La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes
Et on échangeait des plaisanteries sur le…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Et on échangeait des plaisanteries sur le coup de bâton vigoureux dont le brigadier lui avait caressé l’occiput, mais, je le répète, sans que jamais un mot mêlât le saltimbanque au drame qui s’était passé. Le départ précipité de la troupe, qui avait d’abord annoncé devoir séjourner plusieurs jours à Montrel, trouvait même une explication des plus simples. Le Tombeur-des-Crânes avait fui par peur d’être tourné en ridicule.
Puis le temps s’écoula.
Six semaines plus tard, Henriette obtint la pension et la voix publique trouva que ce n’était que juste.
Un seul homme, après moi, aurait pu démentir la fable adoptée sur la mort du brigadier, c’était Chauffard.
Mais, trois jours après le trépas de Vernot, le terrible contrebandier, dans une rencontre avec la douane, se fit tuer net d’un coup de carabine… ce qui lui évita de monter sur l’échafaud.
Comme l’avait annoncé le médecin, mon oncle se rétablit.
Son premier soin fut de faire repasser en Belgique la meute dont j’avais pris soin tant qu’il n’avait pu se retrouver sur pied.
La leçon, au lieu de lui profiter, ne le fit pas renoncer à la contrebande. Un mois plus tard, les habitants de Montrel furent très surpris de voir, au grand matin, une trentaine de chiens, tous avec un collier rempli de dentelles, rôder autour de la maison du Père aux Écus.
Après avoir franchi la frontière, que la mort de Vernot laissait un peu moins bien surveillée, les chiens étaient accourus au chenil où ils allaient être si bien fêtés.
Par malheur, ils en avaient trouvé fermée l’entrée secrète. Si mon oncle n’avait pas été là pour leur ouvrir, c’était que, deux heures avant l’arrivée de la meute, et sans qu’il eût le temps d’appeler au secours, il avait été tué par une seconde attaque d’apoplexie.
Il faut supposer que les habitants de Montrel étaient tous un peu contrebandiers, car, de toute cette dentelle, que les chiens errants promenèrent dans le village, pas un fifrelin ne tomba dans les mains des douaniers.
Pendant le mois écoulé entre la mort du brigadier et celle du Père aux Écus, j’allai vingt fois rendre visite à Henriette pour laquelle je m’étais pris d’une affection de frère.
Quand ma mère, à qui j’avais appris le décès de mon oncle, m’enjoignit par lettre de revenir à Lille, j’allai faire mes adieux à la fille du brigadier. Je la trouvai en train de boucler ses malles. Le matin même, elle avait traité avec un acquéreur de sa maison. Vingt-quatre heures après mon départ, elle devait quitter le pays pour venir retrouver, à Paris, une soeur de sa mère.
Notre séparation fut des plus tristes. Malgré l’engagement réciproque que nous avions pris de nous écrire, je perdis toute nouvelle d’Henriette. Les deux ou trois lettres qu’elle m’écrivit,—c’est elle qui me l’a appris tout à l’heure quand la visite de M. Cabillaud, vous redemandant son fils, nous tenait prisonniers dans la cuisine,—ces lettres, dis-je, ne me parvinrent pas, par cette raison que ma mère, chez qui elles m’étaient adressées, les ouvrit et les lut. Croyant à une amourette qu’il était bon d’étouffer, elle jugea utile de ne pas souffler mot de ces lettres. De là vient donc que, depuis mon départ de Montrel, c’est, aujourd’hui, chez vous, pour la première fois après deux ans écoulés, que je me suis retrouvé en présence d’Henriette.
Oui, deux ans déjà! et je crois qu’il y a tout au plus deux mois que j’ai quitté Montrel. Il me semble encore voir et entendre Trudent, lorsque j’entrai dans son auberge pour lui faire mes adieux.
Il était cramoisi de fureur.
—Vous connaissiez mon valet, cet Auvergnat ivrogne? me demanda-t-il à brûle-pourpoint.
—Oui, le nommé Craquefer qui servait du vinaigre pour du vin à vos clients… Eh bien?
—Eh bien! j’ai flanqué à la porte cet exécrable pochard… Savez-vous ce qu’il m’avait encore fait?
—Non. Contez.
—Depuis quinze jours, mes pratiques me répétaient: «C’est drôle, Trudent, comme votre vin empoisonne!» Je le flairai. C’était la vérité. Les bouteilles se succédaient et toujours la même puanteur! C’était d’autant plus étonnant que le vin que je garde pour ma propre consommation n’avait aucune odeur, et pourtant, même marchand, même année, pas même tonneau cependant. Ça m’intriguait ferme.
—Je le croîs.
—Si bien qu’à force de chercher, je finis par me dire: Si le vin que je bois ne sent rien, tandis que celui de mon public sent mauvais, cela ne peut provenir que de l’eau que je mets dans le tonneau destiné aux clients.
—Bien raisonné! dis-je d’un ton calme qui ne pouvait effaroucher Trudent sur l’aveu que sa colère contre l’Auverpin Craquefer avait laissé échapper.
—Or, continua-t-il, comme je coupe mon vin avec l’eau de mon puits, je la goûtai… Depuis mon baptême, c’était la première fois que je buvais de l’eau. Vous comprenez que, pour ce liquide, je n’avais pas le palais blasé.
—Le goût devait donc vous arriver dans toute sa saveur… Et quel a été ce goût?
—Une infection!!!
—Alors?
—Alors j’ai pensé à curer mon puits.
La-dessus Trudent se croisa les bras, agita sa tête et repartit d’une voix indignée:
—Devinez ce que j’ai trouvé dans mon puits?
—Je ne suis pas grand devineur. Dites-le-moi.
Rien ne saurait rendre l’organe furibond avec lequel l’aubergiste exaspéré me hurla:
—Un chien crevé!!!... Il devait être là dedans depuis un grand mois au moins.
—Et vous accusez le charabia de vous avoir joué ce tour?
—Qui donc alors, si ce n’est ce sac à vin dont l’ivrognerie n’en était plus à compter ses exploits?... Il a eu beau nier, soutenir qu’il était «innochent», ouste! je l’ai envoyé porter son «innochenche» ailleurs.
Du moment que l’Auvergnat était parti, je n’avais pas à plaider pour lui. Quand j’eus quitté l’aubergiste, il me sembla entendre encore retentir à mes oreilles la voix de la Belle-Flamande disant à son fils: «Alfred, viens donc faire entendre raison à cette folle de Cydalise!» Invitation d’où il était résulté pour la Fille du Soleil une danse des mieux réussies. C’était donc la grande rousse qui, pour se venger comme elle l’avait promis, après avoir pris à Alfred la clé du cadenas de la caisse, avait jeté dans le puits l’animal que le Tombeur-des-Crânes, le bec tout enfariné, avait été sur le point d’échanger contre les dix mille francs offerts par le Père aux écus.
* * * * *Sur ces derniers mots, la Godaille but ce qui restait de son grog et, en reposant son verre sur la table, ajouta:
—Et quand j’aurai ajouté que deux mois après mon retour à Lille, ma mère, toujours pour me dépayser, m’expédia à Paris, chez mon autre oncle, l’entrepreneur Bazart, l’associé de la maison Camuflet et Bazart, dont je suis l’héritier… après avoir été accusé d’être son assassin, je vous aurai dit toute l’histoire de ma vie.
—Non, non! fit vivement Gontran.
—Pourquoi ce non?
—Parce que vous ne m’avez pas tout dit.
—Qu’ai-je donc oublié? demanda La Godaille en jouant la surprise.
—Vous avez omis justement de me renseigner sur le point qui m’intéresse le plus.
—Bah! quel point?
—Ce qui vous arriva quand, après avoir lutté avec le Tombeur-des-Crânes qui vous avait blessé à la main, vous entrâtes dans la maison de Vernot.
—Euh! euh! fit la Godaille avec hésitation, tenez-vous beaucoup à le savoir?
Gontran comprit la délicatesse du sentiment qui rendait Frédéric Bazart muet sur le point en question. Aussi, pour faire taire ce scrupule, il s’empressa de dire:
—Je dois vous apprendre que, par Henriette elle-même, je sais ce qui arriva.
—Eh bien, alors? fit La Godaille résistant toujours.
—Seulement je ne connais que le fait principal. Pour éviter à celle que j’aime un récit trop pénible, je n’ai jamais voulu lui demander des détails…
—Détails qu’elle ne connaît pas tous… car, aujourd’hui encore, elle ignore que ce n’est pas Chauffard qui a tué son père et Carambol… J’avais juré au brigadier de laisser Henriette croire à sa mort telle que les événements la présenteraient… J’ai tenu mon serment.
Gontran revint donc à l’assaut:
—Ce sont ces détails, que je n’ai pas voulu entendre d’Henriette, que je suis curieux d’apprendre par vous.
—Soit donc! dit La Godaille consentant enfin.
* * * * *Et, tout aussitôt, reprenant son histoire à l’endroit voulu:
—Dès que le Tombeur-des-Crânes eut disparu, je pénétrai dans la maisonnette dont, je vous l’ai dit, je refermai la porte derrière moi. Elle était bien petite, cette demeure du brigadier! Une seule salle en occupait tout le rez-de-chaussée. A l’étage au-dessus, deux chambres… l’une occupée par Henriette… l’autre, un peu plus grande, où couchait le père. Chaque soir, Carambol dressait son lit au rez-de-chaussée.
Quand j’entrai dans la salle d’en bas, éclairée par une lumière posée sur la table, le premier objet qui frappa mon regard fut le lit de l’invalide, simple lit de sangles qui ne supportait qu’un seul matelas.
Les couvertures et draps posés sur une chaise témoignaient que Carambol n’avait pas encore achevé de préparer sa couche quand s’était produite la cause qui avait fait au malheureux quitter le logis.
Dans l’émotion épouvantée qui me secouait à mon entrée en la maison, deux détails qui, tout de suite, m’auraient appris l’horrible vérité, échappèrent à mon attention.
Je fus surtout terrifié par le silence sinistre qui régnait en ce logis d’où venait de sortir le Tombeur-des-Crânes.
—Henriette! appelai-je d’une voix que la peur étranglait dans ma gorge.
On ne répondit pas à mon appel.
Alors je pris la lumière sur la table et je m’engageai sur l’escalier. A moitié de ma montée, je m’arrêtai, hésitant à poursuivre. Peut-être la jeune fille croyait-elle au retour du misérable Alfred.
—Henriette! répétai-je pour la rassurer, c’est moi, La Godaille.
Toujours même silence.
Alors j’achevai de monter l’escalier qui m’amena à un petit palier sur lequel s’ouvraient deux portes. J’en poussai une qui céda sous sa main.
C’était la chambre du brigadier.
Sur le lit était étalé le costume de chasse que portait Vernot, il y avait à peine une heure, dans son assaut avec Alfred, et qu’il avait retiré pour endosser l’uniforme avant de se rendre à son poste.
Je quittai vite cette chambre où ne devait plus revenir le brave soldat et je frappai à l’autre porte du palier.
Personne ne répondit.
Devant ce silence effrayant, je n’hésitai plus à entrer dans la chambre de la jeune fille.
Henriette, non plus vêtue qu’une femme surprise en son lit, était étendue évanouie sur sa couche en désordre.
En une seconde, je devinai tout! Le misérable Tombeur-des-Crânes, usant de la violence, l’avait rendue victime du dernier outrage.
J’eus peur que la jeune fille, en reprenant ses sens qui lui ramèneraient le souvenir de son infortune, me trouvât devant elle. Pour lui éviter de rougir en ma présence, je quittai précipitamment la chambre et je redescendis en bas.
Pourquoi le Tombeur-des-Crânes était-il revenu rôder autour de la maison? Comment avait-il su attirer sur la route le malheureux Carambol, qui avait dû sortir de confiance, sans prendre son fusil que je voyais sur la table, près de la lumière?
J’étais là, immobile, cherchant à reconstituer le drame, quand, là-haut, la voix affaiblie de la jeune fille, revenue à elle, se fit entendre.
—Carambol! appelait-elle.
Un frisson me courut sur le corps. Elle ignorait donc le sort de son vieil ami? Allais-je avoir à le lui apprendre? A tout hasard, je répondis:
—Carambol n’est pas encore de retour, mademoiselle Henriette… Il m’a envoyé pour garder la maison quand, tout à l’heure, je l’ai rencontré en revenant, après avoir accompagné votre père… Voulez-vous que je monte?
Ignorant que, pendant son évanouissement, j’avais pénétré chez elle, la jeune fille, pour me cacher le désordre de sa chambre qui était résulté de la lutte, me répondit vivement:
—Non, ne montez pas. Je vous rejoins.
Et, tout aussitôt, je la vis apparaître, vêtue d’un peignoir, descendant l’escalier.
Si grand effort qu’elle fît pour me dissimuler son accablement, elle tremblait la fièvre, son pas chancelait. Elle s’approcha de la table près de laquelle se trouvait un escabeau. Elle se laissa tomber sur ce siège en me demandant:
—Quand vous l’avez rencontré, Carambol avait-il découvert de qui venaient ces deux cris de souffrance qui ont retenti aux environs?
A ces mots, je me souvins des deux gémissements que le brigadier et moi nous avions aussi entendus. Je cherchais une réponse à cette question inattendue, quand Henriette me prit brusquement la main en s’écriant:
—Du sang! Vous êtes blessé!
Ma foi! je l’avais oublié, ce coup de couteau du Tombeur-des-Crânes! En me le rappelant, Henriette réveilla soudainement ma fureur contre cet homme et, sans réfléchir, je m’écriai:
—Oh! je le rattraperai, ce scélérat que je n’ai pu assommer à sa sortie de cette maison!
J’aurais bien voulu ravaler mes paroles, mais il était trop tard: Henriette s’était redressée, rouge de la pensée de son déshonneur, attachant sur moi son regard désolé. D’une voix frémissante, elle me dit lentement:
—Si vous avez vu sortir cet homme d’ici, alors vous savez tout.
Le courage me manqua pour répondre. J’attirai sous mes lèvres le front d’Henriette et j’y déposai un baiser de frère. Au fond, c’était, à mon insu, une réponse que comprit la jeune fille, car, sa fermeté factice l’abandonnant, elle éclata en sanglots qui lui permirent à peine de balbutier:
—Perdue! perdue!
Je profitai de l’égarement de son désespoir pour lui arracher peu à peu le récit de ce qui s’était passé.
Les confidences de la jeune fille, jointes à tout ce que je savais de ce qui avait précédé, me permirent alors de reconstituer le drame. Voici, selon moi, les faits tels qu’ils devaient avoir eu lieu.
Soit pour reprendre ce chien perdu dont il lui était offert dix mille francs et qu’il soupçonnait toujours le brigadier de lui avoir enlevé; soit que, certain d’avoir touché en plein corps, il voulût savoir ce qu’il allait advenir de celui qu’il avait traîtreusement blessé, le Tombeur-des-Crânes, affolé par une haine furieuse, encore attisée par sa double défaite devant le public, était accouru, derrière nous, à la demeure de Vernot.
Peut-être qu’en voyant le brigadier partir pour aller à son poste il l’eût assassiné si je n’eusse été là, faisant la conduite à Vernot. Alors la haine avait fait place à la cupidité. Dix mille francs à palper étaient une jolie fiche de consolation. Il avait donc pensé à reprendre son chien dans cette maisonnette qui n’était plus gardée que par une jeune fille et un invalide.
Trop prudent pour s’exposer à un coup de fusil comme celui dont il avait été salué quand il était venu, la nuit précédente, rôder autour du logis, il avait usé de ruse.
Carambol, après avoir soigneusement fermé porte et volets, comme le lui avait recommandé le brigadier au départ, était en train de préparer son lit dans la salle d’en bas quand, à vingt mètres de la maison, dans les taillis, s’était élevé un long et désespéré cri d’appel.
Tout aussitôt, de sa chambre où elle se déshabillait, Henriette avait demandé:
—As-tu entendu, Carambol?
L’invalide était un vieux renard au fait de bien des tours.
Dans sa carrière de douanier, il en avait tant et tant vu de grises, qu’il eût rendu des points à saint Thomas.
—Connu! connu! ricana-t-il. Ne faites pas attention, ma petite Henriette. Si Chauffard bat la campagne, c’est une frime pour attirer la brigade par ici pendant qu’il fera sa trouée dans la direction du pavé Lassaut. Connu! vous dis-je, archi-connu! J’y ai été pris dans le temps.
Il riait encore quand était parti le second appel, tant douloureux, que la jeune fille émue avait repris:
—Mais si ce n’était pas une ruse?
Et, en pensant à moi:
—Qui sait si ce n’est pas M. La Godaille auquel il sera arrivé un accident en revenant d’accompagner mon père?
Il m’avait pris à la bonne, le brave invalide. A mon nom, il fut ébranlé.
—Ce serait tout de même bien possible, avoua-t-il.
Mais regimbant au souvenir de la consigne donnée par Vernot de bien veiller sur sa fille:
—Je ne peux pas, pourtant, vous laisser seule, répliqua-t-il.
—Oh! c’est si près de la maison! Dix secondes te suffiront pour aller et venir.
—Euh! euh! dix secondes! pas avec ma guibolle de bois, objecta l’invalide dont la voix qui fléchissait indiqua à Henriette qu’il fallait insister.
—Songe donc un peu! Si c’était M. la Godaille? appuya-t-elle.
—Allons! on y va! lâcha Carambol.
Comme l’avait dit Henriette, c’était tout près de la maison… si près même que, par malheur, Carambol, croyant n’avoir pas à perdre la porte de vue, négligea de la fermer. Il partit, laissant la lumière qui brûlait sur la table.
J’en suis certain, le Tombeur-des-Crânes ne pensait pas à l’assassiner. Il voulait le mettre dans l’impossibilité de regagner la maison. La preuve en est dans un détail qui échappa le lendemain à l’enquête, quand on releva le cadavre.
La jambe de bois était brisée!
On attribua cette rupture à la chute de l’invalide mortellement blessé.
Pour moi, il dut en être autrement. Je parierais que le Tombeur-des-Crânes, accroupi dans un fossé de la route, sur le passage de Carambol, bien au niveau du sol, a brisé la jambe de bois du coup violent d’un gourdin qu’il s’était fait en arrachant un jeune arbre du taillis. Cette sorte de massue, encore fraîche dans ses éclats, je l’ai retrouvée le lendemain à dix mètres de l’endroit du crime.
L’idée de casser la jambe à Carambol était très adroite. C’était immobiliser le brave homme sur place pendant tout le temps nécessaire au Tombeur-des-Crânes pour visiter la maison à la recherche de son chien.
Pour ce qui est de la fin du drame, j’en suis réduit aux conjectures. Carambol, malgré son âge, était encore un homme vigoureux. S’il manquait par une jambe, il se rattrapait par des bras solides. Je suppose donc que, dans sa chute, il sera tombé sur Alfred qu’il aura saisi de ses mains de fer… Qui sait s’il ne l’étranglait pas!!! Alors le Tombeur-des-Crânes aura demandé sa délivrance à son couteau.
Aussitôt libre, il s’élança vers la maison.
Pas plus qu’il n’avait projeté la mort de Carambol, je crois que le misérable n’avait pensé à Henriette. Il comptait trouver le chien dans la salle d’en bas ou dans les communs du jardin, et, après avoir visité le rez-de-chaussée, il allait passer dans les dépendances extérieures quand, au bruit de ses pas qu’il ne songeait pas à assourdir, Henriette, croyant au retour de l’invalide, demanda d’en haut:
—Eh bien, Carambol, qu’était-ce, vieil ami?
A cette voix de la fille de son ennemi, la haine qu’il avait vouée au brigadier se réveilla terrible et, dans son cerveau incendié, se dressa, soudaine, furieuse, irrésistible, la pensée d’une atroce vengeance… Vous savez le reste.
Voilà, je le répète, comment j’ai reconstruit le drame à l’aide de ce que je savais et des confidences d’Henriette.
Je la vois encore, la pauvrette, lorsque, la tête cachée sur ma poitrine, elle me fit, à grand’peine, le récit de la lutte où elle avait succombé, s’affligeant moins sur elle que sur son père lorsqu’il apprendrait la vérité.
—Pauvre père! pauvre père! sanglotait-elle.
Hélas! pouvais-je dire que celui pour qui elle redoutait une immense douleur ne reviendrait jamais sous ce toit qui ne devait plus abriter qu’elle seule?
Tout à coup elle me demanda:
—Où est donc Carambol?
Sa douleur lui avait accordé une trêve pour penser à son vieux compagnon.
Alors, avec bien des ménagements, il me fallut lui apprendre la mort de l’invalide, assassiné par celui qui avait été le bourreau de son honneur.
A ce surcroît d’affliction qui attendrait, le lendemain, celui qu’elle comptait revoir, elle répéta:
—Pauvre père! pauvre-père!
Une pensée me vint.
Ne se pouvait-il pas que le désespoir d’Henriette rendît nul l’espoir emporté par Vernot que sa mort donnerait une pension à son enfant? Il fallait que les événements justifiassent l’accusation contre le contrebandier Chauffard en le faisant coupable de la mort du brigadier. Un de plus encore n’ajouterait rien au compte de cet homme déjà six fois meurtrier… Il était de toute nécessité de lui faire endosser aussi le trépas de Carambol.
Je laissais impuni le véritable meurtrier, mais je devais ce sacrifice à la réputation de la jeune fille.
Usant donc d’un subterfuge, je lui dis doucement:
—Il tient à vous de diminuer de moitié la douleur qui attend demain votre père à son retour.
Et comme ses yeux, pleins de larmes, me regardaient sans comprendre, j’ajoutai:
—Cachez-lui une partie de la vérité… Plus tard, vous lui apprendrez ce qui vous regarde… Je sais qu’un obstacle s’oppose à ce que je vous propose: c’est la mort de Carambol qu’il faudra expliquer à votre père…
Sous ce prétexte de ménager Vernot qui, malheureusement, n’avait plus besoin d’explications, j’amenai Henriette à un consentement qui, sans qu’elle s’en doutât, assurait le secret de son malheur.
—Laissez-moi préparer les événements de telle sorte que l’assassinat de Carambol ne soulève aucun soupçon qui remonte à vous.
Mon moyen fut bien simple. Quand j’eus fini par arracher le consentement d’Henriette, j’enfermai la jeune fille à double tour dans la maison. Puis j’allai glisser la clé dans une poche de l’invalide et, à côté du cadavre, je plaçai son fusil que j’avais rapporté de la grande salle. D’où il résulta que, le lendemain, l’enquête conclut que Carambol, après avoir entendu les trois coups de fusil au carrefour des Roches, s’était échappé du logis qu’il avait soigneusement refermé, pour courir au secours du brigadier, et que, surpris par la bande de Chauffard, il avait été tué avant d’avoir pu faire usage de son arme.
Au point du jour, Henriette apprit la mort de son père, tué, lui dit-on, à son poste dans une attaque de Chauffard.
L’enquête avait expliqué le trépas de l’invalide. Le brigadier n’était plus là pour l’aveu que voulait lui faire Henriette. La jeune fille comprit que le mieux était de taire un secret qui n’était connu que de moi.
—Et de moi à qui elle a tout dit, ajouta Gontran.
Ensuite, d’une voix triste:
—De vous, de moi… et du coupable, s’il vit encore.
A ces mots, La Godaille se redressa étincelant de colère et étendant la main où se voyait la cicatrice du coup de couteau donné par le Tombeur-des-Crânes:
—Oh! grinça-t-il, qu’il vive encore, le gueusard, et qu’il me tombe un jour sous la coupe… Je ne vous dis que ça!!!
Il achevait quand reparut Henriette, arrivant de la mansarde où elle avait été visiter sa malade.
Gontran prit entre ses mains la tête charmante de la gracieuse blonde et, sur le front, il lui déposa un long et muet baiser.
Puis il la conduisit devant La Godaille.
—Monsieur Frédéric Bazart, dit-il, je vous demande d’être le témoin d’Henriette que j’épouserai dans un mois.
VA cette annonce de leur mariage à si prochaine date faite par son amant, Henriette secoua la tête d’un air de doute et objecta en riant:
—Oh! oh! nous marier dans un mois… si ton oncle, M. Fraimoulu, ne vient pas mettre son holà!
Ne pas croire que le jeune homme fût indépendant, c’était donner de l’éperon à Gontran qui s’écria:
—Ah! c’est ainsi! Eh bien! pas plus tard que tout de suite, je vais aller annoncer notre mariage à mon oncle, en lui donnant cet avis qu’il flûtera à vouloir s’y opposer.
—Rappelle-toi le conseil de M. Cabillaud… Ton oncle, dans l’état où l’a mis son domestique Pietro, ne se soucie peut-être pas de ta visite. Tu vas le prendre dans un mauvais moment. A sa peau de tigre, il joint probablement l’humeur de cet animal.
—Bah! bah! qui sait si mon oncle n’est pas de la nature des côtelettes qui s’attendrissent après avoir été battues? répondit le jeune homme en riant.
Il tendit la main à La Godaille qu’il croyait disposé à rester avec Henriette jusqu’à son retour. Mais ce dernier s’empressa de dire:
—Je vous accompagne. Pendant que vous entrerez chez M. Fraimoulu, je monterai à l’étage au-dessus faire ma visite à M. Grandvivier.
Et les deux jeunes gens partirent.
Arrivés à destination, c’est-à-dire au moment où, sur le palier de son oncle, Gontran allait se séparer de La Godaille qui avait encore un étage à monter, un souvenir revint au neveu de Fraimoulu en pensant à ce nom de Cydalise que portait la cuisinière du magistrat.
—Regardez donc bien le cordon bleu de M. Grandvivier, conseilla-t-il à Frédéric Bazart.
—Ah! oui, fit ce dernier; qui s’appelle aussi Cydalise comme la saltimbanque? Vous me l’avez déjà dit en me demandant si les deux, par hasard, n’en feraient pas qu’une… A quoi je vous ai répondu que la cuisinière est brune, tandis que l’autre, la Fille du Soleil, était d’un roux ardent.
—Une perruque ou une teinture ne peuvent-elles pas métamorphoser une brune en rousse? Examinez toujours avec attention, insista Gontran.
—C’est convenu! dit la Godaille qui continua l’ascension de l’escalier, pendant que Gontran sonnait chez son oncle.
La porte lui fut ouverte par un grand diable, à la face soigneusement rasée, dont les traits immobiles donnaient à croire qu’il était porteur d’une tête en bois. Raide comme un piquet, mais la voix mielleuse, il demanda:
—Monsieur désire?
—Je veux voir mon oncle, M. Fraimoulu, répondit Gontran devinant qu’il était en présence du remplaçant de Pietro.
—Mille pardons de ma demande! Je n’avais pas encore l’honneur de connaître monsieur, débita le valet toujours gourmé.
Et, en refermant la porte derrière le jeune homme, il annonça:
—M. de Fraimoulu est dans son cabinet de travail.
—_De_, se répéta Gontran étonné de la particule; est-ce que mon oncle s’est découvert des parchemins depuis hier?
Il trouva Fraimoulu emmitouflé dans une ample robe de chambre, avachi sur un large fauteuil tout garni d’oreillers qui lui soutenaient les reins.
—Êtes-vous donc indisposé, cher oncle? s’écria hypocritement le neveu.
—Oh! à peine! Je me suis trouvé dans un courant d’air, déclara négligemment Fraimoulu tout en faisant une grimace arrachée par la douleur que lui avait occasionnée le tout petit mouvement du cou dont il avait salué Gontran.
Puis, pour ne pas laisser la conversation s’appesantir sur son état maladif, il demanda brusquement:
—Hein! tu as vu Hilarion?
—Qui appelez-vous Hilarion?
—Mon nouveau valet de chambre.
—Comment! vous avez congédié Pietro! un sujet qui promettait tant! Est-ce que c’est lui qui, en ouvrant une fenêtre, vous a fait attraper votre courant d’air?... Vrai! je le regrette, ce garçon… il avait une certaine allure!
Fraimoulu avança une lèvre dédaigneuse.
—Oh! fit-il, comme allure, il n’approchait pas du grand air d’Hilarion! As-tu remarqué son grand air? Comme on voit tout de suite qu’il n’a jamais servi que la plus haute aristocratie!... Il sort de chez le duc Riaco del Punaisiados, la plus illustre famille d’Espagne. Elle a le droit de s’asseoir sur une marche du trône.
—Alors, encore une perle, votre Hilarion?
—Oui. Puisque je faisais tant que de remplacer Pietro, j’ai voulu trouver tout de suite le plus-que-parfait. Alors, ce matin, après le départ de Pietro…
—Mais pourquoi est-il parti, ce remarquable Auvergnat?
Pris de court, Fraimoulu répondit:
—Pietro a opté pour une place de précepteur des enfants dans une riche famille anglaise.
—Pour en revenir à Hilarion? appuya le neveu sans sourciller au mensonge de son oncle.
—J’ai voulu, te disais-je, aller au plus-que-parfait. Alors, ce matin, j’ai envoyé mon portier au plus célèbre bureau de placement du quartier Saint-Germain… un bureau où la haute noblesse se fournit de domestiques. J’avais bien recommandé à mon portier de dire qu’on ne m’expédiât que la crème du bureau.
—Et on vous a envoyé Hilarion?
—Dont les certificats attestent qu’il n’a jamais servi que sur les plus hauts sommets de l’aristocratie: des princes, des ducs, des marquis.
—Et, après tant de nobles maîtres, Hilarion a consenti à entrer chez un simple bourgeois comme vous?
—Il a commencé par se faire tirer un peu l’oreille. J’ai fini par le décider en lui accordant deux légères concessions. La première, que ses gages seraient doublés.
—La seconde?
—Oh! celle-là est une concession uniquement faite à l’amour-propre de ce brave garçon n’ayant jamais servi que la noblesse.
—C’est?
—C’est que, entre nous, tout à fait dans l’intimité, je le laisserais m’appeler baron. Tu comprends? Pour ce que ça me coûtait, j’ai donc cédé.
Gontran avait tout écouté sans broncher. Pendant qu’il était en train de s’amuser, il voulut se faire la bonne mesure.
—Oui, dit-il tout sérieux; mais avec votre incomparable Hilarion vous n’allez que sur une jambe. Il vous manque encore une cuisinière, cet illustre cordon bleu que vous prétendiez conquérir.
—Erreur! mon neveu!... Je l’ai, ce phénix de la casserole! Sache donc que j’ai fait coup double! En même temps qu’un valet de chambre, j’avais demandé une cuisinière. «Un monstre de talent auquel l’art culinaire ait révélé tous ses secrets,» avais-je écrit au directeur du bureau de placement pour bien lui désigner le sujet qu’il fallait m’envoyer.
—Et vous avez reçu votre monstre?
—Une heure après, il arrivait.
—Bien garanti monstre?
—Tout ce qu’il y a de plus monstre… et je dirai même garanti fort spirituellement par le directeur du bureau de placement qui, dans son bulletin d’envoi, m’a écrit: «Je crois ne pas mieux vous recommander Pétronille qu’en vous disant qu’elle est restée vingt-trois ans chez un curé.» Or, tu le sais; on a le bec difficile dans le clergé. On se connaît en bons morceaux… Qui nous a transmis les recettes culinaires du moyen âge, si ce n’est les moines? Grosse abbaye, bonne marmite, dit un proverbe.
Et, tout superbe, Athanase Fraimoulu articula avec un sourire de triomphe:
—Grâce au talent de Pétronille, je compte, avant peu, prendre ma revanche de l’échec que m’a valu cette misérable Nadèje… Dès demain, j’enverrai de nouvelles invitations.
Gontran crut devoir prêcher un tantinet la prudence à son oncle.
—A votre place, j’attendrais, conseilla-t-il doucement.
—Attendre quoi? fit Fraimoulu.
—Que Pétronille m’ait bien prouvé son prodigieux talent.
—Mais elle me l’a prouvé ce matin même à déjeuner.
—Ah! elle vous a fait un fin déjeuner?
—Fin? Non. Et c’est là son mérite… Elle m’a servi le plat le plus simple, le plus vulgaire. Dame! tu comprends? Cette fille arrivait. Elle a employé le premier ingrédient qu’elle avait sous la main. J’avais faim. Elle était donc pressée. Je lui ai laissé la bride sur le cou sans rien commander. Je l’attendais là… Elle ne m’a servi qu’un plat, mais je m’en suis fourré jusque-là, par exemple!... Donc, qui sait faire pareil régal d’un si modeste plat doit opérer des miracles quand elle s’attaque aux savantes combinaisons de l’art.
Et Fraimoulu, plein d’enthousiasme, répéta en se passant la main sous le menton:
—Oui, je m’en suis fourré jusque-là.
—Peut-on savoir quel est ce plat? demanda Gontran.
—Des haricots au lard… Hein! c’est bien simple, n’est-ce pas? mais ça m’a suffi pour la juger.
Voulant toujours inviter à la prudence, Gontran secoua la tête en disant:
—C’est juger bien vite! J’en suis pour ce que j’ai avancé tout à l’heure; j’attendrais encore.
Cette méfiance de son neveu froissa Fraimoulu, qui prononça d’un ton sec:
—J’ai une proposition à te faire, monsieur Saint-Thomas. Voici bientôt six heures. Reste à dîner. Tu apprécieras par toi-même.
Ensuite, en appuyant:
—Et je suis de bonne foi en t’offrant l’épreuve, car, pas plus que toi, je ne sais ce que Pétronille nous réserve pour dîner… Afin de mieux asseoir mon jugement, je suis décidé, pendant plusieurs jours, à lui laisser, comme je te le disais, la bride sur le cou… Voyons, acceptes-tu?
Gontran pensa qu’il obtiendrait plus facilement de la bouche de son oncle, quand elle serait pleine, le «Oui» à son mariage, qu’il venait chercher.
—J’accepte, dit-il.
Le mot était à peine lâché que la pendule tinta six heures. Le sixième coup vibrait encore quand la porte s’ouvrit. Sur le seuil apparut Hilarion, toujours raide, qui prononça:
—Monsieur le baron est servi.
Après quoi, venant se placer derrière le fauteuil à roulettes sur lequel ses membres trop caressés par Pietro forçaient Fraimoulu à rester cloué, l’ancien valet du duc Riaco del Punaisiados ajouta:
—Si monsieur le baron le permet, j’aurai l’honneur de le rouler devant son couvert.
—Faites, Hilarion, accorda Fraimoulu dont la figure radieuse semblait dire à son neveu: Quelle perle! Comme il sent son faubourg Saint-Germain!
Au milieu de la table se dressait un plat couvert, sur lequel l’oeil de Fraimoulu s’attacha gloutonnement. Curieux de savoir le mets délicat que Pétronille offrait à son appétit, il porta la main au couvercle qu’il souleva.
—Encore! s’écria-t-il.
C’était une nouvelle platée de haricots au lard!
Gontran avait retenu son envie de rire. Il y eut dans sa voix l’accent d’une conviction profonde quand il dit à son oncle un peu penaud:
—Réchauffés, les haricots sont meilleurs, à ce qu’on prétend.
—Au fait, fit Fraimoulu reprenant son aplomb, je ne suis pas fâché que Pétronille ait pensé à nous en resservir. Tu vas vérifier si mon éloge était exagéré. Seulement, ne t’en gave pas trop. Réserve ton appétit pour les autres plats.
A cette recommandation, la voix respectueuse d’Hilarion fit entendre un conseil.
—J’aurai l’honneur d’inviter monsieur le neveu de M. le baron à en prendre sa suffisance, attendu que ce plat compose tout le dîner.
—Hein! fit Fraimoulu ahuri.
Mais croyant à quelque malentendu.
—Allez me chercher Pétronille, commanda-t-il.
Derrière Hilarion arriva une grande femme, à solide charpente, de noir vêtue.
—Comptez-vous, ma fille, me servir perpétuellement des haricots? demanda sèchement le maître.
La cuisinière ouvrit des yeux étonnés.
—Est-ce qu’on n’a pas dit à monsieur que je sortais de chez un curé? débita-t-elle avec le plus pur accent picard.
—Oui, et où vous êtes restée pendant vingt-trois ans. C’est même pour cela que je vous ai acceptée.
—Eh bien, alors? fit la fille croyant avoir tout dit.
—Qu’entendez-vous par votre «eh bien, alors?» Vous ne comptez pas prétendre que votre curé n’a jamais mangé que des haricots?
—Pardonnez-moi.
—Pendant vingt-trois ans!!! s’exclama Fraimoulu.
—Oui, monsieur.
Et d’une voix pleine de componction, Pétronille poursuivit:
—Monsieur le curé n’avait pas un sou à lui… Tout passait à ses pauvres… Alors il économisait sur son estomac. Et il serait mort de faim sans quelques cultivateurs, de ses paroissiens, qui lui remontaient ses provisions, au moment de la récolte.
—Et où était sa paroisse?
—A côté de Soissons.
—Mais s’il mangeait toujours des haricots, que se réservait-il pour ses vendredis et son carême? objecta Fraimoulu.
—Encore des haricots… mais sans lard… Je ne lui jamais fait que des haricots pendant vingt-trois ans.
—Bigre! Je l’entends d’ici, votre curé! s’écria Gontran émerveillé.
Mais, subitement, il resta la bouche béante, tout surpris de l’occupation singulière à laquelle se livrait Hilarion pendant ce dialogue sur les haricots.
Elle était, en effet, bien étrange, cette occupation d’Hilarion pendant l’aveu de Pétronille qu’en vingt-trois ans passés au service de son curé elle ne lui avait jamais cuisiné que des haricots.
Placé derrière le fauteuil de Fraimoulu, le valet, à l’aide d’un mètre à ruban, mesurait la hauteur du dos, la largeur des épaules, la distance de l’épaule au coude que lui offrait le torse du «baron», trop absorbé par son interrogatoire de la cuisinière pour se douter du métrage dont il était l’objet. Le résultat donné par cette série de mesures prises était vraisemblablement du goût d’Hilarion, car il avait des petits coups de tête approbateurs et quelque chose comme un sourire, faisant grimacer sa face de bois, lui donnait l’air d’un casse-noisette suisse.
D’abord étonné, Gontran qui se rappela de quels coups de poing l’Auvergnat Pietro avait endolori l’échine de son oncle, finit par s’expliquer l’acte d’Hilarion.
—Il lui prend mesure d’un cataplasme, se dit-il.
Cependant, s’était élevée la voix sévère d’Athanase Fraimoulu, qui demandait à Pétronille:
—Donc, ma fille, vous ne connaissez que les haricots au lard?
—Et sans lard, dit la cuisinière plaidant sa cause.
—Bref, vous n’avez jamais servi autre chose à votre curé?
—Je lui ai aussi servi sa messe.
Ce n’était vraiment pas assez pour justifier le titre de cordon bleu que Fraimoulu voulait entendre ses futurs invités octroyer à sa cuisinière.
En conséquence, il tira de la poche de son gilet deux louis qu’il tendit à Pétronille, en articulant à mots pesés:
—Voici vos huit jours, ma fille.
Puis, d’un geste grave et même majestueux, il montra la porte à Pétronille qui se retira, la joie dans l’âme, en se disant:
—Nous ne sommes encore qu’au 6 du mois et j’ai reçu neuf fois mes huit jours!!! Bon état! J’ai bien eu raison de quitter le balayage des rues.
Après ce congé donné, Fraimoulu était resté mélancolique, le regard attaché sur le plat de haricots, seule ressource du dîner.
—Sapristi! ce n’est vraiment pas le quart d’heure pour lui parler de mon mariage! pensa Gontran.
Encore une fois se fit entendre la voix respectueuse d’Hilarion.
—Oserai-je donner un conseil à M. le baron? demandait-elle.
Mais Fraimoulu était baron de si fraîche date et il avait telle préoccupation de son déboire qu’il était bien excusable de ne pas s’apercevoir qu’Hilarion s’adressait à lui.
—Monsieur le baron? répéta le valet pour appeler son attention.
—Eh! mon oncle, c’est vous le baron, cria le neveu en lui poussant le coude.
—Voici deux étranges dîners que je t’offre, mon garçon, confessa Fraimoulu secouant sa torpeur.
Puis, prenant feu soudainement:
—Oui, je le jure, cria-t-il, coûte que coûte, je saurai conquérir la cuisinière qu’il me faut!
—Je n’en doute pas, mon oncle… Mais, pour le moment, je crois que vous feriez bien d’écouter Hilarion, qui paraît avoir quelque chose à vous proposer pour corser un peu notre dîner.
—Est-il vrai, Hilarion?
—J’aurai l’honneur de dire à monsieur le baron qu’il me souvient que, dans un cas tout semblable, mon dernier maître, le noble duc Riaco del Punaisiados, m’envoya chercher du petit salé chez le charcutier.
—Eh! eh! je goûterais volontiers de ce manger de duc! fit Gontran pour tirer son oncle d’embarras.
—Faites, Hilarion, commanda le maître.
Hilarion partit, mais tout aussitôt il reparut en disant:
—Dans sa précipitation à s’en aller, Pétronille a emporté la clé de la cuisine. J’aurai l’honneur de demander à M. le baron la permission de laisser la porte entr’ouverte derrière moi, afin de m’éviter la confusion douloureuse d’avoir à faire lever M. le baron pour venir m’ouvrir à mon retour.
Et, certain que sa requête lui était accordée, Hilarion s’éloigna sans attendre de réponse.
—Hum! quel serviteur! Crois-tu que, pour lui, j’ai eu la main heureuse? Quel langage! quelle tenue! Et comme c’est un garçon débrouillard, à en juger par son idée du petit salé!