La dame aux camélias
Jamais je n’étais entré si tôt dans un théâtre.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Toutes les loges s’emplirent les unes après les autres. Une seule restait vide: l’avant-scène du rez-de-chaussée.
Au commencement du troisième acte, j’entendis ouvrir la porte de cette loge, sur laquelle j’avais presque constamment les yeux fixés, Marguerite parut.
Elle passa tout de suite sur le devant, chercha à l’orchestre, m’y vit et me remercia du regard.
Elle était merveilleusement belle ce soir-là.
Etais-je la cause de cette coquetterie? M’aimait-elle assez pour croire que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux? Je l’ignorais encore; mais si telle avait été son intention, elle réussissait, car, lorsqu’elle se montra, les têtes ondulèrent les unes vers les autres, et l’acteur alors en scène regarda lui-même celle qui troublait ainsi les spectateurs par sa seule apparition.
Et j’avais la clef de l’appartement de cette femme, et dans trois ou quatre heures elle allait de nouveau être à moi.
On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes entretenues; ce qui m’étonne, c’est qu’ils ne fassent pas pour elles vingt fois plus de folies. Il faut avoir vécu, comme moi, de cette vie-là, pour savoir combien les petites vanités de tous les jours qu’elles donnent à leur amant soudent fortement dans le cœur, puisque nous n’avons pas d’autre mot, l’amour qu’il a pour elle.
Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je reconnus pour le comte de G… s’assit au fond.
À sa vue, un froid me passa sur le cœur.
Sans doute, Marguerite s’apercevait de l’impression produite sur moi par la présence de cet homme dans sa loge, car elle me sourit de nouveau, et tournant le dos au comte, elle parut fort attentive à la pièce. Au troisième entr’acte, elle se retourna, dit deux mots; le comte quitta la loge, et Marguerite me fit signe de venir la voir.
—Bonsoir! me dit-elle quand j’entrai, et elle me tendit la main.
—Bonsoir! répondis-je en m’adressant à Marguerite et à Prudence.
—Asseyez-vous.
—Mais je prends la place de quelqu’un. Est-ce que M. le comte de G… ne va pas revenir?
—Si; je l’ai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la confidence.
—Oui, mes enfants, dit celle-ci; mais soyez tranquilles, je ne dirai rien.
—Qu’avez-vous donc ce soir? dit Marguerite en se levant et en venant dans l’ombre de la loge m’embrasser sur le front.
—Je suis un peu souffrant.
—Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique si bien fait pour sa tête fine et spirituelle.
—Où?
—Chez vous.
—Vous savez bien que je n’y dormirai pas.
—Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que vous avez vu un homme dans ma loge.
—Ce n’est pas pour cette raison.
—Si fait, je m’y connais, et vous avez tort; ainsi ne parlons plus de cela. Vous viendrez après le spectacle chez Prudence, et vous y resterez jusqu’à ce que je vous appelle. Entendez-vous?
—Oui.
Est-ce que je pouvais désobéir?
—Vous m’aimez toujours? reprit-elle.
—Vous me le demandez!
—Vous avez pensé à moi?
—Tout le jour.
—Savez-vous que je crains décidément de devenir amoureuse de vous? demandez plutôt à Prudence.
—Ah! répondit la grosse fille, c’en est assommant.
—Maintenant, vous allez retourner à votre stalle; le comte va rentrer, et il est inutile qu’il vous trouve ici.
—Pourquoi?
—Parce que cela vous est désagréable de le voir.
—Non; seulement si vous m’aviez dit désirer venir au Vaudeville ce soir, j’aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui.
—Malheureusement, il me l’a apportée sans que je la lui demande, en m’offrant de m’accompagner. Vous le savez très bien, je ne pouvais pas refuser. Tout ce que je pouvais faire, c’était de vous écrire où j’allais pour que vous me vissiez, et parce que moi-même j’avais du plaisir à vous revoir plus tôt; mais, puisque c’est ainsi que vous me remerciez, je profite de la leçon.
—J’ai tort, pardonnez-moi.
—À la bonne heure, retournez gentiment à votre place, et surtout ne faites plus le jaloux.
Elle m’embrassa de nouveau, et je sortis.
Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait.
Je retournai à ma stalle.
Après tout, la présence de M. de G… dans la loge de Marguerite était la chose la plus simple. Il avait été son amant, il lui apportait une loge, il l’accompagnait au spectacle, tout cela était fort naturel, et, du moment où j’avais pour maîtresse une fille comme Marguerite, il me fallait bien accepter ses habitudes.
Je n’en fus pas moins très malheureux le reste de la soirée, et j’étais fort triste en m’en allant, après avoir vu Prudence, le comte et Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à la porte.
Et cependant, un quart d’heure après, j’étais chez Prudence. Elle rentrait à peine.
Chapitre XIII
—Vous êtes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence.
—Oui, répondis-je machinalement. Où est Marguerite?
—Chez elle.
—Toute seule?
—Avec M. de G…
Je me promenai à grands pas dans le salon.
—Eh bien, qu’avez-vous?
—Croyez-vous que je trouve drôle d’attendre ici que M. de G… sorte de chez Marguerite?
—Vous n’êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne peut pas mettre le comte à la porte. M. de G… a été longtemps avec elle, il lui a toujours donné beaucoup d’argent; il lui en donne encore. Marguerite dépense plus de cent mille francs par an; elle a beaucoup de dettes. Le duc lui envoie ce qu’elle lui demande, mais elle n’ose pas toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu’elle se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par an au moins. Marguerite vous aime bien, mon cher ami, mais votre liaison avec elle, dans son intérêt et dans le vôtre, ne doit pas être sérieuse. Ce n’est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous soutiendrez le luxe de cette fille-là; ils ne suffiraient pas à l’entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu’elle est, pour une bonne fille spirituelle et jolie; soyez son amant pendant un mois, deux mois; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des loges; mais ne vous mettez rien de plus en tête, et ne lui faites pas des scènes de jalousie ridicule. Vous savez bien à qui vous avez affaire; Marguerite n’est pas une vertu. Vous lui plaisez, vous l’aimez bien, ne vous inquiétez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible! Vous avez la plus agréable maîtresse de Paris! Elle vous reçoit dans un appartement magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous coûtera pas un sou, si vous le voulez, et vous n’êtes pas content. Que diable! Vous en demandez trop.
—Vous avez raison, mais c’est plus fort que moi, l’idée que cet homme est son amant me fait un mal affreux.
—D’abord, reprit Prudence, est-il encore son amant? C’est un homme dont elle a besoin, voilà tout. Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa porte; il est venu ce matin, elle n’a pas pu faire autrement que d’accepter sa loge et de le laisser l’accompagner. Il l’a reconduite, il monte un instant chez elle, il n’y reste pas, puisque vous attendez ici. Tout cela est bien naturel, il me semble. D’ailleurs vous acceptez bien le duc?
—Oui, mais celui-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite n’est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et n’en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop à un calcul et rapproche l’homme qui y consent, même par amour, de ceux qui, un étage plus bas, font un métier de ce consentement et un profit de ce métier.
—Ah! Mon cher, que vous êtes arriéré! Combien en ai-je vus, et des plus nobles, des plus élégants, des plus riches, faire ce que je vous conseille et cela, sans efforts, sans honte, sans remords! Mais cela se voit tous les jours. Mais comment voudriez-vous que les femmes entretenues de Paris fissent pour soutenir le train qu’elles mènent, si elles n’avaient pas trois ou quatre amants à la fois? Il n’y a pas de fortune, si considérable qu’elle soit, qui puisse subvenir seule aux dépenses d’une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq cent mille francs de rente est une fortune énorme en France; eh bien, mon cher ami, cinq cent mille francs de rente n’en viendraient pas à bout, et voici pourquoi: un homme qui a un pareil revenu a une maison montée, des chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis; souvent il est marié, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que sais-je, moi! Toutes ces habitudes sont prises de telle façon qu’il ne peut s’en défaire sans passer pour être ruiné et sans faire scandale. Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an, il ne peut pas donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans l’année, et encore c’est beaucoup. Eh bien, d’autres amours complètent la dépense annuelle de la femme. Avec Marguerite, c’est encore plus commode; elle est tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche à dix millions, dont la femme et la fille sont mortes, qui n’a plus que des neveux riches eux-mêmes, qui lui donne tout ce qu’elle veut sans rien lui demander en échange; mais elle ne peut pas lui demander plus de soixante-dix mille francs par an, et je suis sûre que si elle lui en demandait davantage, malgré sa fortune et l’affection qu’il a pour elle, il le lui refuserait.
«Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rente à Paris, c’est-à-dire à peine de quoi vivre dans le monde qu’ils fréquentent, savent très bien, quand ils sont les amants d’une femme comme Marguerite, qu’elle ne pourrait pas seulement payer son appartement et ses domestiques avec ce qu’ils lui donnent. Ils ne lui disent pas qu’ils le savent, ils ont l’air de ne rien voir, et quand ils en ont assez ils s’en vont. S’ils ont la vanité de suffire à tout, ils se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique après avoir laissé cent mille francs de dettes à Paris. Croyez-vous que la femme leur en soit reconnaissante? Pas le moins du monde. Au contraire, elle dit qu’elle leur a sacrifié sa position et que, pendant qu’elle était avec eux, elle perdait de l’argent. Ah! vous trouvez tous ces détails honteux, n’est-ce pas? Ils sont vrais. Vous êtes un charmant garçon, que j’aime de tout mon cœur; je vis depuis vingt ans parmi les femmes entretenues, je sais ce qu’elles sont et ce qu’elles valent, et je ne voudrais pas vous voir prendre au sérieux le caprice qu’une jolie fille a pour vous.
«Puis, outre cela, admettons, continua Prudence, que Marguerite vous aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas où celui-ci s’apercevrait de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et lui, le sacrifice qu’elle vous ferait serait énorme, c’est incontestable. Quel sacrifice égal pourriez-vous lui faire, vous? Quand la satiété serait venue, quand vous n’en voudriez plus enfin, que feriez-vous pour la dédommager de ce que vous lui auriez fait perdre? Rien. Vous l’auriez isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et son avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle serait oubliée. Ou vous seriez un homme ordinaire, alors, lui jetant son passé à la face, vous lui diriez qu’en la quittant vous ne faites qu’agir comme ses autres amants, et vous l’abandonneriez à une misère certaine; ou vous seriez un honnête homme, et, vous croyant forcé de la garder auprès de vous, vous vous livreriez vous-même à un malheur inévitable, car cette liaison, excusable chez le jeune homme, ne l’est plus chez l’homme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet ni la famille, ni l’ambition, ces secondes et dernières amours de l’homme. Croyez-m’en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu’elles valent, les femmes pour ce qu’elles sont, et ne donnez pas à une fille entretenue le droit de se dire votre créancière en quoi que ce soit.
C’était sagement raisonné et d’une logique dont j’aurais cru Prudence incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon qu’elle avait raison; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils.
—Allons, allons, me dit-elle, chassez-moi ces mauvaises théories, et riez; la vie est charmante, mon cher, c’est selon le verre par lequel on la regarde. Tenez, consultez votre ami Gaston, en voilà un qui me fait l’effet de comprendre l’amour comme je le comprends. Ce dont il faut que vous soyez convaincu, sans quoi vous deviendrez un garçon insipide, c’est qu’il y a à côté d’ici une belle fille qui attend impatiemment que l’homme qui est chez elle s’en aille, qui pense à vous, qui vous garde sa nuit et qui vous aime, j’en suis certaine. Maintenant venez vous mettre à la fenêtre avec moi, et regardons partir le comte qui ne va pas tarder à nous laisser la place.
Prudence ouvrit une fenêtre, et nous nous accoudâmes à côté l’un de l’autre sur le balcon.
Elle regardait les rares passants, moi je rêvais.
Tout ce qu’elle m’avait dit me bourdonnait dans la tête, et je ne pouvais m’empêcher de convenir qu’elle avait raison; mais l’amour réel que j’avais pour Marguerite avait peine à s’accommoder de cette raison-là. Aussi poussais-je de temps en temps des soupirs qui faisaient retourner Prudence, et lui faisaient hausser les épaules comme un médecin qui désespère d’un malade.
«Comme on s’aperçoit que la vie doit être courte, disais-je en moi-même, par la rapidité des sensations! Je ne connais Marguerite que depuis deux jours, elle n’est ma maîtresse que depuis hier, et elle a déjà tellement envahi ma pensée, mon cœur et ma vie, que la visite de ce comte de G… est un malheur pour moi.»
Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut. Prudence ferma sa fenêtre.
Au même moment Marguerite nous appelait.
—Venez vite, on met la table, disait-elle, nous allons souper.
Quand j’entrai chez elle, Marguerite courut à moi, me sauta au cou et m’embrassa de toutes ses forces.
—Sommes-nous toujours maussade? me dit-elle.
—Non, c’est fini, répondit Prudence, je lui ai fait de la morale, et il a promis d’être sage.
—À la bonne heure!
Malgré moi, je jetai les yeux sur le lit, il n’était pas défait; quant à Marguerite, elle était déjà en peignoir blanc.
On se mit à table.
Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j’étais bien forcé de temps en temps de reconnaître que je n’avais pas le droit de lui demander autre chose; que bien des gens seraient heureux à ma place, et que, comme le berger de Virgile, je n’avais qu’à jouir des loisirs qu’un dieu ou plutôt qu’une déesse me faisait.
J’essayai de mettre en pratique les théories de Prudence et d’être aussi gai que mes deux compagnes; mais ce qui chez elles était nature, chez moi était effort, et le rire nerveux que j’avais, et auquel elles se trompèrent, touchait de bien près aux larmes.
Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Marguerite. Elle alla, comme elle en avait l’habitude, s’asseoir sur son tapis devant le feu et regarder d’un air triste la flamme du foyer.
Elle songeait! A quoi? Je l’ignore; moi, je la regardais avec amour et presque avec terreur en pensant à ce que j’étais prêt à souffrir pour elle.
—Sais-tu à quoi je pensais?
—Non.
—À une combinaison que j’ai trouvée.
—Et quelle est cette combinaison?
—Je ne puis pas encore te la confier, mais je puis te dire ce qui en résulterait. Il en résulterait que dans un mois d’ici je serais libre, je ne devrais plus rien, et nous irions passer ensemble l’été à la campagne.
—Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen?
—Non, il faut seulement que tu m’aimes comme je t’aime, et tout réussira.
—Et c’est vous seule qui avez trouvé cette combinaison?
—Oui.
—Et vous l’exécuterez seule?
—Moi seule aurai les ennuis, me dit Marguerite avec un sourire que je n’oublierai jamais, mais nous partagerons les bénéfices.
Je ne pus m’empêcher de rougir à ce mot de bénéfices; je me rappelai Manon Lescaut mangeant avec Desgrieux l’argent de M. de B…
Je répondis d’un ton un peu dur et en me levant:
—Vous me permettrez, ma chère Marguerite, de ne partager les bénéfices que des entreprises que je conçois et que j’exploite moi-même.
—Qu’est-ce que cela signifie?
—Cela signifie que je soupçonne fort M. le comte de G… d’être votre associé dans cette heureuse combinaison dont je n’accepte ni les charges ni les bénéfices.
—Vous êtes un enfant. Je croyais que vous m’aimiez, je me suis trompée, c’est bien.
Et, en même temps, elle se leva, ouvrit son piano et se remit à jouer l’Invitation à la valse, jusqu’à ce fameux passage en majeur qui l’arrêtait toujours.
Etait-ce par habitude, ou pour me rappeler le jour où nous nous étions connus? Tout ce que je sais, c’est qu’avec cette mélodie les souvenirs me revinrent, et, m’approchant d’elle, je lui pris la tête entre mes mains et l’embrassai.
—Vous me pardonnez? Lui dis-je.
—Vous le voyez bien, me répondit-elle; mais remarquez que nous n’en sommes qu’au second jour, et que déjà j’ai quelque chose à vous pardonner. Vous tenez bien mal vos promesses d’obéissance aveugle.
—Que voulez-vous, Marguerite, je vous aime trop, et je suis jaloux de la moindre de vos pensées. Ce que vous m’avez proposé tout à l’heure me rendrait fou de joie, mais le mystère qui précède l’exécution de ce projet me serre le cœur.
—Voyons, raisonnons un peu, reprit-elle en me prenant les deux mains et en me regardant avec un charmant sourire auquel il m’était impossible de résister; vous m’aimez, n’est-ce pas? et vous seriez heureux de passer trois ou quatre mois à la campagne avec moi seule; moi aussi, je serais heureuse de cette solitude à deux, non seulement j’en serais heureuse, mais j’en ai besoin pour ma santé. Je ne puis quitter Paris pour un si long temps sans mettre ordre à mes affaires, et les affaires d’une femme comme moi sont toujours très embrouillées; eh bien, j’ai trouvé le moyen de tout concilier, mes affaires et mon amour pour vous, oui, pour vous, ne riez pas, j’ai la folie de vous aimer! Et voilà que vous prenez vos grands airs et me dites des grands mots. Enfant, trois fois enfant, rappelez-vous seulement que je vous aime, et ne vous inquiétez de rien.—Est-ce convenu, voyons?
—Tout ce que vous voulez est convenu, vous le savez bien.
—Alors, avant un mois, nous serons dans quelque village, à nous promener au bord de l’eau et à boire du lait. Cela vous semble étrange que je parle ainsi, moi, Marguerite Gautier; cela vient, mon ami, de ce que quand cette vie de Paris, qui semble me rendre si heureuse, ne me brûle pas, elle m’ennuie, et alors j’ai des aspirations soudaines vers une existence plus calme qui me rappellerait mon enfance. On a toujours eu une enfance, quoi que l’on soit devenue. Oh! soyez tranquille, je ne vais pas vous dire que je suis la fille d’un colonel en retraite et que j’ai été élevée à Saint-Denis. Je suis une pauvre fille de la campagne, et je ne savais pas écrire mon nom il y a six ans. Vous voilà rassuré, n’est-ce pas? Pourquoi est-ce à vous le premier à qui je m’adresse pour partager la joie du désir qui m’est venu? Sans doute parce que j’ai reconnu que vous m’aimiez pour moi et non pour vous, tandis que les autres ne m’ont jamais aimée que pour eux.
«J’ai été bien souvent à la campagne, mais jamais comme j’aurais voulu y aller. C’est sur vous que je compte pour ce bonheur facile, ne soyez donc pas méchant et accordez-le-moi. Dites-vous ceci: elle ne doit pas vivre vieille, et je me repentirais un jour de n’avoir pas fait pour elle la première chose qu’elle m’a demandée, et qu’il était si facile de faire.
Que répondre à de pareilles paroles, surtout avec le souvenir d’une première nuit d’amour, et dans l’attente d’une seconde?
Une heure après, je tenais Marguerite dans mes bras, et elle m’eût demandé de commettre un crime que je lui eusse obéi.
À six heures du matin je partis, et avant de partir je lui dis:
—À ce soir?
Elle m’embrassa plus fort, mais elle ne me répondit pas.
Dans la journée, je reçus une lettre qui contenait ces mots:
«Cher enfant, je suis un peu souffrante, et le médecin m’ordonne le repos. Je me coucherai de bonne heure ce soir et ne vous verrai pas. Mais, pour vous récompenser, je vous attendrai demain à midi. Je vous aime.»
Mon premier mot fut: «elle me trompe!»
Une sueur glacée passa sur mon front, car j’aimais déjà trop cette femme pour que ce soupçon ne me bouleversât point.
Et cependant je devais m’attendre à cet événement presque tous les jours avec Marguerite, et cela m’était arrivé souvent avec mes autres maîtresses, sans que je m’en préoccupasse fort. D’où venait donc l’empire que cette femme prenait sur ma vie?
Alors je songeai, puisque j’avais la clef de chez elle, à aller la voir comme de coutume. De cette façon, je saurais bien vite la vérité, et, si je trouvais un homme, je le souffletterais.
En attendant, j’allai aux Champs-Elysées. J’y restai quatre heures. Elle ne parut pas. Le soir, j’entrai dans tous les théâtres où elle avait l’habitude d’aller. Elle n’était dans aucun.
À onze heures, je me rendis rue d’Antin.
Il n’y avait pas de lumière aux fenêtres de Marguerite. Je sonnai néanmoins. Le portier me demanda où j’allais.
—Chez mademoiselle Gautier, lui dis-je.
—Elle n’est pas rentrée.
—Je vais monter l’attendre.
—Il n’y a personne chez elle.
Evidemment c’était là une consigne que je pouvais forcer puisque j’avais la clef, mais je craignis un esclandre ridicule, et je sortis.
Seulement, je ne rentrai pas chez moi, je ne pouvais quitter la rue, et ne perdais pas des yeux la maison de Marguerite. Il me semblait que j’avais encore quelque chose à apprendre, ou du moins que mes soupçons allaient se confirmer.
Vers minuit, un coupé que je connaissais bien s’arrêta vers le numéro 9.
Le comte de G… en descendit et entra dans la maison, après avoir congédié sa voiture.
Un moment j’espérai que, comme à moi, on allait lui dire que Marguerite n’était pas chez elle, et que j’allais le voir sortir; mais à quatre heures du matin j’attendais encore.
J’ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n’est rien, je crois, en comparaison de ce que je souffris cette nuit-là.
Chapitre XIV
Rentré chez moi, je me mis à pleurer comme un enfant. Il n’y a pas d’homme qui n’ait été trompé au moins une fois, et qui ne sache ce que l’on souffre.
Je me dis, sous le poids de ces résolutions de la fièvre que l’on croit toujours avoir la force de tenir, qu’il fallait rompre immédiatement avec cet amour, et j’attendis le jour avec impatience pour aller retenir ma place, retourner auprès de mon père et de ma sœur, double amour dont j’étais certain, et qui ne me tromperait pas, lui.
Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite sût bien pourquoi je partais. Seul, un homme qui n’aime décidément plus sa maîtresse la quitte sans lui écrire.
Je fis et refis vingt lettres dans ma tête.
J’avais eu affaire à une fille semblable à toutes les filles entretenues, je l’avais beaucoup trop poétisée, elle m’avait traité en écolier, en employant, pour me tromper, une ruse d’une simplicité insultante, c’était clair. Mon amour-propre prit alors le dessus. Il fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir ce que cette rupture me faisait souffrir, et voici ce que je lui écrivis de mon écriture la plus élégante, et des larmes de rage et de douleur dans les yeux:
«Ma chère Marguerite,
«J’espère que votre indisposition d’hier aura été peu de chose. J’ai été, à onze heures du soir, demander de vos nouvelles, et l’on m’a répondu que vous n’étiez pas rentrée. M. de G… a été plus heureux que moi, car il s’est présenté quelques instants après, et à quatre heures du matin il était encore chez vous.
«Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuses que je vous ai fait passer, et soyez sûre que je n’oublierai jamais les moments heureux que je vous dois.
«Je serais bien allé savoir de vos nouvelles aujourd’hui, mais je compte retourner près de mon père.
«Adieu, ma chère Marguerite; je ne suis ni assez riche pour vous aimer comme je le voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer comme vous le voudriez. Oublions donc, vous, un nom qui doit vous être à peu près indifférent, moi, un bonheur qui me devient impossible.
«Je vous renvoie votre clef, qui ne m’a jamais servi et qui pourra vous être utile, si vous êtes souvent malade comme vous l’étiez hier.»
Vous le voyez, je n’avais pas eu la force de finir cette lettre sans une impertinente ironie, ce qui prouvait combien j’étais encore amoureux.
Je lus et relus dix fois cette lettre, et l’idée qu’elle ferait de la peine à Marguerite me calma un peu. J’essayai de m’enhardir dans les sentiments qu’elle affectait, et quand, à huit heures, mon domestique entra chez moi, je la lui remis pour qu’il la portât tout de suite.
—Faudra-t-il attendre une réponse? Me demanda Joseph (mon domestique s’appelait Joseph, comme tous les domestiques).
—Si l’on vous demande s’il y a une réponse, vous direz que vous n’en savez rien et vous attendrez.
Je me rattachais à cette espérance qu’elle allait me répondre.
Pauvres et faibles que nous sommes!
Tout le temps que mon domestique resta dehors, je fus dans une agitation extrême. Tantôt me rappelant comment Marguerite s’était donnée à moi, je me demandais de quel droit je lui écrivais une lettre impertinente, quand elle pouvait me répondre que ce n’était pas M. de G… qui me trompait, mais moi qui trompais M. de G…; raisonnement qui permet à bien des femmes d’avoir plusieurs amants. Tantôt, me rappelant les serments de cette fille, je voulais me convaincre que ma lettre était trop douce encore et qu’il n’y avait pas d’expressions assez fortes pour flétrir une femme qui se riait d’un amour aussi sincère que le mien. Puis, je me disais que j’aurais mieux fait de ne pas lui écrire, d’aller chez elle dans la journée, et que, de cette façon, j’aurais joui des larmes que je lui aurais fait répandre.
Enfin, je me demandais ce qu’elle allait me répondre, déjà prêt à croire l’excuse qu’elle me donnerait.
Joseph revint.
—Eh bien? Lui dis-je.
—Monsieur, me répondit-il, madame était couchée et dormait encore, mais dès qu’elle sonnera, on lui remettra la lettre, et s’il y a une réponse on l’apportera.
Elle dormait!
Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chercher cette lettre, mais je me disais toujours:
—On la lui a peut-être déjà remise, et j’aurais l’air de me repentir.
Plus l’heure à laquelle il était vraisemblable qu’elle me répondît approchait, plus je regrettais d’avoir écrit.
Dix heures, onze heures, midi sonnèrent.
À midi, je fus au moment d’aller au rendez-vous, comme si rien ne s’était passé. Enfin, je ne savais qu’imaginer pour sortir du cercle de fer qui m’étreignait.
Alors, je crus, avec cette superstition des gens qui attendent, que, si je sortais un peu, à mon retour je trouverais une réponse. Les réponses impatiemment attendues arrivent toujours quand on n’est pas chez soi.
Je sortis sous prétexte d’aller déjeuner.
Au lieu de déjeuner au café Foy, au coin du boulevard, comme j’avais l’habitude de le faire, je préférai aller déjeuner au Palais-Royal et passer par la rue d’Antin. Chaque fois que de loin j’apercevais une femme, je croyais voir Nanine m’apportant une réponse. Je passai rue d’Antin sans avoir même rencontré un commissionnaire. J’arrivai au Palais-Royal, j’entrai chez Véry. Le garçon me fit manger ou plutôt me servit ce qu’il voulut, car je ne mangeai pas.
Malgré moi, mes yeux se fixaient toujours sur la pendule.
Je rentrai, convaincu que j’allais trouver une lettre de Marguerite.
Le portier n’avait rien reçu. J’espérais encore dans mon domestique. Celui-ci n’avait vu personne depuis mon départ.
Si Marguerite avait dû me répondre, elle m’eût répondu depuis longtemps.
Alors, je me mis à regretter les termes de ma lettre; j’aurais dû me taire complètement, ce qui eût sans doute fait faire une démarche à son inquiétude; car, ne me voyant pas venir au rendez-vous la veille, elle m’eût demandé les raisons de mon absence, et alors seulement j’eusse dû les lui donner. De cette façon, elle n’eût pu faire autrement que de se disculper, et ce que je voulais, c’était qu’elle se disculpât. Je sentais déjà que, quelques raisons qu’elle m’eût objectées, je les aurais crues, et que j’aurais mieux tout aimé que de ne plus la voir.
J’en arrivai à croire qu’elle allait venir elle-même chez moi, mais les heures se passèrent et elle ne vint pas.
Décidément, Marguerite n’était pas comme toutes les femmes, car il y en a bien peu qui, en recevant une lettre semblable à celle que je venais d’écrire, ne répondent pas quelque chose.
À cinq heures, je courus aux Champs-Elysées.
—Si je la rencontre, pensais-je, j’affecterai un air indifférent, et elle sera convaincue que je ne songe déjà plus à elle.
Au tournant de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture; la rencontre fut si brusque que je pâlis. J’ignore si elle vit mon émotion; moi, j’étais si troublé que je ne vis que sa voiture.
Je ne continuai pas ma promenade aux Champs-Elysées. Je regardai les affiches des théâtres, car j’avais encore une chance de la voir.
Il y avait une première représentation au Palais-Royal. Marguerite devait évidemment y assister.
J’étais au théâtre à sept heures.
Toutes les loges s’emplirent, mais Marguerite ne parut pas.
Alors, je quittai le Palais-Royal, et j’entrai dans tous les théâtres où elle allait le plus souvent, au Vaudeville, aux Variétés, à l’Opéra-Comique.
Elle n’était nulle part.
Ou ma lettre lui avait fait trop de peine pour qu’elle s’occupât de spectacle, ou elle craignait de se trouver avec moi, et voulait éviter une explication.
Voilà ce que ma vanité me soufflait sur le boulevard, quand je rencontrai Gaston qui me demanda d’où je venais.
—Du Palais-Royal.
—Et moi de l’Opéra, me dit-il; je croyais même vous y voir.
—Pourquoi?
—Parce que Marguerite y était.
—Ah! Elle y était?
—Oui.
—Seule?
—Non, avec une de ses amies.
—Voilà tout?
—Le comte de G… est venu un instant dans sa loge; mais elle s’en est allée avec le duc. À chaque instant, je croyais vous voir paraître. Il y avait à côté de moi une stalle qui est restée vide toute la soirée, et j’étais convaincu qu’elle était louée par vous.
—Mais pourquoi irais-je où Marguerite va?
—Parce que vous êtes son amant, pardieu!
—Et qui vous a dit cela?
—Prudence, que j’ai rencontrée hier. Je vous en félicite, mon cher; c’est une jolie maîtresse que n’a pas qui veut. Gardez-la, elle vous fera honneur.
Cette simple réflexion de Gaston me montra combien mes susceptibilités étaient ridicules.
Si je l’avais rencontré la veille et qu’il m’eût parlé ainsi, je n’eusse certainement pas écrit la sotte lettre du matin.
Je fus au moment d’aller chez Prudence et de l’envoyer dire à Marguerite que j’avais à lui parler; mais je craignis que pour se venger elle ne me répondît qu’elle ne pouvait pas me recevoir, et je rentrai chez moi après être passé par la rue d’Antin.
Je demandai de nouveau à mon portier s’il avait une lettre pour moi.
Rien! Elle aura voulu voir si je ferais quelque nouvelle démarche et si je rétracterais ma lettre aujourd’hui, me dis-je en me couchant; mais, voyant que je ne lui écris pas, elle m’écrira demain.
Ce soir-là surtout je me repentis de ce que j’avais fait. J’étais seul chez moi, ne pouvant dormir, dévoré d’inquiétude et de jalousie quand, en laissant suivre aux choses leur véritable cours, j’aurais dû être auprès de Marguerite et m’entendre dire les mots charmants que je n’avais entendus que deux fois, et qui me brûlaient les oreilles dans ma solitude.
Ce qu’il y avait d’affreux dans ma situation, c’est que le raisonnement me donnait tort; en effet, tout me disait que Marguerite m’aimait. D’abord, ce projet de passer un été avec moi seul à la campagne, puis cette certitude que rien ne la forçait à être ma maîtresse, puisque ma fortune était insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n’y avait donc eu chez elle que l’espérance de trouver en moi une affection sincère, capable de la reposer des amours mercenaires au milieu desquelles elle vivait, et dès le second jour je détruisais cette espérance, et je payais en ironie impertinente l’amour accepté pendant deux nuits. Ce que je faisais était donc plus que ridicule, c’était indélicat. Avais-je seulement payé cette femme, pour avoir le droit de blâmer sa vie, et n’avais-je pas l’air, en me retirant dès le second jour, d’un parasite d’amour qui craint qu’on ne lui donne la carte de son dîner? Comment! Il y avait trente-six heures que je connaissais Marguerite; il y en avait vingt-quatre que j’étais son amant, et je faisais le susceptible; et au lieu de me trouver trop heureux qu’elle partageât pour moi, je voulais avoir tout à moi seul, et la contraindre à briser d’un coup les relations de son passé qui étaient les revenus de son avenir. Qu’avais-je à lui reprocher? Rien. Elle m’avait écrit qu’elle était souffrante, quand elle eût pu me dire tout crûment, avec la hideuse franchise de certaines femmes, qu’elle avait un amant à recevoir; et au lieu de croire à sa lettre, au lieu d’aller me promener dans toutes les rues de Paris, excepté dans la rue d’Antin; au lieu de passer ma soirée avec mes amis et de me présenter le lendemain à l’heure qu’elle m’indiquait, je faisais l’Othello, je l’espionnais, et je croyais la punir en ne la voyant plus. Mais elle devait être enchantée au contraire de cette séparation; mais elle devait me trouver souverainement sot, et son silence n’était pas même de la rancune; c’était du dédain.
J’aurais dû alors faire à Marguerite un cadeau qui ne lui laissât aucun doute sur ma générosité, et qui m’eût permis, la traitant comme une fille entretenue, de me croire quitte avec elle; mais j’eusse cru offenser par la moindre apparence de trafic, sinon l’amour qu’elle avait pour moi, du moins l’amour que j’avais pour elle, et puisque cet amour était si pur qu’il n’admettait pas le partage, il ne pouvait payer par un présent, si beau qu’il fût, le bonheur qu’on lui avait donné, si court qu’eût été ce bonheur.
Voilà ce que je me répétais la nuit, et ce qu’à chaque instant j’étais prêt à aller dire à Marguerite.
Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, j’avais la fièvre; il m’était impossible de penser à autre chose qu’à Marguerite.
Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti décisif, et en finir avec la femme ou avec mes scrupules, si toutefois elle consentait encore à me recevoir.
Mais, vous le savez, on retarde toujours un parti décisif: aussi, ne pouvant rester chez moi, n’osant me présenter chez Marguerite, j’essayai un moyen de me rapprocher d’elle, moyen que mon amour-propre pourrait mettre sur le compte du hasard, dans le cas où il réussirait.
Il était neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda à quoi elle devait cette visite matinale.
Je n’osai pas lui dire franchement ce qui m’amenait. Je lui répondis que j’étais sorti de bonne heure pour retenir une place à la diligence de C…, où demeurait mon père.
—Vous êtes bien heureux, me dit-elle, de pouvoir quitter Paris par ce beau temps-là.
Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi.
Mais son visage était sérieux.
—Irez-vous dire adieu à Marguerite? reprit-elle toujours sérieusement.
—Non.
—Vous faites bien.
—Vous trouvez?
—Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle, à quoi bon la revoir?
—Vous savez donc notre rupture?
—Elle m’a montré votre lettre.
—Et que vous a-t-elle dit?
—Elle m’a dit: «Ma chère Prudence, votre protégé n’est pas poli: on pense ces lettres-là, mais on ne les écrit pas!»
—Et de quel ton vous a-t-elle dit cela?
—En riant et elle a ajouté: «Il a soupé deux fois chez moi, et il ne me fait même pas de visite de digestion.»
Voilà l’effet que ma lettre et mes jalousies avaient produit. Je fus cruellement humilié dans la vanité de mon amour.
—Et qu’a-t-elle fait hier au soir?
—Elle est allée à l’opéra.
—Je le sais. Et ensuite?
—Elle a soupé chez elle.
—Seule?
—Avec le comte de G…, je crois.
Ainsi ma rupture n’avait rien changé dans les habitudes de Marguerite.
C’est pour ces circonstances-là que certaines gens vous disent: «Il fallait ne plus penser à cette femme qui ne vous aimait pas.»
—Allons, je suis bien aise de voir que Marguerite ne se désole pas pour moi, repris-je avec un sourire forcé.
—Et elle a grandement raison. Vous avez fait ce que vous deviez faire, vous avez été plus raisonnable qu’elle, car cette fille-là vous aimait, elle ne faisait que parler de vous, et aurait été capable de quelque folie.
—Pourquoi ne m’a-t-elle pas répondu, puisqu’elle m’aime?
—Parce qu’elle a compris qu’elle avait tort de vous aimer. Puis les femmes permettent quelquefois qu’on trompe leur amour, jamais qu’on blesse leur amour-propre, et l’on blesse toujours l’amour-propre d’une femme quand, deux jours après qu’on est son amant, on la quitte, quelles que soient les raisons que l’on donne à cette rupture. Je connais Marguerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre.
—Que faut-il que je fasse alors?
—Rien. Elle vous oubliera, vous l’oublierez, et vous n’aurez rien à vous reprocher l’un à l’autre.
—Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon?
—Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait.
Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence.
Un quart d’heure après, j’étais rentré chez moi et j’écrivais à Marguerite:
«Quelqu’un qui se repent d’une lettre qu’il a écrite hier, qui partira demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir à quelle heure il pourra déposer son repentir à vos pieds.
«Quand vous trouvera-t-il seule? Car, vous le savez, les confessions doivent être faites sans témoins.»
Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l’envoyai par Joseph, qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui répondit qu’elle répondrait plus tard.
Je ne sortis qu’un instant pour aller dîner, et à onze heures du soir je n’avais pas encore de réponse.
Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le lendemain.
En conséquence de cette résolution, convaincu que je ne m’endormirais pas si je me couchais, je me mis à faire mes malles.
Chapitre XV
Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions tout pour mon départ, lorsqu’on sonna violemment à ma porte.
—Faut-il ouvrir? me dit Joseph.
—Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille heure chez moi, et n’osant croire que ce fût Marguerite.
—Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames.
—C’est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de Prudence.
Je sortis de ma chambre.
Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon; Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait.
Quand j’entrai, j’allai à elle, je m’agenouillai, je lui pris les deux mains, et, tout ému, je lui dis: pardon.
Elle m’embrassa au front et me dit:
—Voilà déjà trois fois que je vous pardonne.
—J’allais partir demain.
—En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je ne viens pas pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens parce que je n’ai pas eu dans la journée le temps de vous répondre, et que je n’ai pas voulu vous laisser croire que je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous dérangerais peut-être.
—Vous, me déranger, vous, Marguerite! Et comment?
—Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, répondit Prudence, et cela n’aurait pas été amusant pour elle d’en voir arriver deux.
Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait attentivement.
—Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites.
—C’est qu’il est très gentil votre appartement, répliqua Prudence; peut-on voir la chambre à coucher!
—Oui.
Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour réparer la sottise qu’elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et moi.
—Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors.
—Parce qu’elle était avec moi au spectacle, et qu’en partant d’ici je voulais avoir quelqu’un pour m’accompagner.
—N’étais-je pas là?
—Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j’étais bien sûre qu’en venant jusqu’à ma porte, vous me demanderiez à monter chez moi, et, comme je ne pouvais pas vous l’accorder, je ne voulais pas que vous partissiez avec le droit de me reprocher un refus.
—Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir?
—Parce que je suis très surveillée, et que le moindre soupçon pourrait me faire le plus grand tort.
—Est-ce bien la seule raison?
—S’il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n’en sommes plus à avoir des secrets l’un pour l’autre.
—Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en arriver à ce que je veux vous dire. Franchement, m’aimez-vous un peu?
—Beaucoup.
—Alors, pourquoi m’avez-vous trompé?
—Mon ami, si j’étais madame la duchesse telle ou telle, si j’avais deux cent mille livres de rente, que je fusse votre maîtresse et que j’eusse un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j’ai quarante mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille francs par an; votre question devient oiseuse et ma réponse inutile.
—C’est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou.
—Eh bien, mon ami, il fallait m’aimer un peu moins ou me comprendre un peu mieux. Votre lettre m’a fait beaucoup de peine. Si j’avais été libre, d’abord je n’aurais pas reçu le comte avant-hier, ou, l’ayant reçu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout à l’heure, et je n’aurais pas à l’avenir d’autre amant que vous. J’ai cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant six mois; vous ne l’avez pas voulu; vous teniez à connaître les moyens, eh! mon Dieu, les moyens étaient bien faciles à deviner. C’était un sacrifice plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J’aurais pu vous dire: j’ai besoin de vingt mille francs; vous étiez amoureux de moi, vous les eussiez trouvés, au risque de me les reprocher plus tard. J’ai mieux aimé ne rien vous devoir; vous n’avez pas compris cette délicatesse, car c’en est une. Nous autres, quand nous avons encore un peu de cœur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que, de la part de Marguerite Gautier, le moyen qu’elle trouvait de payer ses dettes sans vous demander l’argent nécessaire pour cela était une délicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne m’aviez connue qu’aujourd’hui, vous seriez trop heureux de ce que je vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j’ai fait avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d’acheter une satisfaction pour notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe.
J’écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais que cette merveilleuse créature, dont j’eusse envié autrefois de baiser les pieds, consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa pensée, à me donner un rôle dans sa vie, et que je ne me contentais pas encore de ce qu’elle me donnait, je me demandais si le désir de l’homme a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l’avait été, il tend encore à autre chose.
—C’est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard, nous avons des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d’autres qui nous ont avec un bouquet. Notre cœur a des caprices; c’est sa seule distraction et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu’à aucun homme, je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m’as pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais j’avais autrefois un petit chien qui me regardait d’un air tout triste quand je toussais; c’est le seul être que j’aie aimé.
«Quand il est mort, j’ai plus pleuré qu’à la mort de ma mère. Il est vrai qu’elle m’avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je t’ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce qu’on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions moins ruineuses.
«Ta lettre t’a démenti, elle m’a révélé que tu n’avais pas toutes les intelligences du cœur, elle t’a fait plus de tort dans l’amour que j’avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C’était de la jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente. J’étais déjà triste, quand j’ai reçu cette lettre, je comptais te voir à midi, déjeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pensée que j’avais, et qu’avant de te connaître j’admettais sans effort.
«Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle j’avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus insignifiantes actions. Nous n’avons naturellement pas d’amis. Nous avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous, comme ils le disent, mais pour leur vanité.
«Pour ces gens-là, il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux, bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont. Il nous est défendu d’avoir du cœur sous peine d’être huées et de ruiner notre crédit.
«Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de dépense que leur âge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu’à la servitude, jamais jusqu’au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu’un conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus, pourvu qu’elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu’elles puissent de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu’il soit, sans se le faire payer le double de ce qu’il vaut. Tu l’as vu toi-même le soir où Prudence m’a apporté six mille francs que je l’avais priée d’aller demander pour moi au duc, elle m’a emprunté cinq cents francs qu’elle ne me rendra jamais ou qu’elle me payera en chapeaux qui ne sortiront pas de leurs cartons.
«Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu’un bonheur, c’était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me demander compte de ma vie, et pour être l’amant de mes impressions bien plus que de mon corps. Cet homme, je l’avais trouvé dans le duc, mais le duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J’avais cru pouvoir accepter la vie qu’il me faisait; mais que veux-tu? Je périssais d’ennui et pour faire tant que d’être consumée, autant se jeter dans un incendie que de s’asphyxier avec du charbon.
«Alors je t’ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j’ai essayé de faire de toi l’homme que j’avais appelé au milieu de ma bruyante solitude. Ce que j’aimais en toi, ce n’était pas l’homme qui était, mais celui qui devait être. Tu n’acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi et n’en parlons plus.