La Découverte De L'Amérique Par Les Turcs

Jorge Amado · Chapitre 2 sur 3 · partie 2/3

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La Découverte De L'Amérique Par Les Turcs

La découverte de l’Amérique par les Turcs

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Il ne travaille plus pour Anuar Maron, l’informa Raduan. Il a monté un commerce dans un de ces petits bleds perdus en pleine brousse. Où exactement, je n’en sais rien ; il m’a bien dit le nom, mais j’ai oublié. Si quelqu’un le sait, ça doit être Glorinha. Quand il se pointe par ici, il ne descend pas à l’hôtel : il prend ses quartiers chez elle comme si c’était un planteur de mille arrobes par an et la fille qu’il entretient.

Raduan ne put en dire beaucoup plus sur la localisation et les projets du Sultan (il lui avait décerné ce titre en raison de son goût pour les femmes). La dernière fois qu’il l’avait vu, il y avait un sacré bout de temps, et c’était justement au cabaret, avec Glorinha, il s’était plaint du travail exténuant et de la nullité des filles dans ce patelin où il était allé s’enterrer. Dans de telles conditions, qui n’avaient sans doute pas changé, Jamil serait certainement sensible à la proposition d’Ibrahim. Raduan ne connaissait personne d’aussi travailleur, et si impatient de faire fortune. Comme associé, parfait. Comme gendre, il faudrait voir si Jamil était prêt à relever le défi.

– Parce que, entre nous, mon bon, cette chère Adma… Les vertus, je ne discute pas ; pécheur que je suis, je n’entends rien à ces choses-là. Mais pour ce qui est du physique…

– Je sais, mon vieux, je sais. Elle tient de moi, elle n’a pas eu de chance.

Bavardage oiseux, puisque le citoyen n’était pas là pour pouvoir discuter situation commerciale, bilan et traites, ou concepts de beauté, qualités physiques et morales. Il avait disparu, n’était convenu d’aucune date pour revenir à Itabuna. Raduan voulut conseiller à Ibrahim de patienter, mais cette proposition fut rejetée in limine. Non, mon bon ami, pas question d’attendre un jour de plus s’il voulait résoudre le problème avant que le chérubin et Alféu n’aient fini de liquider la mercerie, avant que sa fille Adma (sa fille ? plutôt une marâtre, une mégère) n’ait fini par s’imposer complètement, le réduisant à la condition d’esclave et d’eunuque.

Les yeux mouillés, la voix chevrotante, entrecoupée, Ibrahim ouvrit les dernières vannes de la honte, abandonna tout vestige de respect humain, mit au jour les horreurs de la tragédie :

– Raduan, mon frère, je vais tout te dire, le grand malheur qui m’arrive. Par la faute des vertus de ma fille Adma…

– Je m’en doutais… La vertu est triste et despotique.

Brûlant de connaître les détails du feuilleton, Raduan encouragea les confidences :

– Ne sois pas gêné, mon bon Ibrahim, laisse-toi aller, nous sommes entre nous, en famille.

Résolue à l’enchaîner au magasin toute la matinée et, le soir, à le condamner à l’abstinence pour toute la nuit, Adma faisait à son père une vie infernale, et se montrait de jour en jour plus tyrannique et plus brutale : une implacable furie, mon bon. Scandale sur scandale, pour la plus grande jubilation du voisinage. Les matins de pêche, elle lui reprochait sa paresse parce qu’il abandonnait le commerce pour aller flâner le long de la rivière ; l’après-midi, son manque de conscience, pendant la sieste dans le hamac entre les arbres du jardin et à l’heure sacrée de l’apéritif et du trictrac. Et, le soir, c’était l’exaspération suprême lorsqu’il sortait, après le dîner, pour aller s’amuser un peu. Hurlant, s’arrachant les cheveux, Adma lançait des clameurs vers les cieux ; les gens s’assemblaient dans la rue pour l’entendre. Elle l’attendait au petit jour, les imprécations à la bouche. Et alors là…

– Je sais, mon bon, je sais, j’en ai été témoin une fois, je n’oublierai jamais.

Ibrahim sentait diminuer sa capacité de résistance, s’affaiblir son énergie. Il avait réduit les parties de pêche quotidiennes à deux par semaine, abrégé sa sieste, il s’activait à la mercerie : il travaillait comme un nègre, menait une vie d’esclave. Tristesse ! Mais il y avait pis, bien pis encore.

– Je vais tout te raconter, mon frère, aïe aïe aïe ! Ce n’est pas seulement le moral, qui fout le camp… – Il baissa les yeux, chuchota. – La trique aussi…

– La trique, mon pauvre Ibrahim ? Comment ça ?

Sorcellerie ! Ces derniers temps, il était victime d’un épouvantable maléfice. Il lui arrivait maintenant, au beau milieu d’une partie de jambes en l’air, d’entendre, juste au moment psychologique, la voix aigre d’Adma, de voir dans l’obscurité sa figure sinistre : et alors, il débandait aussi sec, d’un coup. Mais ce n’était pas tout : la malédiction durait tout le reste de la nuit. La bonne femme avait beau faire, aucun truc n’arrivait à lui donner la gaule.

– Elle me coupe tout, mon vieux Raduan.

– C’est plus grave que je ne pensais, mon pauvre. Pas de doute, on ne peut pas attendre Jamil Bichara, ou qui que ce soit d’autre. Il faut que tu ailles à Ilhéus dès demain, tandis que je reprendrai la discussion avec Adib. Si les choses en sont là, d’ici peu le mariage même ne pourra pas sauver cette chère Adma.

Au moment précis où Ibrahim Jafet faisait confidence de ses malheurs à son compère et conseiller, il se produisait une extraordinaire coïncidence, bien digne d’être notée dans cette relation véridique des fiançailles d’Adma, où coïncidences et sortilèges se bousculent. En cette paisible fin d’après-midi, ayant déposé son sac de voyage dans la chambre de Glorinha Cul d’Or et pris une douche pour se débarrasser de la poussière du chemin, Jamil Bichara se préparait à satisfaire aux nécessités du corps ; c’était précisément à cette fin qu’il était venu à Itabuna. Pour réapprovisionner les stocks du Comptoir et pour donner la becquée au petit oiseau, aller danser au cabaret, bavarder avec Raduan Murad, bref, contenter le corps et l’esprit.

Aucun des personnages qui se trouvaient au café, au bordel ou à la mercerie, n’aurait pu deviner que tous ces conciliabules, toutes ces manigances faisaient partie de l’intrigue ourdie par Chitân, le diable de l’Islam. Sur le damier, le destin de Jamil ; en réserve, les âmes des autres figurants.

 

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Cependant que Jamil Bichara, dans la chambre de Glorinha Cul d’Or, à l’accueillante pension de Madame Afonsina, donnait la becquée au petit oiseau (menu substantiel et varié) ; cependant qu’Ibrahim Jafet, pliant sous le poids de la honte, se résignait à dîner chez lui et à affronter l’ire de sa fille Adma, Raduan Murad, assis à une table du bar de Sante, désert à cette heure, méditait sur la situation catastrophique de son vieil ami et compère.

La fortune est inconstante, dit la sagesse populaire ; et l’exemple d’Ibrahim est là pour le prouver. Depuis quelques années commerçant prospère, chef de famille respecté, jouissant de confortables loisirs, époux de la plus compétente, de la plus désirable, de la plus honnête des femmes, et, du jour au lendemain, réduit à la situation qu’on avait sous les yeux. Naguère favori unique et exclusif de la souveraine Salua, véritable pacha, voici qu’il était sur le point de se métamorphoser en esclave, ruiné et impuissant. En l’honneur de Salua, Raduan Murad vida son verre d’arak.

Raduan n’avait pas d’heure fixe pour déjeuner et dîner, sauf s’il était invité ; pas d’heure fixe non plus pour aller se coucher. Il faisait tout cela dans les intervalles du papotage, où il excellait ; des parties de poker, son activité majeure ; des lectures et relectures de livres, des jeux de dames et de trictrac, des noubas avec les putes, innocentes distractions. En revanche, il pouvait boire à n’importe quelle heure. Expert dans l’art de vider un godet, il avait un faible pour les liqueurs à saveur anisée. Buveur de qualité, champion du baratin et de la bamboche.

Il s’attardait, seul dans le bistrot en ce début de soirée, prolongeant l’heure de l’apéritif, se préparant à l’aventure multiforme de la nuit. Il n’avait aucun besoin de tricher pour gagner au poker, dans la salle du fond de l’hôtel des Lords : il ne le faisait qu’une fois ou l’autre, histoire d’apprendre les bonnes manières à de vulgaires flambeurs à la mie de pain. La perspicacité suffisait, pour jauger les autres joueurs, la rapidité du jugement pour utiliser les jetons avec talent et autorité. Il déjouait les coups de bluff sans jamais se tromper, bluffait lui-même avec une égale assurance. Au dire des connaisseurs, il pouvait décrire exactement le jeu de l’adversaire, possédait le don de divination.

Coureur de jupons, avec les femmes il faisait parade de galanterie et de fantaisie. Coucher avec Raduan Murad était un privilège que les filles se disputaient au point d’en venir à échanger coups et insultes. Les mauvaises langues murmuraient des noms de femmes mariées et de maîtresses attitrées. Des jeunes filles de bonne famille contemplaient de loin la silhouette élancée, impeccable dans son costume blanc en lin, marque superluxe, les cheveux argentés, les longs doigts qui tenaient le fume-cigarette en ivoire ; et elles soupiraient. Célibataire, approchant la cinquantaine, et plus séduisant que n’importe quel jeune homme. Devant son verre vide, il réfléchissait au sort d’Ibrahim : bouffonnerie et mélodrame.

Prudent, le patron du bar, Sante, ramassa la recette de la journée, ne laissant qu’un peu de menue monnaie dans la caisse, et s’en alla dîner chez lui. Adib lavait des verres, transportait des caisses de bouteilles, rangeait, préparait le bar en vue du mouvement nocturne qui allait bientôt commencer. Moment propice pour reprendre la conversation avec le candidat potentiel à la main d’Adma, à la boutique de mercerie.

Raduan Murad se sentait l’obligation de venir en aide au malheureux Ibrahim dans sa lutte pour surmonter la disgrâce, vaincre l’infortune, reconquérir le droit à l’ombre et à l’eau fraîche. Par égard pour une vieille amitié, des liens très forts, le souvenir de Salua, l’inaccessible Salua, mais surtout pour se distraire à un nouveau jeu, aussi excitant que le poker : ce fameux jeu du destin, où les cartes sont des êtres humains et où l’on parie, en bluffant, sur la vie elle-même.

Il plissa les yeux. La nuit descendait lentement, venant de l’autre côté de la rivière, encore inhabité. Sorcellerie et menaces funestes aux abords de la mercerie. Pour affronter la crise, les armes de Raduan Murad étaient la sagesse et la ruse. D’une voix forte, il commanda à Adib un autre arak, mit en train l’enquête et la négociation.

 

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On n’a jamais su la teneur exacte de la conversation qui s’engagea en cette soirée itabunaise entre Raduan Murad et le jeune Adib Barud. Ils dialoguèrent sans témoin, et ne firent confidence à personne des thèmes abordés. Ce qui n’empêcha pas certaines personnes de rapporter mot pour mot le long entretien, sans oublier de mentionner les intonations, les éclats de rire, la densité des silences. D’aucuns ont affirmé que le conciliabule, commencé en arabe, s’était achevé en portugais ; d’autres ont assuré précisément l’inverse : en portugais au début, le dialogue s’était poursuivi en arabe – langue qu’Adib, né brésilien du sud de Bahia, parlait d’ailleurs consciencieusement mal.

À en croire la version la plus courante – ce qui ne signifie pas pour autant authentique et fidèle – Raduan aurait demandé au garçon, qui lui servait son anis :

– Et toi, tu ne vas pas dîner ?

Adib avait répondu que oui, bien sûr, il dînait, et comme il faut. Son plat lui était préparé par dona Lina, l’épouse de Sante, et ce dernier le lui apportait en revenant. Il avait ajouté un commentaire sympathique sur le physique de la patronne :

– Dona Lina, c’est un sacré beau morceau, vous trouvez pas, professeur ? Elle a de ces cuisses…

Raduan Murad n’était pas maître d’école, ne donnait pas non plus de leçons particulières, mais beaucoup de gens l’appelaient « professeur », et il acceptait le titre sans plus de vanité que d’étonnement. Il se montra intéressé à savoir où et comment Adib avait pu juger des cuisses de Lina. C’était tout à fait par hasard : envoyé faire une commission chez Sante, il avait trouvé la dame en question à croupetons, en train de laver du linge dans une bassine, la jupe retroussée sur ses cuisses nues ; il avait donc risqué un œil. Et comme il n’était pas seulement déluré, mais volontiers indiscret :

– Y en a par là qui racontent…

Raduan savait fort bien ce qu’on racontait par là et coupa la parole au bavard :

– Entendre est toujours profitable, mon garçon, mais répéter ce qu’on entend ne l’est pas forcément. Oublie donc ce que tu as pu entendre si tu ne veux pas perdre ton emploi.

Perdre son emploi ! Dieu m’en garde ! Au café, poste privilégié, Adib vivait en contact avec les gens riches et influents, les gros bonnets de la ville, était constamment au courant de ce qui se passait et de ce qui s’inventait, rigolait sans s’en faire avec les filles qui tournaient dans le coin pour draguer les ploucs… Mettre en péril pareille situation, faudrait être cinglé !

Auparavant, il avait marné trois ans à La Mode, une boutique appartenant à son frère Aziz. Si ça lui plaisait ? Tant qu’à être employé, il aimait mieux le bistrot, pour les raisons indiquées. Au comptoir de La Mode, il avait commencé par travailler sans être payé, pour apprendre le métier ; la dernière année seulement il avait eu droit à un salaire, de la broutille. Ce n’était pas une bête de somme, alors il était allé voir ailleurs.

Et comme associé ? Comme associé, ou simplement intéressé aux bénéfices, alors là, professeur, ça serait autre chose. Mais Adib aurait beau se tuer au boulot et plaire à la clientèle, Aziz ne voudrait jamais l’intéresser à l’affaire. La Mode de Barud Frères, faut pas rêver ! Son idéal, c’était d’arriver à avoir une petite plantation de cacao, comme l’avait fait Saad, son autre frère, le gendre du colonel João Cunha : le beau-père lui avait donné un coup de main, et Saad était maintenant bien parti.

– Vous vous en foutez, vous, professeur, pas vrai ? À vous la petite vie peinarde… Mais c’est pas n’importe qui qui peut se la couler douce comme ça, à faire le rupin sans boulonner. Pour ça, faut drôlement en avoir là-dedans, sûr.

Imprévisible, ce grand couillon ! Raduan Murad sourit d’un air bonhomme en l’entendant énoncer cette réflexion singulière : combien de gens pensaient la même chose sans oser le dire ? Il déplora qu’Adib ne s’intéressât qu’aux filles de planteurs et dédaignât les filles de commerçants. Dommage.

– Qui vous a dit ça, professeur ? Montrez-m’en une qui dise pas non, moi j’y cours, et tout de suite. La vente au comptoir, ça me plaît bien, demandez à Aziz. Il veut rien de moins que je retourne là-bas, mais moi j’aime mieux bosser pour m’sieur Sante. Ici, on s’instruit.

– Même si la jeune fille n’était pas une de ces beautés, tu vois ce que je veux dire, même si elle était un peu tarte…

– Une femme qui a du fric, elle peut jamais être si moche.

– Entièrement d’accord, mon gars. Je vois que tu as reçu une bonne éducation.

La bonne éducation, on la trouvait au sein de la famille et à l’école de la rue. Encore adolescents, les garçons adoptaient et mettaient en pratique les articles des codes en vigueur dans la région, lois non écrites mais incontestées. Le moment venu de prendre femme, on doit choisir une jeune fille vierge et vertueuse, travailleuse et honnête, car c’est à elle qu’incombe de mettre au monde et d’élever les enfants, de s’occuper du foyer, de vivre dans la modestie et la réserve, dans la soumission. Jeunesse et beauté sont des qualités secondaires, surtout si la principale dot de la fiancée se mesure en arpents de terre ou en portes de maison de commerce – et le Bon Marché avait trois portes en façade. Joliesse, charme, fraîcheur, sont des qualités primordiales pour une maîtresse, une liaison, une compagne d’une nuit, un coup vite fait. En pareil cas, oui, il faut recommander une petite mignonne bien roulée, une chatoune toute neuve, bien douillette. Sages et sains principes, assises de la famille et de la société.

– Et si la nénette avait quelques années de plus que toi ?

– Qu’est-ce que ça peut faire, professeur ? J’ai jamais entendu dire que l’âge serait un défaut. La seule chose qui pourrait pas aller, c’est si elle avait plus son pucelage : boucher un trou fait par un autre mec, ça non, très peu pour moi. Faut qu’elle ait son berlingue.

Raduan Murad s’attarda un instant à contempler le grand gaillard qui souriait et se frottait les mains, émoustillé par le tour que prenait l’entretien.

– Si vous en connaissez une, professeur, vous me donnez juste l’adresse, le reste je m’en charge.

Et pourquoi pas ? Adma, ce n’était pas du gâteau, aucun doute. Pour en venir à bout, il fallait de la détermination, du courage, un estomac de chameau. Grand, sec, musclé, tout poilu, Adib faisait penser à un dromadaire. Sa jeunesse et son ambition le rendaient capable de mâcher de la paille et d’y trouver bon goût, d’affronter une vieille fille sur le retour, aigrie, et de la dépuceler en y prenant plaisir, de la transporter au septième ciel, de lui faire goûter aux plaisirs de l’existence. Ramonée comme il faut, Adma cesserait d’enquiquiner le monde.

Indécentes conjectures, que Raduan garda pour lui. Il déploya poésie et philosophie avant de produire le nom de la demoiselle en mal d’époux. Certaines virginités sont comme le vin, déclara-t-il en arabe : elles se décantent avec le temps et, petit à petit, vont s’affinant et s’épurant pour se transformer finalement en liqueur, eau-de-vie ou cognac. La nature change, la qualité demeure. Au comble de la curiosité et de l’intérêt, Adib affirma qu’il préférait le cognac au vin.

– J’en connais une, mon garçon, qui est un puits de vertus, pure comme la Vierge Marie.

– Qui ça, professeur ? Allez, dites, une bonne fois.

– Tu connais Ibrahim Jafet… Il était là tout à l’heure encore, avec moi…

– Parfaitement.

– Et ses filles, tu les connais aussi ?

– Aussi, oui. Toutes plus jolies l’une que l’autre…

– Sauf une.

– Une minute, professeur. Faut suivre… Vous voulez parler de la planche à repasser, c’est bien ça ?

– Celui qui l’épousera aura des parts dans la mercerie…

Ce que Raduan Murad et le jeune Adib Barud discutèrent et combinèrent en cette fameuse soirée itabunaise, nul ne le sait. On en raconte et débite de toutes les façons : jacasserie et blablabla, rien d’autre. Sante, par exemple, affirme avoir entendu, en revenant de dîner, la phrase finale d’Adib qui, répétée à Dieu et au monde, se transforma en une sorte d’aphorisme. Mais comment avait-il pu la comprendre, alors que lui-même, Sante, avait commencé par dire que les interlocuteurs dialoguaient en turc ? Originaire du Sergipe, vrai « crâne plat » du Nordeste, le patron du bistrot ne saisissait pas un traître mot d’arabe, langue qui n’était pour lui qu’une espèce de baragouin, un obscur charabia.

Quoi qu’il en soit, voici, donnée pour véridique, la sentence attribuée à Adib Barud, qui aurait servi de conclusion aux pourparlers :

– Vous en faites pas, professeur. Une bonne femme, ça se dresse avec la carotte ou avec le bâton. Ou alors, en alternant les deux.

De lui ou d’un autre, quel qu’il fût, la formule reçut l’approbation de tous, et de vifs applaudissements. Surprenant Adib Barud, dernier fils de Moamud et d’Azira, tous deux décédés. Orphelin, il s’était instruit par ses propres moyens, au petit bonheur : éducation soignée, irréprochable.

 

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Il s’avéra immédiatement que Jamil Bichara et Ibrahim Jafet étaient deux âmes jumelles, faites pour s’entendre et s’apprécier. La rencontre eut lieu au cabaret ; Glorinha Cul d’Or fit les présentations. Et ne tarda pas à s’en repentir : les deux Turcs, au lieu de s’occuper d’elle, se mirent à discuter entre eux, la réduisant au rôle ridicule de sourde et muette, comme si elle était une rien du tout. Blessée dans son amour-propre, elle s’en alla danser avec Chico Lopes, un commis voyageur qui jouait les tombeurs de grognasses ; il tournait autour de Glorinha depuis un certain temps, sans succès jusque-là. Gratis pro Deo, ce n’était pas le style de la poulette, à de rares exceptions près, quand il lui arrivait d’avoir vraiment le béguin et de perdre la boule. Ce n’était pas une question de cupidité, mais de nécessité : à Laranjeiras, d’où elle était partie pour venir exercer à Itabuna, elle avait laissé quatre sœurs pucelles et bigotes, une mère paralytique et un père qui cultivait la terre pour un patron et se consolait dans le tafia. Tous, et par-dessus le marché deux tantes à l’esprit dérangé (mes pauvres chéris, gémissait-elle quand elle avait le cafard en pensant à cette nombreuse famille), tous dépendaient d’elle, des petites sommes durement gagnées qu’elle envoyait chaque mois par l’intermédiaire de M. Aureliano Neves, propriétaire de la Maison Sergipane, meubles de premier choix, son paroissien des samedis.

Petite dernière de la famille, pulpeuse métisse qui n’avait pas froid aux yeux, elle avait donné sa fleur, pour le plaisir, au fils du juge de l’endroit, un salopard qui, l’affaire faite, l’abandonna aussi sec à la fureur du père, poivrot et rigoriste, sans même dire au revoir : et dire qu’il avait promis de l’installer, d’en faire sa maîtresse en titre ! De toute façon, elle lui était reconnaissante : en la déniaisant, il lui avait fait gagner le gros lot. Gloria do Divino s’en vint turbiner dans la zone du cacao, sous le nom de Glorinha Cul d’Or : une môme qui avait une belle clientèle. Les protestations d’amour alambiquées du commis voyageur lui entraient par une oreille et sortaient par l’autre, en dépit de la fine moustache et des cheveux luisants de gomina séparés par une raie au milieu, la coiffure, conforme aux canons de la mode, dite « à la greffière ». Le gandin était bon danseur, et Glorinha n’avait rien à lui envier : elle adorait la valse, la polka, la mazurka, excellait à la matchiche.

Jamil s’intéressa d’emblée à l’affaire quand, tout excité par l’apparition inespérée du candidat idéal, Ibrahim alla droit au but : le jour même, dans l’après-midi, ce brave Jamil avait été au centre des conversations et des spéculations, car un ami commun, Raduan Murad, avait avancé son nom, et ils avaient regretté son absence. Avancé son nom ? Et pour quoi ? Pour résoudre un problème qui se posait à Ibrahim, mais qui pourrait éventuellement intéresser aussi Jamil. Il aimerait lui en faire part, si Jamil voulait bien l’écouter et lui fixer un rendez-vous. Ici et maintenant, répondit l’autre : il n’avait pas de temps libre le lendemain, journée qui serait entièrement consacrée au renouvellement des stocks et à l’expédition des marchandises. Le mélange de cognac et de vermouth avait délié la langue du malheureux père d’Adma. Par prudence naturelle, Jamil, tout ouïe, ne laissa paraître d’enthousiasme à aucun moment de la manœuvre.

Avant même d’essayer de débrouiller tout cet embrouillamini, il se déclara pleinement satisfait de l’endroit où il vivait et exerçait son commerce ; il n’avait aucune intention d’en partir. Il n’avait pas encore fait fortune, sans doute, mais si le village continuait à grandir, la petite boutique où venaient s’approvisionner les gens de passage deviendrait au fil du temps un important établissement de commerce, aussi sûr que deux et deux font quatre. Vous connaissez le colonel Noberto de Faria ? Vous n’avez qu’à lui demander, il pourra vous le dire. Pour l’amener à laisser tomber ce qui lui avait coûté privations, efforts et sacrifices, avec la perspective d’un avenir de prospérité, il faudrait une proposition vraiment très alléchante.

Au début du marchandage, Ibrahim offrit le poste de gérant, avec salaire et petite participation aux bénéfices, et arrosa le tout d’un vermouth. Jamil lui rit au nez, ce bon gros rire de gouaille avec lequel il avait imposé ses prix aux petits cultivateurs, ouvriers agricoles et jagunços, dans les patelins du cacao perdus au fin fond du monde. À ce point de la discussion, Glorinha Cul d’Or revint et, pour les faire enrager, se mit à chanter les louanges de Chico Lopes, parfait danseur et homme du monde, et qui savait parler aux femmes, lui ! Tout le contraire des deux Turcs, de vrais rustres, sans éducation, qui la laissaient toute seule au salon. Qu’est-ce que Jamil était donc venu foutre au cabaret ? S’amuser, s’éloigner des emmerdes, ou passer la nuit à blablater sans fin avec Ibrahim ? Et quant à Ibrahim, cet autre guignol, au lieu de lui mobiliser son homme, il ferait mieux de se choisir une femme pour la nuit avant de se retrouver le bec dans l’eau quand les colonels auront mis la main sur toutes celles qui étaient là. Elle avait raison : Jamil lui offrit son bras et la conduisit sur la piste de danse. Ibrahim profita de la pause et du conseil : voyant Paula la Bigleuse toute seule près de l’orchestre, il l’invita pour une polka. Mais l’un comme l’autre, Jamil et Ibrahim, dansaient sans conviction, l’esprit ailleurs, absorbé par la conversation qu’ils venaient d’avoir.

De retour à leur table, Ibrahim émit l’hypothèse d’une association au cas où Adma serait comprise dans la transaction ; de cette façon, les autres filles et leurs époux respectifs ne pourraient pas réclamer. Les autres filles ? Quelles filles ? Et ces gendres qui apparaissaient là, ils faisaient quoi, au juste ? Pendant que Glorinha se laissait inviter à danser par des propriétaires de fazendas et des commis voyageurs, mais déclinait toute offre de quitter la boîte et de laisser tomber son Turc (le colonel Raimundo Barreto menaça de l’emmener de force mais, avec beaucoup de doigté, elle le persuada de s’adresser à une autre), les deux compatriotes, à coups de tournées successives de vermouth et cognac mélangés, avançaient de détail en détail en s’efforçant de débrouiller l’écheveau. Tout beurré qu’il était, Ibrahim sut se retenir et ne vomit pas les ultimes confidences. En toute honnêteté, il reconnut sans ambages que sa fille Adma ne figurait pas dans la galerie des beautés locales ; sur son caractère, il ne dit pas un mot. Il y a un temps pour tout, même quand les choses pressent.

– Si j’ai bien compris, cher ami, vous voulez prendre votre retraite, vous n’avez que trop travaillé, vous vous sentez fatigué, c’est ça ? Il vous faut quelqu’un de capable, et de confiance, pour vous remplacer à la mercerie, du fait que le gendre ne fait pas ce qu’il faut. D’un autre côté, vous avez une fille célibataire, et vous voudriez la caser. En nouant les deux bouts, celui qui épouserait la demoiselle deviendrait votre associé dans le commerce…

Ils quittèrent le cabaret bien après minuit. Ibrahim, qui n’encaissait pas tellement bien l’alcool, titubait au milieu de la rue. Paula n’avait pas tenu sa promesse de l’attendre, elle était partie avec un planteur hargneux, un certain Claudio Portugal, qui était fou des filles strabiques.

– Engagement, mon cul ! Ou tu viens avec moi, ou alors ça va faire du schproum, et je liquide cette bande de péquenots.

Il avait menacé de sortir son pétard.

Le patron du Bon Marché se rabattit sur Haydée, qui parlait du nez mais compensait ce petit défaut par des connaissances éclectiques : en ville, à Bahia, elle avait exercé dans des maisons de Françaises et de Polonaises, elle savait faire des tas de choses, dans le genre raffiné.

Dans la chambre de Glorinha Cul d’Or, le chandelier éclairait le miroir accroché au mur et l’image de saint Georges ; les draps et les oreillers sentaient le patchouli. En attendant l’espiègle mignonne qui faisait un peu de toilette avant de reprendre le jeu du petit oiseau et de la cage, Jamil passa en revue les informations recueillies. Avant toute chose, il fallait tirer au clair la situation réelle de la mercerie, la question confuse de la constitution de société, se renseigner sur filles et gendres et, pour finir, faire connaissance du fameux boudin. Il était fou de jolies filles mais, dans la cambrousse où il commerçait, dans le bled perdu où il s’était installé, il avait habitué popaul à prendre ce qui se trouvait, le bon et le moins bon, premier choix et tout-venant, sans rechigner ni faire la fine bouche. Dans ces inhospitalières plantations de cacao, il avait goûté aux mules, juments et ânesses, et ne s’en était pas si mal trouvé.

 

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Le lendemain, Jamil Bichara se trouva fort occupé avec les fournisseurs, les marchandises, les factures, mais trouva quand même le temps d’aller jeter un coup d’œil à la mercerie. L’inventaire succinct effectué avec l’aide d’Ibrahim lui laissa une impression favorable, qu’il garda pour lui : il n’allait pas donner des atouts à l’adversaire. Il fit remarquer les côtés négatifs : retards de paiement, baisse du chiffre d’affaires, négligence, incompétence.

Le fougueux Alféu et l’aimable chérubin se croyaient en éternelle lune de miel, attitude romantique et ruineuse : la nuit ne leur suffisant pas pour le zizi-panpan, ils prolongeaient leurs ébats une partie de la matinée. Avec cela, les pleurs du bébé, les couches à changer, les biberons…, impossible de s’en tenir à des horaires fixes. Ils ouvraient et fermaient le magasin quand ça leur chantait. À moitié endormis, ils continuaient à roucouler derrière le comptoir sans accorder l’attention voulue aux couturières et aux maîtresses de maison qui, en échange de petits achats, un dé à coudre, une douzaine de boutons, des épingles à cheveux, une aune de ruban, exigeaient causette et égards.

La clientèle de Salua, nombreuse et fidèle, avait diminué peu à peu, au profit de commerçants moins amoureux et plus empressés. Le propriétaire, de son côté, ne prêtait pas non plus l’attention nécessaire à la bonne marche des affaires : la veille, au cabaret, Ibrahim avait avoué que, du vivant de son épouse, il s’était détaché de ces obligations et responsabilités. Salua s’occupait de tout, et à la perfection. Il avait les yeux mouillés en évoquant sa mémoire. Larmes faciles d’un vieux roublard, ou larmes sincères et vraies d’un bon vivant et joyeux fumiste ?

En dépit d’une décadence évidente, le Bon Marché, magasin spacieux, installé dans une rue du centre, situation privilégiée, apparut à Jamil comme une excellente affaire. Les difficultés récentes avaient à peine ébranlé la bonne réputation dont la maison jouissait sur la place depuis de longues années. Convenablement reprise en main, la mercerie pourrait revenir rapidement à l’âge d’or et remplissait toutes les conditions souhaitables pour se transformer, au prix d’un certain effort, en grand bazar où l’on vendrait un peu de tout : tissus pour hommes et femmes, chaussures et chapeaux, chemises, bretelles, cordons, chaussettes et cravates. Il fallait pour cela de l’autorité, avoir la bosse du commerce, mettre de l’ardeur au travail – toutes qualités qui caractérisaient Jamil Bichara, la chose était clairement établie. La difficulté résidait dans le nombre de filles et de gendres : beaucoup de monde. S’il se décidait à entrer dans la famille et dans la société commerciale, il aurait besoin d’étudier de très près les clauses du contrat.

Ils étaient en train d’examiner comptes et reçus quand, venant de l’intérieur de la maison, entra dans la boutique une sémillante jeune personne, qui baisa la main d’Ibrahim – votre bénédiction, père – et sourit à Jamil, tandis que ses yeux curieux et malicieux l’examinaient de la tête aux pieds comme pour juger de ses qualités de mâle. Était-ce là la fameuse mocheté ? Sûrement pas : celle-ci n’avait rien de moche, bien au contraire.

– Ma fille Samira…, indiqua Ibrahim. Celle qui est mariée à l’employé du télégraphe.

– Jamil Bichara, pour vous servir.

– Jamil Bichara ? C’est un nom qui me dit quelque chose.

– C’est un ami de notre bon Raduan.

– Tonton Raduan ? Ah ! j’y suis…

Elle pointa le doigt sur Jamil et, d’un ton mutin :

– Le sultan du cabaret, pas vrai ?

Jamil rit, un peu gêné :

– Enfin, c’est lui qui m’appelle comme ça, pour blaguer.

La jeune effrontée continuait à l’observer et soudain elle éclata de rire, un rire cristallin et railleur, sans révéler ce qui l’avait provoqué. Tonton Raduan savait parler à tous et à chacun de façon à intéresser et à plaire, mais, pour Samira et quelques autres privilégiées, il réservait les comptes rendus pimentés de la vie de bohème locale, en leur faisant découvrir milieux et épisodes interdits aux dames. C’était le diable en personne : avec cette voix de velours qu’il avait, et de l’air le plus innocent du monde, il en sortait des vertes et des pas mûres ! Pour expliquer le succès de l’ami Jamil auprès des filles, il avait fait allusion à certaine particularité du personnage, qui serait monté comme un bourrin : un vrai manche de pioche. À en juger par la carrure, ce devait être vrai. Samira ferma les yeux pour mieux voir.

Quant au « tonton » Raduan, il ne s’agissait pas de parenté réelle, de liens de sang, de sorte que rien n’empêchait les petites causettes pour passer le temps et se distraire, les phrases à double sens, les insinuations, les hardiesses, le flirt sans conséquence. Flirter et aguicher, tels étaient les plaisirs de Samira, vouée par son mariage aux candides devinettes des almanachs. Échanger des regards, des sourires, des mots ambigus, sentir un frôlement subreptice du pied, de la main, des lèvres, par hasard ou intentionnellement, que peut-il y avoir de meilleur ? Certaines personnes la disaient dévergondée, et ornaient de cornes le front d’Esmeraldino, le faiseur de charades ; d’autres assuraient que Samira n’allait pas au-delà de ces libertés : elle provoquait, coquette, mais au moment fatidique, elle s’esquivait, la tricheuse, la diablesse !

En se baissant pour ramasser une bobine de fil devant Jamil Bichara, elle lui permit de jeter un coup d’œil sur la courbe de sa gorge bien ronde : exprès ou sans le vouloir, qui pourrait le dire ? Avant de s’en aller, elle passa le bout de sa langue sur ses lèvres, comme si elle les avait sèches ; sèches, enfiévrées, selon l’interprétation qu’on voudra donner. Une belle-sœur n’est pas une parente, se dit Jamil. En refaisant les comptes, il mit Samira dans la colonne « crédit » de la mercerie.

 

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12

 

N’eût été la présence d’Adma, le dîner aurait été parfait. Cuisine arabe particulièrement savoureuse, préparée par Samira aidée de Farida, le chérubin, qui, par-dessus le marché, avait cueilli des fleurs pour décorer la table, comme si elles n’y suffisaient pas à elles deux, ravissantes, habillées et coiffées à la dernière mode. On regretta l’absence de Jamila, enterrée dans la cambrousse en compagnie de son mari. À propos de mari, celui de Samira, le télégraphiste, était venu aussi et se montra brillant, brave type chaleureux, grand appréciateur de kebbé et de sfiha. Pour agrémenter encore la soirée, il y eut aussi la présence de Raduan Murad, plein de science et de drôlerie, et le genou droit de Samira, assise à la gauche de Jamil ; elle ne pouvait vraiment pas rester tranquille.

Malheureusement, il y avait Adma, personnage fatal, convive indispensable. Pour que Jamil pût la voir et causer avec elle, Ibrahim l’avait invité à dîner chez lui, en famille. Prudent, il n’avait rien dit à ses filles des projets en cours : avant que l’invité n’eût fait la connaissance de la prétendue, c’eût été bien téméraire.

À peine l’eut-il vue que Jamil se rendit compte de l’énormité du défi. Il ne suffirait pas de la couvrir de rubans et de dentelles, de toutes les breloques et pendeloques de la mercerie, maigre compensation à l’absence totale d’avantages physiques. Il aurait encore fallu qu’Adma fût une véritable sainte pour qu’un zigue en pleine possession de ses facultés se décidât à en faire sa femme. Dieu lui avait-il fait la grâce d’une telle sainteté ? Au cours de la soirée, Jamil put constater le manque d’intérêt du Seigneur : pas plus de grâce que de beurre en branche.

Il avait reçu un rude choc au moment des présentations. Parce que c’était lui, c’est-à-dire un homme qui savait ce que c’étaient que les traquenards, les aléas de l’existence, il put ne pas renoncer à l’instant même à l’idée de faire du Bon Marché le bazar le mieux assorti et le mieux achalandé d’Itabuna. Il s’était imaginé qu’il tomberait sur une vieille fille plutôt mal fichue, mais dont le visage ingrat eût pu refléter une bonté naturelle qui l’aurait rendu presque charmant. Laide mais sympathique, maîtresse de maison accomplie, d’un abord aimable, d’un commerce plaisant ; enfin, une célibataire avenante, dont le seul défaut eût été de n’être pas jolie. C’est ce qu’il avait pensé. En fait, il se trouvait en présence d’un dragon, un dragon ou une harpie.

Placée vis-à-vis de Jamil, Adma avait fait le gendarme du début à la fin du repas, réprouvant du regard, du geste, de la parole, tout signe de joie, plaisir ou satisfaction. Elle condamna d’un air pincé une amusante devinette toute nouvelle proposée par Esmeraldino à la sagacité des convives :

– Écoutez, c’est facile, très facile ! Voici : quatre demoiselles toujours ensemble dans le pré, même s’il pleut jamais mouillées, qui donnent à boire si on sait s’y prendre… Eh bien ?

Il regarda tout autour de lui d’un air triomphant, et donna lui-même la solution : les tétines de la vache, ha ha ha !

Bravo, elle est bien bonne, très bien ! Le chérubin applaudit avec enthousiasme le génie inventif du beau-frère. Indécence ! tonna Adma. Indécents, les baisers échangés entre deux bouchées par Alféu et Farida, intolérables les rots de satisfaction d’Ibrahim, la panse bien remplie. Elle n’osait pas interrompre Raduan Murad, mais se renfrognait en l’entendant déclamer en arabe des vers sur le vin et les femmes : des cochonneries ! Étrangère à la bruyante animation qui régnait, restant en marge de l’allégresse générale, intransigeante et misérable. À un moment donné, pour servir le café comme il faut, Samira se pencha devant Jamil, et celui-ci ne put faire autrement que de plonger les yeux dans le décolleté de sa robe. Il n’en fallut pas plus à Adma pour embrasser d’un regard mortel à la fois sa sœur, l’odieux invité et l’inattentif faiseur de charades. Jamil, lui, avait frémi.

Continuer : partie 3 sur 3