La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Eugène Chavette · Chapitre 1 sur 3 · partie 2/3

Pages du PDF

La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères

Start

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

—Non. Pas aujourd’hui, mais demain si tu veux, répondit Athanase.

—Demain, c’est dit. Héloïse nous fera un canard aux ananas dont tu te lécheras les babines jusqu’aux oreilles.

—Est-ce qu’elle confectionne aussi le soufflé d’andouilles comme le cordon bleu d’une de mes connaissances? demanda Fraimoulu, voulant un peu rabattre l’orgueil de Ducanif en mettant son Héloïse en défaut devant un plat inconnu.

Mais à cette question Ducanif s’écria:

—Tiens! tu connais donc le docteur Cabillaud?... Une fine mouche, le gaillard.

—Il est mon médecin depuis plus de trente-cinq ans.

—Trente-cinq ans! Alors ce n’est pas le mien. C’est, au plus, si ce cher Gustave a atteint la trentaine.

—Tu parles alors du fils… Ah! Gustave Cabillaud est ton médecin?

—Mon médecin et mon ami… Il vient dîner à la maison deux fois par semaine… C’est sur sa demande que mon Héloïse a bien voulu apprendre à sa Clarisse le secret du soufflé d’andouilles. En revanche, celle-ci lui a révélé le poulet à la thurgovienne.

Et, en garçon qui sait rendre justice à qui de droit, Ducanif continua avec de petits hochements de tête approbateurs:

—Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud est aussi une grande artiste culinaire. Pour le mal que je te veux, je te souhaite de trouver la pareille de Clarisse ou d’Héloïse.

—Il n’y a donc vraiment pas moyen de se procurer cette pareille? lâcha Athanase agacé. Du moment que Cabillaud et toi avez trouvé chacun le vôtre, pourquoi ne dénicherais-je pas aussi cet oiseau rare?

—Alors par un miracle… Adresse-toi au ciel… Va-t’en faire un tour à Lourdes… Ou bien fais…

Au lieu de continuer, Ducanif s’arrêta soudainement, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, en homme surpris par une idée subite; puis après s’être secoué pour se débarrasser de cette sorte de torpeur, il s’écria joyeusement:

—Saperlipopette! J’ai ton affaire! Je ne pensais pas à Cydalise!... Une perle aussi, celle-là! Une vraie perle! Médaillée d’Angleterre, au club des Gourmands, pour sa sauce «prince de Galles» et ses «queues de boeuf Victoria»... deux merveilles! En voilà une qui te ganterait bien.

—Je la retiens! je la retiens! je la couvrirai d’or! bégaya Fraimoulu palpitant d’émotion et qui s’était senti lui venir l’eau à la bouche en écoutant l’éloge de ladite Cydalise.

Mais l’enthousiasme venait de s’éteindre chez Ducanif qui reprit avec hésitation:

—Seulement, reste à savoir si Cydalise est définitivement partie de chez M. Grandvivier.

—Qu’est-ce que M. Grandvivier?

—Un honorable magistrat chez lequel Cydalise est entrée il y a environ deux ans et où elle vit heureuse comme le poisson dans l’eau… C’est cela qui me fait dire: Reste à savoir si elle est sortie de cette maison qui, pour elle, est un vrai paradis.

Après avoir cru toucher au but, se voir ainsi le nez cassé, cela suffisait pour motiver le ton hargneux d’Athanase, qui gronda:

—Alors, pourquoi venir me prôner les médailles de ta fameuse Cydalise?

Ducanif parut ne pas s’apercevoir de cette mauvaise humeur, et baissant la voix:

—Voici la chose, dit-il mystérieusement. Il y a environ deux mois, Cydalise est venue à mon bureau pour me demander de lui trouver une autre place. Comme je m’étonnais de ce désir de quitter une maison où elle taille et rogne en maîtresse absolue, où son maître qui, jamais, ne met le nez dans ses comptes, lui témoigne un intérêt qui se traduit à chaque instant par des cadeaux ou une augmentation d’appointements… car elle gagne le traitement d’un chef de division de ministère… bref, comme je lui faisais ressortir tous les avantages de cette place qu’elle voulait quitter, elle a longtemps hésité à me répondre; puis, tout à coup, paraissant vouloir se soulager d’un secret qui l’étouffait, elle m’a fait cette singulière réponse: «Oui, mais, dans cette boîte-là, j’ai peur!!!» Puis, pâle comme une morte et frissonnant de tous ses membres, elle a répété: «Oh! oui, j’ai peur… et grand’peur!... Pour sûr, j’y laisserai mes os!... Je sens ça d’avance!» Et, après ces mots, elle se remit à trembler de plus belle.

—Eh! eh! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, M. Grandvivier, le maître de Cydalise, serait un sombre coquin? demanda Fraimoulu qui avait écouté de toutes oreilles.

—Non, fit carrément Ducanif; sur le compte de M. Grandvivier, pas un seul mot à dire. C’est un homme froid… ou, plutôt, triste… de moeurs austères, de la plus irréprochable conduite et dont je répondrais sur ma tête.

—Alors, c’est sans doute quelque autre membre de la famille qui fait ainsi peur à Cydalise? avança Fraimoulu.

—Non, pour cette raison que le magistrat vit seul. Il a bien une fille, mais, il y a un an, la jeune fille, qui a seize ans environ, ayant paru faible de la poitrine, son père l’a envoyée dans le midi de la France, où habite sa famille.

—Mais alors d’où vient cette terreur de Cydalise qui la pousse à quitter la place? insista Fraimoulu.

—Ah! là-dessus, mon vieux, je n’en sais pas plus que toi! J’ai eu beau tourner et retourner la belle pour lui faire achever sa confession, j’y ai perdu mon latin. Probablement qu’elle se repentait de ce qu’elle avait lâché, aussi n’ai-je pu lui arracher un seul autre mot.

—Et tu l’as revue?

—Non… et comme voici deux mois que la scène s’est passée sans qu’elle ait reparu, c’est ce qui fait dire qu’elle sera restée chez M. Grandvivier.

La conquête de Cydalise devait tenir au coeur de Fraimoulu, car il proposa:

—Si demain j’allais m’assurer de ce qui en est? Où demeure le magistrat?

—Rue de Turenne, 174.

Athanase qui aimait mieux, dans son intérieur, avoir journellement sous les yeux un visage agréable qu’un museau de dogue, demanda, tout en inscrivant l’adresse sur son carnet:

—Quel genre de femme, ta Cydalise?

—Une brune, jeune, bien en point, de la plus complète fraîcheur.

Ces renseignements donnés, Ducanif revint à la charge en disant:

—Je crois que tu en seras pour une démarche inutile.

De ces transitions successives de l’espérance au découragement, il était résulté pour Fraimoulu un agacement nerveux dont les dernières paroles du placeur amenèrent l’explosion. Pourquoi, tout comme un autre, ne mettrait-il pas la main sur un cordon bleu? Non, ce ne devait pas être impossible à découvrir. Est-ce que Ducanif n’avait pas Héloïse? MM. Cabillaud père et fils ne jouissaient-ils pas de leur Clarisse? M. Grandvivier ne possédait-il pas Cydalise?... Non, le cordon bleu n’était pas introuvable! La preuve en était qu’à lui, Fraimoulu, on avait cité tantôt un monsieur qui, pour lui tout seul, en avait trouvé trois… Oui, trois!

En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise.

—Trois! répéta-t-il; ce monsieur-là s’est donc chargé de nourrir tout un arrondissement?

—Non, il vit seul avec ses trois cuisinières et, le plus drôle, c’est qu’il va prendre tous ses repas au restaurant.

—Que me chantes-tu là? fit Ducanif en ouvrant des yeux énormes.

—Je puis même te dire le nom du monsieur qui m’a été cité par Cabillaud père… il se nomme Camuflet… Le connais-tu?

—Non, dit Ducanif après avoir interrogé sa mémoire, et je regrette de ne pas le connaître… Avoir trois cuisinières et ne pas s’en servir!... Il doit y avoir là-dessous un motif curieux à apprendre.

—Et que j’apprendrai peut-être, car mon intention est d’aller dire à ce M. Camuflet: «Puisque vous en avez trois dont vous ne faites rien, cédez-m’en au moins une.»

Encore une fois, Ducanif lui jeta un bâton dans les roues.

—Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont pas des gargoteuses?... Ce qui donne à le croire, c’est que le maître mange en ville.

—Si elles étaient des gargoteuses, il ne les garderait pas à son service. Du moment qu’il les conserve, c’est qu’il reconnaît leur talent.

—Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas chez lui?

Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle vicieux, si Ducanif n’en était sorti en disant:

—Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet garde trois cuisinières s’opposera peut-être, si tu lui en demandes une, à ce qu’il n’en possède plus que deux… Aussi te répéterai-je, à ce sujet, ce que je te disais à propos de Cydalise: Je crains que tu ne fasses une démarche inutile.

Décidément Ducanif était un taquin qui se plaisait à décourager les gens. La bile se remua donc encore chez Fraimoulu qui répliqua avec aigreur qu’il se faisait fort de trouver facilement—et il appuya sur le «facilement»—une bonne cuisinière sans avoir à vaincre tous ces obstacles dont des mauvais plaisants voulaient l’effrayer. Il connaissait des vingt et trente bourgeois de ses amis qui s’étaient procuré des cuisinières excellentes—et il appuya aussi sur le «excellentes» par le moyen le plus simple: ils s’étaient tout bonifacement adressés à leurs fournisseurs, au boucher, à l’épicier, au fruitier, etc., etc.

Pour ce qui l’avait concerné, la sortie rageuse de Fraimoulu avait laissé Ducanif impassible; mais, en entendant parler des cuisinières procurées par les fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant à ventre déboutonné au nez de son ami déconcerté.

—Je les vois d’ici tes perles de talent, d’ordre, d’économie et de propreté fournies à leurs clients par le boucher ou l’épicier! balbutiait-il d’une voix que saccadait son hilarité.

Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui lui fit faire un saut de surprise en s’écriant:

—Six heures passées! C’est Héloïse qui va me montrer un nez long, elle qui m’avait recommandé l’exactitude en m’annonçant, pour le dîner, deux plats qui n’aiment pas attendre… C’est bien décidé, tu ne veux pas venir dîner ce soir à la maison?

—Non; c’est dit pour demain.

Sur ce, les deux amis quittèrent le café, et comme c’était en partie le chemin de Fraimoulu, il fit un bout de conduite à son ami.

Trente mètres plus loin Ducanif s’arrêta devant la boutique d’un boucher en disant:

—Entrons là, mon vieux. Je veux que tu juges des cuisinières modèles que certains fournisseurs coulent aux bourgeois, leurs clients.

La bouchère, une gaillarde haute en couleur, se tenait dans la vitrine lui servant de comptoir, ce qui lui donnait l’air d’une pendule sous globe.

Le maître boucher et son garçon s’occupaient, chacun, de servir sa pratique, représentée par deux filles en bonnet.

—Je suis à vous, mon cher Ducanif, cria le maître boucher, ne voulant pas quitter son acheteuse.

—Faites, mon bon, faites, répondit le placeur en poussant Fraimoulu du côté des balances dans lesquelles le garçon boucher était en train de peser un morceau de viande pour la cliente qu’il servait.

—Heu! heu! fit la cuisinière, elle a un fier évent, votre marchandise, mon gros.

—Bah! vous leur accommoderez ça à la provençale, ma belle! Sans l’ail, les bouchers ne s’en tireraient pas.

Tout en enveloppant la viande dans un papier, il cria au comptoir:

—Un kilo huit hectos!

—Comment, huit hectos!... il n’y en a que deux! souffla au placeur Athanase, qui avait suivi le pesage.

Cependant la cuisinière avait gagné le comptoir où par le guichet, elle échangeait son argent contre la facture que lui passait la bouchère en disant:

—Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous trouvez pas bien dans la place que nous vous avons procurée, il ne faudra pas craindre de vous adresser encore à nous.

Et, ce disant, après lui avoir rendu sa monnaie, que la cuisinière avait enfermée dans sa bourse, elle lui glissa encore une poignée de sous que la fille, cette fois, fit disparaître dans une autre poche.

—Sa remise sur les six hectos comptés en trop, sans parler du sou par livre qui se règle à la fin du mois… Et les bourgeois vont manger une viande bien fraîche! murmura à son tour le placeur à Athanase.

Cependant, au fond de la boutique, où le maître boucher servait sa cliente, s’éleva une voix criarde et mécontente qui disait:

—Mais elle est dégoûtante, votre côtelette! Rien que de la graisse!... Je n’en voudrais pas pour mon chien.

—Oh! oh! ma gentille Clara, faisait le boucher d’un ton de doux reproche, comme vous devenez difficile! Vous avez pourtant déjà accepté bien d’autres morceaux de viande!

—Ah! je vous trouve bon dans ce rôle-là, père Charot. Oui, j’en ai accepté bien d’autres… mais c’était pour mes bourgeois… tandis que cette côtelette est pour moi.

La voix du boucher vibra d’un immense et sincère repentir en répondant aussitôt:

—Que ne le disiez-vous d’abord, ma gracieuse! Venez par ici, je vais vous en choisir une dont vous me donnerez des nouvelles. Hein! est-ce assez beau et riche en chair?

Comme d’autres chalands entraient, Ducanif fit filer Athanase, après avoir crié à la maîtresse bouchère:

—Nous revenons à l’instant. Nous allons jusqu’au marchand de tabac.

Quand ils furent sur le trottoir:

—Eh bien! demanda le placeur, qu’en dis-tu? Voici deux échantillons des perles procurées aux bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux continuer l’étude, je connais un épicier chez lequel nous pouvons entrer.

—J’y renonce! articula lugubrement Athanase.

Après quoi, d’une voix désespérée:

—Est-il donc vraiment impossible de se procurer une bonne cuisinière? gémit-il.

—Je te l’ai déjà dit: espère en un miracle… Adresse-toi au ciel. Va-t’en faire un pèlerinage à Lourdes, goguenarda Ducanif.

Il tendit la main à son ami.

—Adieu jusqu’à demain. N’oublie pas que nous nous mettrons à table à six heures.

Avec l’insouciance de l’homme heureux, sans se douter qu’il retournait le poignard dans la plaie d’Athanase, il prit son congé par cette phrase:

—Quand tu aura tâté de la cuisine de mon Héloïse, alors tu comprendras ce que c’est qu’un cordon bleu!

Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra pour dîner dans un des plus célèbres restaurants. A chaque plat qui lui fut servi, il murmura sous l’empire de son idée fixe:

—Ce mets aurait gagné cent pour cent à être apprêté par la main d’une femme.

Il regagna son domicile, sombre et rêveur, les poings serrés, la tête en feu. Devant la porte de sa maison, la crise éclata.

—Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j’aurai un cordon bleu!... me fallût-il, pour cela, déclarer la guerre aux Ducanif, Grandvivier, Cabillaud et… surtout… à cet égoïste nommé Camuflet, qui a l’audace d’en avoir trois pour lui tout seul… et de ne pas s’en servir!!!

Sur les dix heures, quand il fut couché, le calme se fit un peu en son cerveau. Alors un souvenir lui revint à l’esprit et il murmura:

—Dire que j’ai passé deux heures avec Ducanif et que j’ai complètement oublié de lui parler de mon neveu Gontran! Au fait, demain, je dîne chez lui. Devant sa femme et sa fille, j’entamerai la question du mariage et nous terminerons l’affaire en famille.

Là-dessus, il s’endormit.

Mais l’obsession vint hanter son sommeil. Il se vit sur le bord d’un vaste fleuve de sauce qui charriait des poulets à la thurgovienne et des soufflés d’andouilles, tandis qu’une voix aiguë et gouailleuse répétait ces mots:

—Pas de cordon bleu!!!

IV

Athanase Fraimoulu habitait, rue Vivienne, un immeuble à lui appartenant, fort belle maison qui contribuait pour une grosse part aux soixante mille livres de rente qu’il possédait.

Jusqu’à ce jour, un fort modeste logement de garçon, composé de deux pièces, avait suffi au célibataire qui ne mangeait pas chez lui. Maintenant que sa santé lui ordonnait impérieusement la vie d’intérieur, le local devenait trop exigu.

Donc, en ouvrant les yeux après sa nuit secouée par le cauchemar, la première pensée qui vint à l’esprit d’Athanase, homme logique, fut que tout d’abord, avant de se procurer une cuisinière, il fallait avoir une cuisine.

Chaque matin, il était d’usage que le concierge montât chez le propriétaire pour lui offrir ses services au saut du lit. Cette fois, quand le fonctionnaire se présenta, Fraimoulu l’accueillit par cette question:

—L’appartement du second sur le devant est-il toujours vacant?

—Cela dépend de monsieur, répondit obséquieusement le portier.

—En quoi?

—Après être resté longtemps sans amateurs, le local a fini par en trouver un. Hier, sur les deux heures, s’est présenté un monsieur. Il a dit qu’il s’en accommoderait, si le propriétaire lui accordait quelques petits changements qu’il compte demander. Il m’a prévenu qu’il reviendrait aujourd’hui pour s’entendre avec vous.

La veille encore, Fraimoulu se serait réjoui d’avoir trouvé un locataire pour son appartement inoccupé; mais aujourd’hui le local convenait trop bien à la réalisation du nouveau mode de vie qu’il allait mener pour qu’il se souciât du preneur qui s’offrait. Il ouvrait la bouche pour refuser le locataire en question, quand il en fut empêché par le concierge qui poursuivit:

—Le malheur veut que ce soit boucher un trou pour en voir s’ouvrir un autre; car en même temps que je louais presque le second étage, j’étais prévenu par M. Picador, le locataire du premier, qu’il renonçait à son appartement. Telle est même sa hâte de s’en aller qu’il m’a prévenu que, si vous consentez à la résiliation du bail, il abandonnerait ses six mois de loyer d’avance.

Ce M. Picador était un trop bon locataire pour que Fraimoulu lâchât le personnage, qui avait encore quatre années de bail. De plus, le logement du second lui convenait en tous points. Mieux valait donc tout à la fois s’y installer et d’un autre côté laisser l’appartement du premier, pendant quatre années encore, sur les reins de M. Picador.

La résolution d’Athanase était arrêtée.

—Je prends l’appartement du second étage pour moi, annonça-t-il au portier. En conséquence, vous annoncerez au visiteur d’hier qu’il doit renoncer à cette location… Quant à M. Picador, vous l’avertirez que je lui refuse de rompre son bail.

Puis curieusement, il demanda:

—Mais à propos de quoi M. Picador, qui se plaisait si fort hier encore dans son appartement, veut-il donc, à cette heure, si prestement décamper?

—Autant que j’ai pu comprendre par le peu qu’en a dit le valet de chambre, qui n’est pas grand causeur, il paraît que c’est à propos de la cuisinière.

A ce mot, Fraimoulu dressa l’oreille.

—La cuisinière? répéta-t-il. Cette fille est-elle experte en son état?... Est-ce qu’il la congédie?

—Non, il la garde… Quant à son talent, le valet de chambre dit qu’elle en sait juste assez pour apprêter de la mort aux rats.

Pourquoi M. Picador, au prix de l’abandon de six mois d’avance, quittait-il son appartement à propos d’une cuisinière qu’il conservait, bien qu’elle cuisinât si mal? Il y avait là un mystère qui allait intriguer le propriétaire, s’il n’eût été distrait par cette phrase du portier:

—Il est un moyen qui concilierait tout en vous permettant d’empocher les six mois d’avance de M. Picador.

—Quel moyen?

—Que monsieur laisse partir M. Picador et prenne son local en laissant l’appartement du deuxième étage à M. Grandvivier.

—Hein! Grandvivier!!! fit le propriétaire en tressaillant à ce nom.

—Oui, c’est ainsi que se nomme le locataire venu hier pour la location du deuxième étage.

—N’a-t-il pas une tournure de magistrat? insista Fraimoulu ayant en tête le maître de la fameuse Cydalise.

—J’ignore si c’est la tournure d’un magistrat, mais elle est celle d’un monsieur qui ne rit pas tous les jours. Un grand sécot à favoris grisonnants et menton rasé, froid comme un marbre, triste comme la pluie.

—Et il s’appelle Grandvivier?

—C’est le nom qu’il m’a donné, ainsi que son adresse, pour que j’aille aux références… Il demeure rue de Turenne, 174.

—C’est bien le maître de Cydalise! pensa Fraimoulu, heureux de voir venir sous sa main celui dont il voulait conquérir la cuisinière.

Cependant le concierge avait continué:

—Ah! par exemple, ce monsieur, avec son air de porter le bon Dieu en terre, m’a rudement étonné en me parlant de ses projets pour l’appartement… Il compte y donner des dîners, des fêtes, des bals… Il n’a pourtant pas l’allure d’un enragé meneur de cotillons.

A ce qui étonnait tant son portier, Fraimoulu, en se rappelant les détails fournis par Ducanif, trouva facilement une explication:

—Sans doute, se dit-il, que le magistrat va faire revenir près de lui sa fille qu’il avait envoyée dans le Midi à cause de sa poitrine faible. Afin de la marier, il veut la produire dans ces bals qu’il projette de donner.

A ce moment une voix cria du dehors:

—Anatole! Anatole!

—C’est mon épouse qui m’appelle du bas de l’escalier. Sans doute affaire de service. Monsieur permet-il que j’aille me montrer par-dessus la rampe? demanda le portier.

—Faites, dit Fraimoulu.

Et, deux secondes après, on entendit la voix de l’épouse d’Anatole qui criait:

—Dis au propriétaire que c’est le monsieur qui est venu hier pour l’appartement à louer. Il attend dans la cour. Dois-je le laisser monter?

—Allez le chercher, Anatole, commanda le propriétaire accouru sur le carré.

Au bout de cinq minutes, M. Grandvivier fit son entrée, conduit par le concierge qui se retira aussitôt.

—Bigre! on peut le mettre derrière n’importe quel corbillard, il aura toujours l’air d’être de la famille du mort conduit en terre! pensa Athanase à la vue de l’air profondément triste du magistrat.

L’appartement convenait parfaitement à M. Grandvivier qui, sans marchander sur le prix, était tout disposé à le louer si le propriétaire consentait à modifier la disposition de certaines pièces. Il s’agissait de deux cloisons à déplacer. Elles étaient pour ainsi dire, volantes. Cela ne nuirait en rien à la solidité des plafonds. Du reste, le locataire prendrait à sa charge tous les frais et le travail s’exécuterait sous les yeux de l’architecte du propriétaire.

—Je n’ai pas d’architecte, avoua Athanase.

—Alors je me permettrai, pour notre mutuelle tranquillité, de vous présenter un de mes amis, très compétent dans la partie, un ancien entrepreneur, retiré des affaires après grosse fortune faite, du nom de Camuflet, proposa le magistrat.

En entendant ce nom, le propriétaire eut peine à retenir sa surprise. Était-ce le Camuflet qui avait trois cuisinières dont il ne se servait pas??? Où demeurait-il?

M. Grandvivier ajouta qu’une importante affaire judiciaire dont il s’occupait actuellement, retarderait de quinze jours au moins son emménagement. Cela ferait que les travaux auraient le temps d’être exécutés. Fraimoulu, impatient de savoir à quoi s’en tenir à propos de Camuflet, plaida le faux pour savoir le vrai.

—Camuflet? répéta-t-il, mais j’ai un ami de collège s’appelant ainsi… Il demeure rue Bossuet.

—Le mien habite la rue Méhul.

—Oui, Méhul! Bossuet! je me trompais de musicien… Oui, rue Méhul, 18.

—Mon ami est au 29.

—Alors, ce n’est pas le même, avoua Fraimoulu sachant, maintenant, la rue et le numéro.

Et, tout joyeux de sa ruse, il se promit d’aller au plus vite, à l’adresse indiquée, s’assurer si ce Camuflet était le même qui se payait trois cordons bleus inutiles.

Entre le propriétaire et le magistrat, l’affaire de la location fut conclue séance tenante et M. Grandvivier partit avec son bail en poche.

—Au lieu du deuxième étage, j’habiterai le logement de M. Picador. Le magistrat, qui se propose de donner des bals, fera danser sur ma tête… Pour me consoler de ce futur désagrément, je bénéficie des six mois de loyer d’avance abandonnés par M. Picador, se dit Fraimoulu en quittant son immeuble sur les onze heures pour aller déjeuner.

Quitter son logement pour prendre le vaste local de M. Picador nécessitait pour Athanase un supplément notoire de meubles et, surtout, une batterie de cuisine. De là vint qu’après son déjeuner, pris au restaurant, Fraimoulu entra chez son tapissier, habile homme qui s’engagea, en quarante-huit heures, à lui monter son appartement au complet.

—Cuisine comprise? appuya le propriétaire.

—Cuisine, et même, si vous le désirez, cuisinière comprise… Cela ne rentre pas dans mon assortiment; mais, pour vous être agréable, je puis m’en charger… Je m’adresserai à mon boucher qui…

—Non! non! s’écria Fraimoulu avec terreur en se rappelant quels échantillons de cuisinières fournissaient les bouchers.

Quand Athanase sortit de chez son tapissier, il était environ deux heures. Jusqu’à six heures, moment où il irait dîner chez Ducanif, il avait un long temps à tuer… Que ferait-il?... Alors le démon de la curiosité vint le tenter en lui rappelant cette adresse de Camuflet qu’il avait surprise à M. Grandvivier.

—Si j’allais le voir? se demanda-t-il.

Le mystère du monsieur aux trois cuisinières dont il n’usait pas intriguait trop Athanase pour qu’il pût résister à son désir.

Vingt minutes après, il était devant le numéro 29 de la rue Méhul. En somme, il avait son entrée toute faite chez ce monsieur. Il se présenterait pour parler des cloisons à changer, dont M. Grandvivier devait confier la surveillance à son ami.

—M. Camuflet est-il chez lui? s’informa-t-il à la loge qui, en ce moment, contenait portier et portière.

Le mari regarda sa femme en demandant:

—A-t-il rompu sa laisse?

—Non, il n’a pu encore décamper, répondit la portière.

—Au troisième, la porte en face, enseigna le concierge après cette réponse.

En arrivant sur le carré du troisième étage, Athanase hésita fort à sonner. Derrière la porte qui lui avait été désignée retentissait une tempête de piailleries féminines. Deux cents pintades n’auraient pu arriver ensemble à produire un pareil tintamarre.

Au bruit de la sonnette que Fraimoulu s’était décidé à agiter, le silence se fit tout à coup, puis un pas traînant résonna et la porte fut ouverte par un petit homme d’une quarantaine d’années.

C’était M. Camuflet en personne.

A la demande d’un entretien adressée par son visiteur, il marcha en avant pour le guider vers la pièce qui lui servait de bureau.

Sur leur passage, plus l’ombre d’une femme! C’était à croire, pour Fraimoulu, que ses oreilles l’avaient trompé.

Seulement, l’air qu’on respirait dans le local était saturé des senteurs culinaires les plus disparates. Cela vous prenait au nez et à la gorge et vous soulevait le coeur. Un affamé de la Méduse, en respirant ce composé étrange, aurait immédiatement perdu l’appétit.

En vingt mots, Athanase eut expliqué l’affaire des cloisons, et ce que M. Grandvivier attendait de la complaisance de M. Camuflet.

—Croyez que je surveillerai ce travail au mieux de votre intérêt commun, promit le petit homme.

Fraimoulu, qui suffoquait, avait hâte de s’en aller sans plus rien demander. Il se leva donc en disant:

—Je pars, car je crains de vous avoir dérangé au moment où vous alliez vous mettre à table.

—Ah! oui, vous dites cela à cause de l’infection qui règne ici… En ce moment, il y a sur le feu, une soupe aux choux, une autre à la bière, et une troisième à l’oignon.

Et, après avoir ouvert une fenêtre pour faire rentrer un peu d’air respirable, Camuflet ajouta d’un ton tranquille:

—Ça empoisonne, c’est la vérité, mais ça possède aussi son bon côté. Par ces fortes chaleurs, je n’ai pas une seule mouche ici… Elle n’y vivrait pas!

V

Fraimoulu, tout à l’heure si pressé de s’en aller, avait, maintenant, deux bonnes raisons pour rester. La fenêtre, qui venait d’être ouverte, lui rendait l’atmosphère moins suffocante, et puis il se sentait pris par le désir d’étudier le personnage qu’il avait sous les yeux. Alors seulement il remarqua que Camuflet, en tenue complète d’homme prêt à sortir, était en grand deuil. A portée de sa main, sur un bureau, se trouvait son chapeau entièrement entouré d’un crêpe.

La mine, pourtant, ne répondait pas aux vêtements, car, sous ce costume funèbre, Camuflet montrait une face souriante et il y avait un accent d’ironie dans sa voix quand il reprit:

—Oui, monsieur, en ce moment, sur trois feux, en trois pièces différentes, cuisent trois soupes diverses sous l’oeil de trois surveillantes… Et, après ces trois soupes, viendront trois fricots… Et à ces fricots succéderont d’autres ratatouilles… Quotidiennement, il en est ainsi du matin au soir pendant la semaine.

—Et le dimanche? demanda à tout hasard Fraimoulu, un peu démonté par cette confidence.

—Le dimanche, c’est pis encore!... car c’est le jour réservé aux fritures. C’est à n’y pas tenir, même avec toutes les fenêtres ouvertes!!!

Que Fraimoulu voulût encore détourner une des trois cuisinières de Camuflet! Oh! non! Le désir lui en était bien passé en sentant l’horrible fumet de leurs préparations. Mais il ne lui en restait pas moins à savoir pourquoi le petit homme avait trois personnes attachées à ses fourneaux.

Il lâcha donc son plomb de sonde en disant:

—Il paraît que vous avez un bel appétit, puisque, pour le contenter, il vous faut une triple cuisine en permanence.

—Jamais, jamais vous ne me feriez goûter, même du bout du doigt, aux abominables préparations qui se confectionnent ici! appuya Camuflet avec une profonde répulsion.

Et, pour mieux affirmer son dire:

—Tenez, ajouta-t-il, la dépense pour la cuisine, depuis seize mois… j’ai fait le compte ce matin… a dépassé vingt-trois mille francs! Eh bien! de cette énorme somme, il ne m’est pas entré un sou dans l’estomac… Un seul sou, vous m’entendez?

Certes, oui, Athanase Fraimoulu entendait, mais il n’en comprenait pas plus ces trois cuisines séparées.

Cependant Camuflet continuait:

—Et j’aurais ici des chats, que j’aimerais mieux les conduire dîner avec moi au restaurant, que les laisser manger de pareilles drogues.

—Mais alors, qui les mange, ces drogues? se risqua à demander Athanase.

—Celles-là mêmes qui les préparent, répondit Camuflet avec un sourire féroce.

Une question bien simple vint aux lèvres de Fraimoulu qui la lâcha:

—Puisque ces trois femmes ne font pas votre affaire, pourquoi ne pas les congédier?

A cette demande, Camuflet secoua tristement la tête et d’une voix désespérée:

—Impossible! murmura-t-il.

Comme Athanase ouvrait ses yeux tout grands étonnés, il continua en débitant:

—Voilà où conduit une nature trop sensible… comme la mienne… Voilà où amène l’abus trop immodéré du mariage.

—Ah! bah! fit Fraimoulu qui, faute de comprendre, se permit cette exclamation peu compromettante.

Mais l’étonnement d’Athanase devint aussitôt de la stupéfaction; car, après n’avoir rien compris, il comprit tout à coup trop bien en entendant Camuflet ajouter, tranquille comme Baptiste, cette phrase renversante:

—Oui, il m’est impossible de renvoyer de chez moi ces trois femmes, qui y sont entrées chacune à la suite d’un légitime mariage.

—Un légitime mariage!... répéta Athanase, tressautant à cette révélation.

—Tout ce qu’il y a de plus légitime.

—Toutes les trois!...

—Oui, toutes les trois, insista Camuflet.

Sur ce, il poussa un énorme soupir, qu’il fit suivre de cet aveu:

—Oui, monsieur, je me suis marié trois fois.

Pendant que Fraimoulu contemplait ce petit homme qui, comme la chose la plus naturelle du monde, lui avouait être trigame, Camuflet continua:

—Si jamais vous commettez l’imprudence de vous marier trois fois, gardez-vous bien de la monstrueuse bêtise dont je me suis rendu coupable celle de…

Au lieu d’achever il s’arrêta brusquement, le regard tendu par-dessus l’épaule d’Athanase.

Ce dernier, du reste, sentait, depuis un instant, un courant d’air lui chatouiller la nuque. En plus de la fenêtre ouverte devant lui, une autre ouverture avait dû s’opérer derrière lui. Le silence subit et le regard de Camuflet, joints à ce courant d’air, firent donc que Athanase tourna la tête pour se rendre compte de ce qui se passait dans son dos.

Alors, sur le pas d’une porte, qui s’était doucement ouverte, il aperçut une vieille dame, au nez crochu, à l’oeil mauvais, à la bouche mince et pincée, qui, si elle était d’une bonne nature, ne payait vraiment pas de mine.

Et, au même moment, sur le pas de deux autres portes, apparurent deux autres dames, ni moins vieilles, ni moins renfrognées.

—Le pauvre diable est trigame à bien laid marché! pensa Fraimoulu qui, après une courte inspection des charmes du trio, ramena son regard tout apitoyé sur Camuflet.

Mais ce dernier avait quitté son siège et, grave au possible, il prenait son chapeau en disant:

—Je vous le répète, monsieur le commissaire de police, la justice se trompe à mon égard. Je suis innocent de ce crime dont M. Grandvivier, le juge d’instruction, me soupçonne… Quand et pourquoi aurais-je caché le cadavre de cette malheureuse sous les feuilles du parquet?... Mon arrestation, c’est certain, ne saurait être longtemps maintenue… Je suis prêt à vous suivre… Marchons!

Sur ce «Marchons», Camuflet se dirigea prestement vers la quatrième porte qui conduisait à la sortie de l’appartement et disparut avant que les trois femmes, stupéfaites en entendant parler d’arrestation, pussent faire la plus petite tentative pour le retenir.

Du premier coup, Athanase avait compris que cette scène n’avait d’autre motif, pour Camuflet, que de se soustraire à quelque désagréable assaut dont les trois harpies allaient l’assaillir. En conséquence, il suivit le petit homme, après lui avoir donné la réplique en répétant:

—Marchons!

Sur le carré de l’étage inférieur, il rejoignit Camuflet qui l’attendait en riant de tout son coeur.

—Hein! fit-il, croyez-vous que j’ai bien pris la poudre d’escampette?... Je me suis rappelé à temps l’affaire que mon ami Grandvivier instruit en ce moment et j’en ai tiré parti.

Ensuite, avec une sorte de terreur:

—Filons vite, ajouta-t-il, car l’idée pourrait leur venir de me poursuivre!

Bien lui en avait pris de détaler, car, pendant qu’il descendait à la hâte, Fraimoulu, qui le suivait d’un pas plus compté, aperçut, en levant les yeux, les têtes des trois mégères, avancées par-dessus la rampe, qui suivaient Camuflet, leur échappant, de ce regard que doit avoir le requin pour la proie qui s’est soustraite à sa voracité.

Sur le trottoir, à vingt pas de la maison, Athanase retrouva son homme qui lui tendit joyeusement la main en disant:

—Encore une fois, merci d’avoir bien voulu contribuer à ma délivrance!

Et il ponctua sa phrase d’un «ouf!» tellement gonflé de satisfaction, qu’il suffisait pour faire comprendre à quel point le malheureux appréciait cette délivrance.

Fraimoulu, avant de quitter l’homme aux trois femmes, crut bon de faire un petit bout de morale qui prouvât du moins que, sur l’article mariage, il ne partageait pas les vues larges de Camuflet.

—Vous me semblez mener une bien triste existence, avança-t-il d’un ton grave.

—Une existence de damné.

—Moi, à votre place, je n’hésiterais pas à aller vivre à l’étranger… ce qui aurait pour vous deux avantages.

—Oui, dont le premier serait de me délivrer des trois diablesses qui me tourmentent, approuva Camuflet.

Cela dit, il devint subitement pensif, puis, au bout d’une minute, il demanda:

—Mais quel est donc le second avantage que, selon vous, me procurerait mon passage à l’étranger?

—Est-ce que vous ne vous en doutez pas un peu? fit Fraimoulu étonné par la question.

—Non, sur mon honneur!

Athanase vit qu’avec ce coupable endurci il fallait mettre les points sur les i. Alors, traînant sa phrase il débita d’un ton sévère:

—Quand ce second avantage ne consisterait qu’à vous soustraire à une condamnation aux travaux forcés, il vaut la peine qu’on en tienne compte.

Camuflet leva les yeux au ciel et se gratta le nez pantomime assez habituelle aux gens qui cherchent à deviner un problème, et finit par dire:

—A propos de quoi cette condamnation aux travaux forcés!

—Mais à propos de ces trois créatures que, suivant ce que vous m’avez avoué, trois mariages légitimes ont réunies sous votre toit.

—Oh! oh! accentua Camuflet d’un ton qui contestait, oui, ce que j’ai fait là est idiot, archi-bête, d’une stupidité dont on trouve peu d’exemples… Mais, en somme, cela prouve une nature sensible, un bon coeur… qualité que je ne sache pas punissable des galères.

—Jadis, on vous eût pendu pour cela.

—Pendu! répéta Camuflet dont toute la physionomie attestait ses vains efforts pour comprendre.

Devant cet individu qui paraissait n’avoir nulle conscience de sa faute, Fraimoulu mit les pieds dans le plat.

—Ah çà! fit-il sèchement, parce que la bigamie est défendue, pensez-vous donc que la trigamie soit autorisée?

—Où voyez-vous de la trigamie dans mon affaire? demanda naïvement Camuflet qui, décidément, perdait pied.

—Ne m’avez-vous pas dit que vous vous étiez marié trois fois?

—Et je vous le répète encore… Tel que vous me voyez, à quarante ans, je suis déjà trois fois veuf.

A cette révélation, Fraimoulu bondit de surprise en s’écriant:

—Alors, ça fait six fois!...

—Six fois quoi?

—Que vous vous êtes marié!... Trois femmes mortes… et les trois autres que je viens de voir chez vous et qui, je répète encore ce que vous m’avez dit, sont entrées sous votre toit par suite d’un mariage légitime.

Ce fut au tour de Camuflet d’exécuter un bond d’étonnement. Mais à peine fut-il retombé sur ses pieds qu’il éclata de rire en disant:

—Mais non! mais non! Vous m’avez mal compris!!! Oui, je me suis marié trois fois.. Oui, je suis devenu trois fois veuf…

—Bon! bon!... mais les trois autres dames qui tout à l’heure, vous ont fait fuir? insista Fraimoulu.

—Celles-là sont mes trois belles-mères que j’ai commis la faute de garder.

Puis, avec un grand sérieux, Camuflet ajouta d’un ton repentant:

—Et, si grande que soit ma faute, je ne pense pas qu’elle se punisse des travaux forcés!

Une sincère admiration, celle qu’on éprouve à contempler un phénomène extraordinaire, s’empara de Fraimoulu.

—Vous vivez avec trois belles-mères, vous!!! s’exclama-t-il.

—Oh! je vis, je vis… le moins possible! confessa Camuflet.

Bonnes ou mauvaises, les émotions étaient de courte durée chez l’infortuné qui, en adjoignant trois belles-mères à son existence, s’était, pour ainsi dire, donné son purgatoire sur terre. En un clin d’oeil, il passa du découragement à l’insouciance.

—Baste! dit-il, en faisant claquer ses doigts, on arrive encore à se donner du bon temps!

—Oui, quand on parvient à rompre sa laisse, comme m’a dit votre concierge, ajouta Fraimoulu se souvenant du propos.

—Seulement, reprit Camuflet en riant, il me faut imaginer bourdes sur bourdes… comme, tout à l’heure, celle de me faire arrêter pour le crime dont mon ami Grandvivier poursuit en ce moment l’enquête.

—Ce n’est donc pas de votre invention, ce crime dont vous avez parlé?

—Le crime révélé par la trouvaille d’un cadavre de femme sous un parquet? Non, je ne l’ai pas inventé; il est bien véritable… Voici plus de cinq semaines que ce cher juge d’instruction s’occupe de l’affaire… Ah! elle le tracasse fort, allez!

Un souvenir revint alors à l’esprit de Fraimoulu. Il se rappela que, le matin, quand M. Grandvivier s’était présenté pour lui louer son appartement, il avait annoncé son intention de retarder de quinze jours son installation dans le nouveau local afin de pouvoir, auparavant, terminer une affaire judiciaire qui absorbait tout son temps.

—Il parlait, à coup sûr, de ce crime que les journaux ont appelé «l’affaire du cadavre sous un parquet», affirma Camuflet.

—M. Grandvivier a-t-il trouvé le coupable? demanda Athanase.

—Voici un grand mois qu’il tient sur le gril un bateleur de foire, paillasse, escamoteur, je ne sais quoi. Il faut croire que ce prévenu est innocent ou qu’il ne se laisse pas engluer, car Grandvivier n’en finit pas avec lui.

—Est-ce aux soucis que lui donne cette affaire qu’il faut attribuer l’air profondément triste de ce magistrat? demanda Fraimoulu, qui se souvint combien était lugubre, à sa visite du matin, celui qui allait devenir son locataire.

—C’est pourtant vrai qu’il est la tristesse en personne, ce pauvre vieil ami… Et dire que je l’ai connu gai comme un pinson!... Voici près d’un an qu’il a tourné comme ça au noir.

—Ne se peut-il pas, d’après ce qu’on m’a dit, que cette humeur sombre soit motivée par le mauvais état de santé de sa fille qu’il a été obligé d’envoyer dans le Midi? avança Fraimoulu en tirant parti de la confidence de Ducanif sur le juge d’instruction.

—C’est possible… Le coup a dû être d’autant plus terrible pour le père que la maladie de sa fille est venue comme un coup de foudre. La dernière fois que je vis Angèle, elle était fraîche et alerte… Huit jours après, quand je revins chez Grandvivier, sa fille n’était plus là, et il m’apprit qu’il avait été contraint de se séparer de son enfant dont la santé avait exigé un séjour dans le Midi.

Continuer : partie 3 sur 3