La nouvelle Carthage

Georges Eekhoud · Chapitre 3 sur 4 · partie 1/3

Pages du PDF

La nouvelle Carthage

Ach lieber Christ! Wodu nicht bist Ist lauter Schweinerei!

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Puis, ricanant, remet l’hostie dans son gousset et jouit de la déconvenue du malencontreux intercesseur et de l’approbation de ses courtisans et complices.

Autrement loquaces et remuants que les bonzes de la finance et du négoce se révèlent les agents de change. Pimpants, astiqués, ils toupillent, virevoltent, s’empressent, s’insinuent, s’interposent, butinent l’or en papillonnant. Ce sont les danseurs sacrés, et leur pantomime fait partie des incantations.

De locomotion moins vertigineuse, serrés dans des habits plus sombres et de coupe plus roide, circulent les trafiquants en fonds publics, bricolant des liasses d’actions négligemment roulées dans des fardes ou de vieilles gazettes, et griffonnant leurs bordereaux sur le dos d’un client secourable.

Couverts de complets de fatigue, les commissionnaires en marchandises entreposent force sachets d’échantillons, au fond de leurs poches.

Celui-ci pile dans la paume de la main une fève de Chéribon et en fait subodorer l’arôme à l’épicier qu’il capte et circonvient.

Celui-là vous persuade de la supériorité de son tabac, Kentucky ou Maryland, et finirait par endosser la récolte au preneur timoré qui n’en demande qu’un boucaut.

À chaque spécialité, à chaque article son coin, sa dalle fixe. On ne se figure pas l’ordre régnant dans cette apparente pétaudière, le nombre des démarcations, des classements, des subdivisions. Raffineurs, distillateurs, importateurs de pétroles ou de guanos, facteurs en douanes, assureurs occupent, du premier janvier au trente-et-un décembre, sans empiéter sur le domaine du voisin, les quelques pieds carrés assignés à leur partie. Un colin-maillard habitué de la Bourse, retrouverait sans peine, au milieu de cette fourmilière, le quidam dont il a besoin.

Le sujet des conversations, l’objet débattu varie de pas en pas. Des quirateurs ou propriétaires collectifs d’un navire discutent avec les affréteurs les clauses d’une charte-partie. Un entrepositaire baragouine cédules et warrants. L’air retentit de mots exotiques et barbares: cent weights, primage, emprunt à la grosse aventure. Il est question de crimes spéciaux prévus par des codes exclusifs. Un armateur se plaint de barateries commises par ses capitaines. Ailleurs s’évalue un total de droits de navigation. Un expéditeur confère avec son subrécargue. Des dispacheurs règlent un compte d’avaries.

Casquette à la main, un doyen de «nation» offre ses services à un importateur de boeufs vivants de la Plata et à un autre qui reçoit en conserves le bétail du même pays. Un officier de la douane taxe de fraude et d’irrégularités les baes d’une «nation», qui mettent en cause, de leur côté, le négociant entrepositaire.

Le long du pourtour, sous les galeries, règnent des files de hauts pupitres d’où dégringolent pour s’y rejucher aussitôt après, comme atteints de vertige, des calculateurs; chiffres faits hommes, s’égosillant à glapir les côtes que les reporters de moniteurs financiers consignent hâtivement sur leurs tablettes.

Que de manoeuvres pour arriver à ce but: l’argent. Tel a l’air taciturne, presque funèbre, parle affaires avec componction; tel autre traite Mercure pardessous la jambe et entremêle son boniment de facéties de rapin.

Des bateliers, patrons de beurts et de chalands, le visage briqueté, les oreilles ornées d’anneaux d’argent, se tiennent à part, près des portes et, se balançant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, crachent, chiquent, pipent, graillonnent en attendant le noliseur. Des capitaines anglais en bisbille, élèvent la voix comme pour commander l’abordage et crispent désagréablement un conciliabule de jeunes beaux et de vieux bellâtres, mutinés de spéculateurs qui, non loin de là, se chuchotent la chronique scandaleuse, dénombrent leurs bonnes fortunes de la veille, dévoilent les mystères de l’alcôve, et les secrets du comptoir, lient des parties fines pour la soirée et farcissent de potins de boudoirs et de coulisses l’aride rituel commercial:

— Avec leurs goddam ils feraient goddamner un saint! déclare le plus spirituel des deux jeunes Saint-Fardier, visant les loups de mer tapageurs, et il se retire sur ce mot. Son frère l’accompagne, aussi radieux que si le mot était de lui. On leur donne le temps de s’éloigner; puis le cercle se rapproche:

— Elles vont bien leurs petites femmes! En voilà qui font goddamner leurs maris? Athanase n’a rien à envier à Gaston; leur ressemblance est plus grande que jamais. On se demande lequel est le plus sganarellisé des deux; Connaissez-vous le dernier patito de Cora?

— Notre grand Frédéric Barberousse!

— Non, au rancart le robin! En ce moment le képi supplante la loque.

— Un képi de l’armée belge…

— Ou à peu près…

— Autant dire un garde civique…

— Eurêka!

— Connais pas…

— Cet excellent Pascal qui n’entend pas le grec.

— Van Dam, le consul de Grèce? Mais il n’est pas de la garde civique.

— Qui te dit le contraire! Ô Pascal… agneau! C’est Von Frans, parbleu!

— Et c’est là tout ce que vous savez? intervient un nouveau venu, De Zater, l’homme toujours ganté. Quel vieux neuf! Voici bien d’autre nanan: Lucrèce, l’imprenable Lucrèce…

— Eh bien?

— … a fini par imiter ses petites folles de cousines…

— Avec qui?

— Avec le nouvel associé de son mari; le senor Vera-Pinto, un Chilien, un Fuégien ou un Patagon, je ne sais au juste…

— Comment! Le rastaquouère avec qui Freddy Béjard entreprend les transports d’émigrants en Argentine et qui lui a proposé l’opération des cartouches… Messieurs, cette coïncidence ne vous entrouvre-t-elle pas des horizons nouveaux, comme on dit au Palais?

— Tu ne prétends pas que le mari soit de connivence avec la femme: ils se détestent trop pour cela.

— Peuh! L’intérêt les rapproche…

— Voilà donc leur débâcle doublement conjurée. Car, vous n’ignorez pas, je suppose, que le papa Dobouziez vend sa part dans l’exploitation de la fabrique et jusqu’à sa maison… Hé, Tolmoch, combien font les métalliques?

— Que cornez-vous là? Le père Dobouziez, ce rigide matois, ce «tirez-vous de là comme vous pourrez!» se sacrifier pour un autre! pour un Béjard!

— Ah ça, vous tombez donc tous de la lune… On ne parle que de cette liquidation depuis ce matin, sur le tramway, au port, dans les bureaux…

— Daelmans-Deynze devient propriétaire de l’usine. Le père Saint-Fardier aussi abandonne la fabrication des bougies. Il lâche le beau-père pour commanditer le gendre. Saint-Fardier remplacera Dupoissy, qui manquait de poigne, au bureau des enrôlements pour l’Amérique et c’est lui qui s’occupera de l’emménagement des navires. Il y a des milliers et des milliers de francs à gagner. On annonce le prochain départ de la Gina avec une cargaison de cinq cents têtes.

— Au lieu de bois d’ébène voilà que Béjard se met à vendre de l’ivoire! conclut finement De Zater.

— À propos, De Maes, je vous prends vos consolidés à terme…

— Dobouziez consent à rester comme directeur aux appointements d’un ministre, m’affirmait à l’instant le caissier de la fabrique.

— Deux mots, monsieur de Zater, au sujet des huiles: faut-il acheter ou vendre?

— Vendre! Que vous êtes jeune, Tobiel: télégraphiez sans retard à Marseille et emparez-vous de tout ce qui reste encore sur le marché…

— Ecco l’opération des cafés; j’expédie par le Feldmarschall deux cents balles Java à Brand Frères, de Hambourg, et, en même temps, je charge mon commissionnaire d’acheter avec le produit une partie de cuirs…

— Messieurs, j’ai bien l’honneur… De Zater, je suis le vôtre… Vous parliez du grand désintéressement de Dobouziez…

— Non, cela me passe. On n’est pas honnête à ce point.

— Honnête! ricane Brullekens, de maniaque qui fait décaper chaque matin son argent de poche; c’est un autre mot, que vous diriez, vous, hé.! Fuchskopf?

— Ce Taelmans-Teince, engore un orichinal, un ardiste… Dummes Zeug! Lauter Schweinerei! Bettlern! Oui, té mentiants!

— Toujours explicites ces Teutons!… Mais, De Zater, pour en revenir à Lucrèce et à son rastaquouère…

— Qu’est-ce donc cette affaire de cartouches?

— Pour le moins, un vol de grand chemin…

— Pas mal! Mais je mets «cartouches» au pluriel et sans majuscule.

— Eh bien, voici: Béjard, l’unique Béjard, lui, toujours lui, vient d’acheter au dernier dictateur chilien, par l’entremise du senor Vera-Pinto et de compte à demi avec celui-ci, un solde de cinquante millions de cartouches, mises hors d’usage par suite de la réforme de l’armement. Il paraît que la digne paire d’amis s’est acquis ces munitions de rebut pour une croûte de pain… Or, ce malin de Béjard compte revendre séparément la poudre, le fulminate, le plomb et le cuivre qu’il retirera de ces cartouches, et réaliser de ce chef le joli bénéfice de plus de cinq cents pour cent…

— Une opération de génie! opinèrent avec autant d’admiration que d’envie tous ces monteurs de coups constamment a l’affût des occasions de faire fortune du jour au lendemain. Jamais ils n’auraient trouvé ce moyen-là, si simple, pourtant. Vrai, ce Béjard pouvait être une canaille, mais il était diantrement fort, et leur maître à tous!

— Toutefois, des difficultés se présentent, continua Brullekens. Le tout n’est pas d’amener jusqu’ici ce lot colossal de cartouches; il s’agit de se mettre en règle avec la douane, puis d’obtenir de la Ville l’autorisation de décharger ces redoutables produits, représentant une affaire de deux cents à deux cent cinquante mille kilos de poudre, c’est-à-dire plus qu’il n’en faudrait pour faire sauter Anvers et son camp retranché… La Régence hésite d’autant plus à assumer une grave responsabilité dans celte litigieuse affaire, que Bergmans, le vigilant agitateur, l’inconciliable ennemi de Béjard, ayant eu vent des manigances de celui-ci, ne cesse d’intimider notre Magistrat et d’exciter contre Béjard et sa mirifique entreprise les terreurs et la colère des portefaix du port qui n’ont pas encore oublié l’affaire des «élévateurs». Aussi impopulaire qu’il soit, Béjard pare quelque peu les assauts du bouillant tribun en faisant miroiter aux yeux de cette population riveraine, généralement besogneuse, la perspective du travail facile et lucratif que leur procurera son industrie.

«À la Ville, il promet d’extraire tous les jours mille kilos de poudre des cartouches, de manière à en finir au bout de neuf mois. De plus, il s’engage à fournir toutes les garanties et à se conformer à telles mesures de précaution que lui imposera l’autorité. Et vous verrez, — au fond, je le souhaite, car l’affaire est trop sublime! — que ce diable d’homme aura raison des obstacles qu’on lui suscite et qu’il se moquera une fois de plus, de la ville, de la province, du gouvernement, des foudres de Bergmans et même du vox populi!»

Un mouvement qui se produisait de groupe en groupe vers l’entrée occidentale de la Bourse, jusqu’au quartier des coulissiers et des tripoteurs en effets publics, interrompit cet édifiant colloque. Les éclats d’une aigre contestation dominaient les psalmodies coutumières. La poussée et le vacarme devinrent tels que l’opulent Verbist, suprême amiral d’une flotte marchande de vingt navires, daigna s’enquérir auprès de son commis de la cause de cette perturbation.

— Claesaens, que signifie…

— Un escogriffe qu’on somme de payer ses différences, monsieur. Une triste espèce, à ce qu’on m’assure!

La face bouffie et adipeuse, blafarde comme un astre hydropique, sourit lugubrement, les épaules eurent un sinistre haussement et, en spectateur blasé sur ce genre d’exécutions et qui n’en était plus à compter les banqueroutes de ses contemporains, Verbist ne s’informa même pas du nom de l’agioteur indélicat, mais continua de se curer les dents le plus confortablement du monde.

C’était pourtant le bénin, le suave, l’unique Dupoissy que l’on prenait si vivement à partie. Le hasard voulait que le Sedanais s’abîmât sans retour le jour même où Béjard, son maître, son patron, doublait victorieusement le cap de la ruine.

La fréquentation de Béjard lui avait donné foi dans sa propre étoile. Ce satellite s’était cru planète. Ce volatile s’était pris pour un aigle et avait voulu voler de ses ailes. Le jour où les bruits de l’imminente déconfiture de Béjard commencèrent à circuler, le prudent Dupoissy le lâcha avec la désinvolture d’un laquais. D’ailleurs Béjard, mis au courant des trahisons de ce gluant personnage, n’avait rien fait pour le retenir.

Au temps de la prospérité de Béjard, Dupoissy s’était assuré de fortes commissions et lui qui n’avait jamais possédé un sou vaillant, dans sa patrie ou ailleurs, se trouva un moment à la tête d’un capital fort sérieux. Au lieu de s’établir et de se livrer, par exemple, au Commerce des laines et des draps, «parties» dans lesquelles il se proclamait d’une compétence sans égale, il risqua tout son avoir dans des opérations aléatoires et de longue haleine. Tant que Béjard fut là, le tripoteur profitait de ses conseils et quittait la partie, sinon sans profit, du moins sans perte désastreuse. Mais, abandonné à sa propre initiative, il se fit complètement ratiboiser. Il en était arrivé à négliger les précautions les plus élémentaires; c’est à peine s’il s’enquérait de l’état du marché. Persuadé de son génie, il spéculait indifféremment sur les changes, les métaux, les effets publics et les marchandises. Quelque temps il parvint à faire escompter ses effets et à continuer ses «marchés fermes»; puis, l’un après l’autre, les banquiers lui coupèrent le crédit; enfin, à part quelques pigeons que dupait sa mine confite et onctueuse, son accent papelard, son fleur de respectability, et qui, sur la foi de ses jérémiades, le considéraient comme une victime de Béjard, il n’y eut plus pour lui livrer leur signature que des flibustiers aussi mal cotés que lui.

Il paya même cher la longanimité dont il bénéficia tout un temps.

C’était précisément, à la Bourse, jour de grande liquidation. Le faiseur, à bout d’expédients, avait passé la matinée à battre les guichets de la place, sans trouver à emprunter quarante sous. Cela ne l’empêcha point de se présenter en Bourse, comme d’habitude, luisant, bichonné, bénisseur, tendant à tous ses mains chattemiteuses et feignant de ne pas s’apercevoir des rebuffades et des affronts. Avisant un de ses contractants sur lequel il avait tiré à boulets rouges, il l’aborda, la bouche en coeur et se mit à l’entretenir d’une voix doucereuse et avec des gestes enveloppeurs, d’une opération superlificoquentieuse (il aimait ce mot) qui devait les enrichir tous les deux.

Il tombait mal cette fois.

— Je ne demande pas mieux que de traiter de nouveau avec vous, lui répondit le marchand, mais, auparavant, si vous voulez bien, nous liquiderons cette petite affaire de la Rente française. Vous savez ce que je veux dire… Voilà, trois mois que vous ajournez le règlement de cette bagatelle…

Dupoissy ne cessa pas de sourire et se récria:

— Comment donc! Mais volontiers, cher ami. Et même à la minute… Justement j’allais vous prier de passer ce soir chez moi… Si je vous parlais de cette nouvelle affaire, c’est parce qu’elle se rattache étroitement à celle que nous savons terminée; si étroitement, que nous pourrons les combiner je dirai, même les fusionner…

— Pardon! interrompit l’autre, il ne s’agit pas de tout cela. En voilà assez de vos combinaisons continues. Avant de m’embarquer avec vous dans d’autres entreprises, je désire connaître enfin la couleur de votre argent…

— Monsieur Vlarding! fit Dupoissy, jouer l’homme irréprochable outragé dans ses sentiments. Monsieur Vlarding, mon bon ami!

— Ta ta ta! Il n’y a pas de Vlarding et de bon ami qui tiennent! Vous allez me payer recta deux mille francs en échange du reçu que voici…

— Mais, mon vieil ami, pareils procédés de votre part, après tant d’années de mutuelle confiance…

— Trêve de protestations! Je ne vous dis que ce mot: pagare, pagare!

— Lorsque je vous répète que je n’ai pas cet argent sur moi! gémit Dupoissy à voix basse, et en pressant le bras de son interlocuteur. De grâce, calmez-vous… on nous écoute!

On commençait, en effet, à faire cercle autour d’eux. À l’ordinaire badauderie se joignait une curiosité maligne, attente d’une bagarre.

Mais plus Dupoissy essayait d’amadouer Vlarding, plus celui-ci criait:

— Pour la dernière fois, monsieur Dupoissy, êtes-vous disposé à me solder les deux mille francs?

— Quand je les aurai! laissa échapper le malheureux Dupoissy, perdant décidément la tramontane.

Vlarding bondit comme un chien flâtré.

— Comment dites-vous cela? cria-t-il dans le visage du débiteur insolvable.

D’autres dupes faisaient chorus, à présent, avec Vlarding. C’était à qui réclamerait son dû.

— Payera! Payera pas! chantait la galerie, sur l’air des lampions, en se trémoussant, en trépignant de joie féroce.

— Messieurs, mes bons messieurs, laissez-moi sortir, je vous en conjure! Je suis citoyen français, messieurs, j’en appelle au consul de mon pays… Messieurs, c’est une indignité…

— As-tu fini? goguenardaient les jeunes Saint-Fardier. Haro sur le déserteur! Haro sur l’homme de Sedan! Ferme ta cassolette! À la porte, Badinguet!

Mais les créanciers s’échauffaient et le menaçaient du poing, du parapluie et de la canne. Vlarding venait de lui abattre le chapeau de la tête.

— Non, non! Pas de violence! intercédait hypocritement la majorité des assistants. Faisons durer le plaisir.

Tremblant de peur, hagard, livide, la sueur et la pommade fondue lui découlant du front et des oreilles, le gros homme ne bougeait plus. Il embaumait à outrance. Mais moins heureux que le putois, son odeur ne tenait pas ses ennemis à distance. Comment aurait-il échappé à leur coalition! La consigne avait été donnée. On ne le frapperait pas; on se bornerait à le bousculer. Le jeu avait des règles consacrées par de nombreux précédents. Plus d’un boursier malhonnête avait été exécuté de la sorte. Les mains enfoncées dans leurs poches, les bourreaux ne jouaient que des coudes, des genoux ou des reins. Ainsi les vagues ballottent et roulent longtemps le naufragé, et le harcèlent de toutes parts, et se le renvoient l’une à l’autre, en lui faisant le moins de mal possible.

Dupoissy était bien un homme à la mer!

Il virait de droite et de gauche, louvoyait quelque temps dans un même sens, puis courait des bordées fantastiques. À peine un flot de tortionnaires l’avait-il projeté dans une direction, qu’un autre flot le ramenait à son point de départ. D’autres fois il restait immobile, broyé entre deux courants de même force, presque réduit en bouillie, aux trois quarts époumoné. Les questionnaires les plus rapprochés de lui risquaient de partager, son sort.

— Arrêtez! Pas si fort! criaient-ils à leurs camarades.

Une joie carnassière se repaissait de sa détresse. Un unique sentiment de cruauté confondait ces centaines de boursicotiers s’acharnant sur un joueur maladroit, ainsi que des collégiens sur leur souffre-douleur. Et, comme toujours les plus véreux, les plus obérés, prenaient à cette brimade la part la plus féroce.

Les millionnaires podagres se faisaient représenter à cette fête par leurs héritiers et leurs commis.

La police se tenait discrètement en observation. Tant qu’on n’endommageait pas la peau du patient et qu’on se bornait à le bousculer, elle n’avait pas mission d’intervenir. La tradition, autorisait les négociants assemblés à châtier, dans cette mesure, le spéculateur de mauvaise foi.

Entre les arcades du premier, étage, accoudés à la travée du promenoir, penchés sur cette véritable arène, les petits porteurs de dépêches jubilaient non sans éprouver quelque stupeur à la vue de ces personnages barbus et généralement compassés, s’émancipant comme des vauriens de leur âge, et l’envie leur démangeait de descendre dans la piste pour participer à ce sport de haut goût. Mais outre que les placides «gardes-ville» ne leur auraient pas assuré les mêmes immunités qu’aux boursiers, à la tangue un sentiment de terreur et de pitié entrait dans l’âme des gamins: ils regardaient encore, les yeux écarquillés, mais ils avaient cessé de rire.

Les rudes bateliers, si prompts à se colleter, demeuraient stupéfaits devant ce déchaînement de furie chez tous ces «chics messieurs», et ils en oubliaient de tirer des bouffées de leur brûle-gueule ou même de mordre leur chique.

Aucun des anciens amis du Sedanais, aucun, des amphitryons qui le recevaient autrefois à leur table, n’accourait à sa rescousse. Les plus humains, voyants la tournure critique que prenait l’altercation entre Dupoissy et ses créanciers, s’étaient prudemment esquivés, de peur d’être mêlés à l’esclandre ou pour s’épargner la vue de ces scènes pénibles.

Pendant, la tempête, une barque de pêche essaie d’enfiler le goulet du port. L’esquif a beau calculer son élan chaque fois la barre l’entraîne à la dérive ou menace de le briser contre les estacades. La tourmente humaine leurrait ainsi le pitoyable Sedanais et ne le rapprochait d’une des portes de salut que pour le rejeter à l’intérieur, et cela parfois en risquant de le fracasser contre les piliers.

Comme après bien des affres et bien des péripéties, une formidable impulsion le dirigeait pour la vingtième fois vers la sortie, un retardaire venant de la rue poussa la porte capitonnée.

— Tenez la porte ouverte, Béjard! mugit en s’épongeant Saint-Fardier père, qui s’était passionné pour ce jeu comme un étudiant d’Oxford à un match de foot-ball.

Ganté de frais, la taille prise dans un pardessus de coupe irréprochable, la boutonnière fleurie, plus superbe, plus maître de lui, plus dominateur que jamais, Béjard devina la situation, et n’ayant plus rien de commun avec son ancienne créature, tenant surtout à affirmer qu’il la répudiait sans merci, notre homme se prêta avec empressement à ce que la cohue attendait de lui.

S’effaçant contre la muraille, il tint la porte entrebâillée pour livrer passage à la victime. Son visage s’éclairait d’une joie satanique. Vrai, il était propre à présent, le patelin lâcheur! De son côté, Dupoissy reconnut son ancien associé. Se voir ainsi houspillé devant lui! C’était là le coup de grâce, le suprême opprobre! Franchement il ne méritait pas ce surcroît d’ignominie! Il concentra tout ce qui lui restait de ressort, de flamme, d’énergie vitale, pour lancer au triomphateur un regard d’atroce rancune, quelque chose comme une imprécation muette. Le crapaud doit avoir de ces regards sous le sabot d’un maroufle. Béjard ne broncha pas sous ce fluide vindicatif. Rien n’était, au contraire, plus flatteur pour lui. Au moment où une dernière ruée accélérait l’essor du Sedanais et où il filait avec la véhémence d’un projectile devant le député Béjard, celui-ci lui fit une révérence profonde de tabellion qui reconduit un visiteur considérable.

Le Dupoissy alla rouler comme un ballot avarié sur le pavé entre les deux trottoirs. Béjard le vit se ramasser, s’épousseter et se traîner, en longeant les murailles, avec des façons de limace.

Puis, lent et correct, sans s’occuper davantage de cette épave, le grand homme laissa retomber la porte et entra dans le temple où l’attendaient les félicitations et les hommages d’une tourbe prête à le traiter comme Dupoissy le jour où la Fortune cesserait de l’élire si manifestement pour son favori.

 

TROISIÈME PARTIE: LAURENT PARIDAEL

 

I. LE PATRIMOINE

Laurent venait d’atteindre sa majorité et le directeur de la fabrique l’invita par lettre strictement polie à passer par ses bureaux. Laurent retrouva son tuteur comme il l’avait quitté quatre ans auparavant, du moins quant à l’allure, à la tenue et à l’abord. Son masque impassible et lisse était un peu ridé, ses cheveux avaient blanchi et il levait moins haut son front autoritaire. Sur le bureau déshonoré il y a des années par le malencontreux Robinson Suisse s’étalaient à présent une liasse de banknotes et une feuille de papier couverte de chiffres alignés en colonne.

L’industriel, toujours à la besogne, répondit à peine au: «Bonjour, cousin!» que Laurent essayait de rendre aussi soumis, aussi affectueux que possible.

— Veuillez prendre connaissance de ce tableau et vérifier l’exactitude des calculs. Ceci vous représente mes comptes de tutelle: d’un côté vos revenus, de l’autre les frais de votre entretien et de votre éducation… Vous m’accorderez que je me suis abstenu autant que possible d’ébrécher votre petit capital. Lorsque vous aurez examiné ce travail, je vous prie, si vous l’approuvez, de signer ici… Vous pourrez emporter un double de cette pièce…

Laurent fit un mouvement pour saisir la plume et signer de confiance.

M. Dobouziez lui arrêta le bras, et de sa voix égale: «Pas de cela!… Vous me désobligeriez… Lisez d’abord.»

Quoi qu’il en eût, Laurent s’assit devant le pupitre et fit mine de revoir attentivement le détail des opérations. En attendant, son tuteur lui tournait le dos et regardait par la fenêtre, en tambourinant les vitres.

Laurent n’osa pas couper trop vite court à ce simulacre de vérification. Il attendit cinq minutes; puis se risqua à appeler l’attention de son parent:

— C’est parfait, cousin!

Et il se hâta de signer de son mieux ce tableau dressé avec tant de netteté et de minutie.

M. Dobouziez se rapprocha du pupitre, passa le buvard sur la pièce approuvée et la serra dans un tiroir.

— Bon. Il vous revient donc trente-deux mille huit cents francs. Voyez là, si vous trouvez votre compte.

Pris a la fois de dépit et de chagrin, Laurent empochait, pêle-mêle, les billets et les espèces.

— Comptez d’abord! arrêta M. Dobouziez.

Le jeune-homme obéit de nouveau, compta même à haute voix, puis, suffoquant, avant d’être arrivé à bout de sa numération, repoussa, d’un mouvement brusque, billets et numéraire entassés…

— Eh bien? Y a-t-il erreur?

Le féroce honnête homme!

Laurent aurait voulu lui dire: «Gardez cet argent, tuteur… Placez-le vous-même… Je n’en ai pas besoin; je le dépenserai, il m’échappera, car il ne me connaît pas… Tandis que vous êtes homme à le manier et à en user comme il convient…»

Mais il craignit que le superbe Dobouziez, habitué à jouer avec des millions, ne prît pour une insultante familiarité l’offre de ce capital dérisoire…, l’héritage de feu Paridael, ce pauvre commis…

Et pourtant, comme le fils Paridael eût prêté et même donné de bon coeur les économies du commis défunt à ce patron de la veille, devenu commis à son tour.

— Dépêchons! répéta M. Dobouziez d’un ton glacial après avoir consulté son chronomètre.

Force fut à Laurent de prendre son bien. Il s’attardait encore en regagnant la porte: «Permettez-moi au moins, cousin, de vous remercier et de vous demander…» balbutia-t-il, poussant la conciliation jusqu’à se repentir de ses torts involontaires et à se reprocher l’antipathie qu’il avait inspirée, malgré lui, à ce sage.

— C’est bien! c’est bien!

Et le geste et la physionomie imperturbables de Dobouziez continuaient de lui répéter: «J’ai fait mon devoir et n’ai besoin de la gratitude de personne!»

Les opérations étaient exactes. Le patrimoine avait été géré d’une manière irréprochable. Le résultat était prévu. Tout était prévu!

Ah! il ne se doutait pas, le rationnel Dobouziez, de la façon hétéroclite dont l’orphelin lui témoignerait bientôt sa reconnaissance! Il oubliait, le parfait calculateur, que certains problèmes ont plusieurs solutions. Sinon, il aurait peut-être rappelé le jeune homme qu’il congédiait si catégoriquement et lui aurait dit: «Soit, malheureux enfant, laisse-moi ton petit pécule et surtout ne te crois jamais notre obligé, le débiteur de Gina et de son père, le vengeur fatidique de ma fille…»

Laurent ne se doutait pas, en ce moment, de ce qui devait arriver et, cependant, il se sentait monter au coeur une sourde et opaque tristesse. Avant de se rendre à la fabrique, il s’était réjoui à l’idée de devenir son propre maître, de toucher un vrai capital, presque une fortune!… Et à présent qu’il tenait ces billets et cet or, ils lui brûlaient la poche et l’inquiétaient comme s’ils ne lui eussent pas appartenu. Vrai, un voleur n’eût pas été plus soucieux que ce propriétaire.

Il était autrement confiant et dispos lorsqu’il s’était séparé, la dernière fois, de son tuteur. Que d’illusions et que d’espérances alors! Avec les cent francs qu’il palpait mensuellement, il se croyait le plus riche des mortels et à présent que son avoir se chiffrait par milliers de francs, il n’avait jamais lié aussi embarrassé de sa personne, aussi indécis, aussi mal dans son assiette.

Arrivé dans la rue, le Fossé lui sembla effluer des miasmes prophétiques: le Fossé lui-même se tournait contre lui! Paridael flairait d’occultes menaces dans ces émanations, mais sans parvenir à déchiffrer ces vagues présages. En attendant, sa mauvaise humeur retournait sur l’usinier:

— Quelle banquise! marmonnait-il outragé dans ses fibres aimantes. Il m’a reçu comme le dernier des coupables. À la fin, si je ne m’étais contenu, je lui aurais jeté ce sale argent au visage… ce sale argent!

Et se sentant très seul, très abandonné, prenant peur de lui-même, redoutant ce premier tête-à-tête avec sa pesante fortune, afin de secouer ses pensées noires, l’idée lui vint de se rendre chez les Tilbak.

L’autre fois aussi, cette visite avait été la première après son départ de la fabrique. Aussitôt, reprenant possession de lui-même, aux trois quarts rasséréné, il pressa le pas. En marchant, il se représentait d’avance le vivifiant et salubre milieu où il allait se retremper.

Depuis quelque temps, il avait négligé ses bons amis. Des scrupules honorables étaient cause de cette apparente indifférence. Henriette ne semblait plus la même son égard: non pas que son affection pour lui eût diminué, bien au contraire! mais quelque chose de fébrile et de contraint se mêlait maintenant à sa parole et, sans y mettre la moindre fatuité, le jeune homme se croyait, de la part de la jeune fille, l’objet d’un sentiment plus vif qu’une amitié fraternelle. Or, incapable d’oublier la superbe Gina, Laurent craignait d’alimenter cette passion à laquelle il ne voyait point d’issue, car il se fût tué avant d’abuser de la confiance que Vincent et Siska plaçaient en lui.

Mais comme il cheminait aujourd’hui vers la Noix de Coco et qu’une réaction bienfaisante s’opérait dans son esprit, l’image d’Henriette lui apparut plus douce, plus touchante que jamais, et, à cette évocation, il éprouva ou du moins s’excita à éprouver pour la jeune fille une inclination moins quiète et moins platonique que par le passé. Qu’avait-il erré si longtemps! Il tenait le bonheur sous la main. Il ne pouvait mieux inaugurer sa vie nouvelle et rompre avec ses anciennes attaches qu’en épousant la saine et honnête enfant des Tilbak.

L’état dans lequel l’avait plongé son entrevue avec Dobouziez contribua à accélérer cette résolution. Rien ne lui parut plus raisonnable et plus réalisable. Le consentement des parents lui était acquis d’avance. On publierait aussitôt les bans.

En caressant ces perspectives matrimoniales, il arriva à la Noix de Coco et, traversant la boutique, entra directement, en familier, dans la chambre du fond. Il trouva tous les membres de la famille réunis, mais fut frappé par leurs mines allongées et chagrines. Avant qu’il eût eu le temps de leur demander une explication, Vincent l’entraîna dans la pièce de devant et, après une quinte de toux nerveuse, lui dit d’une voix engorgée:

— C’est décidé, monsieur Lorki, nous émigrons, nous partons pour Buenos-Ayres…

Laurent crut s’effondrer.

— Mais, mon brave Vincent, vous perdez la tête…

— Nullement, c’est tout à fait sérieux. Ce matin j’ai pris moi-même mon passage chez M. Béjard, au quai Sainte-Aldegonde. Je vais m’embarquer… J’ai même touché la prime… Voilà des mois que ce projet me trottait par la caboche. Il n’y a plus rien à entreprendre ici pour nous. Le commerce des bousingots et des casquettes ne va plus. Le biscuit se fait rare.

«On a gâté le métier. Avec ces runners qui accaparent le marin dès l’embouchure de l’Escaut et l’entraînent, ivre et abruti, au fond de leurs cavernes où ils le plument et l’écorchent jusqu’à la moelle, le petit boutiquier doit renoncer à la lutte… À moins de compagnonner avec eux, recourir à leurs pratiques, de leur disputer la proie à coups de poing et de couteau! Autant m’engager tout de suite dans une bande de francs voleurs!

«D’autre part l’invention des allèges à vapeur me force de vendre mon batelet pour du bois à brûler… Et, pour nous achever, voilà que nos fils ne trouvent plus à se placer… Nos grands chefs de maisons n’engagent que des volontaires allemands. Les mieux, disposés pour leurs pauvres concitoyens, notamment M. Daelmans-Deynze et M. Bergmans, sont assaillis de demandes et ont embauché déjà plus du double d’employés nécessaires! Par une faveur spéciale ils ont bien voulu se charger de notre Félix. Encore parlent-ils de l’envoyer à Hambourg: dans une de leurs maisons succursales. Il faudrait pouvoir attendre qu’une place devint vacante pour notre Pierket. Mais d’ici là, nous avons le temps de nous serrer le ventre… Vous le voyez, c’est la fin. Anvers ne veut plus de nous. Aussi avons-nous pris le parti de nous en aller tous. Et, s’il nous faut crever, du moins aurons-nous vaillamment tenté jusqu’au dernier effort pour vivre!…»

Et Tilbak refoula par un terrible juron l’émotion qui l’étranglait.

— Non, non, s’écria Laurent, en; lui donnant des tapes dans le dos, pour le réconforter: Vous ne partirez pas, mon brave Vincent. Et je bénis doublement l’inspiration qui m’amène ici! Depuis ce matin je suis riche, mon excellent gaillard! Je possède largement de quoi vous venir en aide à vous et aux vôtres. C’est plus de trente mille francs que je tiens à votre disposition, mon très cher. Vous n’avez jamais douté de moi, je suppose. Eh bien, alors! Allons qu’on cesse de se lamenter… Mais avant de retrouver Siska et vos enfants, laissez-moi compléter ma démarche L’argent qu’il vous répugnerait peut-être de tenir d’un ami, vous serez obligé de l’accepter d’un fils, oui, d’un fils — Siska ne m’a-t-elle pas toujours considéré comme son aîné? — ou, si vous l’aimez mieux, de votre gendre… Vincent, accordez-moi la main de votre fille Henriette!

Tilbak lui appuya les mains sur les épaules et le regarda au fond des yeux:

— Merci, monsieur Laurent. Votre offre généreuse ne nous touche pas moins profondément que votre demande, mais nous ne pouvons y donner suite… Il y a longtemps que ma femme a lu dans le coeur de notre fille et qu’elle combat le sentiment déraisonnable qui s’y est logé; Pour ne rien vous cacher, cet amour est même une des causes de notre départ… Tous, ici, nous avons besoin de changer d’air…

«Je vous le dis, à vous aussi monsieur Laurent, ce mariage est impossible. Même si j’y avais consenti, ma femme s’y serait opposée de toutes ses forces. Vous ne connaissez pas encore notre Siska. Elle entretient sur le devoir des idées peut-être très singulières, mais certes très arrêtées. Du moment qu’elle a dit: ceci est blanc et cela noir, vous auriez beau la prêcher, vous ne l’en feriez plus démordre… Savez-vous qu’elle croirait manquer à la mémoire des chers morts vos parents, si jamais elle autorisait une alliance entre sa famille et la vôtre… Vous êtes jeune, monsieur Laurent, vous possédez un gentil avoir, on vous a donné l’instruction, des parents riches vous laisseront peut-être leur fortune… et vous ferez un parti digne de cette fortune, de cette éducation et de votre nom: un parti répondant aux vues que vos pauvres chers morts, eux-mêmes, auraient entretenues concernant votre avenir… Voyez-vous votre opulente famille reprocher à notre Siska de vous avoir endossé sa fille et la considérer comme une intrigante, une misérable intruse…

— Vincent! s’écria Laurent en lui fermant la bouche… Soyez raisonnable, Vincent… Je me moque bien de ma noble famille… Vrai, pour ce qu’il m’en reste, il serait absurde de me contraindre… Vous finiriez, en me parlant ainsi, par me la faire haïr!… Que n’assistiez-vous tout à l’heure à l’accueil que m’a fait ce Dobouziez! L’âge et les mécomptes l’ont rendu plus pisse-froid que jamais… Je ne suis plus des leurs. Je me demande même si je l’ai jamais été! Je ne leur dois rien. Nos derniers liens sont brisés… Et c’est à ces parents qui me renient, que je sacrifierais mes affections!… Allons, votre refus n’est pas sérieux… Siska sera plus raisonnable que vous…

— Inutile! monsieur Laurent. Sachez même que si ma femme avait prévu cette amourette, jamais elle ne vous aurai attiré ici… Épargnez-lui la peine de devoir encore accentuer mon refus…

— Soit, dit Laurent. Mais si mes visites vous importunent, si un faux point d’honneur, oui, je dis bien, tant pis si vous vous fâchez! vous interdit de m’agréer pour gendre, moi qui comptais si loyalement rendre heureuse votre Henriette! du moins rien ne vous empoche de m’accepter pour créancier et, désormais, il est inutile d’émigrer…

— Merci encore, monsieur Laurent, mais nous n’avons besoin de rien… Pour tout vous dire, Jan Vingerhout, le baes de 1’ «Amérique», votre ami, nous accompagne… Il a réalisé son dernier sou et lui aussi va tenter la fortune dans une autre Amérique…

— Ah! je devine! s’écria Paridael, C’est à lui que vous donnez Henriette…

— Eh bien, oui!… Jan est un brave garçon de notre condition, que vous, tout le premier, avez apprécié… Et j’aurai même à vous demander une grâce, monsieur Paridael… Jamais notre ami ne s’est douté de l’amour d’Henriette pour vous… Oh, faites qu’il ignore toujours le caprice extravagant de notre fillette…

— C’en est trop! interrompit Laurent. Ne vous faut-il pas que j’entre dans vos plans jusqu’à me faire haïr de votre fille?

Et intérieurement il se disait: «Trop pauvre pour Gina, trop riche pour Henriette!» Puis, donnant libre cours à son amertume:

— Vrai, mon cher Tilbak, vous êtes tous les mêmes à Anvers… Vous ravalez tout à une question de gros sous. Mon digne cousin Dobouziez vous approuverait sans réserves… Les liens du coeur, les sympathies ne comptent pas. Tout s’efface devant des considérations de boutique. L’or seul rapproche ou divise. Ah! tenez, tous, tant que vous êtes, avez une tirelire à la place du coeur! Vous-mêmes, les Tilbak, que je considérais comme les miens, vous ne valez pas mieux que le reste!… Et je suis destiné à vivre toujours seul, et toujours incompris… Éternel déclassé, créature d’exception, nulle part je ne rencontrerai des pairs, des semblables, des vivants de ma trempe!…

Et, en proie à une crise nerveuse qui couvait depuis le matin, le corps tendu et secoué par ces émotions réitérées, il s’affala sur une chaise et serait à fondre en larmes comme un enfant.

Cependant Siska, attirée par les éclats des voix, avait, entrouvert la porte et entendu la fin de cette conversation. Elle s’approcha du jeune homme et essaya de le calmer par de maternelles paroles:

— Méchant enfant! Parler ainsi de nous! Écoutez-moi, mon cher Laurent, et ne vous fâchez pas. Nous nous expliquerons encore une fois sur toutes ces choses avant notre départ, mais pas aujourd’hui. Vous êtes trop exalté. Qui sait? Peut-être vous ouvrirai-je les yeux sur l’état de vos propres sentiments!

Un peu intimidé par le ton solennel dont la maîtresse femme prononça ces quelques mots, Laurent se contint et, après une conversation indifférente, rentra dans la pièce de derrière et prit, avec assez de calme, congé de la famille.

À quelques jours de là, Paridael retourna chez les Tilbak. Siska s’occupait vaillamment des préparatifs du départ. Laurent lui ayant demandé l’explication promise, elle interrompit son travail, et coulant un regard inquisiteur jusqu’au fond des yeux du jeune homme:

— Ce que j’avais à vous dire, Laurent, dit-elle, c’est simplement que vous n’avez jamais aimé Henriette.

Laurent essaya de protester, mais comme les yeux clairs et fermes de la digne femme continuaient de scruter les siens, il rougit et baissa même la tête.

— Et cela parce que vous en aimez une autre! poursuivit Siska. Je vous dirai même quelle est cette autre: votre cousine Gina, devenue Mme Béjard… Vous ne le nierez pas. Croyiez-vous donc pouvoir me cacher ce secret? Votre trouble lorsqu’on parlait de Mme Béjard; votre affectation, à vous, de ne jamais en parler, l’aurait révélé à des devineresses moins adroites que moi. Oui, Henriette elle-même a su de quel côté tendait votre réel amour… Certes, vous chérissez notre enfant… Sous l’impulsion de vos sentiments généreux vous seriez prêt à épouser la petite. Mais au fond, vous auriez continué de préférer l’autre. Son souvenir se serait placé entre Henriette et vous. Et ni vous ni votre femme n’auriez rencontré le bonheur que vous méritez tous deux… Aussitôt que ma fille a soupçonné votre passion pour Mme Béjard, j’ai achevé de lui dessiller complètement les yeux et suis parvenue à la guérir de son amour pour vous… Ah, il le fallait! Je mentirais en disant que la guérison a été facile… Laurent, si vous me jurez que vous aimez réellement Henriette et qu’elle est à la fois la préférée de votre coeur et de votre chair, je suis encore proie à vous la donner! En agissant autrement, je serais deux fois mauvaise mère…

Pour toute réponse, le gars sauta au cou de sa clairvoyante amie et lui confessa longuement ses peines et ses postulations contradictoires.

 

II. LES ÉMIGRANTS

Béjard, Saint-Fardier et Vera-Pinto avaient bien choisi leur moment pour faire le trafic de la viande blanche, de l’ivoire comme disait De Zater. Il y avait gros à gagner par ce vilain commerce. C’était dans leurs étroits bureaux un défilé, une procession continuelle. Saint-Fardier trônait, et faisait marcher à la baguette ces hordes, ces tribus de pauvres diables. C’était lui qui envoyait les recruteurs battre et drainer le pays.

Originaire de l’Irlande, l’émigration gagna la Russie, l’Allemagne, puis le Nord de la France. Des milliers d’étrangers s’étaient déjà expatriés, avant que cette fièvre se fût inoculée aux Belges. D’abord la contagion se mit parmi les ouvriers du Borinage et du pays de Charleroi, houilleurs que leur dur et servile travail souterrain empêche à peine de mourir, cyclopes déchus, placés entre l’intolérance des meneurs et la dureté des capitalistes, énervés par le chômage et les grèves, et, lorsque le grisou les épargne, achevés par les balles des soldats.

Et, après avoir dépeuplé la Wallonie, la rage de l’expatriation ébranla les Flandres. Tisserands et filateurs gantois, les poumons obstrués par le ploc, plièrent bagage et passèrent en Amérique comme, il y a des siècles, leurs ancêtres s’étaient transportés en Angleterre.

Enfin, l’impulsion se communiqua au pays d’Anvers.

Longtemps les dockers, peinant au rivage même, d’où s’éloignaient, parqués comme des ouailles, de pleines cargaisons de proscrits, résistèrent à l’entraînement général. Méfiants, sceptiques, ils ne se souciaient point d’engraisser, de leurs carcasses, les terres d’où nous viennent les guanos fameux, après avoir cédé leur dernier liard aux agences d’émigration, qu’ils voyaient prospérer et gonfler autour d’eux, comme des sangsues gorgées du sang des vieux locatis.

Auparavant, le départ d’un paysan ou d’un ouvrier stupéfiait tout le quartier ou toute la paroisse. On le considérait comme un coup de tête, une apostasie, l’acte d’un être dénaturé. Il n’y avait, de loin en loin, que les mauvais journaliers, les valets de ferme renvoyés de partout, la racaille, qui, ne sachant plus à quels baes louer leurs bras, finissaient, sous l’influence d’une dernière ribote, par se vendre au racoleur de volontaires pour l’armée des Indes hollandaises.

Mais voilà que l’expatriation entrait dans les moeurs des bons sujets. Par centaines, urbains et ruraux, des bords de l’Escaut ou des dunes ou des garigues de la Campine, terrassiers du Polder, lieurs de balais de la Bruyère, fuyaient le pays comme pourchassés par les flots d’une inondation occulte.

L’inquiétude du toit familier, le doute de la bonté patriale, une impatience de nomades, un instinctif besoin de déplacement, pénétraient et rongeaient les écarts lointains.

Les mêmes pionniers qui n’auraient jamais, au grand jamais, consenti à échanger leur servage aussi ingrat, aussi pénible qu’il fût, contre une lucrative besogne dans la cité, subissaient du jour au lendemain le vertige de l’exode et s’expatriaient en masse.

Combien pourtant, de ces terriens invétérés, leurs entrailles presque jumelles de la dure, plus dure chez eux que partout ailleurs, subissant avec une volupté de fanatique les réactions sournoises du climat et de l’atmosphère, leurs soubassements charnus adhérant aux labours fauves comme leurs grègues, avaient souffert autrefois d’âpre nostalgie, lorsque la conscription les transplantait brutalement au milieu du brouhaha et du tourbillon urbain, les dépouillait de leur trousse de laboureur pour leur faire endosser la livrée du milicien et les détenait dans ses casernes putrides, loin des balsamiques landes natales, ou les jetait à certains jours, mornes, ahuris, sur le pavé semé d’embûches! Quelle détresse, quelles aspirations vers le misérable là-bas! Que d’heures à ruminer des riens de souvenirs!

Ah! les retours furtifs du soldat au pays; les minutes exactement supputées, la route brûlée comme par un fugitif.

Le congé d’un jour, la courte sortie utilisée pour passer une heure, rien qu’une heure, au foyer natal, les apparitions inopinées, en nage, pantelant, essoufflé comme un batteur d’estrade qui aurait fait un mauvais coup; seulement le temps d’aller et de repartir, de toucher pied au terroir de ses exclusives délices, d’embrasser les anciens et la promise, de respirer l’odeur des brûlis dans l’émolliente humidité du crépuscule!

Et, à présent, ces mêmes rustauds endurcis se voyant acculés dans une alternative sinistre, consentent, remplis d’une poignante et farouche résolution, à se laisser amputer de leur patrie!

Longtemps leurs âmes féales ont résisté. Tant qu’ils parvinrent à partager, entre les leurs, la croûte de pain noir et l’écuellée de pommes de terre, ils se sont roidis, le ventre serré, butés dans leur attachement au pays, comme les chrétiens dans leur foi; mais, du jour où les femmes, les petits mêmes n’eurent plus rien à se mettre sous la dent, oh! leur sombre héroïsme a fléchi, et un matin ils se sont décidés à l’exil, comme on se résigne au suicide.

Continuer : partie 2 sur 3