La dame aux camélias
«20 décembre:
«Il fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi. Depuis trois jours j’ai été prise d’une telle fièvre que je n’ai pu vous écrire un mot. Rien de nouveau, mon ami; chaque jour j’espère vaguement une lettre de vous, mais elle n’arrive pas et n’arrivera sans doute jamais. Les hommes seuls ont la force de ne pas pardonner. Le duc ne m’a pas répondu.
«Prudence a recommencé ses voyages au Mont-de-Piété.
«Je ne cesse de cracher le sang. Oh! je vous ferais peine si vous me voyiez. Vous êtes bien heureux d’être sous un ciel chaud et de n’avoir pas comme moi tout un hiver de glace qui vous pèse sur la poitrine. Aujourd’hui, je me suis levée un peu, et, derrière les rideaux de ma fenêtre, j’ai regardé passer cette vie de Paris avec laquelle je crois bien avoir tout à fait rompu. Quelques visages de connaissance sont passés dans la rue, rapides, joyeux, insouciants. Pas un n’a levé les yeux sur mes fenêtres. Cependant, quelques jeunes gens sont venus s’inscrire. Une fois déjà, je fus malade, et vous, qui ne me connaissiez pas, qui n’aviez rien obtenu de moi qu’une impertinence le jour où je vous avais vu pour la première fois, vous veniez savoir de mes nouvelles tous les matins.
«Me voilà malade de nouveau. Nous avons passé six mois ensemble. J’ai eu pour vous autant d’amour que le cœur de la femme peut en contenir et en donner, et vous êtes loin, et vous me maudissez, et il ne me vient pas un mot de consolation de vous. Mais c’est le hasard seul qui fait cet abandon, j’en suis sûr, car si vous étiez à Paris, vous ne quitteriez pas mon chevet et ma chambre.»