La main de Sainte Modestine
Entrevue
La chose étrange, ma chérie, qu’une «entrevue»! Drôle, ridicule, mélancolique; un peu de tout.
Imagine-toi qu’on fasse pour naître ou pour mourir cette sorte de répétition, de discussion préparatoire. On trouverait l’idée monstrueuse. Aimer, c’est presque plus grave.
Toute jeune sans doute, n’éprouve-t-on rien de ce qui m’a émue hier. Mais quand on a pensé et senti, quand on a vécu et qu’on a vu vivre, on apporte dans cette rencontre, avec de la tristesse, une sorte d’antagonisme involontaire et ironique, fait de peur, de froissements intimes, des derniers rêves aussi, demeurés malgré tout, et qu’on souffre de voir tombés là. Et cette lucidité railleuse, impitoyable pour les gaucheries qu’on a, comme pour celles qu’on remarque chez «l’autre», reste le sentiment dominant de ce tête-à-tête, où on relève avec une espèce de joie toutes les pauvretés de ce singulier début d’amour, en revanche de l’idéal qu’on portait en soi, et que le monde, les circonstances, les forces inertes de la vie, vous obligent à changer en cette farce ridicule et angoissante!
«Exagérations, violences d’une nature excessive,» dis-tu.
Eh! non. Voir les choses seulement; mais les voir telles qu’elles sont, au lieu de les regarder en soi, comme on fait quand on est toute jeune et qu’on sort de sa contemplation, les yeux si ensoleillés de la clarté intérieure, qu’on crie devant des nuages:
—Dieu! qu’il fait beau… Dieu! qu’il fait clair!
Rends-moi un peu mes dix-huit ans. Prenons ceux de ma fille, plutôt—si ma fille naît jamais de cette heure de causerie si vide,—ma fille mettra sa robe blanche; le ruban qui lui va le mieux, en toute simplicité, en toute bonhomie.
A la fièvre de ceux qui l’entourent, elle devine bien quelque chose. Mais quoi? l’approche de la destinée seulement, de la destinée qu’elle attend avec le même émoi délicieux que si elle venait à elle du vol le plus divinement libre.
Pourquoi songerait-elle à ce que cette heure cache de convenu?
Elle regarde les yeux de l’homme qu’on amène ainsi près d’elle; elle écoute sa voix, elle se trouble de sa force, et de tout ce qu’elle sent en lui que d’autres ne lui ont jamais montré.
Elle ne le compare à personne, puisque c’est le premier qu’elle voit occupé d’elle de cette façon; et à l’instant, il bénéficie de tout ce qu’elle a dans son cœur de désirs et d’enthousiasme.
S’il est tel qu’elle le choisirait à n’importe quelle heure de sa vie, tout est bien. Si non, elle le refait.
Le voilà peint tout en rose.
Les couleurs viennent de sa palette; mais elle l’ignore absolument, et il faudrait une nature d’homme bien dénuée et bien ingrate pour ne pas prendre de l’éclat à ce badigeonnage radieux…
L’amour est né, et toujours en se rappelant cette minute, elle en tiendra compte à celui qui la lui a fait connaître comme d’une chose venue de lui.
Marier alors les filles si jeunes et si stupides qu’elles ne distinguent pas entre la valeur réelle et la nullité aimable?… Les marier confiantes et joyeuses. Et puis bêtes si l’on peut! Il y a bien du bonheur, va, à savoir être simplement bête.
Si je l’avais été davantage, hier sur mon balcon, j’y aurais senti moins tristement tout ce que je t’écris là, et j’aurais regardé avec plus de résignation les côtés choquants de l’amour arrangé sur table, puisque j’étais venue, moi aussi, m’asseoir de l’autre côté de cette table.
Et comment aurais-je résisté à venir m’y asseoir? C’était depuis six mois une telle insistance de mes frères!…
—Brigitte ne peut pas rester comme ça.
—Il faut marier Brigitte.
—Depuis la mort de maman, elle a pris trop d’indépendance; si on attend encore, elle ne se mariera jamais. Bernard peut refaire sa vie; alors, que deviendra Brigitte?…
Voilà trois ans que je me suis installée chez mon dernier frère, quand il a perdu sa femme, et je le lie, prétend-on, par ma présence.
Puis d’autres arguments encore, donnés plus tendrement par mes belles-sœurs, qui m’entraient dans le cœur, mieux que la brusquerie de mes frères; sur la douceur du foyer, la mélancolie de l’isolement.
—Tu ne sais pas, ma petite Brigitte, ce que c’est que de vieillir seule. Sortir de chez soi, sans manquer à personne. Y rentrer quand on veut, sans jamais y être attendue. Ne faire ni bien ni mal. Ne faire ni peine ni plaisir; être indifférente enfin!… Passer son existence en s’attachant aux choses, en se créant par volonté quelque passion superficielle, pour se donner l’intérêt dont tout cœur humain a besoin. Le soir venu, n’avoir à se dire que les mélancoliques paroles des solitaires: «Comme ça tient compagnie, le feu!» en écoutant la pendule hacher à coups brefs les mêmes minutes que la veille, les mêmes que le lendemain… Dans la femme la moins tendre, il y a de l’étoffe pour plus que ça. Songes-y pendant qu’il en est temps!…
Sans compter les raisons que je me donnais à moi-même, celles faites des déboires éprouvés, qu’on tait, mais qu’on ressent fortement, l’écroulement de ces amitiés si chaleureuses, si belles à l’apparence, sur lesquelles on se reposait avec une foi si absolue.
Douces et charmantes, avec ce prix particulier des sentiments faits uniquement de choix et de prédilection. Qui pouvaient, se disait-on, sous une forme différente, remplacer et combler les affections ignorées? A qui, chevaleresquement, on aurait gardé ardeur et préférence unique, et qu’un caprice ou une lassitude dénoue tout à coup de l’autre côté, vous forçant à comprendre le peu qu’on aimait en vous: l’entrain de la jeunesse, l’attrait de la nouveauté. Ceci passe; cela aussi, tandis qu’on reste avec son cœur, toujours le même pourtant; son être moral, dont il est tenu si peu compte; aussi triste du vide éprouvé que de la révélation qui vous est faite.
Jusqu’à ce que, de révélations en révélations, on vienne à la certitude qu’il ne faut compter sur rien ni personne, et que le mot familier et éloquent «les vôtres», par lequel on désigne vos proches, est le seul vrai de la langue.
Alors soi aussi, on veut avoir un «vôtre», et c’est cette philosophie, faite de coups reçus, qui vous amène un matin dans l’express de Paris, assise à côté d’un frère bourru et bon qui feuillette des notes en répondant brièvement aux questions dont on l’accable.
Pour Bernard, ce voyage a deux objets: le côté industriel et le côté matrimonial. Il verra vingt-cinq messieurs pour le compte de l’usine et m’en fera voir un, pour mon propre compte à moi; et je prie Dieu qu’il n’y ait pas d’erreurs dans un tel maniement d’hommes.
Germaine n’a pu quitter sa chaise longue, Françoise ses trois petits rougeoleux, et c’est à la sagacité et à l’adresse du moins mondain de nous tous qu’est confiée cette mise en présence.
Cher bon ours, il est là, le nez dans ses papiers, sans cesse tiré de son travail par ce que je demande impérieusement; à quoi il répond avec autant de patience que d’évidente incompétence.
Honorable, intelligent, loyal et brave cœur, et d’autres choses encore, M. Reyville, tu penses bien, est tout cela pour le moins. Bernard le sait et en répond, et madame Lacombe aussi. Mais brun ou blond? grand ou petit? Quels yeux, quelle voix, quelle tournure? Là mon pauvre frère se perd. Il ne l’a pas regardé pour ça.
Bravement, il opte pour les probabilités courantes: brun, moyen; la tournure… comme tout le monde. Une voix?… Une voix comme la sienne.—Un aboiement alors.—Et il relève ses papiers pendant que je reprends ma photographie. Celle d’une vieille carte d’identité. Tout ce qu’on a pu me procurer.
Un bonnet de voyage tiré sur des yeux farouches, un collet de manteau relevé. L’air mécontent, la bouche serrée. Est-ce le froid? Le voyage? L’identité?
Veuf—ceci je le savais—et les mots de madame Lacombe: «Vous le consolerez, mon enfant», me reviennent terriblement, pendant que je fixe ce regard violent. Est-ce son chagrin qu’il tâchait de cacher ainsi, entre ce col et cette fourrure?
La gare du Nord. Notre hôtel. Une demi-heure pour m’habiller, et j’entre dans le petit salon où notre dîner était servi.
Debout à côté de Bernard un homme s’incline. Grand, mince. Deux yeux bleus, fatigués et doux. Des joues pâles. Des mèches grises dans des cheveux noirs abondants.
Dix mots courtois qui s’informent de mon voyage, et la conversation, coupée par mon entrée, reprend.
«Acétylène, acétylène.» Procédés Raoul Pictet. Procédés de M. Le Gall. Tubulures, chaudières, atmosphères, explosions. Boulonnage, déboulonnage. Dix lampes Carcel, cent lampes Carcel, et toujours cet «acétylène» qui revient périodiquement, comme on aurait pu concevoir que reviendrait le mot «Hyménée… Hyménée», si le chœur antique, massé dans un coin de la pièce, nous avait assistés de sa présence.
N’y aurait-il pas confusion, comme je le craignais en venant? Est-ce bien mon «monsieur» à moi? L’envie me prend de consulter les notes de Bernard, ouvertes sur le canapé.
De temps en temps cependant, il se tourne de mon côté, et cherche à me faire entrer dans cette étrange conversation.
—Est-ce que je m’intéresse à l’usine?…
—Mon frère m’en parle-t-il souvent?…
—Le climat du Nord me plaît-il?
Mais Bernard le reprend bien vite, se disant apparemment que je l’aurai toute ma vie, et qu’il le tient, lui, ce soir seulement, emporté par la passion des choses qui l’intéressent; et M. Reyville le suit complaisamment de fermetures en marmites.
D’un regard, en entrant, il m’a enveloppée toute:
—Pas grande, un peu forte, la peau blanche, les cheveux lisses. Elle est conforme au programme.
Voilà ce qu’il se dit, je pense; et à mon tour je l’observe avec une angoisse d’esseulement qui irait aux larmes si elle pouvait.
Ces cheveux gris, ces traits marqués, parlent de tant d’années passées où nous ne nous serons pas connus, dont je ne saurai rien du tout?
Sa figure me plaît telle qu’elle est, mais je la repétris à vingt-cinq ans, et je songe que jamais je n’aurai vu son rire de jeunesse, ni l’expression qu’il avait alors; que déjà, tant on change vite, il a été plusieurs êtres; que je l’épouserai moi peut-être à la dixième de ses formes, et que chacune a ses souvenirs qu’elle gardera et que j’ignorerai.
Souder deux existences sans rien de commun dans leur passé, qui l’a osé le premier?
Quel trou cela doit laisser, cet inconnu, puéril ou grave, qu’on sent en tout!
Moi-même, dans les heures finies, lesquelles lui raconterai-je? Lesquelles tairai-je?
Lui parlerai-je de maman?
Pendant que je me jure que non, la dernière catastrophe de leur maudit explosif est épuisée, et nous nous levons de table.
Bernard, soudain rendu au sentiment des choses, devient empesé et nerveux, puis dans une trouvaille d’ingéniosité qui le transporte, nous envoie sur le balcon, pendant qu’il fume son cigare.
La lune éclaire la rue. Le balcon, tout petit, très haut par-dessus les gaz et les lumières, reste sombre contre son mur.
Le cadre et l’instant sont intimes.
Lui et moi, nous savons tous deux pourquoi nous sommes assis là…
N’aura-t-il pas pitié du cœur froissé et troublé qui bat à côté de lui?
Il peut mettre ici encore une ombre de bon souvenir, que je rechercherai plus tard.
Si nous parlions franchement, au moins!
Il s’en est fallu, pour que cette simple bonne foi régnât entre nous, que ce fût moi qui la première trouvât le mot du début.
Mais il s’est repris avant moi—s’il avait à se reprendre—et s’est remis à causer, comme il causait l’instant d’avant, au choix du sujet près; contant des voyages, des pays, des visites de musées, des impressions de concert, avec l’aisance indifférente d’un homme dans son devoir mondain.
Mes goûts, mes occupations, ma vie?… Trois questions incidentes. Ce qu’il aurait pu demander à toute femme rencontrée. Des siens pas un mot. Et l’ironie me reprenait, devant ces semblants que nous gardions, devant cette comédie réciproque, avec l’irritation de ce front penché, derrière lequel roulaient des pensées toutes pareilles, je le sentais, j’en étais sûre, et qui gardait le secret de ses sensations présentes comme de ses souvenirs anciens.
Pensait-il à sa femme maintenant? Nous comparait-il, elle et moi?…
Quand je détournais la tête pour fuir cette idée insupportable, je revoyais les lumières d’en face, qui trouaient le mur noir. Combien de ces lampes éloignées éclairaient ce «bonheur à deux» dont on me promettait la douceur? L’avaient-ils acheté aussi cher, ces inconnus que j’évoquais, et sa conquête valait-elle l’effort que je faisais en ce moment? Il y avait du marché ici; de sa part comme de la mienne…
Et puis nous sommes rentrés, las de banalités et d’efforts.
Dans le salon, Bernard, son cigare éteint, la mine discrète et ravie, était assis dans le même fauteuil.
Il s’est levé en nous voyant, prêt à nous tendre ses deux bras, je le lisais dans son regard.
Ma mine l’a arrêté sur place, et croyant à quelque déroute, il s’est empressé auprès de l’ami malheureux qui cherchait bonnement son chapeau, sans nul signe de détresse; et un bras passé sous le sien, se préparait à l’emmener sans le laisser même me saluer.
Aussi son second étonnement a-t-il dépassé le premier quand il a vu M. Reyville, enfin dans l’heureuse possession de tout son petit bagage, qui se rapprochait de moi et me demandait nettement, faisant allusion cette fois à la cause de notre rencontre:
—Me permettez-vous, mademoiselle, d’accepter l’offre de votre frère, et d’aller visiter Valcreux?
Et moi lui répondre de ma bouche:
—Oui, monsieur, je vous le permets.
Il est parti après ça, et comme mon pauvre Bernard, demeuré là dans sa stupeur, ouvrait la bouche pour une question, je me suis jetée contre sa poitrine, éclatant en larmes du fond de mon cœur, pendant que lui, tout éperdu, répétait en me caressant de sa bonne façon maladroite:
—Ma petite sœur!… Ma petite sœur!… Tout s’est si bien passé pourtant!… Tout s’est si bien passé!…
Et sans doute il avait raison.
AUX LUMIÈRES
—Et nous arrivons à quelle heure?…
L’homme qui rangeait la collection des petits paquets, dans le filet du wagon, s’était retourné, le bras levé, gardant au bout de ses doigts un sac rouge qui dansait.
La question était ordinaire, le ton ne l’était nullement, et c’était à ce ton surtout qu’il répondait malgré lui en regardant la jeune femme:
—Mais… c’est que… nous voilà seulement passant les fortifications…
—Et des fortifications jusque là-bas, il faut rouler combien de temps?…
—Vous êtes fatiguée?… Demain, à deux heures quarante!…
La seconde phrase avait suivi précipitamment la première, hâtée par le froncement de plus en plus impérieux des sourcils qui interrogeaient.
Sans répliquer, elle s’était rejetée dans son coin, tandis que lui restait immobile dans sa pose de statue, avec le petit sac qui sautillait et qui semblait seul vivant.
Le fracas d’un train qui les croisait le tira de sa torpeur, et, sans rien dire non plus, il s’assit à son tour.
*
Anne Derives et Michel Frémont, mariés depuis le matin, commençaient leur voyage de noces, par cet après-midi du mois de mars.
Entre eux, bien qu’ils fussent côte à côte, un large espace, laissé par l’extrême pelotonnement de la jeune femme, qui semblait entrée dans les coussins;—puis ce silence gardé après la dernière réplique…
Avait-elle peur? Avait-elle froid? Avait-elle faim? Était-ce la fatigue, après cette abominable matinée?… Michel s’épuisait à chercher, se demandant à part lui, anxieusement, lequel était le plus redoutable de cet éloignement voulu, qu’il fallait diminuer au plus tôt, sans gaucherie ni brutalité, ou de cet obstiné mutisme?… Et lequel serait le plus facile à vaincre?…
Et tant pour agir vite que pour suivre ses préférences personnelles, il supprima la distance, d’abord; il étendit le bras doucement, le passa autour de sa femme en murmurant d’une voix câline:
—Vous êtes bien, si serrée là-bas?…
—Pourvu que je n’aille pas à la reculette, je suis toujours parfaitement bien!
La rapidité de sa réplique n’avait eu d’égale que sa promptitude à se dégager en se redressant; et Michel gardait encore, sur sa figure penchée, son expression tendre, qu’elle avait achevé déjà cette profession de foi si nette.
Pudeur effarouchée ou colère véritable, il était oiseux de chercher alors les causes d’un effet trop certain; le jeune homme, redressé à son tour, déconcerté pour la seconde fois, et piqué malgré lui, dit froidement:
—Mais, justement, c’est que vous y êtes, «à la reculette»!
Elle avait penché sa tête hors de la portière pour s’assurer que c’était vrai, puis, rassise d’un bond sur l’autre banquette:
—Oh! fit-elle, pourquoi me l’avez-vous dit? Je ne le savais pas, et j’étais si bien!… et maintenant j’aurai tous les petits noirs dans les yeux!…
«La reculette…», «les petits noirs…», tout cela formait un contraste si comique avec la colère d’Anne et la dignité de son propre ton à lui, que la gaieté avait saisi Michel… Il allait la faire rire à son tour, et la détente serait trouvée!
Mais quoi! Faire rire la jeune femme semblait une entreprise irrespectueuse, à voir ce visage crispé, farouche; et un grand découragement l’avait repris, tandis qu’elle nouait nerveusement sur son chignon les bouts soyeux d’un voile de gaze… Une gaze épaisse, une gaze de vieille Anglaise en voyage; bleue, avec un large bord satiné qui recouvrait la bouche et le menton comme d’un encadrement de deuil, pendant que derrière le brouillard du reste, les points brillants survivaient seuls:—les yeux, le bout relevé d’un petit nez; inquiétants et sournois comme ces gens assis chez eux derrière un store, qui voient tout, et qu’on ne peut voir.
D’un geste vague, Michel avait offert son concours, refusé d’un seul mouvement de la tête; et, toute communication visuelle décidément fermée entre lui et sa compagne, il était retombé dans ses réflexions.
*
Il se reprenait depuis la veille, depuis cette tardive arrivée chez sa fiancée, quelques heures seulement avant le mariage civil, par suite de cette explosion survenue dans la mine qu’il dirigeait, le jour même où devait commencer son congé… Son entrée dans la salle à manger pendant le déjeuner, le brouhaha des questions, les cris d’horreur sur l’accident; les récits, déjà dénaturés, qu’il remettait au point, coupés de demandes sur «les papiers», l’heure d’arrivée de ses témoins, ou la santé d’un garçon d’honneur menacé, la dernière fois qu’on l’avait vu, de cette ridicule disgrâce: les oreillons… Et durant tout ce temps-là, sa fiancée, Anne, trempant du pain dans l’œuf qu’elle avait devant elle, le retrempant, sans songer à manger, et le regardant, comme si quelque blessure reçue à son insu l’eût défiguré subitement.
Une histoire fantaisiste, comme celles qu’il rectifiait une à une, lui avait-elle prêté, à lui, un rôle héroïque dont elle s’était enthousiasmée? Demeurait-elle consternée d’avoir vu tomber son auréole?… Il ne savait. Mais c’était de ce moment-là que datait le premier symptôme fâcheux, il en était sûr…
La mairie ensuite… Et là, toujours ce regard surpris et perplexe dans les yeux de la jeune fille; non plus attentif et scrutateur comme chez elle; mais presque avec un air de délibération intime, dont il frissonnait encore.
«Dirai-je oui?… Dirai-je non?» semblait-elle se demander, vraiment! Puis, tout le reste de la journée, cette impossibilité de l’avoir à lui seul un instant, qu’il avait prise pour la malice des choses,—où il voyait de la préméditation maintenant:—avec Madeleine, son amie, toujours entre eux, et ces «derniers mots» sans cesse échangés à voix basse, dans une embrasure de fenêtre, et qu’elles appuyaient d’une telle mimique!…
C’était sa terreur, cette Madeleine, pour laquelle il était l’ennemi naturel, venant lui enlever ce qu’elle aimait, cette Madeleine dont il se sentait si minutieusement et si rigoureusement observé.
Au jour de la présentation, elle était là, juge silencieux et implacable, commentant, il l’avait su depuis, chaque geste ou chaque mot maladroit qui lui échappait dans son trouble, pénétrée du mandat qu’Anne lui avait confié: «Il faut qu’il te plaise comme à moi», et relevant tout ce qui était critiquable, avec la plus irrésistible gaieté.
Les deux amies une fois d’accord, ayant reconnu que Michel leur convenait également à toutes deux, Madeleine s’était effacée comme elle le devait; mais Michel avait gardé de cette double épreuve une peur qu’il avouait candidement, et dont ces colloques de la dernière heure lui avaient redonné l’angoisse…
Une très courte soirée, après: il fallait «penser au lendemain»; et cette journée enfin, la plus odieuse que Michel eût connue jusqu’alors, et dont il cherchait vainement l’équivalent dans le passé!
Ses plus grandes corvées officielles?… Des cérémonies de deuil?… Ses examens d’autrefois?… Il n’avait rien subi de pareil; et sa nervosité contenue se dépensait, à cette heure, en injures muettes, qu’il répandait sur la stupidité mondaine!…
Ces gens en habit de soirée, le matin, dans ces grandes voitures bêtes, qu’on amène à «la maison» pendant qu’ils mettent leurs gants blancs. Cette foule curieuse qui s’ameute, et dont on connaît les dires… L’église où les places sont prises de bonne heure, pour tout voir, où le cortège monte lentement dans un ordre convenu, au milieu d’un luxe dont chaque détail a son prix connu, presque marqué… Assis enfin, le poids du flot qu’on sait là, derrière soi. Les propos d’autrefois, du temps où on était «ceux qui regardent», tout ce qu’on se rappelle et tout ce qu’on devine: les plaisanteries et les sourires… La sacristie où ces gens défilent… le lunch où ils défilent encore!…
Sans notions exactes à l’avance de ce que pouvait être la terrible badauderie de ce jour, il revoyait le premier incident qui l’avait décidément fait entrer dans son rôle ce matin-là.
En sens inverse de sa voiture, pendant qu’il se rendait à «la maison», lui aussi! une jeune femme venait, dont la tournure et le pas élégant l’avaient frappé. Comme il la regardait machinalement, leurs yeux s’étaient rencontrés. Cela avait duré une seconde; puis, d’un coup d’œil vif, elle avait passé en revue les rosettes blanches des chevaux, les fleurs qui garnissaient les glaces, le monsieur gravement assis, l’air soucieux, au fond du coupé,—et un imperceptible sourire avait frémi au coin de ses lèvres et de ses cils.
Il était le «marié», il n’y avait pas à dire! Pour tout le monde, même pour cette inconnue, l’étiquette était posée. De ses affaires personnelles, les plus intimes, nul n’ignorait rien ce jour-là, et ce sourire bienveillant et amusé serait celui de tout le monde!
Y avait-il, dans les usages, chose plus ridicule que celle-là? et par quelle abdication du bon goût et du libre arbitre chacun s’y soumettait-il à son tour?…
«Enfin à trois heures nous serons seuls, et cette comédie sera finie!» A travers tout, présentations, compliments, sourires, Michel s’était répété ça depuis le matin. De poignées de main en révérences, le supplice avait pris fin, et voilà où il en était maintenant!…
*
Dolemment, il reportait ses yeux sur la forme mystérieuse assise en face de lui, avec l’oppression de ce silence, et l’agacement nouveau de ce regard caché, qu’il sentait pourtant le suivre.
Il se trouvait petit, réduit, se jugeait bête dans l’inaction, esquissait le premier mouvement de ce qui voulait être un bond; et en cherchant du coin de l’œil l’effet produit par son geste, il se heurtait à cette muraille bleue qui le rejetait à tous ses doutes.
Ce voile lui semblait tout à coup un symbole formidable.
En somme, que connaissait-il de cette jeune fille qui était là? Rien de ce qui était vraiment elle. Du convenu, du superflu. Ce qu’on a l’habitude de dire, ce qu’on a l’habitude de montrer. Mais de son cœur, de son caractère, ou même de ses goûts et de ses tendances, que savait-il de certain?
Qu’était-ce que ces causeries de leurs courtes fiançailles, dans un coin du salon? La conversation de cotillon, avec un danseur qui plaît beaucoup. Un flirt assuré d’aboutir; mais rien de plus concluant.
Ce qu’elle ignorait ou n’ignorait pas de cette vie où elle entrait, l’impression qu’elle pouvait avoir à se sentir emmenée ainsi toute seule par ce monsieur, ce qu’elle désirait et ce qu’elle craignait, il fallait bien reconnaître qu’il n’en avait pas la moindre idée.
Dans cette conjoncture, délicate entre toutes, il marchait en aveugle, sachant seulement ceci: qu’il y avait partout des maladresses à commettre, et fort peu de chose, à l’occasion, pour l’avertir.—Perspective peu encourageante et qui expliquait assez bien la lenteur de ses résolutions et la terreur plaisante avec laquelle il contemplait alors la cause de ses soucis.
Dire que, dans cette tête, il y avait un nombre infini de pensées qui lui étaient, à lui, absolument étrangères, que jamais sa propre tête ne pourrait concevoir, et qu’ils seraient toujours ainsi deux mondes voisins et différents, liés par la parole seulement, alors entr’ouverts l’un à l’autre, et que le silence refermerait!…
Si elle allait se taire toujours!… Mais tel ne semblait pas être le malheur qui le menaçait: à l’immobilité première de la jeune femme avait succédé l’agitation d’une personne qui renonce à comprimer toute la force de son ennui et s’achemine par des gestes à s’épancher.
Chaque fois que les yeux de Michel s’arrêtaient un moment sur elle, elle avait un imperceptible haussement d’épaules, très plaisant de spontanéité et de franchise, et qui signifiait à peu près: «Tenez, voilà l’effet que vous me faites!…» Et quand les épaules se tenaient tranquilles, c’étaient les pieds et les mains qui protestaient.
Protester était bien le mot,—surtout pour les mains:—elles bavardaient, elles étaient prolixes, incohérentes, capricieuses, dépitées, folles!
C’étaient des exclamations, des digressions, des parenthèses,—jusqu’à ce que la voix, incapable de se contenir plus longtemps, se mit enfin de la partie.
Ah! la drôle de petite femme!… Pas belle au sens classique du mot: rien de géométrique ni de grammatical dans la figure, mais un éclat de couleurs: le blond de ses cheveux, le bleu de ses yeux, le rouge de ses lèvres; une harmonie dans les mouvements,—jusque dans son attitude de bouderie,—une grâce et une intensité de jeunesse qui rayonnaient la joie de vivre!
Coiffée d’un chapeau gros comme rien, sur lequel une douzaine d’ailes aux reflets métalliques et aux pointes aiguës s’entrecroisaient comme des foudres; enfouie entre deux manches énormes, qui semblaient deux autres petites femmes assises à côté d’elle, avec sa jupe évasée et le ruban qui serrait sa taille menue, elle était le résumé fait à plaisir de toutes les sottises de la Mode.
—Hein! disait toute sa personne, suis-je assez ridicule, défigurée, et déformée, et adorable?…
Et le dernier mot était le plus vrai.
Mystère moral et devinette physique, devant lesquels se comprenait, en vérité, le pauvre état d’âme de Michel.
*
—Je voudrais mon nécessaire… Celui où est l’encrier.
Allait-elle lui écrire, maintenant, et remplacer par la correspondance la pantomime de tout à l’heure?…
Encore une fois la surprise fit venir aux lèvres de Michel une question qui était une sottise et, tout en cherchant ce qu’elle demandait:
—Vous allez écrire?… En wagon?…
—Mon Dieu, à moins que je ne descende?…
—Si vous saviez comme ça remue!… Votre mère n’espère rien si tôt. Nous enverrons une dépêche.
—Une dépêche à Madeleine? Pour lui dire tout ce que je fais, tout ce qui m’arrive et tout ce que je pense!… Je lui ai promis qu’elle saurait tout… J’attendrai les stations. J’y songerai pendant qu’on marche… j’écrirai les mots importants et je délaierai aux arrêts…
«Y songer—écrire—délayer…» C’était un programme de journée qui laissait au malheureux Michel peu de place, sinon peu d’espoir; et cette promesse à Madeleine de lui faire savoir «tout»!…
«C’était beaucoup vous engager», fut-il tenté de dire vivement; mais il répondit seulement en souriant:
—Et si vous attendiez au moins qu’il vous arrive quelque chose?…
Et aussitôt, par la même manœuvre que tout à l’heure, il s’était rapproché d’Anne, le bras étendu, très désireux, évidemment, de fournir un premier épisode à sa fureur épistolaire.
Mais la défense de la jeune femme s’était renouvelée plus vive, et, dressée sur ses pieds d’un bond, comme une chatte qui prépare ses griffes:
—Hé! que voulez-vous donc qu’il m’arrive de plus… que ce qu’elle sait comme moi!… Sur quoi serais-je encore trompée?
«Trompée!…» Le cas devenait grave, et Michel, ahuri, repassait vertigineusement toute sa vie de jeunesse; il se torturait pour imaginer ce qui avait bien pu en surgir de désastreux… pendant qu’il s’asseyait résolument près de sa femme et la forçait, les deux mains dans les siennes, à rester près de lui.
«La dernière année?… Les dernières semaines?…» Non! Il ne voyait rien de probable, rien de possible; et, fort de sa conscience nette, le ton vraiment grave, cette fois:
—A présent, il faut nous expliquer. Le mot que vous venez de prononcer est sérieux, votre attitude depuis hier bizarre et inquiétante… J’ai cru à une bouderie d’enfant… un caprice coquet… de la timidité. Il y a autre chose: j’ai le droit de savoir quoi…
Un frémissement du mystérieux voile bleu lui avait seul répondu, les traits d’Anne s’agitant dessous, dans une grimace invisible. Puis tout était redevenu tranquille.
—Je vous en prie, Anne, répondez!… Du moins, ôtez ça: c’est odieux!… Et puis dites!… vous pouvez bien dire?…
Mais plus il la pressait de questions, plus elle s’immobilisait dans son silence, et il regrettait maintenant ces gestes impatients qui lui répliquaient tout à l’heure.
Il s’avisa qu’elle se butait, et, radoucissant sa voix:
—Ça vous gêne peut-être à dire?… Voulez-vous que je vous interroge? Vous, vous répondrez seulement oui ou non. Cela suffira.
Elle avait acquiescé gravement, d’un hochement de son menton rose, et un interrogatoire fantastique, dont la variété faisait le plus grand honneur à l’imagination de Michel, commença de se dérouler.
Timidement, avec mille détours et réserves, il avait demandé «si elle pensait… si elle se figurait que, parce qu’autrefois… il serait capable aujourd’hui…?» Là, il s’était embrouillé tout à fait.
Anne avait compris tout de suite et l’avait tiré de ce labeur: un «Non! Non!…» bien décisif ayant tranché la question de moralité, Michel était reparti sur d’autres pistes, fort allégé d’esprit et de cœur.
Mais quand, au bout d’un grand quart d’heure, il s’était retrouvé au même point, l’éternel: «Non! Non!…» détruisant l’une après l’autre ses plus ingénieuses hypothèses, l’impatience l’avait repris. Il avait soif de sa faute!
«Est-ce que, tout simplement, elle voulait se moquer de lui?…» Il avait hasardé la question mais Anne avait protesté avec une dignité offensée; et il s’était remis à chercher, élargissant de nouveau le cercle de ses suppositions multiples.
C’était non, et encore non!…
—Anne, vous me faites de la peine, vraiment!…
Là, elle avait cessé de répondre, trouvant sans doute qu’il sortait du programme,—ou bien les deux syllabes auxquelles elle s’était réduite ne suffisant plus à traduire ses impressions. Et, presque en même temps, Michel s’était levé, parvenu brusquement à ce point de toute querelle où celui qui suppliait se lasse tout à coup, et où l’autre, qui voudrait bien parler alors, est obligé de prier à son tour, perdant tous ses avantages, pour avoir trop attendu.
Il avait fait si vite les trois pas qu’il pouvait faire dans la largeur du wagon qu’une peur d’enfant avait pris Anne:—il avait l’air de s’en aller!… Et elle l’avait rappelé, montrant ingénument sa frayeur.
Il s’était retourné à sa voix, sans sourire; et l’avait regardée un moment, toujours assise, les mains inertes comme il les avait laissées en les rejetant tout à l’heure… Quelque chose la tourmentait, fût-ce un enfantillage; c’était certain!… Et un mélange de colère et de pitié l’avait ramené.
—Enfin! que diriez-vous, Anne,—avait-il demandé rageusement,—si je restais là comme vous êtes, sans même vouloir m’expliquer, après vous avoir lancé un mot comme celui que j’ai entendu?…
Une courte hésitation avait fait croire à Michel qu’elle s’obstinait dans son mutisme. Il ôta son chapeau, et, pétrissant le feutre mou, le jeta sous la banquette.
Fut-ce le geste, et sa violence? fut-ce qu’elle était à bout de silence, ou que l’hypothèse la blessait trop?
—Aussi que pourriez-vous me reprocher qui soit analogue à cela?—cria-t-elle à son tour.—M’avez-vous vu, à moi, des cheveux blonds et des sourcils noirs pendant quatre semaines de fiançailles, pour les trouver rouges aujourd’hui?…
En même temps, d’un mouvement aussi vif que celui de son mari, elle ôtait son voile sibyllin, et, tournée en pleine lumière, offrait son ravissant minois au jugement du jour et des hommes.
Mais le seul spectateur qui pût donner son avis, réellement frappé de stupeur, reprenait en écho, indifférent à ce qu’il voyait:
—Rouges aujourd’hui?… C’est de moi que vous voulez parler?… C’est pour mes cheveux que vous dites ça?…
Un des inimitables gestes d’Anne avait riposté clairement:
—Dame! si vous en doutez!…
Mais le jeune homme, tout à la méditation ahurie et consciencieuse de ce qui lui arrivait là, continuait sans rien voir:
—Mais pourquoi «rouges aujourd’hui»?… Je les ai toujours eus comme ça!…
—Et pensez-vous que moi, je les aie toujours «vus» comme ça?…
—Comment serait-ce possible autrement?…
—Quand on a pris ses précautions!…
—Anne, vous ne voulez pas dire, je pense, qu’il y ait eu là une supercherie de ma part?…
—Si vous appelez «supercherie» une teinture dans un petit pot, non, je ne dis pas cela!
—Qu’est-ce que vous voulez dire alors?
—Ce que je veux dire!—cria-t-elle, au comble de l’exaspération;—je veux dire qu’on m’a présenté, il y a un mois, un monsieur fait d’une façon, dont les cheveux étaient châtains, et la moustache brun doré; que, pendant quatre semaines, il est venu dîner chaque soir, et me faire sa cour après, toujours semblable à ce qu’il était le premier jour; et que le matin de mon mariage,—le matin, entendez-vous!—j’en ai vu arriver un autre, qui était le même pourtant… enfin, vous, comme vous voilà! et dont l’entrée m’a atterrée!… Des cheveux roux! tout ce que je déteste, et la mairie deux heures après!… Et ça changeait votre regard, vos yeux, votre sourire: tout!… Vos dents ne brillaient plus!… Elles avaient l’air de mordre, avant… maintenant, c’étaient des dents tranquilles!
Elle se montait en parlant, devenait dure au récit de son étrange déception, tandis que Michel, humble et désolé sous la constatation de cette disgrâce évidente, baissait la tête sans rien dire…
—Mais, comment n’avais-je rien vu?… Avais-je été aveugle un mois, ou si j’étais folle tout à coup?… L’idée me vint presque, un moment, d’aller vous le demander, à vous… Puis, dès que je fus rentrée dans ma chambre, Madeleine m’expliqua tout d’un mot. Comme je tombais dans ses bras, elle s’écria: «Nous ne l’avions vu qu’aux lumières!… C’est le coup de ton manteau beige!…»
Malgré son douloureux hébétement, Michel répéta comme une question:
—Le coup de votre manteau beige?…
—Un manteau que je portais cet été, qui avait fait beaucoup parler, et perdre bien des paris!…
Et développant, elle ajouta, avec aisance:
—Jaunasse le jour, d’un vilain jaune; terne, poudreux, sans éclat; quand venait le soleil couchant, il s’éclairait par degrés. On aurait dit que le jour entrait en lui en s’en allant… Il devenait rose, puis rouge brun; puis restait, quand on allumait, à ce brun-là, chaud et brillant… Vous n’avez rien vu de plus drôle!…
Un court silence, un peu gêné, avait suivi cet apologue, puis la jeune femme, qui s’énervait, reprit encore plus vite:
—C’était ça, évidemment! Mais qu’est-ce que j’allais faire, moi?… Il me fallait, en deux heures, me redécider, comme si tout recommençait!… «Réfléchis, tu peux refuser! m’avait tout de suite dit Madeleine… Il est encore temps de dire non!…»
Du fond de son cœur, férocement, Michel envoyait à la bienveillante médiatrice les malédictions les plus sinistres qu’inventait son esprit agité.
—Mais vous voyez le tapage!… Ce qu’on dirait à la maison!… Et puis vous… et puis moi aussi!… Quand je fermais les yeux, un moment, ou quand je restais la tête enfoncée dans un coussin, je vous revoyais comme avant!… «Tu ne le regarderas que le soir», disait Madeleine, toujours prompte à se décider… Ou bien: «Il sera chauve très jeune!…» Ou: «Tu t’habitueras peut-être?…» Nous discutions encore quand l’heure de la mairie est venue… Il fallait bien aller là-bas; il fallait bien répondre, surtout… J’ai serré les yeux bien fort, et j’ai dit «oui» pendant ce temps-là!
*
—Ai-je donc si peu su vous inspirer de vraie tendresse?…
Il avait murmuré cela si mélancoliquement, le pauvre Michel, sans bouger, rompant un nouveau silence encore plus lourd que les autres! Un petit frisson désagréable avait crispé le cœur d’Anne. Puis, tout de suite, le sentiment de ses griefs lui était revenu à l’esprit, et, avec un dédain immense:
—Qu’est-ce que la tendresse peut faire là? Êtes-vous bien sûr, vous qui parlez—ceci répondait à un geste de Michel qui essayait de protester contre cette apostrophe audacieuse—êtes-vous bien sûr que vous auriez beaucoup aimé, un jour, en arrivant, trouver mon nez autrement fait que vous ne l’aviez quitté la veille?… ou de travers?… ou retroussé?… ou tout courbé?…
Avec la plus déplorable dextérité, elle opérait, du bout de son doigt, à mesure qu’elle les énumérait, chacun de ces changements improbables: tordant, retroussant, courbant,—toujours avec son air de sérieux courroucé, et pour la seconde fois, en cette heure critique, Michel avait failli sourire.
Mais avant qu’elle eût soupçonné cette irrévérence, il était déjà auprès d’elle, protestant de son amour le plus fidèle pour tous les traits de cette mignonne figure, quelque dommage qu’il pût leur advenir, et s’efforçant de secouer sa stupeur pour plaider son étrange cause.
Du fait positif qui lui était reproché, rien, hélas! qu’il pût nier ni atténuer; mais comment cette lamentable surprise avait pu se produire, Anne le savait aussi bien que lui… Son récit même de tout à l’heure en faisait foi: la volonté de Michel était innocente dans ce malheur.
C’était la fatalité de ses heures de service, du train qu’il prenait là-bas, pour venir la retrouver, et qui l’amenait toujours à la nuit, sans qu’il eût même remarqué la persistance de la chose… Leur première rencontre; leur présentation au théâtre… Tout un concours de circonstances, vraiment rare et fâcheux; mais ce n’était bien que cela.
Était-il possible, même, qu’Anne eût soupçonné autre chose?… Ça, du moins, elle ne le croyait plus?…
Et il continuait, malgré l’immobilité parfaite de la jeune femme; ardent à se disculper de toute intention perfide, et ne s’avisant pas que ce n’était nullement d’avoir raison qu’il s’agissait alors, mais bien de considérer sa mésaventure comme le plus détestable forfait, et de s’excuser en conséquence.
Aussi quand, laissant le passé, dont les événements lui paraissaient jugés et définitifs, il osa revenir au présent et demander avec une tendre gaieté, bien timide sous sa forme plaisante, lequel des multiples conseils de Madeleine elle comptait suivre pour s’habituer au nouvel aspect de son mari, reçut-il cette réponse d’un ton à glacer le feu:
—Le regarder le moins possible!…
Plan sévère, suivi rigoureusement depuis Paris, et que la jeune femme allait reprendre, évidemment, son voile et son petit chapeau déjà ressaisis d’une main ferme.
Que le hasard eût contribué pour une bonne part à son malheur, Anne, au fond d’elle-même, en convenait, sans doute; mais, où il y avait une victime, il lui fallait un coupable, et, personne ne pouvant lui refuser le premier titre, Michel avait forcément l’autre… Elle jugeait son enjouement cynique, et l’indignation qu’elle éprouvait déjà s’en trouvait redoublée!
Qu’avait-elle espéré, qu’avait-elle attendu? elle n’aurait pu le dire au juste: une explosion de désespoir… des regrets… des excuses… l’assurance qu’elle avait mal vu, que c’était un méchant songe, et que la surprise inverse allait se produire. Un miracle.
Des folies, évidemment!…
—Et quand il fera noir, noir… A la jolie heure du soir où vous retrouverez votre ami?…
—Non! laissez-moi!… Il ferait nuit que je ne pourrais pas davantage, parce que j’y penserai tout le temps… Je croirais les voir flamboyer!…
«Flamboyer!…» L’épée de l’archange, alors,—fermant le Paradis perdu,—qu’il portait sur lui-même et qui lui défendrait toutes les félicités promises!…
Et il se voyait ravageant même la douce nuit de cette lueur funeste. Gêné, horripilé, avec la sensation, au-dessus de son front, d’une forêt dont les racines se multipliaient et le brûlaient vif, raidissant tous ses gestes et le rendant gauche jusqu’à l’extrémité de ses doigts:
—Et… vous me trouvez vraiment laid?…
—Je vous trouve… comme vous êtes!…
Une horrible vexation, qu’il dissimulait de son mieux, lui avait arraché cette question suprême. Après la réponse, qui sonna durement, le silence régna de nouveau,—Anne rentrée dans son voile et sa songerie, Michel tourné vers la campagne, qu’il regardait furieusement.
*
L’imprévu et la singularité de sa disgrâce avaient occupé le jeune homme tout d’abord, en même temps que les élancements inavoués, mais douloureux, de l’amour-propre l’entretenaient en ébullition. Mais voici qu’une mélancolie affreuse l’envahissait, l’emportait à l’excès contraire du doute, à l’horreur de lui-même.
Il n’y avait jamais songé; mais, s’il était ridicule vraiment!… Combien cette jeune femme n’allait-elle pas en souffrir?… Pour retrouver sur sa tête ces mèches brunies que les jeux de la lumière lui avaient prêtées pendant un mois, il eût donné, sans marchander, tout ce que valait son être moral. L’idée d’une répulsion physique le troublait jusqu’à la douleur. Que répondre et que faire à cela? C’est chose qui ne se discute pas…
Désormais le moindre geste arrêterait et couperait l’élan le plus sincère. Il aurait peur de ses regards!… Et que de tendresses il avait au fond du cœur, jalousement gardées pour elle,—pour lui être dites enfin, dans cette première heure de solitude, comme il voulait pouvoir les dire!…
Machinalement, il suivait l’idée que la fantaisie d’Anne avait éveillée tout à l’heure, et, pour se figurer ce qu’elle pouvait bien ressentir à cette heure, il la regardait, se représentant ce qu’elle serait avec tous les changements dont est susceptible un corps humain: et ce n’était jamais, quoi qu’il fît, que prétexte à la trouver plus charmante.
Ces yeux étincelants, cette bouche fraîche, la courbe de cette taille exquise, la grâce molle de son abandon sur les coussins, la pose lassée, et câline en dépit d’elle-même, de sa petite tête fatiguée,—quoi! tout cela était à lui, et le plus sot des contretemps viendrait arrêter son amour!…
«Une heure de causerie, avait demandé jadis Gringoire, et je ferai oublier ma laideur à cette jolie fille que voilà…»
Et la poésie avait obtenu le miracle; et l’amour serait moins puissant!
—Une heure à moi celle que j’aime, et j’obtiendrai plus que l’oubli! se répétait maintenant Michel.
Et, dans ce train qui les emportait comme un dragon de contes de fées, abolissant pour eux le temps, les gens, les choses, il l’avait là, près de lui, et c’était de récriminations et de regrets qu’ils s’occupaient tous les deux!
Il ne voulait rien de l’avenir, rien que l’habitude fît pour lui: il fallait qu’Anne l’aimât tout de suite, tel qu’il était, comme on avait aimé Gringoire, ou bien tout son bonheur en resterait empoisonné…
*
La nuit venait tout à coup; et, avec elle, cette impression de froid matériel et d’isolement mélancolique particulière au voyage.
Cette fuite éperdue, à travers ces choses stables qu’on entrevoit une seconde, et qu’on sent, la seconde d’après, irrémédiablement éloignées, cette machine hurlante qui vous tire, dans la paix de la campagne endormie, tout ce contraste violent provoque, ne fût-ce qu’une minute, la nostalgie intense, ou la pensée très vive, au moins, du «chez soi».
Nulle part la lampe aperçue derrière un rideau ne donne avec cette force la sensation du bien-être et du recueillement; et la douceur du foyer se prouverait assez par l’émotion de ceux qui passent devant cette petite lueur immobile.
A l’excès d’une fatigue aussi près, chez elle, de se traduire en larmes qu’en sourires, et qui le laissait, lui, à la merci du moindre choc achevant son trouble en attendrissement, tout cela s’ajoutait; et soudain Michel s’était levé, il était venu auprès d’Anne.
Il y a vingt manières de mettre un châle à une femme. On le lui pose; on le lui drape; on l’en enveloppe, chaque pli formé si doucement que cela vaut une caresse.
Sans remuer, Anne s’était laissé entourer du plaid que son mari lui apportait; et lui, aussitôt sa tâche finie, avait commencé à parler…
Se savoir aimée peut être un sentiment d’une douceur profonde; mais l’entendre dire, avec la joie des mêmes paroles cent fois répétées, qu’on n’oserait pas redemander et qu’on trouve délicieux d’entendre indéfiniment, c’est le raffinement du bonheur;—à la millième heure de tendresse, aussi bien qu’à la première. Les hommes l’oublient parfois; ils ont bien tort: «Puisque ça est, et qu’elle le sait!…» S’ils savaient, eux, le charme des mots!…
Sans penser à rien d’autre qu’à se faire écouter et croire, Michel en usait, de ce charme infaillible, et Anne, sans songer à se raidir, cédant à son instinct, se laissait pénétrer par cette douceur.
Sons, paroles, images évoquées, chaleur de la voix, autant de puissances distinctes, qui la frappaient différemment, et peu à peu l’ébranlaient toute.
Dehors la nuit était complète. Il n’y avait même plus aux fenêtres ces clartés mélancoliques qu’on envie, et l’idée revenait, très douce, de cet absolu qu’on emporte avec soi quand on aime et qu’on se tient;—et toute la fuite de ce grand train et la vitesse de la vapeur semblaient maintenant une magie au service de leur bonheur.
*
A genoux, devant la banquette où Anne dormait dans son grand châle, Michel attendait son réveil. Un peu ému, un peu tremblant, avec une petite angoisse qui lui serrait la gorge, mais placé bravement en plein jour!…
Quand elle ouvrit les yeux, elle sourit d’abord, à tout hasard, sans rien voir. Puis, sous la gravité persistante du regard qui l’observait, elle se souvint de la veille, et une rougeur de confusion gagna jusqu’à son front.
Un instant, elle tâcha de soutenir, sans rien répondre, ce regard droit, qui l’interrogeait; puis un de ses mouvements imprévus la mit tout à coup sur pied, et, toujours silencieuse, elle prit une feuille au buvard de voyage oublié la veille, pendant que Michel, stupéfait, la contemplait, les yeux énormes…
Est-ce que tout allait recommencer?
En une seconde, au crayon, elle avait griffonné deux lignes, et, pliant son papier en quatre, elle vint gravement le lui remettre:
—Il faut faire partir ça tout de suite!…
Le billet laconique disait proprement ceci:
«Tu t’étais trompée, Madeleine, et je te l’avais bien dit, moi, Michel est blond!»
*
Puis, comme il n’en finissait pas de lire et demeurait là, immobile, hochant la tête et souriant, elle lui enleva la feuille, et, la retournant, griffonna de l’autre côté, encore plus vite, un second billet, encore plus court:
«Ma petite Madeleine, je l’adore!»