La première enquête d’Agatha

Beaton M. C. · Chapitre 1 sur 7

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La première enquête d’Agatha

Chapitre 1

1

 

Agatha Raisin s’était hissée jusqu’à Mayfair. À vingt-six ans, cela faisait six mois qu’elle travaillait comme secrétaire pour Jill Butterfrick, directrice de l’agence Communication Personnelle Butterfrick, dans South Audley Street. Le salaire était maigrichon et les horaires, interminables. Mais l’ambitieuse Agatha voulait à tout prix tourner la page d’un passé misérable : elle avait fui les quartiers pauvres de Birmingham où elle avait grandi, coupé les ponts avec ses parents alcooliques, plaqué son mari Jimmy Raisin. Elle se disait parfois qu’elle aurait dû divorcer pour mettre fin à leur mariage désastreux, mais remettait toujours cette décision à plus tard, et au bout d’un moment, elle supposa que l’alcool avait dû tuer son mari comme il avait tué ses parents.

Si, faute de moyens, elle habitait un modeste studio à Acton, elle prenait soin d’acheter des vêtements de marque dans les friperies et s’efforçait de gommer au maximum son accent de Birmingham.

Si l’on exceptait ses petits yeux d’ourse, c’était une jeune femme d’allure séduisante : mince, de très longues jambes, des cheveux châtains brillants coiffés au carré.

Tyrannique, Jill la retenait souvent tard le soir sans aucune raison. Agatha comprit vite que presque tous les clients de l’agence étaient des « amis à Papa » : sans ce réseau, son incompétente de patronne n’en aurait sans doute eu aucun ! Les chargées de communication, trois débutantes alanguies, brillaient par leur inactivité.

Toutes les tâches ingrates retombaient sur le dos d’Agatha. Elle ne supportait cette situation que parce qu’elle voulait s’imprégner de Mayfair. Elle passerait bientôt à autre chose, et alors, songeait-elle avec cynisme, il faudrait au moins trois employés pour la remplacer !

Avant de travailler pour Jill, elle avait postulé auprès d’une agence de communication très réputée. L’entretien s’était bien passé, le patron lui avait promis de la tenir informée. Mais comme, en sortant de son bureau, elle s’arrêtait pour retoucher son maquillage, elle avait été horrifiée de l’entendre dire à sa secrétaire : « Celle-là ne fait pas l’affaire. Trop coriace. Pas assez raffinée pour nous. Laissez passer deux ou trois jours, puis envoyez-lui une lettre de refus. » Agatha était repartie, rouge d’humiliation. Deux femmes se livraient un combat dans son âme. L’une, tremblante, aurait voulu renoncer à ses ambitions ; l’autre n’en démordait pas et prévenait, rageuse : « Un jour, vous verrez de quoi je suis capable ! »

La vie d’Agatha était toutefois sur le point de basculer. Un matin, Jill la convoqua. Elle était affligée d’une longue face chevaline et de très grandes dents. Quant à ses cheveux soigneusement teints en blond, ils étaient coiffés à la dernière mode, qui voulait qu’on ait l’air de sortir du lit, en vertu de quoi ils lui retombaient sur la figure.

Agatha attendit poliment les instructions de sa patronne, tout en grondant intérieurement : « Quoi encore, espèce d’affreuse ? »

« Nous avons un problème, annonça Jill. Tu as entendu parler de sir Bryce Teller, le banquier d’affaires ?

– Par la presse, oui. Les journaux pensent qu’il va être arrêté pour le meurtre de sa femme.

– Oui, eh bien, c’est un ami de Papa… Il veut que nous nous chargions de ses relations avec la presse. Or moi, je dois veiller à la réputation de mon agence. Va le voir – mieux vaut lui annoncer ça en personne – et explique-lui que vu les circonstances, nous ne pouvons pas le représenter. Mais que nous lui souhaitons bonne chance et tout le tralala. Il habite Wigmore Street ; tu n’as qu’à y aller à pattes. Voici l’adresse. »

Le cœur battant, Agatha quitta le bureau de sa patronne. Avant de sortir, elle s’empara d’une pile de journaux du matin et prit dix livres dans la caisse des dépenses courantes.

« C’est autorisé, ça ? demanda d’une voix traînante une jeune femme qui se donnait parfois la peine de répondre au nom de Samantha.

– Puisque je le fais ! » rétorqua Agatha, et elle s’échappa.

C’était une journée de juillet ensoleillée. Elle s’installa à une terrasse avec un sandwich et un café. Quand elle eut fini de manger, elle alluma une cigarette et entreprit de lire tout ce qui avait trait au meurtre de lady Teller dans les journaux. Tout semblait accuser sir Bryce. On l’avait entendu crier après sa femme. Laquelle avait été retrouvée, le lendemain matin, étranglée avec un fil à couper le beurre qui, selon Bertha Jones, la gouvernante, avait justement disparu de la cuisine. Le soir de la dispute, ladite Bertha Jones avait reçu la permission de rendre visite à sa sœur dans le Dorset. Quant au valet de Monsieur, Harry Bliss, il était allé au théâtre, avant de rentrer directement se coucher. Mais un certain docteur Williamson, voisin du couple, affirmait avoir entendu sir Bryce crier après sa femme et menacer de la tuer, car la nuit était chaude et toutes les fenêtres, grandes ouvertes.

Sir Bryce était très investi dans l’action caritative, d’où ses liens avec l’agence, qui avait été chargée de faire de la publicité pour ses bals et galas de charité. Une photo de journal le montrait avec sa femme Nigella. Une potiche, pensa Agatha, cynique. Blonde et élancée, elle avait épousé sir Bryce en secondes noces alors qu’elle avait trente ans et lui, cinquante-neuf. La première épouse du banquier était décédée d’un cancer. Agatha examina la photo. Sir Bryce avait des cheveux argentés et un visage intelligent.

Avec un petit soupir, elle se mit en route, renonçant à emporter les journaux : il faisait de plus en plus chaud et elle ne voulait pas les trimballer jusqu’à Wigmore Street. Tandis qu’elle avançait à grandes enjambées sur ses sandales à talons hauts, vêtue d’un tailleur en soie sauvage d’un vert terne qu’elle avait dégoté dans une boutique caritative, elle regretta soudain d’être à ce point dévorée par l’ambition. Elle faisait une excellente secrétaire, après tout. Pourquoi ne pas chercher une place dans une entreprise plus agréable ?

Pourquoi ? Parce qu’il y avait deux rêves auxquels elle s’était cramponnée, au fil des ans. Le premier, c’était de travailler à Mayfair. Le second, c’était qu’un jour, elle achèterait un cottage dans les Cotswolds, où elle était allée enfant faire du camping avec ses parents. Ils s’étaient abrutis d’alcool pour tromper leur ennui, se plaignant de ne pas avoir opté pour un camp de vacances comme ceux où ils se rendaient d’habitude. Agatha, au contraire, avait été enchantée par la beauté et la tranquillité de la région.

Zut, elle avait déjà atteint Wigmore Street ! Si seulement elle avait pu retourner à l’agence et prétendre que sir Bryce n’était pas chez lui ! Les plaques en cuivre de médecins de toutes spécialités rutilaient au soleil. Qu’est-ce qui pouvait pousser un riche banquier d’affaires à vivre dans un quartier comme celui-ci ? Il aurait sans doute été plus à sa place à Regents Park, Hampstead ou Mayfair. Elle arriva devant une grande maison de ville édouardienne. La rue était si calme qu’on avait peine à croire qu’on se trouvait à deux pas seulement de la très commerçante Oxford Street, où régnaient le bruit et l’agitation.

Agatha fit tinter la cloche en laiton et attendit, espérant contre tout espoir que personne ne répondrait. Mais la porte lui fut ouverte par un homme en costume noir et cravate discrète, aux cheveux blonds clairsemés et au visage de boxeur. Sans doute Harry Bliss, le valet de chambre, pensa-t-elle.

« Je viens voir sir Bryce, de la part de l’agence Jill Butterfrick », dit-elle.

L’homme s’écarta pour la laisser passer. Au premier abord, il régnait dans la maison une atmosphère oppressante. Le sol du vestibule, carré, était couvert d’une épaisse moquette. Des stores empêchaient le soleil d’entrer par les hautes fenêtres. Bliss la conduisit à l’étage, dans une longue pièce percée de fenêtres à l’avant et à l’arrière.

« Une employée de l’agence de communication », annonça-t-il. Assis derrière un bureau, à côté de la fenêtre la plus éloignée, un homme se leva lentement et se tourna vers Agatha. Il paraissait plus vieux, plus fripé que sur les photos.

« Asseyez-vous », ordonna-t-il.

Elle s’installa tout au bord d’un fauteuil bien rembourré. Les autres fauteuils et le canapé étaient tout aussi rebondis, comme si personne ne s’y asseyait jamais. Devant les stores baissés, les fenêtres étaient encadrées d’épais rideaux de brocart doublé de soie. Contre l’un des murs, un miroir Empire au cadre doré surplombait une cheminée victorienne, tandis que le mur opposé était tapissé de livres. Des bouquets de fleurs fraîches ornaient plusieurs consoles.

Vêtu d’un costume sur mesure de bonne coupe, d’une chemise blanche et d’une cravate en soie, l’homme prit place dans un fauteuil face à Agatha.

« Votre nom? demanda-t-il.

– Agatha Raisin.

– Et vous êtes ?

– La secrétaire de Jill Butterfrick.

– Qu’on envoie pour me dire que sa chère agence ne me représentera pas ?

– Euh, oui, admit Agatha, la gorge serrée.

– Vous voulez un café ?

– Oui, s’il vous plaît. »

Agatha remarqua un grand cendrier en cristal sur la table à côté d’elle. Elle mourait d’envie d’en griller une, brusquement. Elle et l’homme s’observèrent un moment. Si ça se trouve, je suis assise en face d’un assassin, se dit-elle. Mais il a l’air si gentil, si normal ! C’est alors qu’elle eut une illumination, une de ces intuitions qui allaient si souvent lui être utiles par la suite. Sans trop savoir pourquoi, elle eut tout à coup la conviction qu’il n’était pas coupable.

« Je hais cette situation ! » éclata-t-elle. Puis elle ajouta, avec un grand sourire : « Vous savez quoi ? Je rends mon tablier ! Je ne suis pas sous contrat. Je vais retourner là-bas et donner ma démission. Ouf ! »

Sir Bryce appela Bliss d’un coup de sonnette et lui demanda du café, avant de s’adresser à Agatha : « Vous pouvez fumer si vous voulez. »

Quand elle eut allumé sa cigarette, il reprit : « Parlez-moi de vous. »

Elle s’apprêtait à lui débiter le récit imaginaire d’une enfance heureuse dans les Cotswolds, choyée par des parents affectueux, mais quelque chose, dans le regard gris affuté posé sur elle, l’en empêcha. Elle raconta donc la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

« Mais alors, pourquoi travailliez-vous pour Jill ? s’étonna sir Bryce.

– Je voulais apprendre le métier de la com’. Si ça se trouve, je suis douée pour ça ! Jill n’y comprend rien. Elle m’emmène avec elle comme bonne à tout faire quand elle invite des journalistes au restaurant ou autre. J’ai un dossier secret sur chacun d’eux. Je connais leurs points faibles. Je sais comment faire pression sur eux.

– Vous êtes une jeune femme effrayante. Ah ! voilà le café. Comment l’aimez-vous ?

– Noir, s’il vous plaît.

– Alors, comment vous y prendriez-vous pour m’aider ?

– Jerry Rothmore, du Sketch, est votre plus impitoyable critique. Or je sais qu’il trompe sa femme. Un jour où nous déjeunions avec lui, Jill est allée se repoudrer le nez. Il a fait comme si je n’existais pas. Il a appelé une certaine Cynthia et il lui a parlé sexe. Sa femme s’appelle Beryl, j’ai vérifié. Je commencerais donc par lui. Ah ! si j’étais chargée de com’ ! J’aurais vite fait de vous débarrasser de tous ces vautours ! »

Bryce observa le visage combatif de son interlocutrice. Un sourire apparut soudain sur ses lèvres.

Il fit de nouveau tinter la sonnette, puis ordonna à Bliss : « Dites à George de venir le plus vite possible. George s’occupe de mes affaires, expliqua-t-il à Agatha. Est-ce que vous connaissez South Molton Street ?

– Oui.

– J’y ai une propriété que j’étais sur le point de vendre. Des bureaux au-dessus des magasins. Vous pouvez monter votre propre agence de communication et me représenter. Je vous procurerai des fonds pour employer du personnel et faire de la publicité. Si vous n’assurez pas, je me débarrasse de vous. Êtes-vous prête à relever le défi ?

– Oh, oui ! s’exclama Agatha, qui n’en croyait pas ses oreilles. Mais d’abord, si je dois m’occuper de votre affaire, j’ai besoin de connaître votre opinion sur le meurtre de votre femme.

– Bien sûr. Puis-je avoir une de vos cigarettes ? Je ne suis pas censé fumer. »

Agatha se leva, lui donna une cigarette et l’alluma pour lui d’une main tremblante.

« C’est vrai, je me suis disputé avec mon épouse. Comme les fenêtres étaient ouvertes, ce petit fouineur de docteur qui habite à côté a tout entendu. En vérifiant les comptes, j’avais découvert qu’elle avait fait des achats somptueux. Une Rolex Oyster, par exemple. Or elle ne pouvait pas me les montrer. J’étais persuadé qu’elle faisait des cadeaux à un amant. Même si je regrettais de l’avoir épousée, il n’était pas question que notre mariage se termine devant le juge aux affaires familiales et que je lui verse le moindre penny ! Quand j’ai menacé de la tuer et que je lui ai dit que je lui coupais les vivres, elle est sortie comme un ouragan. Ça s’annonce mal, hein ? Je suis allé me coucher. Je n’ai rien entendu de la nuit. Le matin, je me suis levé et, en arrivant dans cette pièce, j’ai failli trébucher sur son cadavre. Elle était étendue à côté de la cheminée, avec une sorte de cordelette autour du cou. Un fil en métal muni de poignées en bois aux extrémités. Une sorte de fil à couper le beurre. La police ne dispose que de preuves indirectes, mais le témoignage du médecin est plutôt accablant. Et le pire, c’est que j’adore le fromage : j’avais utilisé notre fil à couper le beurre le soir même pour m’en servir un morceau. C’était l’arme du crime. Il y avait mes empreintes sur les poignées. En plus, il n’y avait aucune trace d’effraction. J’ai fait remarquer que comme je me servais souvent du fromage, il était logique de trouver mes empreintes sur les poignées, alors que l’assassin, lui, avait dû porter des gants. On m’a répondu que dans ce cas, les empreintes auraient été moins nettes. Ça s’annonce donc très mal.

– En effet. Pourquoi est-ce qu’ils ne vous ont pas arrêté ?

– Ça ne saurait tarder. J’ai un bon avocat et des amis puissants.

– C’est bizarre.

– Qu’est-ce qui est bizarre ?

– Quand on a attaqué et étranglé votre femme, vous auriez dû entendre des cris, voire le bruit de ses pieds cognant sur le sol. Est-ce que vous prenez des somnifères ?

– Oui.

– L’avez-vous dit à la police ?

– Non. On ne me l’a pas demandé.

– Oh, voyons, monsieur !

– Appelez-moi Bryce. »

Cela faisait déjà un moment qu’on sonnait à la porte avec insistance.

« Ne faites pas attention, dit-il. Ce sont les journalistes qui se rameutent pour leur séance quotidienne de harcèlement. »

Agatha réfléchit à toute vitesse.

« Je ferais mieux de commencer par eux. Disposez-vous d’une pièce où je pourrais les installer et leur proposer des boissons à volonté ?

– Il y en a une en bas, qui donne sur le vestibule, mais…

– Avez-vous une ordonnance pour les somnifères ?

– Oui, dans mon bureau.

– Donnez-la-moi, et je m’occupe de ces vautours. Un instant ! La gouvernante était absente, soit, mais pourquoi Bliss n’a-t-il rien entendu ?

– Il dort au dernier étage et laisse un ventilateur tourner toute la nuit à cause de la chaleur. Ça fait un raffut du tonnerre. »

Une demi-heure plus tard, sept journalistes serrant dans leurs mains divers alcools de leur choix levèrent les yeux sur Agatha lorsqu’elle entra dans la pièce d’un pas décidé.

Elle sentit le courage l’abandonner. Muette de terreur, elle resta là à regarder les journalistes qui restèrent là, à la regarder.

« Vous êtes la bonne, ou quoi ? » fit une voix.

Piquée au vif, elle retrouva la parole. La bonne, non mais ! Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir !

« J’ai une information à vous communiquer, commença-t-elle. Je suis la directrice de l’Agence de communication Agatha Raisin et je représente sir Bryce Teller. La nuit du meurtre, mon client avait ingéré une forte dose de barbituriques, ce qui explique qu’il n’ait rien entendu. Je vous invite à vérifier cette information auprès de son médecin, le docteur Giles Friend, à trois maisons d’ici. Voici l’ordonnance. Regardez-la bien, puis rendez-la-moi. Maintenant, si vous voulez recevoir d’autres infos croustillantes de ma part, il va falloir être bien gentils et arrêter de clouer sir Bryce au pilori.

– Comment peut-on vous contacter ? » demanda l’envoyé du Daily Mail.

Agatha, un instant prise de court, vit la porte de la pièce s’ouvrir pour laisser entrer Bliss, qui lui tendit une boîte de cartes de visite. Comment avaient-ils réussi à faire si vite ? se demanda-t-elle, fixant les bristols avec ravissement. Il faut dire que les cartes ressemblaient à celles, bon marché, qu’on peut faire imprimer par une machine dans l’un des magasins d’Oxford Street. Elle les distribua.

« Ce sera tout pour aujourd’hui. Sauf vous, Mr Rothmore. J’ai un mot à vous dire.

– Alors, qu’est-ce qu’y a ? demanda le journaliste quand les autres furent sortis.

– Vous ne voudriez pas que votre femme apprenne l’existence de Cynthia, n’est-ce pas ? attaqua Agatha.

– Vous ne feriez pas ça ! s’exclama-t-il en la dévisageant, atterré.

– Pas si vous écrivez un petit papier gentil sur sir Bryce. Sinon, je ne me gênerai pas ! Maintenant, foutez le camp. »

Lorsqu’elle retourna au salon, George South, le gestionnaire d’affaires de sir Bryce, l’attendait. Il lui demanda de l’accompagner à ses bureaux, qui se trouvaient à proximité, dans Hynde Street, afin de signer les papiers nécessaires à son établissement. C’était un homme agréable et gentil, presque chauve, à la tenue impeccable. Agatha sentit l’angoisse lui nouer le ventre. Comment pouvait-elle, jeune comme elle l’était, diriger sa propre entreprise ? Elle se sentait prise au piège, comme la pauvre mouche qui, au même instant, se cognait contre la fenêtre en cherchant désespérément à s’enfuir.

Une fois réglées toutes les formalités, elle n’avait plus qu’une envie : s’échapper pour aller boire un gin tonic et fumer une cigarette bien méritée. Mais il fallait d’abord inspecter les locaux et se faire remettre les clés. Son nouveau royaume, situé au-dessus d’une bijouterie, se composait de cinq pièces. George les parcourut à grandes enjambées, tout en prenant des notes dans un carnet. « Il vous faudra des bureaux, des ordinateurs, de la papeterie, ce genre de fournitures. Mais laissez-moi faire, je m’occupe de tout. » Après son départ, enfin, Agatha ferma la porte à clé et marcha jusqu’à South Audley Street, où elle récupéra ses dossiers sur les journalistes et ses autres affaires.

« Non mais, qu’est-ce que tu fais ? cria Jill.

– Je me tire de votre camp de travaux forcés.

– Tu n’as pas le droit !

– Je ne suis pas liée à vous par contrat. Souvenez-vous : “Si tu n’es pas à la hauteur, je peux te virer quand ça me chante”, voilà ce que vous m’avez dit. Alors, écoutez ça, tête de canasson : c’est moi qui vous vire ! »

Bryce commençait à regretter d’avoir, sur une impulsion, mis le pied à l’étrier à Agatha. Mais ce n’était pas la première fois que, poussé par son sens aigu des affaires, il prenait ce genre d’initiative, et il ne s’était jamais trompé. Le lendemain matin, il demanda à voir tous les journaux. Un sourire se dessina sur son visage. Toute la presse rapportait qu’il avait pris une forte dose de somnifères le soir de l’assassinat. La vraie surprise, toutefois, l’attendait dans le Sketch, où Jerry Rothmore se fendait d’un article excessivement élogieux sur ses activités caritatives et déclarait qu’il était temps que la police regarde ailleurs.

Agatha Raisin arpentait ses nouveaux bureaux, dans South Molton Street, en proie à une exaltation fébrile. George South téléphona de nouveau. Elle disposait désormais d’un compte bancaire et d’une carte de crédit. Il avait même engagé une secrétaire : Freda Demer, une femme d’âge moyen, calme et polie.

« Publiez des annonces dans tous les journaux pour des postes de chargés de communication. Il m’en faut deux pour commencer, ainsi qu’un garçon de bureau. On m’a dit de ne pas lésiner sur la rémunération.

– Bien, miss Raisin.

– Agatha, ça suffira. Bon, par où commencer ? Nom d’un salopard à sonnette ! Si seulement je pouvais découvrir qui a tué sa femme ! Appelez-moi sir Bryce Teller. »

Au téléphone, Agatha coupa court aux remerciements du banquier.

« Quand votre épouse sortait le soir, demanda-t-elle avec excitation, comment se déplaçait-elle ? En taxi ?

– Non, nous avions recours à un service de limousines, Mayfair Limos. Notre chauffeur habituel s’appelle Peter Black. Vous trouverez leur garage dans Clarges Mews. Que cherchez-vous ?

– À savoir où elle se rendait. Au fait, puis-je parler à votre gouvernante ?

– Elle a démissionné.

– Tiens donc ! Où habite-t-elle ?

– Un instant, je vais vous trouver son adresse. »

Agatha patienta en rongeant son frein.

« Voilà, fit enfin sir Bryce au bout du fil. Bertha Jones, 201A Mill Hill East High Street. »

Il faut que je renonce à porter des talons aussi hauts, songea Agatha tandis qu’elle marchait à grands pas dans High Street, une heure plus tard. Avec la chaleur, ses chevilles enflaient. Le logement de la gouvernante s’avéra être un appartement en sous-sol, sous un bureau de paris. Une femme rondouillarde aux cheveux gris lui ouvrit.

« Bertha Jones ? demanda Agatha.

– Je parle pas à la presse », rétorqua la gouvernante en faisant mine de refermer la porte, mais Agatha poussa son pied dans l’ouverture.

« Je ne suis pas journaliste, je représente sir Bryce Teller. Vous n’avez pas honte ? cria-t-elle.

– Je vois pas de quoi j’aurais honte.

– Moi si ! Abandonner votre patron au moment où il a le plus besoin de vous ! »

La porte se rouvrit.

« C’est Bert. C’est mon mari, affirma Bertha. C’est lui qui m’a fait quitter ma place. Tu seras la prochaine, qu’il me disait.

– Eh bien, il se trompait. Si vous lisez les journaux de ce matin, vous apprendrez que sir Bryce avait pris des somnifères, c’est pour ça qu’il n’a rien entendu.

– Vous feriez mieux d’entrer. Je suis toute tourneboulée. »

Agatha suivit la gouvernante dans un séjour humide et froid, comme si l’été ne s’était jamais résolu à y pénétrer. La pièce était toutefois propre et confortablement meublée.

« Ce que je veux savoir, surtout, reprit Agatha, c’est à quoi ressemblait lady Teller.

– Je n’aime pas dire du mal de mes employeurs, protesta Bertha d’un air guindé.

– Ce ne sont plus vos employeurs, et vous avez discrédité le pauvre sir Bryce en le laissant tomber comme ça. Allez, videz votre sac ! Même si ce n’est pas joli joli.

– Asseyez-vous, fit Bertha en s’écroulant dans un fauteuil. Elle, c’était une garce, voilà la vérité. Elle jetait ses vêtements sales par terre, et c’était à moi de les ramasser et de les laver. À Noël, je n’avais droit qu’à des insultes, jamais d’étrennes.

– Savez-vous si elle avait une liaison ?

– Non. Mais elle sortait souvent seule et ne rentrait qu’au petit matin. J’ai tellement honte, après ce que vous m’avez dit. Je n’aurais jamais dû démissionner.

– Vous voulez récupérer votre travail ?

– Oh, oui ! J’ai dit à Bert que j’étais partie à cause de lui et que je ne lui pardonnerais jamais.

– Vous avez le téléphone ?

– Là-bas, près de la fenêtre. »

Agatha appela Bryce.

« Je vous envoie votre gouvernante.

– Eh bien, il n’est pas question que je la reprenne.

– Oh ! que si. Il me faut quelque chose à raconter à la presse. Que diriez-vous de ceci : Rongée par le remords, la gouvernante retourne auprès du meilleur patron qu’elle ait jamais eu. “J’ai tellement honte”, confie-t-elle ?

– Bon, d’accord. »

Agatha raccrocha. « Préparez vos affaires, ordonna-t-elle à Bertha. Il fait trop chaud. Il est hors de question que je retourne en métro jusqu’à King’s Cross ! On va prendre un taxi. »

Après avoir déposé Bertha et passé une commande aux grands magasins Selfridges, Agatha retourna à son bureau, d’où elle appela l’un après l’autre les journaux afin de leur annoncer la nouvelle, sans omettre de rapporter les propos de la gouvernante (sanglotant pour les besoins de la cause) au sujet de la défunte : « Mrs Teller était une garce. »

« Maintenant, les limousines ! s’exclama-t-elle quand elle eut raccroché. Rentrez chez vous, Freda.

– Je vais rester si vous voulez.

– Non, on se revoit demain matin. Vous avez l’air fatiguée », insista Agatha. Elle sortit quelques billets de la petite caisse. « Tenez. Il fait trop chaud pour le métro. Prenez un taxi. »

Sans prêter attention aux remerciements de sa secrétaire, elle lui dit au revoir et descendit l’escalier.

Au garage, elle eut de la chance : Peter Black venait d’arriver pour assurer un trajet. Il commença par lui répondre sèchement qu’il ne parlait pas des clients, mais sa détermination vacilla lorsqu’Agatha ouvrit l’air de rien son sac à main bourré de billets. « Allons boire un verre, lança-t-elle. Le Ritz, ça vous dit ? »

Grand et élancé, le chauffeur de limousines avait un visage chafouin et d’épais cheveux châtains. Il ne saurait jamais le courage qu’il fallut à Agatha pour entrer dans le bar du Ritz sans rien trahir de son appréhension. Il commanda un whisky soda. Agatha se fit servir un gin tonic, puis elle le guida vers une petite table.

« Je vous paierai si vous avez des infos, prévint-elle. Je représente sir Bryce Teller. Dites-moi où allait lady Teller.

– Au Pink Lady.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un club de Charlotte Street. »

Agatha réfléchit à toute vitesse. Le Pink Lady, c’est-à-dire La Dame en Rose. Et donc, peut-être…

« Ce ne serait pas un club lesbien, par hasard ?

– Si. Vous me le donnez, ce fric, ou quoi ?

– Pas encore. Est-elle allée là-bas le soir du meurtre ?

– Oui. Je l’ai déposée, mais elle n’a pas fait appel à moi après. Elle a sans doute pris un taxi.

– Bon, disons qu’elle était lesbienne. Vous l’aviez déjà vue avec une femme ?

– Nan. Elle se rendait au club en limousine, mais elle ne se faisait jamais reconduire par moi. À mon avis, elle marchait à voile et à vapeur. Un soir, elle était soûle, elle m’a fait du gringue. J’ai pas marché. J’aime bien sir Bryce Teller. Un type bien. J’suis désolé pour lui. Alors, ce fric ?

– Encore un instant. Est-ce que la police vous a interrogé ?

– Nan. »

Agatha lui remit une liasse de billets, avant de le congédier. Elle regarda autour d’elle d’un air rêveur. Dire qu’elle était là : au Ritz ! Crénom de nom ! Elle prit conscience qu’un homme grand et séduisant lui souriait de la table voisine. Un mètre quatre-vingts, épaisse chevelure noire, yeux bleu vif. Encouragé par le sourire prudent qu’elle lui renvoya, il vint s’asseoir à sa table.

« Qu’est-ce qu’une jolie fille comme vous fait toute seule ? demanda-t-il.

– Je suis chargée de communication, répondit-elle avec fierté. J’avais un rendez-vous professionnel.

– Je m’appelle Colin Fitzwilliam. Enchanté !

– Et que faites-vous dans la vie ? » s’enquit Agatha. Elle avait l’impression d’être passée de l’autre côté du miroir, dans un monde étrange où il semblait parfaitement naturel de bavarder, au Ritz, avec un bel inconnu à l’accent distingué.

« Je suis cavalier de la Garde royale. De repos. Ça vous dit qu’on se retrouve plus tard autour d’un verre, histoire de discuter ? J’ai envie de sortir ce soir.

– D’accord, accepta Agatha avec circonspection. Où ça ?

– Jules Bar, dans Jermyn Street, à huit heures, ça vous va ?

– J’y serai », répondit-elle avec un grand sourire.

Elle regarda d’un air songeur son interlocuteur s’éloigner. Pris en aparté par un portier, il parut surpris, lança un dernier regard à Agatha et sortit précipitamment.

Lorsqu’elle regagna son bureau, Freda était toujours là.

« Pourquoi n’êtes-vous pas rentrée chez vous ?

– J’ai préféré vous attendre, parce qu’au moment où j’allais partir, ce gros colis est arrivé. Une livraison de Selfridges. Et puis, vous avez parlé d’une conférence de presse, demain, et je me demandais si vous souhaitiez que je vous accompagne.

– Oui. Très bien. Maintenant, sauvez-vous ! »

Après le départ de sa secrétaire, Agatha ouvrit le colis. Il contenait un matelas pneumatique, une couette, des oreillers et des draps. Elle traîna le tout dans une petite pièce à l’arrière où elle avait déjà déposé deux valises renfermant toutes ses possessions rapatriées d’Acton. Il ne lui était pas venu à l’esprit que sir Bryce et son gestionnaire s’attendaient à ce qu’elle dépense sans compter les fonds mis à sa disposition, en louant notamment un appartement dans le centre de Londres. Ses habitudes économes avaient la vie dure ! Elle gonfla le matelas, fit son lit. Sur l’ordinateur de Freda, elle vérifia l’heure et le lieu de la conférence de presse : chez sir Bryce à dix heures trente, le lendemain matin. Agatha ne voulait pas voir les journalistes rappliquer à son bureau tant que son personnel ne serait pas au grand complet.

Une petite voix prudente lui soufflait d’être raisonnable et d’appeler le Jules Bar à huit heures pour prévenir qu’elle avait un empêchement. Elle s’était laissé draguer dans un bar… Mais il faut dire Agatha craquait facilement pour tout ce qu’elle considérait comme chic.

À huit heures tapantes, elle entra donc au Jules Bar, trouva une table et se mit à attendre nerveusement. Elle attendit longtemps.

Chez lui à Kensington, Colin se maudissait d’avoir failli oublier le dîner donné par son épouse. La fille du Ritz devait l’attendre, à l’heure qu’il était. C’était pas de veine. Tant pis !

À huit heures et demie, en quittant le Jules Bar, Agatha se sentit très jeune et vulnérable. Après s’être acheté un sandwich et un café, elle retourna à son bureau, où elle avait découvert avec soulagement qu’il y avait non seulement des toilettes, mais aussi une douche. Elle sortit de ses valises deux serviettes et un pain de savon, se lava et se mit enfin au lit. Le matelas émit un bruit de pet sonore. Et si c’était un message des dieux pour lui faire savoir qu’ils réprouvaient son ambition excessive ? Sur cette pensée troublante, elle s’endormit.

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