La petite femme de la mer
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CAMILLE LEMONNIER
La Petite Femme de la Mer
PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
M DCCC XCVIII
DU MÊME AUTEUR
Noëls flamands 1 vol. Les Charniers 1 vol. Un Mâle 1 vol. Le Mort 1 vol. Thérèse Monique 1 vol. Happe-Chair 1 vol. Madame Lupar 1 vol. Ceux de la Glèbe 1 vol. Le Possédé 1 vol. Dames de volupté 1 vol. La Fin des bourgeois 1 vol. Claudine Lamour 1 vol. L’Arche 1 vol. La Faute de Madame Charvet 1 vol. L’Ironique amour 1 vol. L’Ile vierge 1 vol. L’Homme en amour 1 vol. La Vie secrète 1 vol. Adam et Eve 1 vol.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 10
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.
LA PETITE FEMME DE LA MER
Il vint sur le môle une étrange et sarcastique figure, un de ces visages équivoques aux yeux hardis, au rire muet, qui vous frôlent du coude et ensuite vous proposent mystérieusement de vous mener vers les tavernes.
Celui-là, on ne le connaissait pas, personne ne l’avait vu descendre d’un bateau et cependant il avait dû arriver à l’heure où les dernières barques enfilent la passe entre le feu rouge et le feu vert.
Il vint donc en sifflant sur le môle parmi les marins qui regardaient au loin la mer, et il examinait les terrasses de la digue au loin. Il avait la courte vareuse bleue et le feutre bossué des matelots après une traversée. Il appuyait son énorme main large ouverte sur un objet qu’il cachait dans sa poitrine et qui, par moments, paraissait remuer.
Un des hommes qui, de leurs prunelles grises et vagues, ne cessaient pas de regarder au large, s’approcha et lui demanda quelle sorte de bête il portait ainsi. L’étranger lui souffla silencieusement au visage un vent qui sentait l’ail et le saucisson d’ours, et puis il haussa les épaules, et il attendait que le premier flot de monde se décidât à descendre sur le môle.
Les tables, sous la tente des restaurants, se vidèrent; les familles, après le déjeuner du midi, s’en venaient devant la mer aspirer l’air salé. C’était un but de promenade: de la jetée on pouvait voir caracoler les marsouins, danser les balises ou rentrer les chalutiers. La brise aussi soulevait les robes, emportait les chapeaux et détorsait les cheveux: on ne manquait pas de distractions.
Selon les prévisions de l’homme, il arriva d’abord quelques personnes qui s’intéressèrent à la couleur des vagues et ensuite, par petits groupes de vestons blancs et de robes claires, en riant et en échangeant des propos sans rapport avec l’incomparable splendeur de la mer, déferlèrent, simplement parce que c’était l’habitude de venir un instant sur le môle, parce qu’avant eux on l’avait toujours fait ainsi. Et au bout d’un peu de temps, il y eut là comme le noyau d’une foule.
Cependant à peine ils prenaient attention à cette torve figure qui louchait avec insolence du côté des dames et bientôt commença par des signes de leur révéler la présence d’une chose insolite sous sa vareuse. On se défiait plutôt de ce personnage sauré et barbu, au geste cauteleux.
Lui riait toujours de son rire doux, de son rire qui avait le frissement mousseux des écumes mourant sur la plage, comme s’il était sûr que, une fois pris par ce qu’il allait leur montrer, ils ne s’en iraient plus.
A présent de sa main libre il caressait, sous la laine pileuse de sa veste, la forme de l’objet caché que son autre main aux doigts gourds pressait contre lui. Et sa tête aussi se penchait: avec sa face boucanée et lippue, il semblait là-dessous couler en douceur des risettes de nourrice à un poupon, ou bien peut-être, par l’ouverture de sa vareuse, il déversait d’abominables jurons empestant l’ail et le saucisson d’ours, comme son rire.
Alors une première fois il monta un gémissement léger d’enfant, une plainte triste comme en ont aussi les petits chats malades. Oui, quelque chose, dans la poitrine du marin, avait longuement vibré, un cri de vie blessée, une douleur toute frêle et pourtant surhumaine qui, à la réflexion, récusait l’analogie avec l’enfant ou un jeune animal. C’était plutôt une voix lointaine et effrayante comme en a le vent dans les mâts pendant les nuits de l’équinoxe, comme en entend dans sa petite chambre, sous la fixité secourable de sa grande lampe, le gardien du phare. Hou! Houhou! Houhou!
Les pauvres pêcheurs qui étaient sur le môle connaissaient bien cette voix d’agonie. Plus d’un l’avait ouïe sangloter dans la bourrasque et s’était signé, se disant que c’étaient les marins trépassés dans l’abîme qui revenaient entre deux vagues. Ils se rapprochèrent: maintenant ils ne regardaient plus la mer devant eux et ils tenaient leurs barbes fermées dans leurs rudes visages.
Lui, le coriace bonhomme, continuait à rire sans bruit avec un plaisir cynique, comme si, en riant, il se fût certifié la joie de faire souffrir une âme quelque part. Il n’avait plus les mêmes yeux; son regard sauvagement coruscait comme un écueil noir sous la pourpre oblique du couchant.
De nouveau il pencha son mufle crispé par la fente de sa veste, et on vit qu’avec sa main il faisait le geste d’appuyer sur la petite chose mystérieuse. Pour la seconde fois cria cette voix inouïe, cette petite voix qui donnait froid aux os comme si déjà on l’eût entendue pendant un voyage en mer, ou dans une autre vie, ou en songe.
Bientôt le monde afflua; il s’entassa là, derrière les matelots, de ces visages stupides ou bassement amusés qui participent à la fois de l’inconscience et de la férocité des foules. Et d’ironiques jeunes gens criaient: «Qu’il montre son jouet! Qu’il le montre donc s’il ne veut pas donner à croire qu’il porte sur la peau une petite chose vivante!»
Les pêcheurs, les pauvres gens en surcot et en sabots, hochaient la tête; ils attendaient avec patience; ils avaient déjà attendu ainsi des jours et des nuits le retour des barques, debout sur le môle, les dents serrées; et ceux-là savaient bien qu’il n’y a qu’un être humain, une créature en détresse pour pousser un tel cri. Quelquefois cela cessait un peu de temps. Aussitôt la grosse main rude appuyait et encore une fois la voix montait et rendait les marins tout pâles.
Alors l’aventurier d’un beau geste jeta son feutre à ses pieds. Il avait l’air d’un roi des îles avec son teint cuivré, l’astrakan bouclé de ses cheveux et ses bélières d’or aux oreilles. Il regardait avec mépris l’assistance. Maintenant aussi, dans un idiome fleurant le varech et l’iode des mers les plus diversement polyglottes, il annonçait la chose incroyable et à la fois impérieusement montrait son feutre bossué sur les larges dalles du môle.
Une pluie de monnaies s’abattit. Des souffles ardents l’entouraient comme à la procession, dans la fumée des cierges, il en monte derrière la robe argentoyée de Marie, et c’étaient ceux du petit peuple des barques, des bonnes gens qui avaient gardé l’humble foi.
Il arriva donc ceci: l’étranger ramassa sa collecte, la coula dans sa poche, regarda avec un visage livide la foule, et il ne riait plus, ses lèvres tremblaient.
Il se fit un grand silence; puis, un à un, les boutons de la vareuse sautèrent et, entre la chemise de flanelle et la peau tatouée, blottie au chaud de l’estomac, dans les bouquets de poils de cette mâle poitrine, il apparut une tête de très petite femme aux pâles yeux de fièvre sous de minces filaments de cheveux verts. C’était aussi la gentillesse souffreteuse d’un ouistiti, la candeur étonnée et triste d’une petite femelle de phoque émergeant d’un bassin devant un public de militaires et de bonnes d’enfants avec sa tête ronde et lisse à laquelle il ne manque que des bandeaux.
Oh! c’était surtout un petit bijou de chairs nacrées comme un coquillage, et tout le prisme des jardins de l’arc-en-ciel dans le miroir d’une lagune au bord de la mer. Un oripeau d’or et de soie l’habillait, un lambeau pasquillé qui, sans doute, autrefois avait miroité aux hanches saccadées d’une danseuse d’Asie.
On n’avait plus envie de rire; on était pris plutôt d’inquiétude, d’un vague effroi comme devant un prodige, une forme élémentaire et abandonnée, devant un essai où s’était éprouvé le dieu des premiers âges. Les yeux étaient admirables, pareils à de tendres et sensibles émaux couleur d’aigue-marine. On croyait y voir onduler des barques, longuement s’enfler des voiles sur un clair matin de mer. Mais pas de bras, seulement de petits moignons ou des nageoires palmées, de timides et frêles appareils qui avaient la grâce d’un geste d’amour, aux deux côtés des mamelles, de mignonnes mamelles pointues et roses comme les seins d’une toute minuscule Eve vierge. La loque bariolée ensuite s’enroulait et on ne voyait plus rien que le bout d’une chaînette se rattachant aux amples et triples tours de l’écharpe rouge dont ce drôle à face de pirate s’était ceinturé les reins.
Les pauvres pêcheurs étaient arrivés tout près. Avec des bouches tremblantes, avec de la peur et de l’extase dans leurs prunelles immenses, ils se tenaient penchés et regardaient sous la vareuse. Ils n’auraient pas regardé autrement la sainte présence d’une relique. Et tous gardaient le silence, comme en mer quand l’eau devient noire et commence à clapoter dessous les coques.
Un, très vieux, un peu faible d’esprit, avait ôté son bonnet et priait; personne n’aurait pu dire pourquoi priait cet homme. Et à la fin un autre des pêcheurs fit un pas et voulut toucher la petite chair pâle sous ses cheveux verts. Cependant celui—là, non plus que les pauvres hommes de foi qui l’entouraient, ne doutait; il avança la main d’un geste dévotieux et timide et tout son corps tremblait. Le louche visage du gabier sur-le-champ verdit comme s’il eût été torturé par la colique; très vite il referma sa vareuse, mâchant entre ses dents d’obscures imprécations; et sous la colère de ses doigts de nouveau montait le cri blessé. Ensuite il ramassait son feutre, d’un coup de poing furieux le plantait en travers de sa nuque et déjà avec ses épaules il refoulait le monde et rapidement gagnait l’escalier à l’extrémité du môle. Il n’y eut que les jeunes messieurs spirituels qui de loin l’injurièrent.
Les petits vieux des barques, eux, avaient remis les mains dans leurs poches, le cœur soudain froid, ayant senti qu’une étrange force d’amour liait le diabolique navigateur, une force comme celle qui pour des semaines les faisait partir sur leurs barques et ensuite les ramenait vers les sables, regardant devant eux infiniment.
Le matelot reparut le lendemain et il revint encore les autres jours. Personne, parmi les hommes du port, n’aurait pu indiquer quel navire l’avait débarqué ni de quelle contrée il arrivait. A l’heure de la «belle société», il se campait sur les larges dalles bleues: on ne savait pas autre chose.
Maintenant, avec son rire cynique, il semblait défier les pêcheurs. Ceux-ci jetaient leur sou dans le feutre à côté des pièces blanches. Et puis le camarade, après avoir excité par d’itératifs pincements le petit cri d’agonie, amorçant ainsi la curiosité publique ou peut-être manifestant là un autre sentiment qu’on ignorait, défaisait les boutons de sa vareuse et exhibait la boule de chair pâle aux yeux d’aigue-marine, aux yeux frais, divins comme les premiers miroirs où s’était mirée la vie.
Aussitôt d’anxieux et rapides regards s’y mouvaient, couraient vers les eaux, vers la plainte et l’appel des grandes eaux par delà le môle. Le ruffian alors avec violence tirait sur la chaîne et il obligeait les pauvres yeux, maintenant pareils à des fleurs malades, à de mornes et débiles actinies, à se tourner du côté de la terre.
Les calfats du port, les marins des grands navires, les pêcheurs de la côte à une grande distance à leur tour arrivèrent voir le prodige. Toujours le clandestin personnage serrait les dents, éludant toute allusion à la provenance de cette précieuse fortune. Que leur importait, à eux! Ils l’aimaient d’une foi profonde comme une idole, comme une petite sainte vierge venue jusqu’à leurs détresses sur la crête des flots. De vieux pilotes affirmaient avoir vu jouer dans les filets d’or et d’argent de la vague, parmi de la criblure d’étoiles, des petites femmes de mer qui avaient de pareils cheveux verts. Quelque part au large, là où n’allaient pas les barques, étaient des îles mystérieuses qu’habitaient ces filles des eaux.
Oh! comme nostalgiquement, en leurs âmes sans paroles, ils l’adulaient et la redoutaient, la petite sirène, s’entourant de signes de croix comme pour un péché, une tentation, un mirage halluciné, outrés à la fois de ferveur charnelle et mystique devant ses minuscules mamelles d’amour palpitantes de tout l’inconnu de la mer. Il y en avait qui s’en allaient en battant l’air de leurs bras comme des hommes ivres.
Maintenant les pauvres gens des barques étaient sûrs que le goujat, qui si vilainement trafiquait de cette petite créature de douleur, épuisait sur elle de secrets et rageurs sévices. Ils le sentirent pris aux racines par un amour damné. Peut-être il se vengeait de leur culte ardent et naïf, lui entrant par jalouses représailles ses ongles dans la chair, ou bien la tirant par ses cheveux verts avec son horrible rire muet. Et alors, oh! alors, c’était le cri lamentable, ce cri comme le hiement des poulies dans la nuit des ports, comme le sanglot du vent autour de la fenêtre du veilleur dans la tour du phare. Voilà ce que se disaient ces cœurs simples.
Or, vers la saison des gros temps, le nord-ouest se mit à souffler en tempête; la mer tout entière passa sur le môle et, dans les soirs, ils partirent, les mains dans les poches, au bout de la grand’rue, regarder si les barques ne rentraient pas.
L’homme, désertant la digue solitaire, les suivit; il s’abrita sous un porche, et encore une fois ils cessèrent de regarder la mer. C’était un autre cri à présent, un cri aigu et qui ne finissait pas, comme celui d’une femme en folie. A peine, en pesant des mains, il pouvait la retenir, elle faisait d’incessants efforts pour s’élancer vers les eaux.
Alors ils recommencèrent leurs signes de croix: toujours il coulait bas des barques quand cette voix effrayante ainsi criait. Ses yeux aussi avaient pris une fiévreuse et surnaturelle beauté qui vibrait, qui s’agitait comme l’aiguille de la boussole. Un magnétisme l’accordait au pouls de la tempête.
Et puis la grande colère du flot s’apaisa: elle resta pendant des jours toute morte, les prunelles troubles et livides. Et le sinistre forban avait beau la pincer; elle ne criait plus.
Un jour, comme il avait bu du gin plus que de raison, il s’assoupit sur les dalles trempées d’écumes; il cuva là un assez long temps le pétulant alcool. Tout à coup le port entendit d’épouvantables clameurs; les hommes des barques accoururent et l’aperçurent se mangeant les mains, se roulant sur le ventre comme quelqu’un qui est pris du haut mal.
Alors il leur vint à tous une grande peine: peut-être la petite femme de la mer était partie, et ils cherchaient là-bas vers les eaux. Lui, maintenant, se jetait sur eux en blasphémant dans son baroque jargon; ils ne se défendaient pas et ils le considéraient avec des yeux tristes et résignés.
Du temps s’écoula: il passait des jours entiers assis sur le môle; on ne savait pas ce qu’il regardait au large de ses prunelles fixes, rongées par le sel. Quelquefois il meuglait comme un cachalot, comme la sirène d’un navire en détresse, ou très doucement, en dodelinant de la tête, il prolongeait un vagissement plaintif de petit enfant malade. Et les pêcheurs avaient remarqué que lui aussi, aux approches de la tempête, à présent poussait d’aigres cris. A l’heure de la marée, quand l’eau commençait à monter sur le môle, un des leurs le prenait sous le bras et le ramenait vers le port. Il serrait toujours contre lui quelque chose qui le faisait rire de son rire sans bruit.
Une nuit de l’hiver, la mer gronda si terriblement que des bergers, dans la dune, à une lieue des côtes, crurent qu’elle arrivait et s’enfuirent par la campagne. On ne revit plus jamais le marin. On supposa qu’il avait entendu une voix et qu’il était parti là-bas d’où la petite femme aux cheveux verts n’était pas revenue.
DANS LA FORÊT
A Léon Bazalgette.
Une fois, j’étais dans la forêt, vers le temps de l’aube. J’étais venu pour voir se lever le jour entre les petits chênes. Mais il tomba une pluie d’été: je vis monter au ciel une pâleur grise, elle s’étendit entre les arbres, et ce matin-là, l’espace ne se fleurit pas de roses. Alors, je restai longtemps au pied d’un hêtre à écouter de feuille en feuille ruisseler l’égouttis de l’eau, comme une source qui grésille en sourdant de terre. Et la futaie, dans cette fine musique de la pluie, doucement s’éveilla avec une odeur verte. Un coucou, dans le matin profond, sembla avoir poussé la porte d’une petite horloge et venir jusqu’au bord du cadran et sonner l’heure avec des coups de gosier comme des hoquets. Du côté des vergers, vers le village, un merle répondit et ensuite tous les merles à la fois chantèrent. J’avais oublié que j’étais venu aussi pour tirer des écureuils. En ce temps, je n’allais jamais au bois sans mon fusil. J’aimais cette chair sauvage et parfumée. Et je restai sous le hêtre, goûtant dans la forêt des âges une sensation d’éternité.
Jack n’aboya pas quand parut Mélita. Elle se glissait entre les arbres, toute mince, encore une petite fille d’apparence. Elle arriva comme un joli fantôme du matin, et elle marchait droit sous la pluie, avec un fichu aux cheveux, un bout de tissu bleu qui faisait une tache claire sous les arbres. Je savais qu’il y avait, à la lisière du bois, dans une maison de pauvres gens, une enfant qui dansait et tendait ensuite la main. Mais je ne connaissais pas Mélita, et je la reconnus à cette loque de couleur qu’elle tirait jusqu’à ses yeux.
Enfin elle fut près de moi; je l’appelai en riant par son nom. Elle me regarda sans surprise. Elle avait un étrange regard d’or, d’un or vert de scarabée. Des bubelettes de pluie brillaient aux mèches de ses cheveux pareils à un bouquet de graminées sèches. Et elle ne m’avait rien dit, elle demeurait devant moi à considérer le foulard rouge que je portais à mon cou.
Jack, à présent, la flairait en remuant son tronçon de queue. Il ne l’avait jamais vue, non plus que moi, et il agitait la queue comme pour une amie.
—C’est bien toi pourtant qu’on appelle Mélita, lui dis-je.
Et j’avais fait un pas vers elle. J’étais très grand à côté de sa petite taille. Elle se mit à rire en découvrant ses dents, des dents claires de bête rongeuse. Et elle ne cessait pas de regarder à mon cou le foulard couleur des premières cerises aigres.
—Tu es beau, me dit-elle, tu es plus beau que les hommes d’ici.
Je touchai ses cheveux mouillés, et ensuite elle s’avança d’un joli mouvement rapide, elle porta la main à mon foulard. Et l’odeur de la terre humide était dans son corps jeune.
—Vois! dit-elle, quelqu’un m’a donné cette soie.
—Un homme, Mélita?
Je ne savais pas pourquoi, avec des yeux froids, je lui parlai tout à coup durement. Je savais seulement qu’elle allait quelquefois avec de jeunes hommes dans le bois. Et elle me répondit en fixant sur moi un regard étonné:
—Un homme sûrement.
Je pris sa main dans la mienne et doucement je lui dis:
—Ne crois pas, petite Mélita, que j’aie voulu te causer de la peine à cause de cela.
Je lui souriais. J’étais comme un chasseur plein de ruses dans le hallier. Je ne voulais pas lui montrer que j’avais le désir de son petit corps frais. Mais elle se blottit joliment contre moi en riant. Elle avait la câlinerie d’un animal charmé et je sentais le battement de son sang sous sa peau.
—Je te donnerai mon foulard, lui dis-je.
Elle le palpait entre ses doigts, un point d’or plus clair dans ses yeux de scarabée, et puis elle le détacha elle-même de mon cou, elle en fit une ceinture à ses maigres hanches. Et elle ne cessait pas de me regarder avec défiance comme si elle craignait que je ne lui reprisse ce tissu léger.
—Non, Mélita, ne crois pas cela, lui dis-je.
Elle se rassura et d’un balancement lent, maintenant elle dansait devant moi, ayant défait le foulard et l’agitant dans ses mains comme un drapeau. Et je me rappelai qu’elle dansait ainsi, le dimanche, pour les gens du village, sous les tonnelles. Je ne ressentis plus que du mépris pour cette petite mendiante des routes. Elle tournait sur ses pieds nus; j’entendais le claquement mou de ses talons sur le sol humide, et sa jupe derrière elle s’évasait comme une large fleur.
—Va-t’en, Mélita. Tu as fait la même chose pour l’homme qui t’a donné ce fichu.
Elle ne tournait plus; de nouveau, elle venait vers moi et me regardait étrangement.
—Mélita n’aime pas tous les hommes, me dit-elle.
Et ce n’était plus la même enfant hardie; elle avait un autre regard, et une rougeur légère lui était venue sous les yeux, un petit feu vierge, comme les roses à l’orient du jour. Elle se tenait devant moi, soumise et gauche, à une petite distance. Et encore une fois ce fut moi qui fis un pas vers elle.
—Mélita… Mélita…
Le parfum vert de son corps monta, une odeur sauvage et chaude comme celle des écorces et elle ne faisait pas un mouvement pour s’en aller. Elle se balançait près de moi comme un arbre jeune dans le vent. Elle regardait au loin, dans la direction des derniers chênes. C’était ainsi que la première femme avait dû s’offrir à l’homme dans le matin frais, dans la rosée des herbes. Elle fut tout à coup pour moi la proie chaude et désirable, comme si nous étions venus chacun des limites de la forêt pour nous aimer.
—Mélita…
J’avais mis ma main à ses petits seins droits. Je riais avec un peu de folie; et enfin, elle m’échappa; elle se mit à courir devant elle, entre les arbres: je courais aussi. Ainsi nous pénétrâmes sous les chênes; je voyais toujours ses talons relever le bord de sa jupe. Ensuite, ils retombaient avec ce bruit singulier de la chair nue. Et il me restait un peu de gêne de courir après elle, moi si grand. La pluie avait cessé, il filtrait d’entre les feuilles un tintement léger, la mouillure brillante d’une eau vaporisée à la chaleur du jour. Et puis ce fut le soleil; tous les oiseaux à la fois chantaient dans les taillis. Le coucou poussa sa petite porte et sonna les douze coups de midi… C’est ainsi que je connus Mélita. Et ce jour-là, je n’avais pas tiré d’écureuil.
Je n’allais pas tous les matins à la forêt: il se passa des jours sans que j’y revins. Quelquefois on me disait que Mélita était venue danser sous les tonnelles, ou bien on l’avait vue entrer dans le bois avec un homme. La dernière fois, c’était Yets, le beau soldat arrivé en permission pour la moisson. Je ne connaissais pas Yets; je savais que toutes les femmes l’aimaient à cause de ses pantalons rouges. Et Mélita aussi m’avait dit: Il est beau.
Bah! celle-là ne pouvait résister à la joie de donner de l’amour aux hommes. Elle n’avait pas l’air de savoir ce qu’elle leur donnait si naturellement: elle semblait avoir été mise au monde pour donner du bonheur. Elle était le désir vivant du village. Au fond, je lui en voulais de n’avoir pas gardé pour moi seul la fleur âcre de son corps.
Or, un matin, je m’en allai dans la futaie. Je ne pensais plus à Mélita; j’avais pris mon fusil pour tirer les écureuils. Mais quand je fus sous le hêtre, je regardai longuement la place où elle avait dansé. Oui, me dis-je, c’est là que ses petits pieds ont tourné pour moi comme ils tournèrent pour d’autres avant moi, comme maintenant ils continuent à tourner pour Yets. Et je n’étais pas triste, je riais plutôt en dedans de moi pour cette étrange destinée d’une petite femme sauvage des bois. Mais voilà que soudain elle arriva par un chemin sous les arbres, un chemin qui venait du bout du monde. Et elle sembla, elle aussi, dans ce moment, arriver du fond de mes pensées, comme une petite présence évoquée, comme si nous nous étions donné rendez-vous dans la futaie.
—Vois-tu, oui, dit-elle, c’est moi!
Elle me dit cela en riant; elle n’avait plus sur sa tête son fichu de soie fanée; elle n’avait pas non plus mon foulard autour de sa taille. Mais un collier de grosses perles, rouges comme des sorbes vives, lui donnait un air de petite reine barbare. Je touchai du doigt le collier, je lui dis:
—C’est Yets qui te l’a donné?
—Oui, Yets est revenu. Il m’a donné ce collier. C’est lui aussi qui, l’autre année, me donna le fichu.
Je l’aurais battue à cause de sa franchise. Je regrettais à présent mon beau foulard: c’était une amie qui autrefois m’en avait fait don. Elle vit ma peine et me mordant gentiment les doigts, elle me dit avec une candeur au fond de ses yeux d’or:
—Yets est venu avant toi. C’était aussi un matin dans la forêt, et il partait moissonner avec les autres. Et puis je l’ai trompé à cause de toi.
Jack, comme la première fois, se frottait à son jupon avec un tortillement joyeux de la queue et ensuite il parut me dire: Pourquoi ne l’as-tu pas revue? Mais je retirai mes doigts et elle se mit à pleurer.
—Yets est le premier homme qui est venu, me disait-elle à travers ses pleurs. Avant lui, il n’y avait eu personne. Et quand il est parti pour la ville, il m’a donné le fichu.
Elle pleurait si doucement que ma rancune s’en alla.
—O Mélita… Mélita! Tu es allée dans le bois l’autre jour avec un homme qui n’était pas Yets, ni moi.
Elle me regarda clairement.
—Oui, fit-elle. Mais avec celui-là ce n’est pas la même chose.
—Tu aimes donc Yets? lui demandai-je.
Une rougeur monta sous ses yeux comme quand je la rencontrai, il y avait de cela des semaines, sous le hêtre. Et elle n’était plus hardie, elle avait les roses ingénues du premier péché.
—Oh! me dit-elle en regardant vers les derniers arbres au loin, il y a encore quelqu’un que j’aime mieux que Yets…
Je lui entourai le cou de mon bras et elle ne me fuyait plus. Elle mettait ses petits pieds nus à côté de mes lourdes bottes et elle marchait à mon pas, toute chaude d’été et de désir.
—Il y a donc quelqu’un? dis-je. Et cependant tu ne veux pas me dire son nom?
—Je ne sais pas son nom, fit-elle simplement.
Et je pensai qu’en effet, elle ne connaissait pas mon nom. Je sus ainsi que c’était moi l’homme qu’elle aimait mieux que Yets. Nous pénétrâmes dans le taillis, et encore une fois elle m’offrit le trésor de sa chair nue, dans le frisson vert des herbes.
Et ensuite je ne revis jamais plus Mélita.