La maison de Claudine
La Petite Bouilloux
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Pourtant, à gauche, au coin de l'étroite rue des Soeurs, Tatave, le fou qu l'on disait inoffensif, poussait une clameur horrible sans qu'un trait de sa figure bougeât… N'importe, je m'ennuyais.
— Qu'est-ce que tu lis, Juliette?… Dis, Juliette, qu'est-ce que tu lis?… Juliette!…
La réponse tardait, tardait à venir, comme si des lieues d'espace et de silence nous eussent séparées.
— Fromont jeune et Risler aîné.
Ou bien:
— La Chartreuse de Parme.
La Chartreuse de Parme, le Vicomte de Bragelonne, Monsieur de Camors, le Vicaire de Wakefield, la Chronique de Charles IX, la Terre, Lorenzaccio, les Monstres parisiens, Grande Maguet, les Misérables… Des vers aussi, moins souvent. Des feuilletons du Temps, coupés et cousus; la collection de la Revue des Deux Mondes, celle de la Revue Bleue, celle du Journal des Dames et des Demoiselles, Voltaire et Ponson du Terrail… Des romans bourraient les coussins, enflaient la corbeille à ouvrage, fondaient au jardin, oubliés sous la pluie. Ma soeur aux longs cheveux ne parlait plus, mangeait à peine, nous rencontrait avec surprise dans la maison, s'éveillait en sursaut si l'on sonnait…
Ma mère se fâcha, veilla la nuit pour éteindre la lampe et confisquer les bougies: ma soeur aux longs cheveux, enrhumée, réclama dans sa chambre une veilleuse pour la tisane chaude, et lut à la flamme de la veilleuse. Après la veilleuse, il y eut les boîtes d'allumettes et le clair de lune. Après le clair de lune… Après le clair de lune, ma soeur aux longs cheveux, épuisée de romanesque insomnie, eut la fièvre, et la fièvre ne céda ni aux compresses, ni à l'eau purgative.
— C'est une typhoïde, dit un matin le docteur Pomié.
— Une typhoïde? oh! voyons, docteur… Pourquoi? Ce n'est pas votre dernier mot?
Ma mère s'étonnait, vaguement scandalisée, pas encore inquiète. Je me souviens qu'elle se tenait sur le perron, agitant gaiement, comme un mouchoir, l'ordonnance du docteur Pomié.
— Au revoir, docteur!… À bientôt!… Oui, oui, c'est ça, revenez demain!
Son embonpoint agile occupait tout le perron, et elle grondait le chien qui ne voulait pas rentrer. L'ordonnance aux doigts, elle alla, avec une moue de doute, retrouver ma soeur, que nous avions laissée endormie et murmurante dans la fièvre. Juliette ne dormait plus; les yeux mongols, les quatre tresses luisaient, noirs, sur le lit blanc.
— Tu ne te lèveras pas aujourd'hui, ma chérie, dit ma mère. Le docteur Pomié a bien recommandé… Veux-tu boire de la citronnade fraîche? Veux-tu que je refasse un peu ton lit?
Ma soeur aux longs cheveux ne répondit pas tout de suite. Pourtant, ses yeux obliques nous couvraient d'un regard actif, où errait un sourire nouveau, un sourire apprêté pour plaire. Au bout d'un court moment:
— C'est vous, Catulle? demanda-t-elle d'une voix légère.
Ma mère tressaillit, avança d'un pas.
— Catulle? Qui, Catulle?
— Mais Catulle Mendès, répliqua la voix légère. C'est vous? Vous voyez, je suis venue. J'ai mis vos cheveux blonds dans le médaillon ovale. Octave Feuillet est venu ce matin, mais quelle différence!… Rien que d'après sa photographie, j'avais jugé… J'ai horreur des favoris. D'ailleurs, je n'aime que les blonds. Est-ce que je vous ai dit que j'avais mis un peu de pastel rouge sur votre photographie, à l'endroit de la bouche? C'est à cause de vos vers… Ce doit être ce petit point rouge qui me fait mal dans la tête, depuis… Non, nous ne rencontrerons personne… Je ne connais d'ailleurs personne dans ce pays. C'est à cause de ce petit point rouge… et du baiser… Catulle… Je ne connais personne ici. Devant tous, je le déclare bien haut, c'est vous seul, Catulle…
Ma soeur cessa de parler, se plaignit d'une manière aigre et intolérante, se tourna vers le mur et continua de se plaindre beaucoup plus bas, comme de très loin. Une de ses tresses barrait son visage, brillante, ronde, gorgée de vie. Ma mère, immobile, avait penché la tête pour mieux entendre et regardait, avec une sorte d'horreur, cette étrangère qui n'appelait à elle, dans son délire, que des inconnus. Puis elle regarda autour d'elle, m'aperçut, m'ordonna précipitamment:
—Va t'en en bas…
Et, comme saisie de honte, elle cacha son visage dans ses deux mains.
MATERNITÉ
Sitôt mariée, ma soeur aux longs cheveux céda aux suggestions de son mari, de sa belle-famille, et cessa de nous voir, tandis que s'ébranlait l'appareil redoutable des notaires et des avoués. J'avais onze, douze ans, et ne comprenais rien à des mots comme «tutelle imprévoyante, prodigalité inexcusable», qui visaient mon père. Une rupture suivit entre le jeune ménage et mes parents. Pour mes frères et moi, elle ne fit pas grand changement. Que ma demi-soeur — cette fille gracieuse et bien faite, kalmoucke de visage, accablée de cheveux, chargée de ses tresses comme d'autant de chaînes — s'enfermât dans sa chambre tout le jour ou s'exilât avec un mari dans une maison voisine, nous n'y voyions ni différence ni inconvénient. D'ailleurs, mes frères, éloignés, ressentirent seulement les secousses affaiblies d'un drame qui tenait attentif tout notre village. Une tragédie familiale, dans une grande ville, évolue discrètement, et ses héros peuvent sans bruit se meurtrir. Mais le village qui vit toute l'année dans l'inanition et la paix, qui trompe sa faim avec de maigres ragots de braconnage et de galanterie, le village n'a pas de pitié et personne n'y détourne la tête, par délicatesse charitable, sur le passage d'une femme que des plaies d'argent ont, en moins d'un jour, appauvrie d'une enfant.
On ne parla que de nous. On fit queue le matin à la boucherie de Léonore pour y rencontrer ma mère et la contraindre à livrer un peu d'elle-même. Des créatures qui, la veille, n'étaient pourtant pas sanguinaires, se partageaient quelques-uns de ses précieux pleurs, quelques plaintes arrachées à son indignation maternelle. Elle revenait épuisée, avec le souffle précipité d'une bête poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon père et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le rôti embroché, clouait, de toute la force de ses petites mains emmanchées de beaux bras, une caisse pour la chatte près de mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d'oeuf et au rhum. Elle mettait, à dompter son chagrin, une sorte d'art cruel, et parfois je l'entendis chanter. Mais, le soir, elle montait fermer elle- même les persiennes du premier étage, pour regarder — séparés de notre jardin d'En-Face par un mur mitoyen — le jardin, la maison qu'habitait ma soeur. Elle voyait des planches de fraisiers, des pommiers en cordons et des touffes de phlox, trois marches qui menaient à un perron-terrasse meublé d'orangers en caisses et de sièges d'osier. Un soir — j'étais derrière elle — nous reconnûmes sur l'un des sièges un châle violet et or, qui datait de la dernière convalescence de ma soeur aux longs cheveux. Je m'écriai: «Ah! tu vois, le châle de Juliette?» et ne reçus pas de réponse. Un bruit saccadé et bizarre, comme un rire qu'on étouffe, décrut avec les pas de ma mère dans le corridor, quand elle eut fermé toutes les persiennes.
Des mois passèrent, et rien ne changea. La fille ingrate demeurait sous son toit, passait raide devant notre seuil, mais il lui arriva, apercevant ma mère à l'improviste, de fuir comme une fillette qui craint la gifle. Je la rencontrais sans émoi, étonnée devant cette étrangère qui portait des chapeaux inconnus et des robes nouvelles.
Le bruit courut, un jour, qu'elle allait mettre un enfant au monde. Mais je ne pensais plus guère à elle, et je ne fis pas attention que, dans ce moment-là, justement, ma mère souffrit de demi-syncopes nerveuses, de vertiges d'estomac, de palpitations. Je me souviens seulement que l'aspect de ma soeur déformée, alourdie, me remplit de confusion et de scandale…
Des semaines encore passèrent… Ma mère, toujours vive, active, employa son activité d'une manière un peu incohérente. Elle sucra un jour la tarte aux fraises avec du sel, et au lieu de s'en désoler, elle accueillit les reproches de mon père avec un visage fermé et ironique qui me bouleversa.
Un soir d'été, comme nous finissions de dîner tous les trois, une voisine entra tête nue, nous souhaita le bonsoir d'un air apprêté, glissa dans l'oreille de ma mère deux mots mystérieux, et repartit aussitôt. Ma mère soupira: «Ah! mon Dieu…» et resta debout, les mains appuyées sur la table.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon père.
Elle cessa avec effort de contempler fixement la flamme de la lampe et répondit:
— C'est commencé… là-bas…
Je compris vaguement et je gagnai, plus tôt que d'habitude, ma chambre, l'une des trois chambres qui donnaient sur le jardin d'En-Face. Ayant éteint ma lampe, j'ouvris ma fenêtre pour guetter, au bout d'un jardin violacé de lune, la maison mystérieuse qui tenait clos tous ses volets. J'écoutai, comprimant mon coeur battant contre l'appui de la fenêtre. La nuit villageoise imposait son silence et je n'entendis que l'aboiement d'un chien, les griffes d'un chat qui lacéraient l'écorce d'un arbre. Puis une ombre en peignoir blanc — ma mère — traversa la rue, entra dans le jardin d'En-Face. Je la vis lever la tête, mesurer du regard le mur mitoyen comme si elle espérait le franchir. Puis elle alla et vint dans la courte allée du milieu, cassa machinalement un petit rameau de laurier odorant qu'elle froissa. Sous la lumière froide de la pleine lune, aucun de ses gestes ne m'échappait. Immobile, la face vers le ciel, elle écoutait, elle attendait. Un cri long, aérien, affaibli par la distance et les clôtures, lui parvint en même temps qu'à moi, et elle jeta avec violence ses mains croisées sur sa poitrine. Un second cri, soutenu sur la même note comme le début d'une mélodie, flotta dans l'air, et un troisième… Alors je vis ma mère serrer à pleines mains ses propres flancs, et tourner sur elle-même, et battre la terre de ses pieds, et elle commença d'aider, de doubler, par un gémissement bas, par l'oscillation de son corps tourmenté et l'étreinte de ses bras inutiles, par toute sa douleur et sa force maternelles, la douleur et la force de la fille ingrate qui, si loin d'elle, enfantait.
«MODE DE PARIS»
«Vingt sous les premières, dix sous les secondes, cinq sous les enfants et les personnes debout.» Tel était autrefois le tarif de nos divertissements artistiques quand une troupe de comédiens ambulants s'arrêtait, pour un soir, dans mon village natal. L'appariteur, chargé d'avertir les treize cents âmes du chef-lieu de canton, annonçait l'événement le matin, vers dix heures, au son du tambour. La ville prenait feu sur son passage. Des enfants, comme moi, sautaient sur place avec des cris aigus. Des jeunes filles, encornées de bigoudis, se tenaient immobiles un moment et frappées de stupeur heureuse, puis couraient comme sous la grêle. Et ma mère se plaignait, non sans mauvaise foi: «Grands dieux! Minet-Chéri, tu ne vas pas me traîner au Supplice d'une femme? C'est si ennuyeux! La femme au supplice, ce sera moi…» Cependant elle préparait les cisailles et les madeleines pour gaufrer elle-même son plus joli «devant» de lingerie fine…
Lampes fumeuses à réflecteurs de fer-blanc, banquettes plus dures que les bancs de l'école, décor de toile peinte écaillée, acteurs aussi mornes que des animaux captifs, de quelle tristesse vous ennoblissiez mon plaisir d'un soir… Car les drames m'imprégnaient d'une horreur froide, et je n'ai jamais pu m'égayer, toute petite, à des vaudevilles en loques, ni faire écho à des rires de comique souffreteux.
Quel hasard amena un jour chez nous, pourvue de décors, de costumes, une vraie troupe de comédiens nomades, tous gens vêtus proprement, point trop maigres, gouvernés par une sorte d'écuyer botté, à plastron de piqué blanc? Nous n'hésitâmes pas à verser trois francs par personne pour entendre la Tour de Nesle, mon père, ma mère et moi. Mais le nouveau tarif épouvanta notre village parcimonieux, et, dès le lendemain, la troupe nous quittait pour planter ses tentes à X…, petite ville voisine, aristocratique et coquette, tapie au pied de son château, prosternée devant ses châtelains titrés. La Tour de Nesle y fit salle comble, et la châtelaine félicita publiquement, après le spectacle, M. Marcel d'Avricourt, grand premier rôle, un long jeune homme agréable, qui maniait l'épée comme une badine et voilait, sous des cils touffus, de beaux yeux d'antilope. Il n'en fallait pas tant pour qu'on s'étouffât, le lendemain soir, à Denise. Le surlendemain, un dimanche, M. d'Avricourt assistait, en jaquette, à la messe d'onze heures, offrait l'eau bénite à deux jeunes filles rougissantes, et s'éloignait sans lever les yeux sur leur émoi — discrétion que le Tout-X… louait encore, quelques heures plus tard, à la matinée d'Hernani, où l'on refusa du monde.
La femme du jeune notaire d'X… n'avait pas froid aux yeux. Elle se permettait les décisions brusques et gamines d'une femme qui copiait les robes de «ces dames du château», chantait en s'accompagnant elle-même et portait les cheveux à la chien. Le jour d'après, au petit matin, elle s'en alla commander un vol-au- vent à l'hôtel de la Poste, où logeait M. d'Avricourt, et écouta le bavardage de la patronne:
— Pour huit personnes, madame? Samedi sept heures, sans faute! Je verse le lait chaud de M. d'Avricourt et j'inscris la commande… Oui, madame, il loge ici… Ah! madame, on ne dirait jamais un comédien! Une voix comme une jeune fille… Et sitôt sa promenade faite après le déjeuner, il rentre dans sa chambre et il prend son ouvrage.
— Son ouvrage?
— Il brode, madame! Une vraie fée! Il finit un dessus de piano au passé, on l'exposerait! Ma fille a relevé le dessin…
La femme du jeune notaire guetta le jour même M. d'Avricourt, rêveur sous les tilleuls, l'aborda, et s'enquit d'un certain dessus de piano dont le dessin et l'exécution… M. d'Avricourt rougit, voila d'une main ses yeux de gazelle, fit deux ou trois petits cris bizarres et jeta quelques mots embarrassés:
— Enfantillages!… Enfantillages que la mode de Paris encourage…
Un geste de chasse-mouches, d'une afféterie gracieuse, termina la phrase. À quoi la notairesse répliqua par une invitation à prendre le thé.
— Oh! un petit thé intime où chacun peut apporter son ouvrage…
Dans la semaine, le Gendre de M. Poirier allait aux nues, en compagnie d'Hernani, du Bossu et des Deux Timides, portés par l'enthousiasme d'un public jamais las. Chez la receveuse de l'enregistrement, chez la pharmacienne et la perceptrice, M. d'Avricourt imposait la couleur de ses cravates, sa manière de marcher, de saluer, de pousser, parmi les éclats cristallins de son rire, de petits gloussements aigus, d'appuyer une main sur sa hanche comme sur une garde d'épée — et de broder. L'écuyer botté, gouverneur de la troupe connaissait de douces heures, envoyait des mandats au Crédit Lyonnais et s'attablait l'après- midi au café de la Perle, en compagnie du père noble, du comique au grand nez et de la coquette un peu camuse.
Ce fut le moment que choisit le châtelain, absent depuis une quinzaine, pour revenir de Paris et quérir les bons avis du notaire de X… Il trouva la notairesse qui servait le thé. Près d'elle, le premier clerc de l'étude, un géant osseux et ambitieux, comptait ses points sur l'étamine bien tendue d'un tambour. Le fils du pharmacien, petit noceur à figure de cocher, entrelaçait des initiales sur un napperon, et le gros Glaume, veuf à marier, remplissait de laine alternativement magenta et vieil or les quadrillages d'une pantoufle. Jusqu'au vieux M. Demange, tout tremblotant, qui s'essayait sur un gros canevas… Debout, M. d'Avricourt récitait des vers, encensé par les soupirs des femmes oisives, et son regard oriental ne s'abaissait point sur elles.
Je n'ai jamais su au juste par quelles brèves paroles, ou par quel silence plus sévère, le châtelain flétrit la «dernière mode de Paris» et éclaira l'aveuglement étrange de ces braves gens qui le regardaient, l'aiguille en l'air. Mais j'entendis maintes fois raconter que le lendemain matin la troupe levait le camp, et qu'à l'hôtel de la Poste il ne restait rien de Lagardère, d'Hernani, du gendre impertinent de M. Poirier — rien, qu'un écheveau de soie et un dé oubliés.
LA PETITE BOUILLOUX
Cette petite Bouilloux était si jolie que nous nous en apercevions. Il n'est pas ordinaire que des fillettes reconnaissent en l'une d'elles la beauté et lui rendent hommage. Mais l'incontestée petite Bouilloux nous désarmait. Quand ma mère la rencontrait dans la rue, elle arrêtait la petite Bouilloux et se penchait sur elle, comme elle faisait pour sa rose safranée, pour son cactus à fleur pourpre, pour son papillon du pin, endormi et confiant sur l'écorce écailleuse. Elle touchait les cheveux frisés, dorés comme la châtaigne mi-mûre, la joue transparente et rose de la petite Bouilloux, regardait battre les cils démesurés sur l'humide et vaste prunelle sombre, les dents briller sous une lèvre sans pareille, et laissait partir l'enfant, qu'elle suivait des yeux, en soupirant:
— C'est prodigieux!…
Quelques années passèrent, ajoutant des grâces à la petite Bouilloux. Il y eut des dates que notre admiration commémorait: une distribution de prix où la petite Bouilloux, timide et récitant tout bas une fable inintelligible, resplendit sous ses larmes comme une pêche sous l'averse… La première communion de la petite Bouilloux fit scandale: elle alla boire chopine après les vêpres, avec son père, le scieur de long, au café du Commerce, et dansa le soir, féminine déjà et coquette, balancée sur ses souliers blancs, au bal public.
D'un air orgueilleux, auquel elle nous avait habituées, elle nous avertit après, à l'école, qu'elle entrait en apprentissage.
— Ah!… Chez qui?
— Chez Mme Adolphe.
— Ah!… Tu vas gagner tout de suite?
— Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain.
Elle nous quitta sans effusion et nous la laissâmes froidement aller. Déjà sa beauté l'isolait, et elle ne comptait point d'amies dans l'école, où elle apprenait peu. Ses dimanches et ses jeudis, au lieu de la rapprocher de nous, appartenaient à une famille «mal vue», à des cousines de dix-huit ans, effrontées sur le pas de la porte, à des frères, apprentis charrons, qui «portaient cravate», à quatorze ans et fumaient, leur soeur au bras, entre le «Tir parisien» de la foire et le gai «Débit» que la veuve à Pimolle achalandait si bien.
Dès le lendemain, je vis la petite Bouilloux, car elle montait vers son atelier de couture, et je descendais vers l'école. De stupeur, d'admiration jalouse, je restai plantée, du côté de la rue des Soeurs, regardant Nana Bouilloux qui s'éloignait. Elle avait troqué son sarrau noir, sa courte robe de petite fille contre une jupe longue, contre un corsage de satinette rose à plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de sa jupe, et ses bondissants cheveux, disciplinés, tordus en «huit», casquaient étroitement la forme charmante et nouvelle d'une tête ronde, impérieuse, qui n'avait plus d'enfantin que sa fraîcheur et son impudence, pas encore mesurée, de petite dévergondée villageoise.
Le cours supérieur bourdonna, ce matin-là.
— J'ai vu Nana Bouilloux! En «long», ma chère, en long qu'elle est habillée! Et en chignon! Et des talons hauts, et une paire de…
— Mange, Minet-Chéri, mange, ta côtelette sera froide.
— Et un tablier, maman, oh! un si joli tablier en mohair, comme de la soie!… Est-ce que je ne pourrais pas…
— Non, Minet-Chéri, tu ne pourrais pas.
— Mais puisque Nana Bouilloux peut bien…
— Oui, elle peut, et même elle doit, à treize ans, porter chignon, tablier court, jupe longue — c'est l'uniforme de toutes les petites Bouilloux du monde, à treize ans — malheureusement.
— Mais…
— Oui, tu voudrais un uniforme complet de petite Bouilloux. Ça se compose de tout ce que tu as vu, plus: une lettre bien cachée dans la poche du tablier, un amoureux qui sent le vin et le cigare à un sou; deux amoureux, trois amoureux… et un peu plus tard… beaucoup de larmes… un enfant malingre et caché que le busc du corset a écrasé pendant des mois… C'est ça, Minet- Chéri, l'uniforme complet des petites Bouilloux. Tu le veux?
— Mais non, maman… Je voulais essayer si le chignon…
Ma mère secouait la tête avec une malice grave.
— Ah! non. Tu ne peux pas avoir le chignon sans le tablier, le tablier sans la lettre, la lettre sans les souliers à talons, ni les souliers sans… le reste! C'est à choisir!
Ma convoitise se lassa vite. La radieuse petite Bouilloux ne fut plus qu'une passante quotidienne, que je regardais à peine. Tête nue l'hiver et l'été, elle changeait chaque semaine la couleur vive de ses blouses. Par grand froid, elle serrait sur ses minces épaules élégantes un petit fichu inutile. Droite, éclatante comme une rose épineuse, les cils abattus sur la joue ou dévoilant l'oeil humide et sombre, elle méritait, chaque jour davantage, de régner sur des foules, d'être contemplée, parée, chargée de joyaux. La crêpelure domptée de ses cheveux châtains se révélait, quand même, en petites ondes qui accrochaient la lumière, en vapeur dorée sur la nuque et près des oreilles. Elle avait un air toujours vaguement offensé, des narines courtes et veloutées qui faisaient penser à une biche.
Elle eut quinze ans, seize ans — moi aussi. Sauf qu'elle riait beaucoup le dimanche, au bras de ses cousines et de ses frères, pour montrer ses dents, Nana Bouilloux se tenait assez bien.
— Pour une petite Bouilloux, ma foi, il n'y a rien à dire! reconnaissait la voix publique.
Elle eut dix-sept ans, dix-huit ans, un teint comme un fruit abrité du vent, des yeux qui faisaient baisser les regards, une démarche apprise on ne sait où. Elle se mit à fréquenter les «parquets» aux foires et aux fêtes, à danser furieusement, à se promener très tard, dans le chemin de ronde, un bras d'homme autour de la taille. Toujours méchante, mais rieuse, et poussant à la hardiesse ceux qui se seraient contentés de l'aimer.
Un soir de Saint-Jean, elle dansait au parquet installé place du Grand-Jeu, sous la triste lumière et l'odeur des lampes à pétrole. Les souliers à clous levaient la poussière de la place, entre les planches du «parquet». Tous les garçons gardaient en dansant le chapeau sur la tête, comme il se doit. Des filles blondes devenaient lie-de-vin dans leurs corsages collés, des brunes, venues des champs et brûlées, semblaient noires. Mais dans une bande d'ouvrières dédaigneuses, Nana Bouilloux, en robe d'été à petites fleurs, buvait de la limonade au vin rouge quand les Parisiens entrèrent dans le bal.
Deux Parisiens comme on en voit l'été à la campagne, des amis d'un châtelain voisin, qui s'ennuyaient; des Parisiens en serge blanche et en tussor qui venaient se moquer, un moment, d'une Saint-Jean de village… Ils cessèrent de rire en apercevant Nana Bouilloux et s'assirent à la buvette pour la voir de plus près. Ils échangèrent, à mi-voix, des paroles qu'elle feignait de ne pas entendre. Car sa fierté de belle créature lui défendait de tourner les yeux vers eux, et de pouffer comme ses compagnes. Elle entendit: «Cygne parmi les oies… Un Greuze!… crime de laisser s'enterrer ici une merveille…» Quand le Parisien en serge blanche invita la petite Bouilloux à valser, elle se leva sans étonnement, et dansa muette, sérieuse; ses cils, plus beaux qu'un regard, touchaient, parfois, le pinceau d'une moustache blonde.
Après la valse, les Parisiens s'en allèrent, et Nana Bouilloux s'assit à la buvette en s'éventant. Le fils Leriche l'y vint chercher, et Houette, et même Honce, le pharmacien, et même Possy, l'ébéniste, grisonnant, mais fin danseur. À tous, elle répondit: «Merci bien, je suis fatiguée», et elle quitta le bal à dix heures et demie.
Et puis, il n'arriva plus rien à la petite Bouilloux. Les Parisiens ne revinrent pas, ni ceux-là, ni d'autres. Houette, Honce, le fils Leriche, les commis voyageurs au ventre barré d'or, les soldats permissionnaires et les clercs d'huissier gravirent en vain notre rue escarpée, aux heures où descendait l'ouvrière bien coiffée, qui passait raide avec un signe de tête. Ils l'espérèrent aux bals, où elle but de la limonade d'un air distingué et répondit à tous: «Merci bien, je ne danse pas, je suis fatiguée.» Blessés, ils ricanaient, après quelques jours: «Elle a attrapé une fatigue de trente-six semaines, oui!» et ils épièrent sa taille… Mais rien n'arriva à la petite Bouilloux, ni cela ni autre chose. Elle attendait, simplement. Elle attendait, touchée d'une foi orgueilleuse, consciente de ce que lui devait un hasard qui l'avait trop bien armée. Elle attendait… ce Parisien de serge blanche? Non. L'étranger, le ravisseur. L'attente orgueilleuse la fit pure, silencieuse; elle dédaigna, avec un petit sourire étonné, Honce, qui voulut l'élever au rang de pharmacienne légitime, et le premier clerc de l'huissier. Sans plus déchoir, et reprenant en une fois ce qu'elle avait jeté — rires, regards, duvet lumineux de sa joue, courte lèvre enfantine et rouge, gorge qu'une ombre bleue divise à peine — à des amants, elle attendit son règne, et le prince qui n'avait pas de nom.
Je n'ai pas revu, en passant une fois dans mon pays natal, l'ombre de celle qui me refusa si tendrement ce qu'elle appelait «l'uniforme des petites Bouilloux». Mais comme l'automobile qui m'emmenait montait lentement — pas assez lentement, jamais assez lentement — une rue où je n'ai plus de raison de m'arrêter, une passante se rangea pour éviter la roue. Une femme mince, bien coiffée, les cheveux en casque à la mode d'autrefois, des ciseaux de couturière pendus à une «châtelaine» d'acier, sur son tablier noir. De grands yeux vindicatifs, une bouche serrée qui devait se taire longuement, la joue et la tempe jaunies de celles qui travaillent à la lampe; une femme de quarante-cinq à… Mais non, mais non; une femme de trente-huit ans, une femme de mon âge, exactement de mon âge, je n'en pouvais pas douter… Dès que la voiture lui laissa le passage, la «petite Bouilloux» descendit la rue, droite, indifférente, après qu'un coup d'oeil, âpre et anxieux, lui eut révélé que la voiture s'en allait, vide du ravisseur attendu.
L'AMI
Le jour où l'Opéra-Comique brûla, mon frère aîné, accompagné d'un autre étudiant, son ami préféré, voulut louer deux places. Mais d'autres mélomanes pauvres, habitués des places à trois francs, n'avaient rien laissé. Les deux étudiants déçus dînèrent à la terrasse d'un petit restaurant du quartier: une heure plus tard, à deux cents mètres d'eux, l'Opéra-Comique brûlait. Avant de courir l'un au télégraphe pour rassurer ma mère, l'autre à sa famille parisienne, ils se serrèrent la main et se regardèrent, avec cet embarras, cette mauvaise grâce sous laquelle les très jeunes hommes déguisent leurs émotions pures. Aucun d'eux ne parla de hasard providentiel, ni de la protection mystérieuse étendue sur leurs deux têtes. Mais quand vinrent les grandes vacances, pour la première fois Maurice — admettez qu'il s'appelait Maurice — accompagna mon frère et vint passer deux mois chez nous.
J'étais alors une petite fille assez grande, treize ans environ.
Il vint donc ce Maurice que j'admirais en aveugle, sur la foi de l'amitié que lui portait mon frère. En deux ans, j'avais appris que Maurice faisait son droit — pour moi, c'était un peu comme si on m'eût dit qu'il «faisait le beau» debout sur ses pattes de derrière — qu'il adorait, autant que mon frère, la musique, qu'il ressemblait au baryton Taskin avec des moustaches et une très petite barbe en pointe, que ses riches parents vendaient en gros des produits chimiques et ne gagnaient pas moins de cinquante mille francs par an — on voit que je parle d'un temps lointain.
Il vint, et ma mère s'écria tout de suite qu'il était «de cent mille pics» supérieur à ses photographies, et même à tout ce que mon frère vantait de lui depuis deux ans: fin, l'oeil velouté, la main belle, la moustache comme roussie au feu, et l'aisance caressante d'un fils qui a peu quitté sa mère. Moi, je ne dis rien, justement parce que je partageais l'enthousiasme maternel.
Il arrivait vêtu de bleu, coiffé d'un panama à ruban rayé, m'apportant des bonbons, des singes en chenille de soie grenat, vieil-or, vert-paon, qu'une mode agaçante accrochait partout — les rintintins de l'époque — un petit porte-monnaie en peluche turquoise. Mais que valaient les cadeaux aux prix des larcins? Je leur dérobai, à lui et à mon frère, tout ce qui tomba sous ma petite serre de pie sentimentale: des journaux illustrés libertins, des cigarettes d'Orient, des pastilles contre la toux, un crayon dont l'extrémité portait des traces de dents — et surtout les boîtes d'allumettes vides, les nouvelles boîtes blasonnées de photographies d'actrices que je ne fus pas longue à connaître toutes, et à nommer sans faute: Théo, Sybil Sanderson, Van Zandt… Elles appartenaient à une race inconnue, admirable, que la nature avait dotée invariablement d'yeux très grands, de cils très noirs, de cheveux frisés en éponge sur le front, et d'un lé de tulle sur une seule épaule, l'autre demeurant nue… À les entendre nommer négligemment par Maurice, je les réunis en un harem sur lequel il étendait une royauté indolente, et j'essayais, le soir, en me couchant, l'effet d'une voilette de maman sur mon épaule. Je fus, huit jours durant, revêche, jalouse, pâle, rougissante — en un mot amoureuse.
Et puis, comme j'étais en somme une fort raisonnable petite fille, cette période d'exaltation passa et je goûtai pleinement l'amitié, l'humeur gaie de Maurice, les causeries libres des deux amis. Une coquetterie plus intelligente régit tous mes gestes, et je fus, avec une apparence parfaite de simplicité, telle que je devais être pour plaire: une longue enfant aux longues tresses, la taille bien serrée dans un ruban à boucle, blottie sous son grand chapeau de paille comme un chat guetteur. On me revit à la cuisine et les mains dans la pâte à galettes, au jardin le pied sur la bêche, et je courus en promenade, autour des deux amis bras sur bras, ainsi qu'une gardienne gracieuse et fidèle. Quelles chaudes vacances, si émues et si pures…
C'est en écoutant causer les deux jeunes gens que j'appris le mariage, encore assez lointain, de Maurice. Un jour que nous étions seuls au jardin, je m'enhardis jusqu'à lui demander le portrait de sa fiancée. Il me le tendit: un jeune fille souriante, jolie, extrêmement coiffée, enguirlandée de mille ruches de dentelle.
— Oh! dis-je maladroitement, la belle robe!
Il rit si franchement que je ne m'excusai pas.
— Et qu'allez-vous faire, quand vous serez marié?
Il cessa de rire et me regarda.
— Comment, ce que je vais faire? Mais je suis déjà presque avocat, tu sais!
— Je sais. Et elle, votre fiancée, que fera-t-elle pendant que vous serez avocat?
— Que tu es drôle! Elle sera ma femme, voyons.
— Elle mettra d'autres robes avec beaucoup de petites ruches?
— Elle s'occupera de notre maison, elle recevra… Tu te moques de moi? Tu sais très bien comment on vit quand on est marié.
— Non, pas très bien. Mais je sais comment nous vivons depuis un mois et demi.
— Qui donc, «nous»?
— Vous, mon frère et moi. Vous êtes bien, ici? Étiez-vous heureux? Vous nous aimez?
Il leva ses yeux noirs vers le toit d'ardoises brodé de jaune, vers la glycine en sa seconde floraison, les arrêta un moment sur moi et répondit comme à lui-même:
— Mais oui…
— Après, quand vous serez marié, vous ne pourrez plus, sans doute, revenir ici, passer les vacances? Vous ne pourrez plus jamais vous promener à côté de mon frère, en tenant mes deux nattes par le bout, comme des rênes?
Je tremblais de tout mon corps, mais je ne le quittais pas des yeux. Quelque chose changea dans son visage. Il regarda tout autour de lui, puis il parut mesurer, de la tête aux pieds, la fillette qui s'appuyait à un arbre et qui levait la tête en lui parlant, parce qu'elle n'avait pas encore assez grandi. Je me souviens qu'il ébaucha une sorte de sourire contraint, puis il haussa les épaules, répondit assez sottement:
— Dame, non, ça va de soi…
Il s'éloigna vers la maison sans ajouter un mot et je mêlai pour la première fois, au regret enfantin que j'avais de perdre bientôt Maurice, un petit chagrin victorieux de femme.
YBANEZ EST MORT
J'ai oublié son nom. Pourquoi sa triste figure émerge-t-elle encore, quelquefois, des songes qui me ramènent, la nuit, au temps et au pays où je fus une enfant? Sa triste figure erre-t- elle au lieu où sont les morts sans amis, après qu'il eut erré, sans amis, parmi les vivants?
Il s'appelait à peu près Goussard, Voussard, ou peut-être Gaumeau. Il entra, comme expéditionnaire, chez Me Defert, notaire, et il y resta des années, des années… Mais mon village, qui n'avait pas vu naître Voussard — ou Gaumeau — ne voulut pas l'adopter. Même à l'ancienneté, Voussard ne gagna point son grade d'«enfant du pays». Grand, gris, sec, étroit, il ne quêta nulle sympathie et le coeur même de Rouillard, ce coeur expansif de cafetier-violoniste, attendri à force de mener en musique les cortèges de noces au long des routes, ne s'ouvrit jamais pour lui.
Voussard «mangeait» chez Patasson. «Manger chez un tel», cela signifie, chez nous, qu'on y loge aussi. Soixante francs par mois pour la pension complète: Voussard ne risquait pas d'y gâter sa taille, qu'il garda maigre, sanglée d'une jaquette vernissée et d'un gilet jaune, recousu de gros fil noir. Oui, recousu de gros fil… au-dessus de la pochette à montre… je le vois… Si je peignais, je pourrais faire de Voussard, vingt-cinq ans après qu'il a disparu, un portrait incompréhensiblement ressemblant. Pourquoi? Je ne sais. Ce gilet, la couture de fil noir, le col en papier-carton blanc, la cravate, une loque à dessin cachemire. Au-dessus, la figure, grise le matin comme une vitre sale, parce que Voussard partait à jeun, marbrée d'un rouge pauvre après le repas de midi. La figure, longue, toujours sans barbe, mais toujours mal rasée. Une grande bouche, nouée serré, laide. Un nez long, un nez avide, plus gras que tout le visage, et des yeux… Je ne les ai vus qu'une fois, car ils regardaient d'habitude la terre et s'abritaient en outre sous un canotier de paille noire, trop petit pour le crâne de Voussard et posé en avant sur son front comme les chapeaux que portaient les femmes sous le second Empire, pendant la mode du chignon Benoiton.
À l'heure du pousse-café et de la cigarette, Voussard, qui se passait de tabac et de café, prenait l'air à deux pas de son étude, sur un des deux bancs de pierre qui doivent flanquer encore la maison de Mme Lachassagne. Il y revenait vers quatre heures, à l'heure où le reste du village goûtait. Le banc de gauche usait les culottes des deux clercs de Me Defert. Le banc de droite branlait, par beau temps, aux mêmes heures, sous une brochette de petites filles déjà grandes, serrées et remuantes comme des passereaux sur la tuile d'une cheminée chaude: Odile, Yvonne, Marie, Colette… Nous avions treize, quatorze ans, l'âge du chignon prématuré, de la ceinture de cuir bouclée au dernier cran, du soulier qui blesse, des cheveux à la chien qu'on a coupés — «tant pis! maman dira ce qu'elle voudra!» — à l'école, pendant la leçon de couture, d'un coup de ciseaux à broder. Nous étions minces, hâlées, maniérées et brutales, maladroites comme des garçons, impudentes, empourprées de timidité au son seul de notre voix, aigres, pleines de grâce, insupportables…
Pendant quelques minutes, sur le banc, avant la classe, nous faisions les belles pour tout ce qui descendait, sur deux pieds, du haut de Bel-Air; mais nous ne regardions jamais Voussard, penché sur un journal plié en huit. Nos mères le craignaient vaguement:
— Tu n'as pas encore été t'asseoir sur ce banc, si près de cet individu!
— Quel individu, maman?
— Cet individu de chez Defert… Ah! je n'aime pas cela!
— Pourquoi, maman?
— Je me comprends…
Elles avaient de lui l'horreur qu'on a pour le satyre, ou le fou silencieux tout à coup assassin. Mais Voussard semblait ignorer notre présence et nous n'avions guère l'idée qu'il fût vivant.
Il mâchait une petite branche de tilleul en guise de dessert, croisait l'un sur l'autre, avec une désinvolture de squelette frivole, ses tibias sans chair, et il lisait, sous son auvent de paille noire poussiéreuse. À midi et demi, le petit Ménétreau, galopin d'école l'an dernier, promu récemment saute-ruisseau chez Defert, s'asseyait à côté de Voussard, et finissait son pain du déjeuner à grands coups de dents, comme un fox qui déchire une pantoufle. Le mur fleuri de Mme Lachassagne égrenait sur eux et sur nous des glycines, des cytises, le parfum du tilleul, une corolle plate et tournoyante de clématite, des fruits rouges d'if… Odile feignait le fou rire pour frapper d'admiration un commis voyageur qui passait; Yvonne attendait que le nouvel instituteur-adjoint parût à la fenêtre du cours supérieur; je projetais de désaccorder mon piano pour que l'accordeur du chef- lieu, celui qui portait lorgnon d'or… Voussard, comme inanimé, lisait.
Un jour vint que le petit Ménétreau s'assit le premier sur le banc de gauche, mordant son reste de pain et gobant des cerises. Voussard arriva en retard, au coup de cloche de l'école. Il marchait vite et gauchement, comme quelqu'un qui se hâte dans l'obscurité. Un journal ouvert qu'il tenait à la main balayait la rue. Il posa une main sur l'épaule du petit Ménétreau, se pencha et lui dit d'une voix profonde et précipitée:
— Ybanez est mort. Ils l'ont assassiné.
Le petit Ménétreau ouvrit la bouche pleine de pain mâché et bégaya:
— C'est pas vrai?
— Si. Les soldats du roi. Regarde.
Et il déploya tragiquement, sous le nez du saute-ruisseau, le feuilleton du journal qui tremblait entre ses doigts.
— Eh ben!… soupira le petit Ménétreau… Qu'est-ce qui va arriver?
— Ah!… Est-ce que je sais!…
Les grands bras de Voussard se levèrent, retombèrent:
— C'est un coup du cardinal de Richelieu, ajouta-t-il avec un rire amer.
Puis il ôta son chapeau pour s'essuyer le front et demeura un moment immobile, laissant errer sur la vallée ses yeux que nous ne connaissions pas, les yeux jaunes d'un conquérant d'îles, les yeux cruels et sans bornes d'un pirate aux aguets sous son pavillon noir, les yeux désespérés du loyal compagnon d'Ybanez, assassiné lâchement par les soldats du Roy.
MA MÈRE ET LE CURÉ
Ma mère, mécréante, permit cependant que je suivisse le catéchisme, quand j'eus onze ou douze ans. Elle n'y mit jamais d'autre obstacle que des réflexions désobligeantes, exprimées vertement chaque fois qu'un humble petit livre, cartonné de bleu, lui tombait sous la main. Elle ouvrait mon catéchisme au hasard et se fâchait tout de suite:
— Ah! que je n'aime pas cette manière de poser des questions! Qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que ceci? qu'est-ce que cela? Ces points d'interrogation, cette manie de l'enquête et de l'inquisition, je trouve ça incroyablement indiscret! Et ces commandements, je vous demande un peu! Qui a traduit les commandements en un pareil charabia? Ah! je n'aime pas voir ce livre dans les mains d'un enfant, il est rempli de choses si audacieuses et si compliquées…
— Enlève-le des mains de ta fille, disait mon père, c'est bien simple.
— Non, ce n'est pas bien simple. S'il n'y avait encore que le catéchisme! Mais il y a la confession. Ça, vraiment… ça, c'est le comble! Je ne peux pas en parler sans que le rouge de l'indignation… Regarde comme je suis rouge!
— N'en parle pas.
— Oh! toi… C'est ta morale qui est «bien simple». Les choses ennuyeuses, on n'en parle pas, et alors elles cessent d'exister, hein?
— Je ne dirais pas mieux.
— Plaisanter n'est pas répondre. Je ne peux pas m'habituer aux questions qu'on pose à cette enfant.
—!!!
— Quand tu lèveras les bras au ciel! Révéler, avouer, et encore avouer, et exhiber tout ce qu'on fait de mal!… Le taire, s'en punir au fond de soi, voilà qui est mieux. Voilà ce qu'on devrait enseigner. Mais la confession rend l'enfant enclin à un flux de paroles, à un épluchage intime, où il entre bientôt plus de plaisir vaniteux que d'humilité… Je t'assure! Je suis très mécontente. Et je m'en vais de ce pas en parler au curé!
Elle jetait sur ses épaules sa «visite» en cachemire noir brodée de jais, coiffait sa petite capote à grappes de lilas foncés, et s'en allait, de ce pas en effet, ce pas inimitable et dansant — la pointe du pied en dehors, le talon effleurant à peine la terre — sonner à la porte de M. le curé Millot, à cent mètres de là. J'entendais, de chez nous, la sonnette triste et cristalline, et j'imaginais, troublée, un entretien dramatique, des menaces, des invectives, entre ma mère et le curé-doyen… Au claquement de la porte d'entrée, mon coeur romanesque d'enfant répondait par un bond pénible. Ma mère reparaissait rayonnante, et mon père abaissait devant son visage, barbu comme un paysage forestier, le journal le Temps:
— Eh bien?
— Ça y est! s'écriait ma mère. Je l'ai!
— Le Curé?
— Non, voyons! La bouture du pélargonium qu'il gardait si jalousement, tu sais, celui dont les fleurs ont deux pétales pourpre foncé et trois pétales roses? La voilà, je cours l'empoter…
— Tu lui as bien savonné la tête au sujet de la petite?
Ma mère tournait vivement, sur le seuil de la terrasse, un charmant visage, étonné, coloré:
— Oh! non, quelle idée! Tu n'as aucun tact! Un homme qui non seulement m'a donné la bouture de son pélargonium, mais qui encore m'a promis son chèvrefeuille d'Espagne, à petites feuilles panachées de blanc, celui dont on sent d'ici l'odeur, tu sais, quand le vent vient d'ouest…
Elle était déjà hors de vue, mais sa voix nous arrivait encore, un soprano nuancé, vacillant pour la moindre émotion, agile, sa voix qui propageait jusqu'à nous et plus loin que nous les nouvelles des plantes soignées, des greffes, de la pluie, des éclosions, comme la voix d'un oiseau invisible qui prédit le temps…
Le dimanche, elle manquait rarement la messe. L'hiver, elle y menait sa chaufferette, l'été son ombrelle; en toutes saisons un gros paroissien noir et son chien Domino, qui fut tour à tour un bâtard de loulou et de fox, noir et blanc, puis un barbet jaune.
Le vieux curé Millot, quasi subjugué par la voix, la bonté impérieuse, la scandaleuse sincérité de ma mère, lui remonta pourtant que la messe ne se disait pas pour les chiens.
Elle se hérissa comme une poule batailleuse:
— Mon chien! Mettre mon chien à la porte de l'église! Qu'est-ce que vous craignez donc qu'il y apprenne?
— Il n'est pas question de…
— Un chien qui est un modèle de tenue! Un chien qui se lève et s'assied en même temps que tous vos fidèles!
— Ma chère madame, tout cela est vrai. N'empêche que dimanche dernier il a grondé pendant l'élévation!
— Mais certainement, il a grondé pendant l'élévation! Je voudrais bien voir qu'il n'ait pas grondé pendant l'élévation! Un chien que j'ai dressé moi-même pour la garde et qui doit aboyer dès qu'il entend une sonnette!
La grande affaire du chien à l'église, coupée de trêves, traversée de crises aiguës, dura longtemps, mais la victoire revint à ma mère. Flanquée de son chien, d'ailleurs très sage, elle s'enfermait à onze heures dans le «banc» familial, juste au- dessous de la chaire, avec la gravité un peu forcée et puérile qu'elle revêtait comme une parure dominicale. L'eau bénite, le signe de croix, elle n'oubliait rien, pas même les génuflexions rituelles…
— Qu'en savez-vous, monsieur le curé, si je prie ou non? Je ne sais pas le Pater, c'est vrai. Ce n'est pas long à apprendre? Ni à oublier, j'aurais bientôt fait… Mais j'ai à la messe, quand vous nous obligez à nous mettre à genoux, deux ou trois moments bien tranquilles, pour songer à mes affaires… Je me dis que la petite n'a pas bonne mine, que je lui ferai monter une bouteille de Château Larose pour qu'elle ne prenne pas les pâles couleurs… Que chez les malheureux Pluvier un enfant va encore venir au monde sans langes, ni brassières, si je ne m'en mêle pas… Que demain c'est la lessive à la maison et que je dois me lever à quatre heures…
Il l'arrêtait en étendant sa main tannée de jardinier:
— Ça me suffit bien, ça me suffit bien… Je vous compte le tout pour une oraison.
Pendant la messe, elle lisait dans un livre de cuir noir, frappé d'une croix sur les deux plats; elle s'y absorbait même avec une piété qui semblait étrange aux amis de ma très chère mécréante; ils ne pouvaient pas deviner que le livre à figure de paroissien enfermait, en texte serré, le théâtre de Corneille…
Mais le moment du sermon faisait de ma mère une diablesse. Les cuirs, les «velours», les naïvetés chrétiennes d'un vieux curé paysan, rien ne la désarmait. Les bâillements nerveux sortaient d'elle comme des flammes; et elle me confiait à voix basse les mille maux soudains qui l'assaillaient:
— J'ai des vertiges d'estomac… Ça y est, je sens venir une crise de palpitations… Je suis rouge, n'est-ce pas? Je crois que je vais me trouver mal… Il faudra que je défende à M. Millot de prêcher plus de dix minutes…
Elle lui communiqua son dernier ukase, et il l'envoya, cette fois, promener. Mais le dimanche d'après, elle inventa pendant le prône, les dix minutes écoulées, de toussoter, de laisser tomber son livre, de balancer sa montre ostensiblement au bout de sa chaîne…
M. le curé lutta d'abord, puis perdit la tête avec le fil de son discours. Bégayant, il jeta un Amen qui ne rimait à rien et descendit, bénissant d'un geste égaré ses ouailles, toutes ses ouailles, sans excepter celle dont le vissage, à ses pieds, riait, et brillait de l'insolence des réprouvés.
MA MÈRE ET LA MORALE
Vers l'âge de treize ou quatorze ans, je n'avais pas l'humeur mondaine. Mon demi-frère aîné, étudiant en médecine, m'enseignait, quand il venait en vacances, sa sauvagerie méthodique, tranquille, qui ne connaissait pas plus de trêves que la vigilance des bêtes farouches. Un coup de sonnette à la porte du perron le projetait, d'un saut silencieux, dans le jardin, et la vaste maison, par mauvais temps, offrait maint refuge aux délices de sa solitude. Imitation ou instinct, je savais franchir la fenêtre de la cuisine, passer les pointes de la grille sur la rue des Vignes, fondre dans l'ombre des greniers, dès que j'entendais, après le coup de sonnette, d'aimables voix féminines, chantant selon l'accent de notre province. Pourtant, j'aimais les visites de Mme Saint-Alban, une femme encore belle, crépue de frisures naturelles qu'elle coiffait en bandeaux, tôt ébouriffés. Elle ressemblait à George Sand, et portait en tous ses mouvements une majesté romanichelle. Ses chaleureux yeux jaunes miraient le soleil et les plantes vertes, et j'avais goûté, nourrissone, au lait de sa gorge abondante et bistrée, un jour que par jeu ma mère tendait son sein blanc à un petit Saint- Alban de mon âge.
Mme Saint-Alban quittait, pour venir voir ma mère, sa maison du coin de la rue, son étroit jardin où les clématites pâlissaient dans l'ombre des thuyas. Ou bien elle entrait en revenant de promenade, riche de chèvrefeuille sylvestre, de bruyères rouges, de menthe des marécages et de roseaux fleuris, velouteux, bruns et rudes comme des dos d'oursons. Sa broche ovale lui servait souvent à agrafer, l'un sur l'autre, les bords d'un accroc dans sa robe de taffetas noir, et son petit doigt s'ornait d'un coeur de cornaline rosée, où flambaient les mots ie brusle, ie brusle, — une bague ancienne trouvée en plein champ.
Je crois que j'aimais surtout, en Mme Saint-Alban, tout ce qui l'opposait à ma mère, et je respirais, avec une sensualité réfléchie, le mélange de leurs parfums. Mme Saint-Alban déplaçait une nue lourde d'odeur brune, l'encens de ses cheveux crépus et de ses bras dorés. Ma mère fleurait la cretonne lavée, le fer à repasser chauffé sur la braise de peuplier, la feuille de verveine citronnelle qu'elle roulait dans ses mains ou froissait dans sa poche. Au soir tombant, je croyais qu'elle exhalait la senteur des laitues arrosées, car la fraîche senteur se levait sur ses pas, au bruit perlé de la pluie d'arrosage, dans une gloire de poudre d'eau et de poussière arable.
J'aimais aussi entendre la chronique communale rapportée par Mme Saint-Alban. Ses récits suspendaient, à chaque nom familier, une sorte d'écusson désastreux, un feuillet météorologique où s'annonçaient l'adultère de demain, la ruine de la semaine prochaine, la maladie inexorable… Un feu généreux allumait alors ses yeux jaunes, une malignité enthousiaste et sans objet la soulevait, et je me retenais de crier: «Encore! encore!»
Elle baissait parfois la voix en ma présence. Plus beau de n'être qu'à demi compris, le potin mystérieux durait plusieurs jours, attisé savamment, puis étouffé d'un coup. Je me souviens particulièrement de «l'histoire Bonnarjaud»…
Barons de fantaisie ou noblesse campagnarde, M. et Mme de Bonnarjaud habitaient pauvrement un petit château autour duquel les terres domaniales, vendues lopin à lopin, se réduisaient au parc, clos de murs. Pas de fortune et trois filles à marier. «Ces demoiselles de Bonnarjaud» montraient à la messe des robes révélatrices. Marierait-on jamais ces demoiselles de Bonnarjaud?…
— Sido? devine ce qui arrive! s'écria un jour Mme Saint-Alban. La seconde Bonnarjaud se marie!
Elle revenait des fermes éparpillées autour du petit château, rapportant son butin de nouvelles et des javelles d'avoine verte, des coquelicots et des nielles, les premières digitales des ravins pierreux. Une chenille filandière, couleur de jade, transparente, pendait à un fil soyeux, sous l'oreille de Mme Saint-Alban; le duvet des peupliers collait une barbe d'argent à son menton cuivré, moite de sueur.
— Assieds-toi, Adrienne. Tu vas boire un verre de mon sirop de groseilles. Tu vois, j'attache mes capucines. La seconde des Bonnarjaud? Celle qui a une jambe un peu faible? Je flaire encore là-dessous une manigance pas bien belle… Mais la vie de ces trois filles est d'une tristesse et d'un vide qui frappent le coeur. L'ennui, c'est une telle dépravation! Quelle morale tient contre l'ennui?
— Oh! toi, si tu te mets à parler morale, où nous emmèneras-tu? D'ailleurs il ne s'agit pas d'un mariage ridicule. Elle épouse… je te donne en cent!… Gaillard du Gougier!