La Folle allure
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
C'est drôle. Ce n'est pas drôle du tout : pas une seconde je n'ai pensé revenir vers Roman, frapper à sa porte. C'est peut-être en moi une infirmité, c'est peut-être une grâce, c'est comme ça : ce qu'on me donne, je le prends. Ce qu'on me retire, je n'en veux plus. Vraiment, je suis facile à quitter. Je me demande si, à la place d'un garçon, je tomberais amoureux d'une fille avec un cœur aussi, comment dire : sec. Un cœur sec ? Non, pourtant, je ne dirais pas ça. Léger. C'est déjà mieux. J'ai le cœur léger. Ce n'est pas encore tout à fait ça, ça s'en rapproche : j'ai le cœur titati titati.
Je retrouve cette légèreté dans l'ogre. J'ai décidé de ne plus le voir, je ne le lui dis pas, il le devine. Je n'allais vers l'un que pour échapper à l'autre, et inversement. Puisque l'un disparaît, il est juste que l'autre s'efface. En vérité je suis soulagée. Rien ne s'est passé aussi gentiment que je l'écris pendant ces trois années. La violence rôdait, et le malheur. Les deux hommes ont déployé des trésors d'intelligence pour ne jamais se trouver face à face. Ce qu'on pressent d'une chose est bien plus éprouvant que la chose elle-même. Je commençais vers la fin à souhaiter que la rencontre ait lieu, pour ne plus souffrir de l'imaginer. À quoi bon en dire plus. Les journaux comme les livres sont pleins de ces histoires, c'en est lassant. Je ne crois pas en Dieu, je pense que tout ce qui nous arrive est mis dans nos bras par Dieu auquel je ne crois pas, je pense tout et son contraire, c'est peut-être ça, penser, nous sommes dans cette vie jetés les uns contre les autres, je pense que le grand art est l'art des distances, trop près on brûle, trop loin on gèle, il faut apprendre à trouver le point exact et s'y tenir, on ne peut l'apprendre qu'à ses dépens comme tout ce qu'on apprend vraiment, il faut payer pour savoir, c'est ma première leçon d'enfance, c'est comme ça que j'ai appris à lire l'heure sur le cadran des horloges, j'avais trois ans, trois ans et demi, pendant un mois, chaque jour, ma mère disparaissait deux heures de suite, je n'ai jamais su où elle allait, mon père ne m'a jamais répondu là-dessus, il avait un drôle de visage ces jours-là, j'avais peur, je ne comprenais rien, et si elle ne revenait pas, mon père me montrait une horloge, il me disait : regarde, quand la petite aiguille sera là et que la grande aiguille sera ici, il sera telle heure et maman arrivera en riant, comme toujours, c'est comme ça que j'ai appris à lire l'heure et c'est comme ça que j'ai appris le reste, avec le manque et la douleur en moi, je n'aime pas la douleur, je ne l'aimerai jamais mais je dois bien reconnaître qu'elle est bonne institutrice, nous passons cette vie à tuer ceux que nous approchons et nous en sommes tués à notre tour, la grâce c'est de franchir toutes ces morts en gardant son intelligence, sa gaieté et sa douceur, la grâce c'est d'être en vie même morte, comme un oiseau moqueur dans la forêt calcinée, mon Dieu qui n'êtes personne, donnez-moi chaque jour ma chanson quotidienne, mon Dieu qui êtes un clown, je vous salue, je ne pense jamais à vous, je pense à tout le reste, c'est déjà bien assez de travail, amen.
Je découvre un studio charmant au bout d'une semaine, j'y pose mes valises et mes sacs, j'y passe un soir, je m'aperçois qu'il n'est pas vide, il est rempli de Roman, de l'ogre et de moi, les images viennent, certaines limpides, d'autres déchirantes, il est donc impossible d'entrer dans une pièce vide, toujours notre âme nous y précède, je reprends mes valises, j'appelle ma mère, je m'accorde un mois de repos, dormir dans la chambre d'enfance, même avec vue sur les tombes, ça me fera du bien. Je quitte la capitale. Le train traverse la cendre des banlieues, déchire le fin tissu des terres. Au bout, une petite gare. Plus loin, une maison. Elle non plus n'est pas vide. Je sais ce qui m'y attend : un rien de paix et de joie simple, un air de quatre sous, titati titati, tatati tatati.
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« Rebecca, ôte ta robe, tu n'es plus mariée. » Cette phrase sort de la Bible, ou du Talmud. Je me souviens l'avoir lue en tête d'un livre savant. J'ai tout oublié du livre, sauf cette phrase. Elle me revient aujourd'hui, comme un moineau sautillant à mes côtés, m'accompagnant jusqu'à la porte de mes parents. « Rebecca, ôte ta robe, tu n'es plus mariée. » Le fleuriste vient à ma rencontre dans le couloir d'entrée, une éponge à la main. Il est en train de faire la vaisselle. Il est seul. Ma mère est partie au tribunal, elle reviendra ce soir : les jumeaux continuent leur vie en miroir, l'un vient de passer son permis de conduire – qu'il avait déjà – en empruntant l'identité de son frère qui ne pouvait se débrouiller avec les créneaux. La supercherie a été dévoilée, ils ne risquent pas grand-chose, une forte amende tout au plus. Et mon père ? Ton père est dans les tombes, dit le fleuriste, où veux-tu qu'il soit ? Je file dans ma chambre d'enfant, je lance mes bagages sur le lit, je descends dans la cuisine, je dévore jambon, pâté et sardines, j'ai encore faim, je mets de l'eau à chauffer pour les pâtes, ma mère m'a appris à les cuire al dente, il faut de temps en temps plonger une fourchette dans la casserole, saisir une pâte et la lancer contre le mur, si elle reste collée, on arrête la cuisson immédiatement. Mon père pousse la porte et s'écarte juste avant de recevoir une poignée de spaghettis en plein visage. Il a son air des mauvais jours. Nous voilà revenus dix ans en arrière : j'ai eu de mauvaises notes à l'école du mariage, le professeur Roman n'est pas content de moi, mais alors, pas content du tout, il pense que j'aurais pu faire des efforts et moi je n'en suis pas sûre, je suis bonne dans les autres matières, pour le rire, pour le songe, pour le sommeil, mais le mariage, non, on ne peut pas être douée partout. Mon père, comme toujours, est de l'avis des professeurs. Il y a d'ailleurs quelque chose de commun à ces trois figures-là, celle du père, celle de l'enseignant et celle du mari. Mon Dieu, protégez-nous des examens et de ceux qui nous les font passer. Je dis à mon père que je lui raconterai en détail ce soir, lorsque ma mère sera de retour. Le fleuriste et lui se regardent, perplexes. Le premier retourne à ses fleurs, le second à ses morts. Je passe l'après-midi seule à la maison. Il y a combien de temps que je n'avais goûté à la joie d'être seule ? Je reste allongée sur mon lit, ce sont des heures douces comme au début de l'amour. Le soir, devant ma mère riant et mon père grognant, je leur annonce la fin de mon mariage. Je ne dis pas un mot de l'ogre, ça ne les regarde pas : ils ont bien le fleuriste, eux. Rebecca ôte sa robe de mariée, Rebecca vide trois verres de vin blanc frais, Rebecca compte bien se reposer quelques semaines : un mariage, plus un divorce, c'est beaucoup de travail, beaucoup de fatigue.
Roman débarque le lendemain. Je suis au marché avec ma mère. Il me cherche entre les tombes, trouve mon père, engage avec lui une conversation sur la légèreté des femmes. Il est déplaisant, ce garçon, me confiera mon père un peu plus tard. Il a fumé un paquet de cigarettes en t'attendant, il jetait les mégots dans la fosse que je creusais, cette désinvolture m'a agacé, ce n'est pas parce qu'on est en proie à un chagrin d'amour que l'on peut tout se permettre. Pendant ce temps, sur la place du marché, ma mère, ravie de mon retour, me présentait à ses amies. Ma mère aura toujours été ravie par le mouvement de ses enfants, qu'ils entrent, qu'ils sortent, qu'ils passent au tribunal ou à la mairie. Que nous ne soyons pas des anges, elle est bien placée pour le savoir. Mais cela reste un secret entre elle et elle. Il est hors de question que qui que ce soit – fût-ce son mari – émette la moindre réserve sur notre conduite. Elle seule a le droit de nous critiquer. C'est son privilège de mère – et c'est sa grâce de ne jamais user de ce privilège. Qui sait : c'est peut-être le seul amour qui vaille. Mais il y a belle lurette que, au sujet de l'amour, je n'ai que des questions, aucune réponse. « Belle lurette », cela ferait un beau nom pour une amoureuse. Pour l'heure, il n'y a pas d'amoureuse en face de Roman. Pas non plus de madame Kervoc. Il y a Rebecca, elle n'a plus sa robe de mariée, elle a retrouvé les jupes plissées de l'enfance et elle ne comprend rien à ce qu'on lui chante, il n'y a sans doute rien à comprendre dans ce mélange de plaintes et de menaces. Mes parents sont en bas, ils doivent nous entendre. J'ai emmené Roman dans ma chambre, la fenêtre est ouverte, les morts aussi doivent entendre.
Une heure, deux heures à écouter le même air – pas du Bach, plutôt du Bizet, Carmen : si tu ne m'aimes pas, je t'aime, et si je t'aime, prends garde à toi. Je vais vite, je résume ce que Roman-l'écrivain dit à Nuage-l'adultère. Nuage, c'est le nom qu'il m'avait donné dans les premiers mois, et c'est ma seule nostalgie : personne ne m'appellera plus comme ça. L'argument de Roman, sa thèse, son point fort, sa conclusion : « Nuage, je ne peux pas me passer de toi. » Nuage, madame Kervoc et Rebecca tombent d'accord à l'instant et leur façon d'être d'accord, c'est d'éclater de rire : « Mais Roman, mon bon Roman, mon vieux Roman, quel rapport avec l'amour ? On ne va pas rester avec quelqu'un sous prétexte qu'il est perdu sans vous – à moins qu'il s'agisse d'un enfant et qu'on en soit la mère. Je ne suis pas ta mère, Roman, et je ne veux plus être ton épouse. Je suis heureuse de ce que nous avons vécu ensemble, même si j'ai un doute sur ce mot : ensemble. Je suis heureuse et je m'en vais. Regarde-les – je lui montre les tombes –, ils ont fini de chercher, eux. Ils ont trouvé. Moi je n'ai pas trouvé, Roman, et il n'y a rien ni personne dont je ne puisse me passer. »
Il descend l'escalier, passe devant mes parents sans les voir, sort dans la rue, monte dans sa voiture. Je suis sur le seuil de la maison, je n'attends pas que la voiture démarre, je reviens dans le salon. C'est une des lumières que m'a données mon loup : ceux que l'on regarde s'en vont vers leur mort, donc s'éloignent de nous même quand ils ont l'air de s'en approcher, tout s'en va, depuis le début s'en va. Ce n'est rien de désespérant, cette pensée. C'est une pensée simple. Elle ne retient pas d'aimer, au contraire. Elle me fait même chanter en cet instant.
Eh bien, ma fille, me dit ma mère, tu n'es pas tendre. Je la regarde en souriant : eh bien, ma mère, qui m'a élevée ? Et je vais prendre un bain. Avec plein de mousse.
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Morte. Je suis morte pendant deux jours. Je m'étais levée tôt, j'avais pris une douche, je m'étais parfumée et j'avais choisi une robe d'été – bien qu'on fût en hiver. Il ne faisait pas si froid. Et puis c'était mon désir, une envie de tissu léger, coloré. Rien n'est plus triste que de toujours s'habiller « comme il faut ». Rien n'est plus désolant que ces gens qui ne disent et ne font jamais rien de « déplacé ». Les parents de Roman étaient comme ça, de bons élèves, récitant leur vie comme une leçon apprise par cœur, sans jamais faire la moindre faute. Je ne sais pas ce qui est le pire – de ne s'adapter en rien au monde, ou de s'y adapter en tout, des fous ou des gens dits convenables, convenus. Je sais que j'ai moins peur des fous, je crois qu'ils sont bien moins dangereux. Je m'étais donc habillée ce jeudi d'hiver comme pour un dimanche d'été. J'avais quelques courses à faire. Des piles pour le gros, des journaux et des fruits. J'ai souvent faim dans le milieu de la nuit et je n'ose pas me servir dans la cuisine de l'hôtel. Je pensais acheter des bananes. Ce qui est bien dans les bananes, ce n'est pas tant leur goût, un peu fade, c'est qu'elles sont faciles à défaire de leurs peaux. Je préfère les oranges mais je n'ai pas le courage de les éplucher : prendre un couteau, faire des rainures sur l'écorce, la détacher par quartiers et me retrouver avec des mains poisseuses, de petits morceaux de pelure blanche, à l'envers de l'écorce, coincés sous mes ongles. Les bananes, c'est moins de peine. C'est un détail, cette histoire d'oranges, et ce n'est pas qu'un détail : beaucoup de choses entrent dans ma vie, ou restent sur le seuil, pour cette unique raison de paresse. Je suis pire que ma mère. Fruits, piles, journaux et cadeaux – dans deux jours, ce serait l'anniversaire des jumeaux : j'avais des raisons de sortir de l'hôtel, et la robe qui allait avec les raisons. J'ai fait quelques pas sur la moquette rouge du couloir, je suis revenue en courant dans ma chambre, j'ai fermé la porte à clef, je me suis allongée sur le lit, je ne m'en suis pas relevée avant deux jours pleins. C'est ce que j'appelle mourir, ça me prend quelquefois. Plus voir, plus parler, plus rien. Deux jours, ce n'est pas beaucoup. J'aurais très bien pu passer tout mon séjour à l'hôtel ainsi. L'écriture a sans doute limité cet engourdissement, l'a maintenu dans des proportions raisonnables.
Après ma mort je me suis levée rajeunie. J'ai repris le fil des heures exactement là où je l'avais lâché. J'ai fait mes courses, et je suis retournée à la maison de retraite, voir « ma » grand-mère. Il y avait une fête dans la grande salle, un anniversaire. Une musique tonitruante, des gobelets en plastique remplis de mousseux. Quelques femmes dansaient entre elles. La plupart restaient assises à les regarder. Celle qui était fêtée venait d'avoir quatre-vingt-quinze ans. Les infirmières qui l'entouraient lui parlaient très fort. Elle trempait un biscuit dans son verre et, le temps de le porter à sa bouche, elle en faisait tomber la moitié sur sa jupe à fleurs, violette. J'ai peur de vieillir. Je me demande si les hommes connaissent cette peur-là. Les hommes sont protégés de beaucoup de choses – par les femmes comme mères et ensuite comme épouses. Ma vieille dame n'était pas dans la salle. Une infirmière m'a indiqué le numéro de sa chambre et m'a dit, vous êtes de la famille, j'ai répondu oui, alors il faut que vous sachiez qu'elle ne va pas très bien, elle perd la tête, d'ici une semaine ou deux nous aviserons, mais je crains qu'on ne puisse éviter l'internement dans un établissement spécialisé.
J'ai frappé plusieurs fois à la porte. Aucune réponse. Je suis entrée, elle était assise dans un fauteuil près de la fenêtre, la tête entre ses mains trempées : elle pleurait. Elle pleurait en silence. Les larmes roulaient de ses yeux à ses mains régulièrement, doucement. Je me suis agenouillée devant elle, j'ai mis mes mains sur les siennes. Elle m'a reconnue. Je n'ai pas demandé la raison des larmes. Il n'y en avait pas – ou trop. J'ai revu le visage de Roman à l'heure de la séparation. Là, dans cette chambre de vieux aussi étroite qu'une chambre d'étudiante, c'était autre chose. Du sel et de l'eau d'une autre nature. Roman sanglotait sur son cœur comme un enfant sur sa poupée cassée. Ses larmes réclamaient quelque chose. La vieille dame ne demandait rien, ses larmes ne valaient pas pour des cris. Ses larmes ne valaient pour rien – comme de la rosée ou du sang. Je m'étais trompée : elle ne me reconnaissait pas. Je lui étais familière mais ce n'était pas moi qu'elle voyait. Elle m'appelait Jérémie – tu es revenu, Jérémie, tu as enfin laissé tes baguettes au fond du ciel, tu n'es pas un ange très gentil, Jérémie, à jouer du tambour sans arrêt, tu me casses les oreilles et puis tu devrais t'occuper de moi mieux que ça, plus souvent, enfin je suis contente, j'ai retrouvé mon ange gardien, je t'ai vu hier à la télévision, tu jouais à la marelle sur la place Rouge devant le Kremlin et tu t'es envolé sur une coupole toute jaune, parle-moi de Moscou, Jérémie, parle-moi de ce pays, ça semble tellement beau.
Alors je lui ai raconté la Russie où je ne suis jamais allée. Les arbres, les rues, les maisons, les visages, le ciel, les arbres encore.
Je suis rentrée à l'hôtel presque en dansant, légère : c'est la première fois de ma vie que j'avais un projet. Il était drôle, simple, facile à mettre en place : l'affaire d'une semaine ou deux – le temps de finir mes écritures, dire adieu à mes ombres.
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J'ai vingt-sept ans et mes parents se disputent à mon sujet comme si j'en avais sept. J'entends mon père dans le jardin en bas. Il fait la leçon à ma mère. Il lui rappelle combien la vie est rude et qu'ils ne peuvent continuer à nourrir une idiote de vingt-sept ans qui passe ses journées dans une chambre, à lire des romans. Quand mon père parle comme ça et que ma mère est silencieuse, c'est signe qu'elle couve un éclat de rire. Et voilà : la fusée du rire éclate au beau milieu d'une parole de mon père sur les vertus du travail. Cela fait six mois que je suis chez mes parents, six mois que ce genre de scène revient, à raison d'une par semaine. Le plus souvent, le samedi. Cela pourrait durer longtemps. Je me sens bien sous l'aile de ma mère. J'y suis au chaud. Elle fait son travail à merveille. Le travail des mères, c'est de protéger les enfants de la noire humeur des pères. Et les pères ? Leur travail est, je crois, de même nature : ils sont là pour garder les enfants de la trop vive folie des mères. Pour moi, cela n'aura marché que d'un côté, du côté de la mère. Pourquoi, je l'ignore. Peut-être n'y a-t-il qu'une seule personne entière dans un couple, jamais deux : la deuxième suivrait, en râlant ou en souriant, mais elle ne ferait que suivre, amputée d'une partie de ses forces. Le couple est une chose difficile – comme toutes les choses impossibles. Et puis, au fond, qu'importe ce qui devrait être : ce qui est suffit à ma joie. J'ai un secret : la vie m'aime bien. La vie vient toujours à ma rencontre quand je suis au bord de l'oublier. Pourquoi m'en faire ?
Je dévore des livres choisis pour leur taille – pas moins de sept ou huit cents pages. Le temps passé à lire n'est pas vraiment du temps. Allant d'une page à l'autre, je passe des frontières, j'entre dans des maisons endormies, c'est la fugueuse en moi qui lit et aucun gendarme ne peut la retrouver avant qu'elle ait atteint la dernière phrase, levé la tête sur un ciel qui était bleu au début du premier chapitre et qui maintenant est noir. J'ai vingt-sept ans mais les lecteurs n'ont pas d'âge. Devant le livre ouvert il n'y a qu'une enfance laissée à ses jeux dans la rue, bien après dix heures du soir.
Je passe trois jours et trois nuits avec Anna. Anna Karénine, 909 pages. Elle et le jeune Vronski dansent à leur première rencontre sous les yeux de Kitti, amoureuse de Vronski, et moi je regarde les trois, les amants dans l'inconnu de leur désir et celle que cette vision détruit. Par la fenêtre entrouverte du palais Nikitine, mélangée aux rumeurs de l'orchestre, la voix de ma mère qui me demande ce que je veux pour dîner, salade de carottes ou gratin d'endives. Je pourrais passer ma vie ainsi, dans cette chambre et dans ces eaux mêlées du songe et du réel. J'aime tellement les ombres dans les livres. Personne ne peut me sortir de leurs bras.
Personne sauf d'autres ombres, une douzaine, qui entrent dans le cimetière, se dirigent vers mon père, lui tendent un papier de la mairie, une autorisation de tournage pour un film policier, une scène de funérailles, vingt secondes d'images, trois jours de travail. C'est la première connaissance que je prends du cinéma et c'est une connaissance qui me ravit : beaucoup de temps pour presque rien. Mon père, d'abord surpris, ensuite content, finit par se vexer. Le metteur en scène, après l'avoir longuement interrogé, demande à un comédien de faire le fossoyeur à sa place. J'ai plus de chance que lui. J'obtiens un rôle de figurante. Je serai de ceux qui s'avancent au bord de la fosse et jettent à l'intérieur une rose jaune. Le fleuriste fait en deux heures la recette d'une semaine. Je ne sais rien de l'histoire. On nous demande de pleurer une femme très aimée dans son village. La scène est reprise quatre fois de suite, quatre fois de suite mon cœur se brise et mes yeux s'embuent. La première fois je me dis que c'est Roman qui gît dans le cercueil, la deuxième fois que c'est mon père. Les deux dernières scènes, je pleure sur Anna et son jeune militaire.
Entre les prises, je vais des uns aux autres. Le metteur en scène, je n'ose pas l'approcher. Un petit gros relève mon nom, mon adresse, c'est promis, il pensera à moi pour d'autres figurations.
Trois mois passent, un coup de fil, je dois rejoindre une troupe près de Marseille, un film en costumes, j'aurai peut-être une phrase à dire, je demande laquelle : « Vous oubliez votre chapeau, monsieur. » Je répète la phrase toute la nuit, je fais mes valises, heureuse, le temps vient de faire une boucle : le cinéma est comme le cirque, même joie du déguisement, même gravité du jeu.
J'ai beaucoup de chance : c'est ce que me disent les autres figurants. Et c'est vrai que tout va vite. Marseille, Rouen, Paris, les propositions de tournage s'enchaînent, je n'ai bientôt plus à demander, on m'assure que c'est plutôt rare dans ce milieu. Je ne comprends pas ce qu'on me dit et c'est peut-être ça, la chance : une chose qu'on aurait sans la comprendre, sans même savoir qu'on l'a.
Je ne me prends pas pour une actrice. Je suis figurante, c'est marqué sur les fiches de paye. Les acteurs sont à l'intérieur d'une histoire. Les figurants sont en dehors. Ils frôlent les événements, ils n'y entrent jamais. Mon travail, c'est d'être qui on veut que je sois : une Anglaise en vacances, la secrétaire d'un avocat, une cliente dans un magasin. Ce n'est pas compliqué, tout le monde sait faire : vous avancez dans la lumière, on vous regarde venir et ce n'est pas vous qui venez, c'est une autre en vous. Un repos, plus qu'un travail. Une vraie bénédiction.
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J'ai au fond de mon sac un carnet d'adresses de cuir noir, patiné. Dedans, quelques gens célèbres et beaucoup d'autres, anonymes. Et que des amis. Je fais partie de « la grande famille du cinéma ». Sur les photos de groupe, je suis la petite brune qu'on devine en arrière-plan, le visage à demi masqué par celle qui se tient devant. On me voit peu et c'est égal : je suis là. Acceptée, accueillie.
Ceux qui nous aiment sont bien plus redoutables que ceux qui nous détestent. Il est bien plus difficile de leur résister, et je ne sais rien de mieux que des amis pour vous amener à faire le contraire de ce que vous souhaitiez faire. Ma chérie, tu devrais accepter ce rôle, mon cœur, tu devrais absolument aller à ce rendez-vous, une proposition comme ça, ça ne se refuse pas.
Je n'ai jusqu'ici écouté que mon instinct. Enfin, je n'appelle pas ça « mon instinct », de moi à moi je dis : « mon ange ». Mon ange est un autiste, un enfant-loup. Il me rend parfois muette, fuyante, sauvage, c'est sa manière de veiller sur moi. C'est mon ange qui me suivait dans mes fugues, et c'est lui qui lisait par-dessus mon épaule. C'est lui qui m'a sortie des bras de Roman et ensuite de ceux de l'ogre. Et voilà que je l'ai perdu. Je me demande où il est et je commence à faire n'importe quoi. Ma chérie, mon trésor, il ne faut rien refuser, il faut grimper les barreaux de l'échelle, un à un, quand tu seras en haut, tu pourras pousser l'échelle du pied, en attendant grimpe, un à un, tu ne vas pas faire la fine gueule ? Non, je ne fais pas la fine gueule : j'avale. J'avale contrats, promesses et flatteries. Je grimpe les barreaux, le temps passe, tout va bien sauf que je ne suis pas dans le tout. Quelque chose s'engourdit, dans le cœur ou la tête. Ce doit être un effet du succès – comme un mélange d'alcool et de calmants. Entendons-nous : un petit succès. Je viens à peine de franchir la ligne qui sépare les figurantes des actrices. Au bout de quatre ans, mon plus grand rôle dure trois minutes et vingt-sept secondes. Mais il n'y a pas de « petits » succès. Je me souviens de la gloire de Roman à la sortie de son premier livre, édité à compte d'auteur, introuvable en librairie : un grand de la littérature venait de naître. Nous sommes des ânes qu'un peu de foin réjouit. Nous sommes des ombres qu'un peu de vent habille.
Le monde est plat comme un écran, je fais partie des ombres chinoises, je ne fréquente plus que des fantômes. Les acteurs sont des gens qui s'embrassent beaucoup et se détestent encore plus. Les acteurs sont de pauvres gens comme vous et moi. Toujours à chercher un miroir pour lui infliger la même question, dis-moi, miroir, dis-moi franchement, sachant que je ne supporterai pas ta franchise : m'aime-t-on assez, m'aime-t-on toujours ? Les acteurs sont de grandes fleurs fragiles qui poussent au soleil des caméras, se fanent à la lecture des journaux. Les journalistes, voilà les vrais rois de ce monde. Toujours dans le fiévreux et l'inachevé, jamais le temps de rien : les rois de ce monde vivent comme des esclaves. Les journalistes sont des gens comme vous et moi, oublieux et bavards. Les années filent, les miroirs font leur travail et l'argent suit. De cette époque, je ne retiens que deux histoires. Je les garde en moi précieusement, j'ai toujours gardé en moi ce qui me donnait à sourire en même temps qu'à penser. Le reste, je ne sais pas ce que j'en fais. Je le jette, je crois. La nostalgie n'est pas mon fort.
La première histoire commence dans un studio de radio où je suis invitée en même temps qu'un metteur en scène. Le journaliste est un petit homme avec de gros yeux ronds, bondissant sur sa chaise pour souligner chacune de ses affirmations. On dirait une grenouille. Il résume en ricanant le film du metteur en scène et, plan par plan, entreprend de le déchiqueter. Mais monsieur, cher monsieur, comment peut-on être aussi mièvre, faire montre d'aussi peu de talent, votre film est si détestable qu'il en devient merveilleux, un vrai cas d'école – et le voilà qui sautille sur sa chaise, se barbouillant d'érudition, citant longuement les grands théoriciens du cinéma. En face de lui, le metteur en scène ne sait que rire. À la fin de l'émission, le journaliste, soudain affable, nous invite à déjeuner. Le metteur en scène hésite une seconde, puis accepte. Avant de quitter le studio, le journaliste fait le tour de la table manifestement vide, il en fait le tour quatre fois, j'ai compté, frappant la table du plat de la main et répétant sans arrêt, à voix basse : bon, je n'oublie pas mes clefs, je ne laisse rien, bon, bon, bon, bon. Et à la fin du repas, au restaurant, même cirque, même sautillement autour de la table encombrée de reliefs, la main qui soulève furtivement chaque assiette, au cas où quelque chose aurait été abandonné dessous, et la litanie murmurante : je ne laisse rien, voyons, mes clefs sont dans ma poche, je n'oublie rien, bon, bon, bon, bon. J'ai compris ce jour-là d'où venait la suffisance de certains hommes et quelle misère elle cachait, quelle panique d'égarer quelque chose de soi dans le monde. Plus tard, rencontrant de semblables petits maîtres, je les appelais dans ma tête : les gardiens des clés. Leurs paroles, si brillantes soient-elles, me laissaient froide. Je savais ce qu'il y avait dessous et qu'elles n'avaient pas plus d'importance que l'air qui gonfle les joues des grenouilles craintives.
La deuxième histoire se passe dans le bureau d'un producteur. Un jeune cinéaste y déchire en hurlant des journaux. Son film vient de sortir, personne n'en parle, il est persuadé d'une conspiration et d'ailleurs il en a la preuve. Le producteur, souriant, ouvre une armoire, en sort une bouteille de whisky et deux verres. Il attend pour intervenir que les journaux soient réduits en miettes, en poudre, en confettis : mais mon vieux, vous faites fausse route, personne ne vous en veut, pour qu'on vous en veuille, il faudrait que l'on fasse attention à vous, et dans ce monde, je ne parle pas seulement du milieu du cinéma, hein, je parle du monde entier, vous entendez mon vieux, le monde entier, dans ce monde personne ne fait attention à personne, vous ne faites l'objet d'aucune persécution, arrêtez de délirer, l'indifférence et la paresse sont des hypothèses bien plus sûres que la malveillance, c'est vrai que tout le monde se fout de votre film, mais je vous en prie, n'en faites pas une histoire personnelle, je vous le redis, il n'y a pas de conspiration, nulle part, il n'y a que ça : indifférence naturelle, commune, profonde. Paresse naturelle, commune, profonde. Si vous êtes victime, alors nous le sommes tous, de même que nous sommes tous et en même temps coupables. Soignez vos nerfs, mon vieux, allez vers votre prochain film sans vous soucier de la presse, du public ni même des producteurs, vous n'aurez jamais que ces deux ennemis-là, nous avons tous les mêmes et s'ils sont si forts c'est que nous les aidons bien : indifférence naturelle, commune, profonde. Paresse naturelle, commune, profonde.
J'aurais dû m'en douter : mon ange revient – et où aurait-il pu revenir, sinon dans un aéroport ? On me propose enfin un vrai rôle, je vais grimper plusieurs barreaux de l'échelle d'un seul coup, le tournage aura lieu au Canada et, juste avant l'embarquement, une migraine épouvantable me cloue sur place. C'est mon ange qui traîne des pieds dans ma tête, qui reprend enfin sa place, sa vraie place dans le creux de mon oreille : non. Non, non et non. Pas de Canada, plus de films et plus de fantômes. Tu laisses tes bagages et tu vas dans le Jura, pourquoi dans le Jura, ne discute pas, me dit mon ange, tu ne vas pas commencer à discuter, tu files dans le Jura, tu trouves un hôtel et tu m'écris tout depuis le début, le cirque, le collège, le cimetière, tu me mets tout ça noir sur blanc. Et après ? Comment ça, « après » ? Tu as oublié ta formule, ton mot de passe, ton sésame ?
Non, je n'avais pas oublié : après, on verra bien.
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Je suis descendue dans les cuisines et j'ai demandé au patron de me préparer un petit déjeuner. Il a ri : vous savez qu'il est bientôt l'heure de dîner ? J'ai regardé ma montre. Dix-huit heures, j'avais dormi dix-huit heures de suite sans m'en apercevoir.
Si je devais dessiner mon ange, je lui donnerais des cheveux rouges, des ailes blanches un peu fripées, et surtout je le montrerais dans son occupation principale : en train de bâiller. Le travail de mon ange, c'est de me détacher du monde (et de moi) en me donnant une puissante envie de dormir. C'est toujours par un sommeil que m'arrive de la vie neuve : quelque chose s'approche, et l'approche de cette chose commence par m'épuiser. Je suis comme un soldat qui livrerait ses batailles avant de les livrer, qui en connaîtrait la lassitude avant qu'elles aient lieu. Ensuite, quand je me suis bien reposée, tout est simple. La bataille quand elle a vraiment lieu, n'est plus qu'un jeu d'enfant.
La fatigue, la lenteur et le sommeil ont toujours été de mes amis. La plus petite action dans cette vie m'a toujours demandé une force énorme, insensée, comme si, pour l'accomplir, il me fallait soulever le monde entier, naître à chaque fois. Je comprends très bien que les nourrissons passent leur temps à dormir. Ils font un travail proprement exténuant : ils tètent une goutte de réel, une goutte seulement, ils la tètent de tout leur corps froissé et rose, ils la gobent avec leurs petits yeux ronds, ils la lèchent avec leur petite langue de chat, une goutte de réel, un rien, un soupçon, une larme de réel qui tombe sur leur âme blanche comme de l'huile sur le feu – et ils sont aussitôt exténués, accablés, obligés de tout arrêter, tout suspendre, repartir pour des heures de sommeil. Les nourrissons grandissent en dormant. Petit à petit, insensiblement, ils prennent taille, poids et force, les oreilles s'épaississent, les lèvres deviennent moins tremblées et les yeux s'affolent moins, regardent plus posément autour d'eux. Mon ange avait raison : j'ai grandi en venant dans le Jura pour n'y rien faire. L'écriture faisait partie de ce sommeil.
Je regarde ce manuscrit sur la table et je pense que je l'ai écrit pour me donner le temps de prendre une décision, de la laisser se prendre en moi. Peut-être ne fait-on jamais une chose pour elle-même, mais pour se donner le temps d'en venir à une autre qui, seule, nous ressemblera. Ce que je m'apprête à faire me ressemble beaucoup. Oui, mon ange voyait juste : je suis devenue une grande fille, j'ai beaucoup grandi dans le Jura. Avant, ce ne devait pas être possible. Avant, il y avait toujours quelqu'un, les parents, un époux, des amis. On ne peut pas grandir avec les autres. On ne peut grandir qu'en échappant à cet amour qu'ils nous portent et qui leur suffit, croient-ils, à nous connaître. On ne peut grandir qu'en faisant des choses dont on ne leur rendra pas compte, et d'ailleurs si on leur en rendait compte, ils ne les comprendraient pas, parce qu'elles seront faites avec cette part de nous demeurée invisible, insaisissable, non couverte par le manteau d'amour qu'ils jetaient sur nos épaules. Cette part-là est part de l'ange – ou du loup. Je ne suis pas sûre de croire aux anges. Les loups existent. Ils existent même deux fois, une fois dans les forêts, une deuxième fois dans les légendes qui sont comme des forêts de mots. Les anges, je ne sais pas. J'en ai aperçu dans les livres de peinture. On dirait des petits garçons en chemise de nuit. Je sais qu'il y en a aussi dans les histoires de la Bible. À supposer qu'ils existent vraiment, la peinture et la Bible ne doivent être pour eux que des résidences secondaires. « Ma » grand-mère, elle, ne doute pas une seconde de leur existence : chaque fois que je pousse la porte de sa chambre, elle en voit un. Ah Jérémie, tu reviens me voir, tu viens tous les jours maintenant, c'est bien.
L'infirmière m'a annoncé le placement de la vieille dame dans un hôpital psychiatrique, la semaine prochaine : je sais, c'est pénible, mais nous ne pouvons plus la garder, la journée elle pleure, la nuit elle crie, tous ses voisins s'en plaignent. Je n'ai rien dit. J'ai seulement pensé que le mot placement était un drôle de mot – le même pour les gens et pour les sous. J'ai aussi pensé qu'avec moi la vieille dame ne pleurait presque plus, qu'elle avait même tendance à rire, à trouver que son ange était drôle avec ses histoires de loup, d'ogre et de clown : depuis quelques jours j'emporte le manuscrit à la maison de retraite et je lui en fais la lecture. Les propos de l'infirmière ne m'ont pas inquiétée : j'avais déjà pris ma décision et commencé de régler quelques détails. L'argent, d'abord. Je suis entrée dans une banque à Saint-Claude. J'ai consulté mon compte et j'ai tout retiré. L'employé a appelé son directeur qui a voulu me convaincre de ne pas tout transformer en liquide : dans votre propre intérêt, mademoiselle, vous devriez garder quelques valeurs, nous en avons d'ailleurs de nouvelles, très très avantageuses. Mademoiselle a dit non, non, non. Le monsieur a insisté. Je lui ai rappelé le début de la fable de La Fontaine, où il est dit que la fourmi n'est pas prêteuse et que c'est là son moindre défaut : phrase terrible pour les fourmis, vous ne pensez pas, monsieur le banquier ? Cigale je suis, cigale je reste. Il a ri. Jaune. La voiture, ensuite. Affaire conclue en cinq minutes. Le vendeur m'a parlé de performances, de puissance et de confort. Je l'ai interrompu très vite : tout ce que je voulais, c'était une radiocassette haut de gamme, avec des pneus autour.
La vieille dame ne délire pas toute la journée. Elle me reconnaît parfois. Hier, par exemple, elle ne m'a pas appelée Jérémie. Elle pleurait à nouveau, désolée d'être là, désolée d'être elle-même, et je me suis dit que la folie venait peut-être à la place des larmes qu'on ne sait pas pleurer. Je lui ai fait part de mon projet : je viens la chercher dans deux jours, nous partirons en voiture sans prévenir personne. Elle décidera seule du chemin. Je m'occuperai du reste – réserver les hôtels, fouiller dans les guides, repérer les choses à voir. Elle m'a regardée avec étonnement, elle n'a rien dit pendant plusieurs minutes, j'ai cru qu'elle allait refuser, et puis elle m'a demandé, en reniflant, avec une voix de petite fille : l'Italie, c'est possible ? Oui, c'était possible. Et la Hollande ? Oui, c'était aussi possible. Elle a cité d'autres noms de pays. Tout était possible.
Je passe la prendre demain. On commencera par l'Italie. Non, plutôt la Hollande, m'a-t-elle crié alors que je sortais de sa chambre. Et elle a éclaté de rire, un rire léger, cristallin. J'ai emporté ce rire avec moi jusqu'à l'hôtel. Je venais de comprendre pourquoi j'étais venue dans ce coin du Jura. Il faut parfois faire les choses pour comprendre ensuite, et seulement ensuite, pourquoi on les a faites.
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Elle dort, la tête appuyée sur mon épaule droite. Je roule doucement, soixante, soixante-dix à l'heure, pour ne rien perdre du paysage. Devant moi, ni tulipes ni moulins. Juste une zone commerciale près de Limoges. C'est égal : la beauté est partout sommeillante, pas seulement dans les bulbes de tulipes ou sur les ailes de moulins. La beauté est appuyée sur mon épaule droite, elle est dans ce sourire qui flotte sur un visage parcheminé. Ce sourire n'a pas quitté la vieille dame depuis le matin où je suis venue la prendre, quand elle a vu que le changement de programme me convenait tout à fait : ah Jérémie, Jérémie, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, tellement j'étais excitée par ce voyage, dis-moi, j'ai changé d'avis, la Hollande, ça peut attendre, un pays ce n'est pas comme les gens, ça ne disparaît pas du jour au lendemain, ça ne s'évapore pas, donc on ira plus tard et puis finalement non, je vais te dire ma préférence, Jérémie, je ne suis pas habituée à la dire, j'ai été plutôt habituée à obéir, je te raconterai, mais avec toi c'est pas pareil, avec son ange, c'est comme si on était rien qu'avec soi, on est avec lui et en même temps on est tout seul, bon, voilà comme j'envisage les choses, Jérémie, écoute, mon grand, la Hollande, l'Italie et les autres, on leur pose un lapin, on reste en France, j'ai pensé à ton histoire, je voudrais que tu m'emmènes dans ton cirque, j'aimerais voir la funambule, le dompteur, le clown et les lions, je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre, je ne suis pas comme les vieilles d'ici qui jacassent du beau temps pour ne rien entendre de la mort, moi je m'attends à tout dès le réveil, au beau temps et à la mort, tu comprends, Jérémie, fromage et dessert, je sais bien que tu n'as plus de nouvelles du cirque, mais tu le retrouveras bien, et puis tu as dû garder de l'influence, du prestige là-bas, j'aimerais que tu leur demandes de me faire une place, je peux dormir dans un dé à coudre et je ne suis pas difficile à nourrir, je préfère voir des éléphants plutôt que des tulipes, je voudrais finir mes jours dans une maison qui roule avec des lions dans la chambre à côté, dis-moi, mon ange, c'est pas compliqué, ça, c'est pas la lune ?
Non, ce n'était pas la lune. C'était presque la lune : j'ai téléphoné à ma mère, regardé dans des annuaires professionnels, aucune trace du cirque. Je me souvenais du circuit qu'il faisait dans le pays, toujours le même, dans le même ordre, celui des aiguilles d'une montre : midi c'est Paris, midi et demi c'est Marseille, une heure moins le quart, la Bretagne, et ainsi de suite. J'ai donc roulé en suivant la petite aiguille, celle des minutes. J'ai demandé dans chaque ville traversée. Et j'ai trouvé : ils sont à Limoges, quand la vieille dame ouvrira les yeux, elle verra sa nouvelle maison.
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J'aperçois la toile du chapiteau. Je roule de plus en plus doucement. Elle ne s'est pas réveillée.
Ils étaient un peu serrés à l'arrière, ça leur fera du bien de se dégourdir les jambes. Je viens de les regarder dans le rétroviseur, ils forment un trio charmant, vraiment la fine équipe : un loup aux dents jaunes, un ange aux cheveux rouges et le gros, le gros imperturbable, coincé entre les deux, sifflotant un des airs de L'art de la fugue. Non, je me trompe : plutôt une sonate. Enfin, quelque chose comme ça :
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