La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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LA CONQUÊTE D’UNE CUISINIÈRE I[Illustration]
SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES PAR EUGÈNE CHAVETTE I—Des femmes, parbleu! aies-en dix à la fois, vingt… cent même!... Ce n’est pas moi qui t’en blâmerai, puisque je te prêche d’exemple. Mais ce que je ne veux pas, ce que je t’interdis formellement, c’est ce qu’on appelle vulgairement un collage.
Ainsi s’exprimait le plus vieux de deux déjeuneurs attablés dans un cabinet du café Anglais, ayant vue sur le boulevard. Après un succulent repas, ils en étaient au moment du moka.
Après s’être humecté le palais d’une gorgée de café, le parleur reprit la parole:
—Non, non, cher neveu, pas de concubinage! Pas de cette liaison bête à ton âge, qui vous endort à l’heure d’être frétillant, qui abrutit ces belles années de la jeunesse qu’un homme doit employer à jeter sa gourme afin de faire, plus tard, un bon mari!
Le second convive, un fort beau garçon de vingt-cinq ans, allait répliquer, mais son morigéneur ne lui en laissa pas le temps.
—Quand ta mère, ma bonne et chère soeur, est morte, reprit-il, elle te laissait une quarantaine de mille francs. J’ai eu la main heureuse à te placer cette somme qui te donne, aujourd’hui, 3,000 francs de rente. Ajoutons-y les trois autres mille francs de ta place, puis, enfin, les quatre mille que, bon an mal an, tu me soutires à l’aide de carottes plus ou moins longues; c’est donc un total d’une dizaine de mille francs, plus que suffisants pour un jeune homme qui, comme toi, n’est pas complètement oisif… Que, ces dix mille francs, tu les manges à droite et à gauche, avec la brune et la blonde, bravo!... mais qu’ils ne te servent qu’à lutter stupidement contre la gêne d’un collage, pouah! pouah! mon très cher neveu!
Et, après cette tirade, l’ennemi du concubinage huma une nouvelle gorgée de café.
Le neveu, puisque neveu il y avait, prit un petit air étonné pour demander:
—Mais, mon oncle, à propos de quoi me dites-vous cela?
Sans abaisser sa tasse qu’il se passait et repassait sous le nez pour régaler ses narines de l’arôme du moka, l’oncle regarda son neveu en face et répliqua d’un ton doucement grondeur:
—Ne fais donc pas la bête, Gontran! As-tu, par hasard, la prétention de rouler un vieux singe de ma sorte?... Jadis, neuf fois sur dix, je te trouvais chez toi quand j’allais t’y voir. Depuis trois mois, à chaque visite, j’ai beau sonner à tour de bras, tu me laisses le nez devant la porte fermée après que, j’en suis certain, tu m’as reconnu par quelque trou invisible, donnant sur le carré… Je la connais, cette blague-là; je la faisais autrefois à mon bottier. Or, si tu ne me laisses plus mettre le pied dans ton domicile, c’est parce que tu y vis maritalement avec une donzelle… Voyons, Gontran, regarde-moi bien en face et soutiens-moi le contraire!
N’osant pas nier, le neveu tenta d’atténuer sa faute:
—Ah! mon oncle, si vous la connaissiez! Jolie, distinguée, bien élevée, avança-t-il.
—Ta! ta! fit moqueusement l’oncle; si je la connaissais, je trouverais qu’elle ressemble à beaucoup d’autres de ma connaissance… Je la vois d’ici ta perle. Une monteuse de coups qui pose à l’élève de Saint-Denis, à la princesse en sucre, grimaçant au moindre mot de gaudriole, faisant ses yeux sur le plat en broyant sur le piano la Dernière Pensée de Weber... Ah! si tu savais comme, à moi aussi, on a tenté de me pousser la Dernière Pensée de Weber! Mais je ne me laissais pas engluer, attendu que ce n’est pas de ce côté-là que je cherche, avec les femmes, d’où vient le vent. Aussi, dès la seconde séance de piano, je filais à la sourdine en me disant: «A un autre la mijaurée! Je ne la prête pas, je la donne!»
Après cette profession de foi, débitée d’une voix railleuse et pleine d’une fatuité passablement ridicule, l’oncle reposa sur la table sa tasse vidée, en ajoutant d’un ton un peu sec:
—Donc, neveu, tu me feras le plaisir de lâcher ta belle et de courir à d’autres amours moins collantes. Je tiens à te trouver libre du plus petit lien quand viendra le jour où je t’aurai obtenu la fiancée que je guette depuis longtemps pour toi.
Puis, en appuyant sur les mots:
—C’est dit, Gontran, n’est-ce pas? Dès demain, plus de collage, ajouta-t-il.
Cette fois, le jeune homme tenta, sinon de gagner sa cause, au moins d’obtenir un délai.
—Mais, mon oncle, dit-il, je ne puis, du jour au lendemain, abandonner une pauvre femme sans ressources.
—C’est juste! fit l’oncle.
Il fouilla dans sa poche, dont il tira un portefeuille qu’il ouvrit en poursuivant:
—J’avais prévu ton objection et préparé ma réponse. Tiens, voici dix mille francs que tu donneras à ta dulcinée en l’invitant à aller jouer ailleurs sa Dernière Pensée de Weber.
Et il posa sur la table, devant le jeune homme, un paquet de billets de banque.
Ensuite, comme s’il regardait la question complètement vidée, il passa à un autre sujet:
—Car, reprit-il, je veux te voir bel et bien marié, mon garçon, et si mes espérances se réalisent, la fille que, je te le répète, j’ai en vue pour toi, te fera des plus riches… Une dot énorme, mon cher!
—Oh! riche, répéta Gontran avec ironie, pensez-vous que les grosses dots des filles aillent tout droit aux garçons sans le sou comme moi?
—Comment! sans le sou comme toi! Ah çà! est-ce que tu te figures que ma succession ne te produira que des cailloux?... Sans parler des deux cent mille francs que je te donnerai le jour du mariage, tu peux compter encore, après moi, sur soixante mille livres de rente… Seulement, neveu, je te préviens que je te les ferai attendre le plus tard possible.
Ce disant, l’oncle avait redressé son torse vigoureux, qu’il se mit à palper du plat de ses mains en continuant d’une voix joyeuse:
—Car le coffre est bon et durera longtemps… Une santé de fer… J’en suis encore à connaître un simple mal de tête.
Le neveu vit le joint pour adresser une douce flatterie au péché mignon de son oncle.
—Dame! fit-il avec une sorte d’admiration, il fallait que votre santé fût vraiment de fer pour avoir résisté à tant de conquêtes… car vous les comptez par centaines, vos conquêtes.
Agréablement chatouillé en son amour-propre d’homme à bonnes fortunes, l’oncle dodelina la tête en disant d’une voix attendrie:
—Le fait est qu’elles ont été nombreuses, les brunes, blondes et rousses qui ont égayé mon existence.
—Et nombreuses aussi seront celles qui l’égayeront encore.
—Heu! heu! j’ai cinquante-cinq ans! fit l’oncle d’un ton un peu attristé.
—Allons donc! Qu’importe l’âge quand le coeur a toujours vingt ans et que, comme vous disiez, on possède une santé de fer!... Vous êtes de la même étoffe que le duc de Richelieu qui, à quatre-vingts ans, dit-on, ne s’en tenait pas qu’au simple mot pour rire.
—Oh! oh! lâcha modestement le quinquagénaire, quatre-vingts ans! Je ne suis pas aussi ambitieux.
—Mettons soixante-dix. Oui, vous avez encore quinze années sur la planche à cueillir les myrtes.
—Je ne demande pas mieux que de te croire, Gontran, modula gentiment l’oncle, caressé doucement par l’espérance.
Le neveu crut le moment propice pour plaider la cause de sa maîtresse, condamnée par ce juge si plein d’indulgence pour lui-même. Il allait entamer son exorde, quand l’oncle reprit d’une voix qui s’enorgueillissait de son dire:
—Mais dans toutes ces conquêtes, que tu chiffres toi-même par centaines, pas un seul collage!!! pas un seul collage! tu m’entends?
Et, ramené ainsi à la question, il montra au jeune homme le paquet de billets de banque, restés sur la nappe, en ajoutant:
—Mets-moi ça dans ta poche et, dès demain, tu sais? ta demoiselle dehors! que mon exemple te serve de leçon.
Ensuite, revenant à ses moutons, il reprit:
—Soixante-dix ans, c’est beaucoup dire… mais, baste! ça durera ce que ça durera! Le jour où il me faudra dételer, alors j’userai de la consolation que je me suis ménagée pour mes vieux jours.
—La consolation? répéta le neveu sans comprendre.
—Oui. Tout à l’heure je te disais que le coffre était solide… Et l’estomac donc!!! Un estomac à digérer des cailloux! Jusqu’à ce jour les femmes ont été ma seule pierre d’achoppement. Jamais je n’ai été bâfreur, ni soiffeur. L’estomac a donc gardé ses forces vives. Quand viendra l’heure où les femmes seront devenues des pommes trop vertes pour mon âge, alors je m’abandonnerai à la bonne nourriture.
—Autrement dit la gourmandise.
—Oui, la gourmandise, ce réel et sérieux plaisir de la verte vieillesse, plaisir qui ne trompe pas et qui se présente deux fois par jour. Avec un bon estomac, partant un bel appétit, et soixante mille livres de rente, la gourmandise vous conduit agréablement à la fin de votre carrière.
—Alors vous cultiverez les petits plats?
—Je ne te dis que ça, mon neveu.
—Vous hanterez les grands restaurants?
—Du tout! du tout! fit l’oncle vivement.
—Où trouverez-vous donc alors vos fameux petits plats fins?
—Chez moi, parbleu! Oui, les grands restaurants flattent le palais, j’en conviens… mais, à la longue, avec leurs sauces et leurs épices, ils empâtent le goût et échauffent l’intestin… Une cuisine ne peut-elle pas être à la fois saine et délicate, quand elle est surveillée et bien dirigée?... Aussi, chez moi, aurai-je toujours un oeil vigilant sur mes fourneaux, un nez inquiet dans mes casseroles.
A ce programme énoncé par son oncle, Gontran haussa les épaules en disant:
—En vous y prenant de la sorte, vous ne mangerez que d’affreuses ratatouilles.
—Pourquoi?
—Parce que tout bon chef ne vous tolérera pas ainsi perpétuellement sur son dos… Vous ne pourrez conserver aucun artiste culinaire et vous en serez réduit à des marmitons empoisonneurs.
L’oncle secoua la tête en disant:
—Pas plus un chef qu’un marmiton ne toucheront à mes casseroles, attendu que jamais la main d’un homme, c’est mon avis, ne vaut, pour certaines préparations, celle d’une femme.
—Ah! vous prendrez une cuisinière?
—Oui, j’aurai un cordon bleu de premier ordre.
—Heu! heu! fit ironiquement le neveu.
—Pourquoi ton heu! heu!
—Parce que vous dites tranquillement que vous aurez un cordon bleu de premier ordre, et que vous n’avez pas l’air de vous douter qu’il vous serait peut-être plus facile de dénicher un merle blanc.
—J’y mettrai le prix. Avec de l’argent, il n’est rien qu’on ne puisse se procurer, déclara l’oncle avec l’aplomb d’un homme qui possède soixante mille livres de rente.
En même temps qu’il faisait cette réponse, l’oncle avait machinalement regardé, par la fenêtre, le trottoir du boulevard où se croisaient les nombreux passants.
Tout à coup il se leva brusquement de table en s’écriant d’une voix joyeuse:
—Eh! mais, c’est la belle Caroline Pistache qui passe là-bas! D’où diable sort-elle? Voici un siècle que je ne l’ai vue… il faut que je la rattrape.
Et, tendant la main à Gontran en guise d’adieu, il s’élança vers la porte du cabinet à la poursuite de mademoiselle Pistache. Pourtant, sur le seuil de la pièce, il se retourna pour lancer cette dernière recommandation:
—Et, tu sais, lâche ton collage.
Puis il disparut, laissant le jeune homme avec la carte à payer, mais ayant toujours devant lui, sur la table, le paquet des dix billets de mille francs.
IIEn arrivant sur le trottoir, l’oncle s’assura de l’avance qu’avait sur lui le gibier qu’il allait chasser.
Cent mètres au plus le séparaient de la demoiselle Pistache qui filait, trottant menu et découvrant un fort joli bas de jambe, car l’asphalte un peu boueux du trottoir l’obligeait à retrousser ses jupes.
—Demeure-t-elle toujours rue Rougemont ou va-t-elle me mener au diable? Bast! j’en ai vu bien d’autres! se dit-il en se lançant sur la piste.
Oui, il en avait vu bien d’autres, car c’était un ardent et infatigable suiveur de femmes que cet aimable homme qui, de ses nom et prénom, s’appelait Athanase Fraimoulu.
Quand son neveu, en évaluant ses conquêtes par centaines, avait trouvé en lui l’étoffe d’un Richelieu, il avait eu tort et raison. S’il fallait s’en tenir à la quantité, oui, un Richelieu. Mais si l’on jugeait par la qualité, ce n’était plus qu’un Richelieu à l’échalote (qu’on nous permette le mot), car Athanase Fraimoulu n’était pas difficile sur la catégorie de ses victimes. D’où qu’elle vînt et quelle que fût sa position, sous le chapeau ou sous le bonnet, toute belle fille attirait son hommage. Commune viande de boucherie lui plaisait mieux que fines cailles et, comme il avait argent en poche et qu’il n’aimait pas soupirer longtemps aux étoiles, il triomphait uniquement des vertus de composition facile. «Mon beau Nanase, mon Tatase chéri,» double abréviatif de son petit nom, que lui murmuraient au passage, sur le boulevard, les prêtresses du plaisir, le faisait se rengorger tout superbe comme un dompteur au milieu des bêtes féroces qu’il a vaincues.
Une passion aussi absorbante aurait dû le conduire à l’égoïsme le plus parfait. Pourtant, il n’en était rien. Tant qu’un jupon n’était pas sous les yeux de Fraimoulu, on trouvait en lui un homme bon, serviable et, surtout, intelligent. Il avait reporté sur son neveu Gontran Lambert, l’affection profonde qu’il avait eue pour sa soeur, la mère du jeune homme, morte veuve d’un inventeur qui l’avait ruinée en poursuivant les plus stupides recherches. Fraimoulu avait placé le peu de la succession maternelle qui revenait à Gontran et, de ses propres deniers, il avait pourvu à l’éducation de son neveu. Au sortir du collège, il avait placé le jeune homme chez un architecte. «Quand le bâtiment marche, tout marche», s’était-il dit, en poussant son neveu vers une profession qu’il comptait lui faciliter avec ses écus. La preuve en était dans ces deux cent mille francs, mis, par lui, de côté pour la dot de Gontran qu’il voulait marier et bien marier.
Depuis deux ans, Athanase Fraimoulu avait en vue, pour son neveu, un excellent parti. Il le couvait avec soin, le surveillait, l’isolait de toute compétition dangereuse. Deux fois, il était parti pour entamer l’affaire avec les parents de la jeune fille, mais la fatalité avait voulu que ces deux fois-là fussent par un jour de pluie et l’amoureux Athanase, l’une et l’autre fois, avait été détourné de son droit chemin par une jolie jambe de femme à suivre.
A cette double distraction, il s’était donné pour excuse que cette poire de mariage à cueillir n’était pas encore tout à fait mûre. De plus, Gontran, un peu trop jeune pour le ménage, n’avait pas eu le temps, suivant son expression, de «jeter ses gourmes».
Mais, aujourd’hui, tout était à point. L’heure était venue. Aussi Fraimoulu s’était-il bien promis, tout aussitôt après avoir déjeuné avec son neveu, de se rendre d’une seule traite chez le papa de la demoiselle visée par lui, et, séance tenante, de lui bâcler l’affaire.
Par malheur on l’a vu, Fraimoulu avait proposé, mais le mollet de Caroline Pistache, qui passait, avait disposé.
Nous suivrons donc Fraimoulu qui, pour oublier son neveu, n’avait pas cette fois à se donner l’excuse qu’il ambitionnait du fruit nouveau, car il avait été déjà le «petit Tatase» de mademoiselle Pistache.
Arrivé à vingt mètres de celle qu’il poursuivait, il maintint cette distance, réglant son pas sur celui de la belle dont son regard admirait les rondeurs du bas de la jambe que les jupes retroussées mettaient à découvert.
—Elle demeure toujours rue Rougemont, pensa-t-il en voyant sa prochaine proie dépasser le faubourg Montmartre.
Il pressa le pas, et, déjà il avait raccourci la distance de moitié quand, soudain, il fit un brusque arrêt en murmurant, tout ébahi d’admiration:
—Sapristi! la magnifique créature!!! D’où diable Pistache la connaît-elle?
En effet, mademoiselle Pistache avait suspendu sa marche, arrêtée au passage par une autre femme marchant à sa rencontre.
Quiconque aime les beautés plantureuses aurait partagé l’admiration de Fraimoulu pour celle qu’il traitait de créature magnifique. C’était une femme d’une trentaine d’années, aux robustes formes, aux traits réguliers, mais massifs, à l’opulente chevelure, tout éclatante de force et de santé… un Rubens! comme on dit.
Vêtue d’une robe de laine, bien ajustée sur ses formes rebondies et fermes, elle portait un tablier de soie noire et, sur ses cheveux un peu ébouriffés, s’étalait un bonnet de linge dont les rubans flottaient sur son dos. A son bras était passé un panier à carré long, muni d’un double couvercle.
C’était elle, à ce moment, qui parlait et ce qu’elle racontait devait être du dernier drôle, car Pistache, en l’écoutant, pouffait de rire…
Cependant, Athanase, arrêté sur place et les yeux dardés étincelants sur la femme au panier, se disait en interrogeant sa mémoire:
—Mais je la connais, cette superbe brune. Je l’ai déjà vue… Oui, mais où ça?... Je demanderai tout à l’heure à Pistache des renseignements qui m’éclaireront sur l’endroit où je me suis rencontré avec ce morceau de roi.
Et, tout curieux de savoir ce que le morceau de roi pouvait conter de si cocasse à Pistache, qui s’en tenait les côtes, Athanase, tournant le dos aux deux femmes et feignant d’admirer les oeuvres en montre du fameux marchand de bronzes Barbedienne, s’approcha des causeuses à petits pas de côté.
—Ah! quelle roublarde tu fais! bégayait Pistache, secouée par le rire. Alors tu lui as flanqué un béguin?
—De premier choix. A ce point qu’il s’est débarrassé de sa femme… Je le tiens sous le boisseau, mon cher bourgeois. Je ne lui laisse voir qu’une seule personne, son docteur.
—Mais si ce médecin allait se tourner contre toi?
—Pas moyen, ma chère.
—Pourquoi?
—Parce que le docteur en question est Gustave, que je lui ai fait prendre pour médecin.
—Et il en tient toujours pour toi, le beau Gustave?
—Un véritable enragé.
Sans doute que Pistache se crut suffisamment éclairée sur ce point, car elle aborda un autre sujet.
—Mais que devient la jeune fille dans tout ça? Elle est d’âge à être mariée?
—Aussi est-il question de lui chercher un mari. Au fond, je ne lui en veux pas, moi, à cette petite. Je pousse d’autant mieux à son mariage que ça lui fera quitter la boîte. Alors j’aurai l’autre bien entièrement sous la patte.
Puis, après un temps d’une seconde:
—Avant quatre ans, j’aurai des plumes dans mon édredon, je te le promets, ajouta la belle au panier.
—Il a donc un fort sac?
—Un sac monstre.
En plus que tout ce qui venait d’être dit entre les deux femmes demeurait inintelligible pour Fraimoulu aux écoutes, il lui était impossible, même avec la clef du mystère, d’y comprendre goutte, car, tout le temps, il avait été distrait par la question qui se dressait en son cerveau.
—Où donc ai-je déjà rencontré cette remarquable bacchante?
Et, avec l’espoir que sa mémoire s’éclaircirait par une nouvelle contemplation du visage de ladite bacchante, Athanase se retourna.
Alors Pistache le reconnut.
Sans doute que c’était conviction intime chez Pistache que l’agréable doit toujours céder le pas à l’utile. Si grand plaisir qu’elle trouvât aux confidences de son amie, elle rompit l’entretien par une courte phrase, à voix basse, qui, malgré son laconisme, devait désigner Fraimoulu, car la femme au panier, après un court regard sur Athanase, prit congé de sa camarade par cette simple phrase:
—Alors, bonne chance.
Puis, en même temps que Pistache s’éloignait, elle continua sa route en sens inverse, se croisant avec Fraimoulu qu’elle toisa, au passage, d’un second regard.
—Quels yeux! de vrais diamants! pensa Athanase en se remettant en marche sur la piste de Pistache.
Mais dans l’estimation amoureuse de celui qui la suivait, l’aimable fille, dont le mollet, pourtant, se montrait découvert de dix centimètres plus haut, avait perdu soixante-quinze pour cent.
Tout enthousiasmé par sa rencontre avec la femme au panier, Fraimoulu, en suivant Pistache, ne marchait plus poussé par l’unique désir de s’entendre appeler «mon petit Nanase» par la nymphe qui le précédait.
—Il faudra qu’elle m’apprenne le nom de cette épatante Erigone… A coup sûr, un mot de Pistache me rappellera où je l’ai vue… car, c’est certain, je me suis déjà rencontré avec cette splendidissime créature… oui, splendidissime, je maintiens le mot, faute d’en trouver un plus fort, se disait-il, en proie à un frisson qui lui montait le long de la colonne vertébrale.
Mademoiselle Pistache tourna dans la rue Rougemont après un imperceptible mouvement de tête qui lui fit voir Athanase toujours sur la piste.
A son tour, celui-ci doubla l’angle en maintenant une distance de vingt pas entre lui et celle que, naguère encore, il appelait sa proie.
Arrivée devant sa porte, mademoiselle Pistache, avant de pénétrer sous la voûte, crut devoir adresser à son poursuivant le plus aimable sourire.
Vingt pas, nous l’avons dit, séparaient Fraimoulu de la porte où venait d’entrer la belle.
Sur ces vingt pas, notre héros en fit cinq, puis, tout à coup, il s’arrêta, la figure convulsée par l’effroi, l’oeil hagard, les pieds comme cloués sur le trottoir.
—Sacrebleu! sacrebleu! sacrebleu! murmura-t-il d’une voix saccadée par une vive et désagréable émotion.
Néanmoins, après une minute d’attente, il se remit et voulut continuer sa marche.
Mais, à son huitième pas, à cinq mètres tout au plus de la porte de Pistache, il s’arrêta plus brusquement que la première fois.
—Encore!!! bégaya-t-il d’un ton désespéré.
Et comme, à ce moment, Pistache, inquiète du retard de celui qu’elle comptait voir arriver sur ses talons, montrait sa tête à une fenêtre de l’entresol, il se produisit un fait extraordinaire.
Ce grand suiveur de femmes, cet adorateur des belles, ce fanatique du beau sexe montra le poing à Pistache en grondant avec fureur:
—Va-t’en au diable! satanée femelle! Engeance maudite!
Et, tournant le dos, il remonta la rue.
Était-il bien possible que, pour Fraimoulu, le sexe charmant fût subitement devenu une engeance maudite? Quelle cause terrible avait motivé l’effroi et la colère du galant chevalier des belles au point de lui faire renier sa devise: «Tout pour les dames»? Ce devrait être, tout à la fois, bien sérieux et bien désespérant, car lui qui, naguère, arpentait le trottoir d’une allure si délibérée, s’en allait maintenant, d’un pas mou, en murmurant tout navré:
—Toisé! fini!! ratiboisé!!!
Cette marche ne le conduisit pas loin. Dès qu’il eut tourné sur le boulevard, il pénétra dans la première maison d’angle, monta deux étages et sonna à une porte sur laquelle se voyait une plaque portant ces mots: Cabillaud, docteur-médecin.
A son coup de sonnette vint ouvrir une sémillante blonde d’une vingtaine d’années, à l’oeil gai, au nez en trompette et qu’à son tablier blanc, maculé de quelques gouttes de sang qui devait être celui d’une volaille, il était facile de reconnaître pour la cuisinière de céans.
Vingt minutes auparavant, Athanase serait tombé en arrêt devant cette accorte fille. Il n’y fit pas plus attention qu’un chien mis en présence d’une toile de Raphaël et demanda, d’une voix anxieuse de recevoir une réponse négative:
—M. Cabillaud est-il chez lui?
—Lequel? Ils sont deux, dit la cuisinière.
—Le médecin.
—Tous deux sont médecins.
—Celui qui a une verrue sur le nez.
—Ah! bon! Le père, alors.
La cuisinière dégagea l’entrée et, quand Fraimoulu eut pénétré dans l’antichambre, elle lui montra une porte en ajoutant:
—Tenez, frappez sans crainte de les déranger. Voici plus d’un quart d’heure que je les entends rire là dedans comme des bossus. Je serais bien venue pour les écouter; mais, par malheur, j’ai à plumer un poulet, et je ne puis quitter ma bête pendant que le corps est encore chaud.
Après ce double renseignement donné sur son habitude d’écouter aux portes et sur le moment opportun pour plumer une volaille, la cuisinière quitta le visiteur pour retourner à son poulet.
Ils riaient si bien comme des bossus qu’ils n’entendirent pas les trois coups frappés à la porte par Athanase qui, faute de réponse, se décida à ouvrir.
A son entrée, un vieux monsieur, au nez enrichi d’une monstrueuse verrue, se tordait de rire sur un fauteuil en bégayant:
—Ah! elle est bonne celle-là! Comment as-tu pu l’inventer d’une pareille force? Moi, dans ma longue carrière de médecin, j’ai dû quelquefois en pousser à mes malades, mais, au grand jamais, je ne…
S’il n’acheva pas sa phrase, c’est que la vue de son visiteur, apparaissant sur le seuil du cabinet, lui coupa la parole. En une seconde, il fut sur pied, le visage redevenu grave, s’écriant d’une voix aimable:
—Eh! bonjour, mon cher client! Entrez donc, je vous prie!... Aujourd’hui ou demain, je me proposais justement de passer chez vous.
Et comme, après avoir fait deux pas, le client s’était arrêté en regardant le deuxième individu qui se trouvait dans le cabinet, le docteur s’empressa d’ajouter, en montrant le personnage:
—Oui, de passer chez vous pour vous présenter mon fils Gustave, reçu médecin depuis six mois, auquel je cède ma clientèle, car l’âge est venu pour moi de prendre du repos.
Pendant que le fils Gustave, qui était un garçon taillé en forces, s’inclinait devant Athanase, le père continua en riant:
—Oui, je veux vous céder à mon fils, cher monsieur Fraimoulu, quoique, permettez-moi le reproche, vous soyez un bien mince client, car votre santé de fer défie tous les médecins de la terre.
Ensuite, avant que Fraimoulu pût répliquer:
—Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu’avec vous la médecine perd son temps, que, tout à l’heure à votre entrée, l’idée m’est venue que vous vous présentiez en ami qui veut me faire le plaisir d’accepter mon dîner… Hein! n’est-ce pas que j’ai deviné?
Sur ce, toujours sans attendre de réponse, le médecin réunit le bout de ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser au plafond en s’écriant:
—J’ai une cuisinière, voyez-vous? un cordon bleu hors ligne!!! La déesse des fritures!!!
—La fée des sauces! ajouta le docteur Cabillaud fils, renchérissant sur l’admiration paternelle.
—Qui n’a pas sa pareille au monde pour les poulets à la thurgovienne!!! appuya le père.
—Ni pour le soufflé d’andouilles!!! insista Gustave.
A cet éloge, Fraimoulu répondit par un mouvement triste de la tête et cette phrase débitée d’une voix émue:
—Vous vous trompez, docteur.
—Quoi! vous connaissez quelqu’un plus fort que Clarisse sur le soufflé d’andouilles? fit Cabillaud père comprenant à tort.
—Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez à propos de ma santé que vous prônez à M. votre fils… Elle s’est détraquée!
—Pas possible! fit sincèrement Cabillaud.
—Comme je vous l’affirme.
—Détraquée… depuis longtemps?
—Il y a vingt minutes à peine.
Et, toujours de sa voix émue, Fraimoulu continua en traînant ses mots:
—Je viens d’être prévenu, comme vous m’en aviez averti jadis, par ce que vous appelez le signal d’alarme. Il y a vingt minutes, dis-je, j’étais dans la rue, foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied, le dur de la dalle en granit. Tout à coup cette sensation a disparu et, alors, il m’a semblé que…
—... Que vous marchiez sur du gazon? dit vivement Cabillaud père.
—... Que vous fouliez un tapis? demanda en même temps Cabillaud fils.
—Précisément! avoua le pauvre Fraimoulu en soupirant.
Après cet aveu, les deux docteurs se regardèrent, puis le papa, en grattant sa verrue, prononça gravement:
—Mauvais signe!
—Vilain pronostic! déclara Gustave.
Et les deux médecins s’unirent en choeur pour dire:
—Première menace de la paralysie générale!!! Il faut renoncer au beau sexe!... Dételez, dételez vite.
—Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au moment où j’ai éprouvé cette singulière sensation, je me suis aussitôt souvenu de ce que vous m’avez dit, docteur, il y a deux ans, à propos de mon intrépidité avec les dames: «Tant mieux pour vous si vous faites feu qui dure. Seulement soyez prévenu que si, un jour, tout à coup, vous vous sentez marcher sur un tapis, cela vous sera un sérieux avertissement qu’il faut mettre les amours au rancart.»
—Oui, et j’ai même ajouté: «Charmant joujou que la femme! mais, au contraire des autres joujoux que finissent par casser ceux qui s’en amusent, c’est elle qui, un beau jour, démolit son joueur.»
—Alors je suis démoli?
—Pas encore, mais vous êtes prévenu qu’il est urgent de donner votre démission. Quand on ne tient pas compte de l’avis, on ne tarde pas à devenir gâteux… Voyons, là, dites-le franchement, avez-vous un intérêt quelconque à devenir gâteux? Y tenez-vous?
—Mais non! mais non! fit naïvement Athanase.
—Alors, de la sagesse.
—Tout de même, geignit Fraimoulu, une existence de Caton, c’est bien triste!
—Vous remplacerez vos amours par la menuiserie, avança Cabillaud père d’un ton consolateur.
—Ou le cor de chasse, proposa Gustave.
Athanase secoua la tête en homme qui ne trouvait pas de son goût les compensations offertes et, bien timidement, répliqua:
—Sans penser qu’il m’en faudrait user si tôt, je m’étais réservé une consolation pour mes vieux jours.
—Laquelle?
—La boustifaille.
Cabillaud eut un brusque sursaut d’admiration qui donna à sa verrue des tremblements de gélatine secouée, et croisant les mains:
-Oh! comme vous êtes dans le vrai! La table, il n’y a que ça de sérieux en ce bas monde! s’écria-t-il, les lèvres humides et l’oeil pétillant de gourmandise. Il parut que c’était le péché de famille, car Gustave s’empressa d’ajouter:
—Vénus en personne serait devant moi que j’hésiterais à lui donner la préférence sur le soufflé aux andouilles de Clarisse et le canard à l’andalouse de…
Au moment de prononcer le nom de la personne qui excellait dans la confection du canard à l’andalouse, le jeune docteur s’arrêta et, bien vite, remplaça le nom par cette conclusion:
—Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore pleine de charmes pour vous.
Ainsi doucement poussé vers la voie qui lui restait à suivre, Fraimoulu se montra reconnaissant:
—Aussi, dit-il, j’espère que, dès aujourd’hui, vous me permettrez de vous compter au nombre de mes convives futurs.
—Nous répondrons à votre premier appel, promit Cabillaud père qui, pour un bon repas, aurait refusé d’être cité dans les journaux comme étant mort victime du devoir, par un temps d’épidémie.
—Appel que je vous adresserai aussitôt que j’aurai trouvé un bon cordon bleu, acheva Fraimoulu.
A ces mots, Cabillaud avança les lèvres en moue, secoua la tête d’un air de doute et prononça:
—Trouver un bon cordon bleu! voilà le hic... Ça n’est pas facile!!!
Athanase eut la même réponse qu’il avait faite à son neveu, quand ce dernier, lui aussi, avait émis le doute qu’une bonne cuisinière fût d’une découverte facile.
—En y mettant le prix, on y arrive.
Mais cette réponse parut peu rassurer le docteur à la verrue qui s’adressant à son fils:
—Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances, débaucher une bonne cuisinière pour monsieur?
Il se consulta:
—Parbleu! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui en possède trois.
—Trois!!! Ce monsieur a donc une bien nombreuse famille à nourrir! s’exclama Athanase.
—Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu’au restaurant.
Fraimoulu avait belle occasion de s’étonner encore sur le compte de ce M. Camuflet, mais il en fut détourné par un souvenir qui lui traversa l’esprit.
—Ne vous donnez pas tant de peine pour moi, dit-il, car, au nombre de mes amis, je compte un homme qui me choisira ce phénix de main de maître.
Devant cette assurance, les deux docteurs s’inclinèrent, et, après avoir insisté inutilement pour qu’il restât à dîner, afin d’apprécier le poulet à la thurgovienne et le soufflé d’andouilles de leur cuisinière Clarisse, ils le laissèrent partir.
En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter en fou sur un monsieur qui, la bedaine tendue, le nez en l’air, passait tout mélancolique.
—Ah! mon brave Ducanif, c’est le ciel qui t’envoie! s’écria-t-il en reconnaissant le monsieur qu’il avait failli renverser.
IIIM. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, était un petit homme grassouillet, rougeaud à lunettes en or.
Du moment que quelqu’un vous aborde en s’écriant: «C’est Dieu qui t’envoie!» il y a toujours gros à parier que ce quelqu’un doit avoir quelque chose, voire un service, à vous demander. Or Ducanif, qui était d’avis que tout ici-bas se paye, prit la balle au bond et, comme c’était à l’approche de l’heure du dîner, répliqua par cette demande:
—Offres-tu un verre de vermouth? Nous causerons plus à l’aise, assis dans un café.
—Dix verres de vermouth, s’ils te sont agréables! s’écria Fraimoulu en lui montrant les tables de la devanture d’un café situé à dix pas d’eux.
—Je t’écoute, débuta Ducanif aussitôt que les deux consommations leur eurent été servies.
—Mon vieux camarade, il me faut une bonne cuisinière… Bonne n’est pas assez; une excellente… ou plutôt un cordon bleu de premier mérite… Bref, une artiste hors ligne!!! Je paierai, sans barguigner, les appointements qu’on exigera.
A mesure qu’Athanase avait formulé son désir, Ducanif avait écouté d’un air ahuri, et lorsque son ami eut cessé de parler, il demanda sur le ton du plus profond étonnement:
—Pourquoi diable t’adresses-tu à moi pour te procurer une bonne cuisinière?
Ce fut au tour de Fraimoulu d’avoir la voix prodigieusement étonnée quand il répondit:
—A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux m’adresser qu’à toi?
—Parce que?
—Mais, dame! parce que, dans Paris, tu tiens le plus achalandé de tous les bureaux de placement de domestiques des deux sexes.
—Bureau où j’ai déjà gagné plus de trente mille livres de rente, appuya complaisamment Ducanif.
Puis, revenant à la question.
—En quoi cela concerne-t-il ta demande? reprit-il en ayant l’air de chercher une concordance.
—Ah ça! fit Athanase dérouté, est-ce que, parmi les domestiques des deux sexes que tu places, tu ne comprends pas les cuisinières?
—Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal an, j’en place environ deux mille… Ah! fichtre! les cuisinières, c’est le meilleur article de mon métier!... De mes trente mille livres de rente, j’en dois les trois quarts aux cuisinières!
—Et, sur ces deux mille cuisinières, tu ne peux m’en fournir une?
—Ah! distinguons! Tu m’en demandes une bonne, toi!... Oui, j’en place deux mille par an, mais des mauvaises, rien que des mauvaises, des archi-mauvaises! Avec des bonnes, il n’y a pas d’eau à boire. Il y a belle lurette que j’aurais fermé boutique si je m’étais bêtement mis à placer de bonnes cuisinières.
Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hébétés de l’homme qui ne comprend pas:
—Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il.
Ensuite, se rengorgeant superbe:
—Moi, poursuivit-il, je ne procède pas comme mes confrères… c’est-à-dire naïvement. Je traite la question sévère, logique… A Paris, la moyenne des appointements d’une cuisinière est de 50 francs par mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place me doit une prime de 3% sur les émoluments de la première année, c’est-à-dire 18 francs, prime qui devient exigible au bout de quinze jours passés dans la place. Jusqu’à ce délai, elle ne me doit rien. Quand la maison ne lui convient pas et qu’elle la quitte avant la quinzaine, je la replace… Tu comprends, hein?
—Parfaitement.
—Donc, que j’envoie une bonne cuisinière, la voici qui s’installe dans la maison du bourgeois; elle y jette des racines, elle y vit et y meurt… me bouchant un trou pendant des années, et tout ça pour ses misérables 18 francs une fois donnés… mettons 20 francs, attendu que depuis peu j’ai inventé de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se fait inscrire pour l’envoi d’un domestique.
Alors, se croisant les bras, et de la voix d’un homme qui sait avoir cent fois raison, Ducanif continua:
—Voyons, je t’en fais juge… Est-ce que si je ne plaçais que de bonnes cuisinières, tous les débouchés, au bout d’un certain temps, ne seraient pas fermés?... Alors que deviendrait mon bureau de placement???
Cela dit en adressant au ciel un regard désespéré, Ducanif retrouva un joyeux sourire pour ajouter:
—Tandis qu’en ne fournissant que de mauvaises cuisinières, c’est autre chose… Un nanan, un vrai et copieux nanan pour celui qui est dans ma peau.
—Ah! vraiment! fit Athanase.
—Suis toujours mon raisonnement et sois toujours juge. Dans les deux milliers d’indignes fricoteuses que je colloque, chaque année, à la bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon meilleur bataillon. Celles-là, avant la fin du mois, on les fiche à la porte en leur payant les huit jours, afin de s’en débarrasser plus vite. Vingt jours d’appointements, les huit jours de congé et le denier à Dieu reçu en entrant leur complètent plus que leur mois, même après défalcation faite des 18 francs de ma prime. Tu comprends encore, n’est-ce pas?
—Parbleu! lâcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi par ce nouveau jour sous lequel son ami lui faisait entrevoir son industrie de placeur.
—Dans mon bataillon d’élite, continua Ducanif, chacune fait en moyenne dix places par an. Multiplie les 18 francs de prime par ces dix places, c’est donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement chaque mauvaise cuisinière; ajoutes-y dix fois 2 francs que me paye le bourgeois qui vient se faire inscrire pour avoir une autre maritorne. Total: 200 francs.—Mettons dix années consécutives de ce manège, et nous arrivons au chiffre de deux mille francs que m’aura produit chacune de ces gaillardes.
Ensuite, en appuyant:
—Et mon bataillon, je le répète, compte trois cents de ces drôlesses d’élite! continua Ducanif radieux.
Puis, avec le ton du plus souverain mépris:
—Oui, chacune deux mille francs en dix années… tandis que celle que tu appelles «une bonne cuisinière», que j’ai placée, il y a dix ans, n’a pas quitté sa place et ne m’a rapporté que sa misérable prime de 18 francs.
Et avec une profonde conviction:
—Hein! fit-il avec force, dis-moi à présent s’il est de mon intérêt, à moi qui veux amasser une honnête fortune, de coller de bonnes cuisinières aux bourgeois???
Athanase était si bien convaincu qu’il se contenta de dire:
—Alors une chose m’étonne.
—Laquelle?
—C’est qu’avec ton fameux bataillon… et au bout de vingt-deux années d’exercice… tu n’aies encore amassé que trente mille livres de rente.
Sans doute que, dans l’existence de Ducanif, il existait une fissure par laquelle s’échappait une grande partie de son argent, car il demeura une seconde interdit. Mais évitant de répondre à l’observation, il revint vivement à son sujet:
—Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, cher ami, que je suis complètement à ta disposition s’il te plaît d’avoir une servante voleuse, coureuse, gourmande ou malpropre, etc., etc… Dis un mot et, dès demain, je t’en enverrai de quart d’heure en quart d’heure.
Au lieu d’accepter la proposition, Fraimoulu soupira tristement.
—Bigre de bigre! maugréa-t-il tout découragé et commençant à comprendre qu’un cordon bleu habile, honnête et de conduite, n’était pas d’une découverte facile.
Tout à coup, il regarda Ducanif en face.
—Mais alors, fit-il, pour toi-même, c’est donc une ratatouilleuse infecte qui manipule ta cuisine?
Une seconde fois, Ducanif, à cette question, parut interloqué; mais, surmontant vite son trouble, il répondit d’un ton de prêche:
—L’homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie, à côté de son bonheur. C’est à lui de le saisir!... Il faut croire que c’est une de ces deux fois-là que j’ai eu la chance de rencontrer Héloïse.
Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l’avait vu faire une heure auparavant au docteur Cabillaud père à propos de sa cuisinière Clarisse, Ducanif envoya du bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant:
—Mon Héloïse vous fait des fricots que c’est à se mettre à genoux devant… Tiens! accepte mon dîner aujourd’hui et tu pourras te vanter d’avoir mangé des mets des dieux.