La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes

Eugène Chavette · Chapitre 3 sur 4 · partie 1/2

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La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes

—Ah! si, au lieu d’être un garçon,…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

—Ah! si, au lieu d’être un garçon, tu étais une fille, comme j’aurais ton affaire! soupira la maman qui, après divers métiers essayés, s’était tenue à celui de garde-malade.

—Bah! comment? fit Alfred.

—Figure-toi qu’en ce moment je soigne un bonhomme tombé malade d’avoir perdu sa femme… sa seconde femme encore… Et c’est un Crésus qui a la toquade de la vie de ménage. A peine rétabli, il y a gros à parler que mon imbécile va vouloir encore se ratteler au conjungo… Si tu étais une fille, moi mettant la main à la pâte, avant six semaines, tu t’appellerais madame Camuflet.

Et l’ancienne mangeuse de lapins vivants, après avoir poussé un second soupir de regret, ajouta:

—Hein! me vois-tu la belle-mère d’un richard? Quelle existence en sucre! Comme je me dorloterais! Toujours le porte-monnaie garni de monacos!

A cette perspective attrayante, le Tombeur-des-Crânes se dit que, si sa mère nageait dans les monacos, il saurait lui en soutirer sa large part. Aussi donna-t-il ce conseil intéressé:

—Puisque tu n’as pas de fille, tâche d’en trouver une.

Au lieu de s’effaroucher, la maman avait souri d’un air fin en répliquant:

—J’y ai pensé… Je te dirai même que j’ai ce qu’il me faut sous la main. Une fille des Enfants-Trouvés, dix-huit ans, jolie comme un coeur, plus paresseuse qu’une couleuvre, qui ne demanderait pas mieux que de se laisser mettre à plein beurre. Une fois mariée, elle ne vendrait pas la mèche.

—Eh bien! prends-la!

Là-dessus la Belle-Flamande avait secoué tristement la tête en disant:

—Oui, mais il y a un cheveu dans l’affaire, mon fiston.

—Quel cheveu?

—Il ne suffit pas de dire: «Voilà ma fille»; il est nécessaire encore de le prouver… et, pour prouver, il faut des papiers qui me manquent.

Elle allait pousser un troisième soupir que son fils arrêta net par cette demande:

—Et Bédaric? Avez-vous donc oublié les offres de Bédaric? Qu’est-il devenu?

A ce nom, la maman avait tressauté.

—Pristi! tu me donnes là une jolie idée! s’écria-t-elle joyeusement. Le diable m’emporte si j’avais pensé à ce bon Bédaric qui possède un si beau talent!

—Le tout est de le retrouver.

—Je l’ai rencontré il n’y a pas un mois. A ce qu’il m’a annoncé, il tient une échoppe d’écrivain aux environs des halles, rue de la Ferronnerie.

—Allons-y, proposa Alfred.

Et ils se mirent en route. Chemin faisant, la Belle-Flamande exultait de joie.

—Bédaric va nous confectionner toutes les paperasses utiles, disait-elle. Pour tant faire que d’avoir des papiers neufs, je veux qu’ils soient dans le grand genre. Je tiens à ce qu’ils me mettent de la haute!... Un titre et un nom qui esbrouffent le Camuflet, mon futur gendre!

Regardant le mariage comme déjà fait et parfait, la Belle-Flamande bégaya d’une voix qui frissonnait d’une satisfaction cupide:

—En avant la danse des écus!!!

Puis, vivement, elle ajouta:

—Écus que nous partagerons, Alfred.

—Écus dont j’ai d’autant plus besoin qu’ils me sont indispensables pour la réussite de mes projets, appuya le Tombeur-des-Crânes.

—Tiens! tu as donc des projets, toi?

—J’ai plein le dos de cette existence errante de bateleur… Je veux me fixer, épouser une femme qui m’apporte le bien-être…

—Alors, épouse la femme à barbe. Elle vaut de l’or, cette biche-là! conseilla la Belle-Flamande cherchant une bru future dans son ancien métier.

—Pouah! pouah! fit Alfred.

—Mazette! tu es difficile! Une artiste qui gagne jusqu’à des cinq et six francs à chaque entre-sort et, pour peu qu’on les serre, on arrive à dix ou douze représentations… Avec une épouse de ce calibre-là, tu vivrais les bras croisés.

Le Tombeur-des-Crânes haussa dédaigneusement les épaules à cette admiration maternelle, et d’un ton bref:

—J’ai en vue deux riches héritières dont une est la fille d’un magistrat, déclara-t-il.

Le mot de «magistrat» sonna si comiquement à l’oreille de la Belle-Flamande qu’elle éclata de rire et lâcha naïvement:

—Tu blagues, mon petit!...

La mine sérieuse de son fils arrêta sa gaieté bruyante.

—Alors, reprit-elle, ta fille de magistrat est sourde, bossue, aveugle et elle s’est fait couper les deux jambes dans un accident de chemin de fer?

—Elle est jeune, jolie et je l’épouserai, affirma le Tombeur-des-Crânes avec assurance.

—Avec ça qu’on viendra te l’offrir! gouailla encore la maman incrédule.

—Non… mais on sera tout heureux de me l’accorder quand j’irai la demander.

Une seconde fois, le «Tu blagues!» vint aux lèvres de la Belle-Flamande, mais elle l’avala en voyant le sourire affirmatif d’Alfred. Pour elle, la chose appartenait si bien au domaine du fantastique qu’elle lui trouva un motif.

—Alors, les restes d’un autre? avança-t-elle.

A cette supposition, le fils dressa la crête. Il parut, comme le paon, se mirer dans ses plumes d’un air vainqueur, et d’une voix pleine de la plus immense fatuité:

—... Pas d’un autre, accentua-t-il.

Pour le coup, la maman y alla de son refrain à plein gosier.

—Tu blagues!» lâcha-t-elle.

Mais toujours se pavanant, Alfred riposta tout tranquille:

—A la première occasion, vous demanderez plutôt à Cydalise.

—Tiens! tu l’as donc retrouvée, cette grande brinde? Qu’est-elle devenue, la belle rousse? s’écria la mère lancée sur une autre piste.

—Aujourd’hui, la belle rousse est devenue brune. Elle est cuisinière chez mon futur beau-père, le magistrat en question.

—Et elle a oublié toutes les volées que tu lui as administrées?

—A leur souvenir, sa passion s’est rallumée plus ardente que jadis. J’ai fini par si bien commander en maître que, tout en rechignant un peu, elle a été ma complice dans le fait qui a rendu mon mariage forcé.

Il devait y avoir dans le passé de la Belle-Flamande des souvenirs qui la faisaient parler par expérience, car sa voix s’attendrit en émettant cette réflexion:

—Le fait est que, quand une femme en tient pour un homme, elle est capable, s’il l’exige, de se mordre le front.

Ensuite, revenant à ses moutons:

—Va donc pour la fille du magistrat, accorda-t-elle. Mais tu as parlé d’une autre héritière. L’as-tu amenée au mariage forcé, celle-là?

Le Tombeur-des-Crânes prit un ton dégagé:

—Oh! fit-il, je ne m’occupe pas personnellement de ce mariage. Deux personnes y travaillent pour moi.

—Des amis?

—Des amis, si vous voulez, la mère… mais des amis par lesquels il ne ferait pas bon pour moi me laisser soigner si j’étais malade, d’autant plus qu’un d’eux est médecin.

La Belle-Flamande était une femme d’un bel acquit. Elle connaissait si bien la carte de tant de pays que, pour certains points, il n’était besoin, avec elle, de les lui mettre sur leurs i. Elle éclata de son gros rire en disant:

—Alors ils ont une corde sensible, tes deux amis?

—Précisément.

—Et quand tu touches cette corde, ça les fait chanter?

—Comme vous le dites.

—Et comment as-tu découvert cette corde?

—Encore par Cydalise qui, je dois l’avouer, ne se doute pas le moins du monde qu’elle m’a servi dans cette affaire…

—Conte-moi la chose, garçon, demanda la maman qui, tout aussitôt, ajouta:

—Non, plus tard. Nous voici arrivés chez Bédaric.

Ils étaient, en effet, devant une étroite boutique dont la devanture était fermée par des rideaux, noirs de crasse, mais soigneusement tirés.

L’ancien magnétiseur et ci-devant greffier belge était assis devant une petite table. Il se leva précipitamment à l’entrée des arrivants qu’il reconnut à première vue.

—Eh! mon ancienne patronne et son fils! A quoi puis-je vous être bon? s’écria-t-il, tout empressé.

—Mon bonhomme, voici la chose. Je veux marier ma fille, aborda carrément la Belle-Flamande.

—Votre fille? Mais vous n’en avez pas! lâcha Bédaric ahuri par ce début.

—Non, mais je viens à toi pour que tu m’en fasses une, dit l’ex-patronne.

Sans attendre l’effet de cette plaisanterie risquée, elle expliqua longuement son cas à Bédaric qui l’écouta en disant de temps à autre:

—Rien de plus facile, patronne.

Il lui fallait une haute position sociale. La veuve d’un gros bonnet.

—Veuve d’un général tué au champ d’honneur, proposa Bédaric.

—Le général me va, mais avec un nom bien ronflant qui pue les croisades.

Bédaric se recueillit.

—Que diriez-vous de: Buffard des Palombes? finit-il par demander.

—Superbe! approuva la nouvelle veuve du général.

Et, dans son ravissement, elle s’écria:

—Buffard des Palombes! En voilà un nom qui va épater le Camuflet!!!

Bédaric fit un saut sur sa chaise, ouvrit des yeux étonnés, grands comme une porte cochère.

—Camuflet! répéta-t-il. N’est-ce pas un ancien entrepreneur fort riche? demanda-t-il.

—Oui, un millionnaire.

—Et c’est à lui que vous voulez donner votre fausse fille?

—En personne. Est-ce que vous connaissez l’idiot dont je veux pour gendre?

A cette question, Bédaric se prit les côtes et si fort fut son rire qu’il put à grand’peine répondre:

—Si je connais Camuflet! Ah! la bonne plaisanterie! elle est forte, celle-là! Camuflet qui s’est déjà marié deux fois. C’est bien celui-là, n’est-ce pas?

—Le même.

Bédaric tâcha de modérer sa gaieté et, entre deux spasmes de rire, débita vite:

—C’est moi qui ai fait son second mariage.

Après avoir affirmé que c’était lui qui avait fait le second mariage de Camuflet, le joyeux Bédaric se reprit aussitôt:

—C’est-à-dire, non; je m’exprime mal. Je n’ai pas fait ce mariage, mais je l’ai grandement facilité.

—En quoi faisant? demanda Alfred.

—En tuant un homme.

Si l’aveu était raide, bien surprenante était aussi la réflexion dont l’écrivain public le fit suivre.

—Après tout, reprit-il, quand je l’ai tué, il se pouvait qu’il fût déjà mort depuis plusieurs années.

Alfred et sa mère n’eurent pas le temps de s’étonner, car il poursuivit aussitôt:

—Voici la chose: lorsque Camuflet s’amouracha de la petite qu’il voulait pour sa seconde femme, je vous laisse à deviner si la maman, qui ne possédait pas un radis, avait hâte d’avoir un gendre à écus. Par malheur, elle était en puissance de mari. Quand je dis «en puissance», ce n’est pas le vrai mot, car, depuis sept ou huit ans, elle était délivrée de son époux, un exécrable pochard qui, un beau matin, avait lâché femme et enfant, et n’avait plus donné de ses nouvelles. Or, pour marier la fille, il fallait le consentement du père… Où aller chercher le pochard?... Nix de mariage sans le consentement de l’Auvergnat; car le disparu était non seulement un ivrogne, mais encore un Auvergnat.

Et Bédaric s’interrompit pour dire:

—Du reste vous le connaissez.

—Comment le nommes-tu? demanda le Tombeur-des-Crânes.

—Craquefer.

La Belle-Flamande interrogea sa mémoire.

—Le nom ne m’est pas inconnu, mais je ne sais où je l’ai entendu prononcer, dit-elle.

—Ni moi non plus, ajouta Alfred.

—Il en a été de même pour moi quand la femme m’a nommé son mari, mais en creusant bien mes souvenirs, j’ai fini par trouver en quel endroit, vous et moi, nous avions rencontré l’Auvergnat soiffeur.

—Où donc? fit curieusement la Belle-Flamande.

—Ne vous souvient-il plus, sur la frontière, du petit village français où nous avons donné une représentation dans la grange d’un aubergiste… village qui s’appelait Montrel?

—Montrel! répéta le Tombeur-des-Crânes qui, si maître qu’il fût de lui, ne put commander au frisson dont il fut secoué au nom de ce village lui rappelant ses trois victimes: Vernot, Carambol et Henriette.

—Parbleu! oui, je me souviens de Montrel, avoua la Belle-Flamande.

—Avez-vous aussi souvenance de Trudent, l’aubergiste, qui, trente fois par heure, hurlait: «Craquefer!» pour faire sortir l’Auvergnat de la cave?

—Mais, objecta Alfred, malgré ce nom de Craquefer, il se pouvait que l’ivrogne ne fût pas le mari disparu?

—Oui, mais je fus convaincu quand j’appris le petit nom du pochard que sa femme dut m’énoncer lorsqu’elle vint réclamer mes services. L’Auverpin répondait au petit nom de Pietro… singularité stupide, qui m’avait frappé à Montrel où, devant moi, le garçon d’écurie avait plaisanté le fouchtra sur ce prénom italien.

—Alors vous vous êtes empressé de donner à la femme des nouvelles de son mari envolé? avança Alfred.

—Jamais! au grand jamais! dit vivement Bédaric.

—Pourquoi?

—Parce que j’aurais perdu les cent francs dont la femme me payait l’acte qu’elle réclamait de mes faibles talents. Ne sachant où retrouver son sac à vin et pressée qu’elle était de flanquer sa fille à Camuflet, la mère, devant l’impossibilité de se procurer le consentement paternel exigé par la loi, a coupé au court en s’adressant à moi qui lui ai bâclé un joli petit acte de décès de son Auvergnat, grâce auquel le mariage a passé comme une lettre à la poste.

—Alors ce mariage était nul?

—Parfaitement, fit Bédaric.

Et, en souriant:

—Nul… comme le sera aussi le troisième mariage que vous mitonnez pour Camuflet, ma chère patronne, ajouta l’ancien greffier magnétiseur.

Louer la Craquefer, c’était pour la Belle-Flamande faire en même temps son propre éloge. Ce fut donc d’une voix convaincue qu’elle s’écria:

—Une fine commère, la femme de l’Auverpin! Elle méritait sa chance.

Bédaric secoua la tête ironiquement.

—Pas tant de chance que vous le supposez, dit-il, car le mariage était à peine réalisé que l’Auvergnat reparut et, alors, il fit chanter ferme son épouse. Tous les écus de la Craquefer furent pour l’ivrogne qui, sans cesse, parlait d’attaquer le mariage de sa fille, ce qui aurait mis à jour le faux acte de décès. Ah! il a soutiré de gentilles sommes à sa prétendue veuve avec les peurs bleues qu’il lui flanquait, cet adroit Pietro qui, pourtant, se garda bien de laisser soupçonner son existence à Camuflet!

—Et jamais ce dernier n’a eu aucune doutance de la nullité de son mariage? demanda Alfred.

—Pas plus pour son second que pour son premier mariage, répondit Bédaric.

—Hein! fit la Belle-Flamande, est-ce que le premier aussi était nul?

—Tout comme l’autre.

—Encore un faux acte de décès?

—Non; cette fois-là, Camuflet s’est adressé à une vraie veuve…

—Eh bien, alors?

—Seulement cette veuve-là, ainsi que la Craquefer, ne dédaignait pas la provende à plein râtelier qu’elle trouverait chez un gendre millionnaire. Alors elle a usé d’une autre supercherie. Avec toutes les pièces relatives à sa fille légitime, qui était morte, elle a gentiment fait passer à Camuflet une fille qu’elle avait eue hors mariage… Donc, autre mariage nul.

—Comment as-tu appris cela?

—Par un hasard extraordinaire. C’est moi que la veuve vint consulter en son embarras. J’eus alors le bonheur de lui donner le conseil qui la tira d’affaire.

Encore une fois, la Belle-Flamande éprouva le besoin impérieux de rendre justice à qui de droit.

—Celle-là, comme la Craquefer, deux vraies matoises! confessa-t-elle.

A cet aveu, Bédaric s’inclina respectueusement devant elle en débitant d’une voix louangeuse:

—Vous êtes vraiment trop modeste, patronne.

—Tu crois, mon vieux?

—Oui, car c’est à vous le pompon.

—Parce que?

—Dame! les deux autres, en somme, n’ont fait, plus ou moins adroitement, que marier leurs filles… Tandis que vous, beaucoup plus forte, vous allez vous donner un gendre sans avoir jamais eu de fille.

Et Bédaric s’inclina encore en répétant:

—A vous le pompon!

La Belle-Flamande prit un air penché, et de sa voix la plus mélancolique:

—Que veux-tu? dit-elle. Je possède encore mes trente-deux dents et je n’ai rien à me mettre entre les mâchoires. Je suis à l’âge où il faut penser à son estomac. Chez le Camuflet, je serai assurée de la pâtée quotidienne. C’est à considérer, ça, mon brave Bédaric, surtout quand, comme moi, on aime mieux se contenter de tout que de peu.

Quittant le ton langoureux, la voix de la Belle-Flamande prit la corde émue pour continuer:

—Puis-je oublier que je suis mère?...

—Pas de votre fille! interrompit Bédaric.

—Non, dit-elle en se tournant vers le Tombeur-des-Crânes, mais de ce grand garçon ici-présent, qui ne se fera pas prier pour accepter les écus que je saurai carotter à l’idiot Camuflet.

Puis, passant soudain à un autre ordre d’idées, elle s’écria:

—Ah! propos, j’oubliais! Alfred voudrait être baron. Est-ce aussi dans tes moyens, Bédaric?

Bédaric eut une moue dédaigneuse.

—Heu! heu! baron! fit-il dédaigneusement.

—Est-ce que baron ne te plaît pas?

—Bien communs, les barons. La place en est encombrée, appuya l’ex-greffier-magnétiseur.

Il se recueillit un moment, le front dans ses mains, puis relevant la tête:

—Pourquoi pas vidame? proposa-t-il.

—Qu’est-ce que c’est que ça? fit la Belle-Flamande légèrement effarée.

—Un autre titre de noblesse beaucoup plus rare et mieux porté. On devient empereur, on naît vidame!

La maman, pour ce qui était de l’influence d’un titre nobiliaire, jugeait à son étiage et suivant les relations de sa vie.

—Non, non, dit-elle vivement, tenons-nous en à baron… Baron, vois-tu, ça ébaubit les marchands de vin, tandis que ton vidame les effrayerait. Faute de comprendre, ils croiraient que c’est un emploi dans la police… Et tu sais, chez un marchand de vin qui se méfie, pas d’ardoise, l’oeil est crevé, crédit est mort. Un vidame n’obtiendrait pas la plus petite côtelette aux cornichons!

Fière de sa classification de la noblesse au point de vue des marchands de vin, elle répéta:

—Tenons-nous en à baron.

—Baron étranger, bien entendu? reprit Bédaric.

La Belle-Flamande se redressa superbe et, la voix vibrante de patriotisme:

—Baron belge… On tient à faire honneur à son pays! déclara-t-elle.

Bédaric se remit le front dans les mains, à la recherche du nom à proposer.

—Trouve-nous quelque chose de bien flamand, recommanda l’ex-mangeuse de lapins.

—Que diriez-vous de Vaestromdemaekerten? demanda le chercheur.

—Jamais un concierge ne retiendra ce nom-là! Autre chose, mon vieux.

—Parbleu! fit brusquement Bédaric, j’ai votre affaire dans mes cartons. C’est tout un tas de titres d’un baron de Walhofer qui les a oubliés à son départ pour le Chili, où il a été se faire pendre… Il paraît qu’il s’amusait la nuit, le pistolet au poing, à effrayer les voyageurs.

—Vieille noblesse, hein?

—Tous les ancêtres du baron sont morts aux croisades.

—Et les titres sont bien règle? Tu en réponds?

—Oui, c’est moi qui les ai fabriqués, confessa modestement Bédaric. Je chercherai la liasse et je vous la remettrai en même temps que les pièces qui vous feront dame Buffard des Palombes, restée veuve avec une fille.

—Combien de temps te faut-il pour tes griffonnages?

—Quinze jours.

—Bon! Alors je vais commencer à amorcer le Camuflet en lui faisant passer sous le nez ma prétendue fille, annonça la maman.

Et, prenant le bras du Tombeur-des-Crânes, elle sortit de la boutique de l’écrivain public.

Dix pas plus loin, elle dit à son fils:

—Tu sais, Alfred, que tu as une confidence à me compléter.

—Laquelle?

—Tu m’as bien conté comment tu as des chances d’épouser la fille du juge… mais pour l’autre héritière, la demoiselle Ducanif, qu’un médecin et une cuisinière doivent te faire accorder, tu m’as laissée le bec dans l’eau.

—Je vous ai appris que mon talisman était une lettre.

—Oui, je le sais, une lettre qui tient en bride les deux individus, Héloïse et son amant… Mais que contient-elle, cette lettre? Et comment l’as-tu trouvée?

—Écoutez donc, dit le Tombeur-des-Crânes.

IX

La Belle-Flamande était à jeun. Avant que son fils eût commencé le récit qu’elle lui demandait, elle fit cette proposition:

—Manger n’a jamais bouché les oreilles de celui qui écoute. Moi, j’ai l’estomac dans les talons, ce qui me gêne pour marcher. Or, si tu le veux, au lieu de baguenauder par les rues, toi parlant et moi écoutant, je t’offre d’aller casser une croûte chez un manezingue de mes amis qui vous a un petit vin que c’est à croire qu’on en rêve. C’est à deux pas, dans la rue des Bourdonnais.

Cinq minutes après, tous d’eux étaient attablés dans un cabinet du marchand de vin désigné.

Après faim apaisée, la mère posa ses coudes sur la table en disant à Alfred:

—Maintenant, garçon, conte-moi comment tu as mis la patte sur cette lettre qui fait que le médecin et Héloïse, sa maîtresse, t’obéissent si bien au doigt et à l’oeil qu’ils se sont engagés à te faire épouser l’autre héritière, la demoiselle Ducanif, que tu guignes à défaut de la fille du magistrat.

L’exorde du récit d’Alfred fut une question.

—Vous souvenez-vous, la mère, demanda-t-il, parmi les expériences de seconde vue exécutées par Cydalise, au beau temps de notre troupe, du tour de l’écriture brûlée?

—Parbleu! tour qui ahurissait fièrement les gobe-mouches qui en restaient le bec ouvert! s’exclama la maman. On présentait un papier et un crayon à un spectateur en lui disant: «Écrivez sur cette feuille ce qu’il vous plaira»; après quoi on lui faisait plier le papier, qu’il avait d’abord donné à lire à tous ses voisins, puis il le brûlait sur une assiette qu’il gardait en main, le nez sur les cendres. Alors Bédaric, notre magnétiseur, endormait Cydalise, assise sur un tabouret adossé à un portant de coulisse et demandait: «Pouvez-vous nous dire ce que monsieur avait écrit sur le papier qu’il vient de brûler?» A cette question, ma mâtine, qui n’aurait pas ri pour un empire, leur dégoisait la chose tout au long, au grandissime étonnement du public.

Et, éclatant de rire à ce souvenir, la Belle Flamande ajouta:

—Oh! oui je me souviens de ce tour qui était pourtant bête comme bonjour. Il consistait en…

Jugeant inutile d’entendre les détails d’un tour qu’il connaissait à fond, le Tombeur-des-Crânes interrompit sa mère pour commencer son histoire.

—C’est au tour de l’écriture brûlée, je vous le répète, que je dois mon empire sur le docteur et sa maîtresse. Et vous allez savoir comment.

* * * * *

(Si simple que ce soit ce tour, fort usité dans toutes les baraques de foire, il faut en donner l’explication pour l’intelligence de ce qui va suivre.

Ayez un sous-main en carton recouvert d’un papier dont le dessous a été frotté d’une composition de suie et de savon noir, ce qui forme décalque. Entre ce papier et le carton, vous placez une feuille de papier blanc, puis vous encollez les bords de l’enveloppe en les rabattant sous le dessous du carton.

On présente à un assistant un crayon de pierre dure et une feuille de papier qu’on a placée sur le sous-main. Le spectateur accepte le sous-main qui l’aide à écrire et, comme le crayon est dur, il lui faut appuyer ses caractères, qui se trouvent décalqués sur le papier caché sous l’enveloppe du sous-main. L’écrit achevé, on le laisse à son auteur, qu’on débarrasse du sous-main et du crayon pour les remplacer par une assiette garnie d’allumettes. «Faites lire à vos voisins pour qu’ils en sachent le contenu, puis brûlez-le», commande le magnétiseur qui, pendant que l’attention est ainsi distraite, fait passer le sous-main à un compère dans la coulisse. Ce dernier n’a qu’à déchirer l’enveloppe du carton pour prendre le second papier sur lequel l’écriture s’est décalquée. Il en souffle les phrases à la somnambule assise près du portant de la coulisse… et le tour est fait.—Sur la demande du magnétiseur, le somnambule, au grand ébahissement des spectateurs, récite ce que contenait l’écrit brûlé.)

* * * * *

Le Tombeur-des-Crânes avait entamé son histoire:

—Après avoir quitté la troupe Rebricard, où je m’étais engagé quand nous nous séparâmes, j’étais revenu à Paris. Je battais le pavé depuis huit jours, en quête d’un expédient qui me fît vivre, quand le hasard me mit en face de Cydalise.

Elle avait eu beau dire, la belle, que tout était fini entre nous! Il n’en était rien, car, à ma vue, sa toquade la reprit, et, en un quart d’heure, la réconciliation fut faite et parfaite.

—Où loges-tu? me demanda-t-elle.

—Dans un garni du faubourg.

—Viens donc habiter ma chambre.

Deux heures après, j’étais installé chez Cydalise, dans une masure du Marais, du côté de la rue de Turenne. Sa chambre était un véritable taudis, mais elle jouissait d’un agrément bien rare à trouver dans Paris. Elle s’éclairait sur un jardin, nid de verdure au fond duquel apparaissait un petit hôtel Louis XV.

—On m’a dit que c’est l’habitation d’un magistrat, m’annonça Cydalise.

Tout comme moi, l’ancienne Fille du Soleil était dans une gêne atroce. Quand elle s’était séparée de nous, le hasard de ses amours l’avait conduite dans les bras du chef de cuisine d’une ambassade qui, haut maître en science culinaire, s’était amusé à en faire un cordon bleu. A cela s’était bornée sa générosité, car, après un an de durée, quand la liaison se rompit, Cydalise, à deux cents francs près, s’en alla aussi pauvre qu’elle était venue.

Seulement elle partait excellente cuisinière et bien décidée à tirer profit de son savoir.

Les deux cents francs avaient duré trois mois dans l’attente d’une place. Elle en était à ses derniers dix francs le jour de notre réconciliation.

Après m’avoir fait part de sa débine, elle s’écria joyeusement:

—Baste! le Mont-de-Piété n’a pas été créé pour les chiens! Jusqu’à ce que nous ayons mangé la somme qu’il me prêtera, Héloïse sera peut-être venue.

—Qui appelles-tu Héloïse?

—Une cuisinière dont j’ai fait la connaissance à la salle Crémorne, au dernier bal annuel donné par l’Association des cuisiniers et cuisinières pour la caisse de secours. Héloïse m’a promis de me trouver une bonne place… et, là-dessus, elle peut me dénicher ce qu’il y a de mieux, car elle y a la main.

—Pourquoi?

—Parce qu’elle est en place chez un sieur Ducanif qui tient le meilleur bureau de placement de Paris. Il paraît que ce Ducanif s’est si bien monté le bourrichon pour elle, une superbe fille du reste, que, afin d’être plus libre, il s’est séparé de sa femme et de sa fille… Tu comprends que si Héloïse l’exige, son bourgeois me trouvera une place aux prunes.

—Oui, mais elle tarde trop, ta place aux prunes.

En réponse, elle me montra une grande malle dans un coin de la chambre et me dit en riant:

—Raison de plus, en attendant, pour que le Mont-de-Piété me débarrasse de tout ce qu’il y a là dedans et qui ne me servira plus.

—Que contient cette malle?

—Ma défroque et tous mes bibelots de somnambule. Comme il y a gros à parier que je ne redeviendrai plus jamais Fille du Soleil, battons monnaie avec tous ces oripeaux.

Elle se mit à ouvrir le coffre en continuant:

—Je ne sais plus trop quoi j’ai enfermé dans cette malle. Nous allons en passer la visite.

Bien mesquines étaient les frusques qu’elle voulait offrir au Mont-de-Piété! Deux amples peignoirs sans taille en grosse tarlatane pailletée d’étoiles d’or, quelques jupes courtes de pareille étoffe, des corsages du même genre et trois maillots de soie constituaient la garde-robe de celle qui, alors qu’elle donnait ses séances de seconde vue, s’habillait, suivant sa fantaisie, en druidesse, avec une couronne de chêne sur la tête, ou en sylphide avec des ailes dans le dos.

Et elles étaient encore là, ces ailes et cette couronne de chêne en papier. Ce fut moi qui, en prêtant la main à l’inventaire, les tirai de la caisse, ainsi que d’autres brimborions sans valeur, que Cydalise avait conservés en souvenir du temps passé.

—Tiens! qu’est-ce cela! fis-je en ramenant du fond du coffre un objet plat et d’un carré long, enveloppé dans une feuille de journal.

—Ça, me dit Cydalise en riant, c’est le sous-main qui nous servait pour le tour du papier brûlé.

Cependant j’avais retiré le journal. Elle avait dit vrai. C’était bien le sous-main et, avec lui, le crayon à pierre dure dont se servait le spectateur pour écrire.

Je posai sous-main et crayon sur une table voisine en disant:

—Je crois, ma belle, que tu peux te dispenser de porter cela au Mont-de-Piété qui ne t’en donnerait pas un maravédis.

Puis, nous continuâmes notre inventaire de la caisse.

A l’exception des maillots en soie, toute la défroque était de si mince valeur que nous dûmes reconnaître qu’à moins d’une excessive générosité de la part de l’expert, le Mont-de-Piété en donnerait tout au plus trente francs.

—Avec trente francs on peut aller quatre jours. D’ici là, Héloïse m’aura peut-être trouvé une place, répliqua Cydalise prenant les choses au mieux.

Et en fille expéditive:

—Vite, ajouta-t-elle, faisons-en un paquet et en route pour le Mont-de-Piété!

Le paquet terminé, je m’apprêtais à la suivre quand elle m’arrêta en disant:

—A quoi bon y aller deux? J’y suffirai seule. Reste là; fume ta pipe en m’attendant. Je ne serai pas plus de vingt minutes.

Resté seul, je tuai d’abord le temps en lisant le journal, vieux de quinze mois, qui avait enveloppé le sous-main. Je fus interrompu en ma lecture par un coup frappé à la porte.

C’était le concierge de la maison.

—Une lettre pour mademoiselle Cydalise, m’annonça-t-il en me montrant la missive.

—Elle ne tardera pas à revenir.

—Tant de fois elle m’a répété qu’elle attendait une lettre que j’ai cru bien faire en la lui montant au plus vite. Elle aura passé devant la loge pendant que j’étais au premier, chez le propriétaire.

Et il posa la lettre sur la table.

C’était un bavard qui jugea bon de tailler une petite bavette. Jusqu’au retour de Cydalise, c’était une façon pour moi d’abréger l’attente. La conversation s’engagea donc entre nous.

—La chambre doit plaire à monsieur, me dit-il. Bien des gens, qui payent des cinq mille francs de loyer, voudraient avoir une vue pareille… Un jardin délicieux… c’est rare dans Paris.

—Certes! fis-je. Mais la jouissance de ce jardin vaut encore mieux que sa vue.

—Oui, mais cette jouissance-là coûte les yeux de la tête. Pour se la payer, il faut être riche comme l’est M. Grandvivier.

—Ah! le locataire se nomme Grandvivier?

—Oui, un juge qui remue les écus à la pelle.

—Tant que ça!

—Il possède, m’a-t-on dit, plus de trois millions, et il n’a qu’un enfant.

Son nom, prononcé par une voix furieuse, qui retentit dans l’escalier, le fit bondir.

—Encore ma canaille de propriétaire qui m’appelle! Quand donc délivrera-t-on les pauvres portiers des propriétaires!

Et il partit à toute vitesse.

Me retrouvant à nouveau seul, l’idée me vint de lire la lettre adressée à Cydalise. Elle contenait ces trois lignes tracées d’une écriture grotesque:

«Ma chère camarade.—Attendez-moi demain à onze heures. Je vous ai trouvé une place excellente.

—HÉLOÏSE.»

Je rejetai la lettre sur la table, puis je me mis à employer le moyen de patienter que m’avait indiqué Cydalise, celui de fumer ma pipe.

A ma vingtième bouffée, la chambre était si pleine de fumée que j’étais menacé, en continuant, d’une asphyxie complète.

—Donnons de l’air, me dis-je.

Je m’avançai pour ouvrir la fenêtre. Au moment où je levais la main vers l’espagnolette, mon regard, à travers un accroc du rideau, plongea au fond du jardin.

Une ravissante jeune fille de dix-huit ans était en train d’arroser un massif de fleurs.

Au lieu d’ouvrir la fenêtre, je restai à l’affût derrière mon rideau, dévorant des yeux cette suave créature.

Le portier avait été interrompu dans sa confidence au moment où il m’apprenait que le magistrat n’avait qu’un enfant.

Cet enfant était donc une fille?

Et le père possédait des millions!!!

La voix de Cydalise, qui remontait l’escalier en chantant, m’arracha à mon extase. Je m’éloignai vivement du rideau.

A son premier pas dans la chambre pleine de la fumée de ma pipe, Cydalise courut à la fenêtre qu’elle ouvrit béante en s’écriant:

—Mais tu tournes au jambon! Peut-on s’enfumer ainsi! Tu as des poumons en zinc, toi!

Alors, respirant à pleine aspiration:

—Ouf! fit-elle, c’est bon, l’air pur!

Soudain je l’entendis qui murmurait hargneusement en regardant le jardin:

—Tiens! voilà ma chipie qui s’envole! Ne dirait-on pas que j’ai une tête à camper sur un cerisier pour effaroucher les moineaux?... Eh! va donc! bégueule! On vaut bien autant que toi.

Sans doute que Cydalise n’avait pas conscience que ses paroles avaient dépassé ses lèvres et que j’avais pu entendre le sentiment haineux pour la jeune fille qu’elles trahissaient, car, après avoir refermé la fenêtre, elle revint à moi en disant:

—Le pipelet, à ma rentrée, m’a annoncé qu’il avait monté une lettre pour moi.

—Oui, là, sur la table, dis-je en lui indiquant la lettre.

Sans se fâcher que je l’eusse d’abord ouverte, elle la déplia et eut vite fait d’en connaître le contenu.

Aussitôt elle se mit à exécuter par la chambre un pas du cancan le plus échevelé en criant:

—Bravi! bravo! c’est aujourd’hui un jour de chance complète. D’abord, c’est toi que je retrouve! Et voici Héloïse qui me promet une bonne place! Vivat! c’est de la veine sur toute la ligne!!!

Mais se reprenant aussitôt, elle ajouta d’une voix essoufflée par la danse:

—C’est-à-dire non, pas sur toute la ligne, car le Mont-de-Piété a été rat en diable. Croirais-tu que le sapajou d’employé n’a voulu me prêter que quinze francs de mes souvenirs de gloire? N’a-t-il pas osé me dire que mes ailes de sylphide ne pouvaient plus servir qu’à éventer de la braise sur un fourneau!

Sa rancune ne fut pas longue. Elle tira de sa poche les trois pièces de cinq francs qu’elle fit sauter dans sa main en débitant d’un ton joyeux:

—Qu’est-ce qui va se payer un joli petit gueuleton fin, ce soir, avec son chéri? Les trois pièces y passeront. Pas d’économie, puisque j’entre demain en place.

—Oui, mais moi? dis-je.

—Eh bien! toi, après?

—Que vais-je devenir, quand tu seras dans cette place?

—Tu resteras ici. Tu garderas ma chambre où je viendrai, aussi souvent que possible, t’apporter des ailes de volaille et du bon bouillon.

—Oui, mais te permettra-t-on de décamper, comme tu l’espères?

Elle réfléchit un peu, puis:

—J’imposerai la condition à mes bourgeois qu’on me laissera sortir pour mes devoirs religieux, m’annonça-t-elle.

Sur ce, elle se remit à faire sauter les trois pièces de cinq francs sous mon nez et continua:

—Il sera toujours temps demain de penser à cela. Pour le quart d’heure, il s’agit d’aller se payer une gentille biture. Allons, en route!

Comme elle s’apprêtait à remettre son mantelet, elle s’arrêta et se retourna vers moi pour me demander:

—A moins que tu ne veuilles que nous nous contentions de pommes de terre frites; alors tu pourrais garder les quinze francs pour toi.

* * * * *

Jusqu’à ce moment, la Belle-Flamande avait écouté sans mot dire le récit de son fils. A cet endroit, elle ne put contenir son enthousiasme!

—Un coeur d’or, cette Cydalise! Elle t’aurait donné ses petits boyaux si tu les lui avais demandé.

Le Tombeur hocha ironiquement la tête en répliquant:

—Pas tant que ça, la mère. Cydalise avait la tête dure sur certains points. Vous en jugerez.

—Bon! alors je devine que le vent va tourner pour elle aux raclées numéro un.

—Attendez la suite.

La maman se versa un petit verre de cassis et, avant de le porter à sa bouche qui allait le déguster à petits coups de langue, elle prononça:

—Dévide ton chapelet, fiston.

* * * * *

Le Tombeur-des-Crânes continua:

—Comme je ne répondais pas, Cydalise reprit:

—Voyons, te décides-tu pour les pommes de terres frites?

En me montrant le vieux journal qui avait servi à envelopper le fameux sous-main, elle me dit en souriant:

—Tiens, voici le plat d’argent qui me servira à t’en apporter une montagne.

J’étendis la main sur le journal qu’elle allait prendre.

—Non, non, fis-je vivement, laisse-le là. Pendant ton absence, j’y ai lu quelque chose qui m’a fort intéressé et que je n’ai pas fini.

—Mazette! ricana-t-elle, tu ne tiens pas à avoir les nouvelles fraîches, toi! Ce journal est vieux de plus de quinze mois!

—Oh! la date ne fait rien à l’article que je lisais.

—Quel article?

—Le compte rendu des tribunaux. Il s’agit d’une bonne qui en a gobé pour ses cinq ans.

—Diable! c’est salé… Elle avait donc volé les couverts d’argent à ses bourgeois?

—Non; mais ses maîtres lui avaient confié la surveillance de leurs jeunes filles, une de seize ans et l’autre de dix-huit ans… et elle les vendait.

—Oh! la saleté de femme! s’écria Cydalise avec une profonde et sincère indignation. Alors, cinq ans, ce n’est pas payé. Moi je l’aurais condamnée à mourir à coups d’épingles.

—La malheureuse a peut-être obéi à certaines influences irrésistibles, avançai-je.

—Il n’est pas d’influences qui obtiendraient de moi une pareille infamie, articula-t-elle d’un ton convaincu.

Ce sujet lui répugnant à traiter plus longtemps, elle me demanda en reprenant sa voix rieuse:

—Oui ou non, te décides-tu pour les pommes de terre frites?

—J’opte pour le bon dîner, répondis-je.

A table, chez un restaurateur du voisinage, Cydalise revint à parler de la place qui l’attendait et de celle qui la lui procurait.

—Une jolie femme, Héloïse. Tu en jugeras demain, m’annonça-t-elle.

Ensuite, me menaçant du doigt en riant:

—Ne va pas t’aviser de lui faire la cour, grand vaurien!

Après quoi, tout aussitôt:

—Du reste, continua-t-elle, je suis bien tranquille là-dessus. Tu aurais beau faire ton joli coeur, Héloïse te laisserait tes singeries pour compte… car elle a un amant.

—Oui, tu me l’as dit, son bourgeois, nommé Ducanif.

—Oh! celui-là! s’écria-t-elle en éclatant d’un rire railleur.

Et quand sa gaieté fut apaisée:

—Il n’est pas question de Ducanif, reprit-elle.

—Ah! elle a un dessous de cartes?

—Oui, un joli Gustave, d’une trentaine d’années… Un médecin… Rien que ça! Le soir du bal des cuisinières, à la salle Crémorne, où j’ai fait sa connaissance, Héloïse m’a lâché sa petite confession. Si tu l’avais vue me parlant de son Gustave! Les yeux lui sortaient de la tête. Elle avait l’air de manger des confitures… Ah! en voilà un qui la tient ferme, je t’en réponds!

—Crois-tu? fis-je en ayant l’air de douter.

—C’est-à-dire que s’il lui commandait de s’asseoir sur un paratonnerre, v’lan, elle ne ferait ni une, ni deux! Sur un ordre de lui, elle monterait à l’échafaud.

—Tu vois bien! lâchai-je alors.

Elle me regarda sans comprendre.

—Qu’est-ce que je vois?

—Que te disais-je à propos de la bonne condamnée à cinq ans? Que la malheureuse avait peut-être obéi à une influence irrésistible… A la place de cette bonne, suppose ton Héloïse. Crois-tu que, pour le même cas, elle aurait résisté à son Gustave?

Cydalise réfléchit un peu, puis, en branlant la tête, lâcha cet aveu:

—Ma foi! pour être franche, je reconnais qu’Héloïse n’aurait pas reculé.

A cette réponse, je poussai un soupir mélancolique.

—On est heureux d’être aimé de la sorte! murmurai-je de façon à être entendu.

Cydalise se redressa, pâle, ses yeux étincelants tout à la fois d’amour et de courroux.

—Je te conseille de te plaindre! articula-t-elle sèchement.

—Alors tu serais une seconde édition de ton Héloïse?

—Pourquoi pas?

—Même pour le cas de la bonne qui a encaissé ses cinq ans?

Elle haussa brusquement les épaules et s’écria d’une voix impatientée:

—Ah! tu m’embêtes, à la fin, avec ta rengaine, toi!! Elle me fait froid dans le dos. Je suis certaine que mon dîner me restera sur l’estomac.

—Allons! calme-toi. Je voulais seulement te faire grimper à l’arbre, dis-je en riant.

Et c’était vrai. Pourquoi m’étais-je cramponné à cette condamnation de la bonne? Je ne saurais le dire. Sauf de faire un peu enrager Cydalise, aucun but n’avait dicté mes paroles.

X

Le lendemain, à onze heures précises, comme elle l’avait annoncé, nous reçûmes la visite d’Héloïse.

Certes, c’était bien la belle femme que m’avait vantée Cydalise. Mais son teint pâli, ses yeux remplis d’inquiétude, son visage tiré trahissaient, quand elle entra chez nous, qu’elle était en proie à de secrètes et douloureuses angoisses. Cherchant à se maîtriser, elle affecta de sourire en annonçant à ma maîtresse:

—Enfin je vous l’ai donc trouvée, cette place promise! Ducanif voulait la donner à une autre, mais je lui ai dit: «Minute! je la prends pour une de mes amies,» et le bonhomme s’est incliné.

—Alors pas dans une cassine? demanda Cydalise.

—Dans une bonne, très bonne maison, affirma Héloïse.

Ensuite, se reprenant:

—Seulement, maison un peu triste, je vous en préviens, mais où vous serez comme le poisson dans l’eau… Avant de monter ici, je me suis présentée, de la part de Ducanif, pour vous proposer au bourgeois, qui vous a acceptée les yeux fermés. Il vous attend le plus tôt possible… aujourd’hui même, si faire se peut.

—Qu’en dis-tu, Alfred? demanda Cydalise en se tournant vers moi.

Je n’eus pas le temps de répondre. Elle revint immédiatement à Héloïse.

—Car il faut vous dire, reprit-elle, qu’il me peine fort de quitter ce grand gueux que vous voyez là.

Et, en souriant, elle lâcha cette allusion:

—C’est mon Gustave, à moi.

Il me sembla qu’au nom de son amant, Héloïse avait tressailli. Sa pâleur augmenta et ses traits se contractèrent plus affligés.

—Est-ce que le torchon brûle entre les deux amants? me demandai-je.

Ce trouble échappa à Cydalise, qui, cependant, avait continué:

—Vous me comprendrez, ma belle. Ce pauvre garçon va rester seul ici… Moi, je ne saurais rester un jour sans le voir… Alors, si cette place est à l’autre bout de Paris, au diable vauvert… nix! nix!

—Mais non! mais non! fit vivement Héloïse.

—Dans le quartier?

—Mieux encore. A deux pas.

—Où donc?

—Chez un magistrat nommé M. Grandvivier.

Cydalise, à ce nom, se tordit de joie.

—Ah! par exemple, en voilà une bobinette de chance! s’écria-t-elle.

Quand j’avais entendu nommer le magistrat, deux pensées soudaines avaient, ensemble, envahi mon cerveau. En même temps que je me rappelais la jeune fille, arrosant ses fleurs, mademoiselle Grandvivier qui devait avoir un jour des millions, le souvenir m’était aussi venu de la bonne condamnée à cinq années de prison.

Cependant, moi à mes réflexions, Cydalise à son contentement, nous ne nous étions pas aperçus qu’après s’être laissée tomber sur une chaise, Héloïse fondait en larmes.

Lorsque je secouai ma courte rêverie, mon attention, au lieu de se porter sur Héloïse, fut distraite par Cydalise. Sa gaieté venait de disparaître subitement de son visage qui avait pris une expression mauvaise.

Et je l’entendis murmurer:

—Oui, mais il y a la fille… la chipie!

Pour la deuxième fois m’était révélé chez Cydalise un sentiment hostile à l’égard de mademoiselle Grandvivier, qui allait bientôt devenir sa jeune maîtresse. Pourquoi? Pour une cause futile à coup sûr, je l’aurais gagé, moi qui connaissais avec quelle facilité Cydalise prenait les gens en grippe.

A ce moment, Cydalise vit les larmes qui inondaient le visage d’Héloïse.

—Qu’avez-vous donc, ma belle bichette? s’écria-t-elle en s’élançant vers la désolée.

Celle-ci fit un effort pour dompter sa douleur et avec un faux sourire:

—Rien, rien, dit-elle; c’est une stupide affection nerveuse qui me tourmente par les temps orageux, comme celui d’aujourd’hui, mais c’est sans gravité… Pleurer me soulage.

Immédiatement, sans nous laisser parler, elle reprit:

—Ainsi, c’est bien convenu, vous acceptez la place?

—Je serais bien difficile! Du moment que vous m’offrez cette place, c’est que j’y trouverai mon beurre! s’exclama Cydalise reconnaissante.

—Seulement, je vous en ai prévenue, la maison est triste, solennelle, un peu guindée…

Elle sembla hésiter, puis elle dit:

—Et, même, à ce sujet, j’aurais un conseil à vous donner.

—Parlez. Je m’y soumets d’avance.

—Votre magnifique chevelure dorée donne à votre visage un caractère de beauté excentrique, hardie…

—Dites tout de suite effrontée! s’écria joyeusement Cydalise en la voyant chercher le mot précis.

—Bref, répondit Héloïse, il est à craindre que vos bourgeois ne s’effarouchent de votre tête un peu trop en dehors du commun.

—Alors, à moins d’entrer en place chez des aveugles, je ne vois d’autre moyen que de me couper la tête… Et, encore, bien des maîtres hésiteraient à prendre une cuisinière sans tête, débita Cydalise en riant.

—Il est un moyen plus simple de s’en tirer.

—Lequel?

—Faites subir une modification à votre chevelure.

—Est-ce que vous me demandez de me faire couper les cheveux?

—Non, mais seulement de les faire teindre.

—Tiens! tiens! c’est une idée! Je ne serais pas fâchée de voir quelle frime j’aurais en brune, lâcha Cydalise, en fille qui cédait à tout nouveau caprice.

Et, bien résolue, elle ajouta:

—C’est dit. Demain, avant de me présenter devant M. Grandvivier, j’aurai passé chez le coiffeur qui me métamorphosera en brune.

—Alors vous aurez la place… et je vous jure qu’elle est bonne, appuya Héloïse.

—Sans compter qu’elle ne m’éloignera pas d’Alfred. En deux sauts, je serai ici, répliqua la future cuisinière.

Ensuite, s’adressant à moi:

—Tu peux être certain d’avoir tous les jours ma visite.

—Visite que je te rendrai, répondis-je.

—Quand?

—La nuit, si tu veux.

—Oh! oh! ricana-t-elle moqueusement, j’en doute! Avec ça que, dans la boîte du juge, le pipelet doit être homme à ouvrir, passé minuit, aux troubadours qui demandent à coucher.

—Je n’aurai pas besoin de m’adresser au concierge.

—Bah! Alors, comment feras-tu?

Je la conduisis à la fenêtre et, de là, je lui montrai le mur qui séparait l’étroite cour de notre maison du jardin de M. Grandvivier.

—Crois-tu que ce mur est infranchissable? demandai-je.

—Et tu oserais? dit-elle, l’oeil brillant de passion.

—Oui, si, une fois le saut exécuté, j’étais certain de trouver les portes ouvertes par toi.

D’un bond, elle sauta à mon cou en s’écriant:

—Tu es un amour d’homme!!!

Et elle me donna un baiser retentissant.

Au bruit de ce baiser répondit l’éclat d’un violent sanglot. Il venait d’Héloïse dont cette caresse avait brusquement réveillé le chagrin qu’elle s’efforçait de nous cacher.

En une seconde, Cydalise devina le motif de ce désespoir. Tout en écartant les mains dont la pleureuse se voilait le visage, elle demanda d’une voix émue:

—De quoi donc, ma gentille? Est-ce qu’il y a du grabuge dans vos amours… Hein!... voyons, dites… J’ai deviné, pas vrai? Votre Gustave a fait des misères à sa niniche?

Héloïse ne fut plus maîtresse du secret qui l’étouffait.

—Gustave m’a quittée, balbutia-t-elle d’une voix brisée.

—Oh! le scélérat! commença par lancer rageusement Cydalise. Aimez donc les hommes! voilà comment on est récompensée!... Et, après cela, on s’étonne qu’il y ait tant de femmes qui se flanquent dans un cloître!

Comme, si indignées qu’étaient ses exclamations, elles n’étaient d’aucune consolation pour l’amante abandonnée, Cydalise se calma pour reprendre d’un ton encourageant:

—Bah! bah! c’est une querelle d’amoureux. Ça se remettra. Avant peu, votre Gustave se présentera penaud de son escapade et sera tout heureux qu’on le reprenne.

Héloïse secoua la tête de façon désolée à cette espérance offerte et répondit à travers ses sanglots:

—Non, non, c’est bien fini!... Allez! Je le connais! Il ne reviendra pas.

En fait d’amour, Cydalise était pour les concessions les plus larges.

—Alors, ma bellote, si vous en tenez si fort pour lui, faites le premier pas, conseilla-t-elle.

Mais Héloïse se remit à secouer la tête et finit par prononcer:

—Impossible!

—Oh! il n’y a rien d’impossible pour une jolie femme qui sait se faire bien enjôleuse, bien câline, bien…

L’Ariane abandonnée l’interrompit en redisant encore:

—Impossible! Impossible!

Puis, après un petit temps, elle murmura cette phrase incomplète:

—A moins que…

—A moins que quoi? insista Cydalise dont la compassion venait de se doubler d’une maîtresse dose de curiosité.

Héloïse nous fit attendre sa réponse. Enfin d’une voix lente:

—A moins que je consente à ce qu’il demande.

—C’est donc de boire la mer avec ses poissons?... Ou d’aller à quatre pattes à Rome?... Ou de manger par l’oreille?... Ou de vous atteler à un omnibus?... Enfin, que vous demande-t-il de si extraordinaire pour que vous, qui êtes coiffée d’un si rude béguin à son endroit, vous le lui refusiez?

A toutes ces questions, Héloïse était restée muette. Il était évident que nous ne parviendrions pas à lui arracher cette partie de son secret. L’exigence de Gustave concernait sans doute quelque terrible mystère, car Héloïse qui, en ce moment, devait y penser, frissonnait sous nos yeux.

Si, en amour, Cydalise était pour les concessions, elle admettait aussi largement les craques qui appuient le proverbe: «Promettre et tenir sont deux.» Aussi, désespérant d’obtenir un aveu complet, elle avança ce conseil:

—Promettez toujours, ma biche. Une fois le raccommodement fait, vous lui direz: Flûte!

Probablement que, pour le cas en question, Gustave n’était pas homme à être satisfait par le «Flûte!» car Héloïse répondit d’une voix qui tremblait:

—Il ne se contenterait pas d’une simple promesse.

—De quoi? fit Cydalise gouailleuse. Alors qu’exige-t-il donc, votre médecin de carton? Faut-il pas qu’on réunisse les deux Chambres en congrès pour recevoir votre serment? Voyons, dites, que réclame votre Gustave?

—Un engagement par écrit, articula l’amante délaissée en frémissant.

—Eh bien! écrivez, godiche, et, une belle nuit, vous lui chiperez le papier dans une de ses poches, conseilla encore Cydalise.

Héloïse s’était redressée, pantelante d’un effroi immense.

—Jamais! jamais! bégaya-t-elle.

Cette fois Cydalise perdit patience et son accent tourna à l’ironie.

—Alors, faites-en votre deuil, ma biche, ravalez vos larmes et passez l’éponge sur le souvenir de Gustave.

—J’en mourrai! dit l’abandonnée dont les sanglots éclatèrent de plus belle.

—Mourez… ou écrivez, prononça brutalement Cydalise, piquée par cette résistance.

Alors je jugeai bon de placer mon avis.

—A votre place, j’écrirais, dis-je à Héloïse.

Elle me regarda de ses yeux effarés, puis répondit:

—Si vous saviez ce qu’il veut que j’écrive!!!

—Je ne tiens pas à le savoir, mais je suis persuadé que plus cet écrit est effrayant, moins vous devez avoir à le craindre. Pourquoi n’aurions-nous pas nos caprices, nous autres hommes? Ne pouvons-nous être pris de la fantaisie d’éprouver à quel point nous sommes aimés par une femme? A coup sûr, le docteur a voulu vous soumettre à une épreuve.

—Si je le croyais! fit-elle.

Et son regard s’alluma d’une espérance.

Je revins à l’assaut.

—Écrivez, dis-je, et, demain, avec Gustave, vous serez à rire des angoisses que vous a donnée cette épreuve.

—Oui, écrivez donc, grande bêtasse! Alfred a raison. C’est une frime de votre Gustave, appuya Cydalise m’arrivant à la rescousse.

Héloïse hésita pendant une longue minute. Enfin elle nous demanda:

—Avez-vous ici ce qu’il faut pour écrire?

—Euh! euh! j’en doute! fit Cydalise en tournant dans la chambre. Ma dernière goutte d’encre a passé à noircir les coutures blanchies de mes gants. En fait de plumes, il ne me restait que celles de mes ailes de sylphide qui, pour le quart d’heure, sont au Mont-de-Piété… Quant au papier… Ah! tiens, c’est de la veine! en voici une demi-feuille qui me reste des quatre sous de papier que j’avais achetés pour faire les papillotes des petits frisons de ma coiffure à la chien.

Ce disant, elle posait devant Héloïse le carré de papier.

Oui, mais restaient encore à se procurer l’encre et la plume.

Alors une idée me traversa le cerveau.

Je pris sur la table le fameux sous-main du tour de l’écriture brûlée sur lequel je plaçai le morceau de papier, et en présentant le crayon à Héloïse:

—Au crayon ou à la plume, l’écrit n’en attestera pas moins à Gustave votre obéissance, lui dis-je.

Elle accepta le crayon sans mot dire, et, d’une main fébrile, se mit à écrire son billet.

Comme, par discrétion, nous nous étions éloignés de la table pour nous réfugier dans un coin, Cydalise ne put résister à la jubilation que lui avait procurée mon idée d’employer le sous-main. Malgré le danger d’être entendue par Héloïse, elle mit ses lèvres à mon oreille et me glissa ce compliment:

—Tu n’es pas à moitié roublard, toi!

Ensuite, au compliment, elle ajouta cette réflexion:

—Hein! En pince-t-elle pour son Gustave? Elle a eu beau faire ses giries, il a toujours fallu finir par obéir… O monstres d’hommes! quand on vous aime…!

Alors, pendant qu’elle me murmurait ces mots, le souvenir de mademoiselle Grandvivier, que Cydalise allait bientôt servir, me revint à la pensée.

Cependant Héloïse avait fini d’écrire. Elle se leva en pliant le papier sous forme de lettre.

—La! maintenant il n’y a plus qu’à la mettre à la poste et demain Gustave viendra vous la rapporter, dit Cydalise.

—Peut-être est-ce un écrit qu’il est plus prudent de remettre de la main à la main, avançai-je.

Ce conseil eut le désastreux effet de rappeler à Héloïse le danger pour elle qui résultait certainement de cette lettre.

—Non, non, non! proféra-t-elle avec une sombre énergie.

Et, soudain, elle déchira le papier en morceaux, qu’elle mit dans sa bouche pour les avaler.

Ensuite, brusquement, elle gagna la porte en femme dont la raison s’est égarée et disparut sans nous avoir dit adieu.

—Elle regimbe aujourd’hui, mais elle y passera demain. Elle est trop toquée de son Gustave pour résister longtemps, m’annonça Cydalise.

L’occasion m’était trop belle pour n’en pas profiter.

Je me hâtai donc de dire:

—Tu vois?

—Qu’est-ce que je vois? fit-elle, ne se rappelant plus l’incident de la veille.

—Que j’avais raison, hier, en soutenant que ce devait être sous une influence dominatrice qu’avait agi la bonne qui en a avalé pour cinq ans.

Elle s’emporta sérieusement:

—Tu sais que tu me bassines par trop avec ta bonne et ses cinq ans! Lâche-moi un peu cette scie-là! cria-t-elle d’une voix grincheuse.

Puis, me montrant le sous-main:

—Au lieu de nous chamailler, nous ferions mieux de lire ce que la désolée a écrit à son docteur… Que diable Gustave peut-il exiger d’elle?

Elle étendait la main. Plus prompt qu’elle, je m’emparai du sous-main en disant:

Continuer : partie 2 sur 2