La grammaire est une chanson douce

Erik Orsenna · Chapitre 15 sur 19

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La grammaire est une chanson douce

Chapitre XV

Dans le couloir, une voix.

Une voix d'avant le naufrage.

Une voix que je reconnaissais entre toutes.

« L'analyse du dialogue entre le loup et l'agneau montre un non-respect du modèle prototypique : aucune séquence phatique d'ouverture et de fermeture. » 

Je me bouchai les oreilles mais la voix se glissait entre mes doigts, comme un serpent glacé.

 « Les prémisses-présupposés ne jouent aucun rôle dans l'argumentation éristique choisie par le loup » 

Impossible de m'enfuir, le gendarme me tenait par l'épaule.

— Voilà, me dit-il. Nous sommes arrivés. C'est la porte de ta classe. À ce soir.

Des vieux. Alignés comme à l'école sur des chaises et derrière des tables, mais rien que des vieux. Et aussi des vieilles. Je m'entends : pas tout à fait vieux, pas tout à fait vieilles, autour de trente ou quarante ans, pour moi, c'est le grand âge ! 

Et Madame Jargonos me souriait : 

— Bienvenue, ma petite. Bienvenue dans notre stage. Tu te rends compte de ta chance ? Rien que des professeurs. Autant dire que tu vas réapprendre vite à parler ! 

J'avais compris : une classe entière de professeurs. Ils suivaient l'une de ces fameuses cures de soins pédagogiques.

Pauvres professeurs ! 

Ils me regardaient d'un air désolé. Un grand brun me montra une chaise libre près de lui.

Et Madame Jargonos reprit sa leçon. Sa chanson incompréhensible : 

— Par le « on me l'a dit » du vers 26, l'édifice dialectique achève de s'effondrer pour que l'emporte la seule sophistique du loup. Passons maintenant à la fin de la fable : 

Là-dessus au fond des forêts (27)

Le loup l'emporte et puis le mange, (28)

Sans autre forme de procès. (29)

Les vers 27 à 29 sont constitués par deux propositions narratives qui ont pour agent S2 (le loup) et pour patient S1 (l'agneau), les prédicats emporter/manger étant complétés par une localisation spatiale (forêts). Dans cette phrase narrative finale, le manque (faim de S2), introduit dès le début comme déclencheur-complication, se trouve elliptiquement résolu. Vous avez des questions ? 

Je suis restée deux semaines dans la Sècherie.

Comment appeler autrement notre institut pédagogique ? 

Le matin, on nous apprenait à découper la langue française en morceaux. Et l'après-midi, on nous apprenait à dessécher ces morceaux découpés le matin, à leur retirer tout le sang, tout le suc, les muscles et la chair.

Le soir, il ne restait plus d'elle que des lambeaux racornis, de vieux filets de poisson calcinés dont même les oiseaux ne voulaient pas tant ils étaient plats, durs et noirâtres.

Alors, Madame Jargonos était satisfaite. Elle trinquait avec ses adjoints.

— Je suis fière de vous. Notre travail avance comme il faut. Demain, nous disséquerons Racine et après-demain Molière...

Pauvre langue française ! Comment la faire évader de ce traquenard ? 

Et pauvres profs ! 

La date du contrôle approchait. L'épreuve qu'ils redoutaient le plus était le « glossaire » , une liste de mots imposée par le ministère, avec des définitions terribles. Pour l'apprendre, ils travaillaient tout le jour et même la nuit, après l'extinction des feux. Dans le noir, de ma petite chambre dont la fenêtre donnait sur leur dortoir, j'entendais des voix basses, des chuchotements qui récitaient.

« Apposition : cette fonction exprime la relation entre le mot (ou groupe de mots) apposé et le mot auquel il est mis en apposition, relation identique, pour le sens, à celle qui lie l'attribut et le terme auquel il renvoie, mais différente du point de vue syntaxique, car elle n'est pas établie par le verbe1. » 

 « Valeur des temps : les formes verbales présentent le procès de façons différentes, suivant l'aspect et suivant la relation qui existe ou non, dans l'énoncé, avec la situation dénonciation. Ce sont ces présentations que l'on appelle valeurs 2. » Certains, qui ne parvenaient pas à se mettre tout en mémoire, allumaient une lampe de poche. Ils juraient, ils pestaient. Ils pleuraient presque en lisant le charabia : « Une approche cohérente des genres veille donc à faire comparer leurs manifestations dans le quotidien et leurs réalisations littéraires, dans une perspective de poétique générale 3 ... » 

Malheureux profs perdus dans la nuit ! J'aurais bien voulu leur venir en aide. Après tout, ce « glossaire » avait été fabriqué pour moi, élève de sixième. Mais était-ce ma faute si je n'y comprenais rien ? 

1. Programmes et accompagnement e (Français, classe de 6), p. 55, ministère de l'Education

nationale, de la Recherche et de la Technologie, Paris, 1999.

2. Ibid.

3. Ibid.

 

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XVI

 

— Viens...

Un insecte avait dû, pendant la nuit, s'introduire dans mon oreille et maintenant, l'effronté, il me grattouillait le tympan. Il me fallait sévir. Je sortis à regret de mon rêve : au moment où mon bateau allait sombrer, un hélicoptère blanc et silencieux survenait. Sa porte s'entrebâillait et descendait pour moi du ciel une échelle de soie. J'ouvris les yeux.

— Quel sommeil tu as ! Bon. Habille-toi vite...

De confiance, je suivis la voix car je ne voyais rien. Monsieur Henri ne m'apparut que dehors et encore faiblement, comme une ombre. Pour me sauver, il s'était camouflé en garçon de café (costume noir) et avait négocié avec la Lune pour qu'elle aille éclairer ailleurs.

À la porte de la Sècherie, assis sur sa chaise habituelle, le concierge-gardien dormait, un sourire à l'un des coins de ses lèvres, un cigare pendouillant à l'autre. En passant, Monsieur Henri lui tapota son chapeau.

— Je lui ai fredonné Une île au soleil. Personne ne résiste à ma berceuse. Demain matin, Nécrole piquera sa colère.

Dans la pirogue du retour, une fois éloignés les dangers, nous avons trinqué (du rhum, encore du rhum) à ce sinistre Nécrole. Et puis dansé, dansé, au risque mille fois de nous renverser. Et puis chanté et rechanté la berceuse de ma liberté.

Ce n 'est qu'une île au grand soleil

Un îlot parmi tant à d'autres pareils

Où mes parents ont vu le jour

Où mes enfants naîtront à leur tour...

Vous comprenez maintenant pourquoi, lorsque le sommeil refuse de me prendre, il me suffit de fredonner : 

Au grand matin coiffée de rosée

Elle a Pair d'une jeune épousée

Je la regarde et mon fardeau

Semble aussitôt léger sur mon dos.

J'ai juste le temps de me rappeler la confidence de Monsieur Henri, ses difficultés pour trouver une rime à « rosée » , sa joie quand lui vint l'image d'une épousée.

— La vie râpe, Jeanne, tu verras. Il faut tout faire pour l'adoucir. Et rien de tel que les rimes. Oh, elles se cachent souvent, elles ne sont pas faciles à dénicher. Mais une fois installées à la fin de chaque phrase, elles se répondent. On dirait qu'elles agitent leurs petites mains amicales. Elles te font signe et elles te bercent. Je crois que je ne pourrais plus vivre sans mes rimes.

Thomas m'attendait sur la plage, à côté du neveu décidément de plus en plus sublime. Je croyais qu'en bon frère, il se jetterait à l'eau dès que j'apparaîtrais pour me serrer contre lui. Et dans ses yeux, je devinerais ce qu'il voudrait me dire : « Oh, ma sœur, j'ai eu si peur, tu m'as tant manqué. Ils ne t'ont pas maltraitée au moins, autrement je les tuerai, je te le jure... » Hélas, mon frère demeura mon frère. Un bref coup d'œil agacé : ( « C'est à cette heure-là que tu arrives ? » )

Et, sans plus s'occuper de sa sœur rescapée, il gratta sa guitare.

Souvent, je repense à Madame Jargonos, à ces jours de malheur passés en sa compagnie. Aucun désir de revanche ne me prend, aucune vague de colère. Plutôt de la tristesse. J'aimerais avoir un courage, une générosité que je n'aurai pas : braver les hélicos noirs et revenir la sauver de sa maladie, une maladie qui la ronge plus cruellement que le cancer et l'empêche de vivre. Les médecins n'ont pas leur pareil pour baptiser de manière incompréhensible les maladies qu'ils découvrent. Moi, je n'ai pas ce talent ni leur sens du mystère. La maladie que j'ai découverte en elle, je l'appellerai simplement : la peur, la peur panique du plaisir des mots.

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