La première enquête d’Agatha
Chapitre 2
2
Dans la pièce pleine à craquer de la villa de Wigmore Street où se tenait la conférence de presse, Bertha était assise dans un fauteuil face aux journalistes, nerveuse, son visage rond illuminé par les lumières des caméras de télévision.
Lorsqu’elle essaya de parler, elle éclata en sanglots.
« Reprenez-vous ! » ordonna Agatha entre ses dents, en lui tendant une boîte de mouchoirs.
La gouvernante déglutit, puis se lança d’une petite voix : « J’ai tellement honte ! Comment est-ce que j’ai pu croire que mon patron, un homme si bien, pouvait tuer quelqu’un ? Il m’a pardonné, Dieu le bénisse !
– Que pensiez-vous de feu lady Teller ? » demanda un journaliste.
Bertha chaussa ses lunettes et baissa les yeux vers un bout de papier sur lequel Agatha lui avait gribouillé son texte.
« Je ne veux pas dire du mal des morts. Mais c’était une femme cruelle. Elle passait son temps à râler, à se plaindre, elle traitait mon patron comme un chien. Elle était rarement à la maison le soir. »
Elle traitait mon patron comme un chien… Agatha regretta immédiatement d’avoir écrit ces mots. Si elle avait voulu claironner qu’il avait un mobile, elle n’aurait pas fait mieux !
Maintenant, il était temps que ces vautours se réveillent pour de bon !
« Selon une source fiable, attaqua-t-elle, lady Teller fréquentait un club lesbien. Mais elle draguait aussi bien les hommes que les femmes.
– Quel club ? crièrent plusieurs voix.
– Je vous le dirai quand j’aurai terminé mes recherches.
– Ne devriez-vous pas laisser faire la police ? demanda une journaliste.
– Et pourquoi ? Jusqu’ici, les enquêteurs ont avancé avec des œillères. Moi, non. Ce sera tout, mesdames et messieurs. »
Ignorant les questions suivantes, Agatha guida Bertha hors de la pièce, suivie par Freda, puis elle courut s’enfermer dans les toilettes du rez-de-chaussée et fondit en larmes. Elle commençait à accuser le coup. Sous sa façade coriace, la jeune fille sensible luttait pour ne pas se laisser submerger par les événements. Se ressaisissant, elle se lava le visage et se remaquilla avec soin.
Freda l’attendait dehors avec inquiétude, en compagnie de George South.
« Je suis allé à vos bureaux, Agatha, dit le gestionnaire. Nous ne pouvons pas continuer à tenir des conférences de presse ici. J’ai trouvé un lit de fortune dans l’une des pièces. Vous n’avez pas de logement ?
– J’attendais de gagner assez d’argent pour en louer un près du bureau.
– Vous auriez largement pu puiser dans les fonds que Bryce a mis à votre disposition. Enfin, voici les clés d’un appartement qui se trouve dans un immeuble dont il est propriétaire, à Chelsea. Je vous suggère de vous y installer dès que possible. »
Agatha balbutia des remerciements.
« Est-ce que je peux voir Bryce ? demanda-t-elle.
– Il est à l’hôpital pour un bilan.
– Qu’est-ce qu’il a ?
– C’est à lui de vous le dire. »
À Scotland Yard, tout de suite après la retransmission de la conférence de presse aux infos de la mi-journée, le commissaire divisionnaire Mike Topping convoqua l’inspecteur divisionnaire Jim Macdonald et l’inspecteur Fred Baxter dans son bureau.
« Qu’est-ce que vous avez foutu, tous les deux ? rugit-il. Vous vous êtes laissés damer le pion par une gamine dont personne n’a jamais entendu parler !
– L’affaire avait l’air simple, se défendit Macdonald, un Écossais revêche. On est sûrs que c’est le mari qui a fait le coup !
– Filez aux bureaux de cette Raisin et cuisinez-la ! Pour commencer, je veux savoir qui est sa source et comment s’appelle ce satané club ! »
Agatha et Freda finissaient de déjeuner lorsque la secrétaire fit remarquer : « Agatha, j’ai le pressentiment que la police va vous attendre à votre bureau.
– Pourquoi ?
– La conférence de presse a dû passer au journal. La police va avoir beaucoup de questions à vous poser.
– Je n’y avais pas pensé ! se lamenta Agatha. Je préférerais commencer par jeter un coup d’œil à ce club, ce soir.
– C’est peut-être le moment d’aller voir votre nouvel appartement ?
– Bonne idée ! J’espère qu’il est meublé. »
Le gardien de l’immeuble, sur Sloane Square, attendait la venue d’Agatha et l’informa que l’appartement se trouvait au deuxième étage. Les deux femmes empruntèrent l’ascenseur, puis Agatha déverrouilla les deux serrures de l’entrée et ouvrit la porte en grand.
Un couloir étroit, garni d’une épaisse moquette, donnait sur des pièces à droite et à gauche. Elle marcha de l’une à l’autre, hébétée : un salon, une salle à manger, une cuisine, une salle de bains, trois chambres, et des toilettes pour les invités, près de l’entrée. Le tout entièrement meublé et équipé. Agatha fit rire sa secrétaire aux éclats en enchaînant trois roues dans le couloir.
« J’espère que mon carrosse ne va pas se transformer en citrouille aux douze coups de minuit ! s’exclama-t-elle. Où logez-vous, Freda ? J’ai oublié.
– À Edgeware.
– Dans une location ?
– Oui.
– Et si vous emménagiez ici ? Gardez votre appartement au cas où vous ne supporteriez pas de vivre avec moi. Si ça marche, vous pouvez habiter ici gratuitement », proposa Agatha, avant de poursuivre, sourde aux remerciements balbutiés par Freda : « Je n’ose pas retourner au bureau chercher des vêtements pour ce soir. Il vaut mieux que je fasse les friperies, en espérant que je trouverai une tenue glamour.
– Agatha, George ne comprend pas votre souci d’économie. Allez donc à Bond Street vous acheter un ensemble Armani ou je ne sais quoi !
– Peut-être, oui. »
À dix heures par cette soirée d’été, Agatha régla sa course de taxi devant les portes du Pink Lady. Deux videuses au physique imposant la toisèrent. Elle portait une robe à paillettes dorées, très courte et très décolletée, ainsi qu’une paire de sandales en cuir doré à talons hauts. Elle avait dégoté le tout dans une petite boutique de Notting Hill, tant elle répugnait à gaspiller de l’argent. Le seul luxe qu’elle s’était autorisé, elle le portait sur la tête : une perruque blonde lui tombant jusqu’aux épaules.
« T’es membre ? demanda l’une des videuses.
– Non, mais j’aimerais adhérer.
– Cinquante livres, à payer à l’accueil. »
Elles la firent entrer. Le club se situait au sous-sol. Agatha paya son adhésion puis descendit les marches, attirant les regards. Sur la piste, des femmes dansaient entre elles, très glamour pour la plupart. Eh bien ! Les gays prenaient soin de leur apparence, ils étaient souvent très séduisants. Est-ce qu’il fallait en conclure qu’hétéro rimait avec « mal fagoté » ? pensa Agatha avec cynisme en allant au bar commander un gin tonic.
« C’est une amie à moi qui m’a parlé de cet endroit, dit-elle à la barmaid, qui avait l’air aussi peu commode que les videuses. Nigella. La femme qui a été assassinée. Allez, je t’offre un verre.
– Merci. »
Agatha se rendait compte seulement maintenant qu’après son passage à la télévision, on risquait de la reconnaître. Heureusement qu’elle portait une perruque !
« Nigella en pinçait vachement pour une nana, risqua-t-elle. Elle est là ce soir ?
– Sa dernière copine, c’était Hetty Clarkson. La robe blanche, là-bas. »
Elle se retourna sur son tabouret. La trentaine, grande et mince, de longs cheveux foncés, ladite Hetty dévisagea Agatha, qui lui décocha un sourire radieux. L’amie de Nigella glissa un mot à sa compagne et la rejoignit au bar. Au plafond, une boule disco faisait jaillir des éclats de lumière sur la robe d’Agatha.
« Un verre ? proposa-t-elle.
– Je prendrai un daiquiri. »
Elle passa commande, mais décida de s’en tenir à son gin tonic.
« T’es nouvelle à Londres, hein ? demanda Hetty.
– Ça fait pas longtemps que je suis arrivée, répondit Agatha avec son plus bel accent de Birmingham. Tout est si chic, ici !
– Quels clubs tu fréquentais à Birmingham ?
– Aucun. J’avais trop peur. J’habitais chez mes vieux, tu comprends ? C’est pour ça que j’ai déménagé ici. »
À cet instant retentirent les premières notes de Strangers in the Night.
« On danse ? proposa Hetty.
– Une minute.
– Alors, comment t’as entendu parler de ce club ?
– Une pub dans Time Out, répondit Agatha, en espérant de tout son cœur que le club avait effectivement publié des annonces dans ce magazine.
– Je m’appelle Hetty Clarkson. Et toi ?
– Agatha Demer », improvisa Agatha, empruntant le nom de famille de sa secrétaire.
C’est alors que, horreur ! la barmaid lança à Hetty : « C’est une amie à Nigella.
– Voyez-vous ça ! fit l’autre, dont les yeux noirs étaient de ceux qui ne trahissent rien des pensées de leur propriétaire. Et comment est-ce qu’une fille fraîchement débarquée de Birmingham comme toi a pu rencontrer Nigella ? »
La peur donna des ailes à l’imagination d’Agatha.
« À un gala de charité organisé par son mari. Je faisais un extra comme serveuse. Nigella et moi, on s’est mises à discuter, elle a été vraiment sympa, et après la soirée, elle m’a invitée à boire un verre dans un bar. On a fini la nuit ensemble. C’est la chose la plus merveilleuse qui me soit arrivée.
– Et la garce ne m’en a jamais parlé ! fit Hetty entre ses dents. Elle disait que j’étais son grand amour ! Remarque, j’ai découvert que c’étaient des conneries.
– Tu es sûre ? » demanda Agatha. Elle espérait que la musique ne se tairait jamais, car elle couvrait le bruit du gros magnétophone caché dans son sac. « Elle était si gentille ! Une vraie dame.
– T’es vraiment un peu naïve, non ? » répondit Hetty, visiblement plus détendue, en posant une main sur le genou d’Agatha, qui réprima une folle envie de s’enfuir. « Allez, on danse ! »
À son grand soulagement, le slow prit fin et les Village People se mirent à chanter YMCA à tue-tête, ce qui permit à Agatha de se trémousser à trente bons centimètres de sa partenaire.
Hetty contempla ce jeune corps, ces jambes interminables.
« Il y a trop de bruit ici. Allons chez moi, décréta-t-elle à la fin du morceau.
– D’accord », acquiesça Agatha après seulement une seconde d’hésitation.
Dans une voiture banalisée garée devant le Pink Lady, les inspecteurs Macdonald et Baxter se demandaient que faire, puisque les videuses avaient refusé de les laisser entrer sans mandat.
« On a déjà fait trois clubs lesbiens, geignit Macdonald.
– Regarde, y en a deux qui sortent, fit Baxter. Hé, la blonde, là ! Passe-moi la photo de Raisin.
– Elle est mauvaise, on l’a prise sur la télé.
– Je jurerais que c’est elle, avec la perruque blonde. Allez, on la serre.
– Non. On va la suivre et voir ce qu’elle mijote, la garce. »
Le taxi déposa Agatha et Hetty devant un immeuble de Victoria. L’ex-petite amie de Nigella les fit entrer dans un appartement spacieux à la décoration minimaliste, où tout était noir ou blanc, à l’exception de deux grands caoutchoucs dans le salon et d’une grande peinture abstraite.
Agatha s’était fait rouler une pelle dans le taxi. Sa connaissance des choses de l’amour était plutôt limitée, Jimmy Raisin étant de l’école « et que je te tripote, et que je te tripote, et que je tombe dans les vapes ». Sauf lorsqu’il était à jeun, auquel cas c’était « crac, boum, et que je m’écroule en ronflant ». Que faisaient les lesbiennes ? Avec un peu de chance, elles se contentaient de se bécoter et de s’enlacer…
« Je vais regarder la télé au salon, annonça Hetty. La cuisine est à droite. Sers-moi un cognac, tu seras un ange. La bouteille est sur le comptoir. »
J’aurais cru qu’elle aurait un meuble-bar dans le salon, songea Agatha. Pas terrible, la déco. Je me demande d’où elle tire son argent… En proie à ce tourbillon de pensées, elle tendit la main vers la bouteille de cognac et s’arrêta net. Là, sur le comptoir, il y avait un morceau de fromage et, à côté, un fil à couper le beurre muni de deux poignées en bois.
« Qu’est-ce que t’attends ? s’impatienta Hetty.
– Je ne trouve pas les verres.
– Apporte la bouteille. Les verres sont ici. »
Arrivée sur le seuil du salon, une fois de plus, Agatha se figea : un immense écran de télé dominait la pièce, et au beau milieu de cet écran, elle était là, face aux journalistes !
Hetty se leva d’un bond, lui arracha sa perruque et la gifla dans la foulée. « Sors d’ici, espèce de sale moucharde ! »
Laissant tomber la bouteille de cognac, Agatha prit ses jambes à son cou. Elle allait arriver en bas de l’escalier lorsqu’elle croisa le gardien, qui montait à sa rencontre.
« Je voulais vous dire, mademoiselle… Deux hommes ont essayé d’entrer dans l’immeuble. Deux policiers, à ce qu’ils disent. Comme ils n’avaient pas de mandat, je les ai priés d’attendre dehors. En fait, ils n’en ont pas besoin pour aller frapper à une porte, mais ils m’ont demandé de les appeler quand vous partiriez. Ils voulaient monter chez Mrs Clarkson. Il y a une sortie à l’arrière de l’immeuble, si vous voulez. »
Agatha fourra quelques billets dans la main qu’il lui tendit discrètement.
« Montrez-moi. »
Le gardien la précéda dans un couloir qui débouchait sur une cour pleine de poubelles, avant de lui ouvrir un haut portail. Elle se retrouva dans une ruelle où, par miracle, un taxi libre passait justement à ce moment-là. Éviter la police n’était pas très malin, elle le savait, mais quand elle était enfant, son père avait si souvent été arrêté pour ivresse publique et sa mère pour vol à l’étalage, qu’elle en avait gardé une peur bleue.
De retour chez elle, avant de se coucher, elle téléphona à l’Associated Press pour leur dicter une déclaration selon laquelle Mrs Hetty Clarkson était la dernière personne à avoir vu lady Teller en vie, après avoir quitté le club Pink Lady en sa compagnie. Il était trop tard pour que les journaux du matin diffusent la nouvelle, mais la radio et la télé n’y manqueraient pas.
Le lendemain matin, elle remit ses vêtements de la veille, qu’elle avait lavés et passés au sèche-linge. Elle avait mal à la plante des pieds à force de porter des talons hauts malgré la chaleur.
Freda entra dans la cuisine alors qu’elle buvait un café. Elle remercia sa secrétaire d’avoir fait des courses, lui suggéra de se rembourser en puisant dans la caisse des dépenses courantes de l’agence, puis, avec lassitude, lui raconta ses dernières aventures.
« Il faut tout de suite informer la police ! s’exclama Freda.
– Non. Je pense que je vais d’abord aller tout raconter à Bryce.
– Si des policiers se présentent au bureau, que dois-je leur dire ?
– Oh ! dites-leur où me trouver. Je vais peut-être avoir besoin que Bryce engage un avocat pour moi. Au cas où on m’inculpe de dissimulation de preuve ou un truc du genre. »
Quel été ! Il était encore tôt, mais le soleil cognait déjà fort lorsqu’Agatha se mit en route. Bien calée sur la banquette d’un taxi (elle ne poussait pas le vice jusqu’à se priver de taxi par cette chaleur), elle se sentait fatiguée, nerveuse et, de nouveau, sur le point de perdre pied. Tout s’était passé si vite ! Un jour elle était Agatha Raisin, larbin de service, le lendemain elle dirigeait sa propre entreprise et enquêtait sur une affaire d’assassinat !
À Wigmore Street, Bliss lui annonça que son maître était parti subir des examens à l’hôpital.
« Encore, mais qu’est-ce qu’il a ? demanda-t-elle.
– Il refuse de le dire. Mrs Jones est sortie. J’aimerais vous parler. Nous pourrions prendre un café à la cuisine ?
– Même si c’était gentil à vous de rendre son travail à Mrs Jones, commença-t-il une fois qu’ils furent installés, c’était peut-être une erreur. Il lui arrivait d’être insolente, et le patron envisageait de la virer. Mais lady Teller prenait toujours sa défense.
– Pourtant, Bertha ne s’est pas privée de la descendre, à la conférence de presse ! Or elle a l’air si sincère, si maternelle !
– Je pense que c’est de la pure comédie. Et puis, comme elle avait perdu sa protectrice, elle n’avait plus besoin de la ménager. Ce n’est pas tout. Un jour, lady Teller avait perdu une broche de diamant. On a appelé la police. Les flics ont retrouvé le bijou dans la chambre de Bertha, et lady Teller a soutenu que c’est elle qui la lui avait donnée, mais qu’elle avait oublié.
– Du chantage, dit Agatha, ses yeux d’ourse fixés sur le visage du valet. Bertha était au courant que Nigella était lesbienne, elle savait peut-être même qu’elle avait des liaisons. »
Ils entendirent une clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée. « C’est elle ! s’exclama Bliss. Il faut que j’aille chercher les journaux pour le patron. »
Se souvenant qu’elle avait toujours le magnétophone dans son sac, Agatha passa en vitesse au salon, mit en marche l’appareil et le cacha derrière le canapé. Bertha entra, les bras chargés de deux gros sacs de courses.
« Bonjour, fit-elle en se dirigeant vers la cuisine. Je vous prépare un café ?
– Je viens d’en prendre un. Mais pourquoi ne pas vous en servir un et vous joindre à moi ?
– Je soufflerais bien un peu, ça oui ! Il fait une chaleur à crever. »
Agatha patienta nerveusement. Elle s’était toujours enorgueillie de son intuition, de sa capacité à jauger les caractères. Comment diable avait-elle pu se laisser duper par le numéro de Bertha ? À moins que Bliss ne soit coupable et que ses ragots sur la gouvernante ne soient qu’un écran de fumée ?
Bertha la rejoignit enfin, un plateau avec gâteaux et café entre les mains.
« Voilà qui fait du bien ! fit-elle en s’écroulant dans un fauteuil en face d’Agatha. Du nouveau ?
– Je suis allée au Pink Lady et j’ai rencontré Hetty Clarkson.
– Je connais cette traînée. Ma patronne l’a introduite ici en douce, un soir où sir Bryce était absent.
– Pourquoi ne m’en avez-vous rien dit ?
– Je vous ai prévenue. La loyauté, y a que ça qui compte. »
Agatha respira à fond. Et si elle se jetait à l’eau ?
« Il se trouve que je sais que vous faisiez chanter lady Teller.
– Qui vous l’a dit ?
– Personne. C’est une supposition éclairée, dont je vais de ce pas aller faire part à Scotland Yard. Ils creuseront et, à force de creuser, ils finiront bien par découvrir la vérité.
– Espèce de petite imbécile ! Vous pouvez me calomnier tant que vous voudrez, je n’ai rien à cacher. Vous n’êtes plus la bienvenue ici. Foutez le camp ! J’ai un alibi. J’étais chez ma frangine dans le Dorset. »
Agatha se leva. Impossible de récupérer son magnétophone.
« Vous aurez de mes nouvelles », avertit-elle.
Alors qu’elle marchait vers la porte du salon, elle se pencha pour rattacher la lanière d’une de ses sandales. La cafetière qui allait s’abattre sur sa tête manqua sa cible et atterrit sur son épaule.
« Au secours ! » hurla-t-elle à pleins poumons, tout en se retournant pour lutter avec la gouvernante. Mal lui en prit. Cette fois, la cafetière s’écrasa sur son front et elle s’écroula par terre, sans connaissance.
Dehors, l’inspecteur divisionnaire Jim Macdonald s’apprêtait à sonner à la porte.
« J’ai entendu hurler », remarqua-t-il en suspendant son geste. Les journalistes se massèrent derrière lui tandis que Bliss revenait, porteur d’une pile de journaux. « Ouvrez cette porte ! » ordonna le policier.
Les deux hommes se ruèrent jusqu’à l’endroit où Agatha gisait sur le sol. « Elle va s’en tirer, assura l’inspecteur en lui tâtant le pouls. Qu’est-ce qui se passe, ici ? Bliss, appelez les secours, vite ! »
À cet instant, Bertha fit son apparition. « Je me suis défendue ! affirma-t-elle, tout en fourrant précipitamment un objet dans son tablier. Elle a perdu la tête et m’a agressée. J’ai été obligée de la frapper avec la cafetière ! »
Les paupières d’Agatha s’ouvrirent péniblement. Bliss lui appliqua une compresse glacée sur le front.
« Le magnéto…, murmura-t-elle. Derrière le canapé.
– Qu’est-ce qu’elle raconte ? cria la gouvernante. C’est des mensonges. Vous n’allez tout de même pas croire cette petite dinde !
– Miss Raisin dit qu’il y a un magnétophone caché derrière le canapé », expliqua Bliss.
À ces mots, Bertha poussa un cri strident et piqua un sprint vers la porte de la maison, où elle fut refoulée par la presse, qui avait décidé de suivre la police à l’intérieur. L’inspecteur Baxter n’eut plus qu’à l’intercepter pour lui passer les menottes.
L’ambulance arriva au moment où Bliss aidait Agatha à se redresser, mais elle refusa de se laisser emmener tant qu’elle n’aurait pas écouté l’enregistrement.
On mit en marche le magnétophone. La mine sévère, les policiers écoutèrent les accusations lancées par Agatha. Le coup de cafetière sur sa tête, suivi d’un long silence. Juste à l’instant où ils avaient décidé qu’il n’y avait plus rien sur la bande, on entendit de nouveau la voix de Bertha : « J’ai un beau petit fil à couper le beurre pour toi, ma jolie. Je cacherai ton corps dans ma chambre en attendant de savoir où le bazarder. Je trouverai bien un moyen de mettre ça sur le dos du patron. » On entendait ensuite Macdonald et Bliss faire irruption dans la pièce.
Dans un déluge de flashs, on inculpa Bertha de tentative d’assassinat sur la personne d’Agatha Raisin et l’on étendit la blessée sur un brancard pour la conduire à l’hôpital.
Plus tard ce jour-là, Macdonald et Baxter furent à nouveau convoqués dans le bureau du commissaire divisionnaire Topping.
« Bertha Jones a enfin avoué l’assassinat de lady Teller, annonça Macdonald. Nous attendons qu’Agatha Raisin soit complètement rétablie pour l’inculper d’entrave à l’exercice de la justice.
– Espèces d’idiots ! Elle est l’héroïne du jour. Non, le service de presse va publier un communiqué exprimant notre profonde gratitude. Vous vous rendez compte que vous auriez inculpé sir Bryce, s’il n’avait pas eu un avocat aussi bon et réputé ? Et en vous basant sur quoi, hein ? Nous allons orienter le communiqué de façon à nous attribuer le mérite de la résolution de cette affaire, même si vous n’y êtes pour rien, abrutis que vous êtes ! Cette Bertha était censée être dans le Dorset. Vous n’avez donc pas vérifié son alibi ?
– Si, protesta Macdonald, sa sœur a juré qu’elle était restée là-bas tout du long. Mais Bertha a craqué. D’après elle, la veille du meurtre, lady Teller était très ivre. Elle lui aurait dit qu’elle avait gardé deux ou trois de ses lettres de chantage et qu’elle allait les montrer à son mari, qui se plaignait qu’elle dépensait trop. Lady Teller aurait ajouté qu’on allait la mettre à la porte. Alors Bertha a affirmé qu’elle avait tout gardé, l’argent et les bijoux, et qu’elle les lui rendrait à son retour du Dorset. Lady Teller a accepté d’attendre. Bertha a donc acheté un second fil à couper le beurre, dans l’idée de mettre l’assassinat sur le dos du mari. Elle a appelé sa sœur et l’a persuadée de déclarer qu’elle avait passé tout son temps avec elle. Postée sur le trottoir d’en face, elle a ensuite attendu le retour de lady Teller, elle est entrée avec sa propre clé et elle l’a tuée. Bref, on a bouclé l’affaire.
– Vous voulez dire qu’Agatha Raisin l’a bouclée, oui ! Fichez le camp d’ici !
– Je hais cette foutue Raisin », marmonna Macdonald une fois sorti du bureau. Il n’était que le premier de la longue série d’enquêteurs de police qui se demanderaient avec exaspération comment Agatha Raisin réussissait à résoudre tant d’affaires alors qu’elle avançait à tâtons dans ses enquêtes, en commettant gaffe sur gaffe. Mais cela, il l’ignorait.
À l’hôpital, un neurochirurgien informa Agatha qu’elle avait, par bonheur, la tête très dure et qu’elle serait autorisée à recevoir de la visite. Elle avait certes déjà été interrogée par des policiers toute la matinée, mais le médecin les considérait plutôt comme une sorte de mal nécessaire que comme des visiteurs. La première à pénétrer dans sa chambre fut donc Freda, qui lui apportait une grappe de raisin.
« Quelle histoire ! s’exclama la secrétaire. Comme vous n’étiez de toute évidence pas en état d’embaucher du personnel, George South a engagé deux assistants en communication pour vous. Certaines entreprises se montrent déjà intéressées par nos services. »
Agatha se sentit tout à coup jeune, faible et perdue. Diriger une agence de communication à Mayfair… Arriverait-elle à faire face ? Les larmes lui montèrent aux yeux.
C’est le moment que choisit Jill Butterfrick pour entrer dans sa chambre d’un pas qui se voulait majestueux, précédée d’un énorme bouquet de roses. « Agatha, ma chérie ! roucoula-t-elle. Tu es une vraie héroïne ! J’ai une grande nouvelle pour toi. Tu vas revenir chez nous en tant que chargée de communication en chef ! »
Au tréfonds d’elle-même, Agatha éprouva un salutaire élan de rage. Se rappelant toutes les brimades qu’elle avait subies, elle rétorqua haut et net : « Comme on disait dans mon HLM : dégage !
– Qu’est-ce que tu as dit ? demanda Jill en regardant autour d’elle, comme si elle espérait que ces paroles ne lui étaient pas destinées.
– Va te faire foutre, sale emmerdeuse !
– Ça par exemple, espèce de petite garce ! s’indigna son ex-patronne, écarlate. Tu me le paieras ! »
Sur ce, elle reprit ses roses et sortit comme un ouragan.
« Ça m’a fait un bien fou ! fit Agatha avec un large sourire. Freda, je suis un peu fatiguée. J’ai passé une longue matinée à répondre aux questions de la police.
– Dans ce cas, je vais retourner au bureau.
– Attendez une minute. J’aurais cru que Bryce me rendrait visite.
– J’ai une mauvaise nouvelle, commença Freda après une hésitation. Je voulais vous l’annoncer quand vous iriez mieux.
– Non, allez-y !
– Il est atteint d’un cancer du pancréas, on pense qu’il n’en a plus pour longtemps. »
Eh bien ! je peux dire adieu à mes rêves, songea Agatha. Cette pensée égoïste laissa cependant place à une immense tristesse pour la première personne qui, de toute sa vie, s’était montrée gentille avec elle. Puis elle se ressaisit. Elle allait sortir de cet hôpital, se mettre au travail, et tenter de dégager des bénéfices tant qu’elle aurait des fonds. Il fallait qu’elle réussisse ! Elle le devait à Bryce.
« Où est-il ? demanda-t-elle.
– Dans une clinique privée d’Harley Street.
– Restez avec moi, Freda. Aidez-moi à sortir d’ici, et nous prendrons un taxi pour aller le voir.
– Je vous ai apporté votre maquillage ! Les journalistes attendent dehors. »
Quoique soigneusement maquillée, c’est l’air fragile et tendu qu’Agatha fit sa déclaration à la presse. Elle remercia notamment l’inspecteur divisionnaire Macdonald et l’inspecteur Fred Baxter de lui avoir sauvé la vie, car malgré l’attitude belliqueuse qui était devenue la sienne, elle apprenait aussi la diplomatie.
Arrivée à la clinique, en contemplant tristement la silhouette recroquevillée de Bryce sur son lit, elle oublia tout de ses ambitions. Son bienfaiteur se força à sourire.
« Vous faites des miracles, Agatha. La meilleure chargée de com’ au monde !
– Je jure de travailler dur pour vous rembourser jusqu’au dernier penny, répondit-elle, déglutissant péniblement pour essayer de se débarrasser de la boule qui lui obstruait la gorge.
– Ça ne sera pas nécessaire. Tous mes biens reviennent à mon neveu, en dehors d’une somme que je vous laisse pour couvrir vos frais pendant les cinq prochaines années. Quant à l’appartement et aux bureaux, ils sont à vous. George prendra toutes les dispositions nécessaires. »
Très émue, Agatha lâcha quelques mots de remerciements, mais il les écarta d’un revers de la main. « C’est moi qui vous remercie. Partez, maintenant. J’aimerais dormir. »
Enfin de retour à son bureau, elle fit la connaissance de ses deux assistants, une femme du nom de Jessie Rich et un jeune homme nommé Sean Fitzgerald. George l’attendait aussi. Les clients se bousculaient au portillon, lui apprit-il. Il allait recruter deux autres employés pour elle, puis, quand tout serait sur les rails, il lui recommanderait un bon comptable et un directeur des opérations.
« Et si je vous engageais, vous ? proposa Agatha.
– Je suis trop cher, et j’ai déjà beaucoup de clients. Je ne travaillais pas que pour Bryce.
– Si seulement il pouvait guérir ! Il n’y a aucun espoir ?
– Je crains que non. »
Bryce mourut dans la nuit. En apprenant la nouvelle, Agatha pleura toutes les larmes de son corps jusqu’à ce qu’enfin Freda lui redonne courage en lui faisant remarquer : « La meilleure façon d’honorer sa mémoire, c’est de réussir. Et vous n’y arriverez jamais si vous vous effondrez. »
Alors après les obsèques, Agatha travailla jour et nuit, au service d’un fabricant de parfums, d’un groupe de pop et de différentes maisons de couture. La jeune femme sensible fut bientôt ensevelie sous une solide carapace. Les journalistes, surtout ceux qui travaillaient pour des magazines de luxe, n’avaient encore jamais croisé de chargée de communication dans son genre. Capable de flairer leurs faiblesses, elle les exploitait ensuite impitoyablement afin d’obtenir la promotion de ses clients.
Un soir, Freda déclara : « Il faut que je me trouve un appartement.
– Pourquoi ? demanda Agatha.
– Eh bien, vous êtes jeune, il est temps que vous ayez un petit ami. Il vous faudra plus d’intimité. Vous ne pouvez pas ramener quelqu’un ici pour une soirée entre amoureux avec une vieille bonne femme comme moi dans les pattes.
– Ne vous en faites pas. Les hommes et moi, c’est fini ! »
Ce soir-là, pourtant, avant de s’endormir, Agatha rêva qu’un homme grand et beau se rendait maître de son cœur et de sa vie. Ses pensées se tournèrent ensuite vers Jimmy Raisin. Où pouvait-il bien être ? Il fallait qu’elle essaye de le retrouver si elle voulait demander le divorce. Avec tout le battage médiatique dont elle avait fait l’objet, elle était terrorisée à l’idée de le voir ressurgir.
En fait, ce qu’elle refusait de s’avouer, c’est qu’elle en était venue à craindre les crises de rage de Jimmy quand il avait bu. Entre eux, cela avait été le coup de foudre, suivi d’un mariage éclair, mais la réalité avait vite repris le dessus : Jimmy avait arrêté de travailler comme plombier, il s’était mis à boire à longueur de journée et comptait sur elle pour faire bouillir la marmite. La première fois qu’il lui avait cogné dessus, elle avait pleuré. La seconde fois, elle l’avait frappé avec une poêle à frire, lui avait jeté à la figure les brochures des Alcooliques Anonymes qu’elle avait rassemblées avec espoir, puis elle avait pris ses cliques et ses claques et elle était sortie de sa vie.
Elle finit par se détendre. Si Jimmy n’avait pas encore refait surface, on pouvait raisonnablement penser qu’il était mort.
Peut-être que Freda avait raison, qu’il fallait qu’elle lui trouve un autre logement. Elle gagnait déjà beaucoup d’argent, en plus de la somme généreuse que lui avait léguée Bryce.
Le lendemain matin, un nouveau garçon de bureau, le visage blafard et boutonneux et les cheveux coiffés en crête, déposa le courrier sur son bureau d’un geste désinvolte. On aurait dit un gamin.
« Voilà pour vous ! dit-il avec un accent cockney.
– Quel âge as-tu ? demanda Agatha. Je ne fais pas travailler les enfants, moi !
– Quinze ans.
– Et tu t’appelles ?
– Roy Silver.
– Écoute-moi bien, Roy : maintenant tu travailles à Mayfair, alors il faut que tu aies le physique de l’emploi. Va voir Freda, qu’elle te donne un peu d’argent. Ensuite, file chez le coiffeur et débarrasse-toi de cette crête !
– Mais je suis juste garçon de bureau ! »
Agatha vrilla son regard sur le jeune freluquet.
« OK, chef, j’y vais tout de suite. »
Un dimanche, Agatha se promenait le long de King’s Road. Pour une fois, elle portait simplement un jean, un tee-shirt et une paire de sandales plates. Elle lança un regard inquiet au ciel de plus en plus sombre, regrettant de ne pas avoir emporté de parapluie. Freda l’avait prévenue que le temps allait bientôt se gâter. Alors qu’elle était presque arrivée au bout de la rue, elle s’arrêta net devant la vitrine d’une boutique qui exposait des tableaux. Un cottage des Cotswolds au toit de chaume et au portail encadré de hautes roses trémières avait accroché son regard. Un panneau sur la porte du magasin avait beau indiquer qu’il était fermé, elle voyait quelqu’un bouger à l’intérieur. Elle frappa.
Un homme approcha et secoua la tête. Désignant le tableau en vitrine, Agatha l’implora d’un geste des mains. Après une hésitation, il ouvrit la porte.
« Je veux absolument vous acheter le tableau du cottage. Combien le vendez-vous ?
– Cent cinquante livres. Il n’est pas cher, l’auteur n’est pas un artiste connu.
– Je vous l’achète !
– Vous ne voulez pas l’examiner d’abord ?
– Non, je le prends comme ça.
– Je reviens dans une minute. »
Dans l’arrière-boutique, l’homme enveloppa la toile dans du papier bulle, puis l’emballa avec précaution dans du papier craft et de la ficelle. On frappa à la porte. « C’est mon rendez-vous de ce midi, expliqua-t-il en ouvrant la porte à son ami. Suis-moi, Larry, je suis derrière. »
Une fois retourné dans l’arrière-boutique, il expliqua tout bas à son visiteur : « Je viens de vendre cette horrible croûte, tu sais, le cottage dont tu disais qu’il ne partirait jamais ?
– Une Américaine ?
– Non. Mais c’est bizarre, j’ai l’impression de l’avoir déjà vue quelque part. »
Les deux hommes sortirent de la pièce et remirent le paquet à Agatha. Comme elle ne se sentait pas autorisée à utiliser l’argent de l’agence, elle régla avec sa vieille carte de crédit, en espérant qu’il lui restait assez sur le compte associé.
Le vendeur, son ami Larry et Agatha sortirent de la boutique à l’instant où il se mettait à pleuvoir à verse. Larry déploya un grand parapluie de golf et les deux hommes s’éloignèrent sans un regard en arrière, laissant Agatha plantée dans l’encadrement de la porte.
« Quels mufles ! maugréa-t-elle. Ils auraient au moins pu essayer de me trouver un taxi. »
Quelques instants plus tard, dans un restaurant de l’autre côté de la rue, Larry se donna brusquement une tape sur le front.
« Je sais qui c’est ! La fille au tableau… C’est Agatha Raisin, Agatha la Féroce, la communicante la plus dure de la capitale. Combien lui as-tu fait payer ?
– Cent cinquante.
– Ce n’est pas une bonne idée de se la mettre à dos, celle-là. Envoie-lui cinquante livres en guise de ristourne, ou quelque chose dans ce goût-là. »
Un éclair aveuglant illumina le ciel, suivi d’un coup de tonnerre, puis la pluie se mit à tomber de plus belle tandis qu’Agatha s’accroupissait dans le renfoncement de la porte. Elle serra fort son précieux tableau. Un jour, elle aurait un cottage exactement comme celui-là ! Un jour.
Et, agrippée à son rêve, elle attendit que la pluie cesse.
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