La nouvelle Carthage

Georges Eekhoud · Chapitre 2 sur 4 · partie 1/3

Pages du PDF

La nouvelle Carthage

Ombrageux comme il l’était, il remarqua un…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Ombrageux comme il l’était, il remarqua un jour l’intonation tendre et presque passionnée qu’elle mit dans quelques paroles sans conséquence adressées au tribun. Il en fut tellement troublé que, demeuré seul avec elle, il osa lui dire à brûle-pourpoint: «Et pourquoi n’épouseriez-vous pas M. Bergmans, ma cousine?» Elle éclata de rire et le regarda dans le blanc des yeux. «Moi, épouser un partageux comme lui, devenir la citoyenne Bergmans?» s’écria-t- elle avec un accent de sincérité auquel Laurent se laissa prendre.

Tout en protestant contre ses paroles, au fond il en était ravi. Elles le rassurèrent à tel point qu’il feignit de reprocher à Bergmans ses hésitations et ses lenteurs. Il rusait sans préméditation, d’instinct; indigné de ses propres diplomaties, furieux de voir tous les mouvements d’une conscience droite et probe contrariés et paralysés dans les rets de sensorielles duplicités. S’il servait ostensiblement son ami Bergmans, c’était malgré le cri de sa chair.

— Me marier, moi? Demander la main de Mlle Dobouziez! Tu plaisantes, fiston!» se récria Bergmans à la perspective que venait de lui suggérer, non sans anxiété, le jeune Paridael. «Qui diable t’a logé cette idée dans la caboche? D’abord cette femme est trop riche pour moi… Et comme l’autre le pressait: «À te dire vrai, je l’aime et me suis fait une délicieuse habitude de sa présence! Si elle m’avait encouragé le moins du monde, peut-être aurais-je osé m’en ouvrir au père Dobouziez… Mais ce que tu viens de m’évoquer est un avertissement… D’autres que toi auront remarqué mon assiduité… Il est temps que je cesse de compromettre ta cousine.»

— Quel dommage! fit Laurent. Vous sembliez faits l’un pour l’autre.» Et malgré cette conviction très légitime, le paradoxal enfant eut peine à contenir sa jubilation et à ne pas sauter au cou de Bergmans. Il se fit pourtant violence au point de combattre et de discuter les scrupules de son ami. En songeant que si Bergmans cessait de venir à la fabrique il n’aurait plus l’occasion de le voir, il lui arriva même de l’exhorter sans arrière-pensée, car il chérissait réellement ce prestigieux garçon.

Quant à Béjard, Laurent était certain que Gina ne l’accepterait, jamais pour époux. Non seulement l’armateur aurait pu être le père de la jeune fille, mais le correct et irréprochable Dobouziez portait à Béjard une estime purement professionnelle qui n’allait pas jusqu’à l’oubli des petites peccadilles que ce poursuivant avait sur la conscience. Il l’eût pris plus facilement pour associé que pour gendre.

Fidèle à sa résolution, le tribun fréquenta moins régulièrement la maison et, après un mois de ces visites de plus en plus espacées, il les cessa complètement.

Laurent respirait, à la fois heureux et navré, presque heureux malgré lui, malgré ses remords. Mais il n’était pas à bout d’angoisses.

Gina, la coquette et maligne Gina qui semblait avoir fait si peu de cas des hommages de Bergmans, parut très affectée de ne plus le voir. Ces regrets, cette préoccupation devinrent même tellement apparents que la lumière se fit enfin en l’esprit de Laurent.

— Elle m’a menti, elle l’aime! se dit le jeune homme. Et la déchirante torture que lui causa cette découverte lui arracha à lui-même l’aveu de son amour désespéré pour l’orgueilleuse Régina.

Il fut atterré, car du même coup il pressentit qu’elle ne l’aimerait jamais.

Alors, il était de son devoir de rapprocher les deux amants. Il aurait même déjà dû prévenir la jeune fille de l’affection que lui portait le tribun. S’il se taisait à présent il se conduirait en fourbe. D’un mot il aurait pu consoler sa cousine et combler de bonheur son ami Bergmans. Bourrelé de remords, il se garda bien de prononcer ce mot. Il endurait un martyre inouï. — Vas-tu parler enfin? lui criait sa conscience. — Non, non! Grâce! Pitié! gémissait sa chair. — Rappelle Bergmans au plus vite! — Je ne le puis, j’expirerais plutôt… — Misérable, mais je te le répète, elle ne t’aimera jamais! — N’importe, elle ne sera à personne! — Bergmans est ton ami! — Je le hais! — Assassin, Gina se meurt! - - Plutôt que de les rapprocher je les tuerais tous deux!

En effet Gina se mourait. En la voyant maigrir, s’étioler, si triste, si faible, si tranquille et si douce, ne riant, ne raillant presque plus, indifférente à tout ce qui la distrayait autrefois, Laurent fut cent fois sur le point de lui confier ce qu’il savait des sentiments de Bergmans. La langue lui brûlait comme à un muet qu’un mot soulagerait et que l’impitoyable nature empêche de prononcer ce mot. Cent fois aussi, au moment d’écrire à Door, il laissa tomber la plume. Il eût préféré signer son arrêt de mort.

Parti pour Odessa, Bergmans avait envoyé des bords de la Mer Noire deux ou trois lettres commerciales pour empêcher que l’on commentât son éclipse prolongée.

La douleur des Dobouziez était telle qu’ils ne remarquèrent pas la figure convulsée et les allures bizarres de leur pupille.

Laurent qui ne se sentait décidément point la force de parler à Gina prit un soir la résolution de tout raconter le lendemain au père. «Elle ne m’aimera jamais! se répétait-il à la façon des stoïciens raffinant sur les tortures pour s’y rendre insensibles. Et moi, suis-je bien certain de lui porter de l’amour? N’est-ce point l’envie qui m’aveugle et qui, parce que je suis morose et déshérité, me rend hostile au bonheur des autres?» Malgré tous les efforts qu’il fit pour se persuader de ces prétendues erreurs, en présence de M. Dobouziez il ne trouva plus une parole et toute sa grandeur d’âme sombra dans les abîmes de son amour.

Il était allé s’asseoir aux côtés de la malade, dans l’orangerie, parmi ces fleurs capiteuses et perverses dont elle persistait à s’entourer. Depuis sa maladie elle s’habituait à la présence et aux soins de Laurent comme à ceux d’un garde-malade. Généralement il lui faisait la lecture et elle prenait un plaisir de petite-maîtresse à le reprendre. Ce matin il bredouillait et bafouillait outrageusement: «Mais qu’avez-vous donc, Laurent? fit-elle, je ne comprends plus un mot de ce que vous lisez.»

Il déposa le livre sur la table et saisissant ses mains amaigries: «Régina, balbutia-t-il, il faut que je vous apprenne quelque chose de grave, oh, de très grave…» Il s’arrêta, la regarda dans les yeux, devint très rouge. Il allait prononcer le nom de Door Bergmans, de nouveau ce nom ne passa point la gorge. Sans ajouter un mot, entraîné par une impulsion irrésistible, pris d’une sorte de vertige, il ne put que tomber à genoux et couvrir de baisers et de pleurs les mains que Gina confuse et même effrayée essayait de retirer. Agacé et excité par l’aversion qu’elle lui témoignait, loin de la lâcher, il se rapprocha d’elle et l’attira brutalement à lui. Gina jeta un cri perçant auquel accourut la providentielle Félicité:

— De mieux en mieux! glapit le factotum en jetant les bras au ciel.

Laurent lâcha prise, sortit en courant, les poings serrés, furieux comme s’il avait été trahi et écrasé au moment de tenir une victoire. Sur-le-champ la servante fit son rapport à ses maîtres et le même jour, avant que les vacances n’eussent expiré, M. Dobouziez renvoyait Laurent au collège.

De là, le coupable tout penaud et au regret de sa violence, très inquiet des conséquences qu’elle avait eues pour Gina, écrivit lettre sur lettre demandant des nouvelles. Personne ne lui répondait. Il se faisait horreur. Sans doute Gina allait au plus mal. L’aggravation de son état n’était-elle pas due à l’émotion qu’il lui avait causée? Peut-être était-elle à l’agonie, peut-être était-elle morte? À la fin, n’y tenant plus il s’enfuit du pensionnat et tomba comme une bombe à la fabrique. Le télégraphe avait déjà mis la maison au courant de sa fugue. La première personne qu’il rencontra fut le terrible Saint-Fardier.

— Ah! vous voilà, vaurien! s’écria celui-ci, et il fit mine de vouloir lui tirer les oreilles.

— Je vous en supplie, monsieur, s’écria. Laurent, dites-moi comment va ma cousine Régina…

— Mme Béjard se porte d’autant mieux qu’elle n’aura plus rien de commun avec un polisson de votre espèce…

Madame Béjard! Laurent n’entendit que ces doux mots et demeura hébété, tellement que Saint-Fardier l’ayant pris au collet, il ne songea même pas à se défendre. Dobouziez intervint en ce moment: «Laissez, dit-il, à son associé, je vais en finir avec ce gredin!» Et, à Laurent: «Vous, suivez-moi dans mon bureau!»

Le jeune homme obéit machinalement,

— Voilà cent francs! lui dit Dobouziez. Tous les premiers du mois on vous en enverra autant. Cette somme représente le revenu du modique capital que vous laissa votre père… Tirez-vous d’affaire à présent… Bonne chance… Ah! une recommandation encore… Il ne faut plus compter sur aucun membre de la famille… Toutes nos portes vous sont fermées… Cette inqualifiable équipée vous met au ban des vôtres. Au revoir… Je ne vous retiens plus…

— La cousine Gina n’est pas devenue Mme Béjard, n’est-ce pas? hasarda Laurent entendant à peine l’excommunication majeure fulminée contre lui.

— Mme Béjard n’est plus votre cousine. Allons, prenez votre argent… Et tâchez que je n’entende jamais parler de vous!…

Laurent s’arrêta sur le seuil de la porte. Déjà M. Dobouziez s’était rassis devant sa table de travail et allait se remettre à la besogne comme si rien de grave ne s’était passé, comme s’il venait simplement de régler son compte à un commis congédié.

Cette attitude froissa Laurent et le rappela au sentiment de la situation. Depuis quelques secondes il se noyait, il abjurait la vie; à présent il remontait a la surface:

— Eh bien, soit, pensa-t-il, autant nous séparer comme ça.

Il sortit. Dans la rue une gaîté nerveuse s’empara de lui, par réaction. N’était-il pas libre, émancipé, son propre maître? Plus de collège, plus de contrôle, plus de tutelle. Et surtout plus de remords, plus de jalousie, plus même d’amour. Mme Béjard, croyait-il en ce moment, le détachait à tout jamais de Gina. Il répudiait sa cousine comme il eût rejeté loin de lui une fleur polluée par une limace.

— Dire que ces Dobouziez croient me punir en renonçant à s’occuper de moi! se répétait le jeune exalté. Et cette brute de Saint-Fardier! Si je n’avais pas été assommé par cette nouvelle… je l’étranglais net.

En longeant le fossé dé la fabrique: «Tu as beau parler, eau graisseuse, eau putride! C’est le passé, mon passé, qui croupit au fond de ta vase huileuse… C’est un cadavre, c’est ma chrysalide que tu détiens. Ta nymphe est devenue Mme Béjard! Cloaque pour cloaque, ô fossé de malheur, tu me parais moins dégoûtant que certains mariages!»

 

DEUXIÈME PARTIE: FREDDY BÉJARD

 

I. LE PORT

Portant haut la tête, bombant la poitrine, Laurent s’engageait d’une allure de conquérant, dans sa ville natale. Il lui fallait aviser au plus pressé: choisir un logement. Le quartier marchand, au coeur de la cité, le requérait avant tous les autres.

Il retint un appartement au second étage d’une de ces pittoresques maisons à façades de bois, à pignons espagnols, du Marché-au-Lait, rue étroite et passante, encombrée du matin au soir de véhicules de toutes sortes, camions et fardiers des corporations ouvrières, charrettes et banneaux de maraîchers.

Les fenêtres de Laurent prenaient vue, pardessus les bicoques d’en face, sur les jardins du pléban de la cathédrale. L’immense vaisseau gothique dépassait la futaie. Quelques corneilles voletaient en croassant autour du faîte de l’église.

C’est à Notre-Dame qu’on avait tenu Laurent sur les fonts baptismaux, et justement le carillon, le cher carillon, l’âme mélodieuse de la tour, qui l’avait bercé durant ses premières années quand il jouait aux osselets ou à la marelle, devant la porte, avec les polissons du voisinage, se mit à égrener les notes d’une vieille ballade flamande que Siska chantait autrefois:

Au bord d’un rivelet rapide Se lamentait une blanche jeune fille.

Laurent résolut d’aller retrouver sur-le-champ cette féale amie.

Une nouvelle commotion l’attendait au Port en face du grand fleuve. Il déboucha place du Bourg, à l’endroit où le quai s’élargit et pousse une pointe dans la rade. De l’extrémité de ce promontoire la vue était magnifique.

En aval et en amont l’Escaut déroulait avec une quiétude majestueuse ses superbes masses de flots. On le voyait dessiner une courbe vers le nord-ouest, fuir, se contourner, poursuivre, virer de nouveau, comme s’il voulait rebrousser chemin pour saluer encore la métropole souveraine, la perle des cités rencontrées depuis sa source, et comme s’il s’en éloignait à regret.

À l’horizon, des voiles fuyaient vers la mer, des cheminées de steamers déployaient, sur le gris laiteux et perlé du ciel, de longues banderoles moutonnantes, pareils à des exilés qui agitent leurs mouchoirs, en signe d’adieu, aussi longtemps qu’ils sont en vue des rives aimées. Des mouettes éparpillaient des vols d’ailes blanches sur la nappe verdâtre et blonde, aux dégradations si douces et si subtiles qu’elles désoleront éternellement les marinistes.

Le soleil se couchait lentement; lui aussi ne se décidait pas à s’éloigner de ces rives. Ses rougeurs d’incendie, sabrées de larges bandes d’or, mettaient à la crête des vagues comme de lumineuses gouttelettes de sang. C’était à perte de vue, le long des pilotis, des quais plantés d’arbres, puis des digues herbeuses du Polder, un papillotement, un scintillement de pierreries animées.

Des barques de pêcheurs regagnaient les canaux de refuge et les bassins de batelage. De flegmatiques péniches se laissaient pousser, à vau l’eau, si lentement qu’elles en paraissaient immobiles et comme pâmées aux caresses titillantes de cette eau pleine de flamme, chargée de fluide comme une fourrure de félin.

Les voiles blanches devenaient roses. Les contours des bateaux, le ventre et les flancs des carènes étaient très arrêtés à cette heure. Et, par instants, sur la toile des chaloupes se détachaient noires, agrandies, prenant on ne sait quelle autorité fatidique, quelle valeur supraterrestre de nobles silhouettes de marins tirant sur une amarre ou transplantant un mât.

À droite, aux confins de la zone des habitations, s’enfonçaient profondément vers l’intérieur, comme à la suite d’une victoire du fleuve sur la terre, d’immenses carrés qui étaient des bassins, puis encore des bassins d’où s’élançaient en cépées compactes des milliers de mâts compliqués, aux gréements croisés de vergues. Et dans cette forêt de mâts, musoirs, passerelles, sas, écluses, cales sèches ménageaient des clairières, des échappées sur l’horizon.

En certain point des bassins, l’encombrement était tel que, vus de loin, mâtures et cordages des navires accotés semblaient s’enchevêtrer, se croiser, et évoquaient des filets aux mailles si serrées, qu’ils en offusquaient le rideau d’éther opalin où piquait quelque étoile hâtive et faisaient rêver de toiles tissées par des mygales fabuleuses, où les fanaux multicolores et les constellations d’argent viendraient se prendre comme des lucioles et des lampyres.

Prête à se reposer, la ruche commerçante se hâtait, redoublait d’activité, désireuse de finir sa tâche quotidienne. À des recrudescences de vacarme succédaient de subites accalmies. Les pics des calfats cessaient de battre les coques avariées; les chaînes des grues des cabestans interrompaient leurs grincements; un vapeur en train de geindre et de renâcler se taisait; les cris d’attaque, les mélopées rythmiques des débardeurs et des marins attelés à des manoeuvres collectives, tarissaient subitement.

Et ces alternatives de silence et de tumulte s’étendant simultanément sur tous les points de la ville laborieuse, donnaient l’idée du soupir d’ahan dans lequel se soulèverait et s’abaisserait une poitrine de Titan.

Dans l’infini brouhaha, Laurent discernait des appellations gutturales, rauques ou stridentes, aussi fignolées que les mélancoliques sonneries de la caserne, tristes comme la force qui se plaint.

Et après chaque phrase du choeur humain retentissait un bruit plus matériel; des ballots s’éboulaient à fond de cale, des poutrelles de fer tombaient et rebondissaient sur le dallage des quais.

En reportant ses regards, du fleuve sur la rive, Laurent aperçut une équipe de travailleurs réunissant leurs forces, pour mouvoir quelque arbre géant, de la famille des cèdres et des baobabs, expédié de l’Amérique. Leur façon de faire la chaîne, de se grouper, de se buter à ce bloc inerte, de jouer des épaules, des reins, de la croupe, auraient fait pâlir et paraître mièvres les bas-reliefs des temps héroïques.

Mais une odeur véhémente et compliquée, où se fondaient sueurs, épices, peaux de bêtes, fruits, goudron, varech, cafés, herbages, et qu’exaspérait la chaleur, montait à la tête du contemplatif, comme un bouquet supérieur, l’encens agréable au dieu du commerce. Ce parfum, taquinant ses narines, sensibilisait ses autres sens.

Le carillon se remit à chanter. Planant au-dessus de l’eau, il parut à Laurent plus doux, plus tendre encore, lubrifié par une mystérieuse onction.

Les mouettes viraient, leur essor oblique prenait l’air en écharpe. Elles s’approchaient, s’éloignaient, revenaient encore, se livraient à une chorégraphie réglée par les rites élémentaires; tour a tour attirées, par l’eau, la terre et le ciel, jusqu’au moment où ces trois maîtres de l’espace s’embrasaient dans un même bain d’humide et grasse lumière vespérale…

À ce dernier prestige, Laurent se détourna, ébloui, perdant pied, attiré vers l’abîme. Il regarda de nouveau l’équipe du baobab; puis avisa, plus rapproché de lui, un lourd camion attelé d’un cheval énorme, et le voiturier, attendant, à côté, que l’on chargeât son véhicule. Et sur la planche entre le char et le navire, le va-et-vient cadencé des plastiques débardeurs encapuchonnés, ployant le cou, mais non le torse, sous le faix, la croupe pleine modelée sur la poupe même du navire; les jarrets musclés fléchissant très peu à chaque pas; asseyant d’une main la charge sur les omoplates, l’autre poing sur la hanche. Des dieux!

Une pyramide de ballots s’éleva graduellement sur te fardier. Le croc de la grue hydraulique ne cessait de fouiller et de mordre les flancs du transatlantique et d’en retirer des monceaux de marchandises.

Non loin de là, opération contraire, au lieu de rider le ventre du vapeur, on le gavait sans relâche; du charbon tombait dans ses soutes, des sacs et des caisses s’engouffraient dans les profondeurs insatiables de sa cale. Et ses pourvoyeurs suaient à grosses gouttes sans parvenir encore à apaiser sa fringale.

Ces manoeuvres de force accomplies par une élite d’hommes suggéraient à l’observateur la grandeur et l’omnipotence de sa ville natale. Mais elles ne laissaient pas de l’effrayer, de l’intimider.

En ce moment où, enthousiaste, vierge de projets, il demandait de l’intimité, des avances, des effusions aux pierres mêmes de la cité, cet accueil au bord de la rade le froissait par son trop grand éclat.

— Serais-je encore une fois repoussé et tenu à distance? se demandait l’orphelin.

Et voilà que, dans son appareil glorieux, Anvers lui incarna, à son tour, une non moins hautaine et triomphale créature.

Se rendant un soir au théâtre, en grand apparat, sa cousine Gina était tellement éblouissante qu’une impulsion inéluctable le précipita vers elle comme un violent. Mais la radieuse jeune fille prévint ce mouvement d’adoration. Elle se rajusta, écarta, d’un geste distant, le candide idolâtre comme une poussière malpropre, et de sa voix désespérément égale, sans joie, sans même cette lueur de satisfaction que tout hommage, partit-il d’un bas-fond, appelle sur le visage de la femme, elle lui dit: «Mais, laisse-donc, gros benêt, tu vas chiffonner mes volants!»

Oui, sa ville trop belle, trop riche, ce berceau trop vaste pour son nourrisson en imposa ce soir à Laurent.

— Va-t-elle aussi m’écarter, comme un rebut, un indigne? se demandait-il avec angoisse.

Mais comme si l’adorable ville, moins dure, moins cruelle que l’autre, eût lu la détresse du déclassé et tenu à ce que rien ne gâtât l’ivresse de son émancipation, avant que son coeur se fût serré complètement, le ciel enflammé amortissait son éclat trop acerbe et, du même coup, l’eau dans laquelle on semblait avoir fondu des rubis retrouvait son apparence normale. L’atmosphère crépusculaire redevint fluide et tendre; les flots s’ouatèrent d’une brume légère, à l’horizon il n’y eut plus que des rappels roses de l’embrasement furieux qui avait effarouché Paridael.

Ce fut une véritable détente. La ville lui serait donc meilleure, plus pitoyable!

Même les mouvements des débardeurs lui parurent moins surhumains, moins hiératiques. Les ouvriers sur le point de cesser le labeur se surprenaient à respirer et à souffler comme de simples mortels, les bras ballants ou croisés, ou se frottant le front du revers de la manche. Laurent les trouvait tout aussi beaux comme cela, et meilleurs. Au moment de rentrer, de se baigner dans l’intimité du ménage, ils souriaient, anonchalis d’avance, et une langueur leur descendait des reins aux jambes, et leurs étreintes cherchaient des objets moins rugueux et moins inertes.

Laurent remettait pied dans la réalité.

 

II. LA CASQUETTE

À la recherche du logis des Tilbak, il s’était engagé dans le quartier des Bateliers.

On commençait à allumer les réverbères, lorsqu’il avisa une petite boutique portant pour enseigne: À la Noix de Coco, à l’étalage de laquelle s’amoncelaient les objets les plus disparates; lunettes et boussoles marines, coffres de matelots, chapeaux goudronnés, casquettes de grosse laine, paquets de tabacs anglais et américain enveloppés de papier jaune, tablettes de cavendish ou rôles de tabac à chiquer, canifs, crayons, flacons de parfum, savon de Windsor.

Quelque chose lui disait que c’était là le logis de sa chère Siska. Il n’eut plus de doute en avisant, dans la boutique, une femme occupée à ranger les articles déplacés. Elle tournait le dos à Laurent, et comme la pièce n’était pas encore éclairée, il distinguait à peine sa silhouette, mais avant qu’elle lui eût montré son visage, il l’avait reconnue. Elle alluma les quinquets. Il la voyait en face. C’était la même bonne figure ouverte d’autrefois; elle avait encore ses bandeaux de cheveux crespelés, un peu grisonnants à présent, où les doigts du gamin s’embarrassaient et qu’il tirait sans pitié. Il demeurait en arrêt devant l’étalage, de l’air d’une pratique qui fait son choix et, comme la rue était plus sombre que la boutique, Siska avait plus de peine à le distinguer. De temps en temps, tout en vaquant à la toilette de son magasin, elle lançait au quidam hésitant un regard à la dérobée. Cela ne mordait donc pas? Que fallait-il pour l’amorcer? Pauvre femme! Laurent se demandait si elle vendait beaucoup de ces articles?

Siska, ne comptant plus sur ce client, allait se retirer dans une chambrette au fond du magasin. En poussant la porte, il fit tinter une sonnette, elle se ravisa et vint à lui, avec cet empressement et ce sourire engageant des marchands devant l’acheteur.

De l’air le plus grave, Laurent lui demanda à essayer des casquettes. Elle le dévisagea, tâchant de juger, d’après le reste de son ajustement, quelle coiffure lui agréerait. Cet examen rapide lui donna sans doute une idée assez haute de l’élégance de Paridael, car elle lui montra ce qu’elle «tenait» de plus cher dans ce genre d’articles, des casquettes marines de fantaisie comme en portent les passagers huppés. Mais Laurent demanda à voir des casquettes de paysan, de roulier, d’arrimeur, et feignit de jeter son dévolu sur d’énormes bourrelets en laine brune, à visière et à pompon.

Siska le considéra rapidement, avec méfiance. Un excentrique, pour sûr! ou quelque sujet ayant de bonnes raisons pour se déguiser en dehors du temps de carnaval! Rien de propre en somme. Et elle mit le comble à la joie malicieuse de Laurent — qui épiait son manège du coin de l’oeil, et sans oser la regarder en face de peur de se trahir — en enlevant rapidement le trousseau de clefs laissé sur le tiroir. Laurent eut l’occasion de se rappeler, par la suite, cette velléité de mascarade et cette fantaisie pour la coiffure plébéienne.

Gardant sur la tête un des spécimens les plus tapageurs de l’assortiment, coiffure rogue qui eût fait les délices d’un rôdeur de quai, il lui en demanda le prix. Elle eut alors un air de consternation si amusant, si sincère, qu’il ne parvenait plus à se contenir. Tandis qu’elle lui rendait la monnaie sur un billet de vingt francs, avec la hâte de quelqu’un qui voudrait se débarrasser au plus vite d’un client louche, lui, au contraire, prenait son temps, n’en finissait pas de se mirer et d’ajuster son emplette de la manière la plus impudente et la plus dégagée.

Enfin, les poings sur les hanches il se campa, falot, devant la marchande et la dévisagea obstinément… Et comme, intriguée par ce regard, la bonne femme changeait de couleur, retrouvant dans ses jeux une expression bien connue, Laurent lui sauta brusquement au cou. Avec un cri, elle lui avait déjà ouvert les bras.

— C’est moi, Siska! Moi, Laurent Paridael… votre Lorki…

— Lorki!…, monsieur Laurent! Est-il Dieu possible! s’exclama la bonne âme.

Elle le lâchait et se reculait pour l’admirer, l’étreignait de nouveau, rouge de plaisir et de confusion, et ne cessait de se récrier: «Voyez-vous ce vilain farceur! ce gamin qui me bernait avec tant de sérieux!»

Cependant, aux exclamations de Siska, Vincent était accouru, pas moins agréablement surpris que sa femme. Ils poussèrent Laurent par les épaules, dans leur petite chambre de ménage.

Ce réduit ressemblait furieusement à une cabine. Le jour, une fenêtre aussi étroite qu’une meurtrière y répandait une lumière glauque comme sous-marine. Ses industrieux occupants résolvaient chaque jour le problème d’y faire tenir le plus possible d’êtres et d’objets. Pas un pouce d’espace qui y fût perdu. Cette chambre était enduite d’une couleur brune, jouant l’acajou, ornée de quelques gravures représentant des scènes de voyage; il y avait sur la cheminée un trois-mâts en miniature, voguant à toutes voiles, chef-d’oeuvre confectionné par Tilbak, et quelques-uns de ces grands coquillages dans lesquels, en les appliquant contre l’oreille, on entend mugir l’Océan.

Laurent se trouva mis en présence d’une kyrielle d’enfants de tout âge. On lui présenta d’abord Henriette, une accorte ménagère. Un visage ovale, allongé sans disgrâce, des yeux bleus étonnamment doux, pour ainsi dire lactés, des boucles blondes, une physionomie reposée et confiante; toute la personne embaumait la candeur primordiale et la foncière pureté.

L’existence pour Siska de cette adolescente héritière ne laissait pas d’intriguer Laurent. Devinant qu’il supputait les années écoulées depuis leur mariage, Vincent profila d’une sortie de la fillette pour lui dire à l’oreille, avec un coup de coude et le bon rire franc et luron, et le clin d’oeil dont l’homme du peuple accompagne généralement ses gaillardises:

— Dame! monsieur Laurent! Lorsque Siska vous avait mis coucher, il nous fallait bien passer le temps… La mijaurée ne m’allongeait des claques et ne me tenait à distance que devant vous.

Et Laurent se rappela certaine maladie mystérieuse de la servante, et aussi avec quelle joie et quelle bonté Jacques Paridael la vit revenir après une villégiature d’un mois.

Après Henriette venait Félix, un membru noiraud de quatorze ans ressemblant au père, et que Door Bergmans avait engagé comme saute-ruisseau et «garçon de courses», puis Pierket, un délicieux garçonnet de douze ans, aux cheveux blonds comme sa mère et sa grande soeur, mais avec les vifs yeux bruns et le teint un peu ambré de son père et de Félix; et Lusse, une bambine de six ans à peine — la miniature de sa mère.

Que de confidences et d’épanchements! Laurent raconta aux Tilbak ce qui s’était passé depuis le renvoi de Vincent, mais une pudeur l’empêcha de parler de Gina. Il n’était pas sûr de la détester autant qu’il l’aurait voulu. Ne venait-il pas de l’évoquer au bord de l’Escaut?

Sollicité par son élément favori, mais forcé de renoncer à la navigation hauturière et même au cabotage, Vincent cumulait les fonctions de marinier, passeur et conducteur d’allèges; il conduisait aussi jusqu’au bas de la rivière, les «commis de rivière», envoyés parles trafiquants à la rencontre des navires signalés au pilotage.

— Et vous, qu’allez-vous devenir? demanda Vincent avec cette rondeur des dévouements qu’on ne pourrait jamais taxer d’indiscrétion.

Le jeune homme l’ignorait lui-même. Il n’avait rien à attendre des gens de sa famille, et ses cent francs eussent-ils représenté une rente suffisante, qu’il n’était pas d’âge à paresser.

— Si je vous ai bien compris, reprit le mari de Siska, vous préféreriez à un emploi sédentaire une besogne qui vous permettrait d’aller et venir et de vous donner du mouvement. Je tiens peut-être votre affaire. Un chef de «Nation» de mes camarades a besoin d’un employé qui l’aide dans ses calculs et dans la surveillance de la besogne, au chantier et à l’entrepôt. Faut-il lui parler?

Laurent ne demandait pas mieux; il fut convenu qu’il reviendrait prendre des nouvelles le lendemain.

 

III. RUCHES ET GUÊPIERS

Maître Jean Vingerhout engagea, sur-le-champ, le jeune homme recommandé par son ami Vincent Tilbak, Jean était un joyeux vivant, râblé, solide, cadet de notables fermiers des Polders les alluvions de l’Escaut, lequel, fatigué de cultiver à perte, avait acheté, avec le produit de son héritage, une part d’actionnaire dans une «Nation».

Les «Nations», corporations ouvrières rappelant les anciennes gildes flamandes, se partagent l’entreprise du chargement, du déchargement, de l’arrimage, du camionnage et de l’emmagasinement des marchandises; elles forment dans la cité moderne une puissance avec laquelle doit compter le clan des forts commerçants de la place, car, coalisées, elles disposent d’une armée de compagnons peu formalistes capables d’entraîner une stagnation complète du trafic et de tenir en échec le pouvoir du Magistrat. Là, du moins on sauvegarderait les droits des enfants du terroir; jamais l’immigré ne supplanterait l’aborigène de la contrée anversoise comme baes, c’est-à-dire maître, ou même comme simple compagnon.

L’«Amérique», la plus ancienne et la plus riche de ces nations, au service de laquelle venait d’entrer Laurent, écrémait la main-d’oeuvre, disposait des plus beaux chevaux, possédait des installations modèles et un outillage perfectionné. Chariots, harnais, grues, bâches, cordeaux, bannes, poulies et balances n’avaient point leurs pareils chez les corporations rivales. Depuis Hoboken jusqu’à Austruweel et à Merxem on ne rencontrait que ses diligentes équipes. Ses poseurs et ses mesureurs transbordaient le grain importé sur des allèges d’une contenance invariable; ses portefaix juchaient les sacs et les ballots sur leurs épaules et les rangeaient à quai ou les guindaient sur les fardiers; ses débardeurs déposaient sur la rive des planches, poutres et grumes en réunissant les produits de la même essence.

Trop habitués à ouvrer de leurs dix doigts pour s’escrimer du crayon et de la plume, c’était Laurent qui, sur la présentation de leur collègue Vingerhout, le syndic des chefs ou baes, était chargé de leur besogne de bureau et aussi du soin de contrôler, à l’entrée ou à la sortie des docks, les chiffres renseignés par les peseurs et mesureurs d’autres corporations.

Un négociant en café, client de l’Amérique, a-t-il repris une partie de denrées à un confrère, Laurent reçoit le stock des mains de la nation concurrente avec laquelle a traité le vendeur. Il en a souvent pour une journée de posage sur le quai en pleine cohue, sous les ardeurs du soleil ou par la pluie et la gelée. Mais il s’absorbe en la tâche. Des centaines de balles poinçonnées et numérotées depuis la première jusqu’à la dernière défilent devant lui. Il additionne des colonnes de chiffres tout en surveillant du coin de l’oeil le jeu de la balance. Car gare aux erreurs! Si le preneur ne trouvait pas son compte, c’est l’Amérique qu’il tiendrait responsable de l’écart, à moins que Laurent n’eût constaté que le préjudice émanait du vendeur et de ses ouvriers.

Plusieurs fois il eut à surveiller les expéditions de l’usine Dobouziez, et ce n’était pas sans émotion qu’il avisait les caisses blanches balafrées au pinceau noir du sacramentel D. B. Z.

Mais il n’éprouvait pas le moindre regret de son changement de position. Au contraire. Il se réjouissait de servir ces patrons sans morgue, ces baes d’un abord si réconfortant, au lieu de pâtir dans un bureau morose à la solde d’un Béjard ou d’un autre arrogant parvenu. Devant la rade et les bassins remplis de navires, ce mouvement ininterrompu des entrées et des sorties, ces dégorgements ou ces engloutissements de cargaisons, ce va-et-vient entre les entrepôts flottants et les docks du rivage, cet éboulement continu des marchandises sur le quai et au fond des cales, le commerce ne lui paraissait plus une abstraction, mais un organisme tangible et grandiose.

Souvent Laurent assistait à la réunion des baes, le soir, dans une brasserie du Port. Fardiers et camions sont remisés sous les hangars, mangeoires remplies, litières renouvelées. Les chevaux broient le picotin, le comptable a fermé ses registres, les vastes bâtiments ne logent plus d’autre compagnon que le garde-écurie, et les grosses portes massives, vraies portes de forteresse, protègent la fortune de l’Amérique contre les coups de mains des ribleurs et des larrons.

Les bruyantes assemblées, l’épique déboutonnage, les croustilleux ou tonitruants propos, alors, à l’»herberge» habituelle! Tudieu! ces rudes chefs de corporation, ces baes à peine mieux équarris que leurs subalternes, en lâchent de carabinées qui renverseraient, comme ils en conviennent eux-mêmes, un paysan de son cheval! Il fait beau les voir se nettoyer la bouche d’une gorgée en conséquence, après une gaillardise énorme entre toutes qui les fait se trémousser sur leurs escabeaux et communiquer à la table, à l’armée des demi-litres et aux carreaux des fenêtres une trépidation comparable à celle que provoquent pendant le jour les cahotements sur le pavé d’un de leurs formidables attelages.

Laurent sortait de ces conférences abasourdi, assommé, un peu asphyxié, comme si on l’avait regoulé de forts quartiers de viande ou même exposé comme un jambon à des fumigations prolongées. Et en présence de ces tourmentes d’humeur pléthorique comment taxer d’exagération l’exubérance sanguine et la licence presque animale des coloristes du passé!

En temps de presse, lorsque les salariés à demeure, l’effectif stationnant, aux heures de la reprise du travail, devant les locaux de l’Amérique, ne suffisait pas à l’abondance de la peine, il arriva à Laurent d’accompagner son maître Jan Vingerhout au Coin des Paresseux, le carrefour voisin de la Maison Hanséatique, ainsi appelé parce que s’y tenait la Bourse des chômeurs perpétuels. Bien typiques les scènes d’embauchage et de recrutement auxquelles il assista! La première fois Laurent ne comprenait pas que baes Jan, ayant seulement besoin d’un renfort de cinq hommes, s’était embarrassé d’une vingtaine de ces maroufles, assurément fort valides, même bâtis pour fournir des travaux de géant, mais n’exerçant jamais leur musculature que dans des altercations de pochard et mêlant trop d’alcool à leur sang riche.

— Attendez! lui dit, en riant, le baes, qui connaissait son monde.

Après des transactions saugrenues, les drôles acceptaient enfin le marché et se mettaient en route, mais comme à leur corps défendant et en poussant, chaque fois qu’ils mettaient un pied devant l’autre, des soupirs à fendre l’âme.

Arrivés à une vingtaine de mètres de leur lieu de stationnement, l’un ou l’autre de ces lazzaroni du Nord, s’arrêtait net et déclarait ne plus pouvoir avancer si on ne lui administrait un cordial à base d’alcool.

Vingerhout faisant la sourde oreille, le soiffard se traînait non sans maugréer à sa suite, quitte à formuler la même déclaration quelques pas plus loin. Quoique deux autres recrues eussent appuyé la supplique du camarade par un suggestif claquement de langue et des gestes dignes de Tantale, le recruteur n’entendait pas plus que la première fois.

Au troisième débit de liqueurs, autant dire à la sixième maison, le patient s’avoua vaincu et, avec un juron de désespoir, déserta la compagnie pour s’approcher du zinc plus irrésistible que l’aimant. Ses deux partisans se traîneront jusqu’à l’assommoir suivant, mais là, après une suprême, mais vaine sommation à l’embaucheur, ils reprirent leurs libations au dieu Genièvre.

Laurent commença à comprendre pourquoi Vingerhout avait forcé le contingent.

— Ces trois-là sont des ivrognes et des lendores[4] patentés! lui dit le baes. Je ne les engage plus que par acquit de conscience, persuadé qu’ils me lâcheront à l’un des premiers tournants du quai. Encore ne suis-je pas sûr des autres!

Jan avait raison de se méfier de leur force de caractère. Le chantier vers lequel il tendait étant situé à près d’un kilomètre de là, quelques défections se produisirent encore, l’une pratique débauchant l’autre, si bien qu’à l’arrivée à pied d’oeuvre il ne restait à Vingerhout que les dix bras dont il avait besoin.

— Estimons-nous heureux que ceux-ci ne nous soient pas glissés entre les doigts à la dernière minute, ce qui nous aurait forcé de retourner à leur vivier et d’y recommencer la pêche! conclut le Poldérien philosophe sans épiloguer autrement sur cet édifiant épisode. Et pour reconnaître leur relative complaisance, il leur paya une tournée du mirifique genièvre.

Laurent apprit à connaître des gaillards, plus originaux encore que ces clampins, en accompagnant Vincent Tilbak qui conduisait, en chaloupe, l’un ou l’autre commis de rivière, à la rencontre d’un arrivage. L’amarre détachée, le rameur ne pouvait d’abord que godiller, pour sortir du bassin de batelage et de la rade sans heurter les chalands et les navires à l’ancre. L’yole passait entre deux vaisseaux dont les oeuvres mortes semblaient de somnolentes baleines ayant pour prunelles les fanaux clignotants. Puis Tilbak jouait allègrement de l’aviron. Un silence intermittent, plus majestueux que le calme absolu, planait sur la terre et le ciel. Laurent prêtait l’oreille au grincement des taquets frictionnés par les rames, à l’égouttement de l’eau des palettes, au clapotis dans la cale. Parfois un «qui vive» partait d’une patache de la douane en quête de smoglers. Le nom et la voix de Tilbak apprivoisaient les gabelous. Au Doel les nuits se passaient, suivant la saison et la température, dans la salle commune de la frugale auberge, cassine en bois goudronné, ou à la belle étoile, sur l’herbe de la Digue.

On y rencontrait une engeance interlope, d’industrieux amphibies que Laurent avait le loisir de détailler: courtiers marrons, estafettes de mercantis, drogmans de mauvais lieux, ou, à des échelons inférieurs encore, pilotins réfractaires, garçons de cambuse en congé forcé, rôdeurs de quai, gibier de la correctionnelle, fretin des pénitenciers, généralement désignés sous l’appellation de runners. Des adolescents imberbes, de dégourdis bouts d’hommes, noctambules comme des matous, insinuants comme des filles: asticots des pêcheries en eau trouble.

— N’ayez peur, monsieur Lorki, disait Tilbak, se méprenant sur la stupeur de Laurent devant ce bivac d’interlopes.

À la vérité Paridael celait une curiosité plus que partiale, sous une contrainte et une répugnance assez plausibles. Ils chiquaient, pipaient, sifflaient le rogomme, poissaient des cartes, se portaient des gageures incongrues et mêlaient à leur argot bourguignon flamand des termes d’une langue verte cosmopolite, des éructations de slang. Le lucre, la ruse, la colère et le vice chiffonnaient les frimousses très avenantes à la pénombre des larges visières marines ou des cheveux frisottant sous les bérets, et la lumière rembrandtesque du bouge, le fuyant clair de lune, le petit jour cuivreux du dehors, un petit jour de guillotinade, leur prêtaient une équivoque de plus.

Le brave Tilbak, qu’ils respectaient au point de céder le passage à son client, leur gardait rancune depuis sa vie de matelot.

— En voilà qui s’entendent à gruger les gens de mer! disait-il. Ah! ce qu’ils m’ont fait sacrer, ces gouins-là! Les tentations, les boniments, qu’il m’a fallu subir, lorsqu’ils s’abattaient sur le pont comme une nuée de poissons volants. Heureusement j’avais l’âme trop férue de Siska pour me laisser prendre à leurs amorces. Ils en étaient pour leurs distributions de prix courants et d’échantillons. Je n’aurais eu garde de leur engager mon prêt, ma chair et mon salut. Mais c’est égal, j’étais content de mettre le pied sur le plancher des vaches, pour échapper à leurs hameçons. Je vous le dis, monsieur Laurent, ces runners sont les vrais suppôts des sept péchés capitaux!…

Vincent Tilbak aurait dû remarquer que, loin de partager son animadversion, Laurent scrutait les jeunes runners avec une complaisance indue.

Un jour il laissa même entendre à son mentor les affinités qu’il se découvrait avec ces mauvais petits bougres[5].

À cette ouverture la physionomie de l’honnête Tilbak exprima une si touchante consternation, que l’étourdi s’empressa de renier ces sympathies déplacées et déclara, non sans rougir, qu’il avait simplement voulu badiner. Des instincts d’irrégulier et de réfractaire couvaient en lui. De là, sans qu’il parvînt à se les expliquer, les postulations sourdes, l’énervante angoisse, la curiosité lancinante, le navrèrent jaloux et apitoyé, à la fois craintif et tendre, qui le travaillaient devant le farouche Moulin de pierre, le repaire, mais aussi l’asile des êtres asymétriques.

La vie laborieuse et salubre qu’il menait avec de droits et probes gaillards de la trempe de Jean Vingerhout, l’amitié de Vincent et Siska, mais plus encore l’influence balsamique d’Henriette devaient reculer l’éclosion de ces germes morbides. Laurent était devenu le commensal régulier des Tilbak. Une confiance fraternelle ne tarda pas à s’établir entre Henriette et lui. Jamais il ne s’était trouvé plus à l’aise, plus rassuré, plus charmé, vis-à-vis d’une personne de l’autre sexe. Il semblait qu’il la connût de longue date. Ils avaient dû grandir ensemble. Le soir, Laurent aidait les enfants, Pierket et Lusse, à écrire leurs devoirs et à étudier leurs leçons. La soeur aînée vaquant aux soins du ménage, allant et venant par la chambre, admirait la science du jeune homme. Après le souper, il faisait la lecture à toute la famille ou les instruisait en causant. Henriette l’écoutait avec une ferveur non exempte de malaise. Lorsqu’il parlait des événements de ce monde et de la condition de l’humanité, la jeune fille était bien plus impressionnée par l’exaltation, l’amertume, la fièvre, la révolte que trahissaient les propos du jeune homme, que par le sens même de ses objurgations. Avec cette seconde vue des aimantes âmes féminines, elle le devinait foncièrement triste et troublé, et plus il montrait de sollicitude pour les malheureux, les souffrants, et surtout les égarés, plus elle le chérissait lui-même, plus elle s’absorbait candidement en lui, pressentant qu’entre tous les misérables, celui-ci avait le plus grandement besoin de charité.

D’ailleurs, auprès d’elle le cours de ses idées ne tardait pas à reprendre une pente moins tourmentée. Sous la caresse tutélaire de ces grands yeux bleus arrêtés ingénument sur lui, il ne s’apercevait plus que de la quiétude présente, des ambiances loyales et des sourires de la vie. Il cessait de chercher midi à quatorze heures, imposait silence à ses orageuses spéculations.

Autrefois, à la Fabrique, les prunelles de Gina lui injectaient sous le derme une liqueur traîtresse; il ne se possédait plus, devenait mauvais, rêvait un bouleversement et des représailles, une jacquerie, une révolte servile, après laquelle il se fût attribué, pour part de butin, l’orgueilleuse et méprisante patricienne et lui eût imposé les outrages de son incendiaire désir. C’était même autant par rancune contre Gina que par haine des dirigeants et des capitalistes qu’il était retourné vers les exploités. Il allait descendre jusqu’aux parias subversifs, lorsqu’il avait rencontré les prolétaires résignés. Il devint une sorte d’ouvrier dilettante. La sagesse, la placidité, la belle humeur, la philosophie de ses nouveaux entours, surtout la bonté et le charme d’Henriette, endormirent ses rancunes, ses griefs, le rendirent accommodant et presque opportuniste. L’image de Gina pâlissait.

 

IV. LA CANTATE

En flânant sur les quais, Door Bergmans aperçut un particulier dont la mine l’intrigua. Il eut un sursaut d’étonnement. «Je me trompe!» se dit-il en poursuivant sa route. Mais après quelques pas il rebroussa chemin et, reconnaissant bel et bien Laurent Paridael, il marcha droit à lui la main tendue.

Laurent, en train de surveiller un chargement de balles de riz entrepris par 1’ «Amérique», se troubla un peu, fit même le mouvement de se dérober, mais apprivoisé par l’abord affectueux et simple du tribun, abandonna, momentanément son poste et se laissa entraîner non loin de là. Mis au courant, Bergmans railla doucement la fantaisie qui l’avait poussé à entrer comme marqueur dans une Nation et à servir les débardeurs. Que ne s’était-il adressé plutôt à lui? Il lui offrit même sur-le-champ, dans ses bureaux, une place plus digne de son savoir et plus compatible avec son éducation. Mais, à la surprise de plus en plus grande du tribun, Laurent refusa d’abandonner sa nouvelle profession. Il décrivit même en termes si enthousiastes, avec un tel lyrisme, son nouveau milieu et ses nouveaux partenaires, qu’il justifia presque son étrange vocation et que Bergmans crut ne plus devoir insister. Il s’abstint de nommer Gina. Mis complètement à l’aise, Laurent accueillit avec empressement la proposition de se réunir de temps en temps Bergmans et lui, avec Marbol et Vyvéloy.

Le peintre Marbol, un petit homme sec, tout nerfs, cachait, sous une apparence anémique et friable de souffreteux, une énergie, une persévérance extraordinaire. Depuis une couple d’années, il s’était acquis quelque notoriété en peignant ce qu’il voyait autour de lui. Seul dans cette grande ville littéralement infestée de rapins, de colorieurs en chambre, dans cet ancien foyer d’art presque totalement éteint, nécropole plutôt que métropole, — il commençait à exploiter le plein air, la rue, le décor, le type local. En quittant, avec un certain éclat, à la veille des concours de Rome, l’antique académie fondée par Teniers et les savoureux naturistes du dix-septième siècle, mais tombée à présent sous la direction de faux artistes, peintres aussi timides que maîtres intolérants, le jeune homme s’était mis à dos la clique officielle, les marchands, les amateurs, les critiques, les fonctionnaires, aussi bien ceux qui procurent le pain que ceux qui débitent la renommée.

Continuer : partie 2 sur 3