La boule de neige

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 3 · partie 2/2

Pages du PDF

La boule de neige

La boule de neige

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Huit jours auparavant, le pauvre Iskander dormait si tranquillement ! la nuit lui paraissait si courte et si rafraîchissante !

Maintenant, il se roule sur son matelas ; il mord son coussin ; sa couverture de soie l’étouffe.

Mais qui était-elle ?

À cette question, qu’il se faisait à lui-même pour la dixième fois, Iskander sauta de son matelas sur ses pieds.

Elle ! quel vilain mot !

L’amour ne peut pas souffrir les pronoms, et surtout l’amour du Daghestan.

Jusqu’à ce qu’il sache son vrai nom, Iskander lui donnera un nom supposé.

– Je saurai le nom de ma... Léila, dit-il en

 

59

attachant son kandjar à sa ceinture : je mourrai peut-être, mais je saurai son nom.

Un moment après, il était dans la rue.

Probablement, le diable a laissé un de ses serpents à Derbend : pour les uns, c’est le serpent de l’ambition ; – combien d’hommes célèbres se sont disputé la possession de Derbend ! – pour les autres, c’est le serpent de l’amour ; – combien de jeunes gens ont perdu la tête à Derbend !

Ce dernier serpent avait décidément mordu Iskander-Beg.

Il erra dans toutes les rues, regarda par toutes les portes, essaya de percer des yeux toutes les murailles et tous les voiles.

Tout fut inutile.

À qui demander son nom ? Qui lui montrera sa maison ?

La curiosité de son cœur le poussait en avant. « Va ! » lui disait-elle.

Où ? Il n’en savait rien.

Il se mêla à la foule, la foule le conduisit à la

 

60

place du Marché.

S’il voulait savoir le prix de la viande, il était en excellent lieu ; mais le nom de sa belle ! Néant.

Il s’approcha d’un Arménien. Les Arméniens connaissent tout le monde, vendant de tout.

Celui-là vendait du poisson.

– Achète-moi un beau chamaia, Iskander-Beg, dit l’Arménien.

Le jeune homme s’éloigna avec dégoût.

Enfin, il s’approcha de la boutique d’un orfèvre tatar, habile émailleur.

– Que Dieu t’aide ! dit-il au Tatar.

– Qu’Allah t’accorde le bonheur ! répondit l’orfèvre sans détacher ses yeux d’une turquoise qu’il montait sur une bague.

Sur l’établi derrière lequel travaillait l’orfèvre, se trouvait une sébile de cuivre, pleine de différents objets plus ou moins précieux.

Iskander-Beg jeta un cri.

Il venait de reconnaître une boucle d’oreille

 

61

qu’il était sûr d’avoir vue, la veille, se balancer à l’oreille de son inconnue.

Son cœur bondit : il lui sembla qu’il venait de trouver la première lettre de son nom.

C’était comme s’il eût aperçu sa jolie petite main aux ongles roses lui faisant signe de s’approcher.

Il n’osait prononcer un mot. Il hésitait à faire une question ; il ne savait que dire. Sa voix tremblait, toutes ses idées étaient sens dessus dessous.

Tout à coup, un éclair lui traversa l’esprit.

Une vraie ruse militaire, une de ces ruses avec lesquelles on prend les places.

Il vida la tasse dans sa main, comme pour regarder les bijoux. L’orfèvre, qui l’avait reconnu, le laissa faire.

Il tira adroitement la boucle d’oreille de la masse des bijoux, la mit dans sa poche, et tout à coup :

– Bon ! dit-il, voilà que je laisse tomber la boucle d’oreille !

 

62

Et il remit tous les autres bijoux dans la tasse.

– Quelle boucle d’oreille ? demanda le marchand.

– Celle qui avait des clochettes.

– Par Allah ! ramasse-la bien vite, Iskander ; je ne voudrais pas pour cinquante roubles qu’elle fût perdue.

– Oh ! elle n’est pas perdue, dit Iskander.

Puis, après un instant :

– C’est cependant bien étrange que je ne la voie nulle part, dit-il.

– La vue va en descendant, dit le marchand, posant la bague qu’il ciselait, se levant, et regardant par-dessus son établi, en soulevant ses lunettes.

Iskander fit quelques pas et feignit de chercher.

– Je ne la trouve pas, dit-il.

Puis, au bout d’un instant :

– Décidément, elle est perdue, ajouta-t-il.

 

63

Cette fois, l’orfèvre ôta ses lunettes de son front, et, les posant sur la table :

– Allah ! dit-il, qu’as-tu fait, Iskander-Beg ?

– J’ai fait que j’ai perdu la boucle d’oreille, voilà tout.

– Mais tu ne sais pas ce qui va m’arriver. Ce vieux coquin de Hadji Festahli est capable de me faire un procès. Une boucle d’oreille en émail de Bakou !

– Sur mon âme, tu te moques de moi, Djaffar ! Que chantes-tu là ? Un homme aussi sérieux que l’est Hadji Festahli, un descendant de Mahomet, un saint porterait des boucles d’oreilles ?

– Et qui te dit qu’il porte des boucles d’oreilles ?

– Il n’a ni femme ni fille, que je sache du moins.

– Il est trop ladre pour cela, le vieil avare ! mais voici tantôt dix ans que son frère Chafy s’est enfui en Perse, en lui laissant sa femme et sa fille. La petite avait seulement six ans à cette époque : elle en a seize maintenant.

 

64

– C’est bien cela ! c’est bien cela ! murmura tout bas Iskander.

Puis, tout haut :

– Et on la nomme, cette nièce ? demanda-t-il.

– Kassime, répondit l’orfèvre.

– Kassime, Kassime, répéta tout bas Iskander.

Et le nom lui sembla bien plus joli que celui de Léila, qu’il jeta immédiatement de côté, comme on fait d’un citron dont on a tiré tout le jus.

– Et, depuis le départ de son père, ajouta-t-il tout haut, je présume que la petite a grandi ?

– Tu connais notre pays, Iskander : l’enfant d’un an paraît en avoir deux ; une fille de cinq en paraît dix. Nos jeunes filles, c’est comme les ceps de vigne : à peine est-ce planté, que le raisin est mûr : je ne l’ai jamais vue ; mais l’oncle dit que c’est la plus jolie fille de Derbend.

Iskander-Beg jeta la boucle d’oreille dans la main de l’orfèvre et partit comme une flèche. Il savait tout ce qu’il voulait savoir : le nom et la demeure de sa belle.

 

65

Il courut droit à la maison de Hadji Festahli. Il n’espérait pas voir Kassime ; mais peut-être entendrait-il sa voix ; puis, qui sait ? elle sortirait peut-être avec sa mère, et, s’il ne la voyait pas, elle le verrait. Elle se douterait bien qu’il ne serait pas là pour son oncle.

Mais, comme toujours, la maison du vieux Hadji Festahli était fermée ; Iskander se doutait bien du contretemps ; c’était, de tout Derbend, la maison où il était le plus difficile d’entrer.

Il entendit, non point la voix de Kassime, mais les aboiements d’un chien qui redoublaient toutes les fois qu’il approchait de la porte.

Enfin la porte s’ouvrit.

Mais il n’en sortit qu’une abominable vieille tenant un balai à la main.

Sans doute quelque sorcière allant au sabbat.

Elle n’eut pas même la peine de refermer la porte derrière elle : la porte se referma – toute seule, eût-on cru si l’on n’eût entendu une main qui poussait les verrous.

Iskander était résolu à rester là jusqu’au soir,

 

66

jusqu’au lendemain matin, jusqu’à ce que Kassime sortît. Mais sa présence ne pouvait manquer d’être remarquée et sa présence dirait clairement à Hadji Festahli : « J’aime ta nièce ; cache-la plus étroitement que jamais. »

Il revint à sa maison et se jeta sur un tapis.

Là, comme il n’avait plus peur d’être vu ni même entendu, il se roula, il rugit, il hurla.

Iskander aimait à la manière des lions.

Les bons musulmans, les vrais croyants n’ont aucune idée de ce que nous appelons le parfait amour ; Iskander était tout simplement enragé. Il voulait Kassime à l’instant même, sans retard, tout de suite.

Il était de ces lecteurs qui suppriment la préface d’un livre et qui passent tout de suite au chapitre premier.

Race terrible pour les auteurs et les oncles !

Mais Iskander se dit bientôt qu’il aurait beau se rouler sur son tapis tout un jour, rugir toute une semaine, hurler tout un mois, que tout cela ne le rapprocherait pas de Kassime de l’épaisseur

 

67

d’un cheveu.

Il fallait donc chercher quelque moyen.

Enfin, à force de se dire à lui-même : « L’oncle de Kassime », il se souvint que, s’il n’avait pas d’oncle, lui, il avait une tante.

Une tante ! pourquoi seraient faites les tantes, si ce n’était pour protéger les amours de leurs neveux ?

Une tante n’est bonne qu’à cela.

Vous ne connaissez pas une tante qui ait jamais servi à autre chose, ni moi non plus.

Il alla acheter de l’étoffe de soie pour une robe et courut chez sa tante.

La tante prit la robe, écouta toute l’histoire des amours de son neveu, et, comme toute tante, si vieille qu’elle soit, se souvient du temps où elle était jeune, la tante d’Iskander, en poussant un soupir envoyé à sa jeunesse perdue, lui promit de faire tout son possible pour amener une entrevue.

– Viens demain chez moi, à midi, mon enfant, lui dit-elle ; j’enverrai chercher Kassime, sous prétexte de lui peindre les paupières avec du

 

68

kohol. Je te cacherai derrière ce rideau, coquin ! Sois sage seulement. Ne bouge pas, ne respire pas, et surtout ne t’avise pas de souffler mot à qui que ce soit au monde de ce que je fais pour toi.

Iskander, comme on le comprend bien, était rentré chez lui, ravi.

Il se coucha avec le jour, espérant qu’il allait dormir et que, tandis qu’il dormirait, le temps irait son train.

Dormir, c’était bon pour autrefois.

Il s’endormit à une heure et se réveilla à deux.

À sept heures du matin, il était chez sa tante, lui soutenant que midi allait sonner.

À chaque bruit qui se faisait à la porte, il courait se cacher derrière le rideau.

Puis il reprenait sa place près de sa tante en secouant la tête et en disant :

– Elle ne viendra pas.

Puis, entrant en colère et frappant du pied :

– Ah ! disait-il, si elle ne vient pas, je mettrai le feu à la maison de son oncle ; il faudra bien

 

69

qu’elle sorte pour ne pas être brûlée ; alors je la prends, je l’emporte sur mon karabach et je me sauve avec elle.

Et, à chaque fois, sa tante le calmait en lui disant :

– Ce ne pouvait pas être elle, il n’est que neuf heures – il n’est que dix heures – il n’est que onze heures.

Mais, à midi :

– Oh ! dit la tante, cette fois-ci, c’est elle.

Iskander, aussi bien que sa tante, avait entendu le bruit des petites babouches à talons battant le pavé de la cour et il avait bondi derrière son rideau.

En effet, c’était elle, avec son amie Kitchina ; Kitchina aux yeux bleus, comme on l’appelait.

Les jeunes filles ôtèrent leurs babouches au seuil de la porte, et vinrent s’asseoir près de la vieille tante.

Les deux voiles tombèrent sur les planches. Le rideau frissonna ; par bonheur, ni l’une ni l’autre des deux jeunes filles ne regardaient de son côté.

 

70

Non ; elles regardaient la vieille tante, qui tournait le kohol avec un petit pinceau d’ivoire, au fond d’une petite burette d’argent.

Kassime alla se mettre à deux genoux devant la bonne femme, qui commença par lui peindre les sourcils, puis les paupières ; mais, lorsque Kassime, pour cette dernière opération, leva ses beaux yeux, Iskander se sentit le cœur percé comme par une balle.

La vieille femme elle-même fut frappée de cette miraculeuse beauté, et, dans son admiration pour la jeune fille, elle lui dit en l’embrassant :

– Est-ce bientôt, ma jolie Kassime, que je te peindrai dans le bain, au milieu des chansons de tes amies ? Tu possèdes de si beaux yeux, que je leur souhaite de s’ouvrir chaque matin sans larmes et de se fermer chaque soir sous un baiser.

Kassime poussa un soupir et embrassa tendrement la vieille.

Iskander entendit le soupir et sentit la chaleur du baiser.

– Mon oncle Festahli dit que je suis encore

 

71

trop jeune, répondit tristement Kassime.

– Et que dit ton cœur ? demanda la vieille.

Kassime prit le tambour de basque pendu à la muraille, et, au lieu de répondre, elle chanta :

 

Belle aurore, pourquoi des plumes de ton aile

Ai-je senti si matin la fraîcheur ?

Beau jeune homme, pourquoi du feu de ta

/ prunelle

M’as-tu, ce soir, brûlé le cœur ?

 

Pourquoi, lorsque j’ai vu dans un ciel sans

/ nuage

Briller l’astre, image de Dieu ;

Pourquoi, lorsque j’ai vu du milieu de l’orage

Jaillir l’éclair, serpent de feu ?

 

Pourquoi, maux que l’on craint ou bien que

/ l’on implore,

 

72

Qui font la joie ou la terreur des cieux,

Ayant tout oublié : soleil, éclair, aurore,

N’ai-je pas oublié tes yeux ?

 

Et, en chantant ce derniers vers de la chanson qu’elle venait d’improviser, Kassime rougit jusqu’aux épaules ; puis, riant comme une enfant, elle laissa échapper son tambour et se jeta dans les bras de son amie ; et alors les deux folles jeunes filles se mirent à rire toutes les deux.

De quoi riaient-elles et qu’y avait-il de si risible dans tout cela ?

Mais la vieille comprit très bien, et, pour le bonheur de son neveu, elle voulut avoir immédiatement le secret de l’énigme.

– Ô mon odeur de rose, dit-elle en jouant avec les bagues de Kassime, si mon neveu eût entendu la chanson que tu viens de chanter, il eût crevé la muraille avec sa poitrine pour voir la chanteuse, et, après l’avoir vue, il l’eût enlevée comme un lion fait d’une chèvre.

Le vase rempli d’eau de jasmin tomba en ce

 

73

moment du coffre qui se trouvait près du rideau et se brisa en mille pièces.

La vieille femme se retourna, les deux jeunes filles pâlirent.

– D’où vient ce bruit ? s’écria Kassime d’une voix tremblante.

– Diable de chat noir ! dit la vieille, il n’en fait jamais d’autres.

Kassime se rassura.

– Oh ! je déteste les chats noirs, dit-elle. On dit qu’ils prêtent parfois leur peau au diable et que c’est pour cela que leurs yeux restent brillants la nuit.

Puis, se retournant vers son amie :

– Allons, Ditchina, dit-elle, maman ne m’avait donné qu’une heure, et voilà le moullah qui crie.

Kassime embrassa froidement la vieille ; mais, devinant que cette froideur était affectée :

– N’importe ! dit la tante en reconduisant la jeune fille, tu as beau te fâcher, Kassime, je voudrais te voir avec des fleurs sur la tête ; ton

 

74

bonheur m’est aussi cher qu’un fil d’or, et, de ce fil d’or, je sais un homme qui voudrait lier son âme à la tienne, et sois tranquille, chère enfant, il n’y a qu’Allah, lui et moi qui sachions cela.

Kassime ouvrit ses grands yeux, dont l’étonnement doublait de grandeur ; mais, en ce moment même, elle était sur le seuil de la maison ; son amie, qui était derrière elle, la poussa doucement ; la porte se referma, et, pour toute explication, elle entendit le bruit de la clef qui grinçait dans le cadenas.

Iskander-Beg étouffa presque sa tante entre ses bras lorsqu’elle revint de conduire Kassime. La bonne femme lui fit de grands reproches de ce qu’il n’avait pu se tenir tranquille dans son observatoire.

– Oh ! dit-elle, quand le maudit vase est tombé, j’ai failli mourir de terreur ! Méchant enfant, tu eusses jeté la terre du tombeau sur ma pauvre tête si Kassime eût pu deviner qui l’avait fait tomber.

– Est-ce ma faute, ma tante, s’écria Iskander, et pouvais-je demeurer tranquille quand mon

 

75

cœur menaçait de se briser en voyant les roses qui se répandirent sur les joues de Kassime après que tu as eu prononcé mon nom ? J’ai fait un mouvement pour les cueillir avec mes lèvres. Que veux-tu ! qui sème doit moissonner.

– Non quand nous semons dans le jardin d’autrui.

– Achète-moi donc ce jardin, ma tante ; ne me laisse pas mourir comme un rossignol sur les épines d’un buisson de roses. Kassime doit être ma femme ; demande-la donc sans retard à son oncle, et sache que je suis aussi reconnaissant qu’amoureux. Réussis dans ton ambassade, ma tante, et je te promets la plus belle paire de buffles du Daghestan.

Le lendemain, Iskander-Beg reçut la réponse de Mir Hadji Festahli.

Hélas ! elle était bien loin d’être ce qu’il espérait.

La voici, au reste : le lecteur pourra juger de l’espoir qu’elle laissait au pauvre Iskander.

– Dis, de ma part, à ton Iskander, avait

 

76

répondu Festahli à la vieille tante, que je n’ai pas oublié son père. Son père était un brutal. Un jour, devant tout le peuple, il m’appela... je ne veux pas redire comment il m’appela : je n’ai pas pu me venger, parce que c’était justement l’époque où le pouvoir russe se mêlait de nos usages ; mais je n’ai point oublié l’offense. Je n’ai point brûlé son cercueil. C’est au fils à payer la dette du père, et je ne suis pas un chien pour aller caresser celui qui m’a battu. Mais, pour dire la vérité, n’y eût-il pas eu cette offense entre nous, qu’Iskander n’en aurait pas davantage ma nièce. Le beau profit d’être l’oncle de ce beg ! Il y en a soixante et dix à Derbend, des begs comme lui. Je les lui compterai quand il voudra. Que me parles-tu de dot ? Oui, sans doute, en se ruinant, il peut payer ma nièce ; mais, après, comment vivra-t-il avec elle ? A-t-il des parents qui puissent l’aider en cas de besoin ? Combien d’œufs de corbeau reçoit-il de rente de ses masures ? Combien de bottes d’orties récolte-t-il dans ses champs ? Il est nu, tout à fait nu, ton gueux de neveu. Dis-lui donc non, et cent fois non. Je ne veux pas d’un vaurien comme lui dans ma famille. Une tête et une

 

77

bourse si vides, qu’il n’y a qu’à souffler dessus pour que la tête et la bourse s’envolent... Bonsoir, la vieille !

Avec le caractère que vous connaissez à Iskander-Beg, vous devez comprendre sa fureur lorsque la vieille tante vint lui rendre cette réponse mot à mot.

Enfin, sa vengeance se calma ; il venait de faire serment qu’il se vengerait de Mir Hadji Festahli d’une façon terrible.

Il était tatar.

Cela vous explique pourquoi Hadji Festahli était si préoccupé en montant les rues qui conduisaient à la maison d’Iskander-Beg ; pourquoi, dans sa préoccupation, il crachait sur la barbe noire de Hussein et sur la barbe rose de Ferzaly, et pourquoi enfin, arrivé à la porte d’Iskander-Beg, au lieu de frapper à coups impatients, il frappa à tout petits coups.

 

78

V

 

Donnant donnant.

 

Iskander n’était ni riche ni marié : sa porte s’ouvrait donc facilement et non pas à moitié, mais toute grande ; car il ne craignait pas qu’en venant le voir, on ne vît ou sa femme ou son coffre-fort.

Aussi Iskander recevait-il ses visites, non pas sur le seuil de sa porte, comme font les musulmans pères de famille, mais dans sa chambre la plus reculée. Rien, chez lui, ne pouvait tenter ni les voleurs de cœur ni les voleurs d’argent.

– Soyez les bienvenus ! cria-t-il aux arrivants de l’autre côté de la porte, avant même de savoir qui ils étaient.

Et la porte s’ouvrit.

 

79

Iskander-Beg était venu ouvrir lui-même, son nouker étant occupé à panser son cheval. Il resta tout ébahi en voyant dans la rue Mir Hadji Festahli et ses deux acolytes.

Le sang lui monta à la tête, et son premier mouvement fut de porter la main à son poignard.

Mais, chez lui, grâce à un violent effort, la curiosité comprima la colère.

Il posa respectueusement la main sur son cœur, salua ses hôtes et les invita à entrer.

Ils s’assirent sur les tapis, arrangèrent leur barbe avec la dignité orientale, régularisèrent les plis de leurs habits, et la conversation commença par des lieux communs.

Enfin, après cinq minutes perdues à des paroles insignifiantes, Mir Hadji Festahli aborda la question.

Il parla des malheurs qui menaçaient le Daghestan en général et la ville de Derbend en particulier, si une pareille sécheresse durait encore seulement huit jours.

À chaque période, il se tournait vers ses

 

80

compagnons, comme pour leur demander de l’appuyer ; mais ceux-ci, à leur tour, restaient muets, et, s’ils ne crachaient pas sur sa barbe, ce n’était point, certes, que le désir leur en manquât.

Iskander, de son côté, paraissait peu ému de la pathétique peinture que Mir Hadji Festahli faisait des malheurs de la ville et de la province ; seulement, à la rougeur de son visage, on pouvait comprendre qu’une flamme lui brûlait la poitrine.

Il en résultat que Hadji Festahli termina son discours par cette triple exclamation :

– Malheur ! malheur ! malheur à Derbend !

– Probablement ! répondit Iskander.

– Certainement ! ajouta Hussein.

– Absolument ! larmoya Ferzali.

Après quoi, il se fit un moment de silence.

Pendant ce silence, Iskander regarda ses visiteurs les uns après les autres d’un œil interrogateur ; mais ils restèrent muets.

Iskander commença de s’impatienter.

– Vous n’êtes pas venus, mes frères, dit-il,

 

81

pour que nous essuyions notre sueur et versions nos larmes en compagnie, et je présume que, de votre part, ou de la part de ceux qui vous envoient, – car vous me faites l’effet d’être des ambassadeurs près de mon auguste personne, – vous avez à me dire quelque chose de plus important que ce que vous m’avez dit.

– Mon frère est plein de pénétration, répondit Hadji Festahli en s’inclinant.

Et alors, avec une foule de périphrases orientales sur l’honneur qu’il y avait pour Iskander à être l’objet d’un pareil choix, il raconta à celui-ci ce que les habitants de Derbend attendaient de son dévouement.

Mais alors le sourcil d’Iskander se fronça d’une manière terrible.

– Choix étrange ! s’écria-t-il avec véhémence. Jusqu’à présent, les habitants de Derbend, pour lesquels je me suis cependant assez bien battu – il est vrai de dire que je me battais encore plutôt pour moi que pour eux, – non seulement ne m’ont point parlé, mais m’ont à peine salué. Et maintenant voilà qu’ils me donnent une

 

82

commission que je ne sollicitais pas et dont je suis indigne. Il est vrai qu’il y a force précipices dans la montagne du Chakh-Dague ; il est vrai que, sur la montagne du Chakh-Dague, le brigand Moullah-Nour fait sa demeure habituelle ; qu’il y a dix chances contre deux que je roule dans un précipice et vingt contre une que je sois assassiné par Moullah-Nour ; mais peu leur importe, je puis leur être bon à cela, et ils ont jeté les yeux sur moi. Et pourquoi, je vous prie, moi qui aime la chaleur et le soleil, demanderais-je des nuages et de la pluie à Allah ? Tout au contraire, je suis enchanté que ma maison soit sèche, mon écurie saine, et qu’il n’y ait ni brouillard dans l’air, ni boue dans la rue. Le soleil, d’ailleurs, fait éclore mes œufs de corbeau, et mes orties poussent bien sans pluie. Vous vous êtes moqués de ce que je ne récoltais pas de blé ! Pourquoi, n’ayant pas de blé, m’inquiéterais-je du vôtre ? Vous avez calomnié mon père, vous l’avez volé, vous l’avez chassé, vous m’avez méprisé, et maintenant vous voulez que je risque ma vie pour vous être utile et que j’implore pour vous la miséricorde de Dieu ! Mais je me trompe, c’est sans doute pour une

 

83

nouvelle insulte que vous venez chez moi, et pour qu’à cette insulte il ne manque rien, c’est au saint, au respectable Hadji Festahli que l’on a confié le soin de me faire une semblable proposition. On ne charge pas le chameau quand il est sur ses pieds, mais quand il se met à genoux, et moi, vous le voyez, je suis sur mes pieds.

Et Iskander se leva, fier comme un roi, terrible comme un dieu.

– Maintenant, dit-il, nous avons un petit compte à régler, Hadji Festahli et moi. Nous nous éloignons pour quelques instants ; excusez-nous, dignes seigneurs.

Et il fit signe à Hadji Festahli de le suivre dans la chambre voisine.

À ce signe, la figure du saint musulman devint longue et sombre comme une nuit d’automne. Il se leva en souriant ; mais, comme chacun sait, il existe deux sourires : l’un qui avance les lèvres pour embrasser, l’autre qui montre les dents pour mordre.

 

84

Ils passèrent tous deux dans la chambre à côté.

Ce que dirent, pendant ce temps, Hussein à la barbe noire et Ferzali à la barbe rose, nous ne saurions le dire à nos lecteurs, attendu que nous écoutions à la porte de la chambre où s’étaient retirés Hadji Festahli et Iskander.

Au bout d’un instant, les deux ennemis rentrèrent le visage rayonnant : ils avaient l’air de deux plaques en diamants du Lion et du Soleil, placées côte à côte sur la poitrine d’un ministre persan.

Iskander alors se retourna vers les deux autres visiteurs et dit :

– J’avais d’abord des motifs à moi seul connus pour ne pas me rendre aux désirs des habitants de Derbend ; mais le respectable Hadji Festahli, que Dieu conserve, m’a donné de si bonnes raisons pour me décider, que je suis prêt maintenant à aller chercher de la neige au sommet du Chakh-Dague, au risque de rouler dans les précipices et de me brûler la moustache avec Moullah-Nour. Tout est au pouvoir d’Allah, et si une chaude et fervente prière peut attendrir le cœur de Dieu,

 

85

j’ose dire que le cœur de Dieu s’attendrira et que les nuages eux-mêmes verseront tant de larmes, que la terre en sera désaltérée non seulement pour cette année, mais encore pour l’année prochaine. Je pars ce soir. – Priez, j’agirai.

Puis il ajouta :

– Le temps est cher, je ne vous retiens pas.

Les ambassadeurs remercièrent Iskander ; les pieds rentrèrent dans les souliers et les visiteurs sortirent.

Iskander resta seul ; c’était ce qu’il demandait.

– Eh bien, s’écria-t-il tout joyeux quand il vit que personne ne le pouvait entendre, il est encore meilleur que je ne le croyais, ce vieux coquin de Hadji Festahli. Il m’en voulait mal de mort parce que mon père, un jour, en face de tout le monde, l’avait appelé fils de... n’importe quoi ! et voilà que, comme un véritable patriarche, il sacrifie son ressentiment au bien public et me donne sa nièce en échange d’un peu de neige... Honnête homme, va !

De leur côté, en s’en allant, Hussein et Ferzali

 

86

disaient :

– Ce n’est pas un homme, c’est un ange que cet Iskander. Il était furieux contre Derbend, enragé contre Festahli ; mais, lorsqu’on lui a parlé des larmes et des souffrances des pauvres, il n’a plus rien su nous refuser.

Et le peuple, à son tour, enchanté du consentement donné par Iskander, se mit à chanter et à danser.

Festahli riait dans sa barbe.

– Une parole, une parole !... murmurait-il, qu’est-ce que cela, une parole, surtout quand il n’y a pas de témoins ? Il ne peut pas me forcer. Je serais mort de honte, si j’étais revenu devant le peuple avec le refus d’Iskander. Puis, d’ailleurs, j’ai ajouté : « Si tu termines heureusement ton voyage... » Or Iskander n’est pas revenu, les sentiers du Chakh-Dague sont bien escarpés, et Moullah-Nour bien brave. Nous verrons ! nous verrons !

C’était un bien saint homme que ce Mir Hadji Festahli Ismaël Ogli ! il descendait directement

 

87

du prophète.

Iskander baisa de joie son bon cheval du Karabach en disant :

– Ils sont fous, ma parole d’honneur, de croire que je fais tout cela pour leur blé. Ah ! pour Kassime, pour ma belle, pour mon adorée Kassime, j’escaladerais non seulement le Chakh-Dague, mais encore la lune ! – Ibrahim ! de l’avoine à mon cheval ! de l’avoine !

 

88

VI

 

Ode en l’honneur du nez.

 

Avez-vous jamais réfléchi, chers lecteurs, à l’admirable chose qu’est un nez ?

Un nez, oui, un nez !

Et comme un nez est utile à tout individu qui lève, comme dit Ovide, son visage vers le ciel ?

Eh bien, chose étrange ! ingratitude inouïe ! pas un poète n’a encore eu l’idée de faire une ode au nez !

Il faut que ce soit à moi qui ne suis pas poète ou qui, du moins, n’ai la prétention que de venir après nos grands poètes, qu’une idée comme celle-là pousse.

En vérité, le nez a du malheur.

Les hommes ont inventé tant de choses pour les yeux !

 

89

On a fait pour eux des chansons, des compliments, des kaléidoscopes, des tableaux, des décorations, des lunettes.

Et puis les oreilles :

D’abord, les boucles d’oreilles, Robert le Diable, Guillaume Tell, Fra Diavolo, les violons de Stradivarius, les pianos d’Érard, les trompettes de Sax.

Et pour la bouche :

Carême, la Cuisinière bourgeoise, l’Almanach des gastronomes, le Dictionnaire des gourmands. On lui a fait des soupes de toute sorte, depuis la batwigne russe jusqu’à la soupe aux choux française ; on lui a fait manger la réputation des plus grands hommes, depuis les côtelettes à la Soubise jusqu’aux boudins à la Richelieu ; on a comparé ses lèvres à du corail, ses dents à des perles, son haleine à du benjoin ; on lui a servi des paons avec leurs plumes, des bécasses sans être vidées ; on lui promet enfin, pour l’avenir, des alouettes toutes rôties.

Qu’a-t-on inventé pour le nez ?

 

90

L’essence de rose et le tabac à priser.

Ah ! ce n’est pas bien, philanthropes, mes maîtres ! poètes, mes confrères !

Et cependant avec quelle fidélité ce membre...

– Ce n’est pas un membre ! s’écrieront les savants.

Pardon, messieurs, je me reprends : cet appendice... Ah ! – Et cependant, disais-je, avec quelle fidélité vous sert cet appendice !

Les yeux dorment, la bouche se ferme, les oreilles s’assourdissent.

Le nez, lui, fait toujours bonne garde.

Il garde votre repos, contribue à votre santé. Toutes les autres parties de votre corps, les pieds, les mains, font des bêtises. Les mains se laissent prendre dans le sac, comme des sottes qu’elles sont ; les pieds buttent et font tomber le corps, comme des maladroits qu’ils sont.

Et, dans ce dernier cas, qui souffre encore, la plupart du temps ? Les pieds font la faute, et c’est le nez qui est puni.

 

91

Combien de fois n’avez-vous pas entendu dire :

– Monsieur un tel s’est cassé le nez !

Il y a eu bien des nez cassés depuis le commencement du monde.

Que l’on me cite un nez, un seul, qui l’ait été par sa faute !

Non. Sur ce pauvre nez, tout retombe.

Eh bien, il supporte tout avec une patience évangélique. Quelquefois, il est vrai, il pousse la hardiesse jusqu’à ronfler. Mais où, mais quand l’avez-vous entendu se plaindre ?

Oublions que la nature l’a créé instrument admirable pour augmenter ou diminuer à volonté le volume de notre voix. Ne disons rien du service qu’il nous rend en faisant l’intermédiaire entre notre âme et l’âme des fleurs. Repoussons son utilité et prenons-le seulement de son côté esthétique, la beauté.

Cèdre du Liban, il foule sous ses pieds l’hysope des moustaches ; colonne centrale, il sert de base au double arc des sourcils. Sur son

 

92

chapiteau repose l’aigle, c’est-à-dire la pensée. Autour de lui fleurissent les sourires. Avec quelle fierté le nez d’Ajax se dressait-il contre l’orage quand il disait : « J’échapperai malgré les dieux ! » Avec quel courage le nez du grand Condé – qui n’a jamais été nommé grand qu’à cause de son nez, – avec quel courage le nez du grand Condé lui-même, dans les retranchements des Espagnols, où le vainqueur de Lens et de Rocroy avait eu la hardiesse ou plutôt l’imprudence de jeter son bâton de commandement ! Avec quelle assurance se présentait au public le nez de Dugazon, qui avait trouvé quarante-deux manières de se mouvoir, et toutes plus comiques les unes que les autres !

Non, je ne crois pas que le nez soit condamné à l’obscurité dans laquelle l’ingratitude des hommes l’a laissé jusqu’ici.

Peut-être aussi est-ce parce que les nez d’Occident sont en général de petits nez, qu’ils ont subi cette injustice.

Mais il n’y a pas que les nez d’Occident, que diable !

 

93

Il y a les nez d’Orient, qui sont de jolis nez.

Doutez-vous de la supériorité de ces nez sur les vôtres, messieurs de Paris, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg ?

En ce cas, Viennois, prenez le Danube ; Parisiens, le bateau à vapeur ; Pétersbourgeois, le perecladdoï, et dites ces simples mots :

– En Géorgie !

Ah ! seulement, je vous annonce d’avance une humiliation profonde ; apportassiez-vous en Géorgie un des plus grands nez de l’Europe, – le nez d’Hyacinthe ou celui de Schiller, – à la barrière de Tiflis, on vous regardera avec étonnement, et l’on dira :

– Voilà un monsieur qui a perdu son nez en chemin, quel malheur !

Dès la première rue de la ville, que dis-je ! dès les premières maisons des faubourgs, vous serez convaincus que tous les nez grecs, romains, allemands, français, espagnols et même napolitains, doivent s’enfoncer de honte dans les entrailles de la terre à la vue des nez géorgiens.

 

94

Ah ! vrai Dieu ! les beaux nez que les nez de la Géorgie ! les robustes nez ! les magnifiques nez !

D’abord, il y en a de toutes les formes :

De ronds, de gros, de longs, de larges.

Il y en a de toutes les sortes :

De blancs, de roses, de rouges, de violets.

Il y en a de montés avec des rubis, d’autres avec des perles ; j’en ai vu un monté en turquoises.

Vous n’avez qu’à les presser entre les deux doigts, et, du plus petit, coulera un pinte de vin de Kaketie.

En Géorgie, une loi de Wachtang IV a aboli la toise, le mètre, l’archine ; il n’a conservé que le nez.

Les étoffes se mesurent au nez.

On dit : « J’ai acheté dix-sept nez de tarmalama pour me faire une robe de chambre, sept nez de kanaos pour me faire un pantalon, un nez et demi de satin pour me faire une cravate. »

 

95

Et, disons-le, les dames géorgiennes trouvent que cette mesure vaut beaucoup mieux que toutes les mesures d’Europe.

Mais, à l’endroit des nez, il ne faut pas non plus mépriser le Daghestan.

Ainsi, par exemple, au milieu du visage du beg de Derbend Hadji Ioussouf, Dieu donne force à ses épaules ! s’élève une certaine protubérance à laquelle ses compatriotes en sont encore à trouver un nom convenable, et cependant les uns l’appellent une trompe, les autres un gouvernail, d’autres un manche !

À son ombre, trois hommes pouvaient dormir.

On doit comprendre combien un pareil nez devait être respecté à Derbend, par une chaleur de cinquante-deux degrés au soleil, puisque de l’autre côté de ce nez, c’est-à-dire à l’ombre, il n’y avait que quarante degrés.

On ne sera donc pas surpris qu’on eût donné Ioussouf comme guide à Iskander.

Mais disons toute la vérité : ce n’était pas tout à fait à cause de son nez qu’on le lui avait adjoint.

 

96

Comme l’indique le titre de hadji, dont nous avons fait précéder le nom d’Ioussouf, Ioussouf avait été à La Mecque.

Pour arriver là, il avait traversé la Perse, l’Asie Mineure, la Palestine, le désert, une partie de l’Arabie Pétrée et une portion de la mer Rouge.

Aussi, à son retour, quels admirables récits Ioussouf n’avait-il pas faits de son voyage, des dangers qu’il avait courus ; des bandits qu’il avait terrassés ; des animaux féroces auxquels il avait, comme Samson, brisé la mâchoire !

Quand il apparaissait au bazar de Derbend, on se rangeait et l’on disait :

– Place au lion du steppe !

– C’est un fier homme ! disaient les moustaches les plus pointues et les barbes les plus longues, lorsque Ioussouf-Beg coupait les têtes au fil de sa langue dorée. On dit qu’en passant sur une montagne de Perse, arrivé au sommet, il a accroché son papak à la corne de la lune, tant la montagne était haute ; il n’a eu longtemps, pour toute nourriture, que des

 

97

omelettes d’œufs d’aigle, et il couchait la nuit dans des cavernes où, quand il éternuait, l’écho répondait de lui-même : « Que Dieu te bénisse ! » Il est vrai qu’il parle sans réflexion la plupart du temps ; mais, lorsqu’il a parlé, ses paroles donnent à réfléchir aux autres. Quels animaux n’a-t-il pas vus ! quels hommes n’a-t-il pas rencontrés ! Il a vu des animaux qui avaient deux têtes et un seul pied, il a rencontré des hommes qui n’avaient pas de tête et qui pensaient par le ventre.

Tous ces récits avaient bien un peu vieilli ; c’est sans doute ce qui faisait qu’on n’avait pas songé à lui, pour l’envoyer chercher la boule de neige ; mais, quand l’acclamation générale eut donné cette mission à Iskander, Ioussouf monta sur son cheval persan, passa à sa ceinture son poignard d’Andrev, son pistolet de Kouba et sa schaska de Vladikavkas, et se promena fièrement dans les rues de Derbend, en disant :

– Si vous voulez, j’accompagnerai le pauvre Iskander ; car que voulez-vous que le pauvre Iskander fasse sans moi ?

 

98

On lui répondit :

– Eh bien, soit, accompagne Iskander.

Alors il rentra chez lui pour renforcer son armure défensive d’une cuirasse à mailles de cuivre, son armure offensive d’un fusil de Nouka. Des bottes jaunes à hauts talons complétèrent son costume ; enfin il pendit à sa selle son sabre et son fouet.

À peine pouvait-il se mouvoir avec tout cet arsenal.

Il était prêt bien avant Iskander, et l’attendait à la porte, en disant :

– Eh bien, mais est-ce qu’il ne viendra pas ?... Si l’on m’eût donné cette mission, moi, il y a déjà deux heures que je serais parti.

Vers six heures de l’après-midi, Iskander sortit de sa cour sur son cheval du Karabach, et dans le costume et sous les armes avec lesquels on avait coutume de le voir.

Iskander traversa lentement la ville, non pas qu’il eût le moins du monde l’intention de se faire voir, mais parce que les rues qui

 

99

conduisaient de sa maison aux portes de Derbend étaient encombrées par la population.

Enfin, il parvint à joindre Ioussouf-Beg, lui donna la main, salua une dernière fois les habitants de Derbend et partit au galop.

Ioussouf le suivit sur son coursier du Khoraçan. Pendant quelque temps, on distingua hommes et chevaux, puis on ne vit plus que de la poussière, puis on ne vit plus rien du tout.

Hommes et chevaux avaient disparu.

Arrivé à un immense cimetière, Iskander-Beg ralentit le pas de son cheval.

La nuit commençait à tomber.

Mais Iskander ne songeait ni à la nuit ni au cimetière ; il songeait à sa bien-aimée Kassime.

Ioussouf regardait à droite et à gauche avec une certaine inquiétude et profita de ce qu’Iskander ralentissait le pas pour se rapprocher de lui.

Iskander était plongé dans ses pensées.

Oh ! si vous avez jamais été jeune d’âme ; si

 

100

jamais vous avez aimé de tout votre cœur, et si, jeune et amoureux, vous vous êtes éloigné du lieu qu’habitait votre bien-aimée, vous comprendrez alors quels sentiments s’agitaient dans la poitrine d’Iskander-Beg. Sans doute, c’est une folie que d’imaginer qu’en respirant le même air nous faisons les mêmes rêves ; qu’en regardant dix fois une fenêtre, fût-elle fermée, nous emportons dix souvenirs ; mais cette folie nous soulage. Notre imagination est toujours plus pittoresque que la réalité : notre imagination, c’est la poésie ; elle vole légère comme les anges et les oiseaux, et jamais ses ailes blanches ne sont souillées de la boue ni de la poussière des chemins.

La réalité, au contraire, c’est la prose : elle s’enfonce dans les détails ; en se penchant sur le cou blanc de la fiancée, elle ne regarde point à la finesse de la peau, mais se demande si les perles de son collier sont vraies ou fausses ; elle fait la cour au mari, caresse le chien et donne de l’argent aux servantes.

Ma foi ! vive la poésie !

Iskander faisait à peu près les mêmes

 

101

réflexions que nous ; seulement, il les faisait avec vingt-cinq ans de moins, ce qui devait leur donner à la fois les couleurs de la rose et le parfum de l’aubépine, lorsqu’il sentit que Ioussouf-Beg le touchait du coude.

– Eh bien, lui demanda-t-il en sortant de sa rêverie, qu’y a-t-il, Ioussouf ?

– Il y a que, puisque nous n’avons pas jugé à propos de rester dans la ville avec les vivants, je ne vois pas pourquoi nous restons dans un cimetière avec les morts. Que je brûle leurs cercueils, si toutes ces pierres ne semblent pas se soulever, et si cette diablesse de potence n’étend pas vers nous sa patte noire et décharnée !

– Elle soupire après toi, Hadji Ioussouf : elle craint que tu ne lui échappes, répondit en riant Iskander.

– Je crache sur la barbe de celui qui l’a plantée là, dit Hadji Ioussouf. Allah me garde ! mais, chaque fois que je passe par ici, si bon musulman que je me croie, si pur de cœur que je sois, il me semble toujours qu’elle va m’empoigner par le cou ; et, pour dire vrai, avoue, Iskander, que si

 

102

nous n’étions pas sous la domination russe, nous ne resterions pas longtemps dans la ville le fusil à l’épaule, le pied à l’étrier. À bas les caravanes ! Oh ! comme je les arrangerais, les caravanes, comme je les hacherais en morceaux pas plus gros que des grains de millet !

– En vérité, mon cher Ioussouf, je ne te savais pas si brave pendant la nuit... Lors du blocus de Kasi-Moullah, je t’ai vu au combat pendant le jour, ou plutôt je ne t’ai pas vu ; est-ce que tu n’étais pas à Derbend ?

– Ah çà ! mon bien-aimé Iskander, tu te moqueras donc toujours de moi ? Ce n’est donc pas, toi présent, que j’ai coupé la tête à ce Lesghien, lequel était tellement enragé contre moi, que, la tête étant déjà à terre, elle m’a si cruellement mordu le pied, que j’en souffre encore aujourd’hui, toutes les fois que le temps va changer ? Comment ! sérieusement, tu n’as pas vu cela ?

– Dieu ne m’a pas accordé cette grâce.

– D’ailleurs, sont-ce des hommes, ces Lesghiens ? Est-ce la peine de risquer sa tête

 

103

contre leurs balles ? Si je tue un Lesghien, ce n’est rien, mais, si un Lesghien me tue, Allah éprouvera quelque embarras à me remplacer. Aussi, celui-là tué, j’ai pensé que c’était bien assez de combats corps à corps. Je m’en allais tous les jours dans la citadelle : j’avais adopté une pièce de canon ; oui, je m’étais fait son pointeur, j’ajustais et je disais au porte-lance : « Feu ! » et alors je voyais danser le groupe sur lequel j’avais pointé ma pièce. Ah ! par Allah ! je me suis bien amusé. Je ne m’en suis jamais vanté, mais je puis le dire à toi qui es mon ami, je suis sûr que je suis la principale cause, vu le mal que je lui faisais, que Kasi-Moullah a levé le siège ; et quand on pense que je n’ai pas reçu la moindre croix, pas même celle de Saint-Georges !... Eh ! n’entends-tu pas quelque chose ? ajouta le vaillant beg en se serrant contre Iskander.

– Que diable veux-tu entendre ici, hors le sifflement du vent et les cris des chacals ?

– Maudits animaux ! je leur tuerai pères, mères et aïeuls. Quelle noce font-ils maintenant ? Je te le demande.

 

104

– Ils devinent peut-être que, demain au soir, ils se régaleront de nos cadavres. Sais-tu bien que celui qui attrapera ton nez, Ioussouf, ne sera pas malheureux ?

– Voyons, voyons, pas de méchante plaisanterie, Iskander ! Un mauvais mot appelle une mauvaise affaire. C’est justement l’heure des brigands. Les démons, dès que la nuit arrive, se répandent par les chemins. Iskander, si nous allions rencontrer Moullah-Nour !

– Qu’est-ce que cela, Moullah-Nour ? fit Iskander, comme s’il ne connaissait pas celui dont son camarade de voyage venait de prononcer le nom.

– Pas si haut, Iskander ! pas si haut ! par Hussein et Ali, je t’en conjure, ou je déclare que je ne reste pas avec toi. Ce maudit Moullah-Nour a des oreilles sur tous les arbres ; au moment où l’on ne pense pas à lui, pan ! il vous tombe sur la tête comme la foudre.

– Et puis ?

– Comment ! et puis ?...

 

105

– Je demande : après ?

– Après, tu es pris. Il aime à rire et à plaisanter, mais, tu comprends, des plaisanteries de brigand. S’il te connaît pour avare, il te prendra d’abord tout ce que tu auras dans tes poches, sans compter qu’il te mettra encore à rançon. À un autre, s’il est pauvre, il ne prendra rien ; il donnera même.

– Comment ! il donnera ?

– Oui, il y a des exemples de cela. De braves garçons amoureux et qui n’avaient pas vingt-cinq roubles pour acheter leur femme, eh bien, il les leur donnait. À d’autres, il prendra de l’or la pesanteur de ce qu’il a de balles dans ses cartouches ; à d’autres enfin, il demandera autant de roubles qu’il en pourra placer sur la lame de son poignard. « Que voulez-vous ! dit-il, je suis moi-même un pauvre marchand, et tout commerce a ses risques, surtout le mien. »

– Mais, reprit Iskander en riant, est-ce que, par hasard, ceux qu’il arrête ont des pipes au lieu de fusil ? ou est-ce que Moullah-Nour est de fer ?

 

106

– De fer ? dis donc d’acier, cher ami. Les balles s’aplatissent sur lui comme sur le granit. Allah est grand !

– D’après ce que tu me dis, Ioussouf, j’aime mieux croire que Moullah-Nour est le diable en personne. Il faut être le diable, et non pas un homme, pour arrêter des caravanes entières.

– Ah ! comme on voit, pauvre garçon, que tu n’as jamais rien entendu que le chant de ton coq ! Et qui donc te dit que Moullah-Nour n’a pas de compagnons ? Mais il est entouré, au contraire, d’un tas de gaillards qui pensent que mieux vaut manger le pain cultivé par les autres que de prendre la peine de le cultiver soi-même. Des compagnons ! par Allah ! ils ne lui manquent pas, les compagnons. Ainsi, moi-même, par exemple, j’ai souvent pensé à cela. Si je n’avais pas de parents, pas d’héritage à venir, brave et aventureux... Mais que fais-tu donc, Iskander-Beg ? où vas-tu donc de ce train-là ? On dit que l’obscurité est le jour du diable, et je commence à le croire, attendu que cette nuit est noire comme l’enfer. Mais réponds-moi donc, Iskander ! à quoi

 

107

penses-tu ?

– Je pense que tu es un mauvais cavalier, Hadji Ioussouf.

– Moi, un mauvais cavalier ? N’as-tu pas honte de me dire cela ? Il est fâcheux que tu n’aies pas vu comment j’ai arrangé une troupe de brigands près de Damas. Je puis dire, sans me vanter, que lorsque je l’eus sauvée, toute la caravane des pèlerins était à mes pieds, et il y avait de quoi. J’avais tant tué, que mon fusil en était rouge et partait de lui-même. Quant à mon sabre, c’était autre chose : il avait des dents comme un peigne. J’ai laissé sept morts sur le champ de bataille, et j’en ai pris deux vivants.

– Qu’en as-tu fait ?

– Je les ai brûlés le lendemain : ils m’embarrassaient.

– Ça, c’est de la férocité, Ioussouf.

– Que veux-tu ! voilà comme je suis.

– Et tu ne rougis pas de me conter de pareilles histoires ? Ton fusil avait plus de conscience que toi ; il rougissait, au moins, lui.

 

108

– Tu ne me crois pas ? Demande à Saphar-Kouli, il y était.

– Quel malheur que Saphar-Kouli soit mort, il y a huit jours !

– C’est vrai. Comme s’il n’eût pas pu attendre, l’imbécile ! Ah çà ! mais, à t’entendre, je serais un poltron. Par Allah ! mets-moi en face d’une douzaine de brigands, et tu verras comme je les arrangerai. Voyons, où sont-ils ? Montre-les-moi du bout du doigt... Seulement, pas la nuit. Oh ! je n’aime pas à me battre la nuit ; je veux que le soleil voie ma bravoure ; et puis j’ai une habitude, c’est de viser toujours à l’œil droit.

– Je ne reviens pas de mon étonnement, Ioussouf. Douze brigands, et tu en fais ton affaire ?

– C’est un déjeuner pour moi.

– Vienne donc le jour, et puissions-nous rencontrer douze brigands ; juste douze. Je te promets que je te les laisserai tous, Ioussouf. Je n’en toucherai pas un, même avec le pommeau de mon poignard.

 

109

– Mon cher, il ne faut jamais désirer voir le diable ou aussitôt il nous apparaît. Or, comme les brigands sont des diables et que nous sommes ici sur leurs terres, mieux vaut ne pas les évoquer. Avec cela qu’il fait de plus en plus sombre. Il faut que Satan ait emporté la lune. Maudite nuit, elle nous tire le chemin des pieds... Aïe ! à moi ! au secours !

– Qu’y a-t-il ?

– Un brigand qui m’arrête, Iskander ! Veux-tu me lâcher, démon ?

– Démasque-le, et je ferai feu.

– Démasque-le, démasque-le ! c’est bientôt dit. Je crois qu’il a des griffes. Il me tient comme le faucon tient sa proie... Qui est-tu ? Que me veux-tu ? Voyons, mon ami, on peut s’entendre.

Iskander s’approcha d’Ioussouf.

– Je m’en doutais, dit-il. La peur a de grands yeux : ton brigand est un buisson de dergy-de-revo1. Oh ! mon cher Ioussouf, tu aurais mieux

 

1 Arbre épineux du Caucase : le plus entêté de tous les

 

110

fait d’aller chercher de l’eau sur un âne à la fontaine que de venir avec moi chercher de la neige au mont Chakh-Dague.

– Un buisson ? Je te déclare que c’était bel et bien un Lesghien ou un Tchetchen ; mais il m’a vu mettre la main à mon poignard, et il m’a lâché.

– Il t’a vu mettre la main à ton poignard par une pareille obscurité, quand, tu le dis toi-même, le diable a emporté la lune ?

– Ces drôles-là sont comme les chats : ils y voient dans l’obscurité, c’est connu. Ohé ! mon cher Iskander, que voyez-vous là, devant vous ?

– C’est la rivière. Comment ! avec un nez comme le tien, tu ne sens pas l’eau ?... Tiens, regarde, mon cheval s’y connaît mieux que toi.

– Est-ce que tu vas passer la rivière ce soir ?

– Sans doute.

– Iskander, c’est imprudent, ce que tu veux faire là. Iskander, mieux vaut attendre à demain. Ce n’est pas une bagatelle que de passer la rivière

 

arbustes épineux. Son nom veut dire l’arbre qui tient.

 

111

à cette heure-ci, et la Karatcha encore !...

Iskander était déjà au milieu de l’eau.

Ioussouf aimait encore mieux suivre son compagnon que de rester en arrière ; il se lança dans la rivière Noire1, et, après s’être plaint de la fraîcheur de l’eau, après avoir crié qu’on le tirait par les pieds, après avoir invoqué Allah en disant qu’il était un homme perdu, Ioussouf finit par atteindre l’autre bord.

Les deux compagnons se remirent en marche et passèrent successivement l’Alcha et la Velvète.

Au point du jour, ils étaient sur les bords de la rivière Samour.

Le Samour coulait largement : on voyait d’énormes pierres rouler avec ses vagues, et des arbres déracinés suivaient son cours, flottant à sa surface, comme des brins de paille à celle d’un ruisseau.

Cette fois, Iskander céda au conseil d’Ioussouf et s’arrêta.

 

1 Karatcha veut dire rivière noire.

 

112

Les cavaliers mirent pied à terre pour donner à leurs chevaux le temps de se reposer : eux-mêmes se couchèrent sous leurs bourkas.

Mais Ioussouf n’était pas homme à s’endormir sans raconter quelques-unes de ses prouesses.

Iskander l’écouta cette fois sans l’interrompre ni le railler : il sentait venir le sommeil.

L’un racontait ce qui ne s’était jamais passé.

L’autre rêvait à ce qui allait lui venir.

Enfin, voyant qu’il était seul à soutenir la conversation, Ioussouf se décida à s’endormir.

Iskander dormait depuis longtemps.

 

113