La femme du diable
Notice Biographique sur J. Lafon-Labatut
Je le louais tout à l'heure d'être très-Français en étant bon Périgourdin.
Après avoir lu la Femme du Diable, je dirai que, dans ce curieux petit poème, le mélancolique songeur des Insomnies montre qu'il a dans les veines du sang pur de la vieille Gaule.—Grande et rare vertu pour un écrivain d'avoir pour aïeux Montaigne, Rabelais, Mathurin Régnier, tous ces gens au libre parler, au verbe pittoresque!
C'est le génie gaulois qui fait la puissance de la France et lui communique
sa sève éternellement jeune. Et quand on nous parle si souvent de nos origines latines, de la race et des vertus latines, n'oublions pas que nous sommes plus Gaulois encore, plus Celtes que Latins, et que le premier de nos aïeux, le plus grand peut-être, fut ce Vercingétorix qui lutta contre le César latin et donna sa vie pour ce qu'il avait déjà appelé, lui, l'ancêtre:— l'Unité de la Patrie!
JULES CLARETIE.
Paris. Août 1878.
NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR J. LAFON-
LABATUT
La muse qui jadis de ses yeux l'a privé,
Cette muse, à la fois et propice et funeste,
A dans tous ses accords mis un charme céleste.
(Homère, traduction par A. Bignan.)
L'amitié d'un homme qui restera une des gloires les plus pures du Périgord
me fait un devoir de consacrer ces quelques lignes à sa mémoire. Que ne puis-je, en cela, apporter une plume moins inexpérimentée!... J'ai connu un peu tard cette nature d'élite, assez, néanmoins, pour pouvoir apprécier toute la vérité du célèbre aphorisme de Voltaire, et, s'il ne m'a pas été donné de jouir plus longtemps de ce «bienfait des Dieux,» c'est que la mort, la cruelle, vient de me priver d'un maître au moment où ses leçons allaient enfin porter leurs fruits.
Quoi qu'il en soit, me saura-t-on gré, peut-être, d'avoir réuni dans cette
notice les principaux événements d'une vie féconde en infortunes et qui fut celle de notre regretté poète Joseph Lafon-Labatut.
C'est dans cet espoir et comme un sincère hommage rendu à celui qui n'est
plus que j'offre au public ce récit plein d'enseignements, de souvenirs tristes et doux...
Pendant les longues guerres que la France dut soutenir contre l'étranger,
vers la fin du premier Empire, Pierre Lafon-Labatut, jeune volontaire, originaire de la petite ville du Bugue, s'était particulièrement distingué sur les champs de bataille. Il venait de gagner ses épaulettes, récompense de sa bravoure, lorsqu'il fut fait prisonnier par les Anglais. Assez heureux pour s'évader, il s'éprit, à Messine, où les événements l'avaient conduit, d'une jeune et belle Sicilienne qu'il épousa. Un enfant, qui reçut le nom de Joseph, naquit de cette union le 18 mai 1809.
Bientôt après, possédé du désir de revoir le pays natal, et sur les instances
de M. Pélissier [2], l'un de ses compatriotes et amis d'enfance, Pierre Lafon-Labatut se décide à gagner la France, où il espère trouver secours et protection.
Il s'embarque avec sa femme et son enfant sur un vaisseau anglais.
Le voyage s'annonçait heureux, et rien ne faisait présager le coup terrible
qui devait frapper nos fugitifs.
Déjà les côtes d'Espagne apparaissent, se dessinant dans le lointain: on
approche de Gibraltar. Mais bientôt la joie fait place à l'épouvante: sur les forts, sur les points culminants du rivage flotte le drapeau noir, la peste vient de se déclarer, et à peine le vaisseau a-t-il relâché que plusieurs passagers sont déjà atteints de cette fatale maladie. La femme de Labatut fut une des victimes du fléau.
Ici se place un événement capital dans la vie du héros de cette notice. Le
souvenir de sa mère transportée sur un chariot à l'hôpital des pestiférés resta profondément gravé dans sa mémoire, et souvent, dans ses songes, il revit cette femme si belle lui tendant les bras, tandis que ses grands yeux noirs, que la mort commençait à voiler, se fixaient sur lui avec cette expression de bonté ineffable dont le cœur d'une mère a seul le secret.
Et lui, jeune enfant de cinq ans, se cramponnait au char funèbre. «Je perdis
mes souliers dans ma course, racontait-il souvent, et mon père dut m'arracher à ma mère; le lendemain, il me mena près d'une tombe sur laquelle il jeta des fleurs... Je compris que j'étais orphelin.»
Telle fut la première douleur du jeune Joseph. Ce n'était, hélas! que le
prélude des revers incessants qu'il devait rencontrer dans ce dur chemin de la vie.
Après une longue et périlleuse traversée, nos intéressants voyageurs
débarquent à Calais.
L'hiver sévissait alors dans toute sa rigueur, et la neige couvrait la
campagne. Quel contraste entre ce ciel sombre et froid et celui de la Sicile! Mais la patrie n'est-elle pas toujours belle? La seule pensée de se retrouver sur le sol français faisait tressaillir d'aise l'ex-prisonnier et lui donnait le courage nécessaire pour arriver au but de son voyage.
Il se met donc en route avec son jeune enfant, le portant sur ses épaules
quand, vaincu par la fatigue, ses pieds meurtris se refusent à la marche, réchauffant ses petites mains rouges de froid, séchant ses larmes par la promesse d'une prochaine arrivée.
Enfin, à neuf-heures du soir, par un temps pluvieux du mois de janvier,
nos voyageurs, ruinés et exténués de fatigue, arrivent à Passy et viennent frapper à une maison de belle apparence. C'est la demeure de M. Raynouard, secrétaire perpétuel de l'Académie française, et de M. Pélissier, l'ami de Labatut.
Nos pélerins sont accueillis. On pourvoit aux soins qu'exige leur état avec
cet empressement et cette joie que mettent les âmes compatissantes à soulager le malheur.
Quelques jours après, ils reprennent la route du Bugue, où Labatut, miné
par les chagrins, ne tarde pas à mourir, laissant son fils, parvenu à sa neuvième année, sans secours et à la charge d'une famille pauvre, qui devait bientôt se disperser.
Une bonne veuve, parente éloignée, voulut bien garder l'enfant chez elle;
elle se l'attacha, devint sa seconde mère, et, charmée des dispositions du jeune Sicilien, lui apprit tant bien que mal à lire dans le seul livre qu'elle possédait, les Fables de Lafontaine.
Joseph voulut aussi écrire, et comme le savoir de la bonne veuve n'allait
pas jusque-là, il dut se passer de guide, se former lui-même une écriture en prenant pour modèle le titre des fables.
Un vieux curé du village, ému de pitié, recueillit l'enfant à son tour, lui
enseigna ce qu'il savait lui-même, et, au bout de quelque temps, en fit un parfait enfant de chœur.
Joseph resta quatre ans dans le modeste presbytère du vénérable pasteur, et
pendant ces quelques années pleines de calme, de douces rêveries, il goûta ce bonheur sans mélange que procure aux âmes contemplatives le spectacle toujours nouveau de la nature. Le soleil empourprant l'horizon comme un vaste incendie, le papillon tournoyant dans les airs, l'oiseau chantant dans le bocage, la source murmurant sous la verdure, étaient pour lui autant de sujets de méditation.
Un jour, une circonstance insignifiante en apparence vint lui révéler sa
vocation. Ce fut la découverte d'une traduction de l'Iliade d'Homère, vieux bouquin jaune et poudreux, qu'il trouva parmi les quelques livres qui composaient la bibliothèque du bon curé. Ces récits merveilleux de la guerre de Troie, ces terribles combats de héros remplirent son imagination d'une ivresse céleste, et, s'aidant de l'argile et du charbon, il reproduisait dans son enthousiasme les Hélène, les Hector et les Achille du divin rapsode, de l'immortel poeta sovrano, comme l'appelle Dante Alighieri, cet Homère italien.
La mort du vieux prêtre vint bientôt le rappeler aux misères de la vie
réelle. La fatalité qui le poursuivait le laissa de nouveau sans ressources et dans un affreux isolement. L'ami qui l'avait accueilli, jadis, avec son père, ayant fait un voyage en Périgord, tendit encore une main secourable au jeune enfant et l'emmena avec lui à Paris. Un jour, conduit au musée du Louvre, il fut ébloui, enivré, à la vue des chefs-d'œuvre de Rubens, et, comme le Corrége après avoir admiré un tableau de Raphaël, il s'écria exalté: «Et moi aussi je suis peintre!» Sans perdre de temps, stimulé par l'amour de l'art, il se met à l'œuvre avec une ardeur opiniâtre, et ses progrès furent tels qu'il pût entrer bientôt dans les ateliers de Gérard, un des meilleurs peintres de l'époque, et se créer en même temps un moyen d'existence dans l'art des écritures lithographiques. A l'abri du besoin et sur le chemin de la gloire, l'avenir s'offrait brillant au jeune artiste. Mais il n'était pas, hélas! au terme de ses infortunes. Ses forces s'épuisèrent sous l'action de sa double tâche. Un soir, il rentra de l'atelier les yeux sanglants; sa vue était attaquée, et les secours de la science furent impuissants pour arrêter le mal. L'influence du climat méridional pouvait peut-être encore le sauver. Joseph revint au Bugue. Vain espoir; quelques jours après son arrivée, le soleil ne brillait plus pour lui, la cécité était complète.
Il n'avait alors que quatorze ans et se sentait, dès le début de la vie, vieilli
par les malheurs. Condamné à traîner ses jours dans d'épaisses ténèbres, il hésita; à côté des souffrances inouïes du présent, la mort lui paraissait un refuge. Frappé dans ses plus chères affections, déchu de toutes espérances, presque sans pain, tenterait-il cette dernière épreuve de vivre dans ce tombeau des vivants, la cécité? Au milieu de ces luttes terribles livrées au désespoir, le ciel eut pitié du pauvre aveugle et lui envoya l'ange qui consolait jadis Homère et Milton: la poésie, lumière divine qui calma ses douleurs. Elle vint l'éclairer dans sa nuit, et, derrière ce voile épais qui le séparait à jamais du monde réel, il se créa dès lors un monde intellectuel où il revoyait les magnifiques tableaux de la nature, les bois, les vallons, les ruisseaux qu'il avait tant aimé à contempler sous les feux du jour. Ne pouvant plus être peintre, Joseph Labatut devint poète:
Hélas! de tous ces biens, qui font seuls la jeunesse, Que me reste-t-il? Rien, gloire, espérance, amours, J'ai tout perdu! mon luth seul berce ma tristesse
Dans la nuit monotone où s'éteignent mes jours!
Aussi bien que des pleurs vous calmez ma souffrance, O vers! source brillante où j'aime à m'abreuver; Aussi bien que ces voix qui parlent d'espérance, Vous descendez d'en haut pour me faire rêver.
Vous êtes la beauté, l'amour et la nature,
Le langage confus de tant d'êtres divers,
Les plus vagues parfums que répand la verdure, Tout, tout, ô poésie, ange éloquent des vers!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Environnez-moi donc, consolez-moi, génies,
Pendant mes jours obscurs, mes longues insomnies. De vos magiques dons devrais-je être déçu,
Moi qui, couvant des arts l'ardente frénésie,
Dans les tableaux fameux lisais la poésie,
Moi que sous son beau ciel la peinture a conçu?
C'est ainsi qu'il chantait, et ses accents mélodieux surent atteindre souvent,
grâce à une puissante inspiration, les plus hautes régions de l'art.
Mais si la poésie était venue atténuer ses souffrances morales, il n'en était
pas moins plongé dans le plus grand dénûment. De trop nombreux exemples, hélas! nous ont assez prouvé que si la poésie ne conduit pas à la misère, il est bien rare qu'elle en tire. Aussi, combien de jeunes littérateurs voyons-nous descendre de Pégase pour ne pas y mourir d'inanition! Et n'est-ce pas là une des causes qui ont fait dire à notre éminent critique Sainte-Beuve: «Il se trouve dans les trois quarts des hommes comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.» Souvent donc sacrifier le poète sera une nécessité pour sauver l'homme. Mais pareil sacrifice pourra-t-il toujours aisément s'accomplir? Contrairement à la lampe qui, privée subitement de l'huile qui lui donnait la clarté et la vie, pâlit et s'éteint, l'homme vraiment poète survivra-t-il à la privation de cette force chaleureuse, la poésie, qui était sa vie à lui? Habitant des domaines enchantés de l'imagination, pourra-t-il s'acclimater aux champs de la réalité, passer ses jours à s'occuper d'un lendemain, vivre pour vivre?
En présence d'un tel problème, Chatterton, en Angleterre, n'avait vu
qu'une solution, celle de s'empoisonner. Malfilâtre et plus tard Gilbert, en France, s'étaient laissés: le premier, mourir de faim et de misère; le second, entraîner par la folie du désespoir sur un lit d'hôpital, où la mort devait bientôt l'aller chercher. La liste serait longue de ces pauvres martyrs moissonnés dès leur printemps, par la faim et le suicide, pour n'avoir pu accomplir ce divorce avec la poésie!
En cette circonstance encore, le courage de Joseph Labatut ne se laissa pas
abattre par le malheur, et, plus résigné que ses frères en poésie, il quitta les sphères sereines habitées par le poète pour chercher ailleurs une occupation qui lui procurât le pain de chaque jour.
Il importe de dire qu'il restait encore de la famille appauvrie et dispersée
de Labatut une pieuse femme, sœur de la bonne veuve dont nous avons déjà parlé, et qui, dans la mesure de ses forces, vint à son secours. Un jeune chirurgien l'entourait aussi, dans ce cruel moment, d'une touchante sollicitude. Ce jeune ami avait une petite fille qui devint l'Antigone de l'aveugle, et celui-ci, touché de sa bonté, s'occupa de développer cette tendre imagination en apprenant à l'enfant les plus belles fables de Lafontaine, en lui racontant les épisodes d'Homère, l'Histoire sainte, et tout ce qui était capable d'orner son intelligence en excitant sa curiosité.
Les progrès de la petite fille étonnèrent bientôt ses parents, la ville entière
en parla, et plusieurs pères de famille, frappés d'un tel résultat, confièrent à Labatut le soin d'instruire leurs enfants.
C'est ainsi qu'il trouva les ressources qui lui manquaient.
Et maintenant, comment put-il accomplir un pareil professorat, obligé
d'enseigner non-seulement ce qu'il ne pouvait pratiquer lui-même, mais encore ce qu'il n'avait pas appris? C'est à une mémoire prodigieuse, à une énergie indomptable au service d'une intelligence d'élite, qu'il faut demander le secret d'un pareil prodige.
Cependant, une telle dépense de forces affaiblit bientôt la santé du jeune
précepteur. Les élèves devinrent plus rares, et le poète ne tarda pas à reprendre sa lyre un moment abandonnée. Il apportait alors à ses nouvelles compositions une science plus approfondie de la prosodie et des connaissances nouvelles des règles du langage; son imagination s'était élargie, grâce aux nombreuses lectures orales qui lui avaient été faites, et c'est alors qu'il produisit de nombreuses pièces, d'un rhythme varié, aussi élevées que touchantes, admirables de sentiment, et que venaient rehausser la pureté et la simplicité du style. Il travaillait dans le silence, se récitait ses vers à lui-même, les corrigeait, les polissait, et, enfin, les dictait lorsqu'ils avaient atteint le degré de perfection voulu.
M. Pélissier, qui, de loin, veillait toujours sur le malheureux aveugle,
ayant eu connaissance de ses poésies, eut la pensée d'en publier le recueil. Ce ne fut pas sans résistance de la part de l'auteur, qui, modeste à l'excès, s'opposa longtemps à cette publication. Il fallut bien y consentir pourtant, car le peu de ressources qu'il avait pu recueillir de ses leçons diminuait de jour en jour, et de nouveau la pauvreté se dressait devant lui avec son hideux visage de spectre.
«.... Vous le savez, écrivait-il à son bienfaiteur, ce n'est pas un vain désir
de célébrité qui m'a fait céder à vos instances, et consentir à livrer au public des vers que j'aurais voulu garder pour moi et pour quelques rares amis qui sont bien obligés de supporter quelque chose.
«Si, jusqu'à présent, je m'étais toujours refusé à me faire imprimer, c'est
que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd'hui, et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je me décide à prendre ce dangereux parti.
«La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets; «Aussi, je l'avouerai, n'est-ce pas sans regrets, «Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue, «Que je livre aux regards mon âme toute nue.
«Mais il le faut, vous le voulez; et puisque c'est une dernière planche de
salut, je vais encore m'y hasarder.»
Des gens de cœur, et la presse elle-même, vinrent s'associer à l'œuvre si
généreusement entreprise par M. Pélissier, à l'initiative duquel nous devons de compter un poète de plus. Voici comment l'Artiste, journal des salons, rendant compte d'une soirée littéraire, saluait l'apparition du nouveau-venu dans le monde des lettres:
«Êtes-vous de ceux-là qui aiment les surprises en littérature, et pour qui le
talent a plus de prestige quand il se révèle spontanément avec quelque entour romanesque? En ce cas, soyez en joie, car il se prépare une nouvelle apparition en ce genre. L'autre jour, avant de partir pour quelque villa des environs de Paris, M me la comtesse d'Agoult avait réuni chez elle un certain nombre d'écrivains et d'artistes: MM. Alfred de Vigny, Louis et Horace de Viel-Castel, Mignet, Arthur de Gabineau, Auguste Desplaces, Louis de Rouchaud, Henri Lehmann, Georges Lervegt et quelques autres; on arrivait assez mystérieusement convoqué pour une lecture. Or, il s'agissait des poésies d'un jeune homme devenu aveugle au milieu d'études ardentes faites
en peinture, l'art vers lequel il se sentait tout d'abord entraîné. M. Bocage [3] a lu, avec cette passion qu'il met à tout, une biographie très-dramatique du pauvre aveugle, rédigée, par la reine du salon, avec cette sûreté et cette distinction de style que vous avez admirées maintes fois dans les pages signées Daniel Stern.
«Le poète ainsi connu dans sa vie, on devait écouter avec plus de faveur et
d'intérêt les fragments de son œuvre qu'on a lus ensuite; mais, de ses poésies je ne vous dirai rien, ne voulant pas vous enlever par des louanges et des critiques indiscrètes le piquant de l'imprévu. Une chose, toutefois, dont il est bon, à ce propos, de se féliciter, c'est que les femmes aient au cœur ce sympathique souci des lettres. Alors même qu'elles se trompent dans leurs dévouements littéraires, leurs erreurs sont généreuses et dignes. Aussi, pour mon compte, je regrette de ne pas les voir prendre plus souvent l'initiative en cela; il leur sied si bien de ménager un auditoire et de l'ombre au talent délicat, violemment étouffé dans le vacarme contemporain, comme une voix d'alouette dans une rafale. C'est pourquoi, dans les rigueurs de sa destinée, le jeune aveugle du Bugue doit se trouver encore favorisé du ciel, puisqu'il se produit au monde poétique sous de tels auspices et qu'il a rencontré une si noble marraine.»
Lorsque l'ouvrage parut sous le titre d' [4] Insomnies et Regrets, orné d'un
portrait de l'auteur dû à M. Lehmann, avec une notice servant de préface par M. Pélissier, il produisit une grande émotion chez tous les cœurs généreux, accessibles au beau.
Les journaux de l'époque témoignent hautement de l'accueil sympathique
fait à ce livre de poésies inspiré par le malheur; on comprit que ce n'était pas là une de ces douleurs fictives que réclame l'élégie, mais une terrible réalité, et que le pauvre aveugle ne faisait pas de métaphores quand il s'écriait:
La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets.
Il faudrait un volume pour citer tous les articles que la presse consacra à
l'intéressant auteur. Je me bornerai donc à donner ici quelques extraits, qui suffiront au lecteur qui n'aurait pu se procurer l'ouvrage dont l'édition fut épuisée en quelques jours, pour se faire une idée du mérite de l'œuvre et des difficultés qui, lors de son apparition, semblaient devoir en compromettre le succès:
«Voici un livre de poésies qui a produit une sensation profonde dans le
monde littéraire. Paris s'en est ému tout le premier. Le livre venait pourtant du coin le plus reculé de la province, et l'on sait l'accueil réservé aux œuvres écrites loin du centre des lettres et des arts. Mais celle-là portait avec elle une double recommandation puissante, celle du malheur et du talent. Tout semblait conspirer contre son succès. Et d'abord, le temps n'est guère à la poésie, bien que les vers n'aient jamais été plus nombreux. Mais qui dit poésie dit rêverie, et l'on n'a pas le loisir de rêver. Que l'on y soit ou non disposé, sitôt qu'on a mis les pieds dans le monde, il faut s'associer à sa vie active, pratique, matérielle, bruyante, sous peine de délaissement et de misère. S'arrêter sur les bords du chemin pour contempler le ciel, pour se replier en soi, pour recueillir ses pensées, pour analyser ses émotions, pour chanter les unes et les autres, c'est courir le risque de voir les passants vous jeter leur dédain ou leur pitié.
«Il faut, pour obtenir les sympathies et gagner la fortune et la gloire,
d'autres goûts et d'autres occupations; il faut étouffer son cœur, couper les ailes à son imagination, et, les regards devant soi, s'avancer hardiment dans le mouvement des affaires, dans le bruit et la fumée, dans l'effroyable pêle-mêle des ambitions, des concurrences et des cupidités.
«Or, dans ces conditions-là, le monde ne peut être qu'antipathique aux
poètes, dont les chants ont besoin de silence pour être entendus.
«Il est vrai qu'en dehors de la société pratique, il y en a une autre qui
s'isole pour penser et méditer, pour recueillir toute idée qui se produit; mais celle-là, on l'a rendue défiante par les déceptions qu'on lui a fait subir en matière d'art et de poésie. Elle croit peu au talent véritable depuis qu'elle en a tant vu de faux; elle se défie des réputations nouvelles, depuis qu'elle en a tant vu d'usurpées; elle est en garde contre les poètes plus encore que contre tous les autres; elle sait comment, en ces dernières années, ils ont abusé de la crédulité publique pour nous donner leurs impressions intimes, d'où sortait toujours une triste impression pour le lecteur. Les talents supérieurs eux-mêmes n'ont pas été à l'abri de ces reproches mérités, et, à l'heure qu'il est, c'est à peine s'il reste, dans ce grand naufrage de la poésie, deux ou trois voix qui aient le privilége d'appeler la confiante attention des amateurs mystifiés.
«Donc, quand le livre de Lafon-Labatut fit son apparition, on voit que ses
chances étaient peu favorables. Et cependant, à peine l'eût-on lu, que l'on en parla partout, là même où l'on parle si difficilement des publications nouvelles de la province, c'est-à-dire dans la presse de Paris. M. Sainte-Beuve emboucha le premier la trompette pour annoncer la nouvelle dans la
Revue des Deux-Mondes[5]. Avec sa rare sagacité, son vif sentiment, sa rapide intelligence, il avait découvert dans ce petit livre une délicieuse oasis, une source fraîche et limpide d'inspiration, une nature naissante et vierge, des émotions vraies, un style spontané, et toutes ces choses qui deviennent de plus en plus rares, à savoir la vérité, l'émotion, la grâce et la pensée.
«Il est de ces hommes qui comptent la conscience pour quelque chose
dans leurs écrits, et qui, dans la critique, apportent autant de justice que d'esprit. On s'émut donc de l'article de M. Sainte-Beuve, et on lut le livre de poésie de M. Lafon-Labatut. On put se convaincre dès lors qu'il n'y avait eu
à son égard ni exagération, ni engouement...»[6]
Un jeune poète, sous le pseudonyme de Benjamin, dans une critique des
œuvres de Labatut, insérée dans la [7] Colonne et l'Observateur, journal de Boulogne, s'exprimait ainsi:
«... Les poésies de Lafon-Labatut sont belles, palpitantes d'intérêt, souvent
pleines d'énergie dans la pensée et l'exposition, riches d'images et de coloris,—la pointure s'y retrouve souvent,—harmonieuses et très-variées dans le rhythme, ce qui les sauve de la monotonie, cet écueil funeste à beaucoup de poètes. Sans doute, toutes ne sont pas parfaites: quelques morceaux, rares il est vrai, accusent un peu d'incohérence dans la conception et d'obscurité dans la forme; mais, considérées dans leur ensemble, elles n'en sont pas moins l'œuvre d'un poète qu'on ne peut que s'applaudir d'avoir lu et de pouvoir relire souvent. Les morceaux que nous aimons le mieux, et qui nous paraissent réunir le plus de qualités poétiques, sont: Apothéose, ma Mère, les Adieux, l'Absence, A un Enfant, les Hirondelles, A mon Chien, etc.; et parmi ceux où l'auteur s'est dégagé, complétement ou en partie, de ses préoccupations personnelles: les Vents, les Bois, la Cloche, et surtout le Fou. Répétons-le: toutes les pièces qui composent Insomnies et Regrets, même celles qui ne sont pas irréprochables, sont marquées au coin de la bonne poésie. Tous ceux dont le cœur n'est jamais resté froid devant un beau talent et une belle âme, unis à une grande infortune, voudront donner au poète aveugle une marque de bienveillante sympathie; les dames surtout, qui ont toujours été pour lui une Providence terrestre; les femmes, dont le cœur bat si vite à l'aspect du malheur et de la souffrance, voudront être les Antigones de ce nouvel Œdipe.
«Encore un mot à Lafon-Labatut: dans le morceau adressé à un Oiseau
inconnu, il lui dit qu'il voudrait que sa voix solitaire fût, comme la sienne, l'amour d'un malheureux. Son désir ne sera pas stérile: toutes les douleurs se touchent par quelque point, et plus d'un malheureux, en retrouvant dans ses vers ce qu'il a souffert, embellis des charmes de la poésie, sentira renaître dans ses yeux de douces larmes qu'il croyait à jamais perdues, et retrempera son courage dans l'énergie de sa volonté, dans le calme de sa résignation. Quant à son nom, qu'il aurait voulu garder ignoré, il sera prononcé, par tous ceux qui le connaîtront, avec le respect et l'amour qu'il commande, et deviendra un des symboles les plus touchants du poète
malheureux.....» [8]
Le Moniteur, le Constitutionnel, le National, le Messager, la Presse,
l'Illustration, etc., suivirent l'exemple donné, et Labatut recueillit une ample moisson de sympathiques éloges, précurseurs de la haute marque de distinction dont l'Académie française devait l'honorer en mettant sur son front sa couronne de lauriers.
On sait avec quel enthousiasme fut accueillie, en 1835, l'apparition, à la
Comédie-Française, de Chatterton, drame que M. Alfred de Vigny venait de tirer de son magnifique roman de Stello.
Le sujet était bien fait pour soulever les attaques de quelques bourgeois
égoïstes et à l'esprit étroit; aussi ne furent-elles pas ménagées à l'auteur, que l'on accusait stupidement de s'être constitué l'apologiste du suicide.
L'opinion publique fit bon compte de ces basses accusations, dictées le
plus souvent par la jalousie impuissante. Le succès de la pièce fut éclatant et l'enseignement salutaire; les âmes compatissantes s'émurent à ce terrible tableau de l'orgueil brutal et de l'égoïsme se coalisant pour terrasser le génie, et, au sortir d'une représentation, M. de Maillé de Latour-Landry écrivait à l'un de ses amis:
«Je viens de voir Chatterton. Eh bien! M. de Vigny a raison. Quand un
poète se produit, on doit lui assurer au moins pour un an le pain quotidien, lui donner le temps d'essayer ses forces, de les montrer, et de gagner le suffrage public. Je sors de chez mon notaire. J'ai institué à cet effet un prix de quinze cents francs que décernera l'Académie.»
Telles furent les circonstances qui présidèrent à la fondation de ce prix, et
que j'ai cru devoir rappeler.
Dans sa séance publique annuelle du 10 septembre 1846, l'Académie
française, sur le rapport de M. Lebrun, accorda par acclamation à Joseph Lafon-Labatut le prix fondé par M. le comte de Maillé de Latour-Landry, et qui était ainsi libellé: «Prix institué en faveur d'un jeune écrivain pauvre dont le talent, déjà remarquable, paraît mériter d'être encouragé à poursuivre
sa carrière dans les lettres»[9].
En outre, pour reconnaître les premiers efforts du poète qui promettait un
si bel avenir, et en même temps pour l'aider surtout à réaliser cette promesse, M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, décida qu'il serait attribué à Lafon-Labatut une indemnité annuelle de 800 francs.
M. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française, fut chargé
d'annoncer au lauréat la décision bienveillante dont il venait d'être l'objet.
C'est ainsi qu'à force de résignation, d'énergie et de patience, le jeune
poète venait de conquérir un titre à la célébrité, en même temps que des secours inespérés le mettaient désormais à l'abri de la misère.
Stimulé par le succès, Labatut ajouta à son œuvre de nouvelles pièces de
poésie, qui bientôt confirmèrent les espérances fondées sur son talent et qui ajoutèrent encore à l'intérêt qu'il avait déjà inspiré.
Il habitait, à l'extrémité de la petite ville du Bugue, une maison solitaire,
modeste ermitage riant aux rayons du soleil levant, égayé par le chant des oiseaux et le perpétuel murmure de la Vézère. C'est là que vint le voir M. le comte Horace de Viel-Castel, qui, émerveillé des récits du poète, s'exprimait en ces termes dans une narration de son voyage:
«... Le souvenir de la journée que j'ai passée dans la modeste demeure de
Lafon-Labatut est un de ceux que je garde précieusement en ma mémoire; jamais je n'oublierai cette infortune si grande et si noble du poète aveugle, ses chants si mélancoliques et si suaves, sa conversation si pleine d'intérêt, sa figure si belle d'expression et de tristesse résignée. Je reviendrai de nouveau dans sa demeure, je l'écouterai me récitant de nouveaux chants et s'interrompant pour me dire: «Prenez garde, monsieur, je vous en prie; je vous ai entendu vous appuyer contre ma fenêtre, et vous pourriez effaroucher un pauvre nid d'hirondelles qui s'est confié à moi. Tous les ans, mes amies de l'année précédente viennent l'habiter; elles me connaissent, elles m'aiment, je ne ferme jamais ma fenêtre pour leur laisser la liberté d'aller et venir à leur fantaisie... Je les aime sincèrement, ces pauvres hirondelles; elles ne s'aperçoivent pas que je suis aveugle!...»
C'est à peu près à cette époque qu'il reçut de Bergerac une adresse de
félicitations signée de toute la ville, et qui rendait un public et précieux hommage au poète que quelque temps auparavant, à l'occasion du couronnement de Jasmin, l'intelligente cité avait fêté et applaudi.
Je transcris ici la réponse de Lafon-Labatut:
«MESSIEURS,
«Je suis vraiment désolé qu'une absence de plusieurs jours m'ait empêché
de prendre plus tôt connaissance d'une adresse qui m'honore autant qu'elle me touche.
«Je n'ai point oublié, je n'oublierai jamais, messieurs, le jour où la ville de
Bergerac a vu dans son sein un grand poète d'une part et un grand malheur de l'autre. Ce grand poète, c'était Jasmin; ce grand malheur, c'était moi.
«A cette heure, messieurs, le génie eut ses courtisans, c'était beau, et
l'infortune ses flatteurs, c'était encore plus beau peut-être... Vous me pardonnerez, je l'espère, les épithètes que je vous donne ici; elles me semblent assez justifiées et ennoblies par la circonstance; l'Agenais s'en revint avec une magnifique médaille sur la poitrine, le Périgourdin avec un bienveillant appareil sur le cœur.
«Depuis cette époque, messieurs, j'ai bien souffert... c'est ma tâche sur la
terre. Mais une couronne et une aisance inattendues sont venues me chercher dans ma solitude... Hélas! n'est-ce pas trop tard?...
«Quoi qu'il en soit, je garderai et montrerai toujours la félicitation écrite
de mes compatriotes comme le plus beau titre de noblesse dont mon faible talent puisse se vanter. Parmi les noms qui la couvrent, quelques-uns me sont apparus comme de vieux amis, comme une touchante image du souvenir; les autres, que je désire connaître un jour, comme une douce promesse de l'espérance.
«Recevez, messieurs, l'assurance de toute ma gratitude et de mon
dévouement le plus sincère.
«LAFON-LABATUT.»
On voit, par les citations nombreuses faites dans cette biographie, que
Lafon-Labatut, grâce à son talent, était devenu un homme remarquable et remarqué. D'autres titres le recommandaient encore aux amis qui allaient le visiter. C'était d'abord sa conversation savante, qui venait rehausser le charme d'une diction pure et mélodieuse. Il possédait de plus ce don bien rare, quoiqu'on en dise, de l'esprit gaulois, quelquefois caustique, il est vrai, mais à qui l'on pardonnait bien vite, car l'on connaissait la bonté de l'homme et son exquise sensibilité de cœur.
Enfin, aimé et estimé de tous ceux qui l'approchaient, Lafon-Labatut
consacra entièrement le reste de ses jours au commerce des Muses, chantant ses souvenirs, ses aspirations, avec cette vérité de sentiment et cette douceur philosophique qui distinguent ses premières œuvres.
Quand la vieillesse vint le surprendre, vieillesse que tant d'infortunes
avaient rendue précoce, il se trouvait au milieu de parents qui, comme lui, longtemps secoués par la tempête, avaient demandé à de durs labeurs un peu de place au soleil.
Une longue maladie de cœur, contre laquelle vinrent échouer les secrets de
la science médicale et les soins les plus empressés, l'enleva à ses concitoyens le 5 juillet 1877.
C'est ainsi qu'il mourut ou plutôt s'éteignit doucement en souhaitant à ceux
qui l'entouraient le bonheur qu'il avait si peu connu.
Le recueil des poésies inédites qui me fut confié par notre regretté poète,
lors des premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter, est le fruit de trente années de travail.
Une excessive modestie, jointe au désir d'atteindre toujours un plus haut
degré de perfection, empêchèrent l'auteur de livrer à la publicité ses nouvelles créations. Et pourtant, que de progrès accomplis depuis l'époque où parut son premier ouvrage! Tout ici est d'un fini parfait, et, sauf quelques rares inégalités, tout y porte les traces du génie poétique. C'est surtout dans l'élégie que se révèle son talent; c'est là que brillent, avec le plus d'éclat, cette grâce et ce naturel qui gardent les œuvres de vieillir.
On a reproché à Lafon-Labatut un peu d'uniformité, résultat inévitable de
ses chants composés sous une impression personnelle, celle de son malheur. Il a tenu compte de la critique; oubliant ses souffrances, il a produit de nombreuses pièces où il s'est, pour ainsi dire, isolé de lui-même. Parmi ces morceaux, l'on remarque surtout: l'Impôt, les Inventions, le Tableau, Un de Trop, Jadis et Maintenant, la Rencontre, les Lazzaroni, l'Abeille, le Vieux Gardeur d'Oies, le Sobriquet, etc.
En livrant prochainement à la publicité ces poésies complètes sous le titre
modeste de Derniers Tâtonnements que leur a donné l'auteur, je ne ferai que céder aux instances des amis du poète et au désir exprimé par la Société
historique et archéologique de la Dordogne[10].
La Femme du Diable publiée aujourd'hui est une des pièces les plus
remarquables du recueil, un véritable chef-d'œuvre par l'ordonnance et le pittoresque du récit, un étonnant tour de force poétique par le retour périodique des mêmes rimes. Le succès obtenu par les premières œuvres de Lafon-Labatut me garantit l'accueil favorable du public pour ces admirables strophes qui justifient si bien cette pensée de Victor Hugo prise par le poète aveugle comme épigraphe à ses Derniers Tâtonnements:
Quand l'œil du corps s'éteint, l'œil de l'esprit s'allume.
GABRIEL LAFON.
Le Bugue (Dordogne), Juin 1878.