La Folle allure

Christian Bobin · Chapitre 1 sur 4 · partie 1/4

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La Folle allure

Début du texte

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Mon premier amour a les dents jaunes. Il entre dans mes yeux de deux ans, deux ans et demi. Il se glisse par la prunelle de mes yeux jusqu'à mon cœur de petite fille où il fait son trou, son nid, sa tanière. Il y est encore à l'heure où je vous parle. Aucun n'a su prendre sa place. Aucun n'a su descendre aussi loin. J'ai entamé ma carrière d'amoureuse à deux ans avec le plus fier amant qui soit : les suivants ne seraient jamais à la hauteur, ne pourraient jamais l'être. Mon premier amour est un loup. Un vrai loup avec fourrure, odeur, dents jaune ivoire, yeux jaune mimosa. Des taches d'étoiles jaunes dans une montagne de pelage noir.

Mes parents sortent en criant de la roulotte, c'est la nuit, les autres roulottes, une à une, s'éclairent, tous en descendent, le clown, l'écuyère, le jongleur, les femmes, les autres enfants, tous en chemise de nuit, en pyjama ou à moitié nus, ils m'appellent, s'accroupissent sous les camions pour voir si je ne m'y suis pas cachée par jeu et ensuite endormie – c'est déjà arrivé plusieurs fois –, ils s'éloignent sur la place du village, appellent encore, n'appellent plus mais hurlent, des fenêtres commencent à s'allumer aux maisons voisines et des gens se fâchent, crient au tapage nocturne, menacent des gendarmes. C'est ma tante qui me trouve. Elle court aussitôt de l'un à l'autre, impose le silence, fait signe qu'on la suive sans bruit, surtout sans aucun bruit : voilà le cirque au complet qui s'approche de la cage, la porte est entrouverte, je suis allongée sur la paille dorée à l'urine et j'ai les yeux fermés, ma petite tête de deux ans appuyée contre le ventre du loup. Je dors. Je dors d'un sommeil limpide et bienheureux.

Le loup venait des forêts de Pologne. On l'exposait pour attirer les spectateurs pendant l'installation du chapiteau. Il n'entrait dans aucun numéro. Un loup, ça ne se dresse pas. Les gens emmenaient leurs enfants voir le prince noir des contes de fées, la brute superbe. On ne leur disait pas la vérité : que ce loup était plus aimable qu'un lapin, que l'écuyère lui donnait à manger dans sa main et que rien de grave, pas même un grognement, n'était jamais sorti de la montagne de fourrure et d'étoiles. On avait accroché un écriteau en lettres rouges au-dessus de la cage : loup de la région de Cracovie. Les gens étaient plus effrayés par la pancarte que par la bête assoupie au fond de la cage. Mais ils étaient contents, ça leur suffisait comme preuve. Ce sont les noms qui font peur. Les choses sans les noms ce n'est rien, pas même des choses.

Donc toute la tribu est là, en demi-cercle devant le tableau de la petite fille au loup. D'accord il n'est pas dangereux mais, quand même, il y a des limites, mon père s'approche, entre dans la cage et quand il va pour me saisir, le loup redresse la tête, seulement la tête, aucun mouvement du ventre ou des pattes, comme s'il souhaitait ne pas me réveiller – et il se met à grogner pour la première fois, à montrer ses dents jaunies. Nouvelle tentative de mon père, un grognement plus fort, plus net, et les dents qui se découvrent jusqu'aux gencives. Mon père recule, rejoint les autres. On discute, on réfléchit. Le dompteur dit : c'est mon métier, j'y vais. Même réaction, la mâchoire qui claque. On choisit d'attendre. Les heures s'écoulent, silencieuses. Ils sont tous là, grelottant de froid devant la cage, guettant l'instant où le loup va s'endormir. La scène dure jusqu'au matin. Jusqu'à l'aube le loup veille sur mon sommeil. Lorsque, caressée par les premiers rayons de lumière froide, j'ouvre mes yeux, m'étire et commence à me mettre debout, il s'écarte doucement et va à l'autre bout de la cage, gagner un repos mérité. Je ne sors pas tout de suite. Je regarde les autres derrière la grille, la pâleur de leurs visages, je ris, je chante, toute rafraîchie par ce sommeil immaculé. On m'empoigne, deux claques sur les fesses et on me boucle une semaine dans la roulotte.

Depuis on me surveille. On vérifie dix fois par jour la fermeture de la cage. On ne peut m'empêcher de passer des heures devant. Quand l'attention se relâche, vite, je tends mes mains à travers les barreaux et je les lui donne à lécher. Le soir, avant de m'endormir, il faut que mon père m'emporte en pyjama devant la cage et que, quelques minutes, je regarde les yeux jaune soleil dans la nuit d'encre, que je m'avance et que je me perde dans ces yeux-là.

Le loup est mort près d'Arles. J'avais huit ans. On est venu m'en prévenir avec des soins infinis, comme on devait informer un général d'une grave défaite de ses troupes. Je n'ai rien dit. La caravane s'est arrêtée un peu avant Arles, dans une décharge éclairée de coquelicots. Les hommes ont sorti les pelles, c'est moi qui ai guidé le cortège, j'ai choisi le coin le plus ensanglanté de coquelicots, on a creusé un trou, je me suis fâchée avec ma mère, finalement elle a cédé et on a exaucé mon souhait, on a glissé mon pyjama dans le trou, on a enveloppé le loup dedans.

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Avant de voir son visage, je sens son parfum. Avant de sentir son parfum, j'entends le bruit de ses pas sur le gravier. Des bruits de grande dame, talons aiguilles, démarche assurée, nerveuse, tip tap, tip tap. Et puis le silence, une odeur de violettes et de tabac blond, un visage qui se penche sur le mien et une voix rauque avec quelque chose de souriant à l'intérieur : qu'est-ce que tu fais là, petite ?

Là, c'est à huit ou quinze kilomètres d'Arles. Mon loup repose en amont de ce village. Peut-être en aval. J'ai marché des heures sans retrouver la décharge aux coquelicots. Je suis partie le soir, après la représentation. J'ai dit à ma mère que, pour cette première nuit après la mort du loup, je préférais dormir chez l'écuyère. Je suis sortie de la roulotte en pyjama – un pyjama neuf puisque l'ancien était sous terre. J'ai embrassé mes parents, descendu les deux marches, refermé la porte lentement pour ne pas réveiller les jumeaux. J'ai fait mine d'aller chez l'écuyère. Personne ne me regardait. Ils étaient tous au lit ou devant la télévision. Je me suis assise derrière la cage des lions et j'ai attendu une heure, deux heures. Pleine nuit. Les lions dormaient quand j'ai pris la route, en chaussons et pyjama. Le cirque s'était installé en périphérie d'Arles, au bout d'un kilomètre j'étais dans la campagne. L'affaire serait réglée en une demi-heure : le temps de dire un dernier au revoir à mon loup et de déposer sur sa tombe une montagne de fleurs et de fruits.

Je n'ai pu, à cause du ciel noir comme cendre, cueillir que des fleurs de fossé, moins éclatantes que celles espérées. Quant aux fruits, je les volais dans les jardins le long de la route, provoquant à chaque fois un concert d'aboiements.

Les morts sont de grands voyageurs. Ils ont besoin de nourriture. Mon loup, je ne voulais pas qu'il mange seulement des coquelicots. Tout ce qui pouvait fleurir sur mon chemin lui redonnerait des forces.

La fatigue est venue par les bras. Mon offrande devenait de plus en plus lourde. À l'entrée du village, les pissenlits, les pêches et les marguerites pesaient du plomb. J'ai décidé une pause, escaladé une haie, je me suis allongée sur le banc de pierre, après un coup d'œil sur la maison : volets clos, pas de chiens, je pourrais sans inquiétude dormir un peu. C'est là qu'elle m'a trouvée.

Qu'est-ce que tu fais là, petite ? Je regarde attentivement son visage avant de répondre. Une grosse dame. Les grosses femmes ont les plus fins visages qui soient. Je regarde les yeux en amande, les joues de porcelaine, je réponds sans entendre ma réponse : je m'appelle Prune. Prune Armandon. Vous pouvez me dire où je suis ? J'ai dû faire comme l'autre soir, je suis somnambule, cela m'arrive souvent, c'est mon père qui me l'a dit, je vis seule avec lui, pouvez-vous le prévenir demain, cette nuit il n'est pas là, il travaille, il est sur la route. Elle sourit, jette un œil aux fleurs et aux fruits entassés sur le banc, près de ma tête, comme un coussin. Mon pyjama la rassure, rend mon histoire crédible. Elle me prend par la main et me fait entrer chez elle. Tu es sûre qu'on ne peut pas joindre ton père tout de suite ? Oui, j'en suis sûre. Mon père est un routier. Il transporte des animaux pour les abattoirs. Ce matin il est parti en Espagne, chercher des taureaux. En ce moment il doit être en Belgique. Demain il sera de retour. Nous habitons la rue des Quatre-Roses, près de la mairie d'Arles. J'ai dû beaucoup marcher dans mon sommeil, je suis si fatiguée, je pourrais dormir chez vous cette nuit ?

C'est l'oiseau qui me réveille. Enfin, je crois que c'est un oiseau. Puis je me dis, un oiseau qui parle allemand, c'est bizarre. L'oiseau c'est Schubert. Schubert volette partout dans la maison. Sans arrêt, dans toutes les pièces. Je sors de la chambre, mon hôtesse me conduit à la cuisine, me prépare un petit déjeuner. J'ai téléphoné à la gendarmerie, j'ai demandé qu'ils préviennent ton père, ils me rappelleront. Elle sent l'eau de Cologne et toujours le tabac blond. Elle parle comme l'oiseau chante : sans arrêt. J'écoute sans écouter, charmée. J'ai déjà remarqué ça : les gens on les aime tout de suite ou jamais. Elle je l'aime tout de suite. Elle est infirmière. Elle revenait d'une tournée quand elle m'a trouvée dans son jardin. Elle fait des piqûres à gauche, à droite, dans la journée, parfois la nuit en cas d'urgence. L'argent des piqûres passe en disques. Toute la maison est équipée : on met Wagner dans le salon et l'or du Rhin inonde aussitôt les chambres, le bureau, le salon, grâce à des haut-parleurs dissimulés dans chaque pièce. Comme ça, dit-elle, je marche, je mange, je dors et je bouge dans cette musique. Les autres ont bien des chats ou des maris à la maison. Moi j'ai Wagner, Ravel ou Schubert. Partout présents et légers comme des chats. Et quand même, j'ai un mari, un vrai, tiens, viens voir. Elle me prend par la main, me conduit jusqu'à une porte entrouverte : une chambre avec un lit très haut, un édredon rouge et sous l'édredon la forme d'un corps. Elle m'invite à entrer dans la pièce. Tu ne le réveilleras pas, il a pris ses calmants, il ne se lève pas avant deux heures de l'après-midi. Je m'approche, j'ai un peu peur. Je vois le visage enfoncé dans l'oreiller. Je reviens vite dans le couloir. L'infirmière me regarde comme si elle m'avait fait le plus beau cadeau du monde. Tu vois, petite, c'est lui qui m'a donné le goût de cette musique. C'était un pâtissier, il est à la retraite maintenant. Je l'ai rencontré dans ma tournée, un de mes premiers malades. Nous avions des métiers semblables : nous prenions soin du monde, lui du côté des rires, moi du côté des larmes. Il souffrait de mélancolie. Tu sais ce que c'est la mélancolie ? Tu as déjà vu une éclipse ? Eh bien c'est ça : la lune qui se glisse devant le cœur, et le cœur qui ne donne plus sa lumière. La nuit en plein jour. La mélancolie c'est doux et noir. Il en a guéri à moitié : le noir est parti, le doux est resté. Mon mari faisait des gâteaux magnifiques, de vraies cathédrales de chocolat. Il continue pour moi parfois. Si tu es encore là cet après-midi, je lui demanderai de nous faire un mille-feuille. Tu sais, petite, la pâtisserie et l'amour, c'est pareil – une question de fraîcheur et que tous les ingrédients, même les plus amers, tournent au délice.

Je ne comprends pas tout ce qu'elle me dit. Je ne comprends même rien, j'écoute sa voix traversée d'oiseaux et soudain j'éclate de rire. Elle me regarde sans surprise, avec bonheur même.

La gendarmerie rappelle. Pas d'Armandon dans l'annuaire, nulle part. Je ne dis rien, je me renfrogne. L'envie de rester là encore quelques heures, près des oiseaux allemands. C'est la première fois de ma vie que j'entends ce genre de musique. Des lieder. C'est vrai qu'on peut se promener dans cette rumeur-là. On y est libre, gaie, avec un rien de lune au cœur.

Mes parents se sont enfin aperçus de ma disparition. Un coup de téléphone à la gendarmerie qui leur donne l'adresse de l'infirmière et la caravane, qui avait déjà pris la route pour une autre ville, fait demi-tour, arrive dans les rues du village. On sonne à la porte, mon père entre, parle dans le couloir à l'infirmière, lui révèle mon vrai nom, me prend dans ses bras sans un mot, remercie l'infirmière et me balance dans la roulotte, toujours sans un mot. Je ne goûterai pas au mille-feuille du pâtissier mélancolique.

Je ne suis jamais retournée du côté d'Arles. Je sais que les morts ne sont pas dans la mort, je sais que les morts sont dans un monde qui n'est séparé du nôtre que par un mince filet de lumière, je vois parfois passer la tête d'un loup dans le rideau des lumières, je souris, je regarde les yeux jaunes dans la lumière d'or.

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Les fugues ont commencé après la mort du loup. C'est ce que prétendent mes parents. Moi je crois qu'elles avaient commencé bien avant. Simplement elles n'étaient pas visibles. Passer des heures à contempler le feu couvant dans les yeux d'un loup, c'est aller jusqu'au bout du monde. Aujourd'hui encore, dans cette petite chambre aux murs blancs, si je veux voyager, je m'approche de la fenêtre et je regarde le ciel longtemps, le plus longtemps possible, jusqu'à y reconnaître quelque chose de la brûlure et de la douceur d'un loup. Les visages de mes amants, je les regardais comme ce morceau de ciel. J'y cherchais la même chose : c'est le loup qui me rassure chez l'homme. Je sais ce qui s'est passé en Pologne dans les années mille neuf cent quarante, mille neuf cent quarante-cinq. Ma grand-mère me l'a raconté : à chacun ses contes de nourrice, à chacun ses Barbe-Bleue. Ce qu'on a fait aux juifs, aux tziganes, aux homosexuels et aux autres, je le sais et que c'est une chose humaine dont aucun loup n'aurait jamais été capable.

Il y a trois grandes races dans le monde : la race nomade, la race sédentaire – et les enfants. Je me souviens de mes frères les enfants, de mes frères les loups, je suis encore une des leurs par le sang et le songe.

Je commence donc à naître vers les deux ans, deux ans et demi, dans le berceau d'un loup. Avant, je ne sais pas, je ne peux pas savoir. Avant, je suis en attente. Les parents s'occupent de moi, me donnent ce qu'il faut de lait, de pain et de rire. Quand je dis « les parents », ce n'est pas seulement le père et la mère. Mon père est un homme à tout faire dans le cirque. Il a les bras musclés, des attaches de poignets très fortes et des ongles noirs : si je veux me souvenir de lui, ce n'est pas son visage qui vient d'abord, mais les bras, les poignets et les mains – tout ce qui lui sert à me porter, guère plus lourde que les gros ballons multicolores qui roulent sous les pattes de l'ours. Il est toujours en sueur, toujours en train de ramper sous le moteur d'un camion, de s'agiter comme un fantôme sous la toile repliée du chapiteau, toujours en train de soulever des caisses, des pneus, des planches. Je suis sa récréation. Quand il est las de soulever des tonnes et des tonnes de matière, il me prend en riant et jette en l'air mon cœur de quelques grammes, me rattrape près du sol et me ranime de baisers délicieusement aigres, imprégnés de sueur. Ma mère, c'est son rire que j'entends. Son rire éclate partout dans le cercle des roulottes. Un oiseau des îles. Oui, c'est ça : le rire de ma mère, d'où qu'il s'élance, remplit aussitôt le monde entier, comme peut le faire le chant d'un oiseau qui d'un seul coup peuple la forêt, de la terre couverte de feuilles brunes au ciel maculé de gris-bleu.

Ma mère est folle, je crois. Je souhaite à tous les enfants du monde d'avoir des mères folles, ce sont les meilleures mères, les mieux accordées aux cœurs fauves des enfants. Sa folie lui vient d'Italie, son premier pays. En Italie, ce qui est dedans, ils le mettent dehors. Leur linge à sécher et leur cœur à laver, ils mettent tout à la rue sur un fil entre deux fenêtres, et ils font l'inventaire plusieurs fois par jour, devant les voisins, dans un interminable opéra de cris et de rires. En apparence c'est gai – en apparence seulement. Les Italiens sont tristes, ils imitent trop la vie pour l'aimer réellement, ils sentent la mort et le théâtre : c'est mon père qui dit ça quand il veut mettre ma mère en rage. Le pays de mon père, j'ignore comment il s'appelle. Le pays de mon père c'est le silence. Mon père c'est tous les hommes quand ils rentrent le soir à la maison. Des taciturnes. Des sans-mot. Mon père est comme un loup : le feu qui coule dans ses veines remonte aux yeux, et rien pour les lèvres.

Ma mère est comme une chatte, comme un moineau, comme du lierre, comme le sel, comme la neige, comme le pollen des fleurs. L'écuyer est amoureux de ma mère. Le clown est amoureux de ma mère. Le dompteur est amoureux de ma mère. Ils sont tous amoureux de ma mère dans cette tribu et elle laisse faire, c'est la meilleure façon de retenir mon père auprès d'elle que ces incendies déclarés alentour. L'amour fait un cercle comme celui du cirque, tapissé de sciure, doux aux pieds nus, lumineux sous la toile rouge gonflée de vent. Le cercle est simple : plus vous êtes aimée et plus on vous aimera. Le truc c'est au départ, pour être aimée une première fois. Il faut surtout n'y pas penser, ne pas le rechercher, ne pas le vouloir. Être folle, se contenter d'être folle, de rire en pleurant, de pleurer en riant, les hommes finissent par venir, attirés par la clairière de folie, séduits par celle qui n'a même pas souci de plaire. Après c'est joué, vous tournez et dansez dans le cercle d'amour, un mari à vos bras pour ne pas perdre l'équilibre, un mari qui roule des yeux partout en silence.

Les deux que je vous montre là, ce n'est qu'une partie de mes parents. Pauvres familles de sédentaires, je vous ai toujours trouvées maigres, si maigres que c'en est une pitié. Un seul père, une seule mère, c'est bien trop juste. Pour accompagner l'enfant dans sa navigation d'enfance, il en faudrait au minimum dix, vingt. Et c'est ce que j'ai eu : quand mes parents ne me convenaient plus, j'allais frapper à la porte du clown ou à celle de la funambule, je me choisissais d'autres parents pour une semaine ou deux. J'ai grandi dans treize maisons à la fois. Si on veut vraiment dater les fugues, il faudrait commencer par là.

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J'ai oublié de vous dire mon nom. Eh bien je m'appelle Aurore, voilà, vous savez tout. Non, je plaisante : je m'appelle Belladonne. Et puis aussi : Marie, Ludmilla, Angèle, Emily, Astrée, Barbara, Amande, Catherine, Blanche. Je plaisante, c'est plus fort que moi. Plus c'est grave et plus j'aime rire : c'est l'héritage de ma mère. Les noms c'est grave. Le nom de famille vous tombe dessus à la naissance, de plus en plus lourd avec l'âge, comme la pluie qui bruine et s'infiltre sous les vêtements les plus épais. J'ai très vite appris à inventer mes noms. Cela donnait plus de difficulté aux gendarmes pour retrouver la famille, et à moi cela donnait du temps en plus. Le temps, j'en ai toujours eu besoin pour faire ce que j'avais à faire : rien. Regarder, regarder, regarder. Les hommes qui imaginent m'avoir connue peuvent, s'ils se rencontrent, parler de moi pendant des heures, sans jamais s'apercevoir qu'il s'agit de la même personne : vers chacun je m'avançais avec un nom nouveau, comme on change de robe ou de parfum. Et bien sûr jamais le vrai nom, d'ailleurs qu'est-ce que ça peut être, un nom vrai ? J'ai toujours aimé cette histoire du Christ qui cueille ses amis en passant, qui leur demande leur nom de famille et, avec un culot incroyable, leur dit : maintenant tu t'appelleras comme ça, comme ci. Donner un nom vierge c'est comme transfuser du sang neuf : un acte d'amour, le privilège des amants. Pour vous je choisirai ce nom d'ensemble, je viens de l'essayer au miroir de la page et je trouve qu'il me va : Fugue. C'est le nom le plus proche de mon cœur et puis, entre nous, il permet d'écrire des phrases magnifiques. Imaginez : « La petite Fugue se mit à courir entre les herbes hautes. »

Avec le second métier de mon père, j'ai beaucoup fréquenté les cimetières. C'est même là que j'ai pris goût à la littérature : les dalles mortuaires ressemblent aux couvertures des livres. Même format rectangulaire. Même brièveté des informations données. Et parfois une phrase courte, comme sur les bandeaux rouges des publicités : à toi pour l'éternité. Le titre du livre pour les morts c'est le nom de famille, il est là pour tout résumer. J'ai voulu une vie que l'on ne pourrait pas résumer, une vie comme la musique – pas comme le marbre ou le papier. Je peux quand même vous confier mon prénom. C'est plus léger, un prénom, on y est plus à l'aise : Lucie. C'est un prénom qui sort du mot lumière. Je n'aurai donc fait, en bougeant sans arrêt, que suivre ma marraine la lumière dans ses allées et venues infatigables.

J'écris à six heures du matin. L'hôtel est silencieux. Je suis là depuis quinze jours. Je cherchais un endroit où il ne se passe rien. J'ai trouvé. L'hôtel des Abeilles, près de Foncine-le-Bas, dans le Jura. J'aime bien les abeilles. Je me suis arrêtée là pour faire mon miel d'encre, de solitude et de silence. Ils doivent me chercher partout là-bas, à Paris. Ils ont dû recevoir un appel de l'aéroport, pour leur apprendre mon absence. Le tournage ne pourrait pas se faire sans moi : c'est ce qu'ils disaient. C'est fou ce qu'on peut dire comme bêtises pour retenir les gens – et c'est fou comme les gens croient aux bêtises qu'on leur dit. Ma chérie, ma douce. Tu es la plus belle, tu es la meilleure. Tu es indispensable. Et puis quoi encore. Le premier film avait séduit les critiques. Je n'y avais qu'un second rôle et ils n'avaient parlé que de moi. Le second, c'est sûr, serait un succès. Tournage au Canada. Il n'y aura pas de second. J'ai pris l'argent du premier, j'ai compté, cela devrait me suffire pour passer trois ans dans le Jura. Peut-être quatre. Après je verrai. Je les entends d'ici. Irresponsable, immature, capricieuse, sale gosse. Le vrai mot ils ne le trouveront pas. Le seul mot qui n'est pas dans leur vocabulaire parce qu'il n'est pas dans leur vie : libre. De six heures à sept heures du matin j'enjambe une fenêtre de papier blanc, je sors et je rentre après avoir embrassé mon loup, après avoir exercé le droit élémentaire de toute personne vivant sur cette terre : disparaître sans rendre compte de sa disparition. Écrire est une variante de ce droit, un peu bavarde sans doute, mais si pratique.

Je ne suis pas seule. Le gros est avec moi. Il me parle, je l'écoute. La chambre est minuscule mais le gros ne prend pas beaucoup de place : il tient dans une cassette et un magnétophone. Le gros c'est Bach. Jean-Sébastien. J'ai toujours rebaptisé ceux qui me donnaient quelque chose, et le gros m'a beaucoup donné dans le milieu de mon âge. Vous avez déjà vu un portrait de Bach ? Avec son ventre rond il me fait penser à une chatte enceinte. Son âme devait suivre son corps. Son âme était grosse comme un ventre de milliers de chatons, il a accouché tout le long de sa vie de milliers de notes. Le besoin de créer est dans l'âme comme le besoin de manger dans le corps. L'âme c'est une faim. Avec le temps j'ai appris à distinguer deux types de créateurs et deux seulement : les maigres et les gros. Ceux qui vont par réduction, amincissement, petites touches : Giacometti, Pascal, Cézanne. Et ceux qui procèdent par accumulation, excroissance, boulimie : Montaigne, Picasso. Et celui-là, Bach, le gros plein de notes. Si je préfère sa musique à toutes les autres, c'est parce qu'elle est délivrée du sentiment. Pas de chagrin, pas de regret ni de mélancolie : juste la mathématique des notes comme le tic-tac des balanciers d'horloge.

Comme la vie qui s'en va dans la vie.

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Ma mère commence à muer. Au début je ne vois rien, que la couleur de ses joues : hier laiteuses comme la lune, aujourd'hui roses comme des pêches. Puis ses yeux sont contaminés : une brindille y vole tout le jour, un éclat qui ne ressemble à rien, une petite pierre de ferveur comme quand on attend Noël ou quand on a bu du mousseux à la foire.

Ma chambre dans la roulotte fait comme une niche, située au-dessus de la cabine du camion. Le soir, après la cérémonie du loup, je me glisse dans le lit et je regarde le ciel d'été par une fenêtre ovale, minuscule, découpée dans le plafond. Je connais le nom des étoiles. Je sais aussi leur âge. Quand le clown me l'a appris, je n'ai été qu'à demi étonnée : elles ont cette gaieté qui ne vient qu'aux très vieilles femmes. Je les regarde longtemps, jusqu'à ce que mes paupières se fassent lourdes. Plus je les contemple et plus elles brillent, comme en vertu d'une loi de coquetterie. Je ne vois donc rien d'étrange à cette beauté croissante de l'étoile-mère : admirée comme elle est, elle ne fait que rendre au monde la lumière qu'il lui donne.

Ce qui commence à m'alerter c'est quand la beauté, après s'être accentuée sur le visage, descend dans le corps maternel et se change en lenteur. Lente, ma mère l'a toujours été. Quand elle nous annonçait que nous allions bientôt passer à table, nous savions, mon père et moi, que cela voulait dire : aucun légume n'est épluché, aucune pomme de terre n'a encore été jetée dans la bassine d'eau qui n'est pas encore bouillante, nous mangerons dans deux heures si tout va bien. Mais lente à ce point, je ne l'avais jamais vue. Et surtout grosse : si grosse qu'elle ne peut plus tenir la caisse, vendre les billets – la guérite est trop étroite pour elle. C'est l'alliage de ces deux métamorphoses qui me choque : grosse et souveraine. Lourde et magnifique. Il y a trois éléphants dans le cirque. Deux gros et un petit. Ma mère, j'ai peur qu'elle atteigne la taille du plus gros.

Je sais et je ne sais pas ce qui arrive. À trois ans je deviens comme une maison avec deux chambres : je joue et je réfléchis dans la première. Je me refuse à entrer dans la deuxième, si je me refuse à y entrer c'est parce que je sais très bien ce qui s'y trouve, et je le sais d'autant mieux que cela s'y trouve parce que je l'y jette. Dans la deuxième pièce, dans la pièce du dessous, je jette ce que je vois et qui ne me va pas. Comme par exemple la venue d'un petit frère.

Comment dit-on, déjà : un malheur ne vient jamais seul. Le petit frère arrive, suivi quelques minutes après par un autre. Deux malheurs qui gigotent et dont les braillements, Dieu sait pourquoi, suscitent l'émerveillement de la tribu. Je les appelle Plic et Ploc. Je décide par décret souverain que Plic et Ploc sont admis à séjourner dans mon royaume, à titre provisoire. Les mois passent. J'attends, j'observe. Je suis la femme du loup et la gouvernante de Plic et Ploc. Ils ont changé mes parents mais n'ont pas abîmé le reste qui est à peu près tout : la douceur des mains de la funambule sur mon front, le parfum du chèvrefeuille et le goût des fraises naufragées dans la crème, le murmure des étoiles et la nonchalance de mon loup, le charme rose des villes où l'on arrive à l'aube, non, vraiment, Plic et Ploc n'ont pas trop bouleversé le royaume.

J'ai sept ans, ils en ont quatre. On me les confie pour une heure. Je rameute ma petite troupe. Il y a José, le fils du dompteur, et deux cousines, Clarence et Célia, filles de l'écuyère. Nous conduisons Plic et Ploc à un lavoir, derrière une église. Nous avons décidé qu'il était temps de les baptiser. Les deux petits ouvrent la marche, fiers d'être aux premières loges. Arrivés devant le lavoir nous récitons le début du « notre père » puis nous lançons les jumeaux dans l'eau mousseuse et verte. Mon père arrive aussitôt, deux bras velus qui plongent dans l'eau et retirent deux paquets de linge hurlant, deux mains comme des battoirs qui distribuent des claques à la volée. Le lendemain nous sommes invités à comparaître au tribunal, sous le chapiteau. Les adultes sont assis sur les gradins. On nous met au milieu du cercle et on nous fait la leçon. Arrive la question fatale : qu'est-ce qui vous a pris de les « baptiser », comme vous dites ? La réponse fuse en chœur : c'est le clown. C'est lui qui nous a raconté le baptême de Jésus dans les eaux du Jourdain, et la colombe qui flotte après sur sa tête, on voulait voir la colombe Cinq-Esprit sur le crâne des jumeaux, on attendait sa venue après le bain. Tous les visages se tournent vers le clown, piteux. Une carrière de brillant pédagogue vient à l'instant de prendre fin.

On ne s'arrêtait dans les villages que pour deux ou trois jours, pas le temps de dénicher un curé ni de suivre des cours à l'école : l'enseignement, comme le reste, c'était la famille. C'est le clown qui nous faisait le catéchisme, qui nous disait ce qu'il fallait en connaître pour faire, le jour venu, notre communion en robe blanche, en petite mariée du Jésus. Il nous rassemblait dans sa roulotte, une heure par semaine, en début d'après-midi, et il ouvrait sa Bible. Parfois il était maquillé et il portait son costume de scène. Cela ne me semblait pas drôle, j'avais trop l'habitude de le voir ainsi, et puis les clowns m'ont toujours fait peur – ou plutôt : souci. Oui, j'ai toujours eu du souci pour les clowns, toujours craint qu'ils manquent leur numéro, que les rires ne suivent pas, cela m'apparaissait plus grave qu'une chute du haut du trapèze. C'est violent le numéro du clown, c'est fait que de violences, si on regarde bien : tomber, se relever, tomber à nouveau, pleurer, faire le bête pour attirer sur soi toute la méchanceté du monde et, juste avant qu'elle ne vous écrase, la changer en rires. Je trouvais que ça allait bien ensemble, son habit et les histoires de l'Évangile. Il lisait et parfois il mimait. C'était tellement beau quand il imitait la femme au parfum, avec ses bras souples comme des feuilles d'arbre, ses manches bariolées flottant dans l'air, il nous donnait à voir la chevelure de cette femme, et comment elle s'inclinait devant le Christ, comment elle ramenait sa longue, longue chevelure sur les pieds du jeune homme.

Depuis l'événement du lavoir, plus de catéchisme. Pour ce qui concerne la religion j'en resterais donc là, à cette trinité éblouissante : parfum, pieds nus, cheveux.

À quoi rêvent les petites filles dans leur lit : aux yeux de loup des princes charmants, aux saints fragiles comme des clowns et aux longs, longs cheveux qu'elles porteront un jour.

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Cinq heures et quart dans le jour. Je me réveille et m'apprête comme pour une fête. Une toilette de chat, un gant humide sur le visage, je prendrai une douche en fin d'après-midi, un rien de parfum, je passe la garde-robe en revue, j'hésite, me décide pour une robe bleue et je vais vers les pages blanches comme autrefois j'allais vers l'eau, confiante et gaie. Deux, trois phrases pour tâter la température, elle est bonne, et voilà, je rentre dans la blancheur qui m'enveloppe toute, seule la tête surnage, je m'éloigne de la chaise, de la table, l'hôtel n'est plus qu'un point sur la rive, je nage, bercée par la rumeur du stylo sur le papier, par les ondes d'encre noire qui vont, qui viennent.

Je me lève tôt, je me couche tard. C'est le gros qui m'endort et c'est lui qui me réveille. Le sommeil qui manque, je le rattrape dans l'après-midi. Je n'ai jamais su quoi faire des après-midi. Ce qui a changé, c'est le matin. Pendant longtemps je l'ai déserté. Je ne sortais du lit que vers onze heures, au grand effroi de mon père. Ta fille suit ton chemin, disait-il à ma mère. Ma mère était une grosse dormeuse. À l'aube, les oiseaux chantent. Mon père était un des leurs. Je me demande aujourd'hui si cette différence dans les levers n'était pas entre mes parents aussi grave qu'un divorce. J'ai appris ça en écoutant le gros : le bonheur, ce n'est pas une note séparée, c'est la joie que deux notes ont à rebondir l'une contre l'autre. Le malheur c'est quand ça sonne faux, parce que votre note et celle de l'autre ne s'accordent pas. La séparation la plus grave entre les gens, elle est là, nulle part ailleurs : dans les rythmes.

J'ai toujours reconnu d'instinct ceux qui se lèvent avec le jour, même en vacances, et ceux qui restent pour des siècles au lit. J'ai immédiatement craint les premiers. J'ai toujours craint ceux qui partent à l'assaut de leur vie comme si rien n'était plus important que de faire des choses, vite, beaucoup. Ma mère était tellement aimée que ce n'était plus la peine d'occuper toutes les heures du jour. Le monde appartient, dit-on, à ceux qui se lèvent tôt. Ils le font bien sentir que ça leur appartient, le monde, ils en sont assez fiers de leur remue-ménage. Mais quand on est aimée, on s'en fout du monde, on a beaucoup moins besoin d'y faire son tour. Ma mère baignait dans un flux d'amour. Ses parents l'avaient célébrée. Les hommes l'admiraient. Elle n'avait rien à prouver, à construire. Elle pouvait bien rester au lit à des heures déraisonnables. Elle ne croyait pas au monde, ma mère, et là-dessus je suis bien sa fille. Elle ne croyait qu'à l'amour et quand on ne croit qu'à l'amour, on n'a pas d'humeur matinale, on reste entre les draps parce que l'amour est là. Ou parce qu'il manque.

Si aujourd'hui je me lève avant les oiseaux, c'est par gourmandise. Je passe du lit à l'encre, c'est pareil, cela donne même repos. C'est comme le gros : il a eu beau écrire des milliers de notes, il ne s'est jamais foulé. Partitas, cantates, sonates, messes, concertos, tout se ressemble et se répète merveilleusement, il n'est jamais sorti de sa nature, il n'a jamais cru ce que chantent les lève-tôt : qu'il faut se faire violence et s'expulser de soi pour aller dans le monde. Le gros n'a pas cessé de dormir en boule, en notes, en airs.

Si on regarde les portraits de Bach, on peut trouver un gros chat mais aussi une baleine.

Quand j'écoute cette musique, c'est comme quand je me glisse dans la baignoire et que je guette, tête sous l'eau, les bruits du dehors.

Ceux qui traînent au lit ou dans la baignoire, ce sont les mêmes. Ils laissent monter jusqu'à leur cœur le chant des baleines bleues, la fugue royale du temps qui passe.

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Entre huit et dix ans, j'exerce consciencieusement mon métier de fugueuse. La caravane ne part plus sans qu'on ait vérifié ma présence. Les autres enfants sont chargés de me surveiller. J'aime bien ce jeu. Il ressemble à la vie. Il est la vie même : apparaître, disparaître. Les enfants mentent volontiers quand les adultes les interrogent sur mes déplacements. Je leur ai expliqué. Je leur ai dit que je prenais le maquis. J'ai trouvé ce mot dans les discours étourdis de vin et d'héroïsme du dompteur, quand il parle de faits de guerre, en Espagne. J'ignore de quelle guerre il s'agit, je ne comprends rien sinon que, parfois, chaque seconde qui passe peut vous amener la mort ou la joie pure d'y avoir encore échappé – jusqu'à la seconde suivante où tout recommence. Je décide d'utiliser chaque seconde comme ça. Utiliser n'est pas un mot heureux : je décide d'aller d'une seconde à l'autre comme on saute d'un rocher au suivant, pour traverser une rivière profonde. Éclaboussée, rafraîchie. Jamais noyée.

Je ne parle plus du loup à mes parents. Je ne leur dis rien des oiseaux allemands et de mon désir de traverser d'autres vies, toutes les vies dans toutes les maisons. Ils en déduisent que mes lubies sont passées. Les pires traîtres, ce sont les jumeaux. Ils se sont pris d'affection pour moi et me suivent partout. C'est toute une histoire pour les semer. Je ne veux pas les embarquer dans mes fugues. Je devine que, pour le coup, personne n'en sourirait. La fille dans la nature, ça va, elle est comme ça, on finit toujours par la retrouver. Mais les jumeaux sont au centre d'une adoration que je ne peux affronter sans me mettre vraiment en péril. Quand on me retrouve, mon père me traîne en hurlant près d'une conduite d'eau et me tient la tête sous le jet, longtemps – pour m'apprendre, comme il dit. Je n'ai jamais compris ce qu'on pouvait apprendre à un enfant en faisant tomber sur lui un déluge de cris et d'eau glacée. Si j'emmenais les jumeaux dans mes aventures, je sens qu'il n'y aurait ni hurlements ni douche : que le silence noir de mon père, que son regard fauve et ses lèvres serrées – et ça, c'est pire que tout.

Un jour le clown m'apprend que ma mère éclate de rire chaque fois qu'on lui dit, voilà, la petite a recommencé, elle est partie. Ce rire m'est bienfaisant, me rassure, profondément. Sous l'ombrelle de ce rire, je peux courir longtemps en plein soleil. Les silences de mon père sont des répudiations. Les rires de ma mère sont des permis de séjour.

De huit à dix ans, une demi-douzaine de fugues. Et autant de noms d'emprunt. Au Grau-du-Roi, je m'appelle Irène Pasqueron. C'est un nom qui ne me sert à rien, puisque personne ne me parle. Je traîne deux jours et deux nuits sur la plage. Je me nourris avec les goûters au fond des sacs des baigneurs. Le matin, je dors dans une barque, près du vieux port. L'après-midi, je m'ennuie : vacancier, c'est une profession, pas si facile que ça. Je regarde les familles, les couples. Il y a très peu de solitaires. Les solitaires n'ont peut-être pas droit aux vacances. Ou bien ils n'ont à se reposer de rien. Je regarde ces gens qui vont par grappes. Je les vois remplir avec méthode les heures du jour et de la nuit, abattre une quantité de nages, de siestes, de courses et de rien aux terrasses des cafés. Je m'ennuie jusqu'au deuxième soir où les gendarmes m'interpellent après être passés trois fois devant moi. Je leur dis qu'ils se trompent, je ne suis pas perdue, d'ailleurs mes parents et mes sœurs sont là devant, à deux cents mètres, je boude un peu, c'est tout, on s'est fâchés, et je cours rejoindre mes parents provisoires, je prends d'autorité la main de la femme qui me regarde, stupéfaite : ne vous inquiétez pas, j'ai besoin d'une maman pour deux secondes, je vous laisse après. Les gendarmes, de loin, contemplent la fin d'un caprice d'enfant, ils remontent dans leur voiture, s'en vont. Je veux partir à mon tour, mais la dame ne lâche plus ma main, ses filles me regardent craintivement et le père me demande : où sont tes parents, fillette ? Je tends le doigt en l'air, sur les étoiles. Là-haut, monsieur, ils sont là-haut et je vais les rejoindre. Ils lèvent tous la tête, je porte la main de la femme à ma bouche et je mords. Elle hurle, je file vers la plage, déserte à cette heure. Je respire, je chante. Je me baigne sous les étoiles, nue comme elles. Dans l'eau bleu-noir le rivage est bientôt hors de vue et je crains de nager dans la mauvaise direction. Mourir doit ressembler à ça : nager dans le noir et que personne ne vous appelle. Je ne meurs pas, j'attrape un rhume et je rentre au cirque avec les yeux gonflés et le nez rouge.

Le cirque est à Limoges depuis deux jours. Je joue à la marelle près de la cage du lion. Des chants me font tourner la tête : une colonie de vacances. Trois adultes en tête et les enfants en rang derrière, chantant sans harmonie. Puis je vois le discret recul des passants, je regarde mieux : des fous. Ce sont des fous qu'on emmène en promenade. Je sais bien qu'on ne doit pas dire fou mais handicapé mental ou quelque chose comme ça. Mais je préfère le mot fou. Il est plus rapide et il sonne comme doux. Je n'ai pas peur d'eux. Je sais très bien de quoi j'ai peur. J'ai peur qu'on ne m'aime plus – de rien d'autre. Si, peut-être : des araignées. Pour la première peur, je suis rassurée. J'ignore pourquoi mais je suis rassurée, comme ma mère l'est pour elle-même : il se trouvera toujours quelqu'un pour m'aimer. Et s'il n'y a personne, il y aura toujours l'air, le sable, l'eau, la lumière. Je ne serai jamais abandonnée. Je m'approche de la petite troupe. Je vois pourquoi je les ai pris pour des enfants : parce qu'ils n'ont pas d'âge. Des corps adultes avec des têtes d'enfants. C'est drôle, ce mélange. Comme si le temps, celui qui creuse les chairs, accuse les regards, les avait oubliés. Comme si le temps était passé sans eux, sur eux, en les ignorant. Je prends la main du dernier de la colonne, il la serre sans marquer d'étonnement, j'ajoute ma chanson à la leur et voilà, on s'éloigne des roulottes, on est bientôt à la sortie de la ville, on rentre dans un parc, il y a un château au fond. Les rangs se dispersent. Je suis une femme maigre avec une grosse tête de bébé. Elle marche en levant sans cesse les bras au ciel, comme une poupée exaspérée. Elle entre dans le château, traverse un réfectoire où les couverts sont mis, emprunte un escalier, entre dans une chambre avec sept lits. Elle s'allonge sur un lit et lève les bras de plus en plus vite. Je grimpe sur le lit voisin et fais le même mouvement, mais pas avec les bras, avec les jambes. De temps en temps elle me regarde, sans arrêter son manège. La scène dure longtemps, la femme semble infatigable, je me lasse d'une conversation aussi monotone, je sors de la chambre, descend sur le perron. Un garçon rougeaud sonne une cloche, c'est l'heure du dîner. Je vais au fond du parc, je m'allonge contre un tilleul, je regarde. Il y a toujours quelque chose à voir, partout. Une feuille qui descend, une fourmi qui grimpe, un nuage qui se déchire. Je m'endors. À mon réveil le château est peint en noir et le ciel en rouge. J'ai faim. Je m'aventure dans les couloirs, trouve la cuisine. Je n'en ai jamais vu comme ça : énorme, grande comme deux roulottes. Sur le bord d'un évier de zinc, une boîte de confiture grosse comme un pot de peinture. Impossible de l'ouvrir. Je grimpe sur une chaise, fouille les placards qui ceinturent la pièce à mi-hauteur. Rien. De la tristesse me vient, elle se met à côté de la faim, elle ne vient pas du ventre mais des yeux : c'est triste, un local pour une collectivité. Ce qui est fait pour tout le monde n'est fait pour personne. Je continue à chercher. J'ouvre un placard, des casseroles tombent sur le carrelage, en essayant de les retenir je tombe à mon tour, des gens arrivent, ils sont cinq autour de moi, dont celui qui doit être le directeur : quand il parle, les autres se taisent. Il me demande d'où je viens. Je souris, je fais signe avec les mains : faim, soif. Il m'emmène dans son bureau. J'ai de plus en plus faim, je multiplie les gestes pour me faire comprendre. Il me dit : on te donnera à manger, n'aie pas peur, mais puisque tu ne parles pas, tu peux quand même écrire ton nom et ton adresse ? Il glisse une feuille blanche devant moi, j'écris : Rose Lamiante, 27 avenue Leclerc, Limoges. Je ne risque rien à donner cette adresse : j'ai remarqué que presque toutes les villes ont une avenue Leclerc. Je me demande ce qu'il a fait pour ça, Leclerc. Je ne sais pas si j'aimerais avoir une rue à mon nom. Il faudrait que ce soit une rue qui donne sur la campagne, dans les faubourgs, là où les maisons se détachent les unes des autres et fondent dans la nature comme un sucre dans l'eau.

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