La Folle allure

Christian Bobin · Chapitre 1 sur 4 · partie 3/4

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La Folle allure

Début du texte

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Donc après le déluge, le mariage. L'eau de l'aquarium a été épongée, les poissons sont partis dans la poubelle, le père de Roman a fait une estimation de ses pertes. Il y en a pour plusieurs millions. La situation, nous dit-il, est simple : soit Roman continue le chemin des études et on n'en parle plus. Soit il persiste à jouer l'artiste et dans ce cas, il s'engage à rembourser. Roman, pâle, s'approche de ses parents, les embrasse, il me prend par la taille et nous sortons. Sur le seuil, il se retourne, s'adresse à sa mère : j'arrête les études, nous nous marions en septembre. C'est la première fois que je l'entends parler de mariage. Je ne dis rien. Je n'ai rien à dire : la déclaration, il l'a faite à sa mère, pas à moi. Et pourquoi pas ? Je retrouve ma boussole, mon instinct, ma formule merveilleuse : on verra bien. Et voilà, on monte dans la voiture, on passe le portail, on traverse le village, direction l'autoroute. Dans la voiture, le silence, puis une question, écrasée par la réponse venue trop vite : tu ne m'en voudras pas un jour, Roman ? Bien sûr que non : pourquoi t'en voudrais-je ? À nouveau le silence. Il a raison, Roman : de quoi m'en voudrait-il ? La voiture file, le ciel est large, j'ai un peu froid, c'est drôle d'avoir froid un jour de canicule.

Se marier à la mairie et pas à l'église, c'est comme se faire incinérer au lieu d'être mis en terre : une cérémonie furtive avec beaucoup de gêne. Un manque d'allure et de réel. Tant pis. C'est Roman qui a insisté. Pas d'orgues, de maître-autel et de robe blanche. C'était compter sans le génie de ma mère : elle a prévenu les gens du cirque, ils sont tous là dans la salle des mariages, en costume, le clown en clown, la funambule en funambule, le dompteur en dompteur, tous, et il y a même un petit singe sur l'épaule du clown. Quant au fleuriste, il a dévalisé sa boutique en fleurs blanches, seringas, lys, roses, tulipes, lilas.

À défaut d'ange, j'ai un clown pour témoin. Trois secondes pour signer et le tour est joué : je m'appelle madame Kervoc. C'est un drôle de nom. Il me va bien, je trouve : il ressemble à ceux que je m'inventais pour mes fugues.

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Je ne suis pas sortie de l'hôtel depuis trois jours. Une mauvaise grippe. Non : une très bonne grippe. Un peu de fièvre, beaucoup de songes. Le patron me sert le petit déjeuner dans ma chambre. Croissants, café, miel – les abeilles qui l'ont fait dorment dans une ruche, à deux kilomètres d'ici.

Je n'écris pas, je n'écoute plus de musique. Le gros, je l'aime toujours, je suis d'une nature fidèle, tellement que parfois j'ai besoin de me reposer de cette nature, aller ailleurs, battre des ailes sur l'arbre d'à côté. Le gros, je le tromperais bien ces temps-ci avec un autre – et pourquoi pas avec quatre autres : j'ai envie d'écouter les Beatles. Je ne sors plus et je n'ai pas osé demander à l'hôtelier de m'acheter une cassette.

Je prends soin de la grippe comme d'une amie. La nuit, j'ouvre la fenêtre sur l'humidité des sapins. Petite, j'adorais ce genre de maladie. Elle me valait un surcroît d'attention et quelques jouets imprévus. Quand la fièvre s'en mêlait, cela donnait de jolies choses : l'âme qui planait à quelques centimètres au-dessus du corps brûlant, une langueur qui passait, souveraine, dans tous les membres, une sorte d'ennui qui ne m'ennuyait pas. Le monde pouvait donc être aussi simple que ça : un carré de ciel entraperçu depuis un lit par la fenêtre. Grippe, varicelle et rougeole sont trois fées des cours de récréation : les autres rentrent en classe et toi tu continues à jouer, tu as le droit, le gentil docteur t'a délivré un bon de sortie : peut s'absenter du monde et de sa vie pendant trois jours au moins.

Je pense à Roman. Mais c'est peut-être impossible de penser à quelqu'un d'autre que soi. Ou alors c'est un effet de la grippe : dans ma pensée de Roman, il n'y a que moi. Je me demande ce que je suis devenue, après tant d'années, dans les yeux de ce garçon. Peut-être suis-je aujourd'hui dans ces yeux-là ce qu'il est dans les miens : un fantôme. J'aurai très peu connu de lui. On ne connaît que dans l'amour et je l'ai peu aimé, Roman. Le malheureux n'y est pour rien. Et je n'y suis que pour très peu. Il y a partout, mélangées aux particules de l'air que nous respirons, des particules d'amour errant. Parfois elles se condensent et nous tombent en pluie sur la tête. Parfois non. C'est aussi peu dépendant de notre volonté qu'une averse de printemps. Tout ce qu'on peut faire, c'est de rester le moins souvent à l'abri. Et c'est peut-être ça qui cloche dans le mariage : ce côté parapluie.

Hier soir je suis descendue en robe de chambre au salon. C'était tard. Il n'y avait qu'un représentant en spiritueux, endormi devant la télévision. Une émission sur les livres, bête comme le reste. Le marchand de spiritueux ronflait, un journal de sport étalé comme une serviette pour gros bébé, entre son menton et son ventre. Je me suis assise dans un fauteuil, j'ai feuilleté des brochures publicitaires sur le Jura, mises à la disposition des touristes. Légendes, Histoire, Économie. J'adore ce genre de lectures tristes. Guides bleus, papiers que l'on trouve à l'intérieur des boîtes de médicaments, étiquettes de conserves, notices techniques : je lis lentement, à peine suis-je arrivée au bout d'une phrase que je l'ai oubliée. J'avais la même réaction à l'école, pendant les cours de géographie ou de sciences naturelles, ou devant mon père lorsqu'il commençait à me faire la morale : chaque fois que l'on prétend m'instruire, je me mets dans un état d'obéissance et de bêtise profondes – soumise par en dessus, absente par en dessous. Ce devait être une heure du matin. Je lisais une notice sur la fabrication des jouets en bois quand tout d'un coup la télévision a connu une embellie. Une poignée de gens qui parlaient du sida, les uns comme médecins, les autres comme malades. Aucune sensiblerie, rien à vendre. Des visages éclairés par une parole calme. Tous ces gens semblaient disposer d'un temps infini. Chacun écoutait l'autre sans l'interrompre, sans l'abrutir de questions ou, pire encore, de réponses. Comme si la proximité de la mort rendait possible d'être enfin vivants, ensemble. La beauté de ces visages m'a reposée comme de l'eau fraîche. Je suis remontée dans ma chambre, le sommeil est venu tout de suite.

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La vie de couple, je le découvre en quinze jours, c'est épuisant. Quinze jours, c'est assez pour voir, c'est même trop long. Tous les apprentissages sont épuisants. Les premières nuits, je n'arrive pas à fermer l'œil, à cause de la présence de Roman à mes côtés. L'été, chez ses parents, nous avions chacun notre chambre. L'amour, nous le faisions à la sauvette. Il avait un goût de fruit volé. Le sommeil restait une affaire privée, chacun chez soi, allongé entre les draps blancs, au fond d'une barque d'ombre. Le sommeil est comme l'enfance, impossible à partager sauf avec un loup. Je mets quinze jours à trouver la bonne position dans le lit conjugal. Je m'endors sur le ventre, la tête tournée vers le mur, oublieuse, légère. Roman me facilite les choses en ne me rejoignant que très tard, après avoir veillé sur ses écritures. Toujours ses lettres d'amour. Il ne les écrit plus à la main. Il les tape à la machine. Le bruit du clavier ne m'empêche pas de dormir, au contraire, c'est comme le crépitement de la pluie sur un toit de zinc, une chanson rassurante. Le livre de Roman a plusieurs fois changé de titre. Il s'est appelé « Affranchissements », puis « Retour à l'envoyeur ». Aujourd'hui, « Désastres ». C'est moi qui ai soufflé ce titre à Roman. « Désastres », pour un recueil de lettres d'amour, cela sonne bien.

J'ai trouvé une place de vendeuse dans une parfumerie. Je ramène assez d'argent pour les courses, le loyer et le ruban de la machine à écrire. C'est une situation qui correspond à ce que j'imagine de l'état de mariée : tout pour toi, mon chéri. Tu restes à la maison, ne te soucie que d'écrire, je te nourrirai. Je me trouve assez belle dans le rôle de servante de l'artiste. Je m'aime bien dans cette image.

Et j'ai pris un amant. Tout de suite, à peine entrée dans le studio vide. Pas un type comme les clientes de la parfumerie en prennent. Ce métier m'amuse autant que de jouer à la dînette – on disait que tu étais la cliente et que j'étais la vendeuse. Le mariage aussi ressemble à la dînette – on disait que tu étais le mari et que j'étais l'épouse. Au magasin, j'ai vite appris les histoires d'adultères du quartier. Je ne vends pas que des parfums, je m'occupe des femmes qui viennent se faire épiler dans une petite salle en arrière du magasin. Elles causent entre elles, j'écoute. J'ai pris un amant – mais pas comme ces femmes-là, pas un deuxième mari, un mari à mi-temps. Mon amant est à plein temps sous mes fenêtres. Roman n'est pas jaloux. Il a tort. Le matin, le soir, mes pensées volent vers mon amant, mes yeux brillent de lui et mon cœur chante ses louanges : un érable. Un érable en plein quartier de la Bastille, là, dans la cour intérieure de l'immeuble. C'est pour lui que j'ai choisi le studio. Il faut dire qu'il est à son avantage lorsque je le rencontre pour la première fois. Il commence à prendre ses habits d'automne, à brûler d'un feu pourpre, comment résister à tant de séduction ?

Le livre de Roman augmente. Ce n'est plus un livre, c'est un symptôme : plus de quatre cents pages tassées, serrées. Il écrit la nuit, dort la journée et s'en va en fin d'après-midi au café. Je l'y accompagne quelquefois. Il a pris autant de soin à trouver ce café qu'à parfaire une belle phrase. Il en a fréquenté sept avant de trouver ses aises et de la compagnie dans celui-là. Ils sont quatre, toujours à la même table, Roman, Alain, Luc, Étienne. Quatre apôtres. Leur Christ à eux, c'est l'art. Étienne est le seul à avoir un emploi, dans une banque. Entre deux bilans comptables, il écrit de la musique. Alain est un peintre, du moins il en a le costume, pipe, cheveux retombant sur les yeux, foulard de soie mauve, pantalon de velours noir à grosses côtes. Luc, comme Roman, marche sur les traces de Flaubert. On parle, on boit. On refait le monde. Enfin, les quatre le refont et moi je les regarde. Je crois que c'est au fil de ces soirées que je commence à moins aimer Roman. Moins aimer, c'est ne plus aimer du tout. Je sais bien que le monde n'est pas d'aplomb et qu'il faudrait y remettre un peu d'ordre – ou de désordre – pour que les loups, les juifs et les gosses de Créteil puissent y circuler sans crainte. Je sais bien, mais là, entre ces quatre gloires méconnues de la littérature, de la musique et de la peinture, je ne vois ni loup, ni juif, ni rien des visages de Créteil. Je ne vois que de petites ambitions, quatre esprits de sérieux, lourds, lourds, lourds. On ne veut pas refaire le monde mais simplement l'aménager afin de s'y faire une place, la plus grande possible, talent oblige.

Le talent de Roman, les éditeurs ne semblent pas le voir. Il a terminé son manuscrit. Il l'a envoyé à une quinzaine de maisons d'édition. Deux mois sont passés et les lettres de refus commencent à pleuvoir dans la boîte aux lettres. Tous des cons, grogne Roman, Rimbaud a dû publier à compte d'auteur, c'est dire l'indigence de ces milieux.

J'apprends donc que je dors chaque nuit auprès de Rimbaud, ce qui me fait drôle : il aimait plutôt les garçons, celui-là, non ? Je ne peux pas dire la même chose de Roman. Au lit, il a perdu de ses manières. La paresse, qui s'installe dans son cœur – en même temps que dans le mien – passe dans son sang. Quand elle arrive au bout de ses doigts, elle se change en rudesse. Je n'ai rien contre. Le fils de bonne famille est parti, un artiste boudeur l'a remplacé. Mais, dans la courtoisie comme dans la brusquerie, quelque chose manque. Quelque chose ou quelqu'un. La tête douillettement enfoncée dans un oreiller bourré de plumes d'oie, je laisse Rimbaud s'acharner sur moi et je regarde au loin mon amant magnifique, l'érable dont les feuilles frissonnent au moindre vent : il a plus de chance que moi.

J'ai quitté la parfumerie pour une librairie. Une cave près des Halles, une boutique de troc. Des lecteurs viennent s'y débarrasser de leur bibliothèque. Je fais le tri. J'enveloppe les livres de quatre sous dans du papier plastique, et les livres rares dans du papier cristal. Roman a entamé son deuxième manuscrit. Le premier a achevé sa carrière dans la cour de l'immeuble, déchiré page par page. C'était une nuit de janvier, sans neige. Au petit matin, le concierge et les voisins ont découvert des dizaines de lettres d'amour éparpillées sous l'érable, une neige imprévue, presque aussi enfantine que l'autre.

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La noce sortait de l'église. Le cortège passait devant l'hôtel quand des tonnes d'eau et de nuit se sont abattues sur lui. L'orage rôdait comme un chien depuis le début du jour. Les cris des garçons d'honneur avaient dû l'exciter. La petite bande s'est précipitée dans l'hôtel pour se mettre à l'abri. Le patron leur a offert un vin chaud avec de la cannelle. J'étais seule, assise au fond de la salle, à lire un journal. Ils m'ont invitée à me joindre à eux. Je ne sais pas ce qui me touche autant dans la vision d'une jeune mariée. Celle-ci était très jeune, une gamine, sa robe maltraitée par la pluie avait des allures de serpillière et sa couronne de fleurs d'oranger était déchirée. Son mari, guère plus vieux qu'elle, ne savait que faire. Il prenait son visage de petite fille entre ses deux grosses mains et le caressait doucement, essayait de le réchauffer comme on peut faire avec une bête familière. Et il ne me quittait pas des yeux. J'étais visiblement à son goût, et cela ne le troublait pas de consoler l'une tout en lorgnant vers l'autre. L'orage est parti chasser ailleurs. La noce s'est levée dans un remuement de chaises, ils ont voulu payer le vin chaud, le patron s'est fâché, un jour comme ça, vous pensez, les époux sont sortis les premiers, le mari m'a jeté un dernier coup d'œil. Il y avait quelque chose de pénible dans ce regard, un sale mélange de désir et de mélancolie : je voudrais bien te baiser mais, tu comprends, je suis coincé avec celle-là. Ce n'est pas la première fois que je remarquais une telle chose sur le visage d'un homme. La même petite lumière mouillée traversait les yeux de Roman, lorsque j'invitais à la maison une des libraires qui travaillait avec moi. Il faudra que je fasse attention. Il faudra que je me méfie de cette pensée qui m'envahit parfois. C'est une pensée désolée, désolante. C'est la pensée que tous nos liens sont faux et, pire encore : comiques. Oui, il me semble parfois que tous nos sentiments, même les plus profonds, ont une part indélébile de comédie. Leur profondeur ne doit souvent rien à l'amour – et tout à l'amour-propre. C'est sur nous-mêmes que nous pleurons et c'est nous seuls que nous aimons. Cette pensée en soi n'est pas si sotte. Elle le deviendrait si elle amenait de la tristesse dans son sillage. Je ne sais pas ce que c'est, la vérité. La tristesse, oui, je connais : c'est du mensonge et rien d'autre. Je tiens ça de ma mère. Et je le tiens du gros. Je le tiens même de Roman, dans les derniers mois. Il lisait un poète. Je l'ai lu avec lui. La vie de couple est sans fond, immense. Elle peut être dévastée par un côté, et se poursuivre tranquillement par un autre côté. La vie de couple est un gros animal résistant, lent à mourir. Artaud. Antonin Artaud : c'était le nom de celui que Roman lisait. Je lisais sa lecture ensuite : les phrases qu'il avait soulignées. Je me souviens de ça, dans une lettre écrite à Rodez, je crois, fin 1945 : l'état d'âme fait oublier l'âme. Moi je le dirais comme ça : l'état d'âme empêche l'âme de venir. Et j'ajouterais : qu'est-ce que l'âme ? Évidemment je n'ai pas de réponse. Des questions comme ça, j'en ai des milliers. Je suis descendue à l'hôtel pour faire prendre l'air à mes questions – et regarder. Regarder c'est penser. Avant de dormir dans les livres, la pensée court le monde, sort des images que nous y prélevons. Sur le visage du marié, il y avait ce qu'on ne trouvera jamais dans aucun livre sur le mariage. J'oublie beaucoup de choses. Je n'oublie jamais ce genre de scène. Ma première vie, ma vie nomade, m'a infiniment donné à voir sur le monde. Pour les gitans, les gens du cirque, les villes se ressemblent : une terre de banlieue un peu chauve, un peu boueuse. Pas de place pour les clowns dans les beaux quartiers. Ce n'est pas qu'il y ait deux mondes, celui des riches et celui des pauvres. C'est bien plus fort que ça : il n'y a qu'un seul monde, celui des riches et, à côté ou en arrière, le bloc informe de ses déchets. Je me souviens du jour où mon père m'a emmenée dans une belle avenue de Nice. Il cherchait un cadeau pour l'anniversaire de ma mère. Je suis entrée avec lui dans une bijouterie. Mon visage était sale, j'avais roulé dans la poussière avec les autres enfants toute la matinée. Mon père n'était pas rasé, des taches de cambouis étoilaient son pantalon. Je n'oublierai jamais le regard de la vendeuse sur mon père. L'expérience de l'humiliation est comme celle de l'amour, inoubliable. Je ne sais pas ce qu'est l'âme. Je sais très précisément dans quelle partie du corps elle s'évapore, jusqu'à s'anéantir : un minuscule point sombre dans la prunelle des yeux – le mépris. Le pire, c'était l'étincelle revenue dans le regard de la vendeuse, le visage qui s'ouvrait devant la liasse de billets que mon père sortait de sa poche. Les yeux des hommes sont plus changeants que les yeux des loups. Ce qu'on y voit est beaucoup plus terrible.

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Mes années-Roman prennent fin. Je ne m'en aperçois pas tout de suite. Pour qu'une chose se termine, il faut qu'une autre chose commence – et les commencements, c'est impossible à voir. Cela fait sept ans que nous sommes ensemble. J'ai pris goût à cette vie un peu fade. Avec le mariage, quelque chose de vivant s'est éloigné et cet éloignement me repose. J'imagine que c'est ce qu'on appelle la vie de couple – la fin de l'enfance. J'imagine que cette fin est inévitable. Les fugues ont cessé. C'est ma mère qui me le fait remarquer. Elle se trompe un peu, ma mère. Il y a eu quelques envolées pendant ces sept ans. Quand on est une femme pas trop vilaine, ce n'est pas difficile d'aborder un homme dans les allées du Luxembourg et de lui dire une chose assez simple : emmenez-moi. Emmenez-moi au Mont-Saint-Michel, ou à Vézelay, ou à la Grande-Chartreuse. À l'arrivée, nous nous promènerons, si possible en silence. Le soir, je vous invite dans un grand restaurant pour y déguster des huîtres, ou un bœuf bourguignon, ou un gratin dauphinois. À table, c'est vous qui déciderez du sujet de la conversation, moi je vous écouterai, c'est une des choses que je fais le mieux. Pour la nuit à l'hôtel, ce sera une chambre ou deux, je ne sais pas encore, cela dépendra de vous, du plaisir que m'auront donné vos paroles. Nous partons immédiatement, là, tout de suite, sans prévenir qui que ce soit. Nous serons de retour demain, dans la soirée. Je fais cette proposition une vingtaine de fois en sept ans, je n'obtiens que quatre réponses. La plupart des hommes paniquent, beaucoup sont désolés et m'expliquent avec un air de chien battu qu'ils ne peuvent s'absenter sans informer une foule de gens qui, bien sûr, ne seraient pas d'accord – cela va de l'épouse à dieu le père. Rares sont ceux qui s'étonnent des lieux choisis, presque toujours des monastères. À ceux-là je réponds que je fais un pèlerinage, une envie subite de vieilles pierres et de chants – toutes choses qui poussent aux pieds des moines. Quant à Roman, au retour du premier voyage, je lui explique : les gens du cirque me manquent, je les ai rejoints pour deux jours, je le ferai de temps en temps. Je ne lui mens qu'à moitié lorsque je lui parle de la baie du Mont-Saint-Michel ou de l'abbaye de Hautecombe : c'est bien là que j'étais, même si ma soirée n'avait que peu à voir avec les jeux du cirque. Je ne suis pas fière de ces escapades. Je n'en suis pas honteuse. Ce ne sont pas vraiment des fugues. J'ai médité là-dessus, après la remarque de ma mère : si je ne disparais plus, c'est que je n'ai plus besoin de disparaître. Le mariage est encore la meilleure façon pour une femme de devenir invisible.

Roman écrit toujours. Pour ne pas mourir de froid en attendant la réponse des éditeurs, il a passé avec succès un concours de secrétaire de mairie. Papa notaire et maman avocate, déçus et rassurés, ont repris contact avec leur petit garçon. Dans une enveloppe, ils ont glissé leur cadeau de mariage : un chèque en blanc, destiné à l'achat du studio. Double salaire, pas de loyer, nous voilà riches ou presque. Je peux donc me ruiner en robes et en livres, de quoi m'habiller corps et âme.

Un papier glissé sous la porte : nous sommes conviés à une réunion des propriétaires de l'immeuble. Il s'agit de prendre une décision concernant l'érable qui a beaucoup grandi : des branches cognent aux fenêtres et ouvrent un puits d'ombre dans la cour, irritant les habitants des trois premiers étages. C'est un soir. Je précise : c'est un mardi soir vers la fin avril, un air de printemps partout, du bleu insistant dans le ciel, des fleurs qui s'apprêtent à exploser, des parfums qui commencent à rôder. Roman ne m'accompagne pas : ce genre de réunions, j'en ai des dizaines par jour au bureau, vas-y seule. Il y a trente personnes autour de la table. Je n'en connais qu'une poignée. Du beau linge. Un psychanalyste qui exerce sur le même palier que nous. Une pâtissière, un huissier, un retraité de l'armée. Les autres, j'ignore qui ils sont. J'arrive en retard. Je sens que la décision est déjà prise d'abattre l'érable, à peine assise, je me relève, je traite ces gens d'assassins et d'idiots. La pâtissière m'invite à mesurer mes propos. Un homme se lève à son tour, un géant, je ne l'ai jamais vu, il doit habiter en face, passer par l'autre entrée, il dit : mademoiselle a raison – j'ai un frisson en m'entendant appeler mademoiselle, je croyais que cela n'arriverait plus jamais – mademoiselle a raison et il me semble qu'elle s'exprime d'une façon particulièrement modérée. Cet arbre prend sur lui de la lumière, certes, mais qui de nous ne rêve d'en faire autant, j'ai besoin de lui pour mon travail, j'ai besoin du regard quotidien sur ses feuilles, c'est un des premiers habitants de l'immeuble, son âge est respectable et, que je sache, on ne va pas couper les jambes des vieux sous prétexte qu'ils nous font de l'ombre, je vous préviens, le premier qui touche à une seule de ses feuilles aura affaire à moi, je ne plaisante pas, je suis comme mademoiselle, je pense qu'il y a des choses sur lesquelles il ne faut surtout pas garder son calme. Il fait lentement le tour de la table, il est aussi grand que les ogres des légendes, il s'arrête devant les propriétaires des trois premiers étages. Je demande un vote à main levée, qu'on en finisse avec cette réunion sans objet. Finalement, personne ne viendra abattre l'érable. On décide simplement d'en rediscuter l'an prochain.

Le géant m'invite à fêter chez lui notre victoire, chez lui je suis incapable de dire à quoi ça ressemble, la porte n'est pas refermée qu'il me prend dans ses bras, me soulève et m'embrasse, m'étouffe presque, j'entrevois une pièce avec des rideaux verts, une autre vide de tout, un lit dans le fond et puis ses dents surtout, magnifiques, des dents de fumeur, la réunion des propriétaires, pauvre Roman, va durer trois heures entières, une heure d'amour, deux heures à dormir dans les bras de l'ogre aux dents jaunes, on ne s'est pas dit un mot, je suis amoureuse, je comprends ce que c'est d'être amoureuse, on ne m'avait jamais expliqué, un mari de sept ans ou des aventures de deux jours ne pouvaient m'instruire là-dessus, c'est la première fois de ma vie que je fais l'amour, tout ce qui a précédé n'était rien, tout ce qui existait avant n'existait pas, on peut coucher avec la terre entière et cela ne change rien, tant que le cœur n'est pas atteint, le corps reste vierge, je ne suis pas mariée, je n'ai pas vingt-quatre ans, j'ai cet âge éternel de la première fois dans l'amour.

À mon réveil, je regarde mon amant dans le noir avec sa couronne d'étoiles : l'autre amant, l'érable que nous avons sauvé ce soir. À travers ses branchages je reconnais mon studio, et par la fenêtre ouverte, contre le mur du fond, l'ombre de Roman penchée sur un manuscrit. D'un appartement à l'autre, dix mètres. Les plus petites distances sont des distances infranchissables.

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Le gros est en pleine forme. Je lui ai mis des piles neuves. La nuit, il joue pour mes beaux yeux la sonate pour violon numéro 3 en ut majeur, BWV 1005. C'est ce qui est marqué sur la cassette. BWV 1005, je verrais bien ça sur une plaque d'immatriculation de voiture. Et le gros au volant, roulant à toute allure, nuque raide, visage fermé, grave comme un pape. Il y a trois choses qui m'apaisent ces temps-ci. L'écriture. Le vin d'Arbois. Et la sonate numéro 3. Les deux premières sont liquides – encre et vin. La troisième est aérienne – ailes et joie. Je l'écoute la nuit comme on s'attarde devant une équation à plusieurs inconnues. Cette musique-là s'empare de la vie brute, faite d'attente, de fatigues et d'ennui, elle cherche si peu à oublier cette substance des jours ordinaires qu'elle en fait sa base, sa nourriture, sa terre d'envol : d'abord des ébauches, des bégaiements, le raclement sans grâce de l'archet sur les cordes, et d'un seul coup tout se recueille et s'envole dans la fugue d'un air pur.

Cette nuit le patron de l'hôtel est venu frapper à ma porte, pour me prier de baisser le son. Des clients avaient râlé la veille. Comme la musique était vraiment forte, je ne l'ai pas entendu, il est entré et m'a surprise en train de parler au gros. Il a eu peur, une seconde. Je lui ai dit que j'étais là pour écrire un livre et que la musique m'inspirait. Et j'ai baissé le son. Il était satisfait. Il venait d'avoir la réponse à la question qu'il n'osait pas me poser depuis mon arrivée : qu'est-ce qu'une jolie femme vient faire dans ce coin perdu, quel chagrin vient-elle couver ? Écrivain, ça lui a plu. Le lendemain il m'a invitée à déjeuner avec sa femme. Au dessert il m'a dit : vous savez, je comprends, l'inspiration, ça ne se discute pas, maintenant c'est la morte-saison, nous n'avons pas tant de clients que ça, et les prochains, je leur expliquerai pour le bruit, vous pouvez écouter votre musique comme vous voulez, n'en parlons plus.

Tout à l'heure, dans le cours d'une promenade, j'ai retrouvé le sang de mes dix ans, mon sang de fugue et de curiosité. Je suis passée devant une maison de retraite – et j'y suis entrée. Dans les couloirs, plein de vieilles femmes en robe de chambre. Je ne me suis pas attardée. Personne n'aime voir trop longtemps des vieillards. Même les vieux n'aiment pas ça. J'ai parlé avec une dame qui regardait la télévision dans une salle commune, en suçant des bonbons à la menthe. Elle devait avoir, quoi, quatre-vingts, quatre-vingt-cinq ans. Et elle m'a dit : quelle horreur, il n'y a que des vieux dans cette maison. J'ai ri. Je comprenais très bien cette parole. La grande affaire du jour, pour cette dame, c'était un chien. Un chien jaune qui s'est promené deux heures dans le couloir. Personne n'a su d'où il venait. Les bêtes sont interdites ici. Les bêtes et les hommes. Les bêtes sont tolérées sous leurs espèces inévitables : écureuils, oiseaux et chats du parc. Les hommes sont cloîtrés en face, dans un bâtiment jumeau. Des histoires naissent d'un pavillon à l'autre, des embrouilles, des fâcheries : la bêtise et la grâce mènent leur danse dans les maisons de retraite comme partout ailleurs. La sagesse, contrairement à ce qu'on raconte, ne vient pas avec l'âge. Sage, ce n'est pas une question de temps, c'est une question de cœur et le cœur n'est pas dans le temps. J'ai promis à la vieille dame de revenir la voir. Elle me rappelait un peu ma marraine du collège.

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Trois années avec l'ogre, trois années apparentes, en vérité trois siècles, je ne peux rien dire de cet amour, je ne peux que le chanter, peut-être n'ai-je noirci toutes les feuilles qui précèdent que pour en venir à celles-ci, peut-être n'ai-je conçu toutes les autres phrases que pour donner le jour à celle-ci, une phrase de trois ans avec seulement des virgules, pas de point final ou le plus tard possible, une phrase comme un amour de trois ans et trois siècles, une phrase pour dire ce que je ne pourrai dire, cette joie qui m'arrive, qui déferle et m'enlève de tout pour me remettre à « moi » et me révèle comme c'est petit ce qu'on appelle « moi », comme c'est maigre et sans vraie consistance, avant cet amour je n'étais pas née, avec cet amour je suis morte, je suis passée d'un néant à un autre, le premier était triste et lourd, le second est radieux, sec et vif comme une attaque en musique, une vibration d'archet, une pirouette de Jean-Sébastien Bach, c'est la première chose que j'apprends de l'ogre, le vrai nom de l'ogre c'est Alban mais je l'appelle l'ogre, je choisis de l'appeler ainsi, ça lui va mieux, je me trouve dans son cœur comme au nocturne d'une forêt, c'est la première chose que j'apprends de lui, son goût pour Bach, sa folie pour Bach, jour et nuit l'ogre écoute Bach, jour et nuit l'ogre célibataire écoute sa maman Bach, un mur de disques près de son lit, l'œuvre intégrale du gros, pas une interprétation ne manque, au début je regarde et je n'entends rien, au début Bach sort de la pièce quand j'y entre, on se croise sur le seuil, l'ogre ne met pas de disques au début quand je suis là, j'en tire vanité, j'en déduis ma puissance, je suis aussi riche qu'une cantate de Bach, ma présence est aussi fluide et cristalline que celle des chœurs, violons, flûtes et tout le bazar, je vous jure que je pense ça, si on disait vraiment, partout et toujours, ce qui nous chante dans la tête, la vie serait plus drôle, plus déchirée peut-être, bien plus vivante, c'est ce que je fais avec Roman le premier soir, je lui raconte tout, le sauvetage de l'érable et le naufrage entre les bras de l'ogre, c'est ma dernière façon d'aimer Roman, une dernière chance, ne pas le ménager, ne pas faire du petit mari un petit malade, un petit enfant, un petit infirme, tu m'aimes Roman, tu dis m'aimer, alors voilà ce qui chahute mon cœur, voilà une brûlure toute fraîche, voilà de quoi je suis faite et défaite, j'aime un ogre, je ne sais rien de lui et je me sens merveilleusement libre dans le tour de ses bras, merveilleusement respirante, si libre et respirante que j'y retournerai, en même temps je reste là, avec toi, débrouille-toi avec ça, Roman, débrouille-toi avec moi, j'ai le cœur pris par un flocon de neige, c'est joli comme image, tu ne trouves pas, eh bien ce n'est pas une image, c'est exactement ça, il n'y a rien à comprendre, un flocon de neige ne dit rien de sensé, un flocon de neige ne sait que danser au long de sa vie brève, ma peau fond sous les mains de l'ogre, ma peau et mon cœur fondent en dansant, dansent en fondant, je peux te le dire autrement si tu veux, je suis riche ce soir, je suis riche et je ne t'ai rien volé, quelqu'un m'a donné quelque chose, qu'y puis-je si ce n'est pas toi, personne ne peut tout donner, personne ne suffit à personne, personne n'est Dieu, Roman, quelqu'un m'a rendue plus légère et chantante, puisque tu m'aimes, ça ne peut pas t'assombrir, ou alors c'est que tu prends les chemins du mari trompé, ces sentiers boueux, rebattus, tu te souviens du client de la librairie, comme il m'a fait rire, ce petit homme dans le froissé de sa dignité, je n'ai pas pu résister quand il m'a confié d'une voix caverneuse : « mon couple » va mal, dis-moi Roman, tu ne vas pas aller dans ces eaux-là, je lui ai éclaté de rire au nez, je l'ai vexé à mort le petit homme gris, non, c'est vrai, cette façon de parler de « son couple » comme d'un bien en Suisse ou d'une douleur chronique, je t'ai trompé mille fois, Roman, s'il faut absolument user de ce mot qui me fait rire, je suis partie quatre fois avec des types, chaque fois que je parlais du cirque, eh bien c'était ça, des voyages adultères, tout ce qu'on vit est adultère, Roman, tout ce qu'on vit vraiment est secret, clandestin et volé, marcher sous la pluie fine et se réjouir du bruit des talons sur les pavés, prélever une phrase dans un livre et la poser sur son cœur un instant, manger un fruit en regardant par la fenêtre, ça aussi il faut dire que c'est tromper, puisqu'on y reçoit du dehors une joie brute qui ne doit rien, absolument rien au mari, et toi, qu'est-ce que tu fais d'autre en écrivant pendant que je dors, je lui ai parlé comme ça à Roman, pendant une heure, pendant trois ans, enfin, pas tout à fait comme ça mais tout y était, le premier soir il a pleuré, ensuite il a ri, oui il a ri, il n'y a pas de grande différence entre les deux états, les rires ce sont les larmes qui se consolent toutes seules, puis il m'a dit : je vais réfléchir, il a mis trois ans pour réfléchir, Roman, trois ans pour comprendre qu'il ne supportait pas ce qu'il croyait supporter, il s'est passé quelque chose pendant ces trois ans, pour tout le monde il s'est passé quelque chose, même pour Bach, Bach est peu à peu resté quand je rendais visite à l'ogre, j'ai fait l'amour dans les cantates et sous la bénédiction des chœurs, cette musique est aujourd'hui ce qui me reste de cet amour, c'est un beau reste, je trouve, l'été, la fenêtre était grande ouverte, l'érable m'habillait de ses feuilles, pas assez cependant, Roman parfois m'apercevait nue dans les clairières du feuillage, il n'a jamais autant écrit que dans ces années-là, son écriture changeait, comment dire, elle n'était plus encombrée de lui-même, il avait fait le deuil de lui-même, il allait, écrivant, vers des fêtes étranges, ou peut-être, simplement, travaillait-il à ne pas devenir fou, un livre a été publié, pour moi cela ne changeait rien, il fallait que je voie l'ogre chaque soir, je n'ai jamais pensé à vivre avec lui, je ne vais quand même pas me marier avec tout ce qui me donne de la joie, je ne m'en sortirais pas, il fallait que l'ogre me déshabille, me prenne et jette mon âme dans un sommeil de brute, j'ai oublié de dire le travail de l'ogre, son autre travail, à part me brûler et m'endormir, son travail de plein jour, l'ogre est premier violoncelle à l'opéra de Paris, premier ou second violoncelle, quelque chose comme ça, il a deux appartements, un énorme et un minuscule, le minuscule, je n'ai jamais pu y aller, il a toujours refusé, le minuscule c'est pour lui et le violoncelle, une chambre de bonne près des Halles, dans le grand appartement, celui où nous nous rencontrons, il n'emmène jamais son violoncelle, il dit qu'il se prépare à en jouer, qu'il pense à son jeu en contemplant les feuilles de l'érable jusqu'à connaître chacune d'elles en particulier, il me dit que c'est aussi important que le jeu effectif, ça me plaît cette chanson-là, la chanson de ne rien faire pour bien faire, j'y trouve une image de ce que je vis avec lui, une annonce de la fin avant la fin et je n'en suis pas triste, ce que j'apprends avec l'ogre c'est à ne pas jouer du violoncelle pour mieux en jouer plus tard, j'apprends à être aimée pour n'avoir plus besoin de l'être et pour enfin aller au-delà, ailleurs, au-delà du sentiment, ailleurs que dans le sentiment, pour aller dans quoi, dans l'amour peut-être, comme aujourd'hui dans cet hôtel, vivante, seule, aimante d'amour partout donné, partout reçu, sans la maladie du lien à un seul, aimante d'un amour qui ne dépend plus d'un père, d'un mari ou d'un amant, l'amour est une pièce minuscule dans laquelle j'entrerai au bout de ces trois ans, pendant trois ans je me prépare à aimer, pendant trois ans je vis en attendant autre chose et donc je ne vis pas, je brûle seulement et les deux autres brûlent avec moi.

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J'ai un problème avec la parole depuis quelques jours : elle m'ennuie. Je n'ai plus envie de parler et moins encore envie qu'on me parle. Avec le patron de l'hôtel on échange des sourires, c'est suffisant comme conversation. Avec les commerçants de Champagnole, même chose. Champagnole, c'est la grande ville de la région, j'y fais provision de cigarettes, de chocolat et de journaux. Le tabac et les confiseries, c'est par goût. Les journaux, je n'ai jamais pu m'en passer et pourtant je ne les aime pas. J'espère chaque matin trouver noir sur blanc un peu d'intelligence, et je me tache les doigts sur des papiers graisseux d'encre, pour rien. Ce qui m'étonne, c'est la rapidité avec laquelle ces gens trouvent quelque chose à écrire sur tout. Dans une vie normale, normalement perdue, normalement obscure à elle-même, bien peu de choses se passent, et pour les dire avec justesse, il faut souvent des années et des années. Là, les mots viennent en même temps que les événements – ce qui fait qu'il n'arrive rien que du bruit. C'est une question d'argent, je suppose : tant de pages à remplir chaque jour, coûte que coûte. D'argent et d'angoisse : il en va du silence comme de l'amour. On passe sa vie à les fuir. L'autre jour je suis allée à la maison de retraite. La vieille dame était toujours seule devant la télévision. Elle s'est précipitée sur les bonbons à la menthe que je lui apportais. Je me suis assise à côté d'elle et j'ai regardé l'émission : un animateur, rempli de la jouissance d'être là, si jeune, si parfumé, si beau et si bien payé, interrogeait une actrice. Il lui a posé une question : vous vous retrouvez sur une île déserte avec un seul compagnon, que choisissez-vous, un amant qui vous fera l'amour sans fin mais ne vous dira jamais un mot, ou un homme qui ne vous touchera jamais et avec qui vous pourrez parler de tout ? Elle a pris la réponse que l'animateur n'attendait pas : l'homme qui parle. Étonné, sans doute un peu déçu, il lui a demandé les raisons de son choix. Elle a dit : le sexe, ça ne dure pas toujours, mais la parole, il faudra bien s'en servir jusqu'à la mort, c'est obligé. C'est de cette parole « obligée » dont j'aimerais être délivrée. Je voudrais me taire et rester vivante. C'est le silence qui tient mon cœur. Pas le silence lourd de mon père, pas non plus celui des maisons de retraite. Le silence comme dans les bois du Jura ou comme au fond de la page blanche. La vieille dame s'est assoupie. La salle de télévision était vide, c'était un dimanche, mais c'est tous les jours un dimanche dans ce genre d'établissement. J'ai regardé les murs, la fenêtre et ses vitres sales, les chaises vides, le linoléum. La misère, elle n'était pas dans cette salle mais sur l'écran où le jeune homme continuait de parader. La misère c'est ce bruit de fond partout grésillant – un empêchement à l'amour et au silence.

Avant de revenir à l'hôtel, j'ai pris un café à Champagnole. La fille qui m'a servie ressemblait à Élisabeth Granville. Je ne saurai jamais ce qu'elle est devenue, ma sauvageonne. Je n'ai plus son adresse et trop de temps a passé. Les morts, on sait où ils vont, mais les vivants ? Leur éloignement est plus mystérieux que celui des morts. Je suis restée comme ça deux heures à la terrasse. Quelle paix. À Paris, vers la fin, dans les rues, les couleurs, les bruits, je ne sentais plus que la nervosité de l'argent – celui que l'on recherche et celui que l'on perd. Il est vrai que travailler dans le cinéma n'arrangeait rien. Un film c'est une bulle de savon qui danse quelques minutes dans la lumière. Pour le faire, il faut chercher pendant deux, trois, quatre ans, les millions nécessaires. Repas, déplacements, téléphones. Ensuite il faut réunir deux cents personnes, les nourrir, les loger, les payer, et compter encore un an – ça fait cher la bulle de savon.

L'aubergiste me prête sa voiture pour m'aventurer dans la région des lacs. Parfois il m'accompagne. Nous n'échangeons pas trois mots pendant les trajets. Mon dieu, quel repos. C'est la parole qui lie et qui embrouille. C'est la parole qui fait les familles. En grandissant dans le cirque, j'ai échappé à ça : la famille bouclée, tassée sur elle-même – une invention de dieu plus que de la société, un dieu joueur qui aurait distribué les rôles une fois pour toutes : toi ici, et toi là, vous ne bougerez plus et comme bouger est inévitable, vous serez cause de souffrances les uns pour les autres. Non, pas question de retrouver une famille dans cet hôtel. Je n'ai plus besoin de père, de mère, de mari. J'ai eu tout ça, en quantité suffisante. J'ai seulement besoin de sentir l'air frais dans mon cou, entre la peau et le chemisier, de tacher mes yeux avec le vert des sapins, un vert foncé, fort. Je me sens comme celle que j'ai entrevue tout à l'heure, au-dessus d'un pré, une alouette. Elle filait de la terre au ciel, droit d'elle-même à elle-même dans un palpitement de plumes et de chant.

Le loup c'était moi, derrière les barreaux, ensommeillée. L'alouette c'est moi, dans l'air bleu, vibrante de petit délire calme.

Hier une cage, aujourd'hui un ciel.

Je fais des progrès.

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Titati titati, tatati tatati. C'est ce qui monte de mon cœur à mes lèvres quand je descends l'escalier, une valise à chaque main. Ce sont les premières notes de l'air du gros : « Jésus que ma joie demeure. » Titati titati, tatati tatati. Ma joie demeure même si Jésus n'y est pour rien. Ma joie demeure même quand les portes claquent et que les visages se ferment. Au bout de trois ans, Roman s'est enfin décidé. Je sors ce soir des bras de l'ogre comme presque tous les soirs, et ce soir est soudain différent, la porte du studio est close, Roman a entassé trois valises et deux sacs sur le palier, je les ouvre, mon linge y est et tous mes livres, l'essentiel, bien en ordre, c'est un signe de courtoisie, je trouve. Il aurait pu balancer tout en vrac dans l'escalier. Trois ans, c'est beaucoup. Je ne sais pas si, à sa place, j'aurais eu autant de patience.

Trois valises, deux sacs et je n'ai que deux mains. Je vais chercher l'ogre, il marche sur la pointe des pieds, je lui parle en chuchotant, on ne sait jamais, il ne faut pas tenter le diable : la courtoisie et même la sagesse ont leurs limites, je ne souhaite pas voir Roman surgir sur le palier et bondir sur mon joueur de violoncelle. Un peu plus tard, assise sur le rebord de la fenêtre, le dos tourné à l'érable, j'écoute la Passion selon saint Jean, en silence. L'ogre boit et fume, aussi taciturne que moi. À la fin du disque, je calme son inquiétude : je ne resterai chez lui qu'une semaine, deux tout au plus, le temps de trouver un appartement. Un mariage, c'est plus qu'il n'en faut pour une vie. Deux, ce serait exagéré. Plus je parle et plus l'ogre se détend. Il fronce les sourcils quand je lui dis que j'emporterai le gros avec moi. Je précise : pas les disques, bien sûr. J'emporte la joie donnée par cette musique. Je peux l'entendre même dans l'absence de disques, il me suffit de fermer les yeux et de respirer lentement, très lentement, et tout revient par ondes, flux, vagues : titati titati, tatati tatati.

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