La Dame en noir - Tome I
X Chez le Comte de Rosamont
X
CHEZ LE COMTE DE ROSAMONT
À l’heure où la malheureuse s’affermissait dans la résolu-tion de mettre fin à ses jours, c’est-à-dire entre trois et quatre heures de l’après-midi, le comte Maxime de Rosamont cau-sait avec son ami, le baron Raoul de Simiane, dans un petit Salon de l’hôtel de Rosamont, dépendant de l’appartement particulier du Comte, qu’il avait transformé en fumoir et où il recevait plus intimement ses amis.
Il y avait sur le guéridon, placé au centre de la pièce, une boîte de vieux cigares de la Havane, plusieurs flacons de liqueurs fines et, sur un plateau de vermeil, douze petits verres de bohême admirablement ciselés.
Enfoncés chacun dans un fauteuil moelleux, les deux amis fumaient, la tête renversée sur le dossier, et lançaient au plafond des nuages de fumée qui, après avoir léché les dorures, disparaissaient par la fenêtre ouverte.
– Ainsi, dit Maxime, continuant la conversation, ta visite n’a pas eu le succès que tu espérais ?
– Loin de là : Mlle Sorel s’est fortement effarouchée, a pris de grands airs et m’a carrément mis à la porte.
– Cela ne me surprend pas ; d’ailleurs, je t’avais prévenu.
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– Je te l’ai dit, Marie me plaît infiniment ; j’ai envié ton heureux sort, car cette jeune fille était la plus adorable maî-tresse qu’on pût rêver ; si tu l’avais gardée, je n’aurais cer-tainement rien fait pour la détourner de toi ! la femme où la
– 143 – maîtresse d’un ami est toujours sacrée pour un galant homme. Mais tu te maries, tu romps avec elle, c’est me don-ner le droit de la prendre. Je puis te le dire, maintenant, de-puis quelque temps déjà je suis hanté par le désir de la pos-séder, et la façon dont elle m’a accueilli ce matin, loin de produire l’effet d’une forte douche d’eau froide, rend, au con-traire, mes désirs plus brûlants.
Après tout, c’est son bien que je veux. Je n’ai pas, comme toi, à me faire passer pour un chef, un sous-chef ou un employé de bureau ; je suis baron, elle le sait ; je suis riche, elle le sait également ; je puis faire d’elle, et c’est mon intention, la maîtresse la plus enviée, la plus jalousée de tout Paris. Avec toi elle vivait comme une recluse, tu ne sortais presque jamais avec elle ; on aurait dit que tu la cachais.
Qu’est-ce que tu as fait pour elle, toi ? Presque rien. Elle n’a jamais été habillée autrement qu’une demoiselle de ma-gasin.
– C’était dans ses goûts.
– Allons donc ! Est-ce que toutes les femmes, quand elles sont jeunes et jolies surtout, n’aiment pas les bijoux de prix, les toilettes superbes ?
– Elle ne voulait rien accepter.
– Parce que tu ne savais pas t’y prendre pour offrir. Enfin elle n’était pas mise comme aurait dû l’être la maîtresse du comte de Rosamont, de sorte que tu ne pouvais la conduire nulle part, ni aux courses, ni à l’Opéra, ni dans aucune grande réunion publique.
Morbleu, ce n’était vraiment pas la peine d’avoir mis la main sur une aussi charmante maîtresse.
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Eh bien, tout ce qui lui a manqué avec toi, elle l’aura avec moi. J’ai tout de suite cent mille francs à dépenser pour elle. Je lui meublerai un petit hôtel dans le quartier de Cour-celles, elle aura chevaux à l’écurie, voitures sous la remise, une femme de chambre, une cuisinière, un cocher, un valet de pied. Je ne parle pas des toilettes et des bijoux ; tu sais que je m’entends à cela et que j’aime le beau.
Je ne cacherai pas Marie, moi ; j’en serai fier et je met-trai mon orgueil à la mener partout, à la faire voir.
– Voilà de beaux projets, répliqua Maxime, souriant tris-tement, seulement ils ne se réaliseront point.
– Pourquoi non ?
– Je connais Marie, mon cher, je la connais bien. Avec elle tu perdras ton temps et tes peines. Tu ne réussiras pas.
– Nous verrons bien.
– Tu ne réussiras pas, te dis-je. Tu te tromperais du tout au tout si tu pensais que Marie a quelque ressemblance avec la Margot des Filles de marbre, et que la perspective du luxe, de ceci et de cela peut l’éblouir et troubler sa raison. Si bien que tu saches t’y prendre pour offrir, elle n’acceptera rien de toi, absolument rien.
Tu sais comment elle t’a reçu une première fois ; si tu as la hardiesse de revenir sur ce que tu lui as proposé, si tu te permets de lui parler de tes projets, elle ne te répondra que par un dédain superbe, et tout ce que tu pourras obtenir d’elle, – si tu ne l’as pas déjà, – ce sera son mépris.
– Allons donc, elle est femme !
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– Oui, Raoul, elle est femme ; mais elle n’est pas une femme comme les autres, c’est-à-dire comme celles à qui tu voudrais qu’elle ressemblât. En elle que de dignité et de fier-té ! Tu ne te doutes pas de la délicatesse qu’il y a dans son cœur, de tout ce qu’il y a de véritable grandeur dans son âme !
Je me marie, ma mère le veut, l’exige, la rupture s’imposait. Je devais ce sacrifice à la jeune fille à qui je vais donner mon nom, à sa famille, à ma mère ; dans l’intérêt même de Marie, j’ai fait ce que je devais. Mais je l’ai aimée, Raoul, je l’ai aimée et je l’aime encore, et je me demande si le mariage pourra étouffer cet amour dans mon cœur.
En ne lui disant point qui j’étais, je l’ai trompée. Ah ! bien souvent je me le suis reproché… J’ai dû prendre ce nom de Lucien Gervois pour me faire écouter, pour me faire ai-mer. Elle ne pouvait voir dans un chef de bureau un homme trop au-dessus d’elle.
Si elle avait su que j’étais le comte de Rosamont, elle se serait détournée de moi et ses oreilles et son cœur seraient restés fermés. Voilà pourquoi je l’ai trompée, pourquoi j’ai été condamné à lui mentir toujours. Je l’aimais, l’amour est mon excuse.
Elle m’aimait aussi, elle, et cependant elle ne s’est pas facilement donnée. Il m’a fallu vaincre une à une ses craintes, ses susceptibilités ; j’ai dû employer toutes les res-sources de la diplomatie amoureuse.
– Tu étais dans ton élément, Maxime ; diplomate, tu l’es ; n’est-il pas question de faire de toi, prochainement, un secrétaire d’ambassade ?
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– Je ne sais pas encore si j’accepterai. Et cependant, comme le dit ma mère, il est temps que je fasse quelque chose.
– Ton mariage est le premier pas fait ; tu seras secrétaire d’ambassade et, dans dix ans, tes amis te salueront du titre d’ambassadeur.
– Je reviens à Marie.
– Oui, revenons à elle ; sais-tu, Maxime, qu’en me par-lant de Mlle Sorel comme tu le fais, tu la rends mille fois plus désirable.
– Raoul, je te donne le conseil amical de ne plus penser à elle.
– Serais-tu jaloux ?
– Je ne sais pas. Mais que ce soit pour ce motif ou pour un autre, je te dis encore de ne plus penser à Marie. Tu es allé chez elle aujourd’hui, tu as eu tort, et je te demande comme une prière de ne plus chercher à la voir. Pourquoi troubler la tranquillité qu’elle peut avoir, la pauvre fille, pourquoi la tourmenter ? Tu n’as rien à attendre, rien à espé-rer d’elle, et, sincèrement, je te le dis, tu es le dernier, tu en-tends, le dernier qu’elle prendrait pour amant.
– Ah !
– Tu ne lui es pas sympathique.
– Qu’est-ce qui lui déplaît en moi ?
– Bien des choses, peut-être ; mais sûrement ton scepti-cisme à l’égard des femmes.
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… Je n’aime pas votre ami, M. de Simiane, me disait-elle, il n’est pas permis à un homme bien élevé, à un homme qui a une mère et des sœurs, de parler de la femme comme il le fait. Il ne respecte rien et ne croit à rien. Pour lui chez la femme tout est marchandise : sa jeunesse, sa beauté, son amitié, son amour, sa conscience, sa vertu, son honneur, tout s’achète.
C’est ainsi que tu as parlé devant Marie Sorel, par for-fanterie, voulant évidemment te faire plus mauvais que tu ne l’es réellement ; mais il y a des choses qu’on ne doit pas dire, une réserve qu’il est bon de toujours garder.
Après cela, je te laisse à juger ce que Marie pense de toi et quelle confiance tu peux lui inspirer.
Elle est jeune, elle ne se condamnera certainement pas à vivre seule, mais, sois-en convaincu, elle n’appartiendra ja-mais qu’à un homme qu’elle aimera et dont elle sera sincè-rement, sérieusement aimée.
Pauvre fille ! tu me trouvais triste tout à l’heure, je pen-sais à elle. Que va-t-elle faire ? Que va-t-elle devenir ? Oh ! je sais bien qu’elle ne se laissera point saisir par la misère ; elle a du courage, de la volonté, elle travaillera. Mais l’on sait ce que peut gagner une femme en usant sa jeunesse et sa santé. Si je pouvais lui faire accepter un don, seulement une ving-taine de mille francs, ce qui la mettrait à l’abri de certaines éventualités de l’existence, mais elle ne voudra pas, sa fierté lui ordonnera de refuser. Et la voilà, prête à entrer dans les luttes continuelles de la vie.
J’ai fait une tentative, j’ai laissé chez elle un billet de mille francs, pour voir.
– Un ballon d’essai.
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– Oui. Eh bien, je suis à peu près certain qu’elle ne tou-chera pas à cet argent ; elle est capable de l’envoyer à l’assistance publique.
– Ou de te le renvoyer tout simplement.
– Oui, si elle savait où l’adresser.
– Je comprends maintenant pourquoi elle voulait me charger de te faire parvenir une lettre.
– Une lettre ?
– Toute prête, c’est-à-dire déjà écrite ; sans aucun doute, le billet de mille francs était sous l’enveloppe.
Le comte hocha soucieusement la tête.
– Ainsi, murmura-t-il, je ne pourrai rien faire pour elle.
– Mais, mon cher Maxime, tu n’as rien à faire pour elle. Ce qu’il y a à faire, c’est moi qui le ferai. Plus le siège d’une place forte est difficile, plus il y a de mérite et de gloire à s’en emparer. Tout ce que tu viens de dire ne m’a nullement dé-couragé. Et tiens, je crois sérieusement que je deviens amou-reux fou de Mlle Sorel.
Je saurai lui faire oublier les sottises que j’ai pu dire de-vant elle, et je ne serais plus Raoul de Simiane, si je ne par-venais pas à me faire aimer… un peu.
Tu as raison, j’ai eu tort de tant me presser à lui faire une visite. J’attendrai quelques jours avant de la revoir. Et alors… ma foi, au petit bonheur.
– Je n’ai le droit de te faire aucune défense, Raoul ; je t’ai prévenu et je te le dis encore, tu ne réussiras pas.
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– Mon cher, tu me piques au jeu ; quoi qu’il puisse m’arriver, je tenterai l’aventure.
– Mon pauvre ami, tu es toujours le même écervelé.
– Décidément, Maxime, tu n’es pas content.
– Faudrait-il donc que je t’approuvasse ? répliqua le comte avec un vif mouvement d’impatience. Je t’en prie, ne me parle plus de ce que tu veux faire.
– Soit.
Il y eut un assez long silence.
Le baron jeta le bout de son cigare et en alluma un autre. Le comte, songeur, paraissait absorbé en lui-même.
Il soupira et, reprenant la parole :
– Ce que j’ai souffert hier devant elle, Dieu seul le sait. Quelle horrible contrainte ! Si je n’avais obéi qu’à mon cœur, je serais tombé à ses genoux en lui demandant pardon.
J’ai été d’une dureté inouïe ; pendant tout le temps j’ai pu garder une froideur glaciale ; je voyais que je lui broyais le cœur et je restais impassible. Comment ai-je pu avoir ce triste courage ? Hélas ! il le fallait. Je luttais contre mon cœur, contre mes sentiments honnêtes ; ma force était tout entière dans mon attitude, que je condamnais. Un instant de faiblesse et je ne pouvais plus lui dire : Tout est fini entre nous, nous ne nous reverrons plus.
Pauvre Marie ! Que doit-elle penser de moi ?
Ah ! je suis bien coupable envers elle ; j’ai troublé sa vie, peut-être même l’ai-je à jamais brisée. Nos lois françaises ne
– 150 – punissent pas le séducteur, mais il y a la responsabilité mo-rale, et souvent, presque toujours, elle est lourde.
Nous n’avons guère de conscience, nous autres hommes : séduire une jeune fille, qu’est-ce que cela ? La sé-duction est pour nous un jeu, un passe-temps ; c’est dans nos mœurs. Eh bien, c’est abominable. Quand il y a tant de femmes faciles et qui n’ont plus rien à perdre, pourquoi ne pas respecter la jeune fille honnête et pure ? Mais voilà, c’est vers celle-ci que nous sommes attirés ; poussés par le mépris et le dégoût que nous inspirent les autres. Eh bien, oui, oui ; c’est abominable !
Et nous allons, le cœur léger, presque inconsciemment, sans penser à toutes les larmes que nous ferons verser, ne voulant pas voir tout le mal que nous causerons.
Je le vois, je le sens aujourd’hui, séduire, tromper une jeune fille, c’est lâche ! Et moi, plus que tout autre, peut-être, je suis un misérable !
Le baron de Simiane avait écouté, souriant ; son regard exprimait l’ironie.
– Que veux-tu, mon cher comte, dit-il, il faut être de son temps ; la vie est la vie. Néanmoins, ajouta-t-il railleur, tes théories sont fort belles ; on sent déjà en toi le mari, le père de famille ; tu deviendras un patriarche.
Maxime avait laissé tomber sa tête dans ses mains.
La pensée ailleurs, il n’avait pas entendu.
À ce moment on frappa à la porte. Et avant que le comte, qui s’était redressé, ait eu le temps de dire : Entrez, la porte s’ouvrit et un valet de chambre parut sur le seuil.
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– Que voulez-vous ? Qu’y a-t-il ? demanda le comte.
– C’est un jeune homme qui désire voir monsieur le comte.
– Ah !
Le domestique s’approcha de son maître, qui prit une carte de visite sur le plateau d’argent que le valet avait à la main.
Maxime lut à haute voix :
« André Clavière. »
– Je ne connais pas ce nom, reprit-il, et toi, Raoul ?
– Pas plus que toi ; je viens de l’entendre prononcer pour la première fois.
– Comment est-il, ce monsieur Clavière ? demanda le comte au valet de chambre.
– Fort bien, monsieur le comte, malgré sa pâleur et une grande tristesse répandue sur ses traits.
– Faut-il le recevoir ? fit Maxime, s’adressant au baron.
– Dame, je ne vois pas pourquoi tu le ferais congédier. Je te laisse, ajouta-t-il en se levant, je vais aller achever mon cigare dans la bibliothèque.
– Non, c’est inutile, reste.
– Comme tu voudras, fit de Simiane, qui marcha vers la fenêtre.
– Faites entrer, dit le comte au domestique.
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Presque aussitôt, André Clavière fut introduit dans le fumoir.
Il ne vit pas d’abord M. de Simiane, qui était à demi ca-ché par une tapisserie ; mais celui-ci reconnut aussitôt André et eut un haut-le-corps surprise.
Quoique très ému, André s’avança vers le comte avec aisance.
Les deux hommes se saluèrent.
– À quoi dois-je l’honneur de votre visite, monsieur ? demande Maxime, qui examinait avec une sorte d’intérêt ce jeune homme qui lui était inconnu.
– Tout simplement pour vous remettre ceci, monsieur.
Et André tendit au comte le pli cacheté que Marie lui avait confié.
M. de Rosamont prit la lettre, et ayant jeté les yeux sur l’enveloppe :
– Pardon, monsieur, dit-il d’une voix tremblante, mais cette lettre n’est pas pour moi ; elle est adressée, si je lis bien, à M. Lucien Gervois.
– Oui, monsieur ; mais M. le comte de Rosamont et M. Lucien Gervais ne font qu’une seule et même personne.
– Comment savez-vous cela ?
– Je crois qu’il importe peu à monsieur de Rosamont de le savoir.
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– Vous vous trompez, monsieur, répliqua Maxime avec vivacité, il m’importe beaucoup, au contraire, de savoir pourquoi vous avez découvert ce que je voulais cacher.
– J’avais pour cela des raisons que je n’ai pas à vous faire connaître.
– Enfin, monsieur, vous vous êtes occupé de moi ; de quel droit ?
– Du droit que prend un homme de cœur à protéger le faible contre le fort.
Maxime fut presque intimidé par cette fière réponse.
Après un bout de silence :
– Puis-je vous demander, monsieur, qui vous a remis cette lettre ?
– Mlle Marie Sorel.
– Elle-même ?
– Oui, monsieur, elle-même.
– Alors, vous la connaissez ?
– Oui, monsieur.
– Depuis longtemps ?
– Depuis très longtemps.
– Ah ! et vous êtes…
– Je suis son ami le plus fidèle et le plus dévoué.
Maxime dévisagea André.
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– Elle ne m’a jamais parlé de vous, fit-il.
– Elle n’avait pas à vous parler de moi.
– Vous lui avez appris, sans doute, que Lucien Gervois était un nom d’emprunt, pris par le comte de Rosamont ?
– Je lui ai appris cela, monsieur, et en même temps tout ce qu’elle avait intérêt à savoir.
– C’est-à-dire ?…
– Entre autres choses, le prochain mariage de M. le comte de Rosamont avec Mlle Louise de Noyons.
Le comte devint très pâle.
– Monsieur le comte, reprit André, j’ai été chargé par Mlle Sorel de vous remettre cette lettre, ma mission est ter-minée, je me retire.
– Veuillez attendre encore un instant, monsieur ; peut-être vais-je avoir une réponse à faire transmettre à Mlle Sorel.
– Je suis à vos ordres, monsieur.
D’une main fiévreuse, le comte ouvrit le pli où il trouva le billet de mille francs, comme il s’y attendait, et les quelques mots écrits par la jeune fille, qu’il lut, secoué par un tremblement nerveux et ayant comme un voile sur les yeux.
Aussitôt, avec une sorte de fureur, il mit en même temps en pièces l’enveloppe, la lettre, le billet de banque, froissa les morceaux dans ses mains et les jeta dans la cheminée.
– Monsieur le comte, j’attends, dit André.
– Je n’ai rien à vous dire, monsieur.
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André salua, et en se retournant pour gagner la porte, il se trouva face à face avec le baron, qui s’était avancé au mi-lieu de la pièce.
Le jeune homme eut un vif mouvement de recul, ses yeux s’enflammèrent, et ses lèvres blémirent.
– Hé, hé, fit le baron d’un ton goguenard, il paraît que vous me reconnaissez ?
– Il y a des figures qu’on n’oublie plus quand on les a vues une fois.
– Ah ! vraiment ?
– Qu’elles soient sympathiques ou non.
– La mienne serait-elle antipathique à monsieur ?
– Au suprême degré.
– En vérité, voilà qui est fâcheux.
– Ce n’est pas seulement votre figure qui m’est antipa-thique, monsieur le baron de Simiane, c’est votre personne tout entière.
– Oh ! désolé, désolé !… Toutefois, je suis charmé de voir que vous savez mon nom.
– Je puis aussi vous faire connaître le mien, monsieur le baron de Simiane, riposta le jeune Bourguignon avec hau-teur, je me nomme André Clavière.
– Merci. Voilà un nom qui sonne bien, quoiqu’il appar-tienne à la roture.
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– Monsieur le baron de Simiane, – le jeune homme avait soin de souligner les mots, – ce n’est pas dans le titre qu’est la véritable noblesse, mais dans les sentiments du cœur.
– Nous voilà édifiés, M. de Rosamont et moi, répliqua le baron, toujours avec une ironie mordante, nous connaissons vos quartiers. On ne peut que vous féliciter, monsieur Cla-vière, tout en faisant cette remarque que vous ne péchez point par excès de modestie.
– Si vous avez des leçons à donner, monsieur le baron de Simiane, je vous conseille de les garder pour vous.
– Pourtant, monsieur Clavière, vous me paraissez avoir grand besoin d’en recevoir, et de plusieurs sortes.
Le comte intervint.
– Allons, messieurs, de grâce, pas de querelle.
– Mon cher comte, répondit le baron, nous causons, et cette conversation avec monsieur me plaît infiniment. Je vois, non sans une certaine satisfaction, que M. Clavière me connaît bien. Sans aucun doute, Mlle Sorel lui a parlé de moi.
– En effet, monsieur, pressée par mes questions et sous le coup de l’indignation que vous aviez fait naître, Mlle Sorel m’a répété les odieuses paroles que vous lui avez adressées. Oh ! je sais bien qu’il y a des hommes qui s’imaginent que tout leur est permis devant une femme ; mais si l’on n’a au-cun respect pour sa personne, on devrait avoir au moins la pudeur de respecter sa souffrance et ses larmes. Quand une pauvre fille est malheureuse, quand elle est dans la douleur, dans le désespoir, est-ce le moment de venir l’écraser ? De quel nom puis-je appeler celui qui fait cela ? Est-ce un lâche, oui ou non ?
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– Monsieur Clavière, dit le comte, vous ne mesurez pas assez vos paroles.
– Monsieur le comte, mes paroles sont l’expression de ma pensée ; j’ai appris à parler franchement, sans mâcher les mots, et je ne puis, en ce moment, garder ce que j’ai sur le cœur. Je suis venu ici remplir une mission ; avais-je sur les lèvres une parole de colère ? J’allais me retirer lorsque M. de Simiane s’est trouvé devant moi ; est-ce ma faute si je n’ai pu empêcher tout le sang de mes veines de bouillonner ? Eh bien, ce que j’ai à dire, je le dirai. Et tant pis s’il sort de ma bouche des mots qui mordent.
Vous, monsieur le comte, vous êtes coupable, très cou-pable, et si votre conscience ne vous reproche rien, je vous trouve bien malheureux et je vous plains. Vous ne pouviez pas élever Marie Sorel jusqu’à vous, je le comprends : vous allez épouser Mlle Louise de Noyons ; pour elle, pour votre famille, pour le monde auquel vous appartenez, vous quittez, vous abandonnez votre maîtresse, il le faut. Mais si vous aviez laissé la demoiselle de magasin à son travail, si vous aviez respecté son innocence, sa vie ne serait pas au-jourd’hui à jamais brisée.
– Mon cher comte, dit le baron, M. Clavière se découvre à nous complètement ; nous savons maintenant à quoi nous en tenir ; en effet, il nous est facile de voir, dans le champion de Mlle Sorel, l’amant qu’elle t’a donné pour successeur, si, déjà, précédemment, il n’avait pas une part de ses faveurs.
Un double éclair traversa le regard d’André.
– Monsieur, riposta-t-il d’une voix sourde, je répondrai tout à l’heure à ces horribles paroles. Votre attaque ne
– 158 – m’atteint pas, mais c’est une nouvelle insulte adressée à Mlle Sorel.
Se tournant vers Maxime, il reprit :
– Monsieur le comte, comme Marie Sorel, je suis né à Longereau (Côte-d’Or). Je vous l’ai dit, je suis son ami, ami d’enfance. Ma mère est morte en me mettant au monde, et c’est la mère de Marie qui m’a nourri de son lait et élevé jusqu’à l’âge de six ans. Je suis de huit ans plus âgé que Ma-rie Sorel et elle était déjà grande que je l’appelais encore ma petite sœur. À partir du jour où je suis entré au lycée, je ne l’ai plus vue que très rarement. Il y a trois mois que je suis à Paris ; Marie l’ignorait, et c’est ce matin, sachant qu’elle avait besoin d’entendre la voix d’un ami, que je suis entré chez elle pour la première fois.
Je l’ai trouvée dans les larmes et je n’ai pu, hélas ! ni la rassurer sur l’avenir, ni la consoler. Il y a de ces douleurs profondes contre lesquelles les plus vives sollicitations de l’amitié sont impuissantes.
Hier, monsieur le comte, vous avez déclaré à la pauvre Marie que tout était fini entre vous et elle ; mais il vous a semblé que vous ne lui aviez pas ainsi assez meurtri le cœur ; il vous a fallu y ajouter un raffinement de cruauté en disant à M. de Simiane, votre ami : « – Je quitte Marie, si tu la veux, maintenant, tu peux la prendre. »
Maxime rougit jusqu’aux oreilles.
– Moi, j’ai dit cela ! exclama-t-il, j’ai dit cela !
– Vous l’avez dit à M. de Simiane, qui l’a répété à Mlle Sorel. Eh bien, monsieur le comte, trouvez-vous que de pareilles paroles soient dignes d’un gentilhomme ?
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De rouge Maxime était devenu blême. Il fit trois pas vers le baron et s’écria d’une voix frémissante :
– Est-il vrai, dis, est-il vrai que tu aies dit cela ?
Le baron, qui était resté un instant tout interdit, haussa les épaules et répondit avec audace et effronterie :
– Ne vois-tu pas, Maxime, que ceci est une invention de ce monsieur ?
– Vous niez ! s’écria André.
– Absolument.
– Ah ! monsieur le baron de Simiane, vous êtes encore plus vil que je ne le croyais. Tout à l’heure, cherchant à salir une malheureuse victime qui, Dieu merci, est à l’abri de votre bave, vous n’avez pas craint de dire que j’étais son amant ; ce matin, devant Mlle Sorel, votre langage a été celui d’un misérable ! Eh bien, oui, monsieur le baron de Simiane, vous êtes un misérable, un lâche, un infâme !
Le baron devint livide et parut prêt à sauter à la gorge d’André.
– Monsieur André Clavière, s’écria-t-il d’une voix trem-blante de fureur, vous me rendrez raison de vos insultes !
Le jeune homme le couvrit d’un regard de suprême mé-pris.
– Monsieur le baron de Simiane, répliqua-t-il d’un ton acerbe, il n’y a pas d’épithètes outrageantes que je n’aie le droit de vous cracher à la face. Je le dis encore, vous êtes un misérable, un lâche, un infâme !
Le baron ne se contenait plus.
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– Monsieur Clavière, hurla-t-il, nous nous battrons, je vous tuerai !
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– Peut-être, monsieur. Je pourrais vous répondre que ne vous ayant pas insulté publiquement, vous n’avez aucune réparation à exiger, et je n’aurais qu’à vous tourner le dos avec le mépris et le dégoût que vous m’inspirez. Mais vous pourriez croire que vos airs de matamore me font trembler. Vous voulez un duel, je l’accepte.
André prit dans son portefeuille une carte de visite, écri-vit sous son nom, au crayon : Grand hôtel du Louvre, et re-mit la carte au baron en disant :
– Monsieur, voici mon adresse. Demain matin, à dix heures, deux de mes amis auront l’honneur d’attendre vos témoins chez moi.
Sur ces mots, il salua les deux hommes et se retira.
– Oh ! je le tuerai ! prononça sourdement le baron.
– Tu en es capable, dit sèchement le comte.
Il s’affaissa dans un fauteuil, prit sa tête dans ses mains et n’écouta plus le baron, qui, après avoir parlé quelques ins-tants sans pouvoir arracher une parole, à Maxime, se décida à s’en aller.
L’amitié des deux intimes venait d’être mortellement at-teinte.
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