La main de Sainte Modestine
Petite Plage
Saint-Pair, 5 août 1896.
Si nous essayions d’une petite plage cette année? avait dit maman. D’un petit coin, pas joli, pas connu du tout, où nous vivions «une» fois tranquillement, sans casino ni pique-niques…
—Alors cela vaudrait la peine de quitter Paris, avait répondu papa d’un ton joyeux.
Et ni l’un ni l’autre ne disant leur vraie pensée, ni l’un ni l’autre, lassés du casino et des amis; ni l’un ni l’autre, et bien moins encore, joyeux! ils avaient pris une carte, et cherché le petit coin «pas joli» où ils désiraient soudainement aller.
La vérité est qu’ils voulaient donner à tout le monde le temps de ne plus parler de ce mariage que l’on vient de me forcer à rompre; et à moi le calme et l’éloignement nécessaires pour me faire oublier le fiancé qu’on m’a enlevé—en admettant que cela s’oublie,—ce qui est encore tout autre chose que de le faire oublier au voisin, je crois…
Pauvre calmant et mauvais antidote, que la liberté de penser éternellement, de ne penser qu’à une même chose, avec l’accompagnement le plus mélancolique qui existe, et la vision la plus propre à mener au rêve!…
Jamais nous n’en parlons entre nous. Assurément, personne ici ne prononcera son nom inopinément devant moi. Mais, est-ce avec les autres qu’on parle des sentiments profonds, surtout quand ces sentiments sont douloureux? Est-ce de la bouche d’un maladroit que j’ai besoin d’entendre sortir ce nom, pour que chacune de ses syllabes me sonne aux oreilles?…
Enfin, c’est un bienfait pourtant que la solitude véritable. J’ai promis de tâcher d’y chercher tout l’adoucissement qui peut s’y trouver…
Hélas! j’y trouve aussi le mot actuel de ma vie, le «je suis seule» avec son autre sens; et ce n’est pas la bonne solitude, ça. C’est l’amertume intense, et la révolte continuelle.
7 août.
Le chemin de fer n’arrive pas ici. On quitte le train à Granville. C’est là qu’est venu nous prendre Coursin, le voiturier, pour nous conduire chez nous en une demi-heure.
La route est jolie, découverte, côtoyant la mer en hauteur.
Rien de grandiose ni de pittoresque; mais une gaieté et une lumière dont l’éclat, peut-être particulier le jour de notre arrivée, m’irritait, pendant que notre petit break roulait au milieu.
Des prés très verts, coupés de haies d’où partent les arbres qui font les chemins du pays ombragés et joliment encaissés.
A gauche, un peu avant l’arrivée, une avenue qui mène à une sorte de château gris, qui n’est peut-être qu’une grande ferme délabrée, et met enfin dans ce vert et ce bleu une note terne. Puis les villas commencent des deux côtés de la route.
Une mare en forme de bénitier, où des canards barbotent. Un joli moulin. C’est Saint-Pair.
La plage de sable est belle, assez morne et indéfinie. Des deux côtés, des falaises en terre qui s’éboulent par place, et sur le sommet desquelles serpente un petit chemin gazonné que j’aime à l’heure de la haute mer.
De gros rochers par-ci par-là. Beaucoup d’horizon. On voit et on pense loin.
Point de bateaux, point de pêcheurs, rien de l’animation de la mer telle que je l’ai vue toujours. C’est la grande privation de mon pauvre père, pas de port! Il sera souvent à Granville, je crois.
10 août.
L’église est vieille, très vieille et jolie.
Autour est le cimetière, comme dans la plupart des villages.
Des croix renversées, de la mousse, des herbes et des orties. J’ai toujours été frappée de voir combien, à la campagne, les tombes sont abandonnées. Est-ce le temps qui manque pour les soigner? Une espèce d’indifférence de «l’après»?…—On y est plus religieux que dans les villes cependant, et on l’est ici extraordinairement.—Ou plus de résignation aux choses de la nature?… On naît, on meurt; cela doit être?…
Nulle part le culte des morts n’est plus fervent ni plus fidèle qu’à Paris; mais peut-être est-ce une sorte de culte particulier qui s’adresse au souvenir seulement et n’y mêle rien de religieux.
Quoi qu’il en soit, la vue est charmante depuis ce cimetière, et je viens souvent m’y asseoir sur le mur, les pieds sur des pierres écroulées.
J’ai pourtant découvert une tombe, parmi toute cette dévastation, qui est intacte. C’est un granit entièrement uni, sans nom ni date, et qui porte seulement ceci, comme inscription:
J’ai été ce que vous êtes. Vous serez ce que je suis. Songez-y bien!…
S’il a été ce que je suis, ce «il» inconnu, il a souffert; et quand je serai ce qu’il est, j’aurai peut-être la paix complète. C’est meilleur et plus rare que ne le suppose ce prophétique avertisseur. Pourquoi n’y songerais-je pas?…
Dans l’église sont les cinq tombeaux des cinq apôtres du pays: saint Pair—ou saint Patern—comme dit le bon curé chaque fois qu’il prêche; saint Scubilion, saint Aroast, saint Sénié et saint Gaud, sous le patronage, l’invocation et la pensée desquels nous vivons constamment.
Je m’explique mieux à présent le nombre prodigieux de villas qui portent ici des noms de saints ou de saintes!…
Pas une quête qui ne soit faite en leur nom, pas un sermon où ils ne soient rappelés à la mémoire des fidèles; et jamais l’un n’est nommé sans que tous les autres le soient aussi.
Pourquoi prêche-t-on dans les campagnes avec tant d’emphase et de mots confus?
Si je pouvais monter en chaire, il me semble que je ferais un si bon sermon! Tout court, tout simple… Je dirais à ceux qui m’écoutent:
—Vous êtes tous, mes pauvres enfants, presque tous, presque toujours, bien malheureux!… j’ai bien pitié!…
Et puis pour les encouragements et les exemples d’abnégation, il me faudrait aussi revenir à saint Pair, saint Aroast, ou d’autres sans doute qui ont souffert, et souffert bravement.
Venus jadis, dans la sauvagerie et la solitude presque absolues de ce coin de la côte, pour évangéliser les rares habitants qui s’y trouvaient, ils y pensèrent périr de soif, après des peines de toutes sortes. Puis au bout d’une longue patience, saint Pair ayant prié, une source jaillit près de lui, et c’est l’eau que nous buvons encore.
Que ne l’a-t-il demandée donnant l’oubli!…
Leurs tombeaux en pierre dure, dont l’usure brille comme du marbre, sont presque entiers.
Le seul saint Gaud est représenté par une statue neuve. Crossé, mitré, enluminé, chargé d’ors et de mauvais goût. Aussi on pense l’admiration et la considération qui vont à lui!…
13 août.
Un des charmes de la liberté d’ici, c’est l’emploi de nos soirées, que nous passons sur la plage.
Pas de lumières, peu de va-et-vient. Des groupes confus, qui font comme nous et qui respirent.
Le temps est d’une douceur extrême, et le sable reste si chaud, même après le soleil couché, qu’on peut s’y asseoir ou s’y étendre sans éprouver l’ombre de fraîcheur.
C’était hier le 12 août. La nuit de la pluie d’étoiles, et je n’ai rien vu de si beau.
Couchée, mon plaid sous ma tête, sans autre horizon que le ciel, avec ce bruit d’eau éternel, qui revient toujours dans le même temps, avec le même choc, je n’avais plus ni pensées, ni paroles; j’étais toute dans mes yeux et mes oreilles. Et plus je regardais, plus ce nombre incroyable d’étoiles augmentait. Elles semblaient surgir du ciel, comme des bulles montent de l’eau.
Puis tout à coup une d’elles se détachait, glissait au milieu du scintillement; et sa chute avait tant de douceur que, malgré la distance, c’était le silence de son mouvement qui m’étonnait et me ravissait le plus. Puis d’autres encore repassaient, et le mot de «pluie» était littéral.
Oh! l’admirable soirée! Si mélancolique et pas attristante! Pas attristante enfin à la façon de ces bandes qui nous ont envahis après. Les choses sont tellement moins pénibles que les gens!
Ils étaient là une vingtaine, gâtant la nuit et le calme par un grand feu qui éclairait tout, et des cris d’orfraies.
Ils ont fini par danser autour, en se tenant par la main, comme des sauvages qu’ils étaient; puis ils sont partis en chantant.
On chante beaucoup ici d’ailleurs, sur les routes, sur la plage. En marchant et assis, tous les refrains en canons, toutes les rondes d’enfants, tous les airs populaires. C’est une bonhomie et un chez-soi dont rien ne m’avait donné l’idée; et de loin cela n’est pas laid.
Pour le bain, il en va de même.
A moins que la distance ne devienne une fatigue, on se déshabille au logis tranquillement; et il n’y a rien de plus comique, que de voir dans la rue les rencontres et les causeries, des peignoirs et des bonnets amis…
Jambes à l’air; caoutchouc tiré jusqu’aux sourcils; si paisibles et si ridicules… Se reconduisant, s’attendant!…
Et encore est-ce leur beau moment!
Il faut les voir au retour. Les lèvres bleues, les joues marbrées, lancés au trot, de peur du froid; le peignoir claquant sur les chevilles, laissant deux traces d’eau sur la poussière de la route!…
Mon Dieu! ce serait si bon pourtant de rire sans amertume!
J’ai de tout, des êtres et des actes, une irritation, une impatience, un sentiment agressif et mauvais, que je voudrais leur montrer pour les blesser!
18 août.
C’est joli, Granville. Une petite ville étroite et noire dans sa vieille partie; mais très pittoresque, et partout animée, gaie et populeuse.
D’anciennes maisons, de petits passages, des rues qui grimpent!…
Une surtout, avec un parapet sur la gauche, la vue de la mer et des bateaux, et vers le milieu de la montée, une porte en pierres qu’on passe; à demander le chevalier du guet!
Nous n’avons pas tardé à le rencontrer d’ailleurs, le guet, au grand complet; car cette rue d’aspect moyenâgeux, menait bonnement au marché, et tous les officiers de la garnison y faisaient, je crois, ce que nous y allions faire nous-mêmes et flânaient par groupes.
Assises sur leurs talons, les marchandes d’œufs et de légumes les interpellaient gravement. Mais nous n’étions guère meilleurs clients les uns que les autres, et ils riaient en les regardant.
Le port est bien; la plage ordinaire, toute petite, je crois. Je l’ai peu vue, elle m’a fait fuir.
On y arrive par une porte ouverte dans le rempart. On croit entrer dans un jardin. On trouve des tentes, des cabines, et la mer devant soi. Et comme c’était l’heure du bain, cela fourmillait de monde. Des toilettes claires, des femmes élégantes, des hommes qui causaient près d’elles… Chaque tournure m’en rappelait une autre que ma pensée évoque bien seule; mais qui, au milieu de cette vie, reprenait sa réalité, et me donnait la sensation de son existence, dans ce même instant, quelque part, d’une façon trop douloureuse!…
J’ai dit que j’étais fatiguée, et nous nous en sommes allées; maman attristée de mon assombrissement subit, mais avec cette pointe d’étonnement qu’elle ne peut s’empêcher d’avoir quand elle me voit retomber tout à coup.
Parce que j’ai échappé, affirme-t-on, à un avenir de chagrin, il semble que ma peine actuelle soit supprimée.
Qui sait ce qu’aurait été l’avenir? et les jours présents sont si durs!…
Avoir vécu un mois de cette vie d’intimité, avoir vu près de soi un homme que tout le monde trouvait naturel qu’on s’habituât à préférer aux plus aimés de ceux qu’on aime; et du soir au lendemain n’être plus rien l’un pour l’autre!…
Songe-t-on ce que c’est qu’une rupture à ce moment des fiançailles?…
Sait-on ce qu’on a donné de soi, livré de ses sentiments les plus intimes, de ceux qu’on avait réservés de tout temps pour cet instant-là et pour cet homme-là, et qu’il emporte en s’en allant!…
Si j’aimais mieux souffrir par lui!…
Pourquoi appliquer toujours, à toute douleur, en guise de consolations, l’exemple de douleurs semblables subies et oubliées? Qui peut m’assurer que ma tête et mon cœur seront identiques dans le chagrin à d’autres cœurs, quand pour les moindres sensations ils en diffèrent?…
25 août.
Deux fois la mer phosphorescente, et avec des vagues assez fortes.
Je ne l’avais jamais vue nulle part, et c’est charmant. Une eau où serait tombée la lune, et qui la remue en tous sens.
Prises dans un verre, les petites bêtes qui causent tout cet éclat brillent encore un instant; puis on n’a plus rien, qu’un liquide trouble, et de vilains animaux gris tombés au fond.
On gâte donc tout en fermant la main dessus.
2 septembre.
La fureur est aux cerfs-volants dans ce moment. C’est une rage, une passion.
On ne voit en l’air que poissons, papillons, oiseaux, démesurés, de toutes les couleurs les plus violentes, traînant leurs queues en papier…
Par terre des gens à quatre pattes occupés à démêler leur ficelle dans laquelle on se prend les pieds, et qu’ils rebobinent en gémissant, parce qu’ils perdent le meilleur coup de vent!…
Sans se connaître, sans se parler, on suit les cerfs-volants rivaux. On prend parti. Le dernier fait est extravagant. Pas un enfant ne pourrait le lancer, et ce sont d’ailleurs les hommes, pères ou amis, dans leur désœuvrement, qui construisent, qui enluminent, et qui courent éperdument.
Il y a dans cet endroit restreint une sorte de courant de sympathie, de sociabilité au moins, tout à fait inconnu ailleurs, et nous nous amusons tous de la mode.
Inutile de dire que c’est la seule, du reste, qu’on suive sérieusement ici. Pas l’ombre de toilette.
Le matin on met sa robe, le lendemain on la remet; et puis voilà. Ça repose.
8 septembre.
Nous avons été hier à Carolle, «la petite Suisse», comme on dit ici.
Bien petite en effet, et où il faudrait couper les gens en quatre pour en faire des habitants proportionnés au pays.
Un joli vallon boisé, qu’on descend et qu’on remonte. Une falaise très élevée, quand on revient par la plage. De gros rochers en bas. Une certaine sauvagerie.
Mais ce qu’il y a de mieux, et dont personne ne vous parle, c’est un abri de douanier, sur le chemin de la falaise, et d’où la vue est merveilleuse.
Je me figurais ce recoin, par une des tempêtes d’hiver, et l’homme dedans; et les autres, ceux assez hardis pour tenter quelque chose par là, et avoir rendu nécessaire qu’on gardât de pareils endroits… Quelles gens ce doit être!…
9 septembre.
Encore une fête d’un de nos cinq patrons, saint Scubilion, je crois, et un panégyrique, qui nous les remet tous en mémoire!… Mais je suis réconciliée avec eux.
Depuis que j’ai lu, je ne sais où, qu’il arrivait que saint François de Sales trichât au jeu, qu’il s’en excusait en disant que l’argent était pour les pauvres, ce qui était vrai, car il leur donnait tout ce qu’il gagnait, mais que la passion était si forte qu’il recommençait le lendemain, les grandes vertus me font moins peur.
Puisqu’elles ont connu d’aussi petites misères que nous, je pense qu’elles nous seront indulgentes.
15 septembre.
Nous quittons Saint-Pair tout à l’heure.
Mon pauvre père a déjà trop sacrifié de sa chasse en Sologne. Il faut partir.
Je m’en vais sans peine ni joie.
Ces six semaines m’ontelles fait du bien?… Ne m’a-t-on pas laissée trop libre, et mes va-et-vient solitaires n’entretenaient-ils pas ma peine?… La mer n’est-elle pas la plus énervante et la plus mauvaise des compagnes?… Je lis tout ça dans les yeux soucieux qui m’interrogent tendrement.
Hélas! ce ne sont pas les choses qui sont gaies ou tristes.
Nous y trouvons ce que nous y mettons, et la façon dont nous les voyons s’emporte partout avec soi.