour.

Étonné d’abord de cette rencontre inattendue, Iskander avait retenu son cheval ; mais, en entendant le nom de Moullah-Nour, un danger lui fit oublier l’autre.

 

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Il pressa son cheval et, détachant son fusil de son épaule :

– Tu es Moullah-Nour ? dit-il. Eh bien, hors de mon chemin, Moullah-Nour ! Tu vois bien qu’il n’y a pas ici de place pour deux.

– Que Dieu décide alors qui passera, dit le brigand en dirigeant son pistolet contre la poitrine d’Iskander, qui n’était plus qu’à dix pas de lui. Tire le premier.

– Tire toi-même ; je ne me cache pas, il me semble, derrière mon cheval...

Ils restèrent ainsi quelques secondes en face l’un de l’autre, chacun tenant son arme levée et attendant que l’autre fit feu.

Puis tous deux abaissèrent le canon, l’un de son fusil, l’autre de son pistolet.

– Allons, tu es brave, Iskander ! dit Moullah-Nour, et l’on ne prive pas un brave de ses armes. Donne-moi ton cheval et va où tu voudras.

– Prends d’abord mes armes et ensuite tu prendras mon cheval ; mais, tant qu’il y aura une charge de poudre dans mon fusil, tant que l’âme

 

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sera dans mon corps, la main de la honte ne prendra pas mon cheval par la bride.

Moullah-Nour sourit.

– Je n’ai besoin ni de ton fusil, ni de ton cheval, dit-il ; je désire simplement que tu fasses ce que je veux. Ce n’est pas pour un misérable butin que Moullah-Nour s’est fait chef de brigands ; c’est parce qu’il a pris l’habitude de commander. Malheur donc à qui n’obéit pas à son commandement ! J’ai bien des fois entendu parler de toi ; on m’a bien souvent vanté ton courage, et maintenant je vois par moi-même que tu es brave, Iskander. Mais ce n’est pas pour rien que je suis venu me mettre sur ta route. Nous ne nous séparerons pas que nos sabres ne se soient croisés. Voilà mon dernier mot. Salue-moi ; dis, en me tendant la main : « Soyons amis », et le chemin est à toi.

– Tiens, voici ma réponse, dit Iskander en portant son fusil à son épaule et en lâchant la détente.

Mais le coup ne partit pas : sans doute, une goutte d’eau tombée de la voûte avait mouillé

 

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l’amorce.

Iskander, furieux, rejeta son fusil sur son épaule, tira son pistolet de sa ceinture et fit feu.

La balle alla s’aplatir sur les cartouchières d’argent qui ornaient la tcherkesse de Moullah-Nour.

Celui-ci ne bougea point ; il croisa les bras et répondit par un rire moqueur à la colère d’Iskander-Beg.

– Oh ! rien ne te sauvera, brigand ! s’écria celui-ci.

Et, la schaska levée, il fondit sur Moullah-Nour.

Le sabre de Moullah-Nour sortit du fourreau, rapide comme l’éclair qui jaillit du nuage.

La lame d’Iskander siffla au-dessus de la tête du brigand, et le coup tomba comme la colère de Dieu.

Alors, avec un bruit horrible, le pont de glace se brisa sous les pieds des deux combattants. Le cheval d’Iskander s’était dressé sur ses pieds de derrière au moment où le sabre de son maître

 

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s’abattait sur la tête de Moullah-Nour ; mais le brigand ne fut pas atteint.

Il s’était abîmé dans le précipice.

Iskander-Beg, renversé en arrière, s’était retenu à une aspérité du rocher : il s’y cramponna doublement en sentant son cheval qui se dérobait en quelque sorte sous lui. Le pont de glace s’inclinait et le cheval glissait sur la pente rapide.

L’animal fit un effort suprême, rassembla toute sa vigueur dans ses jarrets de derrière, et, poussé par leur ressort d’acier, franchit l’ouverture béante et retomba de l’autre côté du gouffre, tout ruisselant de sueur, tout tremblant d’effroi.

Heureusement, Iskander avait dégagé ses pieds des étriers. Avec le poids du cavalier, le cheval n’eût pu franchir l’abîme. Derrière lui, sous lui, le pont de glace se précipita avec un bruit affreux. Le gouffre hurla de joie, comme un tigre qui dévore sa proie ; puis un silence mortel succéda à ce rugissement.

Iskander était resté suspendu à la voûte.

 

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Au-dessous de lui, démasquée par la rupture de la couche de glace, une roche surplombait. Elle présentait une surface de deux ou trois pieds. Tout autour d’elle, flottait le vide.

Iskander sentait ses bras s’engourdir, ses nerfs se crisper. Il sentait qu’il ne pourrait se soutenir longtemps ainsi ; s’il lâchait le rocher, malgré lui il était perdu.

Il calcula la distance avec l’œil et le calme d’un montagnard, détendit ses bras pour diminuer cette distance de toute leur longueur et se laissa tomber verticalement sur le rocher.

Il resta debout sur ce piédestal de granit, pareil à la statue de bronze de la Volonté.

Il était sauvé, du moins momentanément ; mais, pour échapper au vertige, il fut forcé de fermer un instant les yeux.

Il ne tarda pas à les rouvrir pour regarder autour de lui et chercher une issue.

Cette excroissance de rocher, si l’on peut parler ainsi, s’étendait à l’extérieur, glissante, ruinée en certains endroits, et cependant

 

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praticable à un pied montagnard.

En se cramponnant avec les mains et avec les pieds, Iskander parvint à accomplir un demi-cercle autour de l’immense colonne.

Il se trouva alors sur la pente extérieure du ravin.

Remonter jusqu’au chemin qu’il avait suivi pour venir était impossible. Autant eût valu essayer de gravir une muraille.

Il ne lui restait donc d’autre ressource que de descendre au fond du précipice et, arrivé là, de suivre le torrent jusqu’à ce qu’il trouvât un sentier praticable.

Puis Iskander-Beg était tourmenté d’une idée : savoir ce qu’était devenu Moullah-Nour.

C’était un brave, après tout, que ce Moullah-Nour, tout brigand qu’il était. S’il n’était que blessé, il fallait lui porter secours ; s’il était mort, il fallait sauver son cadavre de la dent des animaux féroces.

Pour tout autre qu’Iskander ou un montagnard né sur la pente d’un abîme, cette descente était

 

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impossible.

Iskander l’entreprit.

La route ou plutôt le sentier qu’il avait suivi avec son cheval était coupé, comme nous l’avons dit, par une profonde gerçure sur laquelle était jeté le pont de glace qui s’était brisé sous les pieds des chevaux. Il gagna l’angle de cette gerçure et descendit à l’aide de ses aspérités.

Il mit plus d’une heure à faire un quart de verste.

Enfin, il toucha le fond ; alors seulement, il osa regarder au-dessus de sa tête.

Moullah-Nour, en tombant d’une hauteur de cinq cents pieds peut-être, avait crevé plusieurs ponts de glace superposés les uns aux autres et avait fini par s’ensevelir dans une immense couche de neige, de laquelle, comme d’un glacier, sortait le torrent.

Cette neige, sans avoir la solidité du roc ou de la glace, pouvait cependant porter le poids d’un homme.

Iskander s’y aventura, au risque de s’y

 

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engloutir. Un jour pâle et blafard pénétrait seul dans cette crevasse. Il y faisait sombre et froid.

Bientôt, aux ponts brisés au-dessus de sa tête, il reconnut qu’il devait être arrivé à la place où était tombé Moullah-Nour.

Cheval et cavalier avaient creusé, en tombant, un immense entonnoir dans la neige. Iskander s’y laissa glisser et sentit une résistance sous ses pieds.

Il venait de rencontrer le cheval, dont la tête était complètement brisée.

Il chercha l’homme et sentit un bras. Il tira ce bras à lui en se faisant un point d’appui du corps du cheval, et finit par attirer le corps hors de la couche de neige où il était enseveli.

Moullah-Nour était pâle comme un mort : il avait les yeux fermés, il ne respirait plus.

Cependant, aucun membre n’était brisé ; aucune blessure sérieuse n’apparaissait. En vertu des lois de la pesanteur, la chute de l’animal avait précédé celle de l’homme en lui frayant le chemin. Le cheval avait sauvé le cavalier.

 

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Iskander parvint à charger le corps sur ses épaules, à sortir de l’entonnoir de neige, et à regagner le fond de la vallée.

Il frotta le visage de Moullah-Nour avec son habit, lui frappa violemment dans la paume de la main, lui secoua de l’eau glacée au visage.

Moullah-Nour resta évanoui.

– Attends, attends, murmura Iskander, si tu n’es pas mort, je vais te réveiller, moi.

Il s’assit, posa la tête de Moullah-Nour sur un de ses genoux, chargea son pistolet et le lui tira à l’oreille.

Le bruit retentit comme un coup de tonnerre.

Moullah-Nour ouvrit les yeux et fit un mouvement pour porter la main à son kandjar.

– Ah ! je le savais bien ! murmura Iskander.

La main de Moullah-Nour ne put accomplir le mouvement entier et retomba près de lui.

Son œil resta ouvert mais vague ; sa bouche essaya d’articuler des sons ; mais sa langue n’obéissait pas.

 

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Enfin, il poussa un soupir : la pensée, en rentrant dans son cerveau, illumina ses yeux d’un éclair d’intelligence. Son regard se fixa sur Iskander : il le reconnut, comprit qu’il lui devait la vie, fit un effort, et murmura :

– Iskander-Beg !

– Ah ! dit celui-ci, c’est bien heureux ! Oui, Iskander-Beg, qui ne veut pas que tu meures, entends-tu ? parce que tu es un brave ; que les chacals et les renards sont communs, mais que les lions sont rares.

Une larme mouilla la rude paupière du brigand ; il serra la main d’Iskander.

– Après Dieu, lui dit-il, c’est à toi que je dois la vie : à toi donc, comme à Dieu, mon éternelle reconnaissance. Ce n’est point de ma vie que je te remercie, c’est de la tienne que tu as exposée pour me sauver. Les hommes m’ont insulté, méprisé, trahi ; je leur devais le malheur : je les ai payés en haine. La nature m’a donné beaucoup de mauvais instincts ; les hommes m’en ont plus attribué que la nature ne m’en avait donné ; mais ni mes amis ni mes ennemis ne peuvent accuser

 

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Moullah-Nour d’être un ingrat. Écoute, Iskander, ajouta le bandit en se soulevant : le malheur suit tout le monde ; il se peut qu’un jour il tombe sur toi. Mon cœur et ma main sont à ton service, Iskander, et ce cœur et cette main ne craignent rien au monde. Je vendrai et laisserai couper ma tête pour te sauver. D’ailleurs, à l’œuvre tu me jugeras... Voyons, maintenant, ce que j’ai de cassé.

Le bandit se souleva et, après quelques efforts, se trouva sur ses pieds. Il tâta ses bras l’un après l’autre, puis ses cuisses, puis ses jambes ; fit quelques pas en chancelant, c’est vrai, mais fit quelques pas.

– C’est la tête, dit-il, qui est encore un peu troublée, mais rien au corps, par ma foi ! Allons, allons ! Allah m’a gardé ! il paraît que je suis nécessaire encore à ses desseins sur la terre.

– Et maintenant, demanda Iskander, par où allons-nous sortir d’ici ?

– Tu m’y fais penser, dit Moullah-Nour, mais je suis obligé de te dire cette chose qui coûte tant à dire aux hommes ; je n’en sais rien.

 

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– Nous ne pouvons pas cependant mourir de faim ici, dit Iskander.

– D’abord, avant de mourir de faim, nous mangerons mon cheval, puis le tien ; car, au milieu de ma chute, quoique je ne visse pas grand-chose, je l’ai vu bien près de me suivre.

– Non, par bonheur, dit Iskander avec un véritable sentiment de joie, mon pauvre Karabach est sauvé... Et tiens, par Allah ! le voilà qui hennit.

Tous deux se tournèrent du côté d’où partait le hennissement, et ils virent le cheval qui venait à eux en suivant le lit du torrent.

– Sur ma foi, dit Moullah-Nour, tu demandais par où nous sortirons d’ici : voilà ton cheval qui nous répond ; par où il est descendu, c’est bien le diable si nous ne montons pas.

Iskander, tout joyeux, allait au-devant de son cheval. Celui-ci, de son côté, accourait à son maître avec autant de rapidité que le permettait la difficulté du chemin.

Lorsque le cheval et le cavalier furent l’un

 

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près de l’autre, l’homme prit la tête de l’animal entre ses bras et l’embrassa comme il eût embrassé un ami. Le cheval hennissait de plaisir ; l’homme pleurait de joie.

– Là ! dit Moullah-Nour, qui les avait regardés en souriant, maintenant que la reconnaissance est faite, si tu veux demander le chemin à ton cheval, rien ne nous arrête plus ici, ce me semble.

Iskander lâcha devant lui son Karabach, comme il eût fait d’un chien, et sans doute celui-ci comprit le service que l’on attendait de son intelligence, car il reprit la même route par laquelle il était venu.

À une demi-verste à peu près, il s’arrêta, flaira la terre, regarda au-dessus de sa tête, et, sans hésitation, s’engagea dans la montagne.

En y regardant bien, on reconnaissait un petit sentier, à peine perceptible, frayé par les chèvres sauvages qui descendaient boire au torrent.

Le cheval s’y engagea le premier.

– Suis mon cheval et tiens-toi à sa queue, je ne dirai pas si la tête te tourne, mais si les jambes te

 

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manquent.

Mais Moullah-Nour secoua la tête.

– Je suis chez moi, dit-il, la montagne est ma maison : c’est à moi de te faire les honneurs de ma maison ; passe le premier.

Iskander suivit son cheval. Au bout d’une demi-heure d’une montée presque impossible, ils se retrouvèrent dans le sentier qu’avait suivi le bandit pour venir au-devant d’Iskander.

Ce sentier conduisait naturellement à la plate-forme où Moullah-Nour avait laissé Goulchade et ses compagnons.

Le soleil venait de se coucher : Goulchade et les compagnons du bandit, ne le voyant pas revenir dans le délai qu’il avait fixé, allaient se mettre à sa recherche.

Goulchade se jeta au cou de son amant ; ses compagnons l’entourèrent.

Mais Moullah-Nour écarta Goulchade, repoussa ses compagnons, et fit entrer Iskander dans ce cercle de visages joyeux, qui s’assombrirent de nouveau à sa vue.

 

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– Voilà mon frère aîné, dit-il à ses compagnons. Vous lui devez, à partir de ce moment, les trois choses que vous m’avez jurées à moi-même : l’amour, le respect et l’obéissance. Partout où il rencontrera l’un de vous, il pourra lui commander comme moi. Qui lui rendra un service, si petit qu’il soit, sera mon créancier, et aura le droit d’en exiger le prix avec usure. Celui qui lui en rendra un grand, je lui serai redevable jusqu’à la mort ; mais celui qui touchera un cheveu de sa tête, celui-là ne se sauvera de ma vengeance ni dans le fond de la mer, ni dans le tombeau, j’en fais le serment, et que le diable m’arrache la langue avec ses griffes, si ce serment je ne le tiens pas ! Maintenant, soupons.

On étendit un tapis et l’on servit un mauvais souper. La préoccupation qu’avaient les bandits de l’absence de leur chef avait fait que l’on s’était peu occupé du repas.

Goulchade, selon la coutume des femmes tatares, ne mangeait pas avec son amant. Elle se tenait timidement debout et adossée au rocher.

Iskander vit son œil humide de tristesse : il

 

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demanda pour elle place au tapis.

– C’est juste, dit Moullah-Nour ; aujourd’hui, Goulchade est un homme et non une femme.

Le souper terminé, Iskander, ému par la beauté d’une nuit d’été, touché des attentions fraternelles que lui prodiguait Moullah-Nour, ne put retenir le secret qui lui gonflait la poitrine. Il raconta son amour pour Kassime.

– Oh ! dit-il, si je pouvais m’envoler dans l’avenir comme un oiseau, pour un mois seulement, comme j’amènerais Kassime sur ce sommet ! comme je lui montrerais tout ce que j’ai honte et tristesse de regarder seul, tant est beau tout ce que je vois ! Je me fusse réjoui de son admiration, et, quand elle eût dit : « C’est splendide ! » je l’eusse pressée sur mon cœur, en disant : « C’est beau, mais, toi, tu es plus belle, toi, tu es meilleure que tout au monde ! toi, je t’aime plus que la montagne, plus que la vallée, plus que les torrents, plus que la nature entière ! » Tu vois, Moullah-Nour, comme la terre, doucement éclairée par la lune, s’endort au milieu des mille sourires de la création. Eh bien, je crois

 

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que c’est encore plus doux à l’homme de s’endormir sous les baisers de la femme qu’il aime. Tu es heureux, toi, Moullah-Nour ; tu es libre comme le vent. L’aigle te prête ses ailes pour passer par-dessus les plus hauts sommets. Tu as une intrépide compagne : cela ne m’étonne pas, mais je te porte envie.

Moullah-Nour secoua tristement la tête en écoutant le jeune homme qui lui parlait ainsi du seuil de la vie.

– Chacun a sa destinée, répliqua-t-il ; mais, crois-moi, Iskander, n’envie pas la mienne, et surtout ne suis pas mon exemple. Il est dangereux de vivre avec les hommes ; mais il est triste de vivre sans eux. Leur amitié, c’est l’opium qui enivre et qui endort ; mais, crois-moi, il est amer de vivre avec leur haine. Ce n’est point ma volonté, c’est le sort qui m’a rejeté hors de leur cercle, Iskander. Un ruisseau de sang nous sépare, et il n’est plus en mon pouvoir de le franchir. La liberté est un don du ciel, le plus précieux de tous, je le sais ; mais le proscrit n’a pas la liberté : il n’a que l’indépendance. Oui, je

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