La Conspiration Des Milliardaires - Tome I

Gustave Le Rouge et Gustave Guitton · Chapitre 15 sur 23

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La Conspiration Des Milliardaires - Tome I

CHAPITRE XV Perfide Albion

CHAPITRE XV

 

 

Perfide Albion

 

Le caractère, les mœurs des Anglais, leur manière d’agir vis-à-vis des autres peuples, sont assez connus pour que nous n’essayions pas une description complète.

Dans le commerce, dans l’industrie, et surtout dans la co-lonisation, en un mot dans tout ce qui touche, d’une manière quelconque, à leurs intérêts de commerçants, leurs ruses, leur sans-gêne, l’absolu mépris qu’ils ont pour leurs voisins sont lé-gendaires.

Mais c’est surtout dans leur politique extérieure qu’ils se sont révélés, qu’ils ont le mieux montré leur audace, leur égoïsme ; que sous le couvert des grands mots de civilisation et de progrès, ils ont donné un libre essor à leurs instincts domina-teurs et rapaces.

Diviser pour régner, voilà leur principe. Les moindres inci-dents servent de prétexte à la mise en œuvre de cette tactique. Ils colonisent, la Bible d’une main, le revolver de l’autre. Leurs instincts mercantiles ne connaissent pas d’obstacles.

Toujours à l’affût de nouvelles colonies à conquérir, ils sai-sissent habilement toutes les occasions de planter quelque part le drapeau britannique. Susciter entre les gouvernements des difficultés diplomatiques n’est pour eux qu’un jeu. Ils savent ménager, comme on dit, la chèvre et le chou, et toujours en reti-rent quelques avantages.

 

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L’humanité, dont ils font grand cas dans leurs discours of-ficiels, ne les embarrasse pas dans les faits. Leurs hommes d’État présentent ce type particulier qui réunit à la fois la pru-dence et la hardiesse. Ils savent attendre l’heure favorable et hâter les événements, tout en ayant l’air de les retarder.

L’âme des Anglais, toute d’une pièce, ne présente pas les divergences et les contradictions qu’on peut observer dans les autres pays. Elle est uniforme, invariable et opiniâtre. Le même but l’anime ; les mêmes convoitises l’exaltent.

On a beaucoup parlé de la supériorité des Anglo-Saxons, de leur esprit d’initiative, de leur entente de la vie. On nous a pré-dit qu’ils seraient, à bref délai, les maîtres du monde civilisé. Nous ne le croyons pas.

Leur empire colonial, qui va chaque jour en s’agrandissant, ne justifie pas complètement ces prévisions. S’ils ont empoison-né la Chine par l’opium, s’ils ensanglantent journellement l’Afrique pour pouvoir l’inonder à leur guise d’alcool et de basses pacotilles, si jusqu’en Égypte ils étendent les fraudu-leuses manœuvres de leurs diplomates, ils n’ont point acquis une véritable suprématie ; on peut dire même qu’ils ne l’acquerront jamais.

L’esprit français, leur ennemi séculaire, leur barre la route ; et c’est surtout à combattre son influence que s’exerce le Fo-reign Office ou ministère des Affaires étrangères.

Le Foreign Office ne ménage pour cela ni l’argent ni les hommes. Une véritable armée de détectives, choisis parmi les plus sagaces, est chargée de lui fournir des renseignements et d’exécuter ses ordres.

 

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La dextérité, l’audace de ses agents, leur adresse à se glisser dans tous les milieux, sont surprenants.

Dès qu’un but est assigné, ils déploient, pour l’atteindre, des ruses d’Apaches. Tous les procédés leur sont bons.

Bob Weld était un détective à la solde du Foreign Office.

Son passé, pour tout le monde, demeurait rempli de mys-tère. Comment était-il entré dans l’espionnage diplomatique ? Personne ne se le rappelait.

Ancien forban ou grand seigneur déchu, il avait de l’un l’audace, de l’autre les bonnes manières et la hautaine appa-rence.

D’une intelligence peu commune, il était, de plus, passé maître dans l’art de la dissimulation et de l’impassibilité. Son habileté à changer d’idées et de langage n’avait d’égale que la facilité avec laquelle il travestissait sa physionomie.

On l’a vu électricien consommé à Mercury’s Park, touriste anglais et passager du London ; aussi bien l’eussions-nous ren-contré missionnaire allant porter la bonne doctrine aux peu-plades sauvages, négociant farci de considérations écono-miques, général retraité parlant avec gravité de questions mili-taires, ou bien encore étonnamment exact dans les fonctions plus humbles de maître d’hôtel ou de garçon de banque.

On eût fait un volume en décrivant les nombreux person-nages dont il avait endossé l’apparence.

Personne ne connaissait Bob Weld, n’avait fait attention à lui. En revanche, il possédait, classées avec soin dans sa mé-moire, toutes les physionomies célèbres de l’Europe et du monde entier.

 

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Ned Hattison y figurait en bonne place depuis que, par suite d’une série de circonstances favorables, le policier avait découvert les constructions enfouies au milieu des montagnes Rocheuses et que, d’après les ordres de son gouvernement, il avait filé le jeune ingénieur en Europe.

L’existence que celui-ci y menait n’avait pas de secrets pour lui.

En remontant les grands boulevards dans la direction de l’Opéra, le détective se frottait les mains. Il était content de lui et des événements.

Après les révélations qu’il venait de faire à Olivier Coronal, si les catastrophes ne se précipitaient pas de manière à donner satisfaction au Foreign Office, ce ne serait vraiment pas de sa faute.

Le chapeau haut de forme carrément posé sur la tête, la démarche majestueuse dans ses vêtements coupés à la dernière mode, augmentée encore de la noblesse de favoris blancs enca-drant son visage, il avait tout à fait l’aspect d’un diplomate, si-non d’un ambassadeur.

« Après ce qu’il vient d’apprendre, monologuait-il intérieu-rement, Olivier Coronal est capable de se livrer aux dernières violences. Je le connais, ajoutait-il en souriant. C’est un méri-dional : sang vif et tête chaude. Lorsqu’il rencontrera Ned Hatti-son, qui doit justement aller visiter la partie des ateliers ouverte au public… »

Il ne formulait pas sa pensée ; mais elle lui était sans doute agréable, car un sourire inexprimable effleurait ses lèvres.

 

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Il entrevoyait déjà le scandale, les difficultés diplomatiques qui ne manqueraient pas de surgir entre la France et les États-Unis ; et l’Angleterre, profitant de cette aubaine qui lui rappor-terait plus – commercialement s’entend – qu’une glorieuse ex-pédition, qu’une de ces folles équipées humanitaires comme en commettent les Français.

Si tout allait bien, ce serait pour lui une affaire de quelques milliers de livres sterling, et le prestige d’une délicate expédition menée à bonne fin.

Bob Weld venait de s’engager dans le faubourg Saint-Honoré.

Quelques minutes après, il pénétrait dans les bureaux du consulat britannique.

Laissons-le gagner le cabinet du consul et rendre compte de ses actes, cependant que, les traits bouleversés par la vio-lence de ses sentiments, Olivier Coronal reprenait le train pour Enghien, à la gare du Nord.

– Jamais je n’aurais soupçonné cela, s’écriait-il avec véhé-mence. Comment ! je suis espionné ! Et par qui ! Par Ned Hatti-son lui-même ! Qui l’eût dit ?

Bob Weld avait jugé juste. L’émotion de l’inventeur était profonde. Il serrait les poings avec rage ; ses yeux lançaient des éclairs.

« Nous sommes vraiment inconscients d’ouvrir, comme nous le faisons, nos portes à des étrangers, pensait-il. Ils en pro-fitent pour nous trahir sans scrupule, nous voler nos décou-vertes, nous frustrer du produit de nos travaux. Et comme ré-compense, ils se moquent de nous et nous méprisent. »

 

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– Ah ! que je le rencontre, cet Américain, ajoutait-il en se-couant furieusement sa chevelure léonine ; nous verrons s’il osera nier l’évidence ! Car le doute n’est plus permis. Ce Bob Weld m’a mis en main des preuves palpables.

En arrivant à Enghien, l’agitation de Coronal n’était pas encore calmée. Il sentait sourdre en lui une flamme de haine. Dans son cabinet de travail, la tête dans ses mains, il réfléchit.

Au-dehors on entendait le grincement des machines.

À mesure qu’il s’enfonçait dans ses songeries, ses pensées, tout d’abord violentes et précises, se teintaient de philosophie et de tristesse.

– Est-ce que ce sera donc toujours la même chose, murmu-rait-il ; et notre vie n’aura-t-elle jamais un but plus élevé ? N’est-ce pas illogique d’inventer pour détruire, de s’armer les uns contre les autres ; et le cerveau humain ne sera-t-il jamais affranchi de la haine et du meurtre ?

Il détaillait, dans son esprit, les avantages de la torpille ter-restre, supputait les résultats de sa puissance destructive.

– C’est donc là le progrès : une question d’explosifs… de canons ? Un jeu de massacre dont nous confectionnons les boules ?

« Remplacer un engin qui peut abattre cinquante hommes d’un seul coup par un autre qui en fauchera cinq cents ; bom-barder des villes, exterminer des populations, est-ce là le résul-tat de six mille ans de pensée et d’efforts ?

« Que nous réservera l’avenir ? Quel soleil luira pour les générations futures ?

 

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« Les plus optimistes n’osent rien affirmer.

« En face de l’Europe, une civilisation s’est dressée, hâtive et monstrueuse. En un siècle, les États-Unis ont réalisé l’impossible, ont atteint le summum de l’activité matérielle.

« Pour nous autres, le véritable péril est là. Jusqu’à ce jour, les Américains se sont contentés d’être d’étonnants industriels. Cela ne leur suffit plus.

« Nous les sentons s’agiter et se débattre dans des pro-blèmes économiques. Ils cherchent à nous imposer leurs tarifs commerciaux ; ils emploieront tous les moyens pour y arriver.

« Déjà leur armement s’augmente et se perfectionne. La présence de Ned Hattison en France n’est guère faite pour me faire changer d’avis.

« Que résultera-t-il de cet immense conflit ? Peut-on, sans frémir d’horreur, envisager la perspective d’une guerre géné-rale ?

« Avec les moyens de destruction que nous possédons, qui, chaque jour, deviennent plus terribles et, dans cinquante ans, seront inimaginables, quelle tuerie, quelle hécatombe ensan-glanterait l’univers soi-disant civilisé !…

Olivier Coronal avait relevé la tête. Une fièvre d’évocation l’agitait tout entier. Ses yeux semblaient regarder au loin, sans rien voir des choses environnantes.

– Oui, poursuivit-il, ce serait effroyable. Mais tout porte à croire que l’humanité ne connaîtra pas ces époques lugubres.

 

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« L’orgueil des Américains, leur puissance qui s’accroît sans cesse, l’ère d’hostilités qu’ils inaugurent, tout cela est un bien pour l’Europe.

« En politique, comme en physique, les lois de l’équilibre agissent d’elles-mêmes, à l’heure propice.

« Contre le péril américain, le véritable danger des races la-tines, sait-on s’il ne se formera pas, en Europe, une immense république, englobant toutes les puissances du vieux continent que divisent encore des querelles séculaires ?

« Après tout, ce serait logique. Les États-Unis d’Europe, en face des États-Unis d’Amérique, rétabliraient la balance des forces, la stabilité de la vie, et permettraient peut-être le désar-mement général.

« On ne pourrait plus faire la guerre. Ce serait, pour la première fois, l’avènement d’une ère vraiment sublime de génie et de paix.

« Si l’on songe à ce que pourraient produire, utilisés au profit du bien-être de tous, les énormes capitaux, les efforts cé-rébraux des générations, qu’absorbe maintenant, qu’immobilise l’armement des peuples, on reste saisi d’étonnement.

« Comme la vie serait belle, affranchie des luttes et des haines qu’engendre l’antagonisme des intérêts ! Que de mer-veilles réalisées, et qui profiteraient mieux aux hommes que des torpilles et des mitrailleuses !

« L’agriculture florissante, la vie de l’ouvrier garantie de la misère, délivrée du vice par l’assainissement des villes et des cerveaux. Et comme elle serait vite résolue la terrible question sociale, par un peuple joyeux de vivre sainement, et d’engendrer des hommes libres et conscients de la beauté de leur race.

 

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« S’ils pouvaient un jour se réaliser, les États-Unis d’Europe amèneraient peut-être la réalisation de tous ces rêves !

« Allons, bon ! me voilà encore monté dans ma tour d’ivoire ! s’écria Coronal, sortant de sa rêverie, en entendant frapper à la porte.

Son domestique, un jeune homme d’une vingtaine d’années, à la tête gouailleuse de gavroche parisien, entra.

– Qu’est-ce que c’est, Léon ?

– Une lettre, monsieur. Elle vient d’arriver de Paris.

Il déposa, sur le bureau, une large enveloppe cachetée de rouge.

Léon allait ouvrir la bouche pour quelque facétie de mau-vais goût ; mais l’inventeur s’écria, avec une brusquerie qui ne lui était pas ordinaire :

– Laisse-moi tranquille ! Si j’ai besoin de toi, je te sonnerai.

Léon se retira en grommelant :

– Ah çà ! qu’est-ce qu’il a donc, le patron, aujourd’hui ? Il est aimable comme un chat en colère. Va donc, eh ! singe !…

Olivier n’entendit pas ces réflexions ; mais le sans-gêne de son domestique ne l’eût pas surpris.

Élevé dans les faubourgs de Belleville, Léon Goupit, dont le père avait été plus de trente ans au service de la famille Coronal, était mieux qu’un Parisien, c’était un Bellevillois dans l’âme.

 

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Malgré ses fonctions auprès de l’inventeur, il avait gardé, des interminables flâneries de son enfance, ce langage imagé et sans façon qui fait reconnaître le gamin de Paris dans tous les pays du monde.

Une éternelle cigarette collée sur ses lèvres aux coins re-troussés, un profil amusant, les cheveux en coup de vent, le nez fureteur et les yeux malins, toujours content de lui et prêt à rail-ler les autres, c’était bien le vrai type du gamin, insouciant et blagueur.

Il avait, pour Olivier Coronal, un dévouement à toute épreuve, une affection capable de compenser bien des défauts. Si Léon manquait de correction, si, souvent, il était irrespec-tueux, par contre, il connaissait à merveille les habitudes de l’ingénieur et lui rendait de grands services.

Olivier Coronal avait brisé fébrilement les cachets de la missive.

Une haute écriture, ferme et volontaire, parut à ses yeux.

Il lut :

Monsieur,

J’ai l’honneur de vous prier de m’autoriser à visiter la par-tie des ateliers d’Enghien que le gouvernement français vient d’ouvrir au public.

Agréez, Monsieur, l’assurance de ma haute considération.

NED HATTISON.

Il relut la lettre, la tourna dans tous les sens, mais sans parvenir à classer une idée dans son cerveau.

 

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– Comment ! s’écria-t-il enfin, Ned Hattison ose me de-mander la permission de visiter les ateliers ! Ah ! c’est trop d’impudence. Après avoir établi, dans tout le pays, un système d’espionnage en règle ! Eh bien, nous allons voir !…

La sueur aux tempes, il écrivit d’un seul jet :

Monsieur,

Votre audace n’a d’égale que votre bassesse. Je regrette de ne pouvoir vous accorder l’autorisation que vous sollicitez…

Une pensée lui vint. La plume lui glissa des mains.

– Non, fit-il, qu’il vienne ; j’aime mieux cela. Je pourrai lui dire en face toute ma pensée et l’accabler de tout mon mépris.

Il sonna.

– Tiens, Léon, porte immédiatement cette autorisation à la poste.

Son domestique disparu, l’ingénieur s’absorba de nouveau. L’idée lui vint bientôt que cette demande n’était peut-être qu’une raillerie, une fumisterie dirigée contre lui, et que Ned Hattison n’en était pas l’auteur.

Il se trompait. L’ingénieur avait appris, par M. Golbert, qu’on admettait désormais les visiteurs à Enghien.

Le savant avait dit cela négligemment, un jour que, ren-trant d’une séance de l’Académie, qui s’était prolongée plus tard qu’à l’ordinaire, il avait trouvé Ned en tête à tête avec Lucienne.

 

– 221 –

Tout en sachant respecter les convenances, la jeune fille vi-vait assez librement. Elle n’affectait aucune pruderie dans la conversation, et parlait sur tous les sujets avec ce sérieux mitigé de gaminerie qui la faisait originale et charmante.

Ce soir-là, en prenant congé du savant et de Lucienne, Ned Hattison revint à pied jusqu’à son domicile. Le long des boule-vards, où grouillait une foule turbulente et joyeuse, il se sentait comme animé d’une nouvelle vie.

À côté des tourments et des déceptions que lui occasion-naient ses recherches, ces soirées de causerie intime, où la jeune fille lui ouvrait son âme avec une confiante naïveté, avaient pour lui un charme puissant et lui procuraient une joie dont il com-mençait à deviner la véritable cause.

Dans le silence de son laboratoire, il osait, parfois, s’avouer à lui-même son amour pour Lucienne Golbert.

Il avait maintenant des espérances qu’il ne se précisait pas à lui-même. Son imagination, ordinairement contenue par ses études, se livrait à de folles équipées. Il entrevoyait l’avenir sous les plus séduisantes couleurs.

Cependant, il n’avait jamais déclaré son amour à Lu-cienne ; et seule l’expression de joie profonde de ses yeux, lors-qu’ils s’attachaient sur ceux de la jeune fille, aurait pu dévoiler ses sentiments.

Somme toute, ce n’était encore qu’un rêve à peine formulé, un espoir dont il berçait sa vie et qui lui était bienfaisant au mi-lieu de ses inquiétudes.

Après avoir adressé à Olivier Coronal, la demande qui sur-prit tant celui-ci, il attendit impatiemment l’autorisation que, nous l’avons vu, l’inventeur ne tarda pas à lui envoyer.

 

– 222 –

Le lendemain matin, il prenait le train pour Enghien.

Aux portes de la charmante petite ville, l’usine des torpilles terrestres profilait ses vastes bâtiments bariolés de couleurs claires.

Il présenta son permis au fonctionnaire, qui le laissa passer sans difficulté.

Un bizarre sentiment de fierté s’empara de lui, comme il franchissait le seuil.

– Enfin, se disait-il, j’ai donc réussi à m’introduire dans ces ateliers si bien gardés… Malheureusement, je n’y verrai sans doute pas grand-chose aujourd’hui qui puisse me servir.

En face de lui, une large porte vitrée donnait accès à un vestibule, meublé de fauteuils en velours rouge.

Il y pénétra.

En même temps que lui, Olivier Coronal parut.

Une large ride barrait son front ; elle s’accentua encore tandis que Ned Hattison saluait avec correction.

– Vous avez l’autorisation de visiter les ateliers, monsieur ! s’écria-t-il, sans pouvoir contenir son agitation.

Le ton avec lequel Olivier prononça ces simples paroles, le regard dont il les accompagna, firent pressentir à l’ingénieur américain qu’on ne lui ménageait pas une réception amicale.

Néanmoins, il ne laissa rien paraître de sa surprise et ten-dit son permis.

 

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– En effet, monsieur, dit-il, je suis désireux de voir ces merveilles qui occupent actuellement tout le monde civilisé.

Cette réponse courtoise ne fit qu’exaspérer davantage Oli-vier Coronal.

– Elle l’occupe peut-être trop, fit-il ; et la sécurité de notre pays pourrait bien s’en ressentir.

– Que voulez-vous dire ? demanda Ned Hattison en rougis-sant.

Cette riposte inattendue, l’allure presque menaçante de l’inventeur l’avaient touché au vif !

– Ce que je veux dire ? C’est que nous sommes trop con-fiants en France ; que, toujours trompés, nous ne pouvons, mal-gré cela, nous résoudre à la défiance, et que nous continuons à ne tenir aucun compte des leçons du passé. Nous ouvrons toute grandes les portes aux étrangers ; nous les initions à tous les procédés de notre industrie, à toutes nos découvertes scienti-fiques. Nous nous abandonnons pieds et poings liés, sans la moindre garantie, aux écumeurs cosmopolites qui nous dévali-sent sans vergogne.

La voix de l’inventeur était devenue sourde. Ses regards cherchaient ceux de Ned.

Celui-ci ne broncha pas.

– En vérité, monsieur, dit-il, je ne vois pas bien quel rap-port peut exister entre ma visite, autorisée par le gouvernement français, et le flot d’invectives qui vous échappent en ce mo-ment.

 

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– Vous osez le demander ? Vous vous targuez de l’autorisation du gouvernement ! Croyez-vous que cela vous in-nocente et puisse fournir une excuse à vos inqualifiables procé-dés ?… Laissez-moi parler, fit-il en voyant que Ned voulait l’interrompre ; laissez-moi, puisqu’il le faut, vous dire que je n’ignore rien de vos manœuvres, de l’espionnage que vous avez organisé autour de mes ateliers. Vous êtes un agent des États-Unis ; vous êtes un espion !

À ce moment, la figure de Ned se décomposa, et devint li-vide.

– Un espion ! proféra-t-il en dardant vers l’inventeur un regard irrité. Voilà comment vous osez me traiter ; et cela chez vous, au cours d’une visite dont vous-même m’avez accordé l’autorisation !… Monsieur, vos paroles sont indignes d’un ga-lant homme, et qui plus est, d’un savant !

– Oh ! n’essayez pas de vous retrancher derrière des ques-tions de convenances. Je sais que nous avons, à l’étranger, une réputation de naïveté dont on profite. Pour une fois, fit-il ironi-quement, vous serez mal tombé. Je le déplore pour vous et le succès de vos rapines.

– Ah ! vous m’insultez ! Vous insultez les États-Unis ! s’exclama Ned sous l’impulsion d’une fureur contenue jus-qu’alors. Eh bien, prenez garde ! si c’est un défi qu’il vous faut, je vous le porte en tant qu’homme et en tant que savant. Votre torpille terrestre, nous n’avons pas besoin d’elle. Le génie de mon père vous prépare autre chose !…

Et, livide de colère, la bouche contractée par un rictus sar-donique, Ned Hattison, après avoir toisé l’inventeur avec mé-pris, gagna la porte qu’il referma sur lui avec violence.

 

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