La première enquête d’Agatha

Beaton M. C. · Chapitre 7 sur 7

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La première enquête d’Agatha

Premier jour

 

« Pêche à la ligne : attente incessante, déception permanente. »

Arthur Young

 

« Je déteste les lundis, déclara John Cartwright d’un ton plaintif. Accueillir un nouveau groupe de stagiaires me fait l’effet de monter sur scène. Et puis, j’ai toujours l’impression de devoir m’excuser d’être anglais. Les gens qui viennent jusqu’au fin fond des Highlands s’attendent forcément à ce que l’animateur du stage de pêche à la mouche soit un grand roux en kilt avec un accent écossais à couper au couteau et des formules poétiques plein la bouche, tu ne crois pas ?

– Calme-toi, répliqua Heather, son épouse, avec placidité. Tout se passe toujours à merveille. Depuis trois ans que nous dirigeons cette école, aucun client n’a jamais été déçu. »

Elle couva son mari d’un regard affectueux. Petit, sec et nerveux, John Cartwright avait de grands yeux bleu pâle assez proéminents, et des cheveux fins d’un blond tirant sur le roux. Avant de l’épouser, Heather avait été l’une de ses premières stagiaires à la Lochdubh School of Casting, l’école de pêche à la truite et au saumon qu’il avait fondée à Lochdubh, au nord de l’Écosse.

Séduit par la beauté de son lancer arrière, John avait néanmoins dû attendre qu’ils soient mariés pour profiter des autres attraits de son anatomie.

Sensiblement plus douée que lui, Heather dissimulait avec tact ses compétences sous des manières affables et maternelles. En dépit d’un tempérament très différent, ils se vouaient tous deux à l’art de la pêche à la mouche avec une égale ferveur. C’était leur hobby, leur métier, leur obsession.

Durant la saison estivale, un nouveau groupe de stagiaires arrivait chaque lundi au Lochdubh Hotel. Il était rare que le groupe soit uniquement constitué de débutants : l’école attirait également des moucheurs expérimentés, ravis de pouvoir pêcher dans d’excellentes eaux à des tarifs raisonnables. John s’occupait des experts, Heather maternait les amateurs.

Les groupes n’excédaient jamais dix participants. Cette semaine-là, suite à deux annulations de dernière minute, John et Heather n’en attendaient que huit.

« Voyons voir, murmura John en se penchant sur la liste des stagiaires. J’imagine qu’ils sont tous à l’hôtel depuis hier soir. Nous avons Mr et Mrs Roth, un couple de New-Yorkais ; une certaine lady Winters, veuve d’un pair du parti travailliste ; un Londonien du nom de Jeremy Blythe ; Alice Wilson, de Londres, également ; Charlie Baxter, un gamin de douze ans, originaire de Manchester, hébergé chez sa tante pendant la durée du stage ; un commandant à la retraite, le major Peter Frame… Oh, non ! Il a déjà fait un stage chez nous, celui-là. Incontrôlable, si je me souviens bien. Ces types qui s’accrochent à leurs titres militaires semblent incapables de s’adapter à la vie civile. La dernière de la liste s’appelle Daphné Gore et nous arrive d’Oxford. Je tâcherai de me débarrasser du major au plus vite : il est parfaitement capable d’aller pêcher tout seul. Le gamin, en revanche, aura sans doute besoin d’attention. Tu voudras bien t’en charger ? »

John lança un regard vers la fenêtre et fronça les sourcils.

« Ah ! Voici le pique-assiette qui nous sert de gardien de la paix. J’ai demandé du café pour huit au barman de l’hôtel, mais je te parie que ce cher Hamish va s’asseoir dans un coin et me jeter des regards implorants jusqu’à ce que je lui en offre un. Je ferais mieux d’appeler le bar tout de suite pour commander une tasse de plus ! Sais-tu ce qu’il lui faudrait, à cet homme ? Un meurtre bien sanglant, histoire de l’occuper un peu… Regarde-le ! Il traîne ses basques en ville du matin au soir. Tout le monde l’a dans les pattes. Et Jimmy, le garde-pêche, m’a confié l’autre jour qu’il le soupçonne de braconnage.

– Ça m’étonnerait, répliqua Heather. Hamish est trop paresseux pour braconner. Non, ce qu’il lui faudrait vraiment, c’est une femme. Il doit avoir trente-cinq ans bien sonnés, à présent. La plupart des filles du coin en ont pincé pour lui à un moment ou à un autre. Je me demande bien ce qu’elles lui trouvent, d’ailleurs. »

Elle rejoignit son mari près de la fenêtre de leur chambre. Il passa un bras autour de ses épaules rondes, tandis qu’elle baissait les yeux vers Hamish Macbeth. Les mains dans les poches, le képi sur l’arrière du crâne, le policier longeait le quai situé devant l’hôtel, en bordure du lac. Grand et dégingandé, il flottait dans son uniforme trop court qui laissait voir ses poignets osseux et ses chaussettes en laine d’Écosse tirées au-dessus de ses godillots réglementaires. Il souleva son couvre-chef, révélant une tignasse d’un roux flamboyant, pour se gratter la tête, puis, glissant une main sous sa chemise, il se frotta pensivement l’aisselle.

Une délicieuse odeur de café émanait du bar de l’hôtel, situé sous la fenêtre des Cartwright. Sans doute parvint-elle à ses narines, car il leva brusquement la truffe en l’air, comme un chien aux aguets, et bondit avec enthousiasme vers l’entrée de l’établissement.

Édifié au dix-neuvième siècle par le duc d’Anstey, qui en avait fait l’une de ses nombreuses résidences secondaires, le château possédait tours et créneaux, de splendides jardins à l’arrière, et une vue imprenable, à l’avant, sur les eaux cristallines du lac. À l’intérieur, rien ne manquait pour en faire un établissement de grand standing : trophées de chasse dans les salles du restaurant, feu de tourbe, armoiries dans le hall d’entrée et, en cuisine, l’un des meilleurs chefs de toute l’Écosse. Les prix étaient astronomiques, mais les touristes affluaient tout de même en grand nombre chaque année, en partie parce que la route principale s’achevait abruptement aux portes de l’hôtel, qui surgissait devant eux tel un ultime refuge dans cette vaste étendue de landes désertiques et de montagnes escarpées.

Blotti au pied de deux grands sommets baptisés les Two Sisters, le village de Lochdubh avait été fondé au dix-huitième siècle pour favoriser le développement de l’industrie de la pêche dans les Highlands. Depuis, le nombre d’habitants n’avait cessé de décroître. Constitué de quelques bâtisses serrées autour des rues principales, le bourg comptait une épicerie qui faisait également office de bureau de poste, une boulangerie, une boutique d’artisanat et quatre églises qui accueillaient tout au plus cinq paroissiens chacune.

Le commissariat de police était l’une des rares constructions récentes de Lochdubh. Il avait été édifié, en un temps record et par des voies demeurées mystérieuses, à la demande de Hamish Macbeth, qui avait pris ses fonctions un an avant l’ouverture de l’école de pêche. Le local sombre et humide dont se contentait son prédécesseur avait fait place à une jolie maisonnette accolée au commissariat proprement dit, lui-même pourvu d’une cellule. L’ancien policier effectuait ses rondes à bicyclette ; Hamish, lui, parcourait la bourgade au volant de la Morris flambant neuve qu’il avait soutirée aux autorités. Il élevait des poules et des oies dans son jardin, et possédait un chien de garde baveux, de race indéterminée, qui répondait au nom de Towser.

Situé à l’extrême nord-ouest de l’Écosse, Lochdubh hibernait dès l’automne et renaissait aux beaux jours avec l’arrivée des touristes. Majoritairement anglais, ils étaient accueillis par les habitants du village avec la courtoisie typique des Highlands – une politesse de façade aussi raffinée qu’était féroce la haine qu’ils suscitaient en réalité chez ces Écossais profondément attachés à leurs traditions.

Lorsqu’il avait rencontré Heather, John Cartwright désespérait de tirer un revenu décent de son école de pêche ouverte un mois plus tôt. Elle avait immédiatement pris la comptabilité en main et fait paraître des encarts publicitaires dans de luxueuses revues spécialisées. Elle avait aussi suggéré à John de tripler ses tarifs en lui expliquant que leur clientèle serait toujours prête à payer davantage dès lors qu’elle pensait bénéficier d’un service exclusif. John s’était laissé convaincre – d’autant que, même triplés, leurs tarifs restaient raisonnables au vu des splendides rivières à saumons auxquelles le stage permettait d’accéder. Bref, c’était Heather qui avait mis l’affaire sur les rails. Les cheveux gris, gironde et maternelle, elle avait épousé John en secondes noces. Il songeait souvent qu’il ne saurait jamais ce qu’elle dissimulait sous son air placide, mais il l’aimait sincèrement, avec une ferveur égale à celle qu’il vouait à la pêche à la mouche. S’il admettait parfois, en son for intérieur et avec une pointe d’embarras, que l’école n’aurait pas survécu sans elle, il se félicitait le reste du temps d’être doué en affaires, une douce illusion qu’elle veillait gentiment à conforter.

Il lissa sa vieille veste de pêche aux nombreuses poches, reprit ses notes et jeta un regard nerveux à sa femme.

« Ne crois-tu pas que nous ferions bien de… d’aller les accueillir ensemble ?

– Vas-y, chéri. Appelle-moi quand tu seras prêt à leur montrer les différents types de nœuds. Ne t’inquiète pas : dès que tu seras lancé, tu oublieras d’avoir le trac. »

John déposa un baiser sur sa joue et se dirigea vers l’escalier principal en priant pour que le groupe soit composé de clients joviaux et sympathiques. Au moins, il connaissait déjà l’un des stagiaires – n’était-ce pas rassurant ? Mais il se rembrunit au souvenir des manières du major.

Poussant la porte du bar, il promena un regard anxieux sur les huit personnes présentes qui s’observaient en chiens de faïence. Mauvais signe. D’ordinaire, lorsque John faisait son apparition, les stagiaires s’étaient déjà présentés.

Quant au policier, assis près de la fenêtre, il scrutait la grille de mots croisés du Daily Telegraph en sifflotant un air crispant entre ses dents.

John prit une profonde inspiration. Lumière. Caméra. Action !

« Il me semble que nous devrions commencer par faire connaissance, se lança-t-il en offrant un sourire forcé à la petite assemblée silencieuse. Je suis John Cartwright, votre guide de pêche. Nous avons pour habitude de nous appeler par nos prénoms pendant le stage. C’est plus simple et convivial. Qui souhaite commencer ?

– Commencer quoi ? répliqua d’un ton impérieux une femme à la carrure imposante.

– Eh bien… Les présentations.

– Je commence, intervint l’un des hommes. Je suis Marvin Roth. Et voici mon épouse, Amy. »

Le couple de New-Yorkais, à en juger par son accent.

« Je m’appelle Daphné Gore, articula une grande blonde d’une voix traînante en examinant ses ongles.

– Jeremy Blythe, enchaîna d’un ton enjoué un séduisant trentenaire bien bâti, l’œil bleu vif sous des cheveux blonds frisés.

– Charlie Baxter », lança une voix fluette.

Le gamin de douze ans : des joues rondes, un teint de porcelaine, une couronne de boucles noires, un regard étrangement froid et perçant chez un enfant si jeune.

« Eh bien, John, fit un moustachu vêtu de neuf, vous me connaissez déjà. Major Peter Frame. Appelez-moi major, comme tout le monde. »

Sa petite moustache grise surmontait une bouche aux lèvres tombantes, qui donnait à son visage fin et buriné un air perpétuellement irrité.

« Alice Wilson », annonça une jolie jeune femme.

Beauté saine et naturelle, léger accent de Liverpool, vêtements peu adaptés aux circonstances.

« Je suis lady Jane Winters, déclara enfin la dernière participante. Appelez-moi lady Jane, comme tout le monde. »

C’était la femme à la carrure imposante : forte poitrine engoncée dans un chemisier en soie, larges cuisses comprimées dans un pantacourt, gros mollets dissimulés sous d’épais bas de laine vert foncé. Visage gras et massif, grands yeux bleus sous des paupières tombantes, petit nez en bec d’aigle, bouche contrariée.

« Parfait ! conclut John avec enthousiasme. Maintenant que nous avons fait connaissance, je vous invite à boire un café. »

À ces mots, Hamish s’arracha aux bras du fauteuil, déplia ses longues jambes et s’avança vers eux d’un pas traînant.

Lady Jane lui lança un regard réprobateur.

« Le policier de Lochdubh a-t-il l’intention de prendre des cours de pêche à la ligne ? demanda-t-elle d’une voix haut perchée particulièrement agaçante.

– Non, répondit John. Mr Macbeth vient seulement prendre un café. Il se joint souvent à nous le premier jour du stage.

– Pourquoi ? » insista lady Jane.

Les mains sur les hanches, elle se tenait entre Hamish et la table sur laquelle le café avait été servi. Le policier tendit le cou pour apercevoir le plateau par-dessus son épaule potelée et observa son contenu avec gourmandise.

John se rembrunit. Puisque Hamish ne semblait pas disposé à répondre, il allait devoir le faire à sa place.

« Eh bien, répondit-il avec irritation, un café, ça fait toujours plaisir et…

– Je ne paie pas mes impôts pour offrir du bon temps aux agents de l’État, répliqua lady Jane d’un ton sec. Ce monsieur ferait mieux d’aller vaquer à ses occupations. »

Une lueur affable, vaguement stupide, apparut dans les yeux noisette de l’intéressé qui fit un pas de côté pour tenter de la contourner. Lady Jane lui barra aussitôt le passage.

« Prenez-vous votre café allongé, monsieur Macbeth ? » intervint Marvin Roth.

Avec son crâne chauve, ses petites lunettes cerclées de métal, son corps en forme de poire et son air de privilégié des beaux quartiers, il semblait tout droit sorti d’une caricature du New Yorker.

Hamish ouvrit la bouche pour la première fois depuis son arrivée.

« À vrai dire, je préfère le boire assis, dit-il d’une voix douce teintée d’accent écossais.

– Il voulait savoir si vous prenez du lait, coupa John, qui s’était familiarisé avec les coutumes américaines au contact de ses stagiaires d’outre-Manche.

– Ah, je vois. Oui, merci. Et du sucre », ajouta-t-il au grand dam de lady Jane, qui poussa un soupir d’indignation.

Alice Wilson partit d’un rire nerveux qu’elle couvrit rapidement de la paume de la main. Marvin versa du café dans une petite tasse et la tendit à Hamish, qui n’eut pas le temps de l’attraper : lady Jane haussa brutalement ses épaules massives, envoyant rouler la tasse sur le parquet ciré.

La petite assemblée observa un silence embarrassé. Hamish ramassa la tasse et l’examina pensivement, avant de reporter son attention sur lady Jane, qui soutint son regard d’un air triomphal.

« Allons… Donnez donc son café au policier et qu’on en finisse ! » gémit Amy Roth en tournant vers eux ses grands yeux bovins.

C’était une blonde bien conservée, dotée d’une ample poitrine et de poignets étonnamment vigoureux, sans doute hérités d’une longue fréquentation des courts de tennis.

« Pas question ! » rétorqua lady Jane.

John plongea le nez dans ses notes. Cette scène pénible prendrait-elle jamais fin ? Pourquoi Hamish ne partait-il pas, tout simplement ?

Lady Jane soutint le regard de Marvin comme pour le mettre au défi de servir une autre tasse au policier. Alice les regardait avec dépit. Pourquoi s’était-elle inscrite à cet horrible stage ? La semaine promettait d’être atroce. Ça lui coûtait une fortune, en plus ! La totalité de ses économies y était passée et… Elle écarquilla les yeux. Le policier venait de saisir une portion non négligeable des fesses rebondies de lady Jane entre son pouce et son index, l’air satisfait.

« Aïe ! hurla la victime en se retournant d’un bond. Vous m’avez pincée !

– Pas du tout, répliqua Hamish d’un ton innocent. Ce doit être un moucheron. Ils sont féroces par ici. Si vous voyiez leurs dents… De vrais ptérodactyles ! »

Profitant de la stupeur générale, il s’avança vers la table sans se démonter, se remplit une tasse et alla la siroter tranquillement dans son fauteuil.

« J’enverrai une plainte à son chef, murmura lady Jane, avant de reprendre avec autorité : Eh bien, qui se charge du service, maintenant ?

– Laissons chacun se servir, ça vaudra mieux », répondit gentiment Amy Roth.

L’ambiance, déjà morose, n’était pas près de s’arranger, et John décida d’entamer son exposé. Il énuméra avec un enthousiasme croissant les lacs et les rivières dans lesquels ils pêcheraient, décrivit les mœurs du saumon, le poisson roi, insaisissable et convoité, puis dressa la liste de ce qu’il fallait faire et ne pas faire. Ensuite, il distribua à chacun des participants un petit sachet plastique renfermant une bonne longueur de fil en nylon transparent. Il s’apprêtait à appeler Heather (d’ordinaire, c’était elle qui expliquait aux stagiaires comment monter le bas de ligne), mais se ravisa. Pas question de la jeter en pâture à la terrible lady Jane. Bien que cette dernière se soit montrée remarquablement calme pendant sa petite conférence, John avait le sentiment qu’elle préparait une contre-attaque.

« À présent, je vais vous apprendre à monter votre bas de ligne, déclara-t-il.

– Le bas de ligne ? Qu’est-ce que c’est que ça, encore ? grommela lady Jane.

– Le bas de ligne, expliqua patiemment John, est le segment de fil de nylon fuselé que vous reliez à votre ligne. Bien attaché et bien lancé, il déposera doucement la mouche à la surface de l’eau. L’amorce du bas de ligne, qui est raccordée à la soie, est légèrement plus fine qu’elle. Le diamètre de la section suivante est encore moindre, de manière à être plus léger, et ainsi de suite jusqu’à la pointe du bas de ligne, sur laquelle on fixe la mouche. Vous devez apprendre à raccorder ces différentes sections afin de former un bas de ligne en queue-de-rat. Pour ce faire, nous utiliserons un nœud baril. Si vous n’avez jamais manipulé ce type de monofilament en nylon, vous risquez de trouver l’opération compliquée. Je vais donc vous en distribuer un morceau chacun afin que vous puissiez vous exercer.

– J’ai vu ce genre de choses en vente dans une boutique, déclara lady Jane avec irritation. Les différentes sections étaient déjà attachées et prêtes à l’emploi. Si ça se trouve dans le commerce, pourquoi perdre notre matinée à fabriquer ce truc nous-mêmes ? Je ne suis pas venue pour apprendre à faire des nœuds. C’est un stage de pêche, pas un camp de boy-scouts ! »

C’est alors que la voix calme et posée d’Heather s’éleva dans la pièce. John poussa un soupir de soulagement.

« Bonjour à tous. Je suis Heather Cartwright, dit-elle en s’avançant vers eux. Je vous ai entendue parler des bas de ligne. Permettez-moi de répondre à votre question. Il est vrai que vous pouvez trouver des bas de ligne déjà montés dans le commerce. Ils sont constitués de plusieurs brins tressés entre eux, dont le diamètre va en diminuant. Ils existent en différentes longueurs allant de deux mètres à trois mètres et demi. Ils sont pratiques, mais ils ont tendance à se casser et à vriller rapidement, de sorte que vous devrez, de toute façon, savoir faire les nœuds nécessaires pour les réparer. Je vais vous montrer comment procéder. Major Frame, vous avez déjà assisté à cette démonstration lors de votre précédent stage. Vous pouvez vous en dispenser, si vous le souhaitez. Allez pêcher sur le loch Marag. Nous vous rejoindrons plus tard dans la matinée.

– Je préfère rester, assura le major d’un ton jovial. Nul n’est expert en pêche à la mouche : il y a toujours quelque chose à apprendre ! »

Bien que très attentive, Alice Wilson eut du mal à reproduire les gestes assurés de Mrs Cartwright : à peine avait-elle noué, à peu près correctement, l’une des extrémités de son bas de ligne que l’autre se dénouait comme par malice. Assis près d’elle, le jeune Charlie s’en sortait nettement mieux. À croire qu’il était né avec un fil de pêche entre les mains.

« Tu es drôlement fort, murmura-t-elle. Tu peux m’aider ?

– Non. Ce serait de la triche, répliqua l’enfant avec sévérité. Si je vous aide, vous n’apprendrez jamais à le faire toute seule. »

Alice rougit jusqu’aux oreilles.

« Je vais vous montrer », annonça aimablement quelqu’un derrière elle.

La jeune femme se retourna : Jeremy Blythe l’observait avec sympathie. Il lui prit le fil de nylon des mains et le noua lentement sous ses yeux en lui fournissant les explications nécessaires.

Heather laissa le groupe s’exercer pendant une dizaine de minutes, avant de reprendre la parole :

« Bien. Tâchez d’avoir préparé vos bas de ligne d’ici à demain matin. Vous en ferez bon usage, croyez-moi ! Maintenant, nous allons nous rendre au loch Marag pour passer à la pratique. John et moi vous apprendrons à vous servir de vos cannes à pêche, et nous vous expliquerons les différentes techniques de lancer. Allez vous changer si nécessaire. Nous partirons dans une demi-heure. »

À l’exception de Charlie, tous les stagiaires se levèrent et se dirigèrent vers l’escalier qui menait aux chambres.

« À tout à l’heure ! lança Jeremy à la jeune femme. Alice, c’est ça ? »

Elle hocha timidement la tête.

« Et moi, c’est Daphné, intervint une voix moqueuse. Tu te rappelles ?

– Comment pourrais-je l’oublier ? répliqua Jeremy. Nous avons fait le voyage ensemble dans cet horrible train ! »

Ils s’éloignèrent bras dessus, bras dessous sous le regard dépité d’Alice. Et dire qu’elle croyait s’être fait un ami… Mais elle arrivait trop tard, visiblement : la jolie Daphné avait déjà planté ses ongles parfaitement manucurés dans sa proie.

Lady Jane posa un œil critique sur son tailleur-pantalon en nylon bleu pâle.

« J’espère que vous avez prévu des vêtements appropriés, commenta-t-elle d’un ton mordant. Vous allez faire fuir le poisson dans cette tenue ! »

Alice s’engagea rapidement dans l’escalier. Elle aurait aimé lui clouer le bec, mais les mots lui manquaient. Comme toujours dans ce genre de circonstances, ils lui vinrent à l’esprit un moment plus tard, dans sa chambre, quand elle fut de nouveau seule.

Elle s’observa dans le grand miroir de l’armoire. Le tailleur-pantalon qui lui avait paru si élégant à Londres lui semblait maintenant banal et bon marché.

L’amour me fait faire n’importe quoi ! songea-t-elle avec irritation en sortant un vieux pantalon en velours, un pull marin et des bottes en caoutchouc de l’armoire.

Alice était la secrétaire de Mr Thomas Patterson-James, chef comptable chez Baxter & Berry, une société d’import-export. Âgé de quarante-quatre ans, Mr Patterson-James était beau, brun… et marié. Alice l’aimait passionnément. Il la taquinait et lui ébouriffait les cheveux en l’appelant sa « petite fleur des banlieues ». Elle lui répondait d’un sourire adorateur en regrettant de ne pas être plus élégante et cultivée. Il évoquait souvent son ménage à mots couverts, laissant entendre qu’il n’était pas heureux. À l’approche de l’été, il avait annoncé d’un air las qu’il irait comme chaque année en Écosse, puisque « c’était ce qui se faisait ».

Alice en avait conclu que pour être quelqu’un de bien, il fallait passer le mois d’août en Écosse, à la chasse ou à la pêche : qui à fusiller des coqs de bruyère, qui à harponner des saumons.

Elle avait alors décidé de s’inscrire à l’un des stages estivaux de l’école de pêche de Lochdubh sur laquelle elle avait lu un article dans une revue spécialisée. Elle imaginait déjà l’admiration qui se peindrait sur le visage de son chef de service quand elle lui raconterait comment elle était venue à bout d’un saumon de dix kilos.

Alice avait dix-neuf ans. Jolie, châtain clair, les yeux noisette, elle était dotée d’une silhouette menue, presque masculine, qui faisait son désespoir. D’autant que Mr Patterson-James semblait préférer les femmes plus en chair : Alice l’avait aperçu un jour au bras d’une splendide blonde à la poitrine imposante. Était-ce son épouse ? Elle n’avait pas osé le lui demander.

C’est vraiment très dépaysant, songea-t-elle en tournant les yeux vers le loch dont les eaux sombres étincelaient au soleil. Le petit village, l’immensité de la lande couverte de bruyère et les sommets imposants des montagnes lui donnaient l’impression d’être très loin des îles britanniques, sur une terre vaste et sauvage.

Pourquoi ne pas tenter le coup quand même ? Elle pouvait rester un jour de plus, puis rentrer à Londres. Les Cartwright accepteraient-ils de la rembourser si elle ne suivait pas l’intégralité du stage ? Alice se raidit, trop timide pour oser demander une chose pareille. Et puis, n’était-ce pas terriblement vulgaire ? Mr Patterson-James détestait la vulgarité. À sa place, il ne demanderait pas à être remboursé.

Des éclats de voix retentirent à l’étage inférieur, interrompant ses pensées. Elle entendit distinctement Marvin Roth déclarer avec fureur : « Si elle ne la ferme pas, je vais la lui fermer, moi ! » Puis une porte claqua, et le silence retomba.

Alice se figea, une jambe dans son pantalon de velours, l’autre dehors. Tout ce qu’elle croyait savoir des mâles américains, elle le devait aux romans de P. G. Wodehouse. Les hommes comme Marvin – et même les repris de justice – n’étaient-ils pas censés être attentionnés et respectueux envers leur épouse en toutes circonstances ? Avait-il décidé de se montrer désagréable, lui aussi ? Et qui ferait mieux de « se la fermer » ? Lady Jane ?

Jeremy Blythe semblait charmant, mais Daphné Gore attendait déjà le moment propice pour lui mettre le grappin dessus. Le monde était ainsi fait. Il y aurait toujours une Daphné Gore au coin de la rue, prête à s’emparer des hommes les plus charmants. Mrs Patterson-James ressemblait-elle à Daphné ?

Le cœur lourd, Alice observa son reflet dans le miroir. Le pantalon en velours épousait joliment ses hanches et le pull marin, très épais, cachait sa poitrine trop plate. Quant à ses bottes en caoutchouc… Rien à dire là-dessus. Ces bottes-là se ressemblaient toutes.

Elle jucha soigneusement son nouveau bonnet de laine, couleur chocolat, sur ses cheveux châtain clair, puis elle tira la langue à son reflet et sortit d’un pas vif. « Rien ne m’oblige à rester, murmura-t-elle en se dirigeant vers l’escalier. Si ça se passe mal, je m’en vais ! »

À sa grande surprise, tous les participants du stage arboraient une tenue similaire à la sienne (pantalon en velours et pull en laine), hormis lady Jane, qui avait gardé ses culottes de cheval et son chemisier, se contentant de troquer ses mocassins contre les bottes de rigueur.

« Vous êtes prêts ? demanda John Cartwright. Nous nous rendrons au Marag à pied. Heather nous rejoindra en voiture avec le matériel et les sandwiches. »

Le loch Marag, que les habitants du cru appelaient simplement le Marag, était le terrain d’entraînement préféré de John. De forme circulaire, niché dans une jolie forêt, il alimentait plusieurs cascades qui se déversaient dans le lac marin de Lochdubh, situé en contrebas. Très fréquenté par les truites, il abritait également bon nombre de saumons.

Sitôt arrivé, le major prit congé du petit groupe – il n’avait pas besoin d’assister au premier cours – et se dirigea avec enthousiasme vers la piscine naturelle qui s’étendait en amont de la cascade, prêt à taquiner la truite. Les autres stagiaires, munis de leur équipement flambant neuf, se rassemblèrent près du rivage pour suivre les instructions des Cartwright. Heather avait pris soin de remplacer les hameçons par des petites boules de coton.

L’assemblée constata alors qu’en plus d’être déplaisante et agressive, lady Jane était aussi terriblement maladroite. D’abord, elle avait refusé de marcher jusqu’au lac (pourtant situé tout près de l’hôtel) et s’était engouffrée dans sa voiture en maugréant. Et, pour couronner le tout, elle avait malencontreusement écrasé les sandwiches posés dans l’herbe en faisant marche arrière sur le parking, une fois arrivée sur les lieux. Un instant plus tard, refusant d’écouter les indications de John, elle lança sa ligne d’avant en arrière avec une telle vigueur que le fil de nylon vint s’enrouler, tel un lasso, autour du cou de Marvin Roth. Le pauvre homme poussa un cri strident, brusquement privé d’air. Puis lady Jane s’avança dans l’eau peu profonde à grandes enjambées, sans remarquer que le jeune Charlie se trouvait sur son chemin. Résultat : elle l’envoya valser tête la première dans la boue.

L’enfant fondit en larmes et lui donna un coup de pied dans les tibias, mais Heather parvint à le soulever par la taille pour l’éloigner de sa nouvelle ennemie.

« Je vais la tuer, murmura John entre ses dents. Elle gâche tout !

– Calme-toi, mon chéri, répondit sa femme. Je m’en charge. Occupe-toi des autres. »

Alice écouta attentivement les instructions que John Cartwright leur répéta d’une voix légèrement tremblante :

« Tenez la ligne devant vous, puis libérez environ trente centimètres de soie en tournant le moulinet de la main gauche. Ensuite, levez la canne en veillant à maintenir le poignet légèrement incliné vers le bas. Sortez la ligne de l’eau d’un geste souple, mais assez vigoureux pour l’envoyer derrière vous. Attention à ne pas aller trop loin vers l’arrière : arrêtez-vous dès que la canne est perpendiculaire au sol – à midi sur un cadran imaginaire. Vous devez sentir une légère tension dans votre main gauche, comme si la canne cherchait à la tirer vers le bas. Dès que la soie s’est déployée derrière vous, baissez de nouveau la canne d’un geste vif en vous arrêtant à dix heures sur le cadran imaginaire. Bien… Maintenant, laissez le bas de ligne se poser doucement sur le lac. Oh, c’est parfait, Alice ! »

Ravie du compliment, la jeune femme rougit jusqu’aux oreilles. Lady Jane quitta les lieux un moment plus tard, visiblement agacée par une remarque que venait de lui faire Mrs Cartwright. L’atmosphère s’allégea aussitôt, et la journée prit un tour nettement plus agréable. Heather retourna à l’hôtel chercher d’autres sandwiches, tandis que les stagiaires mettaient les conseils de John en pratique.

Une buse traversait le ciel d’un bleu azur. Les épais massifs de bruyère pourpre qui bordaient les rives du lac semblaient se mirer dans ses eaux tourbeuses. Couleur rouge et or, elles brillaient comme de la marcassite. Alice fendait rêveusement la surface du loch. Parcourue de petits tourbillons, l’eau semblait danser autour d’elle. Ce séjour prenait décidément meilleure tournure. Elle se sentait enfin en vacances. Elle s’entraîna à lancer la soie sur l’eau, encore et encore, jusqu’à ce que ses bras lui fassent mal. Puis Heather revint avec les sandwiches, et ils s’assemblèrent autour du break des Cartwright pour déjeuner. Seuls manquaient lady Jane et le major. Heather avait profité de son incursion au village pour frotter le minois et les vêtements de Charlie, qui dévorait maintenant son sandwich avec appétit, le dos calé contre la roue arrière du break.

« Elle est vraiment flippante, vous ne trouvez pas ? » lança-t-il soudain d’une voix flûtée.

Personne ne lui demanda de qui il parlait. Ils opinèrent en silence, sans se donner la peine d’ajouter leurs critiques à celles de Charlie. À quoi bon ? Ils étaient tous liés par un vif ressentiment envers lady Jane – et une détermination, tout aussi vive, à ne pas la laisser gâcher leurs vacances.

« Tiens, voilà Mr Macbeth ! s’écria Alice en voyant approcher la silhouette dégingandée du policier du village.

– Aye. Ils ont l’air sacrément bons, vos sandwiches, déclara-t-il d’un ton jovial, les yeux rivés sur un nuage qui passait dans le ciel.

– Servez-vous, répliqua sèchement Heather. Ce n’est pas un luxe, vous savez. Ces repas froids sont à la portée de toutes les bourses.

– Ah oui ? Ravi de l’apprendre. J’aurais des scrupules à manger un de vos sandwiches s’il vous avait coûté les yeux de la tête. »

Il sortit une petite tasse pliable de la poche de sa veste et la tendit à Heather, qui la remplit de thé en maugréant. Alice se mordit les lèvres pour ne pas rire.

« Ici, au moins, le taux de criminalité ne doit pas être très élevé ! lança Daphné avec ironie.

– J’dirais pas ça, marmonna Hamish entre deux bouchées de sandwich au jambon. Les gens ne sont pas plus sages ici qu’ailleurs. Le nombre d’infractions commises le samedi soir par des personnes en état d’ivresse est tout à fait consternant.

– Vous avez raison de prendre au sérieux ces délits qu’on pourrait croire mineurs, continua Daphné d’un ton faussement solennel en lançant un clin d’œil de connivence à Jeremy Blythe.

– Oui, répondit Hamish. D’autant qu’ici, il n’y a pas de mines. Que des pêcheurs. »

Amy Roth laissa échapper un rire perçant. Daphné fusilla Hamish du regard.

« Vous cherchez à vous faire passer pour un idiot, c’est ça ? »

Il parut horrifié.

« Pas du tout. Je ne cherche pas plus à me faire passer pour un idiot que vous pour un chameau, mademoiselle.

– La fête est finie, chuchota Jeremy à l’oreille d’Alice. Lady Jane est de retour. »

Alice tourna les yeux vers le lac. Lady Jane arrivait à grandes enjambées, écrasant la bruyère sur son passage, le visage rouge de sueur, une égratignure sur la joue et une lueur triomphale dans le regard.

John Cartwright entreprit aussitôt de dispenser le matériel et les instructions nécessaires à la séance de pêche qui les occuperait tout l’après-midi. Il fit passer des boîtes remplies d’hameçons en invitant les stagiaires à se servir. Puis il leur montra comment réaliser un nœud du pendu et une boucle en huit doublée.

Cette fois, même lady Jane s’appliqua en silence. Comme les autres, elle tenait à nouer le mince fil de nylon dans les règles de l’art. La fièvre de la pêche s’était emparée de leur petit groupe.

« Parfait, déclara Heather lorsqu’ils eurent terminé. Nous allons vous distribuer des bas de ligne déjà montés. Mettez de côté ceux que vous venez de réaliser : vous les utiliserez demain matin. Cet après-midi, nous irons pêcher dans la rivière Anstey. Conservez toujours sur vous le permis de pêche que je vais vous remettre. Il vous sera demandé par le garde-pêche si vous le croisez. Marvin et Amy, je crois savoir que vous avez déjà pêché la truite aux États-Unis. John et moi avons pensé que vous pourriez mettre votre expérience en pratique sur la partie haute du parcours. Un conseil : ne restez pas longtemps au même endroit. Vous augmenterez vos chances de succès si vous vous déplacez souvent au cours de l’après-midi. Enfin, si vous souhaitez rentrer à l’hôtel avant nous, pensez à nous demander des cuissardes. Vous en aurez tous besoin à un moment ou à un autre. Nous indiquerons à chacun d’entre vous ce qu’il faut faire dès que nous arriverons sur place. Le trajet est trop long pour être effectué à pied. Alice et Charlie, vous monterez dans le break avec nous. Daphné, vous irez avec Jeremy. Les autres prendront leur voiture. Quant au major… L’un d’entre vous l’a-t-il aperçu ce matin ?

– Je l’ai vu pêcher à l’autre bout du loch, répondit lady Jane. Il se donnait de grands airs, comme s’il avait fait ça toute sa vie. Quel imposteur ! Déjà qu’il essaie de se faire passer pour un officier et un gentleman…

– Je vais le chercher, l’interrompit John à la hâte. Pendant ce temps, rentrez à l’hôtel. On se retrouvera tous là-bas avant de repartir cet après-midi.

– J’aurais préféré faire le trajet avec vous », confia Jeremy à Alice.

Elle écarquilla les yeux, stupéfaite. Elle était tellement obnubilée par Mr Patterson-James qu’elle ne se rendait même pas compte de l’attrait qu’elle pouvait exercer sur d’autres hommes. Elle observa Jeremy à la dérobée tandis qu’il se dirigeait vers le sentier en compagnie de Daphné. Il était vraiment séduisant. Très bien fait de sa personne, et doté d’une voix caressante, légèrement enrouée, qui le rendait sexy en diable – alors que Mr Patterson-James mangeait la moitié de ses mots en maugréant d’un ton bourru. Elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine et décocha un sourire involontaire à la silhouette de Jeremy à demi dissimulée sous les arbres.

« Vous n’avez aucune chance, murmura lady Jane en se penchant vers elle. Il descend des Somerset-Blythe, une des plus anciennes familles du royaume. Vous ne chassez pas dans la même catégorie, tous les deux… Daphné est nettement plus son genre. »

Alice fut envahie d’une colère si vive qu’elle faillit s’étouffer.

« Allez vous faire foutre ! cria-t-elle avec un fort accent de Liverpool.

– Bien joué ! » commenta aussitôt Marvin avec enthousiasme.

Lady Jane marmonna quelques mots entre ses dents – « Tu me le paieras ! » crut entendre Alice – et se dirigea vers le parking.

La jeune femme s’installa un moment plus tard dans le break des Cartwright, persuadée qu’elle ne reverrait pas Jeremy avant la fin de la journée. Aussi fut-elle ravie de découvrir qu’Heather avait prévu de leur attribuer une petite barque à tous les deux, à bord de laquelle ils pourraient pêcher dans l’Anstey, tandis que le reste du groupe se répartirait le long de la rivière, à plusieurs kilomètres de distance les uns des autres.

Avant de s’asseoir dans l’embarcation, Alice dut subir une éreintante litanie de conseils de la part de Mrs Cartwright, déterminée à lui enseigner l’art du lancer : munie de sa canne à pêche, Heather lui montra les mouvements appropriés en lui demandant de les reproduire du mieux possible. Alice commença par hameçonner son bonnet, puis elle coinça le bas de ligne dans les buissons et l’enroula plusieurs fois autour d’un arbre, avant de comprendre soudain comment s’y prendre.

« Cessez de regarder par-dessus votre épaule et concentrez-vous sur ce que je vous ai appris, conclut Heather. Parfait. Vous pouvez y aller. Jeremy, vous savez vous servir d’une canne, n’est-ce pas ?

– Plus ou moins, répondit-il. Mes premiers essais n’ont pas été très fructueux.

– Je suis certaine que vous finirez par y arriver. Remontez le courant à la rame sur plusieurs centaines de mètres, puis revenez à votre point de départ en descendant la rivière. Vous ne pêcherez peut-être pas de saumon, mais vous devriez attraper une truite ou deux. »

Jeremy était bon rameur. Il manœuvra habilement la barque tandis que sa compagne, assise en face de lui, sa canne à pêche pointée vers le ciel, se demandait nerveusement ce qu’elle ferait si elle attrapait un poisson. Un soleil généreux réchauffait l’atmosphère. Alice avait l’impression de crouler sous son équipement – ses cuissardes en caoutchouc, en particulier, pesaient des tonnes. Elle avait glissé un canif dans la poche gauche de son pantalon et un flacon de lotion antimoustiques dans la poche droite – pas question de servir d’appât aux midges, ces terribles moucherons écossais qui s’abattaient par nuages entiers sur la population dès la tombée du jour. Une paire de ciseaux attachés au bout d’une ficelle pendait autour de son cou, de même qu’une épuisette – pour y glisser le poisson fraîchement pêché. Enfin, son bonnet en laine servait de support à une sorte de voilette d’apiculteur, qu’elle pourrait placer devant son visage si les midges se montraient trop féroces.

« Ce qu’il fait chaud ! commenta Jeremy en posant les rames sur leurs supports. J’étouffe. On ferait mieux de se découvrir, vous ne croyez pas ? »

Alice se sentit rougir. Il avait seulement l’intention d’ôter son chandail, mais elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer un autre genre d’effeuillage… Ça lui arrivait souvent, ces derniers temps. Elle donnait un sens coquin à tout ce qu’elle entendait. À croire qu’elle avait les idées mal placées ! Elle rougit de plus belle en détachant la voilette antimoustiques. Par chance, elle avait pensé à mettre un chemisier en coton sous son gros pull marin. Pratique et léger, il serait parfait pour les circonstances. Elle plia la voilette, ôta son bonnet et son pull, et posa le tout dans le fond de la barque. Elle garda les ciseaux autour de son cou, afin de pouvoir couper rapidement la soie ou retailler une mouche artificielle si nécessaire. Heather avait beaucoup insisté sur ce point.

« Et voilà, dit Jeremy. Nous y sommes. »

Le lit de la rivière s’élargissait, formant une vaste piscine naturelle qui prenait des reflets dorés au soleil. L’odeur des résineux se mêlait à celle du thym qui poussait en lisière de la forêt. Les doigts serrés autour du manche de sa canne à pêche, Alice se sentit gagnée par le désir d’attraper un saumon, une truite, un goujon – n’importe quoi, pourvu que ça frétille au bout de sa ligne.

Elle la lança, encore et encore, jusqu’à ce que ses bras s’engourdissent. En pure perte. Le bas de ligne flottait sur l’eau sans attirer le moindre poisson. Puis, enfin…

« Ça mord, murmura-t-elle. C’est un saumon, c’est sûr. Il pèse une tonne. »

Jeremy posa sa canne et donna quelques coups de rame pour déplacer doucement la barque. La soie d’Alice commença à se tendre.

« Ne rembobinez pas tout de suite, dit-il. Remontez la canne à la verticale… Parfait. Maintenant, effectuez quelques tours de moulinet.

– Oh, Jeremy ! chuchota-t-elle, les joues rouges d’excitation. Vous croyez que je l’ai ferré ?

– Du calme. Surtout ne le brusquez pas. »

Pourquoi attendre ? La patience lui manquait. Elle rembobina frénétiquement la soie. Soudain, le bas de ligne jaillit hors de l’eau. Alice poussa un cri triomphal… qui s’étrangla dans sa gorge.

Un amas d’algues vertes pendait à l’hameçon.

« Et moi qui croyais avoir attrapé un saumon de dix kilos ! gémit-elle. J’en tremble encore… Vous ne me trouvez pas trop sanguinaire, j’espère ? Je ne sais pas ce qui m’a pris. D’ordinaire, je ne ferais pas de mal à une mouche, mais là, je me sentais prête à trucider tout ce qui passait sous mon nez !

– Vous n’êtes pas aussi inoffensive que vous le paraissez, remarqua Jeremy en reprenant sa canne à pêche. On m’a dit que vous avez envoyé paître lady Jane tout à l’heure… et sans prendre de gants ! »

Alice secoua pensivement la tête.

« Je n’arrive pas à croire que j’ai fait une chose pareille. Ça non plus, ce n’est pas dans mes habitudes. Je n’avais jamais insulté personne de ma vie. Mais quand cette… cette vieille bique a débarqué au beau milieu de notre pique-nique, alors que nous passions un si bon moment, et qu’elle a commencé à dire du mal de tout le monde, je… je n’ai pas pu me retenir. Elle est détestable, vous ne trouvez pas ? Elle lance des petites piques, l’air de rien. On dirait qu’elle s’est renseignée sur chacun de nous avant de venir. Elle m’a informée que vous êtes de la famille des Somerset-Blythe et… »

Elle se mordit la lèvre. Un peu plus, et elle lui racontait la suite.

Jeremy haussa les sourcils.

« Elle vous a dit ça ? Vous avez raison : elle a dû se renseigner. Elle n’a probablement rien d’autre à faire de ses journées… Maintenant, elle va s’acharner sur le flic du village. Elle a déjà menacé de se plaindre à ses supérieurs.

– Pauvre Hamish !

– Ne vous inquiétez pas pour lui. Il n’est pas du genre à se laisser faire, à mon avis. Et je doute qu’il risque sa place. Qui viendrait le remplacer dans ce trou paumé, s’il était viré ? Vous m’avouerez que ce n’est pas l’endroit idéal pour faire carrière dans la police !

– Et vous, que faites-vous dans la vie ?

– Je suis avocat. »

Alice sentit sa gorge se nouer. Avocat ? Elle aurait préféré qu’il exerce un métier moins prestigieux et tout aussi banal que le sien.

« Et vous ? » reprit-il en souriant.

Sous ses vêtements ordinaires – chemisette à carreaux et vieux pantalon en flanelle –, il dégageait l’assurance et la distinction naturelles des privilégiés. Alice fut saisie du désir irrépressible de l’impressionner. De passer pour quelqu’un de différent – une femme puissante et importante.

« Je suis chef comptable chez Baxter & Berry, à la City. Un drôle de métier pour une dame ! ajouta-t-elle avec un petit rire.

– Surtout pour une dame aussi jeune, renchérit Jeremy. Je n’aurais jamais pensé que ces vieux schnocks fassent preuve d’une telle audace. C’est tout à leur honneur.

– Vous connaissez Baxter & Berry ? demanda-t-elle nerveusement.

– Ce vieux Baxter ? C’est un ami de mon père. Je me ferai une joie de le taquiner sur sa jolie chef comptable la prochaine fois que je le verrai. »

Alice détourna les yeux. On ne gagne jamais rien à mentir, elle aurait dû le savoir. Maintenant, elle pouvait tirer un trait sur Jeremy : après une bourde pareille, elle n’oserait jamais le recontacter.

« Quand j’avais votre âge, il y a au moins une dizaine d’années, reprit-il avec tact, j’ai raconté à une fille absolument charmante que j’étais pilote de chasse…

– Oh, Jeremy ! l’interrompit-elle d’un air penaud. Je ne suis pas la chef comptable. Seulement son assistante. »

Il sourit.

« Je suis flatté. Il y a des années qu’on n’avait pas cherché à m’impressionner.

– Vous ne m’en voulez pas de vous avoir menti ?

– Pas du tout. Eh ! Je crois que vous avez attrapé quelque chose.

– Des algues, sans doute. »

Elle sourit à son tour. Maintenant qu’elle lui avait avoué son mensonge, elle se sentait infiniment jeune, libre et insouciante. Les traits mélancoliques de Mr Patterson-James surgirent à son esprit, puis s’effacèrent lentement, comme noyés sous un épais brouillard écossais. Elle rembobina sa ligne, amusée par la manière dont sa prise tirait sur la soie. C’est fou ce qu’un paquet d’algues emportées par le courant pouvait ressembler à un poisson !

Elle s’apprêtait à donner un autre tour de moulinet quand un éclat argenté vint agiter la surface tourbeuse de la rivière.

« Une truite ! » s’écria Jeremy. Il saisit son filet et la fit promptement glisser à l’intérieur. « Elle est trop petite, déclara-t-il en l’examinant de plus près. Nous devons la relâcher.

– Surtout, ne la blessez pas, supplia Alice tandis qu’il décrochait adroitement l’hameçon pris dans la gueule du poisson.

– C’est bon. Elle est intacte. Regardez : la voilà partie vers sa mère, dit-il en la lançant dans l’eau. Quelle mouche avez-vous utilisée ?

– Une Kenny’s Killer. »

Il ouvrit la boîte qui contenait ses mouches de pêche.

« J’en ai quelques-unes. Je vais tenter ma chance. »

Un silence agréable s’installa entre eux. La lumière commençait à décliner derrière les reliefs accidentés des Two Sisters. Un moment plus tard, une légère brise se leva. Alice observait les ondulations qu’elle provoquait à la surface de l’eau quand un nuage de midges jaillit d’un massif de bruyère. Elle hurla. Son visage était déjà noir de moucherons. Paupières mi-closes, elle attrapa sa voilette et tenta de la fixer sur son bonnet tandis que Jeremy ramait vigoureusement vers le rivage.

« Venez vite, dit-il lorsqu’ils accostèrent. Jetons le matériel dans le coffre de la voiture et partons avant qu’ils nous dévorent tout crus. »

Un instant plus tard, Alice se glissa avec soulagement sur le siège passager du véhicule. Son compagnon démarra aussitôt et parcourut plusieurs kilomètres sur les chapeaux de roues, avant de s’arrêter sur le bas-côté. Il tendit à Alice un mouchoir propre, qu’elle accepta avec reconnaissance.

« Et Daphné ? dit-elle en s’essuyant les joues. Vous ne deviez pas la raccompagner ? J’avais complètement oublié son existence.

– Moi aussi », avoua-t-il.

Il s’était garé sous un bosquet, dont l’ombre envahissait l’habitacle. Elle ne distinguait pas l’expression de son regard, mais il semblait fixé sur sa bouche. Troublée, elle sentit son cœur s’accélérer.

« Vous… Vous avez acheté cette voiture en arrivant ici ? demanda-t-elle. Je veux dire… Je croyais que vous aviez voyagé en train avec Daphné.

– En effet. Mon père était ici la semaine dernière. Comme il savait que j’allais venir en Écosse, il m’a laissé sa voiture à la gare d’Inverness.

– Vous connaissez Daphné depuis longtemps ?

– Non. Heather m’a contacté avant le stage pour me proposer d’effectuer le trajet avec elle. Au moment de s’inscrire, Daphné lui avait précisé qu’elle n’aimait pas voyager seule. »

Il redémarra et s’engagea de nouveau sur la route – plus lentement, cette fois. Alice se rembrunit. L’aurait-il embrassée si elle n’avait pas mentionné Daphné comme une imbécile ? Elle l’imagina, de retour dans sa chambre d’hôtel, en train de se pomponner pour le dîner. Cette peste avait sûrement apporté ses plus belles robes. Chics et chères. Qu’elle aille se faire voir.

« Tu sais – je peux te tutoyer, n’est-ce pas ? –, je n’ai jamais considéré l’indécision comme un défaut, reprit soudain Jeremy. Je m’en voudrais de tout gâcher en allant trop vite. »

Alice demeura perplexe. Elle était ravie qu’il souhaite la tutoyer, mais comment devait-elle comprendre la suite de sa phrase ? Faisait-il allusion à son désir de l’embrasser ? Ou voulait-il seulement parler de sa tactique de pêche ? Dans le doute, elle préféra ne rien dire.

Il lâcha soudain le volant pour prendre sa main dans la sienne. Cela ne dura qu’un instant, mais il suffit à faire bondir son cœur dans sa poitrine. Une grande chouette traversa la route à tire-d’aile. Le village de Lochdubh apparut en contrebas. Ils suivirent les méandres de la route, plongeant vers le creux de la vallée, éclairée par les dernières lueurs du couchant. Quelques petits bateaux de pêche s’élançaient vers la mer. Les lumières de la salle à manger de l’hôtel se reflétaient déjà dans les eaux calmes du loch quand ils franchirent le pont en dos d’âne qui enjambait les eaux turbulentes de l’Anstey. Puis ils longèrent le quai, bordé de ravissants cottages blanchis à la chaux. Un couple de mouettes survolait lentement les eaux mordorées du loch comme deux vieux gentlemen en queue-de-pie.

Vaincue par un trop-plein d’émotions, Alice tamponna furtivement les larmes qui perlaient à ses paupières. Tout était si beau ce soir ! Le paysage, l’odeur sensuelle qui montait des sièges en cuir de la voiture, si chère, si élégante, le parfum de Jeremy – elle aurait voulu que cela dure toujours. Et tout retenir contre son cœur : le paysage, l’homme, l’argent.

La silhouette imposante de lady Jane surgit brusquement à son esprit, projetant une ombre sur les heures à venir.

Si elle essaie de me gâcher la vie, je la tuerai ! pensa-t-elle avec fougue, avant de reporter ses pensées sur la soirée qui l’attendait. Quelle robe allait-elle porter ? Cette question cruciale chassa toutes les autres et requit son attention jusqu’à l’heure du dîner.

Lorsque Alice entra dans la salle à manger une heure plus tard, les autres stagiaires, hormis lady Jane, Charlie et le major, étaient déjà installés autour de la table en compagnie des Cartwright. Elle constata aussitôt, désappointée, qu’il ne restait plus de place à côté de Jeremy et s’assit près des Roth. Penché vers Daphné, le jeune avocat éclata de rire, amusé par une repartie qu’elle venait de lancer. Vêtue d’une robe en mousseline de soie noire, dont le décolleté en V plongeant laissait entrevoir les rondeurs parfaites de sa poitrine, la jeune femme avait libéré ses cheveux soyeux, d’un blond naturel, où brillaient deux ravissants pendants d’oreilles. Adroitement appliqués, un soupçon d’ombre à paupières et une touche de brillant à lèvres rose adoucissaient son visage anguleux aux pommettes saillantes. Jeremy avait opté pour un costume gris foncé, bien coupé, une chemise à rayures et une cravate plutôt fine, au nœud serré. Une lourde montre en or encerclait son poignet.

Au vu de leurs tenues à la fois élégantes et sexy, Alice regretta aussitôt son propre choix. Elle avait pourtant mis une éternité à se décider, plantée devant l’armoire de sa chambre, avant d’enfiler ce pull en cachemire rose pâle. Agrémenté d’un collier de perles et porté sur une jupe crayon, il lui avait semblé parfaitement adapté aux circonstances. N’avait-elle pas l’air d’appartenir à l’aristocratie locale ? À présent, elle devait admettre que sa tenue ne faisait que révéler ce qu’elle était : une secrétaire londonienne tentant de se faire passer pour une aristo. En plus, il faisait terriblement chaud et elle transpirait sous son pull.

Elle jeta un regard sur sa droite. Amy Roth portait une robe en mousseline bleu-vert, très échancrée dans le dos. Un moment plus tard, Alice vit Marvin poser la main sur ses omoplates et descendre vers ses reins. Amy roula des épaules en gloussant.

Engoncée dans une robe longue qui semblait taillée dans un rideau en chintz, Heather ne perdait rien de sa distinction naturelle – au contraire : elle rayonnait. Une vraie lady, songea Alice, amère. Très détendu, John menait les conversations avec entrain, visiblement ravi de voir se terminer sans encombre le premier jour du stage.

La direction de l’hôtel leur offrit plusieurs bouteilles de champagne tchèque, dont les étiquettes avaient été habilement dissimulées sous des serviettes amidonnées, d’une blancheur irréprochable. Le repas se révéla délicieux : du saumon poché, nappé d’une bonne sauce hollandaise. Rassasiés et un peu ivres, les convives commencèrent à se détendre.

Enhardie par le champagne, Alice résolut d’oublier Jeremy et de bavarder avec les Roth. New-Yorkais de souche, Marvin y avait rencontré son épouse, originaire d’Augusta, en Géorgie. C’était son troisième mari, lui apprit-elle avec coquetterie, comme s’il s’agissait d’une tenue ravissante trouvée à bon prix dans une boutique de luxe.

Plus réservé, Marvin se montrait courtois envers les autres convives et très déférent envers sa femme – répondant ainsi à l’image qu’Alice se faisait des Américains. Se pouvait-il qu’elle se soit trompée en croyant l’entendre crier, plus tôt dans la journée ? Pourtant, il n’y avait pas, à sa connaissance, d’autres Américains dans l’hôtel.

Les serveurs emportèrent les assiettes et remplirent les flûtes de champagne. Le brouhaha s’intensifia et les rires se firent plus sonores. Soudain, le major fit irruption dans la pièce. Vacillant sur ses jambes, le regard fixe mais les mains tremblantes, il s’agrippa lourdement au dossier d’une chaise et promena un regard hébété sur l’assistance.

« Où est cette vieille peau ? éructa-t-il.

– Si vous voulez parler de lady Jane, répondit Heather, nous n’en avons aucune idée. Que vous arrive-t-il, major ?

– Ce qu’il m’arrive ? Je vais vous le dire ! Je suis retourné au Marag en fin d’après-midi, au-dessus des cascades. Et j’ai ferré un saumon. Sept kilos au bout de ma ligne, vous vous rendez compte ? Il se battait comme un beau diable. Au bout d’un moment, je lui ai donné un peu de mou et j’ai allumé une cigarette. Et voilà cette grosse vache de lady Jane qui déboule au bord du lac avec sa discrétion habituelle. “Je peux passer ? qu’elle me dit. Votre ligne est en travers du chemin.” Je secoue la tête. “Pas maintenant. Je viens de ferrer un saumon.” Je pensais qu’elle comprendrait. Pas du tout ! Elle se met à rire. “Un saumon ? Ça m’étonnerait. Vous avez dû attraper un caillou. De toute façon, je ne vais pas poireauter ici toute la nuit.” Et avant que j’aie le temps de comprendre ce qu’elle s’apprêtait à faire, elle sort ses ciseaux et elle coupe ma ligne. Parfaitement. Elle coupe ma ligne. Le saumon a filé, bien sûr. Mais elle va me le payer ! rugit-il. Je vais la couper en deux, moi aussi. À la hache, la grosse vache. Vous entendez ? Je vais la tuer ! »

Il acheva son récit dans un hurlement. Un silence choqué s’abattit sur l’assemblée.

C’est alors que lady Jane fit son entrée dans la pièce.

Elle portait une robe de soirée en mousseline rose, agrémentée d’une ribambelle de nœuds, de fronces et de volants. On aurait dit Barbara Cartland. Ou la reine mère.

« Eh bien, que vous arrive-t-il ? roucoula-t-elle en observant leurs visages interloqués. Vous faites des têtes d’enterrement. Heureusement que je suis là. Je vais vous dérider, moi ! »

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DU MÊME AUTEUR

 

AUX ÉDITIONS ALBIN MICHEL

Agatha Raisin enquête

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2. REMÈDE DE CHEVAL

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5. POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE

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8. COIFFEUR POUR DAMES

9. SALE TEMPS POUR LES SORCIÈRES

10. PANIQUE AU MANOIR

11. L’ENFER DE L’AMOUR

12. CRIME ET DÉLUGE

13. CHANTAGE AU PRESBYTÈRE

14. GARE AUX FANTÔMES

15. BAL FATAL

16. JAMAIS DEUX SANS TROIS

17. CACHE-CACHE À L’HÔTEL

18. UN NOËL PRESQUE PARFAIT

19. LA KERMESSE FATALE

20. VOICI VENIR LA MARIÉE

21. TROUBLE-FÊTE

22. DU LARD OU DU COCHON

23. SERPENT ET SÉDUCTION

Les enquêtes de Hamish Macbeth

1. QUI PREND LA MOUCHE

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4. QUI A UNE TAILLE DE GUÊPE

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Beaton M. C.

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