La petite femme de la mer
La Maison de Ma Vie
A Alfred Vallette.
Quelqu’un frappe à la porte.—«Es-tu le vent? Es-tu la pluie? Il n’y a ici qu’un vieil homme malade.—Je suis l’Amour.—Entre, alors, il y a si longtemps que je t’attends.»
C’est une vieille histoire: je ne sais pas d’où elle vient. Elle était peut-être en moi dès ma petite enfance. Elle bourdonne d’un long bruit d’abeille. Elle sonne très doucement comme une cloche qu’on entend au loin dans la campagne. L’Amour est entré. Il y avait là un vieil homme. On ne sait pas ce qui est arrivé ensuite. J’écoute la bonne leçon profondément en moi.
Cœur fou! cœur qui n’a pas su vieillir! Quelqu’un aussi a frappé à ta porte. Il pleuvait un ciel en larmes. Le vent avait une voix basse et malade comme un vieil homme. Qui es-tu, toi qui es derrière la porte, battant à petits coups pressés le bois vermoulu?
Oh! je tremble si mollement avec mon cœur dans les mains, car je te reconnais à présent. Tu es venu déjà, tu es venu souvent. C’était le matin, c’était l’après-midi, et voici le soir. Je sais bien ce que sont ces petits coups dans l’ombre. Demeure là un long instant. Je ferai la maison belle pour te recevoir. Je sèmerai des fleurs sur le seuil et la fenêtre. J’étendrai mes plus beaux tapis pour tes petits souliers blancs. Il y a ici un si ardent jeune homme qui t’attendait depuis l’autre fois. La porte tourna sur ses gonds dérouillés. Et tu es entré, bel Amour!
C’est une petite maison là-bas, sous les arbres. Cela n’a pas de sens spécial; on pourrait en dire autant de toutes les autres maisons qui l’avoisinent. Mais moi, je me redis cette chose si simple avec une voix attendrie, une voix qui m’était encore inconnue. Une petite maison… et toute ma vie dans cette petite maison. Une vie dort là chaque nuit et s’éveille là chaque matin. Ma vie à petits pas traverse les chambres, et puis elle descend jusqu’au jardin. Je passe sous les fenêtres; je regarde s’allumer les lampes; un rideau se ferme et ma vie n’a pas eu l’air de me reconnaître. Que lui dirai-je quand, dans l’heure admirable, nous serons là, derrière le rideau, l’un en face de l’autre, avec nos mains jointes, près de la vieille Dame?
Le ciel est plus haut sur la maison. Les vitres non plus ne sont pas les mêmes qu’aux autres maisons. Elles s’éclairent d’une lumière qui n’est pas celle de la rue; elles ont la clarté humide et brillante des yeux qui regardent en dedans d’eux-mêmes. Je n’ignore pas pourquoi je pleure très doucement quand je les aperçois, de l’autre côté de la plaine. Je crois qu’elles me regardent; elles regardent bien plus la délicieuse enfant qui est assise près de la fenêtre, ou à la table, ou sous le portrait d’un doux vieil homme blond, et qui emmêle ses mains aux soies d’une tapisserie, ou qui, à présent, à son tour regarde du côté des vitres, comme celles-ci tout à l’heure regardaient dans la chambre. Un léger brouillard ondule à mes yeux: on dirait qu’une chaude pluie d’été étame les vitres; et puis la maison se met à trembler au fond de cette petite moiteur de mes yeux. Elle n’a plus que la forme indécise d’une chose qui est là et que je ne vois plus, que je ne vois plus.
Je viens du bout de la plaine, je viens du bout de l’ombre, et la route à mesure s’élucide. Je suis venu les soirs et les matins. L’hiver neigeait sur le vieux jardin; l’hiver neigeait dans mon cœur. Et, un jour, le lilas a gonflé ses bourgeons verts par-dessus le mur. Il y a si longtemps que j’attendais cela! Il y a si longtemps que j’arrive du fond de la plaine, en marche vers la petite maison! Peut-être je l’ai vue déjà dans une autre vie. Je suis le vieil enfant crédule qui va, écoutant chanter en lui la petite chanson d’éternité. Voilà bien la porte et les marches du seuil. Il viendra un jour un timide jeune homme qui franchira le seuil, et moi, je serai retourné là-bas, dans le fond de la plaine. Oh! je la connais bien, cette voix ironique qui me fait tristement m’en aller chaque soir après que je suis venu! Porte, chère porte terrible! Vois, à présent, je gratte ton seuil avec mes ongles!
Eh bien, il faudra changer ce vieux conte. Quelqu’un frappe. Est-ce le vent? est-ce la pluie?… Je suis l’Amour… N’entre pas, il y a trop longtemps que je n’attends plus. Mensonge! mensonge! Mon cœur est toujours le même cœur ardent et jeune. Entre, Amour! maintenant tu ne partiras plus!
Alors, ma vieille folie arrange ainsi les choses. Je suis près de Dea: je tiens ses mains dans les miennes. La lampe brûle clairement sur la table, et le portrait du père nous regarde avec des yeux bienveillants. Tout est mystère autour de nous comme nous pour nous-mêmes. Et la bonne Dame aux cheveux d’argent, qui fut autrefois si belle, lentement remue les doigts sur un ouvrage qu’on ne voit pas, comme si elle tissait de l’ombre. Son sourire m’encourage. «Mes enfants ne vous gênez pas. Je suis un peu sourde, vous savez… Je n’entends que ce que je veux entendre. Il y eut un temps où, à moi aussi, celui qui est là dans son cadre, chuchotait de tendres aveux.» Et, ce soir-là, j’ai apporté l’anneau, je le passe au doigt de Dea. Je lui dis très bas: «Dea! il y a des milliers d’ans, un jeune homme est venu, pour la première fois, vers une jeune fille. C’était au matin du monde et l’humanité est toujours ce même jeune homme et cette même jeune fille comme toi et moi à présent.»
Mon Dieu! que cela était doux à dire! Je lui parlais ainsi, moi, un homme qui déjà avait dépassé le temps de la vie moyenne. Mon sang sauvage bouillait de sentir les genoux de l’enfant près des miens.
Dea! ne viendras-tu jamais me faire signe derrière le rideau?
Et puis des jours encore ont coulé, je ne sais plus combien de jours. Le lilas s’est guirlandé de feuilles vertes; ses touffes bleues ont fleuri la crête du mur. Les soirs maintenant sont pleins de tièdes odeurs délicieuses. Est-ce à cause du petit nuage qui monte à mes yeux? Quand je passe, il me semble qu’une main inquiètement soulève le rideau. Les vitres ont la beauté humide et brillante d’un regard qui me suit jusqu’au bout de la plaine.
O vie! vie des sèves et des substances! Vie qui fais lever les seins des vierges et tourmentes le flanc des mâles! Vie qu’avec mes mains j’écrase dans ma poitrine pour en étouffer les battements et qui, à gros bouillons rouges comme un jeune vin, ruisselles de moi! Vie qui éternellement rajeunis le cœur des vieux chênes dans la forêt! J’ai traversé de nouveau la plaine. Je veux être ce jeune homme timide et téméraire qui franchissait le seuil et disait à Dea les paroles d’amour.
Dea! Dea! je suis le vieil hiver qui a déposé sa toison d’ours et bondit à présent avec le pas du jeune printemps par les chemins. Voici la petite maison, et voici les vitres claires. Je monterai les degrés du seuil, je frapperai à la porte. Mon cœur, mon cœur orageux et enfant, je le laisserai rouler très faiblement de mes mains comme une chose lourde et fragile sur laquelle, avec tes petits pieds blancs, tu marcheras. Et Dea est là, avec ses doigts délicats au rideau, petite ombre si pâle qui me regarde venir. Je ne sais pas si elle pleure ou si elle me sourit. Je sais seulement qu’elle est là, qu’elle fut toujours là comme ma vie même.
Et encore une fois, je suis passé sous la fenêtre. Il n’y avait pourtant que trois petites marches à monter, rien que trois petites marches. La première était le passé, la seconde était le présent, et voilà, à la troisième, j’aurais vu s’ouvrir les jours espérés. J’aurais été au cœur même de la maison de ma vie.
Mais il est trop tard. Vois-tu, Dea, un homme à mon âge est malgré tout un vieil homme, et tu n’es plus toi-même une jeune fille. Vie effrayante qui aboie en moi comme un chien! tire sur ta chaîne. Une petite main jamais, jamais ne viendra te délivrer.
Maintenant, il faut arranger ainsi ce conte charmant avec lequel fut bercée l’ancienne humanité. Quelqu’un frappe à la porte. Es-tu le vent? Es-tu l’Amour? Je suis la Mort. Alors, entre, car ma vie est partie là-bas; il n’y a plus que toi qui pouvais venir encore.
LA CHANSON D’ÉTERNITÉ
A Henri Charriaut.
Jurieu est à sa table. Il a laissé tomber sa plume. Son cœur bat à coups pressés et il n’est plus le même homme qu’hier, que tout à l’heure. Une onde chaude a passé, un large flot de vie. Et il s’étonne d’avoir pu écrire tout ce matin d’été, dans le calme de sa pensée. Ses pages sont humides d’encre encore; elles palpitent d’humanité lointaine; elles ont jailli brûlantes et fraîches, visions des âges où passa l’homme vierge, le libre enfant de la Genèse. Et Jurieu, comme un patriarche, comme un mage, a vécu de la vie merveilleuse des forêts et de la savane. Le jour se levait quand il a ouvert la haute baie de sa chambre de travail. Le matin parfumé d’une odeur de thym est entré. Et ensuite, avec le reflet vert des grands arbres sur ses mains, il s’est assis à sa table. La vie tardait encore aux champs et dans la maison. Une paix profonde de silence l’enveloppait comme une éternité.
Il a dit la transmission divine de l’être à travers le temps. Et lui-même se croyait rêver aux matins du monde. Puis la joie des hauts feuillages a vibré dans l’heure lumineuse. Les faucheurs au bruit clair des faux ont marché par les pelouses. D’autres hommes à mesure naissaient des races, comme l’herbe en fleur allait repousser de l’herbe et rien n’était fini, tout recommençait dans un cycle éternel. Ainsi, parmi les images et les analogies, il a remonté les courants profonds d’humanité.
Maintenant une voix jeune chante dans la maison et il n’est plus le même homme: le rythme intérieur s’est rompu, un flot de vie ardente a passé. Jurieu se lève, il comprime à deux mains sa poitrine et il est heureux d’une chose lointaine, inexplicable. La petite Chanson, elle aussi, semble venir du fond des âges, des matins du monde. Tout à l’heure, il l’entendit au jardin d’Eden; elle monta pour la joie du premier homme; elle emplit d’amour le cœur ingénu d’Adam. Et toute autre voix se tut; il n’y eut plus sous les cieux sidérés que ce souffle mélodieux et frêle. Jurieu fait un pas vers la porte, revient et, en passant devant un miroir, il aperçoit sa barbe blanche. Elle ruisselle en ondes argentées de ses joues; elle a l’éclat des neiges sur un haut mont, sur une cime qui vit les jeunes humanités; et lui aussi porte à ses épaules des faix d’humanité, pèlerin chargé des reliques d’un millénaire passé. Il appuie la main sur ses tempes, il se sourit avec mélancolie.
—Quelle folie! à mon âge! Presque un vieillard!
Et il cesse d’entendre la petite Chanson; la maison, d’un silence lourd, pèse sur sa songerie.
Il lui semble avoir marché depuis des siècles; il ne sait plus depuis combien de temps il est en marche. Peut-être c’était aux premières aurores du monde. Et il longeait les fleuves sacrés, il vivait avec les brahmes et les éléphants blancs, dans des contrées merveilleuses. Alors encore l’éternité était fraîche, toute jeune: les hommes ne connaissaient pas les temples en ruines ni les dieux mutilés, et les choses de mémoire n’étaient pas encore nées; la durée des jours se fondait dans un jour unique et divin, sans commencement et sans fin. Et puis, la petite Chanson une première fois s’était fait entendre.
Elle venait des fontaines et des jardins; elle arrivait de l’autre côté de la vie; elle sembla monter du mystère profond de la Genèse. Et il vit apparaître la Femme: la Chanson avait la forme de sa bouche et déjà cette bouche avait connu le baiser. Ensuite, il cessa d’être seul; il eut un toit sous lequel ils vivaient ensemble, et une petite existence avait grandi près d’eux, la petite onde claire d’une source, le matin délicieux d’une vie d’enfant.
Ainsi Jurieu avait cru revivre lui-même le grand rêve d’humanité, la transmission infinie des âges de jeunesse et d’amour qui était sa foi. Absorbé dans ses palingénésies, il ne s’aperçut des neiges de sa barbe qu’après que la mort eut passé sur la maison. La jeunesse du monde s’éclipsa; il ne resta que le poids effrayant des âges. Et il était lui-même un homme ancien qui se souvenait d’Eden. Des ans s’écoulèrent, des portions d’éternité où la douleur demeura victorieuse, où aux champs, de la conjecture elle fauchait toute vie comme auprès de lui elle avait fauché la fleur de son mûr été. Albine parut avoir emporté aux ombres la grande clarté qui avait marché devant lui. Il fut dans les ténèbres, il tâtonnait du côté de l’Orient et il ne croyait plus à l’éternité de la substance, à la loi qui fait tous les hommes contemporains d’un même point de la durée qui est la vie. Et puis un jour, dans son âge d’ancêtre, la petite Chanson s’était réveillée. Comme un vent léger, comme une brise venue des confins de l’espace et du temps, elle avait brui sur les lèvres de l’enfant. Celle-ci aussi s’appelait Albine. Une bouche s’était fermée, une autre s’était ouverte et elles avaient toutes deux le même nom. Ses ans semblèrent recommencer et il sentit finir l’exil d’Eden.
Jurieu à présent s’apparaît dans le miroir avec les clairs yeux d’un jeune homme. Son regard est un miroir plus brillant, une eau profonde et fraîche mirant l’infini d’un ciel. Et il ne voit plus sa barbe blanche, sa toison de patriarche: le flot remonté du cœur lui met aux joues les roses ardentes de la vie. Et les images d’éternité se sont renouées.
—Exquise petite Albine, aube et midi de mes jours, symbole jeune de l’Etre impérissable, tu fis ce miracle de ressusciter celle qui, en partant, te confia à ma garde paternelle. Tu es deux fois Albine, toi en qui Albine revit, et toute la jeunesse du monde!
Les heures repassent. Il revit l’harmonieux hymen, leur chère solitude d’amour et de travail, le mirage d’univers que seule la mort avait pu rompre. Mais la mort n’est qu’un passage vers les métamorphoses: la vie seule règne et l’éternité en elle. Et il entend la douce voix des adieux: «Ne pleure pas… En la regardant, plus tard tu croiras que je te suis revenue.» Une ombre s’est levée et lui sourit, la forme même du corps aimable qu’eut Albine; et des mains, comme alors, se sont jointes, et il croit sentir entre les siennes la petite main d’enfant qu’elle lui mit entre les doigts comme un legs, comme les petites mains délicieuses de son âme. Et Albine l’avait eu d’un premier époux, six ans avant qu’il l’eût prise pour épouse, à son tour.
Le flot s’est apaisé, la sève orageuse remontée du vieux cœur vert. Et Jurieu s’en va vers la fenêtre, il contemple le bel été des pelouses, la gloire des chênes centenaires, images des Forces éternelles. Déjà le jour est haut comme dans sa vie; le soleil sous sa meule vermeille a broyé le matin ingénu. Il n’est plus que le blanc patriarche, le grand arbre bruissant d’ans et d’abeilles dans la forêt de l’Etre. Un calme merveilleux lui vient des siècles derrière lui.
Mais de nouveau la petite Chanson monte de la maison, semble monter du fond des âges. Il la connut au matin de la vie; elle chantait le bonheur et elle s’appelait aussi Albine. Alors encore une fois le vieil arbre frémit jusqu’en ses racines. Le printemps est revenu, le flot de jeunesse et d’éternité, et la porte s’ouvre, il voit apparaître la Vierge comme autrefois lui apparut la Femme. Elle est presque nue sous la transparence des mousselines. Son corps ondule comme une vapeur d’argent venue des eaux; ses gestes secouent dans l’air des parfums de roses. Il croit sentir l’odeur divine de sa vie.
—Vois, dit-elle, je les cueillis encore mouillées de rosée pour en parer cette table.
Il lui répond en souriant:
—Fleuris-en donc ces vieilles écritures comme d’un jeune symbole, comme du signe charmant de ta présence.
Maintenant, elle s’assied sur ses genoux et caresse ses joues chevelues; les petites mains joueuses font un vent léger à ses lèvres. Il demeure troublé d’un délice profond, d’une peine délicieuse, et toute la terre a tremblé autour de lui comme pendant un mystère. Doucement, il lui ouvre les yeux, il contemple leur orient limpide, et un autre regard se lève.
Il croit entendre une voix:
—Elle et moi, c’est encore moi.
Ensuite, ses larmes coulent.