La maison de Claudine
La Petite Bouilloux
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Quand je t'ai mise au monde, toi la dernière, Minet-Chéri, j'ai souffert trois jours et deux nuits. Pendant que je te portais, j'étais grosse comme une tour. Trois jours, ça paraît long… Les bêtes nous font honte, à nous autres femmes qui ne savons plus enfanter joyeusement. Mais je n'ai jamais regretté ma peine: on dit que les enfants, portés comme soi si haut, et lents à descendre vers la lumière, sont toujours des enfants très chéris, parce qu'ils ont voulu se loger tout près du coeur de leur mère, et ne la quitter qu'à regret…
En vain je voulais que les doux mots de l'exorcisme, rassemblés à la hâte, chantassent à mes oreilles: un bourdonnement argentin m'assourdissait. D'autres mots, sous mes yeux, peignaient la chair écartelée, l'excrément, le sang souillé… Je réussis à lever la tête, et vis qu'un jardin bleuâtre, des murs couleur de fumée vacillaient étrangement sous un ciel devenu jaune… Le gazon me reçut, étendue et molle comme un de ces petits lièvres que les braconniers apportaient, frais tués, dans la cuisine.
Quand je repris conscience, le ciel avait recouvré son azur, et je respirais, le nez frotté d'eau de Cologne, aux pieds de ma mère.
— Tu vas mieux, Minet-Chéri?
— Oui… je ne sais pas ce que j'ai eu…
Les yeux gris, par degrés rassurés, s'attachaient aux miens.
— Je le sais, moi… Un bon petit coup de doigt-de-Dieu sur la tête, bien appliqué…
Je restais pâle et chagrine, et ma mère se trompa:
— Laisse donc, laisse donc… Ce n'est pas si terrible, va, c'est loin d'être si terrible, l'arrivée d'un enfant. Et c'est beaucoup plus beau dans la réalité. La peine qu'on y prend s'oublie si vite, tu verras!… La preuve que toutes les femmes l'oublient, c'est qu'il n'y a jamais que les hommes — est-ce que ça le regardait, voyons, ce Zola? — qui en font des histoires…
PROPAGANDE
Quand j'eus huit, neuf, dix ans, mon père songea à la politique. Né pour plaire et pour combattre, improvisateur et conteur d'anecdotes, j'ai pensé plus tard qu'il eût pu réussir et séduire une Chambre, comme il charmait une femme. Mais, de même que sa générosité sans borne nous ruina tous, sa confiance enfantine l'aveugla. Il crut à la sincérité de ses partisans, à la loyauté de son adversaire, en l'espèce M. Merlou. C'est M. Pierre Merlou, ministre éphémère, plus tard, qui évinça mon père du conseil général et d'une candidature à la députation; grâces soient rendues à Sa défunte Excellence!
Une petite perception de l'Yonne ne pouvait suffire à maintenir, dans le repos et la sagesse, un capitaine de zouaves amputé de la jambe, vif comme la poudre et affligé de philanthropie. Dès que le mot «politique» obséda son oreille d'un pernicieux cliquetis il songea:
«Je conquerrai le peuple en l'instruisant; j'évangéliserai la jeunesse et l'enfance aux noms sacrés de l'histoire naturelle, de la physique et de la chimie élémentaire, je m'en irai brandissant la lanterne à projections et microscope, et distribuant dans les écoles des villages les instructifs et divertissants tableaux coloriés où le charançon, grossi vingt fois, humilie le vautour réduit à la taille d'une abeille… Je ferai des conférences populaires contre l'alcoolisme d'où le Poyaudin et le Forterrat, à leur habitude buveurs endurcis, sortiront convertis et lavés dans leurs larmes!…»
Il le fit comme il le disait. La victoria défraîchie et la jument noire âgée chargèrent, les temps venus, lanterne à projections, cartes peintes, éprouvettes, tubes coudés, le futur candidat, ses béquilles, et moi: un automne froid et calme pâlissait le ciel sans nuages, la jument prenait le pas à chaque côte et je sautais à terre, pour cueillir aux haies la prunelle bleue, le bonnet- carré couleur de corail, et ramasser le champignon blanc, rosé dans sa conque comme un coquillage. Des bois amaigris que nous longions sortait un parfum de truffe fraîche et de feuille macérée.
Une belle vie commençait pour moi. Dans les villages, la salle d'école, vidée l'heure d'avant, offrait aux auditeurs ses bancs usés; j'y reconnaissais le tableau noir, les poids et mesures, et la triste odeur d'enfants sales. Une lampe à pétrole, oscillant au bout de sa chaîne, éclairait les visages de ceux qui y venaient, défiants et sans sourire, recueillir la bonne parole. L'effort d'écouter plissait des fronts, entr'ouvrait des bouches de martyrs. Mais distante, occupée sur l'estrade à de graves fonctions, je savourais l'orgueil qui gonfle le comparse enfant chargé de présenter au jongleur les oeufs de plâtre, le foulard de soie et les poignards à lame bleue.
Une torpeur consternée, puis des applaudissements timides, saluaient la fin de la «causerie instructive». Un maire chaussé de sabots félicitait mon père comme s'il venait d'échapper à une condamnation infamante. Au seuil de la salle vide, des enfants attendaient le passage du «monsieur qui n'a qu'une jambe». L'air froid et nocturne se plaquait à mon visage échauffé, comme un mouchoir humide imbibé d'une forte odeur de labour fumant, d'étable et d'écorce de chêne. La jument attelée, noire dans le noir, hennissait vers nous, et dans le halo d'une des lanternes tournait l'ombre cornue de sa tête… Mais mon père, magnifique, ne quittait pas ses mornes évangélisés sans offrir à boire, tout au moins, au conseil municipal. Au «débit de boisson» le plus proche, le vin chaud bouillait sur un feu de braise, soulevant sur sa houle empourprée des bouées de citron et des épaves de cannelle. La capiteuse vapeur, quand j'y pense, mouille encore mes narines… Mon père n'acceptait, en bon Méridional, que de la «gazeuse», tandis que sa fille…
— Cette petite demoiselle va se réchauffer avec un doigt de vin chaud!
Un doigt? Le verre tendu, si le cafetier relevait trop tôt le pichet à bec, je savais commander: «Bord à bord!» et ajouter: «À la vôtre!», trinquer et lever le coude, et taper sur la table le fond de mon verre vide, et torcher d'un revers de main mes moustaches de petit bourgogne sucré, et dire, en poussant mon verre du côté du pichet: «Ça fait du bien par où ça passe!» Je connaissais les bonnes manières.
Ma courtoisie rurale déridait les buveurs, qui entrevoyaient soudain en mon père un homme pareil à eux — sauf la jambe coupée — et «bien causant, peut-être un peu timbré»… La pénible séance finissait en rires, en tapes sur l'épaule, en histoires énormes, hurlées par des voix comme en ont les chiens de berger qui couchent dehors toute l'année… Je m'endormais, parfaitement ivre, la tête sur la table, bercée par un tumulte bienveillant. De durs bras de laboureurs, enfin, m'enlevaient et me déposaient au fond de la voiture, tendrement, bien roulée dans le châle tartan rouge qui sentait l'iris et maman…
Dix kilomètres, parfois quinze, un vrai voyage sous les étoiles haletantes du ciel d'hiver, au trot de la jument bourrée d'avoine… Y a-t-il des gens qui restent froids, au lieu d'avoir dans la gorge le noeud d'un sanglot enfantin, quand ils entendent, sur une route sèche de gel, le trot d'un cheval, le glapissement d'un renard qui chasse, le rire d'une chouette blessée au passage par le feu des lanternes?…
Les premières fois, au retour, ma prostration béate étonna ma mère, qui me coucha vite, en reprochant à mon père ma fatigue. Puis elle découvrit un soir dans mon regard une gaieté un peu bien bourguignonne, et dans mon haleine le secret de cette goguenardise, hélas!…
La victoria repartit sans moi le lendemain, revint le soir et ne repartit plus.
— Tu as renoncé à tes conférences? demanda, quelque jours après, ma mère à mon père.
Il glissa vers moi un coup d'oeil mélancolique et flatteur, leva l'épaule:
— Parbleu! Tu m'as enlevé mon meilleur agent électoral…
PAPA ET Mme BRUNEAU
Neuf heures, l'été, un jardin que le soir agrandit, le repos avant le sommeil. Des pas pressés écrasent le gravier, entre la terrasse et la pompe, entre la pompe et la cuisine. Assise près de terre sur un petit «banc de pied» meurtrissant, j'appuie ma tête, comme tous les soirs, contre les genoux de ma mère, et je devine, les yeux fermés: «C'est le gros pas de Morin qui revient d'arroser les tomates… C'est le pas de Mélie qui va vider les épluchures… Un petit pas à talons: voilà Mme Bruneau qui vient causer avec maman…» Une jolie voix tombe de haut, sur moi:
— Minet-Chéri, si tu disais bonsoir gentiment à Mme Bruneau?
— Elle dort à moitié, laissez-la, cette petite…
— Minet-Chéri, si tu dors, il faut aller te coucher.
— Encore un peu, maman, encore un peu? Je n'ai pas sommeil…
Une main fine, dont je chéris les trois petits durillons qu'elle doit au râteau, au sécateur et au plantoir, lisse mes cheveux, pince mon oreille:
— Je sais, je sais que les enfants de huit ans n'ont jamais sommeil.
Je reste, dans le noir, contre les genoux de maman. Je ferme, sans dormir, mes yeux inutiles. La robe de toile que je presse de ma joue sent le gros savon, la cire dont on lustre les fers à repasser, et la violette. Si je m'écarte un peu de cette fraîche robe de jardinière, ma tête plonge tout de suite dans une zone de parfum qui nous baigne comme une onde sans plis: le tabac blanc ouvre à la nuit ses tubes étroits de parfum et ses corolles en étoile. Un rayon, en touchant le noyer, l'éveille: il clapote, remué jusqu'aux basses branches par une mince rame de lune. Le vent superpose, à l'odeur du tabac blanc, l'odeur amère et froide des petites noix véreuses qui choient sur le gazon.
Le rayon de lune descend jusqu'à la terrasse dallée, y suscite une voix veloutée de baryton, celle de mon père. Elle chante Page, écuyer, capitaine. Elle chantera sans doute après:
Je pense à toi, je te vois, je t'adore À tout instant, à toute heure, en tous lieux…
À moins qu'elle n'entonne, puisque Mme Bruneau aime la musique triste:
Las de combattre, ainsi chantait un jour, Aux bords glacés du fatal Borysthène…
Mais, ce soir, elle est nuancée, et agile, et basse à faire frémir, pour regretter le temps
…Ou la belle reine oubliait Son front couronné pour son page, Qu'elle adorait!
— Le capitaine a vraiment une voix pour le théâtre, soupire Mme Bruneau.
— S'il avait voulu… dit maman, orgueilleuse. Il est doué pour tout.
Le rayon de la lune qui monte atteint une raide silhouette d'homme debout sur la terrasse, une main, verte à force d'être blanche, qui étreint un barreau de la grille. La béquille et la canne dédaignées s'accotent au mur. Mon père se repose comme un héron, sur sa jambe unique, et chante.
— Ah! soupire encore Mme Bruneau, chaque fois que j'écoute chanter le capitaine, je deviens triste. Vous ne vous rendez pas compte de ce que c'est qu'une vie comme la mienne… Vieillir près d'un mari comme mon pauvre mari… Me dire que je n'aurai pas connu l'amour…
— Madame Bruneau, interrompt la voix émouvante, vous savez que je maintiens ma proposition?
J'entends dans l'ombre le sursaut de Mme Bruneau, et son piétinement sur le gravier:
— Le vilain homme! Le vilain homme! Capitaine, vous me ferez fuir!
— Quarante sous et un paquet de tabac, dit la belle voix imperturbable, parce que c'est vous. Quarante sous et un paquet de tabac pour vous faire connaître l'amour, vous trouvez que c'est trop cher? Madame Bruneau, pas de lésinerie. Quand j'aurai augmenté mes prix, vous regretterez mes conditions actuelles: quarante sous et un paquet de tabac…
J'entends les cris pudiques de Mme Bruneau, sa fuite de petite femme boulotte et molle, aux tempes déjà grises, j'entends le blâme indulgent de ma mère, qui nomme toujours mon père par notre nom de famille:
— Oh! Colette… Colette…
La voix de mon père lance encore vers la lune un couplet de romance; et je cesse peu à peu de l'entendre, et j'oublie, endormie contre des genoux soigneux de mon repos, Mme Bruneau, et les gauloises taquineries qu'elle vient ici chercher, les soirs de beau temps…
Mais le lendemain, mais tous les jours qui suivent, notre voisine, Mme Bruneau, a beau guetter, tendre la tête et s'élancer, pour traverser la rue, comme sous une averse, elle n'échappe pas à son ennemi, à son idole.
Debout et fier sur une patte, ou assis et roulant d'une seule main sa cigarette, ou bastionné traîtreusement par le journal Le Temps, déployé, il est là. Qu'elle coure, tenant des deux mains sa jupe comme à la contredanse, qu'elle rase sans bruit les maisons, abritée sous son en-cas violet, il lui criera, engageant et léger:
— Quarante sous et un paquet de tabac!
Il y a des âmes capables de cacher longtemps leur blessure, et leur tremblante complaisance pour l'idée du péché. C'est ce que fit Mme Bruneau. Elle supporta, tant qu'elle le put, avec l'air d'en rire, l'offre scandaleuse et la cynique oeillade. Puis un jour, laissant là sa petite maison, emportant ses meubles et son mari dérisoire, elle déménagea et s'en fut habiter très loin de nous, tout là-haut, à Bel-Air.
MA MÈRE ET LES BÊTES
Une série de bruits brutaux, le train, les fiacres, les omnibus, c'est tout ce que relate ma mémoire, d'un bref passage à Paris quand j'avais six ans. Cinq ans plus tard, je ne retrouve d'une semaine parisienne qu'un souvenir de chaleur sèche, de soif haletante, de fiévreuse fatigue, et de puces dans une chambre d'hôtel, rue Saint-Roch. Je me souviens aussi que je levais constamment la tête, vaguement opprimée par la hauteur des maisons, et qu'un photographe me conquit en me nommant, comme il nommait, je pense, tous les enfants, «merveille». Cinq années provinciales s'écoulent encore, et je ne pense guère à Paris.
Mais à seize ans, revenant en Puisaye après une quinzaine de théâtres, de musées, de magasins, je rapporte, parmi des souvenirs de coquetterie, de gourmandise, mêlé à des regrets, à des espoirs, à des mépris aussi fougueux, aussi candides et dégingandés que moi-même, l'étonnement, l'aversion mélancolique de ce que je nommais les maisons sans bêtes. Ces cubes sans jardins, ces logis sans fleurs où nul chat ne miaule derrière la porte de la salle à manger, où l'on n'écrase pas, devant la cheminée, un coin du chien traînant comme un tapis, ces appartements privés d'esprits familiers, où la main, en quête de cordiale caresse, se heurte au marbre, au bois, au velours inanimés, je les quittai avec des sens affamés, le besoin véhément de toucher, vivantes, des toisons ou des feuilles, des plumes tièdes, l'émouvante humidité des fleurs…
Comme si je les découvrais ensemble, je saluai, inséparables, ma mère, le jardin et la ronde des bêtes. L'heure de mon retour était justement celle de l'arrosage, et je chéris encore cette sixième heure du soir, l'arrosoir vert qui mouillait la robe de satinette bleue, la vigoureuse odeur de l'humus, la lumière déclinante qui s'attachait, rose, à la page blanche d'un livre oublié, aux blanches corolles du tabac blanc, aux taches blanches de la chatte dans une corbeille.
Nonoche aux trois couleurs avait enfanté l'avant-veille, Bijou, sa fille, la nuit d'après; quant à Musette, la havanaise, intarissable en bâtards…
— Va voir, Minet-Chéri, le nourrisson de Musette!
Je m'en fus à la cuisine où Musette nourrissait, en effet, un monstre à robe cendrée, encore presque aveugle, presque aussi gros qu'elle, un fils de chien de chasse qui tirait comme un veau sur les tétines délicates, d'un rose de fraise dans le poil d'argent, et foulait rythmiquement, de ses pattes onglées, un ventre soyeux qu'il eût déchiré, si… si sa mère n'eût taillé et cousu pour lui, dans une ancienne paire de gants blancs, des mitaines de daim qui lui montaient jusqu'au coude. Je n'ai jamais vu un chiot de dix jours ressembler autant à un gendarme.
Que de trésors éclos en mon absence! Je courus à la grande corbeille débordante de chats indistincts. Cette oreille orange était de Nonoche. Mais à qui ce panache de queue noire, angora? À la seule Bijou, sa fille, intolérante comme une jolie femme. Une longue patte sèche et fine, comme une patte de lapin noir, menaçait le ciel; un tout petit chat tavelé comme une genette et qui dormait, repu, le ventre en l'air sur ce désordre, semblait assassiné… Je démêlais, heureuse, ces nourrices et ces nourrissons bien léchés, qui fleuraient le foin et le fait frais, la fourrure soignée, et je découvrais que Bijou, en trois ans quatre fois mère, qui portait à ses mamelles un chapelet de nouveau-nés, suçait elle-même, avec un bruit maladroit de sa langue trop large et un ronron de feu de cheminée, le lait de la vieille Nonoche inerte d'aise, une patte sur les yeux.
L'oreille penchée, j'écoutais, celui-ci grave, celui-là argentin, le double ronron, mystérieux privilège du félin, rumeur d'usine lointaine, bourdonnement de coléoptère prisonnier, moulin délicat dont le sommeil profond arrête la meule. Je n'étais pas surprise de cette chaîne de chattes s'allaitant l'une à l'autre. À qui vit aux champs et se sert de ses yeux, tout devient miraculeux et simple. Il y a beau temps que nous trouvions naturel qu'une lice nourrît un jeune chat, qu'une chatte choisît, pour dormir, le dessus de la cage où chantaient des serins verts confiants et qui, parfois, tiraient du bec, au profit de leur nid, quelques poils soyeux de la dormeuse.
Une année de mon enfance se dévoua à capturer, dans la cuisine ou dans l'écurie à la vache, les rares mouches d'hiver, pour la pâture de deux hirondelles, couvée d'octobre jetée bas par le vent. Ne fallait-il pas sauver ces insatiables au bec large, qui dédaignaient toute proie morte? C'est grâce à elles que je sais combien l'hirondelle apprivoisée passe, en sociabilité insolente, le chien le plus gâté. Les deux nôtres vivaient perchées sur l'épaule, sur la tête, nichées dans la corbeille à ouvrage, courant sous la table comme des poules et piquant du bec le chien interloqué, piaillant au nez du chat qui perdait contenance… Elles venaient à l'école au fond de ma poche, et retournaient à la maison par les airs. Quand la faux luisante de leurs ailes grandit et s'affûta, elles disparurent à toute heure dans le haut du ciel printanier, mais un seul appel aigu: «Petî-î-î-tes»! les rabattait fendant le vent comme deux flèches, et elles atterrissaient dans mes cheveux, cramponnées de toutes leurs serres courbes, couleur d'acier noir.
Que tout était féerique et simple, parmi cette faune de la maison natale… Vous ne pensiez pas qu'un chat mangeât des fraises? Mais je sais bien, pour l'avoir vu tant de fois, que ce Satan noir, Babou, interminable et sinueux comme une anguille, choisissait en gourmet, dans le potager de Mme Pomié, les plus mûres des «caprons blancs» et des «belles-de-juin». C'est le même qui respirait, poétique, absorbé, des violettes épanouies. On vous a conté que l'araignée de Pellisson fut mélomane? Ce n'est pas moi qui m'en ébahirai. Mais je verserai ma mince contribution au trésor des connaissances humaines, en mentionnant l'araignée que ma mère avait — comme disait papa — dans son plafond, cette même année qui fêta mon seizième printemps. Une belle araignée des jardins, ma foi, le ventre en gousse d'ail, barré d'une croix historiée. Elle dormait ou chassait, le jour, sur sa toile tendue au plafond de la chambre à coucher. La nuit, vers trois heures, au moment où l'insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait le livre au chevet de ma mère, la grosse araignée s'éveillait aussi, prenait ses mesures d'arpenteur et quittait le plafond au bout d'un fil, droit au-dessus de la veilleuse à huile où tiédissait, toute la nuit, un bol de chocolat. Elle descendait, lente, balancée mollement comme une grosse perle, empoignait de ses huit pattes le bord de la tasse, se penchait tête première, et buvait jusqu'à satiété. Puis, elle remontait, lourde de chocolat crémeux, avec les haltes, les méditations qu'imposent un ventre trop chargé, et reprenait sa place au centre de son gréement de soie…
Couverte encore d'un manteau de voyage, je rêvais, lasse, enchantée, reconquise, au milieu de mon royaume.
— Où est ton araignée, maman?
Les yeux gris de ma mère, agrandis par les lunettes, s'attristèrent:
— Tu reviens de Paris pour me demander des nouvelles de l'araignée, ingrate fille?
Je baissai le nez, maladroite à aimer, honteuse de ce que j'avais de plus pur:
— Je pensais quelquefois, la nuit, à l'heure de l'araignée, quand je ne dormais pas…
— Minet-Chéri, tu ne dormais pas? on t'avait donc mal couchée?… L'araignée est dans sa toile, je suppose. Mais viens voir si ma chenille est endormie. Je crois bien qu'elle va devenir chrysalide, je lui ai mis une petite caisse de sable sec. Une chenille de paon-de-nuit, qu'un oiseau avait dû blesser au ventre, mais elle est guérie…
La chenille dormait peut-être, moulée selon la courbe dune branche de lyciet. Son ravage, autour d'elle, attestait sa force. Il n'y avait que lambeaux de feuilles, pédoncules rongés, surgeons dénudés. Dodue, grosse comme un pouce, longue de plus d'un décimètre, elle gonflait ses bourrelets d'un vert de chou, cloutés de turquoises saillantes et poilues. Je la détachai doucement et elle se tordit, coléreuse, montrant son ventre plus clair et toutes ses petites griffes, qui se collèrent comme des ventouses à la branche où je la reposai.
— Maman, elle a tout dévoré!
Les yeux gris, derrière les lunettes, allaient du lyciet tondu à la chenille, de la chenille à moi, perplexes:
— Eh, qu'est-ce que j'y peux faire? D'ailleurs, le lyciet qu'elle mange, tu sais, c'est lui qui étouffe le chèvrefeuille…
— Mais la chenille mangera aussi le chèvrefeuille…
— Je ne sais pas… Mais que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux pourtant pas la tuer, cette bête…
Tout est encore devant mes yeux, le jardin aux murs chauds, les dernières cerises sombres pendues à l'arbre, le ciel palmé de longues nuées roses — tout est sous mes doigts: révolte vigoureuse de la chenille, cuir épais et mouillé des feuilles d'hortensia — et la petite main durcie de ma mère. Le vent, si je le souhaite, froisse le raide papier du faux-bambou et chante, en mille ruisseaux d'air divisés par les peignes de l'if, pour accompagner dignement la voix qui a dit ce jour-là, et tous les autres jours jusqu'au silence de la fin, des paroles qui se ressemblaient:
— Il faut soigner cet enfant…Ne peut-on sauver cette femme? Est-ce que ces gens ont à manger chez eux? Je ne peux pourtant pas tuer cette bête…
ÉPITAPHES
— Qu'est-ce qu'il était, quand il était vivant, Astoniphronque Bonscop?
Mon frère renversa la tête, noua ses mains autour de son genou, et cligna des yeux pour détailler, dans un lointain inaccessible à la grossière vue humaine, les traits oubliés d'Astoniphronque Bonscop.
— Il était tambour de ville. Mais, dans sa maison, il rempaillait les chaises. C'était un gros type… peuh… pas bien intéressant. Il buvait et il battait sa femme.
— Alors, pourquoi lui as-tu mis «bon père, bon époux» sur ton épitaphe?
— Parce que ça se met quand les gens sont mariés.
— Qui est-ce qui est encore mort depuis hier?
— Mme Egrémimy Pulitien.
— Qui c'était, Mme Egrélimu?…
— Egrémimy, avec un y à la fin. Une dame, comme ça, toujours en noir. Elle portait des gants de fil…
Et mon frère se tut, en sifflant entres ses dents agacées par l'idée des gants de fil frottant sur le bout des ongles.
Il avait treize ans, et moi sept. Il ressemblait, les cheveux noirs taillés à la malcontent et les yeux d'un bleu pâle, à un jeune modèle italien. Il était d'une douceur extrême, et totalement irréductible.
— À propos, reprit-il, tiens-toi prête demain, à dix heures. Il y a un service.
— Quel service?
— Un service pour le repos de l'âme de Lugustu Trutrumèque.
— Le père ou le fils?
— Le père.
— À dix heures, je ne peux pas, je suis à l'école.
— Tant pis pour toi, tu ne verras pas le service. Laisse-moi seul, il faut que je pense à l'épitaphe de Mme Egrémimy Pulitien.
Malgré cet avertissement qui sonnait comme un ordre, je suivis mon frère au grenier. Sur un tréteau, il coupait et collait des feuilles de carton blanc en forme de dalles plates, de stèles arrondies par le haut, de mausolées rectangulaires sommés d'une croix. Puis, en capitales ornées, il y peignait à l'encre de Chine des épitaphes, brèves ou longues, qui perpétuaient, en pur style «marbrier», les regrets des vivants et les vertus d'un gisant supposé.
»Ici repose Astoniphronque Bonscop, décédé le 22 juin 1874, à l'âge de cinquante-sept ans. Bon père, bon époux, le ciel l'attendait, la terre le regrette. Passant, priez pour lui!»
Ces quelques lignes barraient de noir une jolie petite pierre tombale en forme de porte romane, avec saillies simulées à l'aquarelle. Un étai, pareil à celui qui assure l'équilibre des cadres-chevalet, l'inclinait gracieusement en arrière.
— C'est un peu sec, dit mon frère. Mais, un tambour de ville… Je me rattraperai sur Mme Egrémimy.
Il consentit à me lire une esquisse:
_— «Ô! toi le modèle des épouses chrétiennes! Tu meurs à dix-huit ans, quatre fois mère! Ils ne t'ont pas retenue, les gémissements de tes enfants en pleurs! Ton commerce périclite, ton mari cherche en vain l'oubli…» J'en suis là._
— Ça commence bien. Elle avait quatre enfants, à dix-huit ans?
— Puisque je te le dis.
— Et son commerce périclique? Qu'est-ce que c'est, un commerce périclique?
Mon frère haussa les épaules.
— Tu ne peux pas comprendre, tu n'as que sept ans. Mets la colle forte au bain-marie. Et prépare-moi deux petites couronnes de perles bleues, pour la tombe des jumeaux Aziourne, qui sont nés et morts le même jour.
— Oh!… Ils étaient gentils?
— Très gentils, dit mon frère. Deux garçons, blonds, tout pareils. Je leur fais un truc nouveau, deux colonnes tronquées en rouleaux de carton, j'imite le marbre dessus, et j'y enfile les couronnes de perles. Ah! ma vieille…
Il siffla d'admiration et travailla sans parler. Autour de lui, le grenier se fleurissait de petites tombes blanches, un cimetière pour grandes poupées. Sa manie ne comportait aucune parodie irrévérencieuse, aucun faste macabre. Il n'avait jamais noué sous son menton les cordons d'un tablier de cuisine, pour simuler la chasuble, en chantant Dies irae. Mais il aimait les champs de repos comme d'autres chérissent les jardins à la française, les pièces d'eau ou les potagers. Il partait de son pas léger, et visitait, à quinze kilomètres à la ronde, tous les cimetières villageois, qu'il me racontait en explorateur.
— À Escamps, ma vieille, c'est chic, il y a un notaire, enterré dans une chapelle grande comme la cabane du jardinier, avec une porte vitrée, par où on voit un autel, des fleurs, un coussin par terre et une chaise en tapisserie.
— Une chaise! Pour qui?
— Pour le mort, je pense, quand il revient la nuit.
Il avait conservé, de la très petite enfance, cette aberration douce, cette paisible sauvagerie qui garde l'enfant tout jeune contre la peur de la mort et du sang. À treize ans, il ne faisait pas beaucoup de différence entre un vivant et un mort. Pendant que mes jeux suscitaient devant moi, transparents et visibles, des personnages imaginés que je saluais, à qui je demandais des nouvelles de leurs proches, mon frère, inventant des morts, les traitait en toute cordialité et les parait de son mieux, l'un coiffé d'une croix à branches de rayons, l'autre couché sous une ogive gothique, et celui-là couvert de la seule épitaphe qui louait sa vie terrestre.
Un jour vint où le plancher râpeux du grenier ne suffit plus. Mon frère voulut, pour honorer ses blanches tombes, la terre molle et odorante, le gazon véridique, le lierre, le cyprès… Dans le fond du jardin, derrière le bosquet de thuyas, il emménagea ses défunts aux noms sonores, dont la foule débordait la pelouse, semée de têtes de soucis et de petites couronnes de perles. Le diligent fossoyeur clignait son oeil d'artiste.
— Comme ça fait bien!
Au bout d'une semaine, ma mère passa par là, s'arrêta, saisie, regarda de tous ses yeux — un binocle, un face-à-main, des lunettes pour le lointain — et cria d'horreur, en violant du pied toutes les sépultures…
— Cet enfant finira dans un cabanon! C'est du délire, c'est du sadisme, c'est du vampirisme, c'est du sacrilège, c'est… je ne sais même pas ce que c'est!…
Elle contemplait le coupable, par-dessus l'abîme qui sépare une grande personne d'un enfant. Elle cueillit, d'un râteau irrité, dalles, couronnes et colonnes tronquées. Mon frère souffrit sans protester qu'on traînât son oeuvre aux gémonies, et, devant la pelouse nue, devant la haie de thuyas qui versait son ombre à la terre fraîchement remuée, il me prit à témoin, avec une mélancolie de poète:
— Crois-tu que c'est triste, un jardin sans tombeaux?
LA «FILLE DE MON PÈRE»
Quand j'eus quatorze, quinze ans — des bras longs, le dos plat, le menton trop petit, des yeux pers que le sourire rendait obliques — ma mère se mit à me considérer, comme on dit, d'un drôle d'air. Elle laissait parfois tomber sur ses genoux son livre ou son aiguille, et m'envoyait par-dessus ses lunettes un regard gris-bleu étonné, quasi soupçonneux.
— Qu'est-ce que j'ai encore fait, maman?
— Eh… tu ressembles à la fille de mon père.
Puis elle fronçait les sourcils et reprenait l'aiguille ou le livre. Un jour, elle ajouta, à cette réponse devenue traditionnelle:
— Tu sais qui est la fille de mon père?
— Mais c'est toi, naturellement!
— Non, mademoiselle, ce n'est pas moi.
— Oh!… Tu n'es pas la fille de ton père?
Elle rit, point scandalisée d'une liberté de langage qu'elle encourageait:
— Mon Dieu si! Moi comme les autres, va. Il en a eu… qui sait combien? Moi-même je n'en ai pas connu la moitié. Irma, Eugène et Paul, et moi, tout ça venait de la même mère, que j'ai si peu connue. Mais toi, tu ressembles à la fille de mon père, cette fille qu'il nous apporta un jour à la maison, nouvelle-née, sans seulement prendre la peine de nous dire d'où elle venait, ma foi. Ah! ce Gorille… Tu vois comme il était laid, Minet-Chéri? Eh bien, les femmes se pendaient toutes à lui…
Elle leva son dé vers le daguerréotype accroché au mur, le daguerréotype que j'enferme maintenant dans un tiroir, et qui recèle, sous son tain d'argent, le portrait en buste d'un «homme de couleur» — quarteron, je crois — haut cravaté de blanc, l'oeil pâle et méprisant, le nez long au-dessus de la lippe nègre qui lui valut son surnom.
— Laid, mais bien fait, poursuivit ma mère. Et séduisant, je t'en réponds, malgré ses ongles violets. Je lui en veux seulement de m'avoir donné sa vilaine bouche.
Une grande bouche, c'est vrai, mais bonne et vermeille. Je protestai:
— Oh! non. Tu es jolie, toi.
— Je sais ce que je dis. Du moins elle s'arrête à moi, cette lippe… La fille de mon père nous vint quand j'avais huit ans. Le Gorille me dit: «Élevez-la. C'est votre soeur.» Il nous disait vous. À huit ans, je ne me trouvai pas embarrassée, car je ne connaissais rien aux enfants. Une nourrice heureusement accompagnait la fille de mon père. Mais j'eu le temps, comme je la tenais sur mes bras, de constater que ses doigts ne semblaient pas assez fuselés. Mon père aimait tant les belles mains… Et je modelai séance tenante, avec la cruauté des enfants, ces petits doigts mous qui fondaient entre les miens… La fille de mon père débuta dans la vie par dix petits abcès en boule, cinq à chaque main, au bord de ses jolis ongles bien ciselés. Oui… tu vois comme ta mère est méchante… Une si belle nouvelle-née… Elle criait. Le médecin disait: «Je ne comprends rien à cette inflammation digitale…» J'écoutais, épouvantée, ce mot «digitale» et je tremblais. Mais je n'ai rien avoué. Le mensonge est tellement fort chez les enfants… Cela passe généralement, plus tard… Deviens-tu un peu moins menteuse, toi qui grandis, Minet-Chéri?
C'était la première fois que ma mère m'accusait de mensonge chronique. Tout ce qu'une adolescente porte en elle de dissimulation perverse ou délicate chancela brusquement sous un profond regard gris, divinateur, désabusé… Mais déjà la main posée sur mon front se retirait, légère, et le regard gris, divinateur, désabusé… Mais déjà la main posée sur mon front se retirait, légère, et le regard gris, retrouvant sa douceur, son scrupule, quittait généreusement le mien:
— Je l'ai bien soignée après, tu sais, la fille de mon père… J'ai appris. Elle est devenue jolie, grande, plus blonde que toi, et tu lui ressembles, tu lui ressembles… Je crois qu'elle s'est mariée très jeune… Ce n'est pas sûr. Je ne sais rien de plus, parce que mon père l'a emmenée, plus tard, comme il l'avait apportée, sans daigner nous rien dire. Elle a seulement vécu ses premières années avec nous, Eugène, Paul, Irma et moi, et avec Jean le grand singe, dans la maison où mon père fabriquait du chocolat. Le chocolat, dans ce temps-là, ça se faisait avec du cacao, du sucre et de la vanille. En haut de la maison, les briques de chocolat séchaient, posées toutes molles sur la terrasse. Et, chaque matin, des plaques de chocolat révélaient, imprimé en fleurs creuses à cinq pétales, le passage nocturne des chats… Je l'ai regrettée, la fille de mon père, et figure-toi, Minet-Chéri…
La suite de cet entretien manque à ma mémoire. La coupure est aussi brutale que si je fusse, à ce moment, devenue sourde. C'est qu'indifférente à la fille-de-mon-père, je laissai ma mère tirer de l'oubli les morts qu'elle aimait, et je restai rêveusement suspendue à un parfum, à une image suscités: l'odeur du chocolat en briques molles, la fleur creuse éclose sous les pattes du chat errant.
LA NOCE
Henriette Boisson ne se mariera pas, je n'ai pas à compter sur elle. Elle pousse devant elle un rond petit ventre de sept mois, qui ne l'empêche ni de laver le carrelage de sa cuisine, ni d'étendre la lessive sur les cordes et sur la haie de fusains. Ce n'est pas avec un ventre comme celui-là qu'on se marie dans mon pays. Mme Pomié et Mme Léger ont dit vingt fois à ma mère: «Je ne comprends pas que vous gardiez, auprès d'une grande fille comme la vôtre, une domestique qui… une domestique que…»
Mais ma mère a répondu vertement qu'elle se ferait plutôt «montrer au doigt» que de mettre sur le pavé une mère et son petit.
Donc Henriette Boisson ne se mariera pas. Mais Adrienne Septmance, qui tient chez nous l'emploi de femme de chambre, est jolie, vive, et elle chante beaucoup depuis un mois. Elle chante en cousant, épingle à son cou un noeud où le satin s'enlace à la dentelle, autour d'un motif de plomb qui imite la marcassite. Elle plante un peigne à bord de perles dans ses cheveux noirs, et tire, sur son busc inflexible, les plis de sa blouse en vichy, chaque fois qu'elle passe devant un miroir. Ces symptômes ne trompent pas mon expérience. J'ai treize ans et demi et je sais ce que c'est qu'une femme de chambre qui a un amoureux. Adrienne Septmance se mariera-t-elle? Là est la question.
Chez les Septmance, elles sont quatre filles, trois garçons, des cousins, le tout abrité sous un chaume ancien et fleuri, au bord d'une route.
La jolie noce que j'aurai là! Ma mère s'en lamentera huit jours, parlera de mes «fréquentations», de mes «mauvaises manières», menacera de m'accompagner, y renoncera par fatigue et par sauvagerie naturelle…
J'épie Adrienne Septmance. Elle chante, bouscule son travail, court dans la rue, rit haut, sur un ton factice.
Je respire autour d'elle ce parfum commun, qu'on achète ici chez Maumond, le coupeur des cheveux, ce parfum qu'on respire, semble- t-il, avec les amygdales et qui fait penser à l'urine sucrée des chevaux, séchant sur les routes…
— Adrienne, vous sentez le patchouli! décrète ma mère, qui n'a jamais su ce qu'était le patchouli…
Enfin je rencontre, dans la cuisine, un jeune gars noir sous son chapeau de paille blanche, assis contre le mur et silencieux comme un garçon qui est là pour le bon motif. J'exulte, et ma mère s'assombrit.
— Qui aurons-nous après celle-là? demanda-t-elle en dînant à mon père.
Mais mon père s'est-il aperçu seulement qu'Adrienne Septmance succédait à Marie Bardin?
— Ils nous ont invités, ajoute ma mère. Naturellement, je n'irai pas. Adrienne m'a demandé la petite comme demoiselle d'honneur… C'est bien gênant
«La petite» est debout et dégoise sa tirade préparée:
— Maman, j'irai avec Julie David et toutes les Follet. Tu comprends bien qu'avec toutes les Follet tu n'as pas besoin de te tourmenter, c'est comme si j'étais avec toi, et c'est la charrette de Mme Follet qui nous emmène et qui nous ramène et elle a dit que ses filles ne danseraient pas plus tard que dix heures et…
Je rougis et je m'arrête, car ma mère, au lieu de se lamenter, me couvre d'un mépris extrêmement narquois:
— J'ai eu treize ans et demi, dit-elle. Tu n'as pas besoin de te fatiguer davantage. Dis donc simplement: «J'adore les noces de domestiques.»
Ma robe blanche à ceinture pourpre, mes cheveux libres qui me tiennent chaud, mes souliers mordorés — trop courts, trop courts — et mes bas blancs, tout était prêt depuis la veille, car mes cheveux eux-mêmes, tressés pour l'ondulation, m'ont tiré les tempes pendant quarante-huit heures.
Il fait beau, il fait torride, un temps de noce aux champs; la messe n'a pas été trop longue. Le fils Follet m'a donné le bras au cortège, mais après le cortège, que voulez-vous qu'il fasse d'une cavalière de treize ans?… Mme Follet conduit la charrette qui déborde de nous, de nos rires, de ses quatre filles pareilles en bleu, de Julie David en mohair changeant mauve et rose. Les charrettes dansent sur la route et voici proche l'instant que j'aime le mieux…
D'où me vient ce goût violent du repas des noces campagnardes? Quel ancêtre me légua, à travers des parents si frugaux, cette sorte de religion du lapin sauté, du gigot à l'ail, de l'oeuf mollet au vin rouge, le tout servi entre des murs de grange nappés de draps écrus où la rose rouge de juin, épinglée, resplendit? Je n'ai que treize ans, et le menu familier de ces repas de quatre heures ne m'effraye pas. Des compotiers de verre, emplis de sucre en morceaux, jalonnent la table: chacun sait qu'ils sont là pour qu'on suce, entre les plats, le sucre trempé dans du vin, qui délie la langue et renouvelle l'appétit. Bouilloux et Labbé, curiosités gargantuesques, font assaut de gueule, chez les Septmance comme partout où l'on se marie. Labbé boit le vin blanc dans un seau à traire les vaches, Bouilloux se voit apporter un gigot entier dont il ne cède rien à personne, que l'os dépouillé.
Chansons, mangeaille, beuverie, la noce d'Adrienne est une bien jolie noce. Cinq plats de viande, trois entremets et le nougat monté où tremble une rose en plâtre. Depuis quatre heures, le portail béant de la grange encadre la mare verte, son abri d'ormes, un pan de ciel où monte lentement le rose du soir. Adrienne Septmance, noire et changée dans son nuage de tulle, accable de sa langueur l'épaule de son mari et essuie son visage où la sueur brille. Un long paysan osseux beugle des couplets patriotiques: «Sauvons Paris! sauvons Paris!» et on le regarde avec crainte, car sa voix est grande et triste, et lui-même vient de loin: «Pensez! un homme qui est de Dampierre-sous-Bouhy! au moins trente kilomètres d'ici!» Les hirondelles chassent et crient au-dessus du bétail qui boit. La mère de la mariée pleure inexplicablement. Julie David a taché sa robe; les quatre Follet, en bleu, dans l'ombre grandissante, sont d'un bleu de phosphore. On n'allumera les chandelles que pour le bal… Un bonheur en dehors de mon âge, un bonheur subtil de gourmand repu me tient là, douce, emplie de sauce de lapin, de poulet au blanc et de vin sucré…
L'aigre violon de Rouillard pique aux jarrets, soudain, toutes les Follet, et Julie, et la mariée, et les jeunes fermières à bonnet tuyauté. «En place pour le quadrille!» On traîne dehors, avec les tréteaux et les bancs, Labbé et Bouilloux désormais inutiles. Le long crépuscule de juin exalte le fumet de l'étable à porcs et du clapier proches. Je suis sans désirs, lourde pour danser, dégoûtée et supérieure comme quelqu'un qui a mangé plus que son saoul. Je crois bien que la bombance — la mienne — est finie…
— Viens nous promener, me dit Julie David.
C'est dans le potager de la ferme qu'elle m'entraîne. L'oseille froissée, la sauge, le vert poireau encensent nos pas, et ma compagne jase. Elle a perdu sa frisure de mouton, préparée par tant d'épingles doubles, et sa peau de fillette blonde miroite sur les joues comme une pomme frottée.
— Le fils Caillon m'a embrassée… J'ai entendu tout ce que le jeune marié vient de dire à sa jeune mariée… Il lui a dit: «Encore une scottish et on leur brûle la politesse…» Armandine Follet a tout rendu devant le monde…
J'ai chaud. Un bras moite de fillette colle au mien, que je dégage. Je n'aime pas la peau des autres. Une fenêtre, au revers de la maison de ferme, est ouverte, éclairée: la ronde des moustiques et des sphinx tournoie autour d'une lampe Pigeon qui file.
— C'est la chambre des jeunes mariés! souffle Julie.
La chambre des jeunes mariés… Une armoire de poirier noir, énorme, opprime cette chambre basse aux murs blancs, écrase entre elle et le lit une chaise de paille. Deux très gros bouquets de roses et de camomilles, cordés comme des fagots, se fanent sur la cheminée, dans les vases de verre bleu, et jusqu'au jardin, dilatent le parfum fort et flétri qui suit les enterrements… Sous les rideaux d'andrinople, le lit étroit et haut, le lit bourré de plume, bouffi d'oreillers en duvet d'oie, le lit où aboutit cette journée toute fumante de sueur, d'encens, d'haleine de bétail, de vapeur de sauces…
L'aile d'un phalène grésille sur la flamme de la lampe et l'éteint presque. Accoudée à la fenêtre basse, je respire l'odeur humaine, aggravée de fleur morte et de pétrole, qui offense le jardin. Tout à l'heure, les jeunes mariés vont venir ici. Je n'y avais pas pensé. Ils plongeront dans cette plume profonde. On fermera sur eux les contrevents massifs, la porte, toutes les issues de ce petit tombeau étouffant. Il y aura entre eux cette lutte obscure sur laquelle la candeur hardie de ma mère et la vie des bêtes m'ont appris trop et trop peu… Et puis?… J'ai peur de cette chambre, de ce lit auquel je n'avais pas pensé. Ma compagne rit et bavarde…
— Dis, tu as vu que le fils Follet a mis à sa boutonnière la rose que je lui ai donnée? Dis, tu as vu que Nana Bouilloux a un chignon? À treize ans, vrai!… Moi, quand je me marierai, je ne me gênerai pas pour dire à maman… Mais où tu vas? où tu vas?
Je cours, foulant les salades et les tumulus de la fosse d'asperges.
— Mais attends-moi! Mais qu'est-ce que tu as?
Julie ne me rejoint qu'à la barrière du potager, sous le halo rouge de poussière qui baigne les lampes du bal, près de la grange ronflante de trombone, de rires et de roulements de pieds, la grange rassurante où son impatience reçoit enfin la plus inattendue des réponses, bêlée parmi des larmes de petite fille égarée:
— Je veux aller voir maman…
MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX
J'avais douze ans, le langage et les manières d'un garçon intelligent, un peu bourru, mais la dégaine n'était point garçonnière, à cause d'un corps déjà façonné fémininement, et surtout de deux longues tresses, sifflantes comme des fouets autour de moi. Elles me servaient de cordes à passer dans l'anse du panier à goûter, de pinceaux à tremper dans l'encre ou la couleur, de lanières à corriger le chien, de ruban à faire jouer le chat. Ma mère gémissait de me voir massacrer ces étrivières d'or châtain, qui me valaient, chaque matin, de me lever une demi-heure plus tôt que mes camarades d'école. Les noirs matins d'hiver, à sept heures, je me rendormais assise, devant le feu de bois, sous la lumière de la lampe, pendant que ma mère brossait et peignait ma tête ballante. C'est par ces matins-là que m'est venue, tenace, l'aversion des longs cheveux… On trouvait de longs cheveux pris aux basses branches des arbres dans le jardin, de longs cheveux accrochés au portique où pendaient le trapèze et la balançoire. Un poussin de la basse-cour passa pour estropié de naissance, jusqu'à ce que nous eussions découvert qu'un long cheveu, recouvert de chair bourgeonnante, ligotait étroitement l'une de ses pattes et l'atrophiait…
Cheveux longs, barbare parure, toison où se réfugie l'odeur de la bête, vous qu'on choie en secret et pour le secret, vous qu'on montre tordus et roulés, mais que l'on cache épars, qui se baignent à votre flot, déployés jusqu'aux reins? Une femme surprise à sa coiffure fuit comme si elle était nue. L'amour et l'alcôve ne vous voient guère plus que le passant. Libres, vous peuplez le lit de rets dont s'accommode mal l'épiderme irritable, d'herbes où se débat la main errante. Il y a bien un instant, le soir, quand les épingles tombent et que le vissage brille, sauvage, entre des ondes mêlées — il y a un autre instant pareil, le matin… Et à cause de ces deux instants-là, ce que je viens d'écrire contre vous, longs cheveux, ne signifie plus rien.
***
Nattée à l'alsacienne, deux petits rubans voletant au bout de mes deux tresses, la raie au milieu de la tête, bien enlaidie avec mes tempes découvertes et mes oreilles trop loin du nez, je montais parfois chez ma soeur aux longs cheveux. À midi, elle lisait déjà, le grand déjeuner finissant à onze heures. Le matin, couchée, elle lisait encore. Elle détournait à peine, au bruit de la porte, ses yeux noirs mongols, distraits, voilés de roman tendre ou de sanglante aventure. Une bougie consumée témoignait de sa longue veille. Le papier de la chambre, gris de perle à bleuets, portait les traces, près du lit, des allumettes qu'y frottait la nuit, avec une brutalité insouciante, ma soeur aux longs cheveux. Sa chemise de nuit chaste, manches longues et petit col rabattu, ne laissait voir qu'une tête singulière, d'une laideur attrayante, à pommettes hautes, à bouche sarcastique de jolie Kalmoucke. Les épais sourcils mobiles remuaient comme deux chenilles soyeuses, et le front réduit, la nuque, les oreilles, tout ce qui était chair blanche, un peu anémique, semblait condamné d'avance à l'envahissement des cheveux.
Ils étaient si anormaux en longueur, en force et en nombre, les cheveux de Juliette, que je ne les ai jamais vus inspirer, comme ils le méritaient pourtant, l'admiration ni la jalousie. Ma mère parlait d'eux comme d'un mal inguérissable. «Ah! mon Dieu, il faut que j'aille peigner Juliette», soupirait-elle. Les jours de congé, à dix heures, je voyais ma mère descendre, fatiguée, du premier étage, jeter là l'attirail des peignes et des brosses: «Je n'en peux plus… J'ai mal à ma jambe gauche… Je viens de peigner Juliette.»
Noirs, mêlés de fils roux, mollement ondés, les cheveux de Juliette, défaits, la couvraient exactement tout entière. Un rideau noir, à mesure que ma mère défaisait les tresses, cachait le dos; les épaules, le visage et la jupe disparaissaient à leur tour, et l'on n'avait plus sous les yeux qu'une étrange tente conique, faite d'une soie sombre à grandes ondes parallèles, fendue un moment sur un visage asiatique, remuée par deux petites mains qui maniaient à tâtons l'étoffe de la tente.
L'abri se repliait en quatre tresses, quatre câbles aussi épais qu'un poignet robuste, brillants comme des couleuvres d'eau. Deux naissaient à la hauteur des tempes, deux autres au-dessus de la nuque, de part et d'autre d'un sillon de peau bleutée. Une sorte de diadème ridicule couronnait ensuite le jeune front, un autre gâteau de tresses chargeait plus bas la nuque humiliée. Les portraits jaunis de Juliette en font foi: il n'y eut jamais de jeune fille plus mal coiffée.
— La petite malheureuse! disait Mme Pomié en joignant les mains.
— Tu ne peux donc pas mettre ton chapeau droit? demandait à Juliette Mme Donnot, en sortant de la messe. C'est vrai qu'avec tes cheveux… Ah! on peut dire que ce n'est pas une vie, des cheveux comme les tiens…
Le jeudi matin, vers dix heures, il n'était donc pas rare que je trouvasse, encore couchée et lisant, ma soeur aux longs cheveux. Toujours pâle, absorbée, elle lisait avec un air dur, à côté d'une tasse de chocolat refroidi. À mon entrée, elle ne détournait guère plus la tête qu'aux appels: «Juliette, lève- toi!» montant du rez-de-chaussée. Elle lisait, enroulant machinalement à son poignet l'un de ses serpents de cheveux, et laissait parfois errer vers moi, sans me voir, le regard des monomanes, ce regard qui n'a ni âge ni sexe, chargé d'une défiance obscure et d'une ironie que nous ne pénétrons pas.
Je goûtais dans cette chambre de jeune fille un ennui distingué dont j'étais fière. Le secrétaire en bois de rose regorgeait de merveilles inaccessibles; ma soeur aux longs cheveux ne badinait pas avec la boîte de pastels, l'étui à compas et certaine demi- lune en corne blanche transparente, gravée de centimètres et de millimètres, dont le souvenir mouille parfois mon palais comme un citron coupé. Le papier à décalquer les broderies, gras, d'un bleu nocturne, le poinçon à percer les «roues» dans la broderie anglaise, les navettes à frivolité, les navettes d'ivoire, d'un blanc d'amande, et les bobines de soie couleur de paon, et l'oiseau chinois, peint sur riz, que ma soeur copiait au «passé» sur un panneau de velours… Et les tablettes de bal à feuillets de nacre, attachées à l'inutile éventail d'une jeune fille qui ne va jamais au bal…
Ma convoitise domptée, je m'ennuyais. Pourtant, par la fenêtre, je plongeais dans le jardin d'En-Face, où notre chatte Zoé rossait quelque matou. Pourtant chez Mme Saint-Alban, dans le jardin contigu, la rare clématite — celle qui montrait sous la pulpe blanche de sa fleur, comme un sang faible courant sous une peau fine, des veinules mauves — ouvrait une cascade lumineuse d'étoiles à six pointes…