La Découverte De L'Amérique Par Les Turcs
La découverte de l’Amérique par les Turcs
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
1
À en croire les historiens ibériques, tant espagnols que portugais, la découverte des Amériques par les Turcs, lesquels ne sont pas le moins du monde turcs, mais arabes de bonne souche, a eu lieu très tardivement, à une époque relativement récente ; en tout cas, pas avant le siècle dernier.
Il faut tenir compte du fait que les auteurs de la Péninsule sont directement intéressés, et par là même suspects : pour eux, seuls sont à exalter et magnifier les hauts faits et les grandes figures d’Espagnols et de Portugais, Christophe Colomb, Amerigo Vespucci, Vasco de Gama, Fernand de Magellan et autres vedettes. Castillans et Lusitains de la plus haute vertu, du plus noble lignage chrétien, du sang le plus pur, les intrépides, les indomptables héros. Avant d’aller plus loin, il faudrait d’ailleurs rappeler que des littérateurs italiens, produisant témoins et certificats de naissance, revendiquent pour l’autre péninsule, celle des macaronis, la gloire d’avoir été le berceau de Colomb et de Vespucci : celui qui fit la découverte et celui qui en tira parti pour donner son nom aux terres jusque-là inconnues. Autres documents, autres témoins, voilà les Espagnols qui répliquent, allez donc savoir qui a raison ; on peut toujours falsifier des cachets, acheter des témoins avec du vil métal. Si les Espagnols méritent peu de crédit, les Italiens moins encore, comme le prouve aisément l’imposture de Vespucci. Et les Vikings, dans cette affaire ? Un beau sac d’embrouilles, la Découverte.
Sur le bateau d’immigrants qui les avait amenés du Moyen-Orient, des montagnes de Syrie et du Liban aux forêts vierges du Brésil, longue traversée de dures tourmentes, Raduan Murad, qui avait la justice aux trousses pour quelques arnaques de joueur invétéré, ce qui ne l’empêchait pas d’être un homme cultivé, d’un commerce exquis, avait révélé à son compagnon d’entrepont, le Syrien Jamil Bichara, que, s’étant penché au cours de nuits d’insomnie sur des grimoires relatifs au premier voyage de Colomb, il avait découvert, dans la liste des marins qui composaient l’équipage de l’une des trois caravelles de la joyeuse expédition, le nom d’un certain Alonso Bichara. Le Maure Bichara, embarqué peut-être de force, l’un de ces innombrables héros oubliés à l’heure des célébrations et des récompenses : l’amiral se couvre de gloire, les matelots de merde. Tout érudit qu’il était, Raduan Murad usait d’un langage cru.
Vrai ou faux ? Raduan Murad avait l’imagination fertile, l’esprit inventif et, quant aux scrupules, ce n’était pas son fort. Quelques années plus tard, déjà bien enraciné dans les terres vierges, il inventerait le « brelan d’Itabuna », constitué par trois cartes dissemblables, une nouveauté aux tables de poker, d’une utilité incontestable au moment du bluff, et dont la renommée se répandit dans toute la région méridionale de l’État de Bahia. Fait réel ou boniment, peu importe, car les événements qui vont être ici relatés ont eu Jamil pour protagoniste, et non son prétendu aïeul, maure en tant que Bichara, espagnol en tant qu’Alonso, et d’existence douteuse. Mieux vaut s’intéresser à des faits bien établis, irréfutables, même si l’histoire authentique n’est pas toujours sans rapport avec le miraculeux.
L’allusion à la découverte de l’Amérique est à mettre au compte des commémorations qu’on voit se dérouler actuellement, omniprésentes : par les temps qui courent, impossible à un honnête citoyen de faire le moindre pas, de lâcher le moindre pet, sans que le Cinquième Centenaire lui dégringole sur la tête. Cinquième Centenaire de la Découverte, disent les descendants des intrépides qui découvrirent l’autre côté de la mer. De la Conquête, se récrient les descendants des Indiens massacrés, des nègres réduits en esclavage, des civilisations anéanties au passage des mercenaires et des missionnaires qui promenaient la croix du Christ et les fonts baptismaux.
La discussion est engagée, violente polémique, sans demi-teinte, sans accord envisageable : le sectarisme prévaut d’un côté comme de l’autre ; s’en mêle qui voudra, au risque de recevoir des balles perdues, mais ce ne sera sûrement pas moi, métis brésilien, produit de la découverte et de la conquête, fruit du mélange. Je suis là pour raconter ce qui est arrivé à Jamil Bichara, Raduan Murad et autres Arabes en pleine découverte du Brésil dans les débuts de notre siècle. Les premiers à arriver du Moyen-Orient étaient porteurs de papiers de l’Empire ottoman, et c’est la raison pour laquelle ils sont, de nos jours encore, appelés Turcs, de cette brave population turque qui, avec tant d’autres, a contribué et contribue à former, par amalgame, la population brésilienne.
Le bateau sur lequel s’étaient embarqués le jeune Jamil Bichara et le docte Raduan Murad accosta à Bahia-de-Tous-les-Saints en octobre 1903, quatre cent onze ans après l’épopée des caravelles de Colomb. Le débarquement n’en était pas moins, cependant, une découverte et une conquête ; car les terres du sud de l’État de Bahia, où ils se lancèrent dans la bataille de l’existence, étaient en ce temps-là couvertes de forêt vierge. À peine commençait-on à y établir des cultures, à y construire des maisons.
Colonels et jagunços 1 en armes se massacraient pour la possession de la terre, la meilleure terre du monde pour la culture du cacao. Venus de tous les horizons, gens du Sertão, de l’État de Sergipe, Juifs, Turcs (on disait Turcs, et ils étaient arabes, syriens et libanais) : Brésiliens tous autant qu’ils étaient.
Notes
1. Les grands propriétaires terriens et leurs hommes de main. (N.d.T.)
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2
Née à bord, l’amitié qui devait lier pour la vie Jamil Bichara et Raduan Murad se maintint et se renforça quand les deux immigrants, sans s’être préalablement consultés, décidèrent de tenter l’aventure sur les terres du sud de Bahia, l’Eldorado du cacao, tout juste découvert.
Au cours de la traversée, effroyable, Jamil avait pu admirer le savoir et la virtuosité de Murad. Tout jeune garçon, presque un enfant encore, il s’était enthousiasmé à voir son compagnon de voyage dominer le mal de mer et prodiguer science et rouerie à la table de poker (rien de plus qu’une simple planche qui vacillait au gré des mouvements du bateau) ou au damier de trictrac. Ou encore à l’entendre déclamer des poésies amoureuses, pleines de sensualité parfois, évoquant vins et odalisques, et qu’il récitait en arabe ou en persan durant les nuits de lune sur la mer, courtepointe d’étoiles. Jamil et les autres auditeurs, racaille grossière, ne connaissaient point la langue persane, et le nom antique d’Omar Khayam ne leur disait rien, mais la sonorité des vers des robáyat, caressante mélodie, leur faisait supporter un peu mieux les tourments du voyage et augmentait le prestige de Raduan Murad : il descendit du bateau tout entouré de marques de respect, les poches pleines de pièces de cuivre, d’argent et d’or, gagnées grâce au talent et à l’adresse manuelle.
L’Eldorado du cacao ! On voyait affluer des gens du Sertão, des États du Nordeste ; le Sergipe, le plus petit, le plus proche et le plus pauvre, faillit se dépeupler de ses mâles : ceux-ci abandonnaient épouses, fiancées, petites amies. Les Arabes, quant à eux, à peine descendus du navire de la compagnie de navigation Bahiana, sur le port d’Ilhéus, prenaient la direction de la grande forêt, en quête de la fortune assurée et facile. Fortune facile ? Assurée ? Incertaine, plutôt ; et risquée. Si le bonhomme ne laissait pas sa peau dans la première rencontre de jagunços, s’il arrivait à s’accrocher, il lui faudrait de la vaillance pour le dur labeur, et du courage pour affronter la mort.
Jamil Bichara ne manquait pas d’ardeur au travail et il était intrépide de naissance : Levantin des hamadas de l’Euphrate, il avait hérité la bravoure naturelle de tribus qui se battaient entre elles pour le seul plaisir de se battre, plaisir de la vie. Une affirmation semblable peut être faite à propos de Raduan Murad, en dépit des racontars. Sans même parler du courage moral, incontestable, comment dénier hardiesse et intrépidité à quelqu’un qui affronta plus d’une fois des fiers-à-bras dans les tripots, et qui, de plus, allait sans arme en un pays où personne ne se dispensait du revolver ou de l’escopette ? Calme, serein, imperturbable, même quand soupçons et menaces volaient bas : car il y avait des gaillards qui ne saluaient pas toujours le « brelan d’Itabuna » par des éclats de rire et des applaudissements.
Quant à dire, comme le faisaient certains par jalousie, que c’était un adversaire déterminé du travail, qu’il l’avait en sainte horreur, comme c’est souvent le cas des gens instruits, c’est là, bien évidemment, pure injustice et malveillance. S’il est vrai qu’en sa prime jeunesse, le professeur (ainsi l’appelait-on souvent par déférence) s’était refusé obstinément à entreprendre des activités peu en rapport avec ses capacités intellectuelles, il n’y avait pas de travailleur plus assidu et ponctuel que lui à une table de poker ou de tout autre jeu de hasard. De hasard ? Pour Raduan Murad, il n’existait pas de jeux de hasard. Dans un cercle de papotage décontracté, il n’avait pas son rival et, de temps à autre, pour se désennuyer, il rédigeait dans un portugais aisé, agrémenté d’accent oriental, des articles sur les problèmes de la zone cacaotière. S’il n’en écrivait pas plus souvent, c’était uniquement faute de gazette où les publier, et de crainte qu’on ne voulût le nommer au groupe scolaire ou à la municipalité. Bien décidé à préserver sa liberté, il appréciait par-dessus tout le droit à demeurer maître de son temps, qu’il ne voulait pas gouverner en fonction des aiguilles d’une horloge.
En tous points différents l’un de l’autre, rien ne pouvait cependant troubler l’amitié des deux Turcs, le Syrien et le Libanais. Nationalités fraternelles et ennemies. Jamil était né syrien, tandis que Raduan était libanais de naissance et de conviction. La religion aussi les opposait : musulman, jurant par Allah et Mahomet, le jeune Jamil ; issu d’une famille chrétienne de rite maronite, le sceptique Raduan, que les vicissitudes de l’existence et le vice de la lecture avaient converti au matérialisme (plus ou moins grossier). Et la différence d’âge, elle non plus, ne constitua aucun obstacle à leur entente. À l’époque des faits, Jamil n’avait pas encore fêté ses trente ans, et c’était un fougueux étalon particulièrement recherché par les dames de petite vertu ; Raduan, lui, était déjà un quadragénaire plein de charme, la coqueluche des jeunes femmes et jeunes filles.
Enfin, la distance entre Itaguassu, village perdu dans la brousse, où Jamil s’échinait, et Itabuna, petite ville de création récente, mais déjà prospère, à laquelle Raduan accordait le privilège d’y avoir élu domicile et d’y exercer ses activités, cette distance non plus ne séparait pas les deux compères. Une fois par mois, Jamil venait à Itabuna, afin de réapprovisionner l’établissement de commerce, modeste mais sans concurrence, où il vendait un peu de tout à la petite population fixe de l’endroit et à la foule innombrable des gens de passage, conducteurs de convoi, ouvriers agricoles, jagunços, ainsi qu’au peuple nomade des filles de joie qui circulaient sur les pistes du cacao. Il venait également, sans prévenir, pour se distraire, se retremper dans la vie civilisée – « Tu viens prendre ton bain de civilisation, camarade ? ». Ainsi l’accueillait Raduan en le voyant arriver à l’improviste –, s’amuser, se détendre (on n’est pas de fer, tout de même !) au cabaret, au bistrot, chez les putes. C’était la fête, le philosophe Raduan et lui ne se quittaient plus, bavardages à n’en plus finir, rigolades incessantes, godets successifs, polkas et mazurkas. À l’occasion de soirées particulièrement animées, Raduan, dans les rues désertes d’Itabuna, bras dessus bras dessous avec Paula la Bigleuse ou quelque autre, se mettait parfois à déclamer en arabe des poèmes d’amour dans lesquels le vin coulait à flots et dansaient les sultanes ; main dans la main, avec Glorinha Cul d’Or, Jamil, en l’écoutant, avait les larmes aux yeux.
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3
Assis pour se reposer au terme d’une journée harassante (ô combien !) devant le Comptoir d’Itaguassu (le commerce en façade, les pièces d’habitation par-derrière), Jamil Bichara, quelques années après la cérémonie de demande en mariage, riait à gorge déployée en se remémorant les épisodes de la transaction de la mercerie, le danger qu’il avait couru le jour où, sur le conseil de Raduan Murad, Ibrahim Jafet lui avait proposé de l’associer au Bon Marché et lui avait offert la main de sa fille aînée, Adma. Les trois plus jeunes étaient déjà mariées, bien ou mal, elle encore demoiselle ; acariâtre, hargneuse, intacte, plus que vierge : vieille fille.
C’était pour elle (et pour la mercerie, une affaire en or !) que Jamil avait été à deux doigts de quitter Itaguassu et le Comptoir nouvellement installé – un nom somptueux, pour ce petit commerce de farine de manioc, haricots noirs, eau-de-vie de canne et sandales de cuir. Par la suite, il en viendrait à faire le gros et le détail, pour approvisionner les propriétaires des environs et les habitants de l’endroit, avec un stock diversifié, allant de la viande séchée aux pantalons de coutil, des sandales de cuir brut aux bottines et aux chapeaux, pièces de calicot, de linon, bobines de fil, aiguilles à coudre, brillantine, gravures de saints catholiques faiseurs de miracles. Tout mahométan qu’il était, d’obédience chiite, Jamil ne nourrissait aucun préjugé religieux dès lors qu’il s’agissait de gagner de l’argent : Allah est grand, sa sagesse est infinie, il lit dans le cœur des hommes, peut tout comprendre et tout apprécier.
Les Bichara, nombreux et entreprenants, s’étaient dispersés dans les ports de la Méditerranée et des alentours. Ils s’établirent en Espagne, comme on l’a vu précédemment, en Crète, en Égypte et au Maroc, passèrent de Libye en Italie, arrivèrent jusqu’au Sénégal ; un certain Michel Bichara, à la tête d’une bande de brigands dans la cité de Marseille, en France, finit sur l’échafaud. Le premier à découvrir l’Amérique, à prendre la direction du Brésil, ce fut Jamil. Dans les fastes familiaux, son nom de pionnier brille au
côté de celui de Michel Bichara, le 1 brigand du port.
Avant d’embarquer, il était allé s’agenouiller aux pieds du mollah Tahar Bichara, son grand-oncle, sage et saint homme, disciple préféré du Prophète, interlocuteur d’Allah à l’heure de la prière ; il était à prévoir qu’il accéderait sous peu à la dignité et aux privilèges d’ayatollah. Jamil avait reçu de lui une lettre de recommandation adressée au compatriote Anuar, chef de la tribu des Maron, établie dans l’État de Bahia et propriétaire de plusieurs fazendas de cacao. Lettre au nabab, prières à Allah, qui n’abandonnerait certainement pas le fils perdu dans l’immensité des Amériques. Le mollah en faisait son affaire : le nom de Jamil demeurerait dans sa bouche, dans les oreilles d’Allah et de son prophète Mahomet.
La lettre fut précieuse, certes, et joua un rôle déterminant dans le choix que fit Jamil de s’installer dans la région méridionale de Bahia, puisqu’il avait là quelqu’un sur qui s’appuyer pour se lancer dans l’existence ; mais il est bien certain que les prières du vénérable Tahar permirent au nouveau Brésilien de ne pas se sentir perdu, abandonné, dans cette patrie d’adoption qu’il devait conquérir pas à pas, jour après jour. Il incombe à Allah d’assister ses enfants dans les moments décisifs, de les défendre des tentations de Chitân, insidieux démon, de leur montrer le bon chemin, d’empêcher qu’ils ne viennent à commettre une faute majeure capable de leur faire souffrir sur cette terre tous les maux de l’enfer.
Allah accompagna les pas de son fils nomade tout le temps qu’il parcourut, pour le compte du Turc Anuar Maron, les terres du cacao d’est en ouest, du nord au sud ; et les limites reculaient, les distances augmentaient sans cesse. Il le sauva de multiples dangers, tous terribles : des crotales et des jaracuçus, aux morsures fatales, de la variole endémique et de la fièvre jaune, qui ne pardonnent pas, des embuscades, des jagunços, des conflits et des luttes armées, colonels contre colonels, avec leurs mercenaires et leurs hommes liges dont les carcasses jalonnaient des chemins ouverts à coups de tromblon et de poignard.
Anuar Maron, le colonel Anuar Maron, puisqu’il était millionnaire et produisait des cinq mille arrobes et plus, ajoutait à ses propres récoltes les modestes cueillettes de ceux qui ne possédaient qu’un lopin de terre cultivée et n’avaient pas les moyens d’apporter le cacao séché aux entrepôts des exportateurs, installés à Ilhéus et Itabuna. Mandaté par son compatriote fortuné, Jamil achetait pour lui la production des petits planteurs, en concurrence avec les agents du colonel Misael Tavares, le roi du cacao, ou du colonel Basilio de Oliveira, le seigneur de Pirangi.
Quatre années durant, à dos de mule ou de mulet, à pied sur les sentiers dangereux, Jamil arpenta et courut la brousse, achetant le cacao au cours le plus avantageux. Il apprit l’art des palabres, exerça la comptabilité et la médecine, noua des relations et des amitiés, des liens de parrainage, conduisit des enfants au baptême catholique. Qu’Allah comprenne et pardonne !
Allah comprit et pardonna, demeura vigilant à son côté, attentif aux prières du mollah. Jamil en eut la preuve à l’occasion de l’affaire qui le brouilla une fois pour toutes avec le colonel Anuar Maron. Au bourg de Ferradas, où le patron l’avait chargé d’une commission pour elle, il fit la connaissance de Jove, une petite métisse indienne vive et piquante, et se l’offrit ; la chose fit jaser, et la nouvelle parvint aux oreilles du colonel. Anuar Maron avait mis Jove dans ses meubles, l’avait tirée du ruisseau, et la voulait pour son usage exclusif : pas question de laisser quelqu’un d’autre monter une pouliche de son enclos. Il fit ses comptes à Jamil et le congédia. S’il n’envoya pas un de ses fins tireurs guetter l’audacieux au détour d’un chemin pour l’expédier six pieds sous terre, ce fut bien en pensant au mollah, et par respect pour lui.
En cette circonstance, alors que Jamil se voyait dans la panade, sans travail, sans savoir de quel côté se tourner, le colonel Noberto de Faria lui fit une proposition. Plus riche encore que le Turc Maron, il possédait des lieues et des lieues de bonne terre du côté d’Itaguassu, au bout du monde. Il s’était pris d’amitié pour Jamil, dont il avait fait la connaissance dans les bordels d’Itabuna, qu’il fréquentait assidûment, en bon vivant qu’il était. Souhaitant voir grandir et progresser l’agglomération qui se formait aux abords de ses propriétés, le colonel Noberto, entendant Jamil se lamenter, lui demanda s’il n’aimerait pas monter une affaire à Itaguassu, et y commercer à son propre compte, au lieu de travailler pour un patron. Qu’est-ce que Jamil aurait pu désirer de mieux ? C’était bien le rêve de sa vie, mais où trouver le capital pour les premières transactions ? Noberto de Faria, originaire du Sergipe, quelque peu mulâtre, était un homme d’honneur et d’intuition ; il mit la somme nécessaire à la disposition de Jamil, parce qu’il avait confiance en lui, et lui fit grâce des intérêts, parce qu’il l’aimait bien. Il l’appelait d’ailleurs son associé, à la table et au lit, car ils avaient tous deux troussé les mêmes filles, mangé des mêmes plats, et avaient les mêmes goûts : nichons menus, grosses miches, foufounes étroites. Quand on s’accorde sur ce qui fait plaisir, les liens d’amitié s’en trouvent renforcés.
Jamil s’installa donc avec la protection d’Allah – Allah est grand et Mahomet est son Prophète, on ne le répétera jamais trop – et avec les picaillons prêtés par le colonel Noberto de Faria. Trois ans plus tard, il avait déjà remboursé sa dette, et agrandissait peu à peu le Comptoir. Celui-ci était encore loin de pouvoir se comparer aux boutiques et magasins des villes d’Ilhéus et Itabuna, des bourgades de Ferradas, Olivença, Agua Preta ou Pirangi. Mais bientôt, nul n’en pouvait douter, Itaguassu cesserait d’être un petit village, et le Comptoir n’aurait rien à envier, pour le stock et la clientèle, au Bon Marché d’Ibrahim Jafet.
Jamil Bichara, assis devant la façade de sa boutique, remercia Allah de l’avoir sauvé quand, tenté par l’appât du gain, la hâte, l’attrait de l’argent facile, il avait failli suivre les conseils du Chitân : abandonner Itaguassu, épouser Adma, sombrer dans la disgrâce.
Notes
1. En français dans le texte. (N.d.T.)
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4
Tout avait commencé quand Ibrahim Jafet s’était rendu compte que les choses allaient vraiment mal. Sombres perspectives pour la marche du commerce : avec son gendre Alféu au comptoir et à la caisse, c’était un vent de faillite qui soufflait. Sinistres prévisions pour le quotidien du foyer : Adma, condamnée au célibat, avait assumé la direction de la maison et de la famille avec dévotion et acrimonie ; des nuées d’orage s’amoncelaient, menaçant les habitudes acquises, bien agréables pourtant. De lourdes menaces planaient sur la situation économique et sur le plaisir de l’existence.
Le Bon Marché, mercerie bien achalandée et bien assortie, jouissant de crédit sur la place, avait suffi, de longues années durant, à pourvoir aux nécessités de la famille et aux modestes distractions de son propriétaire : les parties de pêche et de dames ou de trictrac. Autorité incontestée à la tête de la tribu, son épouse, Salua, avait mené l’affaire avec toute l’efficacité nécessaire : le commerce connut des jours de prospérité et permit de mettre de l’argent de côté. Belle femme, bien en chair, aux yeux languides, on eût dit une de ces superbes images de calendrier ; dominatrice, impérieuse, exigeante, et en même temps douce, aimable et avenante.
Habile à fixer les prix, experte en marchandage, elle savait manier à son avantage le mètre et les ciseaux, tout en plaisantant et en papotant avec la clientèle, presque exclusivement féminine. Sympathique à tout le monde, respectée, peu prodigue de marques de tendresse, sachant au besoin avoir la main lourde, Salua avait brillamment dirigé la mercerie, les filles et le mari.
L’intellectuel Raduan Murad, ami de la famille, où il était persona grata, partenaire d’Ibrahim aux dames et au trictrac, l’appelait la Souveraine. Mais sans entendre par là qu’elle fût austère et rigoriste, incapable d’affection pour ses filles ou d’abandon au lit avec un époux idolâtré à qui elle concédait tout. Concédait ou commandait ? Elle se tuait au travail pour lui permettre de jouir d’une matinée de pêche, d’un après-midi de sieste ou de jeu, se contentant de l’avoir à elle pour la nuit : toutes les nuits, à partir de neuf heures, quand s’éteint la lumière du bougeoir et que s’allument ses immenses yeux de sultane pour les noces inlassablement recommencées dans l’obscurité de l’alcôve.
Telles sont les souveraines : autoritaires et exigeantes avec la plèbe, libérales et magnanimes avec leurs favoris, expliquait Raduan Murad à ses admirateurs rassemblés pour l’écouter autour de la table de poker, au bistrot, au cabaret, dans les maisons de femmes, lieux où il prodiguait sagesse et drôlerie. Et de citer l’exemple d’Ibrahim Jafet : favori unique et exclusif, un seigneur !
La brutale disparition de Salua bouleversa les habitudes au foyer et à la mercerie. Désemparé, Ibrahim ajouta à la pêche du matin, au damier de la fin d’après-midi, la fréquentation nocturne des putes, à titre de compensation et de consolation. Quête vaine : ni consolation ni compensation. Une aujourd’hui, demain une autre, les filles ne servaient qu’à le retenir loin de la chambre conjugale, froide et lugubre depuis que l’épouse l’avait quittée. Eût-il même réussi, par un coup de baguette magique, à rassembler les plus expertes luronnes, les spécialistes les plus qualifiées, en une folle sarabande de styles et de techniques, qu’il n’eût jamais retrouvé l’incomparable maestria, l’inégalable et universel savoir de Salua. À coup sûr un don du ciel, affirmait Murad, car où donc eût-elle appris, qui donc eût pu l’instruire ? La couche de Salua, non, jamais plus, hélas !
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Les filles remplacèrent la mère au comptoir, mais elles se souciaient moins de la marchandise et de la clientèle que des galants. Plus de frein, pourquoi se gêner ? Du vivant de Salua, elles faisaient des signes aux garçons par les fenêtres de l’étage, amourettes en tout bien tout honneur ; une fois orphelines, roucoulades au comptoir, baisers et papouilles au portail du jardin. À l’exception d’Adma, qui n’aimait pas vendre et à qui personne ne venait conter fleurette.
Toutes les économies passèrent dans les trousseaux des plus jeunes. Elles épousèrent des jeunes gens du pays, aucune d’elles n’ayant choisi un Levantin d’origine, ayant du goût et des dispositions pour le commerce. Félicitations sans réserve à la cadette, Jamila, dont le mari, Ranulfo Pereira, avait une position solide, avec des plantations à Mutuns qui produisaient déjà quelque trois cents arrobes de cacao par an. Samira, de deux ans plus jeune, s’était engagée sur une voie modeste, mais digne, en se présentant à l’autel au bras d’un employé du télégraphe, Clovis Esmeraldino, qui, s’il n’avait pas de fortune, avait au moins des lettres : il inventait des charades, déchiffrait rébus et devinettes, rimaillait pour les almanachs ; capital d’assez maigre rapport, mais qui vaut prestige et considération. Quant à la benjamine, Farida, on la disait la plus belle des Turques de la mercerie. Un morceau de roi, pour employer l’expression pleine de concupiscence d’Alféu Bandeira, apprenti tailleur sous l’autorité du maître artisan Ataliba Réis, propriétaire du Magasin Anglais, dont les portes s’ouvraient vis-à-vis de l’immeuble des Jafet. Alféu dégusta le morceau de roi qui, à dire le vrai, s’offrait avec une impudeur vigoureusement condamnée par les bonnes familles du voisinage : à force de gouzigouzi et de frotti-frotta, tout ça finirait mal. Cela finit bien : par un mariage précipité. Voiles de tulle enveloppant l’intrépide petit ventre de Farida, grosse de quatre mois, guirlande de fleurs d’oranger, symboles de virginale pureté. Virginité ? À l’aisselle, à la rigueur, prétendit maître Ataliba, choisi comme parrain par le fiancé. À l’aisselle, vraiment ? demanda Raduan Murad, parrain de la fiancée, sceptique comme il convient à un lettré. Toutefois, tous deux tombèrent d’accord avec dona Abigail Carvalho, couturière responsable de la robe de mariée, quand celle-ci la compara à un chérubin.
Sans cacao ni charades, Alféu se mit au travail au comptoir du Bon Marché. La bonne volonté ne lui faisait pas défaut ; ce qui lui manquait, c’était tout le reste. Au moment du bilan de fin d’année, ce fut la grande panique. Quand Ibrahim ouvrit les yeux, ce fut pour voir les menaces qui pesaient sur les parties de pêche, les enjeux aux dames et au trictrac, les soirées de nouba, et la solvabilité de la mercerie. Le désastre n’était pourtant pas entièrement imputable au seul Alféu car, à la même époque, Adma était partie en guerre.
Guerre sainte, dans laquelle elle s’était engagée du jour où l’âme de Salua lui était apparue en songe, errant en peine dans les espaces infinis, sans pouvoir se fixer à la place qui lui revenait au côté du Père éternel en raison de la dissipation à laquelle se livrait la famille après l’avoir conduite au cimetière. Comment jouir des délices de la béatitude si les êtres chéris sur la terre vivaient dans l’iniquité et le péché ? Pour sauver l’âme de sa mère, Adma s’était lancée dans le combat.
Elle s’était fixé des objectifs, durant ses nuits de veille, de solitude et d’affliction. Malheureusement, elle ne pouvait pas faire grand-chose pour ce qui était de la vanité de Jamila qui, désormais, ne se prenait pas pour un pet de lapin et jouait à la grande dame, ou de l’impudence de Samira, qui faisait marcher les bonnes langues en se payant ouvertement la tête de son mari, sans la moindre vergogne. La première vivait à Mutuns, l’autre à côté de la gare du chemin de fer, toutes deux à l’écart de son autorité immédiate. C’était seulement lorsque ces deux impies venaient lui faire une visite, une fois par hasard, qu’Adma pouvait décharger un peu sa bile en disant ce qu’elle avait sur le cœur. Jamila répondait par le mépris ; Samira, l’effrontée, lui riait au nez.
Elle pouvait beaucoup, en revanche, avec Farida, Alféu et Ibrahim, qu’elle avait là, sous la main, et qui n’avaient aucun moyen de lui échapper ; elle ne leur passait rien. Elle mettait de l’ordre dans la maison, exigeait de la tenue. Elle obligeait Farida, le pauvre chérubin, à oublier un peu la belle vie pour donner un coup de main en participant aux tâches ménagères, qui n’étaient pas peu de chose. Ne serait-ce, pour commencer, qu’en s’occupant du bébé – les biberons, les couches sales, les langes mouillés, les pleurs, le caca et le vomi – au lieu de continuer les indécences avec Alféu, baisers échangés au comptoir, caresses et pelotage devant la clientèle, comme du temps où ils n’étaient pas encore mariés. Ce n’était pourtant pas elle, Adma, qui avait dansé la gigue au portail du jardin : alors pourquoi faudrait-il que ce soit à elle de s’occuper de la pisse et de la merde du moutard ?
Mais sa cible privilégiée, c’était Ibrahim. Le but de son combat, c’était de l’arracher à cette existence déréglée, à cette vie de perdition où il s’enlisait depuis son veuvage, depuis qu’il avait totalement abandonné l’affaire familiale. Si elle le ramenait sur le droit chemin, l’âme de Salua parviendrait enfin au paradis. Mission sacrée, qu’Adma se disposait à mener à bonne fin, quoi qu’il pût en coûter.
De Salua, Adma avait hérité la fermeté de caractère, la sévérité, le don du commandement. Dommage qu’elle n’eût pas hérité aussi des traits du visage et des formes du corps de sa femme. Sur ce point, elle tenait plutôt de son père : osseuse, efflanquée, sans ces rondeurs du buste et de la croupe, cette grâce de la démarche, ces grands yeux et ces cheveux soyeux de sa mère et de ses sœurs. Le fin duvet au-dessus de la lèvre supérieure qui ajoutait encore au charme de celles-ci, chez Adma prenait l’importance d’une forte moustache. Injustices du ciel, à qui la faute ?
Avec l’âge et la perte des illusions, les qualités morales léguées par Salua se transformèrent en agressivité et en intolérance. Raduan Murad, observateur attentif de la nature humaine, des tenants et des aboutissants, ne lui décernait pas le titre de souveraine ; baissant le ton, cet esprit lumineux la qualifiait de virago.
En examinant, au cours des matinées de pêche maintenant en péril, les diverses faces du problème, Ibrahim conclut à l’existence d’une seule et unique (et brillante) solution, susceptible de mettre fin à la double crise, morale et financière, en le délivrant tout à la fois de l’incapacité du gendre et du despotisme de la fille aînée – les trois autres petites étant, au contraire, des amours. Il fallait trouver un compatriote d’origine, célibataire et modeste, pour prendre la gérance du Bon Marché et faire d’Adma son épouse. Le sang arabe du prétendant garantirait sa vocation pour le commerce et son ardeur au travail. La condition modeste faciliterait la prouesse que constituerait ce mariage. Autrement, comment lui faire prendre la laideur pour de la beauté, l’acrimonie pour de la réserve ?
Chacun sait, et la littérature le proclame, que la véritable beauté de la femme ne se réduit pas à ses charmes physiques et que ceux-ci ne sont pas ce qui compte le plus. La véritable beauté de la femme réside avant tout dans les vertus qui font l’ornement de son cœur et la parure de son âme. À prendre en considération des vertus indiscutablement exceptionnelles – la condition d’héritière, la participation aux bénéfices de la mercerie, une virginité au-dessus de tout soupçon –, comment ne pas accorder à Adma une certaine beauté ?
Au surplus, sans être avenante comme ses sœurs, elle n’était pas non plus contrefaite ni simple d’esprit. Pureté absolue, indiscutée : jamais elle n’avait eu à résister aux avances d’un galant trop entreprenant, jamais elle n’avait contemplé le clair de lune derrière le portail du jardin. Parée de dentelles et de rubans du Bon Marché, pourquoi ne trouverait-elle pas un candidat capable de la mener à l’autel et de lui faire la bonne manière ?
Prouesse qui n’avait rien de facile, concluait Ibrahim, mais nécessaire, urgente, indispensable : Adma avait atteint l’âge de l’aigreur et de la méchanceté.
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6
Ibrahim prit l’avis et le conseil de Raduan Murad, au bistrot, devant le jeu de trictrac, et trouva un accueil enthousiaste pour son idée, une aide concrète pour le succès de son plan :
– Tu peux compter sur moi, mon bon Ibrahim, nous allons aller ensemble à la chasse de cet oiseau rare. Commençons par analyser l’affaire en profondeur.
Un don du ciel que cette histoire cocasse, venue tout à propos pour occuper le temps libre dans cette ville encore toute nouvelle, dépourvue de distractions : en dehors du jeu, du bar, du cabaret, des maisons de passe, rien à y faire. Captivé par le récit de son compagnon, Raduan Murad, les yeux mi-clos, se sentait comme un bienheureux. Il contesta un point seulement : le concept de beauté défini par Ibrahim ; sans nier toutefois qu’il y eût là, en effet, un lieu commun maintes fois repris dans les traités de morale.
– Traités de morale ! Monuments d’hypocrisie, oui. La vertu est sans doute une excellente chose pour gagner le ciel après la mort. Mais pour le lit, mon bon Ibrahim, ce qui compte, c’est le charnel, c’est la matière proprement dite.
Tout en faisant avancer leurs pions, ils passèrent en revue les compatriotes qui résidaient à Itabuna. Il y en avait un bon nombre, presque tous rudes travailleurs, certains d’un sérieux indéniable. Comme célibataire, un seul, Adib, le dernier de trois frères, orphelin de père et mère, et qui se trouvait justement employé au bistrot comme garçon. Un beau gaillard, jovial et sûr de lui, d’une adresse manifeste pour encaisser et rendre la monnaie : indice fort intéressant. Le hic, c’était son âge : trop jeune pour Adma.
– Elle a déjà passé les trente ans, avoua Ibrahim.
Mais Raduan rejeta l’objection : la différence d’âge ne veut pas dire grand-chose, sinon rien du tout, pour le succès d’une union conjugale. Un garçon encore jeune, qui débute dans l’existence, a besoin d’une épouse plus mûre pour l’orienter. L’homme d’âge qui épouse une jeunesse, d’accord, il y a le danger de se faire cocufier ; mais quand c’est l’inverse, rien à craindre : une femme ne saurait avoir de cornes, pas vrai ? Argumentation irréfutable.
Pour gagner du temps, on commença sans plus tarder les premiers sondages. Adib n’éprouvait-il pas l’envie de se marier, de fonder un foyer, d’avoir femme et enfants ? Surpris par la question, le garçon réfléchit un moment avant de répondre que, ma foi, envie de se marier, pour l’heure, non, pas vraiment. À vingt ans, pas tout à fait, il se trouvait encore bien jeune pour se passer la corde au cou. Surtout en ce moment, que ça marchait pour lui, avec Procopia.
– Procopia ? demanda Raduan avec intérêt. Celle du juge aux affaires civiles ?
Adib fit claquer sa langue avec un bruit obscène de contentement :
– Ouais, celle-là, tout juste.
Rien de bien sensationnel, mais la nouvelle n’était quand même pas sans intérêt. Véritable encyclopédie de la vie urbaine et rurale, Raduan Murad se tenait au courant de tout ce qui se passait à Itabuna et aux alentours, y compris de faits apparemment insignifiants. Source de renseignements incomparable, s’il ignorait quelque détail d’une histoire, il l’inventait, et tombait juste dans la plupart des cas. Quand on le poussait, il prédisait le cours des événements, laissant son auditoire ébahi. En définitive, la vie n’est rien d’autre qu’une partie de poker : il suffit de remplacer les cartes et les jetons par des faits et des personnes. Dans un cas comme dans l’autre, à la table de jeu, à la loterie du destin, Raduan n’était pas opposé à la pratique du bluff, bien au contraire. Il n’était peut-être pas infaillible, mais peu s’en fallait. Il respira un bon coup au souvenir des nénés de Procopia, une tête de moineau.
– Félicitations, mon garçon. Mais attention au juge Gracindo. C’est un seigneur féodal. S’il a des soupçons sur cette entente illicite, il te fait mettre en taule et flanquer une bonne dérouillée pour t’apprendre à respecter une greluche qui n’est pas à toi.
Ibrahim et Raduan considéraient déjà Adib comme hors jeu, quand ils entendirent le surprenant personnage ajouter en riant :
– Je ne dis pas que, s’il se présentait comme ça la fille d’un gros propriétaire plein aux as, je l’enverrais balader…
Les deux compères échangèrent un regard : plantation de cacao ou maison de commerce, la différence n’est pas considérable. Adib resta inscrit sur la liste des candidats possibles, qui d’ailleurs ne comportait encore que son seul nom. Ils relanceraient donc la conversation avec lui si Ibrahim ne découvrait pas un meilleur parti à Ilhéus.
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Sujet passionnant. Raduan maniait ses pions sans trop prêter attention au jeu quand, entre deux coups, il s’interrompit brusquement pour taper sur l’épaule de son adversaire, et annonça :
– Tu peux me remercier, mon bon Ibrahim ! J’ai l’homme qu’il nous faut, l’homme idéal pour faire un associé et un gendre. Son nom m’est venu à l’instant même : il s’appelle Jamil Bichara ; tu sais qui c’est ?
Ibrahim savait de qui il s’agissait. Il le connaissait de vue et par ouï-dire : un compatriote bâti comme un colosse, avec une voix de stentor. Glorinha Cul d’Or, cette adorable poison, n’avait que son nom à la bouche (bouche bien appétissante) : Jamil par-ci, Jamil par-là… Elle racontait à son sujet de plaisantes histoires, et déplorait l’absence prolongée du gaillard en question, disparu ces derniers temps des rues d’Itabuna, où il faisait rudement défaut.