La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie
Chapitre IV.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Par déférence mutuelle, la Tchartsia chôme trois jours par semaine: le vendredi, jour férié des musulmans; le samedi, pour le sabbat des juifs, et le dimanche à cause des chrétiens. Aujourd'hui jeudi, la place et les rues avoisinantes sont encombrées de monde. L'aspect de cette foule est plus complètement oriental que je ne l'ai vue même en Égypte, parce que tous, sans distinction de culte, portent le costume turc: le turban rouge, brun ou vert, la veste brune et les larges pantalons de zouave rouge foncé ou bleu. Cela fait un vrai régal de couleurs pour les yeux. On reconnaît la race dominante non à son costume, mais à son allure. Le musulman, aga ou simple marchand, a l'air fier et dominateur. Le chrétien ou le juif a le regard inquiet et la mine humble de quelqu'un qui craint le bâton. Voici un beg fendant la foule sur son petit cheval, qui tient la tête haute, comme son maître. Devant ses serviteurs, qui le précèdent, chacun s'écarte avec respect. C'est le seigneur du moyen âge. Des rayas en haillons viennent vendre des moutons, des oies, des dindons et des truites. On me demande pour un dindon 3 1/2 florins, plus de 8 francs: c'est cher dans un pays primitif. Ici, comme dans tout l'Orient, le mouton fournit presque exclusivement la viande de boucherie. Des Bulgares vendent des légumes, qu'ils viennent cultiver, chaque printemps, dans des terres qu'ils louent. Je vois vendre à la hausse et adjuger un cheval avec son bât pour 15 florins ou 36 francs environ. Il est vrai que c'est une pauvre vieille bête, maigre et blessée. Tous les transports se font à dos de bêtes de somme, même sur les routes nouvellement construites. La charrette est inconnue, sauf dans la Pozavina, ce district du nord-est, borné par la Save et la Serbie, le seul où il y ait des plaines un peu étendues. Sur le marché, les chevaux apportent le bois à brûler. Quand le poulain a été soumis au bât, il ne le quitte plus jusqu'à sa mort, ni à l'écurie, ni au pâturage.
Je traverse le Bezestan: c'est le Bazar. Il ressemble à tous ceux de l'Orient: longue galerie voûtée, avec des niches à droite et à gauche, où les marchands étalent leurs marchandises. Mais toutes viennent d'Autriche, même les étoffes et les pantoufles en velours brodées d'or genre Constantinople.
Près de là, je visite la mosquée d'Usref Beg. C'est la principale de la ville, qui en compte, dit-on, plus de quatre-vingts. Une grande cour la précède. Un mur l'entoure, mais des arcades fermées par un grillage en entrelacs permettent aux passants de voir le lieu saint. Au milieu s'élève une fontaine que couvre de son ombre un arbre immense, dont les branches dessinent des ombres mobiles sur le pavement de marbre blanc. Cette fontaine se compose d'un bassin surélevé, protégé par un treillis forgé, d'où neuf bouches projettent l'eau dans une vasque inférieure. Au-dessus s'arrondit une coupole soutenue par des colonnes entre lesquelles est établi un banc circulaire. Je m'y assieds. Il est près de midi. La fraîcheur est délicieuse; l'eau qui jaillit et retombe fait un doux murmure qu'accompagne le roucoulement des colombes. Des musulmans font leurs ablutions avant d'entrer dans la mosquée. Ils se lavent, avec le soin le plus consciencieux, les pieds, les mains et les bras jusqu'aux coudes, la figure et surtout le nez, les oreilles et le cou. D'autres sont assis à côté de moi, faisant passer entre leurs doigts les baies de leur chapelet et récitant des versets du Koran, en élevant et laissant alternativement tomber la voix et en inclinant la tête de droite à gauche, en mesure. Le sentiment religieux s'empare des vrais croyants de l'islam avec une force sans pareille. Il les transporte dans un monde supérieur. N'importe où ils se trouvent, ils accomplissent les prescriptions du rituel, sans s'inquiéter de ceux qui les environnent. Jamais je n'ai mieux senti la puissance d'élévation du mahométisme.
La mosquée est précédée par une galerie que supportent de belles colonnes antiques, avec des chapiteaux et des bases en bronze. On y dépose les morts avant de les porter en terre. La mosquée est très grande, cette coupole unique, vide, sans autels, sans bas-côtés, sans mobilier aucun, avec ces fidèles à genoux sur les nattes et les tapis, disant leurs prières en baisant de temps en temps la terre, est vraiment le temple du monothéisme, bien plus que l'église catholique, dont les tableaux et les statues rappellent les cultes polythéistes de l'Inde. D'où vient cependant que l'islamisme, qui n'est, au fond, que le mosaïsme, avec d'excellentes prescriptions hygiéniques et morales, ait partout produit la décadence, au point que les pays les plus riches pendant l'antiquité se sont dépeuplés et semblent frappés d'une malédiction, depuis que le mahométisme y règne? J'ai lu bien des dissertations à ce sujet, elles ne me semblent pas avoir complètement élucidé la question. On pourrait étudier ici mieux que partout ailleurs l'influence du Koran, parce que nulle action n'est attribuable, ni à la race ni au climat. Les Bosniaques musulmans sont restés de purs Slaves: ils ne savent ni le turc, ni l'arabe; ils récitent les versets et les prières du rituel qu'ils ont appris par cœur, mais ils ne les comprennent pas plus que les paysans italiens disant l'Ave Maria en latin. Ils ont conservé leurs noms slaves avec la terminaison croate en itch et même leurs armoiries, qui existent encore au couvent de Kreschova. Les Kapetanovitch, les Tchengitch, les Raykovitch, les Sokslovitch, les Philippevitch, les Tvarkovitch, les Kulinovitch sont fiers du rôle qu'ont joué leurs ancêtres avant la venue des Osmanlis. Ils méprisaient les fonctionnaires de Constantinople, surtout depuis qu'ils portaient le costume européen. Ils les considéraient comme des renégats et des traîtres, pires que des giaours. Le plus pur sang slave coulait dans leurs veines et en même temps ils étaient plus fanatiquement musulmans que le sultan et même que le scheik-ul-islam. Ils ont toujours été en lutte sourde ou déclarée contre la capitale. Il ne peut pas s'agir ici non plus de l'action démoralisante de la polygamie: ils n'ont jamais eu qu'une femme, et la famille a conservé le caractère patriarcal de l'antique zadruga. Le père de famille, le starechina, conserve une autorité absolue et les jeunes sont pleins de respect pour les anciens. Cependant il est certain que, depuis le triomphe du croissant, la Bosnie a perdu la richesse et la population qu'elle possédait au moyen âge, et qu'elle était avant l'occupation le pays le plus pauvre, le plus barbare, le plus inhospitalier de l'Europe. Cela est dû manifestement à l'influence de l'islamisme. Mais comment et pourquoi? Voici les effets fâcheux que je discerne.
Le vrai musulman n'aime ni le progrès, ni les nouveautés, ni l'instruction. Le Koran lui suffit. Il est satisfait de son sort, résigné, donc peu avide d'améliorations, un peu comme un moine catholique; mais en même temps il méprise et hait le raya chrétien, qui est le travailleur. Il le dépouille, le rançonne, le maltraite sans pitié, au point de ruiner complètement et de faire disparaître les familles de ceux qui seuls cultivent le sol. C'était l'état de guerre continué en temps de paix et transformé en un régime de spoliation permanente et homicide.
L'épouse, même quand elle est unique, est toujours un être subalterne, une sorte d'esclave privée de toute culture intellectuelle; comme c'est elle qui forme les enfants, filles et garçons, on en voit les funestes conséquences.
Aux désastreux effets de l'islam, il y a une exception, et elle est éclatante. Dans le midi de l'Espagne, les Arabes ont produit une civilisation merveilleuse: agriculture, industrie, sciences, lettres, arts, mais tout cela venait directement de la Perse et de Zoroastre, non de l'Arabie et de Mahomet. Ce qu'on appelle l'architecture arabe est l'architecture persane. A mesure que l'action de l'islam a remplacé celle du mazdéisme, la Perse et toute l'Asie Mineure ont décliné. Voyez ce que sont devenus aujourd'hui ces édens du monde antique.
Près de la mosquée, se trouve le turbé ou chapelle qui renferme les tombeaux du fondateur Usref-Beg et de sa femme et le médressé ou école supérieure, dans laquelle des jeunes gens étudient le Koran, ce qui leur permettra, en leur qualité de savants, de devenir des softas, des ulémas, des kadis, des imans; chacun d'eux a une petite cellule où il vit et prépare ses repas. Ils sont entretenus par le revenu des vakoufs.
Près de là, je visite le bain principal, non occupé en ce moment. Il est formé d'une série de rotondes surmontées de coupoles, recouvertes extérieurement de feuilles de plomb où sont incrustés de nombreux disques de verre très épais, qui éclairent l'intérieur. Il est assez proprement tenu et il est chauffé par des canaux maçonnés souterrains, comme les hypocaustes romains. Obéissant aux prescriptions hygiéniques de leur rituel, les musulmans ont seuls conservé cette admirable institution des anciens. Les plus petites bourgades de la péninsule balkanique, qui ont des habitants mahométans, ont leur bain public, où les hommes, même les pauvres, vont très souvent, et où les femmes sont tenues de se rendre au moins une fois par semaine, le vendredi. Quand les musulmans s'en vont, les bains sont supprimés. A Belgrade, ils ont disparu; à Philippopoli, le bain principal est devenu le palais de l'assemblée nationale. Il faudrait au moins garder des Turcs ce qu'ils avaient créé de bon, d'autant plus qu'ils n'ont fait que nous transmettre ce qu'ils avaient hérité de l'antiquité.
Je me rends chez le consul d'Angleterre, M. Edward Freeman, pour qui lord Edmond Fitz-Maurice m'a donné une lettre d'introduction du Foreign-Office. Je le rencontre, revenant de sa promenade à cheval quotidienne. Il personnifie parfaitement l'Angleterre moderne. C'est le type achevé du gentleman. Il a le teint clair et la chair ferme de l'homme qui fait beaucoup d'exercice au grand air et qui, chaque matin, s'asperge de l'eau froide du tub. Il porte, à la façon de l'Inde, le chapeau de bouchon revêtu de toile blanche, le veston de tweed écossais, la culotte de peau de daim et la botte de chasse. Son cheval est de pur sang. Tout est de première qualité et révèle un soin achevé. Quel contraste avec cet entourage très pittoresque, mais où les bâtiments, les gens et leurs costumes ignorent l'entretien! Ce qu'il y a de plus oriental face à face avec ce qu'il y a de plus occidental. M. Freeman occupe une grande maison turque. Le premier étage se projette au-dessus de la rue, en surplomb hardi, mais la principale façade s'étend sur un vaste jardin dont les pelouses bien rasées sont entourées de jolis arbustes et de fleurs. M. Freeman est amateur de chasse et de pêche; les truites et le gibier sont encore abondants, me dit-il, mais depuis l'occupation les prix de toutes choses ont doublé et parfois triplé. Il paye sa maison 2,000 francs, et s'il peut la garder pour 4,000 il ne s'en plaindra pas. Le propriétaire est un juif. Près d'ici se trouvent les bâtiments de l'administration et du gouvernement, une caserne, la poste, et deux grandes mosquées converties en magasins militaires. Le Konak, où loge le général d'Appel, est un palais d'aspect très imposant. Les autres services ont été installés dans d'anciennes maisons turques, mais elles ont été réparées, blanchies, peintes et tout est d'une propreté irréprochable. La vieille carapace musulmane abrite le mécanisme gouvernemental autrichien. Je porte au gouverneur civil, M. le baron Nikolitch, la carte de M. de Kállay, et je reçois l'assurance qu'on me fournira tous les documents officiels.
M. de Neumann m'a donné une lettre pour un de ses anciens élèves, employé au département de la justice, M. Scheimpflug. Celui-ci a bien voulu me servir de guide pendant mon séjour à Sarajewo, et comme il s'occupe spécialement des lois musulmanes et du régime agraire, il m'a donné à ce sujet les détails les plus intéressants; j'en reproduis quelques-uns. En principe, d'après le Koran, le sol appartient à Dieu, donc à son représentant le souverain. Les begs et les agas, comme autrefois les spahis, n'occupaient leurs domaines spahiliks ou tchifliks qu'à titre de fief et comme rémunération du service militaire. D'après la nature du droit de propriété dont ils sont l'objet, on distingue cinq sortes de biens. Les biens milk, qui correspondent à ceux tenus en fee simple en Angleterre. C'est la forme qui se rapproche le plus de la propriété privée du type quiritaire et de celle de notre code civil. Quelques grandes familles possèdent encore des titres de propriété datant d'avant la conquête ottomane. Les biens mirié sont ceux dont l'État a concédé la jouissance héréditaire, moyennant une redevance annuelle et des services personnels. La législation turque nouvelle avait accordé, aux détenteurs, le droit de vendre et d'hypothéquer ce droit de jouissance, qui était transmissible héréditairement aux descendants, aux ascendants, à l'épouse et même aux frères et sœurs. Les biens ekvoufé, ou vakouf, sont ceux qui appartiennent à des fondations, très semblables à celles qui existaient partout en Europe, sous l'ancien régime. Le revenu de ces biens n'est pas destiné seulement, comme on le croit, à l'entretien des mosquées. Le but des fondateurs a été de pourvoir à des services d'un intérêt général: écoles, bibliothèques, cimetières, bains, fontaines, trottoirs, plantations d'arbres, hôpitaux, secours aux pauvres, aux infirmes, aux vieillards. Chaque fondation a son conseil d'administration. Dans la capitale, une administration centrale, le ministère des vakoufs, surveillait, au moyen de ses agents, la gestion des institutions particulières, prodigieusement nombreuses dans tout l'empire ottoman. Tant que le sentiment religieux avait conservé son action, le revenu des vakoufs, qui avait un certain caractère sacré, allait à leur destination, mais depuis que la démoralisation et la désorganisation ont amené un pillage universel, les administrateurs locaux et leurs contrôleurs ou inspecteurs empochent le plus clair du produit des biens ekvoufé. C'est affligeant, dans un pays où ni l'État ni la commune ne font absolument rien pour l'intérêt public. Les vakoufs sont un élément de civilisation indispensable. Tout ce qui est d'utilité générale leur est dû. La confiscation des vakoufs serait une faute économique et un crime de lèse-humanité. Ne vaut-il pas mieux satisfaire aux nécessités de la bienfaisance, de l'instruction et des améliorations matérielles au moyen du revenu d'un domaine qu'au moyen de l'impôt? Dans les pays nouvellement détachés de la Turquie, en Serbie, en Bulgarie, au lieu de vendre ces biens affectés à un but utile, il faudrait les soumettre à une administration régulière, gratuite et contrôlée par l'État, comme celles qui gèrent si admirablement les propriétés des hospices et des bureaux de bienfaisance. Certaines personnes constituent des domaines en vakoufs, à condition que le revenu en soit remis perpétuellement à leurs descendants: c'est une sorte de fidéicommis, comme, au moyen âge, chez nous. Des rentes sont aussi ekvoufé. On estime que le tiers du territoire est occupé par des vakoufs. Tout ce qu'on pourrait faire serait d'appliquer à l'instruction le revenu des mosquées tombées en ruines ou abandonnées, comme on en voit plusieurs, même à Sarajewo.
Les biens metruké sont ceux qui servent à un usage public, les places dans les villages où se fait le battage, où stationnent le bétail et les chevaux de bât; les forêts et les bois des communes. On appelle mevat, c'est-à-dire sans maître, les biens qui sont situés loin des habitations, «hors de la portée de la voix». Tels sont les forêts et les pâturages qui couvrent les montagnes. Après la répression de l'insurrection de 1850, Omer-Pacha a proclamé que toutes les forêts appartenaient à l'État; mais les villageois ont des droits d'usage qu'il faudra respecter.
Le droit musulman a consacré bien plus complètement que le droit romain ou français le principe ordinairement invoqué par les économistes, que le travail est la source de la propriété. Ainsi, les arbres plantés et les constructions faites sur la terre d'autrui constituent une propriété indépendante. Il en est de même chez les Arabes, en Algérie, où souvent trois propriétaires se partagent les produits d'un champ; l'un récoltant le grain, un autre les fruits de ses figuiers, le troisième les feuilles de ses frênes, comme fourrage pour le bétail, durant l'été. Celui qui, de bonne foi, a construit ou planté sur la terre d'autrui peut devenir propriétaire du sol, en payant le prix équitable, si la valeur de ses travaux dépasse celle du fonds, ce qui est ordinairement le cas ici, à la campagne. Dans tout le monde musulman, depuis le Maroc jusqu'à Java, le défrichement est un des principaux modes d'acquérir la propriété et la cessation de la culture la fait perdre. A moins que le sol ne soit converti en pâturage ou mis en jachère pour préparer une récolte, celui qui cesse pendant trois ans de le cultiver en perd la jouissance, qui revient à l'État. Le fameux jurisconsulte arabe Sidi-Kelil, dont les sentences ont une autorité si grande près des tribunaux indigènes que le gouvernement français a fait traduire son livre, énonce le principe suivant: «Celui-là qui vivifie la terre morte en devient propriétaire. Les traces de l'occupation ancienne ont-elles disparu, celui qui revivifie le sol l'acquiert.» Parole admirable.
D'après le droit musulman, l'intérêt général met des limites aux droits du propriétaire particulier. Il ne peut qu'user, et non abuser, et il doit maintenir la terre productive. Il n'est pas libre de vendre à qui il lui plaît. Les voisins, les habitants du village et le tenancier ont un droit de préférence appelé cheffaa ou suf. On se rappelle le rôle que la cheffaa a joué dans la question du domaine de l'Enfida. Le juif Lévy, se rappelant sans doute la façon dont Didon avait acquis, au même lieu, l'emplacement de Carthage, achète une vaste propriété, moins une étroite lisière tout autour. Les voisins ne pourront, pensait-il, invoquer le droit de préférence, puisque la terre qui les touche n'a pas changé de mains. La cheffaa existait partout autrefois chez les Germains et chez les Slaves au profit des habitants du même village. C'était un reste de l'ancienne collectivité communale et le moyen d'empêcher les étrangers de se fixer au milieu d'un groupe qui n'était, au fond, que la famille élargie.
La vente des biens-fonds se faisait ici devant l'autorité civile et en présence de témoins. L'acte qui constatait la transmission d'un immeuble, le tapou, était frappé d'une taxe de 5 p. c. de la valeur et il devait être revêtu de la griffe du sultan, rugra, qui ne s'obtenait qu'à Constantinople. Le titre d'achat, le tapou, était un extrait d'un «terrier» qui, comme les registres de nos conservateurs des hypothèques, contenait un tableau assez exact de la répartition des biens-fonds et des propriétaires auxquels ils appartenaient. Malheureusement, l'Autriche n'a pu obtenir ces terriers. Ils seront remplacés par le cadastre, qu'on achève actuellement.
Une loi récente aux États-Unis déclare insaisissable la maison du cultivateur et la terre y attenante. Ce Homestead Law, cette loi protectrice du foyer, existe, depuis les temps les plus reculés, en Bosnie et en Serbie. Les créanciers ne peuvent enlever au débiteur insolvable ni sa demeure, ni l'étendue de terre indispensable pour son entretien. Il y a plus: s'il ne se trouvait pas sur les biens saisis et mis en vente une habitation assez modeste pour la situation future de l'insolvable, la masse créancière devait lui en construire une. Le préfet de police de Sarajewo,le baron Alpi, racontait à M. Scheimpflug qu'il était surpris du grand nombre d'individus vivant de la charité publique. Après examen, il constata que tous ces mendiants étaient propriétaires d'une maison. Une loi récente avait confirmé l'ancien principe du Homestead qu'on réclame aujourd'hui en Allemagne et sur lequel M. Rudolf Meyer vient de publier un livre des plus intéressants: Heimstätten und andere Wirthschafsgezetze. «Les homesteads et autres lois agraires.»
L'Autriche se trouve maintenant en Bosnie aux prises avec ce grave problème, qui ne laisse pas que de présenter quelques difficultés aux Français en Algérie et à Tunis, aux Anglais dans l'Inde et aux Russes dans l'Asie centrale; au moyen de quelles réformes et de quelles transitions peut-on adapter la législation musulmane à la législation occidentale? La question est à la fois plus urgente et plus difficile ici, car il s'agit de provinces qui formeront partie intégrante de l'empire austro-hongrois et non de possessions détachées, comme pour l'Angleterre et même pour la France. D'autre part, on a en Bosnie une facilité exceptionnelle pour pénétrer dans l'intimité de la pensée et de la conscience musulmanes. Ces sectateurs de l'islam, qui ont été plus complètement modelés par le Koran et qui lui sont plus fanatiquement dévoués que nul autre, ne sont pas des Arabes, des Hindous, des Turcomans étrangers à l'Europe par le sang, par la langue, par l'éloignement; ce sont des Slaves qui parlent l'idiome des Croates et des Slovènes, et ils habitent à proximité de Venise, de Pesth et de Vienne. C'est donc à Sarajewo qu'on peut le mieux faire une étude approfondie du mahométisme, de ses mœurs, de ses lois et de leur influence sur la civilisation. Ce que j'apprends ici concernant les lois réglant la propriété foncière me les fait considérer comme supérieures à celles que nous avons empruntées au dur génie de Rome. Elles respectent mieux les droits du travail et de l'humanité. Elles sont plus conformes à l'idéal chrétien et à la justice économique. D'où vient que les populations vivant sous l'empire de ces lois ont été parmi les plus malheureuses de notre globe, où tant d'infortunés sont impitoyablement foulés et spoliés? Voici comment leur condition s'est toujours empirée.
Après la conquête par les Ottomans, le territoire fut, comme d'habitude, divisé en trois parts, une pour le sultan, une pour le clergé, une pour les propriétaires musulmans. Ces propriétaires étaient les nobles bosniaques, les bogomiles convertis à l'islamisme et les spahis à qui le souverain donna des terres en fiefs. Les chrétiens qui exécutaient tout le travail agricole devinrent des espèces de serfs, appelés kmets (colons), ou rayas (bétail). Au début et jusque vers le milieu du siècle dernier, les kmets n'avaient à livrer à leurs propriétaires, grands (begs) ou petits (agas), qu'un dixième des produits sur place et sans avoir à les transporter au domicile de leurs maîtres, plus un autre dixième à l'État, pour l'impôt. L'État ne faisant rien, avait peu besoin d'argent, et les spahis et les begs vivaient en grande partie des razzias qu'ils faisaient dans les pays voisins. Mais peu à peu les nécessités et les besoins des propriétaires s'accrurent au point de les porter à prélever le tiers ou la moitié de tous les produits du sol, livrables à leurs domiciles, plus deux ou trois jours de corvée par semaine. Quand les janissaires cessèrent d'être des prétoriens vivant de leur solde dans les casernes, et acquirent des terres, ils furent sans pitié pour les rayas, et ils donnèrent aux begs nationaux l'exemple des extorsions sans limites. On ne laissait aux kmets que strictement ce qu'il leur fallait pour subsister. Dans les hivers qui suivaient une mauvaise récolte, ils mourraient de faim. Réduits au désespoir par cette spoliation systématique et par les mauvais traitements qui l'accompagnaient, ils se réfugiaient par milliers sur le territoire autrichien, qui leur donnait des terres, mais qui, en attendant, devait les nourrir. L'Autriche commença à réclamer en 1840. La Porte donna à différentes reprises des instructions aux gouverneurs pour qu'ils eussent à intervenir en faveur des kmets. Enfin, après qu'Omer-Pacha eut comprimé l'insurrection des begs et brisé leur puissance en 1850, un règlement fut édicté qui sert encore de base au régime agraire actuel. La corvée est abolie absolument. La prestation du kmet est fixée, au maximum, à la moitié du produit, si le propriétaire fournit les bâtiments, le bétail et les instrumens aratoires; au tiers, trétina, si le capital d'exploitation appartient au cultivateur. Celui-ci doit, en tout cas, livrer la moitié du foin au domicile du maître. Mais, d'autre part, celui-ci doit supporter le tiers de l'impôt sur les maisons (verghi). La dîme qui revient à l'État est d'abord déduite. Dans les districts peu fertiles, le rayah paye seulement le quart, le cinquième ou même le sixième du produit. Tant que le tenancier remplit ses obligations, il ne peut être évincé, mais il n'est pas attaché à la glèbe, il est libre de quitter; seulement, en fait, où irait-il et quel est le propriétaire musulman qui' voudrait recevoir le déserteur? Les chrétiens pouvaient désormais acquérir les biens-fonds: faveur illusoire; les begs ne leur laissaient pas de ressources suffisantes pour en profiter.
Ce règlement aurait dû mettre fin aux souffrances des tenanciers, car il établissait un régime agraire qui n'est autre que le métayage en vigueur dans le midi de la France, dans une grande partie de l'Espagne et de l'Italie et sur les biens ecclésiastiques, en Croatie, sous le nom de polovina. En réalité, le sort des infortunés kmets devint plus affreux que jamais. Exaspérés des garanties accordées aux rayas, dans lesquelles ils voyaient une violation de leurs droits séculaires, les propriétaires musulmans dépouillèrent et maltraitèrent plus impitoyablement que jamais les paysans qui n'avaient de recours ni auprès des juges ni auprès des fonctionnaires turcs, tous mahométans et hostiles. Les rayas bosniaques cherchèrent de nouveau leur salut dans l'émigration. On se rappelle les scènes de ce lamentable exede qui émurent toute l'Europe en 1873 et en 1874. Les Herzégoviniens, plus énergiques et soutenus par leurs voisins les Monténégrins, se soulevèrent, et ainsi commença la mémorable insurrection d'où sont sortis les grands événements qui ont si profondément modifié la situation de la Péninsule.
L'exposé de la législation agraire ne donne aucune idée des effets qu'elle produisait, par suite de la façon dont elle était appliquée. Je crois donc utile de faire connaître avec quelques détails la condition des rayas en Bosnie, pendant les dernières années du régime turc, pour deux motifs: d'abord, pour montrer qu'il n'est pas un homme de bien, à quelque nationalité qu'il appartienne, qui ne doive bénir l'occupation autrichienne; en second lieu, pour faire comprendre quel est actuellement le sort des rayas de la Macédoine, que la Russie avait affranchie par le traité de San Stefano et que lord Beaconsfield a remis en esclavage, aux applaudissements de l'Europe aveuglée. En écrivant ceci, je reste fidèle aux traditions du libéralisme occidental. Saint-Marc Girardin n'a cessé de défendre avec une admirable éloquence, une prévoyance éclairée et une connaissance parfaite des faits, les droits des rayas, foulés et martyrisés, grâce à l'appui que l'Angleterre accordait naguère à la Turquie. La situation agraire de la Bosnie avait une grande ressemblance avec celle de l'Irlande. Ceux qui cultivent la terre étaient tenus de livrer tout le produit net à des propriétaires d'une religion différente: mais tandis que le landlord anglais était retenu dans la voie des exactions par un certain sentiment de charité chrétienne, par le point d'honneur du gentleman et par l'opinion publique, le beg musulman était poussé par sa religion à voir dans le raya un chien, un ennemi qu'on peut tuer et, par conséquent, dépouiller sans merci. Plus le propriétaire anglais est consciencieux et religieux, plus il épargne ses tenanciers; plus le musulman s'inspire du Koran, plus il est impitoyable. Quand la Porte a proclamé ce principe, emprunté à l'Occident, l'égalité de tous ses sujets, sans distinction de race ou de religion, les begs auraient volontiers exterminé les kmets, s'ils n'avaient pas, du même coup, tari la source de leurs revenus. Ils se contentèrent de rendre l'inégalité plus cruelle qu'auparavant. Les maux sans nombre et sans nom qu'ont soufferts les rayas en Bosnie, dans leurs villages écartés, ont ordinairement passé inaperçus. Qui les aurait fait connaître? Mais la poésie nationale en a conservé le souvenir. C'est dans leurs chants populaires, répétés, le soir, à la veillée, avec accompagnement de la guzla, que les Jougo-Slaves ont exprimé leurs souffrances et leurs espérances. Parmi le grand nombre de ces Junatchke pjesme qui parlent de leur long martyr, j'en résumerai un seul, la mort de Tchengitch. Aga-Tchengitch était gouverneur de l'Herzégovine. Très brave, il avait, dit-on, tué de sa main cent Monténégrins au combat de Grahowa, en 1836; quoiqu'il fût de sang slave, comme son nom l'indique, il traquait les paysans avec une férocité inouïe. Le pjesme le représente levant la capitation détestée, imposée aux chrétiens comme signe de leur servitude, le haradsch. Il s'adresse à ses satellites: «Allons, Mujo, Hassan, Orner et Jasar, debout, mes bons dogues! A la chasse de ces chrétiens! Nous allons les voir courir.» Mais les rayas n'ont plus rien: ils ne peuvent payer ni le haradsch ni les sequins que Tchengitch exige pour lui. C'est en vain qu'on les frappe, qu'on les torture, que sous leurs yeux on déshonore leurs femmes et leurs filles, ils s'écrient: «La faim nous presse, seigneur, notre misère est extrême. Ayez pitié! cinq ou six jours seulement et nous rassemblerons le haradsch en mendiant.» Tchengitch, furieux, répond: «Le haradsch! Il me faut le haradsch! Tu le payeras!» Les rayas reprennent: «Oh! du pain, maître, en grâce! qu'au moins une fois nous puissions manger du pain!» Les bourreaux inventent de nouveaux tourments, mais ils ne tuent pas leurs victimes. «Prenez garde, s'écria le gouverneur, il ne faut pas perdre le haradsch. Avec le raya, le haradsch disparaît.» Un prisonnier monténégrin, le vieux Durak, demande grâce pour les malheureux. Tchengitch le fait pendre. Alors le vengeur ne tarde pas à paraître: c'est Nowitsa, le fils de Durak. Il est mahométan; mais il se fait baptiser pour se joindre à la bande, à la tcheta monténégrine, qui va faire une incursion en Herzégovine. C'est le soir. Tchengitch se repose de ses exécutions dans les villages. Il fume son tchibouk, tandis que l'agneau rôtit à la broche pour le souper. Il a fait suspendre près de lui, à un grand tilleul, les rayas qu'il a emmenés. Pour se distraire, il a fait allumer sous leurs pieds un grand feu de paille. Mais leurs cris, au lieu de l'amuser, l'exaspèrent. Il rugit furieux: «Qu'on en finisse avec ces chrétiens. Prenez des yataghans bien aiguisés, des pieux pointus et de l'huile bouillante. Déchaînez les puissances de l'enfer. Je suis un héros! Les chants le redisent; c'est pourquoi tous doivent mourir.» En ce moment, les coups de feu de la tcheta monténégrine blessent et tuent le gouverneur et ses hommes. Nowitsa se précipite sur Tchengitch mort, pour lui couper la tête, mais Hassan lui plonge son poignard dans le cœur. Voici maintenant les faits qui prouvent que la poésie populaire était un reflet exact de la réalité. Le kmet devait payer au beg la moitié ou le tiers du produit; mais il devait le livrer en argent et non plus en nature, comme autrefois. On comprend la difficulté de convertir des denrées agricoles en écus, dans ces villages écartés, sans route, sans commerce et où chaque famille récolte le peu qu'il lui faut pour subsister. Autre cause de misères, de tracasseries et d'extorsions: le kmet ne pouvait couper le maïs, le blé, le foin ou récolter les prunes, sans que le beg ne vînt constater sur place la part qui lui revenait. Le beg était-il en voyage, retenu par ses plaisirs, ou refusait-il de venir jusqu'à ce qu'il eût été satisfait à l'une ou l'autre de ses exigences, le kmet voyait pourrir sa récolte sans recours possible. C'était la ruine, la faim. Nul ne pouvait lui venir en aide. Si, après que la part du beg avait été fixée, une grêle, une inondation ou tout autre accident anéantissait le produit, en partie ou en totalité, le kmet ne pouvait rien déduire de la redevance arrêtée. Il devait livrer parfois plus qu'il n'avait récolté. La dîme, desetina, se percevait de la même façon. Le kmet devait se soumettre à toutes les exigences de l'agent du fisc. Comme la perception des impôts était affermée au plus offrant, les receveurs n'avaient d'autres moyens de faire une bonne affaire que d'extorquer le plus possible aux paysans. Il fallait, en outre, satisfaire à la rapacité des agents subalternes. Le raya ne pouvait s'adresser aux tribunaux; son témoignage n'était pas reçu, et, d'ailleurs, les juges ayant obtenu leur place à prix d'argent, décidaient en faveur de qui les payait. Le raya, vil bétail et pauvre, ne pouvait songer à leur demander justice. Les juges principaux, les cadis, étaient des Turcs nommés par lescheik-ul-islam et envoyés de Constantinople; ils ne comprenaient pas la langue du pays; et les juges adjoints, les muselins, nommés par le gouverneur (vizir), ne recevant aucun traitement, ne vivaient que de concussions. Devant les muselins, qui avaient la confiance des autorités, tout le monde tremblait.
Seuls, les chefs des villages osaient parfois élever la voix pour se plaindre. Ils se présentaient au Konak, devant le gouverneur général, se jetaient à ses pieds, peignaient la misère des kmets et parfois obtenaient quelque remise d'impôts; mais souvent aussi ils payaient cher leur audace. Les begs et les malmudirs, agents du fisc, contre lesquels les kmets avaient réclamé, lâchaient sur eux les zaptiehs. Les zaptiehs formaient la gendarmerie. Ils étaient plus redoutés des rayas que les janissaires d'autrefois, car ils étaient plus mal payés. Ils parcouraient les villages, vivant à merci chez les habitants, les rançonnant sans pitié. Les prisons étaient des caves ou des culs-de-basse obscurs, infects et remplis d'immondices, où l'on jetaient les malheureux, les pieds et les mains liés, sans jugement, et par troupes, quand on craignait quelque soulèvement et qu'on voulait terroriser les chrétiens. Du pain de maïs et de l'eau étaient tout ce qu'ils recevaient, quand on ne les laissait pas mourir de faim. Ce que M. Gladstone a raconté des prisons de Naples sous les Bourbons, et le prince Krapotkine, dans la XIXe Century, des prisons russes, est couleur de rose auprès de ce qu'on dit des prisons turques. Le capitaine autrichien Gustave Thœmmel rapporte, dans son excellent livre. Beschreibiing des Vilajet Bosniens (p. 195), quelques-uns des moyens de torture qu'employaient les agents du fisc pour faire rentrer les impôts en retard: ils suspendaient les paysans à des arbres, au-dessus d'un grand feu, ou les attachaient sans vêtements à des poteaux, en plein hiver, ou bien les couvraient d'eau froide qui gelait leurs membres raidis. Les rayas n'osaient pas se plaindre, crainte d'être jetés en prison ou maltraités d'autre façon. Le chant de Tchengitch n'était donc pas une fiction.
Quand la Porte envoyait en Bosnie des troupes irrégulières pour comprimer les insurrections, le pays était mis à feu et à sang aussi cruellement que lors des premières invasions des barbares. En 1876, les Bulgarian atrôcities, qui ont inspiré à M. Gladstone ses admirables philippiques, ont été dépassées ici dans vingt districts différents: des villages, des bourgs ont été complètement brûlés et les habitants massacrés. Les environs de Biatch, de Livno, de Glamotch et de Gradiska furent transformés en déserts. Des cinquante-deux localités du district de Gradiska, quatre seulement restèrent intactes. Les bourgs de Pétrovacs, de Majdan, de Krupa, de Kljutch, de Kulen-Vakouf, de Glamotch, furent incendiés à plusieurs reprises, afin que l'œuvre de destruction fût parfaite. Les bandes ottomanes, craignant une insurrection générale des rayas, voulaient les contenir par la terreur. A cet effet, on tuait systématiquement ceux qu'on soupçonnait hostiles, et leurs têtes étaient exposées dans les lieux les plus en vue, fixées sur des pieux. Les paysans fuyaient en foule dans les bois, dans les montagnes, en Autriche. Quand ils passaient la frontière ou traversaient la Save, les gendarmes musulmans les abattaient à coups de fusil. Le nombre des réfugiés, en Autriche, s'éleva, dit-on, à plus de cent mille, et les secours qui leur furent distribués s'élevèrent à 2,122,000 florins en une année seulement, 1876.
L'enlèvement des jeunes femmes, et surtout le rapt des fiancées, le jour du mariage, était un des sports favoris des jeunes begs. On peut relire ce qu'écrivait à ce sujet dans la Revue des Deux Mondes (15 fév. et 1er avril 1861) M. Saint-Marc Girardin, en s'appuyant sur les rapports, des consuls anglais, Reports of consuls on the christians in Turkey. Les Turcs professaient sur ce point la théorie du mariage exogame. N'était-ce pas d'ailleurs, dans tout l'empire ottoman, le moyen habituel de recruter le personnel féminin des harems? Ils avaient à ce sujet des idées complètement différentes des nôtres. M. Kanitz, l'auteur des beaux volumes sur la Serbie et la Bulgarie, s'adresse à un pacha qui est envoyé par la Porte à Widdin, pour mettre un terme aux violences dont se plaignaient les chrétiens, et il l'interroge au sujet de l'enlèvement des jeunes filles. Le pacha lui répond en souriant: «Je ne comprends pas pourquoi les rayas se plaignent. Leurs filles ne seront-elles, pas bien plus heureuses dans nos harems que dans leurs huttes, où elles meurent de faim et travaillent comme des chevaux?»
Le Turc n'est pas méchant, et nous n'avons pas le droit de nous montrer trop sévère quand on se rappelle comment les chrétiens ont égorgé d'autres chrétiens, avec quelle cruauté, par exemple, les Espagnols ont massacré par milliers les protestants aux Pays-Bas. Mais les iniquités et les atrocités dont ont souffert si longtemps les rayas en Bosnie doivent nécessairement se renouveler dans toutes les provinces de la Turquie,, où les chrétiens gagnent en population et en richesse, tandis que les musulmans diminuent en nombre et s'appauvrissent. Leur décadence aigrit ceux-ci et les irrite; ils s'en prennent à ceux qui sont livrés à leur merci, ce qui n'est que trop naturel. Comment retenir la puissance qui va leur échapper? Par la terreur. Ils appliquent la théorie des massacres de septembre 1793. Ils se sentent assiégés; ils se croient en état de légitime défense, et aucun des motifs d'humanité qui auraient dû arrêter, au XVIe siècle, les bourreaux chrétiens, n'existent pour eux. A leurs yeux, les rayas ne sont que du bétail, comme le mot le dit. Mettez à la place des Turcs des Européens, useront-ils de procédés plus doux? Hélas! trop souvent les situations font les hommes. Il est parfaitement inutile de prêcher le respect de la justice à des maîtres tout-puissants, qui tremblent de voir s'élever contre eux des millions d'infortunés, dont les forces augmentent chaque jour. Ce qu'il faut faire, c'est mettre un terme à une situation funeste, qui transformerait des anges en démons.
Voici un tableau sommaire des impôts existant en Bosnie sous le régime turc avec leur rendement moyen. Cela peut avoir quelque intérêt, parce que l'Autriche a dû les conserver en grande partie et aussi parce que le même régime fiscal est encore en vigueur dans les provinces de l'empire ottoman: 1° la dîme (askar) prélevée sur tous les produits du sol, récoltes, fruits, bois, poissons, minerais, produit de 5 à 8 millions de francs; 2° le verghi, impôt de 4 par 1,000 sur la valeur de tous les biens-fonds, maisons et terres, valeur fixée dans les registres des tapous; impôt de 3 p. c. sur le revenu net, industriel ou commercial; impôt de 4 p. c. sur le revenu des maisons louées: produit de ces trois taxes, environ 2 millions de francs; 3° l'askerabedelia, impôt de 28 piastres (l piastre = 20 à 25 centimes) par tête de mâle adulte chrétien, pour l'exempter du service militaire. Cet impôt remplaçait l'ancienne capitation, le haradsch, mais il était deux fois plus lourd; il avait produit, en 1876, 1,350,000 francs; 4° impôt sur le bétail, 2 piastres pour mouton et chèvre, 4 piastres par tête de bête à cornes de plus d'un an: produit, en 1876, 1,168,000 francs; 5° impôt de 2 1/2 p. c. sur la vente des chevaux et des bêtes à cornes; 6° taxes sur les scieries, sur les timbres, sur les ruches, sur les matières tinctoriales, sur les sangsues, sur les cabarets, etc.: produit, 1,100,000 francs; 7° taxes très variées et compliquées sur le tabac, le café, le sel: produit, 2 à 3 millions. Total des recettes du fisc, environ 15 millions, ce qui, à répartir sur une population de 1,158,453 habitants, fait environ 13 francs par tête. C'est peu, semble-t-il. Un Français paye huit à neuf fois plus qu'un Bosniaque. Cependant le premier porte jusqu'à présent son fardeau assez allègrement, tandis que le second succombait et mourait de misère. Motif de la différence: en France, pays riche, tout se vend cher; en Bosnie, pays très pauvre, on ne peut faire argent de presque rien. Ici, ces nombreux impôts étaient très mal assis et, en outre, perçus de la façon la plus tracassière, la plus inique, la mieux faite pour décourager le travail. C'est ainsi que la taxe sur le tabac en diminuait la culture. Il en était de même partout. Quand il fut introduit dans le district de Sinope, en 1876, la production tomba brusquement de 4,500,000 à 40,000 kilogrammes. Les impôts directs se percevaient par répartition, c'est-à-dire que chaque village avait à payer une somme fixe qui était alors répartie entre les habitants par les autorités locales. Nouvelle source d'iniquités; car les puissants et les riches rejetaient la chargé sur les pauvres. Il fallait y ajouter encore la rapacité des percepteurs subalternes qui forçaient les contribuables à leur payer un tribut.
Le gouvernement autrichien n'a pu encore réformer ce détestable système fiscal. Il attend, pour le faire, que le cadastre soit terminé; mais il a aboli la taxe qui frappait les chrétiens pour l'exemption du service militaire, parce que maintenant tous y sont astreints. L'ordre, l'équité qui président aujourd'hui à la perception ont déjà apporté un grand soulagement. La dîme a cet avantage de proportionner l'impôt à la récolte, mais il a ce vice capital d'empêcher les améliorations, puisque le cultivateur, qui en fait tous les frais, ne touche qu'une part des bénéfices. En outre, la dîme, payable en argent, se calcule d'après le prix moyen des denrées dans le district au moment où la récolte va être battue, c'est-à-dire quand tout est plus cher que quand le paysan devra vendre, après la récolte faite. Il vaudrait mieux introduire un impôt foncier, fixé définitivement d'après la productivité du sol.
L'Autriche s'efforce aussi de régler la question agraire. Mais ici les difficultés sont grandes. La première chose à faire est de déterminer exactement les obligations de chaque tenancier à l'égard de son propriétaire. L'administration veut les faire constater dans un document écrit, rédigé par l'autorité locale en présence de l'aga et du kmet. Mais l'aga se dérobe, parce qu'il compte sans doute récupérer ses pouvoirs arbitraires quand les Autrichiens seront expulsés, et le kmet ne veut pas se lier, parce qu'il espère toujours des réductions ultérieures. Cependant des milliers de règlements de ce genre ont déjà été enregistrés. La fixation de la tretina et de la dîme se fait maintenant à une époque déterminée par l'autorité locale. Kmet et aga sont convoqués et, s'ils ne s'accordent pas, des juges adjoints, medschliss, décident. C'est l'administration et non le juge qui, jusqu'à présent, règle tous les différends agraires. D'après ce que nous apprend M. de Kállay dans son rapport aux délégations, les impôts rentrent bien (novembre 1883). Les arriérés même sont payés, et il n'y a guère de cas où il faille recourir aux moyens d'exécution. M. de Kállay se félicite de ce que le nombre des différends agraires soit si peu considérable. Ainsi, au mois de septembre de 1883, il n'en existait dans tous les pays que 451, dont 280 ont été réglés par l'intervention de l'administration dans le courant du même mois. Le nombre de ces différends va en diminuant rapidement: il y en a eu 6,255 en 1881, 4,070 en 1882 et seulement 3,924 en 1883. Pour l'Herzégovine, considérée à part, le progrès est encore plus marqué: le chiffre tombe, de 1823 en 1882, à 723 en 1883. C'est peu, quand on songe qu'à la suite des nouvelles lois agraires en Irlande, les tribunaux spéciaux ont eu à décider près de cent mille contestations entre propriétaires et tenanciers. Seulement, il ne faut pas oublier que le pauvre kmet, sur qui toute résistance aux exigences de ses maîtres attirait un redoublement d'oppression et de mauvais traitements, est bien mal préparé pour faire valoir ses droits. M. de Kállay a donc grande raison de dire qu'il les recommande à la sollicitude de ses fonctionnaires.
Le règlement de toute question agraire est chose des plus délicates; mais elle l'est surtout en Bosnie, à cause de la situation particulière qui est faite au gouvernement autrichien. D'une part, il est obligé d'améliorer la condition des rayas, puisque c'est l'excès de leurs maux qui a provoqué l'occupation et qui l'a légitimée aux yeux des signataires du traité de Berlin et de toute l'Europe. Mais, d'autre part, en prenant possession de cette province, le gouvernement austro-hongrois s'est engagé envers la Porte à respecter, les droits de propriété des musulmans, et, d'ailleurs, ceux-ci constituent une population fière, belliqueuse, qui a opposé aux troupes autrichiennes une résistance désespérée et qui, poussée à bout, pourrait encore tenter une insurrection ou tout au moins des résistances à main armée. Il y a donc deux motifs de la ménager: il est impossible de les réduire sommairement à la portion congrue, comme M. Gladstone l'a fait pour les landlords irlandais. On conseille beaucoup au gouvernement d'appliquer ici le règlement qui a réussi en Hongrie après 1848: une part du sol deviendrait la propriété absolue du kmet, une autre celle de l'aga, et celui-ci recevrait une indemnité en argent, payée en partie par le kmet, en partie par le fisc. Mais l'exécution de ce plan paraît impossible. Le kmet n'a pas d'argent et le fisc pas davantage. L'aga se croirait dépouillé, et il le serait, en effet, car il ne pourrait faire valoir la part du sol qui lui reviendrait. Il faut appeler des colons, disent d'autres. C'est parfait, mais cela n'améliorerait pas la condition des rayas.
En 1881, le gouvernement a édicté un règlement pour le district de Gacsko qui assurait de notables avantages aux krnets,, et il comptait successivement en publier de semblables pour les autres, circonscriptions, mais: l'insurrection de 1881 y mit obstacle. Cependant le règlement de Gacsko est resté en vigueur. D'après celui-ci, le kmet ne doit livrer à l'aga que le quart des céréales de toute nature, dont il peut déduire la semence, le tiers du foin des vallées et le quart du foin des montagnes. J'ai sous les yeux une protestation très vive, rédigée par les représentants des agas des districts de Ljubinje, Bilek, Trebinge, Stolatch et Gacsko, dans laquelle ils se plaignent que l'autorité ait réduit les prestations des kmets de la moitié au tiers ou du tiers au quart. Mais leurs réclamations paraissent mal fondées de toute façon. Le règlement organique turc du 14 sefer 1276 (1856), qu'ils invoquent, n'impose au kmet que le paiement du tiers, tretina, quand la maison et le bétail lui appartiennent, et c'est presque toujours la cas. En outre, il est certain que c'est par une série d'usurpations que les begs et les agas ont élevé leur part du dixième, fixée d'abord par les conquérants eux-mêmes, au tiers et à la moitié. Le gouvernement autrichien a les meilleures raisons poux trancher tous les cas douteux en faveur des tenanciers; tout le lui commande: d'abord, l'équité et l'humanité; ensuite, la mission de réparation que l'Europe lui a confiée; enfin et surtout, l'intérêt économique. Le kmet est le producteur de la richesse. C'est lui dont il faut stimuler l'activité en lui assurant la pleine jouissance de tout le surplus qu'il pourra récolter. L'aga est le frelon oisif, dont les exactions sont le principal obstacle à toute amélioration. On ne peut, d'aucune manière, le comparer, au propriétaire européen, qui contribue parfois à augmenter la productivité du sol et qui donne l'exemple du progrès agricole. Les agas n'ont jamais rien fait et ne feront jamais rien pour l'agriculture.
Quoique je n'ignore pas combien il est difficile à un étranger d'indiquer des réformes à propos d'une question aussi complexe, voici celles qui me sont suggérées par une étude attentive des conditions agraires dans les différents pays du globe. Tout d'abord, ne pas écouter les impatients et éviter les changements brusques, et violents; se garder de transformer les kmets en simples locataires, qu'on peut évincer ou dont on peut augmenter à volonté le fermage, comme l'ont fait malheureusement les Anglais dans plusieurs provinces de l'Inde; au contraire, consacrer définitivement le droit d'occupation héréditaire, le jus in re, que la coutume ancienne leur reconnaissait et qu'en général les agas eux-mêmes ne contestent pas; quand le cadastre sera achevé et que les prestations dues par chaque tchiflik ou exploitation auront été contradictoirement déterminées, transformer la dîme en un impôt foncier et la tretina en un fermage fixe et invariable, afin que le bénéfice des améliorations profite complètement aux cultivateurs qui les exécuteront et les engage, par conséquent, à en faire. Au commencement, dans les mauvaises années, il faudra accorder peut-être quelque répit aux kmets; mais le prix des denrées augmentera rapidement par l'influence des routes et de la circulation plus active de l'argent; la charge pesant sur les tenanciers s'allégera donc sans cesse. Peu à peu, avec leurs économies, ils pourront racheter la rente perpétuelle qui grève la terre qu'ils occupent et acquérir ainsi une propriété pleine et libre. En attendant, ils jouiront de ces deux privilèges si vivement réclamés par les tenanciers irlandais, fixity of tenure et fixity of rent, c'est-à-dire le droit d'occupation perpétuelle, moyennant un fermage fixe. Ils seront dans la situation de ces fermiers héréditaires, à qui le Beklemregt en Groningue et l'Aforamento dans le nord du Portugal assurent une situation si aisée, obtenue par une culture très soignée.
L'État peut encore venir en aide aux kmets d'une autre façon. D'après le droit musulman, toutes les forêts et les pâturages qui y sont enclavés apparu tiennent au souverain. On affirme aussi qu'il y a un grand nombre de domaines, dont les begs se sont indûment emparés. L'État doit énergiquement faire valoir ses droits: d'abord pour garantir la conservation des bois; en second lieu, afin de pouvoir faire des concessions de terrains à des colons étrangers et aux familles indigènes laborieuses. Pendant son voyage de l'été 1883 en Bosnie, M. de Kállay a pu constater que le défrichement mettait en valeur beaucoup de terrains vagues appartenant à l'État et que la taxe payée de ce chef s'accroissait d'une façon tout à fait extraordinaire. Symptôme excellent, car il prouve que, dès qu'ils auront la sécurité, les paysans étendront leurs cultures. De cette façon, la population et la richesse s'accroîtront rapidement.
Le gouvernement peut aussi exercer une action très utile au moyen des vakoufs. Il faut bien se garder de les vendre; mais il est urgent de les soumettre à un contrôle rigoureux, comme la Porte a essayé de le faire à différentes reprises. Tout d'abord, les prélévations indues des administrateurs doivent être sévèrement réprimées; puis les revenus destinés à des œuvres utiles: écoles, bains, fontaines, etc., soigneusement appliqués à leur destination; ceux qui allaient à des mosquées devenues inutiles seraient employés désormais à développer l'instruction publique. Il faudrait aussi accorder immédiatement aux kmets occupant des terres des vakoufs, la fixité de la tenure et du fermage et en même temps des bâtiments d'exploitation convenables et de bons instruments aratoires, afin que ces exploitations servent de modèles à celles qui les entourent. Le gouvernement a fait venir des charrues, des herses, des batteuses, des vanneuses perfectionnées, et les a mises à la disposition de certaines exploitations. De divers côtés, des sociétés d'agriculture se sont constituées pour patronner les méthodes nouvelles. Des colons venus du Tyrol et du Wurtemberg ont appliqué ici des systèmes de culture perfectionnés qui trouvent déjà des imitateurs, notamment dans les districts de Derwent, Kostanjnica, Travnik et Livno. Dans la vallée de la Verbas, aux environs de Banjaluka, on aperçoit même des prairies irriguées.