La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie
Chapitre IV.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
LA BOSNIE, HISTOIRE ET ÉCONOMIE RURALE.
Quand je quitte Djakovo, le secrétaire de Mgr Strossmayer me conduit à la gare de Vrpolje. Les quatre jolis chevaux gris de Lipitça nous y mènent en moins d'une heure. Le pays a un aspect beaucoup plus abandonné que du côté d'Essek: de profondes ornières dans la route, des terrains vagues où errent des moutons, les blés moins plantureux; moins d'habitations. Est-ce parce qu'en allant à Vrpolje, on se dirige vers la Save et les anciennes provinces turques, c'est-à-dire vers la barbarie; tandis que, du côté d'Essek, on marche vers Pesth et vers Vienne, c'est-à-dire vers la civilisation?
En attendant l'arrivée du train qui doit me conduire à Brod, j'entre dans le petit hôtel en face de la gare. Les deux salles sont d'une propreté parfaite: murs bien blanchis, rideaux de mousseline aux fenêtres, et des gravures représentant le kronprinz Rodolphe et sa femme, la princesse Stéphanie, la fille de notre roi. Ils doivent être très populaires, même en pays slaves et magyares, car j'ai retrouvé partout leurs portraits aux vitrines des libraires et sur les murs des hôtels et des restaurants. C'est évidemment là un des thermomètres de la popularité des personnages haut placés.
Dans les champs voisins, un homme et une femme binent, avec la houe, une plantation de maïs, dont les deux premières feuilles sont sorties de terre. La femme n'a d'autre vêtement que sa longue chemise de grosse toile de chanvre, et elle l'a relevée jusqu'au-dessus des genoux, afin d'avoir les mouvements plus libres. Les exigences de la pudeur vont en diminuant à mesure qu'on descend le Danube; aux bords de la Save, elles sont réduites presque à rien. L'homme est vêtu d'un pantalon d'étoffe blanche grossière et d'une chemise. Il est maigre, brûlé du soleil, hâve; il paraît très misérable. La terre est fertile, cependant, et celui qui la travaille ne ménage pas sa peine. Un passage de la préface de la Mare au Diable me revient à la mémoire: c'est celui où est dépeint le laboureur dans la Danse de la mort, de Holbein, avec cette légende:
A la sueur de ton visaige Tu gagneras ta pauvre vie.
Récemment, j'avais été aussi épouvanté en étudiant, en Italie, l'extrême misère des cultivateurs, dont l'Inchiesta agraria officielle publie les preuves désolantes. D'où vient que dans un siècle où l'homme, armé de la science, augmente si merveilleusement la production de la richesse, ceux qui cultivent le sol conservent à peine assez de ce pain qu'ils récoltent pour satisfaire leur faim? Pourquoi présentent-ils encore si souvent l'aspect de ces animaux farouches décrits par La Bruyère, au temps de Louis XIV? En Italie, c'est la rente et l'impôt qui paupérisent; ici, c'est surtout l'impôt.
A la gare arrive un Turc: beau costume, grand turban blanc, veste brune soutachée de noir, large pantalon flottant, rouge foncé, jambières à la façon des Grecs, énorme ceinture de cuir, dans laquelle apparaît, au milieu de beaucoup d'autres objets, une pipe à long tuyau de cerisier. Il apporte avec lui un tapis et une selle. J'apprends que ce n'est pas un Turc, mais un musulman de Sarajewo, de race slave, et parlant la même langue que les Croates. Comme ceci peint déjà tout l'Orient: la selle qu'on doit emporter avec soi, parce que les paysans qui louent leurs chevaux sont trop pauvres pour en posséder une, et que, les routes manquant, on ne peut voyager qu'à cheval; le tapis, qui prouve que dans les hans il n'y a ni lit ni matelas; les armes pour se défendre soi-même, attendu que la sécurité n'est pas garantie par les pouvoirs publics; et enfin la pipe, pour charmer les longs repos du kef. En Bosnie, on appelle les musulmans Turcs, ce qui trompe complètement l'étranger sur les conditions ethnographiques de la province. En réalité, il n'y a plus, paraît-il, dix véritables Turcs dans le pays, et avant l'occupation il n'y avait de vrais Osmanlis que les fonctionnaires. Les musulmans qu'on rencontre—il y en a, dit-on, environ un demi-million—sont du plus pur sang slave. Ce sont les anciens propriétaires, qui se sont convertis à l'islamisme, à l'époque de la conquête. L'exemplaire que j'ai sous les yeux a tout à fait le type monténégrin: le nez en bec d'aigle, à arête très fine, aux narines relevées, comme celles d'un cheval arabe; grande moustache noire, et des yeux profonds et vifs cachés sous d'épais sourcils. Le chef de gare de Vrpolje m'en fait un grand éloge. «Ils sont très honnêtes, dit-il, tant qu'ils n'ont pas eu trop de relations avec les étrangers; ils sont religieux et bien élevés, on ne les entend jamais jurer comme les gens de par ici. Ils ne boivent point de vins et de liqueurs, comme les Turcs modernes de Stamboul. On peut se fier à leur parole; elle vaut plus qu'une signature de chez nous, mais ils vont se gâter rapidement. Ils commencent à s'enivrer, à se livrer à la débauche, à s'endetter. Avec les besoins d'argent s'introduira la mauvaise foi. Les spéculateurs européens ne manqueront pas de leur en donner l'exemple, et ils ne connaîtront pas ce contrôle de l'opinion qui retient parfois ceux-ci.»
De Vrpolje à Brod, le chemin de fer traverse un très beau pays, mais peu cultivé et presque sans habitants. On est ici dans un pays de frontière naguère encore exposé aux razzias des Turcs de l'autre rive de la Save. Le paysage est très vert; on ne voit que pelouses entrecoupées de pièces d'eau et de massifs de grands chênes, comme dans un parc anglais. Quel splendide domaine on pourrait se tailler ici et relativement sans grands frais, car la terre n'a pas beaucoup de valeur! Les chevaux et le bétail, errants dans ces interminables prairies, sont plus petits et plus maigres qu'en Hongrie, Le pays est pauvre, et cependant il devrait être riche. La fertilité du sol se révèle par la hauteur du fût des arbres et l'aspect plantureux de leur frondaison.
Le chemin qui réunit la gare à la ville de Brod est si mal entretenu, que l'omnibus marche au pas, crainte de casser ses ressorts. Avis à l'administration communale. L'hôtel Gelbes Haus est un vaste bâtiment à prétentions architecturales, avec de grands escaliers, de bonnes chambres bien aérées, et une immense salle au rez-de-chaussée, où l'on ne dîne pas mal du tout et à l'autrichienne. Il y a deux Brod en face l'une de l'autre, des deux côtés de la Save: le Brod-Slavon, forteresse importante, comme base d'opération des armées autrichiennes qui ont occupé les nouvelles provinces, et Bosna-Brod, le Brod bosniaque, qui appartenait à la Turquie.
Le Brod slavonien est une petite ville régulière, avec des rues droites, bordées de maisons blanches, sans aucun caractère distinctif. Bosna-Brod, au contraire, est une véritable bourgade turque. Nulle part, je n'ai vu le contraste entre l'Occident et l'Orient aussi frappant. Deux civilisations, deux religions, deux façons de vivre et de penser complètement différentes sont ici en présence, séparées par une rivière. Il est vrai que pendant quatre siècles cette rivière a séparé en réalité l'Europe de l'Asie. Mais le caractère musulman disparaîtra rapidement sous l'influence de l'Autriche. Un grand pont de fer à trois arches franchit la Save et met Sarajewo en communication directe avec Vienne et ainsi avec l'Occident. En vingt heures, on arrive de Vienne à Brod, et le lendemain soir on est au cœur de la Bosnie, dans un autre monde.
Au moment où je traverse le pont, le soleil couchant teint en rouge les remous des eaux jaunâtres. La Save est large comme quatre fois la Seine à Paris. L'aspect en est grand et mélancolique. Les rives sont plates; le courant mine librement les berges d'argile. La végétation manque: sauf quelques hauts peupliers et sur les bords du fleuve un groupe de saules dont les racines ont été mises à nu par les glaces et qu'une crue prochaine emportera vers la mer Noire. Dans une petite anse, sur l'eau qui tourne en rond, flotte la charogne d'un buffle au ventre ballonné, que les corbeaux dépècent et se disputent. Des deux côtés, s'étendent de vastes plaines vertes, inondées à la fonte des neiges. A droite, on aperçoit vers le couchant le profil bleuâtre des montagnes de la Croatie, à gauche, les sommets plus élevés qui dominent Banjaluka. Sur le fleuve, qui forme une admirable artère commerciale, nulle apparence de navigation, nul bruit, sauf le coassement d'innombrables légions de grenouilles, qui entonnent en chœur leur chant du soir.
Bosna-Brod est formé d'une seule grande rue, le long de laquelle les maisons sont bâties sur des pilotis ou sur des levées pour échapper aux inondations de la Save. Voici d'abord la mosquée au milieu de quelques peupliers. Elle est toute en bois. Le minaret est peint de couleurs vives: rouge, jaune, vert. Le muezzin est monté dans la petite galerie; il adresse à Dieu le dernier hommage de la journée. Il appelle à la prière de l'Aksham ou du crépuscule. Sa voix, d'un timbre aigu, porte jusque dans les campagnes voisines. Ses paroles sont belles; même en me rappelant l'ode de Schiller, die Glocke, je la préfère aux sons uniformes des cloches: «Dieu est élevé et tout-puissant. Il n'y a pas d'autre Dieu que lui et point d'autre prophète que Mahomet. Rassemblez-vous dans le royaume de Dieu, dans le lieu de la justice. Venez dans la demeure de la félicité.»
Les cafés turcs ont portes et fenêtres ouvertes; pas un meuble, sauf tout autour des bancs en bois où sont assis les Bosniaques musulmans, les jambes croisées, fumant la pipe. Dans une niche de la cheminée, sur des braises allumées, se prépare successivement, une à une, chaque tasse de café, à mesure que les consommateurs en demandent. Le cafidji met dans une très petite cafetière en cuivre une mesure de café moulu, une autre de sucre; il ajoute de l'eau, place le récipient sur les braises pendant une minute à peine et verse le café chaud avec le marc dans une tasse semblable à un coquetier. Dans toute la péninsule balkanique, le voyageur indigène emporte à sa ceinture un petit moulin à café très ingénieusement construit, en forme de tube. Deux choses me frappent ici: d'abord, la puissance de transformation du mahométisme, qui a fait de ces Slaves, aux bords de la Save, n'ayant d'autre langue que le croate, des Turcs ou plutôt des musulmans complètement semblables à ceux qu'on voit à Constantinople, au Caire, à Tanger et aux Indes; ensuite, l'extrême simplicité des moyens qui procurent aux fils de l'islam tant d'heures de félicité. Tout ce que contient ce café, en fait de mobilier et d'ustensiles, ne vaut pas vingt francs. Le client, qui apporte son tapis, dépensera pendant sa soirée trente centimes de tabac et de café, et il aura été heureux. Les salles magnifiques avec peintures, dorures, tentures partout, qu'on construira plus tard ici, offriront-elles plus de satisfaction à leurs clients riches et affairés? En voyant pratiquer ici, d'une façon si pittoresque et si consciencieuse, la tempérance commandée par le Koran, je songe d'abord à ces palais de l'alcoolisme, à ces Gin palaces de Londres, où l'ouvrier et l'outcast viennent chercher l'abrutissement, au milieu des glaces énormes et des cuivres polis, reluisant sous les mille feux du gaz et de l'électricité; je pense ensuite à cette vie de l'upper ten thousands, si compliquée et rendue si coûteuse par toutes les richesses de la toilette et de la table que vient de décrire si bien lady John Manners, et je me demande si c'est aux raffinements du luxe qu'il faut mesurer le degré de civilisation des peuples. M. Renan parlant, je crois, de Jean le Baptiste, a écrit à ce sujet une belle page. Le précurseur vivant au désert de sauterelles, à peine vêtu d'une étoffe grossière de poils de chameau, annonçant la venue du royaume et le triomphe prochain de la justice, ne nous présente-t-il pas le modèle le plus élevé de la vie humaine? Certes, il est un excès de dénûment qui dégrade et animalise, mais cela est moins vrai en Orient que dans nos rudes climats et surtout dans nos grandes agglomérations d'êtres humains.
Je trouve déjà, à Bosna-Brod, la boutique et la maison turques, telles qu'on les rencontre dans toute la Péninsule. La boutique est une échoppe entièrement ouverte le jour; elle se ferme la nuit, au moyen de deux grands volets horizontaux. Celui d'en haut, relevé, sert d'auvent; celui d'en bas retombe et devient le comptoir où sont étalées les marchandises et où se tient assis le marchand, les jambes croisées. Les maisons turques ici sont ordinairement carrées, couvertes de planchettes de chêne. Un rez-de-chaussée bas sert de commun, de magasin ou même parfois d'étable. Le cadre et les cloisons de la construction sont toujours en solives; les parois sont en planches ou, dans les demeures pauvres, en torchis. Le premier étage débordant le soubassement, le surplomb est soutenu par des corbeaux en bois, ce qui produit des effets de saillies et de lumières très pittoresques. Seulement, il ne faut pas oublier qu'en Bosnie les musulmans forment la classe aisée; ils sont marchands, boutiquiers, artisans, propriétaires, très rarement simples cultivateurs ou ouvriers. L'habitation est divisée en deux parties ayant chacune son entrée distincte: d'un côté, le harem, pour les femmes; de l'autre, le selamlik, pour les hommes. Quoique le musulman bosniaque n'ait qu'une femme, il tient aux usages mahométans bien plus que les vrais Turcs. Les fenêtres, du côté des femmes, sont garnies d'un grillage en bois ou en papier découpé. J'aperçois un numéro de la Neue freie Presse transformé en muchebak ou moucharabie. Du côté des hommes, s'étend un balcon-véranda, où le maître de la maison est assis, fumant sa pipe.
La rue se remplit des types les plus divers. Des pâtres à peine vêtus d'une grosse étoffe blanche en lambeau, avec un chiffon autour de la tête en forme de turban, ramènent du pâturage des troupeaux de buffles et de chèvres, qui soulèvent une poussière épaisse, dorée par le soleil couchant. Ces pauvres gens représentent le raya, la race opprimée et rançonnée; ce sont des chrétiens. Quelques femmes, la figure cachée sous le yaschmak et tout le corps sous ce domino qu'on appelle feredje, marchent comme des oies, et semblables à des ballots mouvants rentrent chez elles. Des enfants, filles et garçons, avec de larges pantalons roses ou verts et de petites calottes rouges, jouent dans le sable; ils ont le teint clair et de beaux yeux noirs très ouverts. Des marchands juifs s'avancent lentement, enveloppés d'un grand cafetan garni de fourrure,—en juin; avec leur longue barbe en pointe, leur nez d'Arabe et leur grand turban, ils sont admirables de dignité et de noblesse. Bida devrait être ici. Ce sont les patriarches de la terre de Canaan. Des maçons italiens, à la culotte de velours de coton jaune et toute maculée de mortier, la veste jetée sur l'épaule droite, quittent l'ouvrage en chantant. C'est le travail européen qui arrive: des maisons occidentales s'élèvent. Un grand café à la viennoise se construit à côté des petites auberges en planches en face de la gare. Déjà dans une cantine, où l'on vend du Pilsener bier, dite bière de Pilsen, on joue au billard. Ceci est l'avenir: activité dans la production, imprévoyance ou insanité dans la consommation. Enfin, passent fièrement à cheval ou en voiture découverte des officiers élégants et d'une tenue ravissante: c'est l'occupation et l'Autriche.
En repassant le pont de la Save, je me rappelle que c'est d'ici que partit le prince Eugène pour sa mémorable expédition de 1697. Il n'avait que cinq régiments de cavalerie et 2,500 fantassins. Suivant la route qui longe la Bosna, il s'empara rapidement de toutes les places d'Oboj, Maglay, Zeptche, même du château fort de Vranduk, et il parut devant la capitale Sarajewo. Il espérait que tous les chrétiens se lèveraient à son appel. Hélas! écrasés par une trop longue et trop cruelle oppression, ils n'osèrent pas remuer. Le pacha Delta-ban-Mustapha se défendit avec énergie. Eugène manquait d'artillerie de siège. C'était le 11 septembre, l'hiver approchait. Le hardi capitaine dut battre en retraite, mais il regagna Brod, presque sans perte. L'expédition avait duré vingt jours en tout. Le résultat matériel fut nul; mais l'effet moral très grand partout. Il révéla la faiblesse de cette formidable puissance qui, la veille encore, assiégeait Vienne et faisait trembler toute l'Europe. L'heure de la décadence avait sonné. Cependant, récemment encore, les begs musulmans de la Bosnie traversaient la Save et venaient faire des razzias en Croatie. Le long de la rive autrichienne s'élèvent sur quatre hauts pilotis, afin de les mettre à l'abri des inondations et d'étendre le rayon d'observation, des maisons de garde où les régiments-frontières devaient entretenir des vedettes. Ce n'était pas une précaution inutile. De 1831 à 1835, le général autrichien Waldstättten lutta contre les begs bosniaques et il fut amené ainsi à bombarder et à brûler Vakuf, Avale, Terzac et Gross-Kladuseh, sur le territoire ottoman, le tout sans protestation de la Porte. Même en 1839, Jellatchitch eut à repousser les incursions des begs, qui traversaient la Save, brûlant les maisons, égorgeant les hommes, emmenant les troupeaux et les femmes. Ces razzias, dans les quinze dernières années où elles ont eu lieu, occasionnèrent pour près de 40 millions de francs de dommage aux districts croates limitrophes. C'est hier encore et en pleine Europe que se passaient ces scènes de barbarie que la France n'a pu tolérer à Tunis, ni la Russie dans les khanats de l'Asie centrale.
Avant de m'engager en Bosnie, je veux connaître son histoire. Je m'arrête quelques jours à Brod, pour étudier les documents et les livres qu'on a bien voulu me donner et parmi lesquels les suivants m'ont été particulièrement utiles: G. Thœmmel, Das Vilayet Bosnien; Roskiewitz, Studien über Bosnien und Herzegovina; von Schweiger-Lerchenfeldt, Bosnien, et enfin un ouvrage excellent: Adolf Strausz, Bosnien, Land und Leute. Voici un résumé succinct de ces lectures, qui paraît indispensable pour comprendre la situation actuelle et les difficultés que rencontre l'Autriche.
Sur notre infortunée planète, aucun pays n'a été plus souvent ravagé, aucune terre aussi fréquemment, abreuvée du sang de ses populations. A l'aube des temps historiques, la Bosnie fait partie de l'Illyrie. Elle est peuplée déjà, affirme-t-on, par des tribus slaves. Rome se soumet toute cette région jusqu'au Danube et l'annexe à la Dalmatie. Deux provinces sont formées: la Dalmatia maritima et la Dalmatia interna ou Illyris barbara. L'ordre règne, et comme l'intérieur est réuni à la côte, tout le pays fleurit. Sur le littoral se développent des ports importants, Zara, Scardona, Salona, Narona, Makarska, Cattaro, et à l'intérieur des colonies, des postes militaires et entre autres un grand emporium, Dalminium, dont il ne reste plus trace. Peu de restes de la civilisation romaine ont échappé aux dévastations successives: des bains à Banjaluka, des bains et les ruines d'un temple à Novi-bazar, un pont à Mostar, un autre pont près de Sarajewo et quelques inscriptions.
A la chute de l'empire, arrivent les Goths, puis les Avares, qui, pendant deux siècles, brûlent et massacrent, et font du pays un désert. Sous l'empereur Héraclius, les Avares assiègent Constantinople. Il les repousse, et, pour les dompter définitivement, il appelle des tribus slaves habitant la Pannonie au delà du Danube. En 630, les Croates viennent occuper la Croatie actuelle, la Slavonie et le nord de la Bosnie, et en 640, les Serbes, de même sang et de même langue, exterminent les Avares et peuplent la Serbie, la Bosnie méridionale, le Montenegro et la Dalmatie. De cette époque date la situation ethnique de cette région, qui existe encore aujourd'hui.
Au début, la suzeraineté de Byzance est reconnue. Mais la conversion de ces tribus, identiquement de même race, à deux rites différents du christianisme, crée un antagonisme religieux qui dure encore. Les Croates sont convertis d'abord par des missionnaires venus de Rome; ils adoptent ainsi les lettres et le rite latins. Au contraire, les Serbes, et, par conséquent, une partie des habitants de la Bosnie, sont amenés au christianisme par Cyrille et Méthode, qui, partis de Thessalonique, leur apportent les caractères et les rites de l'Église orientale. Vers 860, Cyrille traduit la Bible en slave, en créant l'alphabet qui porte son nom et qui est encore en usage. C'est donc à lui que remontent les origines de la littérature jougo-slave écrite.
En 874, Budimir, premier roi chrétien de Bosnie, de Croatie et de Dalmatie, réunit, sur la plaine de Dalminium, une diète où il s'efforce de créer une organisation régulière. C'est vers ce temps qu'apparaît, pour la première fois, le nom de Bosnie. Il vient, dit-on, d'une tribu slave originaire de la Thrace. En 905, nous voyons Brisimir, roi de Serbie, y annexer la Croatie et la Bosnie; mais cette réunion n'est pas durable. Après l'an 1,000, la suzeraineté de Byzance cesse dans ces régions. Elle est acquise par Ladislas, roi de Hongrie, vers 1091. En 1103, le roi de Hongrie, Coloman, ajoute à ses titres celui de Rex Ramæ (Herzégovine), puis de Rex Bosniæ. Depuis lors, la Bosnie a toujours été une dépendance de la couronne de Saint-Étienne. Ainsi, le dixième ban de Bosnie, dont le long règne de trente-six ans (1168-1204) fut si glorieux, qui, le premier ici, fit battre monnaie à son effigie, qui assura à son pays une prospérité inconnue depuis l'époque romaine, le fameux Kulin, s'appelle Fiduciarius Regni Hungariæ.
Vers ce temps, arrivent en Bosnie des albigeois qui convertissent à leurs doctrines une grande partie de la population appelée Catare, en allemand Patavener; ils reçurent et acceptèrent en Bosnie le nom de bogomiles, qui signifie «aimant Dieu». Rien de plus tragique que l'histoire de cette hérésie. Elle naît en Syrie, au VIIe siècle. Ses adeptes sont nommés pauliciens, parce qu'ils invoquent la doctrine de Paul, et ils empruntent en même temps au manicthéisme le dualisme des deux principes éternels, le bien et le mal. Mais ce qui fait leur succès, ce sont leurs théories sociales. Ils prêchent les doctrines des apôtres, l'égalité, la charité, l'austérité de la vie, et ils s'élèvent avec la plus grande violence contre la richesse et la corruption du clergé. Ce sont les socialistes chrétiens de l'époque. Les empereurs de Byzance les massacrent par centaines de mille, surtout après qu'ils ont forcé Basile le Macédonien à leur accorder la paix et la tolérance. Chassés et dispersés, ils transportent leurs croyances, d'une part, chez les Bulgares, d'un autre côté, dans le midi de la France. Les Vaudois actuels, les hussites, et, par conséquent, la Réforme viennent certainement d'eux. Ils sont devenus en Bosnie un des facteurs principaux de l'histoire et de la situation actuelle de ce pays. Le grand ban Kulin se fit bogomile. Ses successeurs et ses magnats bosniaques soutinrent constamment cette hérésie, parce qu'ils espéraient ainsi créer une Église nationale et s'affranchir de l'influence de Rome et de la Hongrie. Les rois de Hongrie, obéissant à la voix du pape, s'efforcèrent sans relâche de l'extirper, et les guerres d'extermination qu'ils entreprirent fréquemment firent détester les madgyars au delà de la Save.
Vers 1230, apparaissent sur la scène les franciscains, qui ont aussi joué un rôle très important en politique et en religion. C'est à eux que le catholicisme doit d'avoir survécu jusqu'à nos jours, en face des orthodoxes, d'une part, et des bogomiles devenus musulmans, d'autre part. En 1238, première grande croisade organisée par le roi de Hongrie, Bela IV, à la voix de Grégoire VII. Tout le pays est dévasté, et les bogomiles massacrés en masse; mais un grand nombre échappent dans les forêts et dans les montagnes. En 1245, l'évêque hongrois de Kalocsa conduit lui-même en Bosnie une seconde croisade. En 1280, troisième croisade entreprise par le roi de Hongrie Ladislas IV, afin de regagner la faveur du pape. Les bogomiles, ayant à leur tête le ban détrôné Ninoslav et beaucoup de magnats, se défendent avec une bravoure désespérée. Ils sont vaincus et un très grand nombre égorgés; mais la nature du pays ne permet pas une extermination complète, comme celle qui en avait fini définitivement avec les albigeois.
Paul de Brebir, banus Croatorum et Bosniæ dominus, ajoute définitivement l'Herzégovine à la Bosnie vers l'an 1300.
Sous le ban Stephan IV, l'empereur des Serbes, le grand Douchan, occupa la Bosnie; mais elle reconquit bientôt son indépendance (1355), et, sous Stephan Tvartko, qui prend le titre de roi, le pays jouit, une dernière fois, d'une période de paix et de prospérité. On peut s'en faire une idée par les splendeurs du couronnement de Tvartko au couvent grec de Milosevo, près de Priepolje, au milieu d'une nombreuse réunion de prélats des deux rites et des magnats bosniaques et dalmates. Il prend le titre de roi de Serbie, parce qu'il en a conquis une partie, et il annexe aussi la Rascie, c'est-à-dire le Sandjak actuel de Novi-Bazar, qui est resté depuis lors réuni à la Bosnie. Il fonde la capitale actuelle, Sarajewo. Il introduit le code de lois de Douchan, fait régner l'ordre et la justice. Malgré les instances des papes, des missionnaires et du roi de Hongrie, Louis le Grand, il se refuse à persécuter les bogomiles. Les trois confessions jouissent d'une égale tolérance; mais déjà, avant sa mort, les Turcs apparaissent aux frontières. A la mémorable et décisive bataille de Kossovo, qui leur livre la Serbie, 30,000 Bosniaques prennent part et parviennent, en se retirant, à arrêter le vainqueur. Sous le second roi Tvartko II, qui est bogomile, la Bosnie jouit de quelques années de paix (1326-1443). Succède un sanglant intermède de guerre civile. Son successeur Stephan Thomas, pour obtenir l'appui du pape et de la Hongrie, abjure la foi bogomile et entreprend d'extirper complètement les hérétiques. Ce fut une persécution atroce. Partout des égorgements en masse et des villes livrées aux flammes. La diète de Konjitcha, en 1446, adopte des édits dictés par le grand inquisiteur Zarai, si sévères que 40,000 bogomiles quittent le pays. C'est la révocation de l'édit de Nantes de la Bosnie. Ces mesures cruelles soulèvent une insurrection formidable, à la tête de laquelle se mettent un grand nombre de magnats et même d'ecclésiastiques. Le roi Thomas est soutenu par les Hongrois. Une effroyable guerre civile dévaste le pays, dont elle prépare l'asservissement. Le fils de Thomas égorge son père et sa veuve, et appelle les Turcs. Mahomet II, qui venait de prendre Constantinople (1453), s'avance avec une armée formidable de 150,000 hommes, à laquelle rien ne résiste. Le pays est dévasté: 30,000 jeunes gens sont circoncis et enrôlés parmi les janissaires; 200,000 prisonniers sont emmenés en esclavage. Les villes qui résistent sont brûlées; les églises converties en mosquées et la terre confisquée au profit des conquérants (1463). Au milieu de ces horreurs se produit un fait extraordinaire. Le prieur du couvent des franciscains de Fojnitcha, Angèle Zwisdovitch, se présente au farouche sultan dans son camp de Milodras, et obtient un «atname» qui accorde à son ordre protection et sécurité complète pour les personnes et pour les biens.
De 1463 jusqu'à la conquête définitive en 1527, s'écoule une période de luttes terribles. Quelques places fortes, et entre autres celle de Jaitche, avaient résisté. Les Hongrois et les bandes croates parvinrent souvent à vaincre les bandes turques, surtout quand elles étaient guidées par ces héros légendaires Mathias et Jean Corvin. Mais les Turcs avançaient systématiquement. Quand ils voulaient prendre une place forte, ils dévastaient le pays, l'hiver, brûlaient tout et chassaient et emmenaient les habitants en esclavage, et, l'été, ils commençaient le siège. Faute de subsistances au milieu d'un district devenu absolument désert, la place était forcée de se rendre. Quand la bataille de Mohacz (29 août 1526) eut livré la Hongrie aux Ottomans, le dernier rempart de la Bosnie, dont la défense donne lieu à des actes de bravoure légendaire, Jaitche tombe à son tour en 1527. Un fait inouï facilita la conquête musulmane. La plupart des magnats, pour conserver leurs biens, et presque tous les bogomiles, exaspérés par les cruelles persécutions dont ils avaient été l'objet, se convertirent à l'islamisme. Ils devinrent dès lors les adeptes les plus ardents du mahométisme, tout en conservant la langue et les noms de leurs ancêtres. Ils combattirent partout au premier rang dans les batailles qui assurèrent la Hongrie aux Turcs. De temps en temps, leurs bandes passaient la Save et allaient ravager l'Istrie, la Carniole et menacer les terres de Venise. Après la mémorable défaite des Turcs devant Vienne, leur puissance est brisée. En 1689 et 1697, les troupes croates envahissent la Bosnie. Le traité de Carlovitz de 1689 et celui de Passarovitz de 1718 rejetèrent définitivement les Turcs au delà du Danube et de la Save.
Pour bien faire comprendre les résistances que l'Autriche peut rencontrer de la part des Bosniaques musulmans, il faut rappeler que ceux-ci se sont soulevés, les armes à la main, contre toutes les réformes que l'Europe arrachait à la Porte au nom des principes modernes. Après la destruction des janissaires et les réformes de Mahamoud, ils s'insurgent et chassent le gouverneur. Le capétan de Gradachatch, Hussein, se met à la tête des begs révoltés, qui, unis aux Albanais, s'emparent des villes de Prisren, Ipek, Sophia et Nich, pillent la Bulgarie et veulent détrôner le sultan vendu aux giaours. L'insurrection n'est vaincue en Bosnie qu'en 1831. En 1836, 1837 et 1839, nouveaux soulèvements. Le hattischerif de Gulhané, qui proclamait l'égalité entre musulmans et chrétiens, provoqua une insurrection plus formidable que les précédentes. Omer-Pacha, après l'avoir comprimée, brisa définitivement la puissance des begs, en leur enlevant tous leurs privilèges. Ce qui montre combien les temps sont changés, c'est que les troubles de 1874, qui ont amené la situation actuelle et l'occupation de l'Autriche, provenaient non pas des begs, mais des rayas, qui jusqu'alors s'étaient laissé rançonner et maltraiter sans résistance, tant ils étaient brisés et matés. De ce court résumé du passé de la Bosnie, on peut tirer quelques conclusions utiles.
Premièrement, l'histoire, la race et les nécessités géographiques commandent la réunion de la Dalmatie et de la Bosnie. Cet infortuné pays a connu trois périodes de prospérité, d'abord sous les Romains, puis sous le grand ban Kulin et enfin sous le roi Tvartko. Le commerce et la civilisation pénétraient à l'intérieur par le littoral dalmate. Seconde conclusion: l'intolérance et les persécutions religieuses ont perdu le pays et provoqué la haine du nom hongrois. Il faut donc à l'avenir traiter les trois confessions sur le pied d'une complète égalité. Troisième conclusion: les musulmans forment un élément d'opposition et de réaction dangereuse et difficilement assimilable. Il faut donc les ménager, mais diminuer leur puissance, autant que possible, et surtout ne pas les retenir quand ils veulent quitter le pays.
Le bonheur de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumélie est que les musulmans, étant Turcs, sont partis ou s'en vont. Ici, étant Slaves, ils restent pour la plupart. De là de grandes difficultés de plus d'une sorte.
Pour me rendre de Brod à Sarajewo, je n'ai pas à refaire le voyage accidenté décrit par les voyageurs précédents. Le chemin de fer, achevé maintenant, je pars à six heures du matin et j'arrive, vers onze heures, de la façon la plus agréable. Comme la voie est très étroite, le train marche lentement et s'arrête longtemps à toutes les gares. Mais le pays est très beau et ses habitants d'une couleur locale très accentuée. Je ne me plains donc nullement de ne pas rouler en express. Il me semble voyager en voiturin, comme autrefois en Italie. J'observe tant que je peux, j'interroge de même mes compagnons de wagon et je prends des notes. Précisément, j'ai à côté de moi un Finanz-Rath, un conseiller des finances, c'est-à-dire un employé supérieur du fisc, qui revient d'un tour d'inspection. Il connaît, à merveille l'agriculture du pays, son régime agraire et ses conditions économiques. Je l'avais pris d'abord pour un officier de cavalerie en petite tenue. Il porte la casquette militaire, un veston court, brun clair, avec des étoiles au collet indiquant le grade, des poches nombreuses par devant, un pantalon collant et des bottes hongroises, plus un grand sabre. Les magistrats, les chefs de district, les gardes forestiers, les gardes du train et de la police, tous les fonctionnaires ont cet uniforme, identique de coupe, mais différent de couleur d'après la branche de l'administration à laquelle ils appartiennent; excellent costume, commode pour voyager, et qui inspire le respect aux populations de ce pays à peine pacifié.
Au départ, la voie suit la Save à quelque distance. Elle traverse de grandes plaines abandonnées, quoique très fertiles, à en juger par la hauteur de l'herbe et la pousse vigoureuse des arbres. Mais c'est la Marche, où se livraient naguère encore les combats de frontières. Nous remontons un petit affluent de la Save, l'Ukrina, jusqu'à Dervent, gros village où, non loin de la mosquée en bois, avec son minaret aigu recouvert de zinc brillant au soleil, s'élève une chapelle du rite oriental, aussi toute en bois, avec un petit campanile séparé protégeant la cloche. A partir d'ici, la voie fait de grands lacets pour franchir la crête de partage qui nous sépare du bassin de la Bosna. Il faudra un jour continuer la ligne de Sarajewo sans quitter la Bosna jusqu'à Samac, où déjà aboutit un embranchement allant à Vrpolje et qui devrait être prolongé en ligne droite sur Essek par Djakovo.
Par-ci par-là, on voit des chaumières faites en clayonnage sur un soubassement de pierres sèches et couvertes de planchettes de bois; c'est là qu'habitent les tenanciers, les kmets. Les propriétaires musulmans vivent groupés dans les villes et dans les bourgs ou dans leurs environs. Deux constructions en torchis s'élèvent à côté de l'habitation du colon. L'une est une étable très petite, car presque tous les animaux de la ferme restent en plein air; l'autre est le gerbier pour le maïs. Chaque ferme a son verger aux pruniers d'un demi-hectare environ. C'est ce qui, avec la volaille, procure un peu d'argent comptant. Ces prunes bleues, très belles et très abondantes, forment, séchées, un article important de l'exportation. On en fait aussi de l'eau-de-vie, la slivovitza. Les champs emblavés sont défendus par des haies de branches mortes, ce qui révèle l'habitude de laisser vaguer les troupeaux. Tout indique le défaut de soin et l'extrême misère. Les rares fenêtres des habitations, deux ou trois, sont très petites et n'ont pas de vitres. Des volets les ferment, de sorte qu'il faut choisir entre deux maux: ou le froid ou l'obscurité. Pas de cheminée, la fumée s'échappe par les joints des planches du toit. Rien n'est entretenu. Les alentours de l'habitation sont à l'état de nature. En fait de légumes, quelques touffes d'ail, mais quelques fleurs, car les femmes aiment à s'en mettre dans les cheveux. Cependant la nature du sol se prêterait parfaitement à la culture maraîchère, car à Vélika, j'ai vu un charmant jardinet arrangé par le chef de gare où, entre des bordures de plantes d'agrément, croissaient à souhait des pois, des carottes, des oignons, des salades, des radis. Chaque famille pourrait ainsi, avec un sol si fertile, avoir son petit potager. Mais comment le raya aurait-il songé à cela, quand son avoir et sa vie même étaient à la merci de ses maîtres? Je vois ici partout les effets de ce fléau maudit, l'arbitraire, qui a ruiné l'empire turc et frappé comme d'une malédiction les plus beaux pays du monde.
A la gare de Kotorsko, je prends un bouillon avec un petit pain et un verre d'eau-de-vie de prunes pour faire un grog, et je paye 16 kreutzers (40 centimes). On ne peut pas dire qu'on rançonne le voyageur. Ici, la vallée de la Bosna est très belle, mais l'homme a tout fait pour la ravager et rien pour l'embellir ou l'utiliser. Les grands arbres ont été coupés. Des deux côtés de la rivière s'étendent des pâturages vagues, entrecoupés de broussailles et de maquis. Des troupeaux de moutons et de buffles y errent à l'aventure. Quoique la Bosna ait beaucoup d'eau, elle n'est pas navigable, elle s'étale sur des bas-fonds et des rochers formant par endroits des rapides. Il aurait été facile de la canaliser. Vers le sud, trois étages de montagnes bleuâtres se superposent; les sommets plus élevés de la Velyna-Planina et de la Vrana-Planina portent encore de la neige, qui s'enlève vivement sur le ciel bleu. Les campagnes sont très mal cultivées. Quel contraste avec les belles récoltes des environs de Djakovo! Les quatre cinquièmes des champs sont en jachères. On ne voit presque pas de froment: toujours du maïs et un peu d'avoine. Des cultivateurs en retard labourent encore en ce moment— premiers jours de juin—pour semer le maïs. La charrue est lourde et grossière, avec deux manches et un très petit soc en fer. Le fer est épargné partout ici; il est rare et cher. C'est l'opposé de notre Occident. Quatre bœufs maigres ouvrent avec peine le sillon dans une bonne terre de franche argile. Une femme les conduit et les excite d'une voix rauque. Elle porte, comme en Slavonie, la longue chemise de chanvre épais; mais elle a une veste et une ceinture noires, et sur la tête un mouchoir rouge, disposé comme le font les paysannes des environs de Rome. L'homme qui conduit la charrue est vêtu de bure blanche. Son énorme ceinture de cuir peut contenir tout un arsenal d'armes et d'ustensiles, mais il n'a ni yatagan ni pistolet. C'est un raya, et d'ailleurs porter des armes est aujourd'hui défendu à tous. De longs cheveux jaunâtres s'échappent d'un fez rouge, qu'entoure une étoffe blanche roulée en turban. Sous un nez aquilin se dessine une fière moustache. Il représente le type blond, assez fréquent ici.
Voici Doboj. C'est, le type des petites villes de Bosnie. A distance, l'aspect en est très pittoresque. Les maisons blanches des agas, ou propriétaires musulmans, s'étagent sur la colline, parmi les arbres. Une vieille forteresse, qui a soutenu bien des sièges, les domine. Trois ou quatre mosquées, dont une en ruines, chose rare ici, dressent comme une flèche d'arbalète leurs minarets aigus. On arrive à Doboj en traversant la Bosna par un pont, une rareté en ce pays. Une route importante, partant d'ici, mène en Serbie par Tuzla et Zwornik. Des musulmans, sombres et fiers sous leurs turbans rouges, arrivent prendre le train. Ils enlèvent et emportent leurs selles du dos des chevaux des paysans, qu'ils ont loués au prix habituel de 1 florin (2 fr. 10 c.) par jour. Grand émoi: le général d'Appel, gouverneur militaire de la province, arrive avec son état-major, après avoir fait un tour d'inspection dans les provinces de l'Est. On le salue avec le plus profond respect. Il est ici le vice-roi. J'admire la tournure élégante, les charmants uniformes et la distinction des manières des officiers autrichiens.
Le train s'arrête à Maglaj, pour le dîner des voyageurs. Cuisine médiocre; mais il y a de quoi se nourrir, et l'écot est peu élevé: 1 florin, y compris le vin, qui vient de l'Herzégovine. La Bosnie n'en produit pas. Maglaj est plus important que Doboj: les maisons, avec leurs façades et leurs balcons en bois noirci, escaladent une colline assez raide, coupée en deux par une petite vallée profonde et verdoyante: dans les jardins, cerisiers et poiriers magnifiques. Grand nombre de mosquées, dont une avec le dôme typique. La ligne convexe du dôme et la ligne verticale du minaret me paraissent offrir une silhouette admirable d'élégance et de simplicité, surtout si à côté s'élève un bel arbre, un palmier ou un platane. Le profil de nos églises n'est pas aussi beau; c'est à peine si celui du temple grec lui est supérieur.
A la gare de Zeptche, comme à presque toutes les autres, des maçons italiens travaillent. Des Piémontais extrayent des carrières des pierres d'un calcaire très dur et d'une belle nuance jaune dorée; c'est presque du marbre.
La voie traverse un magnifique défilé, que défend le château fort de Vranduk. Il n'y a place que pour la Bosna. Nous la côtoyons, avec des déclivités très raides à notre gauche. Elles sont complètement boisées. J'y remarque, parmi les chênes, les hêtres et les frênes, des noyers qui semblent venus spontanément, ce qui est exceptionnel en Europe. De beaux troncs d'arbres gisent à terre, pourrissant sur place. Bois surabondant, parce que la population et les chemins manquent. La Bosna fait un nœud autour du rocher à pic sur lequel se trouve Vranduk. Les vieilles maisons de bois sont accrochées aux reliefs des escarpements; c'est le site le plus romantique qu'on puisse voir. La route, coupée dans le flanc de la montagne, passe à travers la porte crénelée de la forteresse. On formait la garnison de janissaires en retraite. L'ancien nom slave de ce bourg, Vratnik, signifie «porte». C'était, en effet, la porte de la haute Bosnie et de Sarajewo. Les grenadiers du prince Eugène la prirent d'assaut, et les Turcs, en fuyant, se jetèrent dans la rivière, du haut de ces rochers.
Bientôt nous entrons dans la belle plaine de Zenitcha. Elle est extrêmement fertile et assez bien cultivée. Bourg important, et qui a de l'avenir; car, tout à côté de la gare, on extrait de la houille presque du sous-sol. Ce n'est guère que du lignite, cependant il fait marcher notre locomotive et il pourra donc servir de combustible aux fabriques qui surgiront plus tard. La ville musulmane est à quelque distance. Déjà, le long de la voie, s'élèvent des maisons en pierres et un hôtel. Des dames, en fraîches toilettes d'été, sont venues voir l'arrivée du train. La malle-poste autrichienne arrive de Travnik par une bonne route, nouvellement remise en état. N'étaient quelques begs, qui fument leurs tchibouks, immobiles et sombres à l'aspect des nouveautés et des étrangers, on se croirait en Occident. La transformation se fera vite partout où arrivera le chemin de fer.
Pour atteindre Vioka, on traverse un nouveau défilé, moins étranglé, mais plus étrange que celui de Vranduk. De hautes montagnes enserrent de près la Bosna des deux côtés. Les escarpements de grès qui les composent ont pris, sous l'action de l'érosion, les formes les plus fantastiques. Ici, on dirait des géants debout, comme les fameux rochers de Hanseilig, le long de l'Eger, près de Carlsbad. Plus loin, c'est une tête colossale de dragon ou de lion qui apparaît au milieu des chênes. Ailleurs, ce sont de grandes tables suspendues en équilibre sur un mince support prêt à s'écrouler. Puis, encore, des champignons gigantesques ou des fromages arrondis et superposés. Dans le haut Missouri et dans la Suisse saxonne, on trouve des formations semblables. J'ai rarement vu une gorge aussi belle et aussi pittoresque. Hoch romantisch! s'écrient mes compagnons de voyage. Quand nous débouchons dans la haute Bosnie, la nuit est venue, et il est onze heures et demie avant que nous arrivions à Sarajewo. Les fiacres à deux chevaux ne manquent pas, mais ils sont pris d'assaut par les officiers et les nombreux voyageurs. Il y en a tant, que je ne trouve plus place dans le Grand Hôtel de l'Europe. C'est à peine si je parviens à obtenir un lit dans une petite auberge, Austria, qui est en même temps un café-billard. Le Grand Hôtel ne serait pas déplacé sur le Ring à Vienne ou dans la Radiaal Strasse de Pesth. Majestueux bâtiment à trois étages, avec une corniche, des cordons, des encadrements de fenêtres d'effet monumental. Au rez-de-chaussée, un café-restaurant fermé de glaces colossales, peintures au plafond, lambris dorés; des billards en ébène, journaux et revues: on se croirait rue de Rivoli, à l'Hôtel Continental. Rien de pareil à Constantinople. C'est grâce à l'occupation, qu'on peut maintenant arriver et s'installer de la façon la plus confortable au centre de ce pays, naguère encore si peu abordable.
Le matin, je me lance au hasard. Le soleil de juin chauffe fort, mais l'air est vif, car Sarajewo est à 1,750 pieds au-dessus du niveau de la mer, c'est-à-dire presque à la même altitude que Genève ou Zurich. Je suis la grande rue, qu'on a appelée Franz-Joseph Strasse, en l'honneur de l'empereur d'Autriche. Ceci semble bien indiquer déjà une prise de possession définitive. Voici d'abord une grande église avec quatre coupoles surélevées, dans le style de celles de Moscou. Elle est badigeonnée en blanc et bleu clair. L'aspect en est imposant, c'est la cathédrale du culte orthodoxe oriental. La tour qui doit contenir les cloches est inachevée. Le gouverneur turc avait invoqué une ancienne loi musulmane qui défend aux chrétiens d'élever leurs constructions plus haut que les mosquées.
La rue est d'abord garnie de maisons et de boutiques à l'occidentale: libraires, épiciers, photographes, marchandes de modes, coiffeurs; mais bientôt on arrive au quartier musulman. Au centre de la ville, un grand espace est couvert de ruines: c'est la suite de l'incendie de 1878. Mais déjà on bâtit, de tous les côtés, de bonnes maisons en pierres et en briques. Seulement, me dit-on, le terrain est très cher: 70 à 100 francs le mètre. A droite, une fontaine. Le filet d'eau cristallin jaillit d'une grande plaque de marbre blanc, où sont gravés, en demi-relief, des versets du Koran. Une jeune fille musulmane, non encore voilée, à large pantalon jaune; une servante autrichienne, blonde, les bras nus, tablier blanc sur une robe rose, et une tzigane, à peine vêtue d'une chemise entr'ouverte, viennent remplir des vases d'une forme antique. A côté, de vigoureux portefaix, des hamals, sont assis, les jambes croisées. Ils sont vêtus comme ceux de Constantinople. Les trois races sont bien accusées: c'est un tableau achevé. Ces fontaines, qu'on rencontre partout dans la Péninsule jusqu'au haut des passages des Balkans, sont une des institutions admirables de l'islam. Elles ont été fondées et elles sont entretenues sur le revenu des biens vakoufs légués à cet effet, afin de permettre aux croyants de faire les ablutions qu'impose le rituel. L'islamisme, comme le christianisme, inspire à ses fidèles cet utile sentiment qu'ils accomplissent un devoir de piété et qu'ils plaisent à Dieu en prélevant sur leurs biens de quoi pourvoir à un objet d'utilité générale.
J'arrive à la Tchartsia: c'est le quartier marchand. Je n'ai rien vu, pas même au Caire, d'un aspect plus complètement oriental. Sur une longue place, où s'élèvent une fontaine et un café turc, débouchent tout un réseau de petites rues avec des échoppes complètement ouvertes, où s'exercent les différents métiers. Chaque métier occupe une ruelle. L'artisan est en même temps marchand, et il travaille à la vue du public. Les batteurs de cuivre sont les plus intéressants et les plus nombreux. En Bosnie, chrétiens et musulmans veulent des vases en cuivre, parce qu'ils ne se cassent pas. Ce sont seulement les plus pauvres qui se servent de poterie. Quelques objets ont un cachet artistique; ainsi, les vastes plateaux, à dessins gravés, sur lesquels on apporte le dîner à la turque et qui servent aussi de table pour huit ou dix personnes; les cafetières à forme arabe; les vases de toute grandeur, unis et ouvragés, d'un contour très pur, certainement empruntés à la Grèce; des tasses, des cruches, des moulins à café en forme de tubes.
La ruelle des cordonniers est aussi très intéressante. On y trouve d'abord toute la collection habituelle des chaussures orientales: bottes basses en cuir jaune, en cuir rouge, pantoufles de dames en velours brodé d'or, mais surtout une infinie variété d'opankas, la chaussure nationale des Jougo-Slaves. Il y en a de toutes petites pour enfants, qui sont ravissantes. Les savetiers travaillent accroupis dans des niches basses, au-dessous de l'étalage. Les mégissiers offrent des courroies, des brides, et principalement des ceintures très larges, à plusieurs étages: les unes, tout unies, pour les rayas; d'autres, richement brodées et piquées en soie, de couleurs vives, pour les begs. C'est encore une des particularités du costume national.
Les potiers n'ont que des produits très grossiers, mais souvent la forme est belle et le décor d'un effet, extrêmement original. Ils font beaucoup de têtes de tchibouks en terre rouge. Les pelletiers sont bien achalandés. Comme l'hiver est long et froid, jusqu'à 15 et 16 degrés sous zéro, les Bosniaques ont tous des cafetans ou des vestes doublés et garnis de fourrure. Les paysans n'ont que de la peau de mouton, qu'ils préparent eux-mêmes. On abat dans les forêts de la province 50 à 60,000 animaux à fourrure; mais, chose étrange, il faut envoyer les peaux en Allemagne pour les préparer.
Les orfèvres ne font que des bijoux grossiers; les musulmanes riches préfèrent ceux qui viennent de l'étranger, et les femmes des rayas portent des monnaies enfilées,—quand elles osent et qu'il leur en reste. Je remarque cependant de jolis objets en filigranes d'argent: coquetiers pour soutenir les petites tasses à café, boucles, bracelets, boutons. Les forgerons font des fers à cheval, qui sont tout simplement un disque avec un trou au milieu. Les serruriers sont peu habiles, mais ils confectionnent cependant des pommeaux et des battants de porte, fixés sur une rosace, d'un dessin arabe très élégant. Depuis que le port des armes est défendu, on n'expose plus en vente ni fusils, ni pistolets, ni yatagans; je vois seulement des couteaux et des ciseaux niellés et damasquinés avec goût. Pas de marchands de meubles; il n'en faut pas dans la maison turque, où il n'y a ni table, ni chaise, ni lavabo, ni lit. Le divan, avec ses coussins et ses tapis, tient lieu de tout cela.
Les métiers exercés dans la Tchartsia sont le monopole des musulmans. Chacun d'eux forme une corporation avec ses règlements, qu'on vient de confirmer récemment. L'état social est exactement le même ici qu'au moyen âge en Occident. A la campagne règne le régime féodal et dans les villes celui des corporations. Toutes les villes importantes de la Bosnie ont leur Tchartsia. En les visitant, on voit à l'œuvre toutes les industries du pays qui ne s'exercent pas à l'intérieur des familles. Celles-ci sont les plus importantes. Elles comprennent la fabrication de toutes les étoffes: la toile de lin et de chanvre, les divers tissus de laine pour vêtements. On fabrique aussi beaucoup de tapis, à couleurs très solides, que les femmes extrayent elles-mêmes des plantes tinctoriales du pays. Les dessins en sont simples, les tons harmonieux et le tissu inusable, mais on n'en fait guère pour la vente. Le travail conserve ici son caractère primitif: il est accompli pour satisfaire les besoins de celui qui l'exécute, non en vue de l'échange et de la clientèle.
Dans certaines rues de la Tchartsia, des femmes musulmanes sont assises à terre. Le yashmak cache leur visage et leur corps disparaît sous les amples plis du feredje. Elles paraissent très pauvres. Elles ont à côté d'elles des mouchoirs et des serviettes brodés qu'elles désirent vendre. Mais elles ne font pas un geste et ne disent pas un mot pour y réussir. Elles attendent, immobiles, disant le prix quand on le leur demande, mais rien de plus. Agissent-elles ainsi en raison de leurs idées fatalistes, ou parce qu'elles ont le sentiment qu'en s'occupant de vendre, elles font une chose qui n'est guère permise aux femmes parmi les mahométans? Combien aussi la manière de faire du marchand musulman diffère de celle du chrétien et du juif! Le premier n'offre pas et ne se laisse pas marchander: il est digne et ne veut pas surfaire. Les seconds se disputent les clients, offrent à grands cris leurs marchandises et demandent des prix insensés, qu'ils réduisent à la moitié, au tiers, au quart, finissant toujours par rançonner l'acheteur. La broderie des étoffes, des mouchoirs, des serviettes, des chemises est la principale occupation des femmes musulmanes. Elles ne lisent pas, s'occupent peu du ménage et ne font pas d'autre travail de main. Chaque famille met sa vanité à avoir le plus possible de ce linge de prix. Elles confectionnent ainsi des objets brodés de fils d'or et de soie qui sont de vraies œuvres d'art et qu'on conserve de génération en génération.
Comme les négociants de Londres, les musulmans qui ont une échoppe dans la Tchartsia n'y logent pas. Ils ont leur demeure parmi les arbres, sur les collines des environs. Ils viennent ouvrir les deux grands volets de leur boutique-atelier le matin, vers neuf heures; ils la ferment le soir, au soleil couchant, et parfois aussi pendant le jour, pour aller faire leurs prières à la mosquée. Nulle part, les prescriptions de l'islam n'ont d'observateurs plus scrupuleux que parmi ces sectateurs de race slave.