La princesse Printemps
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Sur une île paradisiaque face aux côtes du Panamá, dans un beau Palais de marbre blanc, vivait la Princesse Printemps. Elle était jeune, belle et célibataire. Elle avait pour seule compagnie ses gens, placés sous l’autorité d’une gouvernante, Wanda Toscanini. Le Palais était sur une hauteur et donnait sur la mer, vers laquelle descendaient plusieurs allées du parc. Celui-ci s’étendait sur quelque vingt-cinq hectares de gazon soigné, de bordures fleuries et de chemins ombragés. Des statues ou des fontaines se dressaient à la croisée des chemins. La partie centrale du parc, aux abords immédiats du Palais, était un jardin à la française, avec des parterres géométriques toujours en fleurs, des pelouses bien entretenues, de gracieux bassins ornés de sculptures, des gloriettes et d’inoffensifs labyrinthes de haies vives. Au-delà, le parc devenait sauvage, il imitait par endroits la nature indisciplinée de la forêt ou de la montagne, en tirant subtilement parti des ruisseaux ou des accidents naturels du terrain. De l’autre côté de la grille qui délimitait le domaine, la Nature tropicale reprenait ses droits, luxuriante, proliférante, très belle aussi à sa manière, mais impénétrable.
À peu de distance du Château (c’est ainsi qu’on appelait la demeure de la Princesse, bien qu’elle n’eût de “Château” que quelques rares éléments décoratifs), sur le front de mer, se trouvait le village. Un de ces villages dont un voyageur fait le tour en une demi-heure. Un endroit sans mystère, mais qui, à l’examen, ménage toujours des surprises, de nouvelles histoires, des rencontres imprévues. L’activité de base était la pêche, mais on y trouvait aussi un peu de commerce, de culture et d’élevage, et bien sûr les services essentiels, tout cela en miniature, à la mesure de ses deux ou trois cents habitants. Parfois, un yacht de riches pêcheurs venait perturber cette routine et apporter un peu de mouvement à l’économie locale, mais en réalité le seul revenu régulier provenait du Château, qui avait des besoins en provisions ou en personnel. Dans les deux cas, la demande était insignifiante : la Princesse avait un appétit d’oiseau et n’invitait jamais personne ; quant au train de sa maison, il suivait une routine immémoriale. Si bien que le village ne s’occupait que de lui-même, au fil de jours toujours identiques, de semaines inlassablement répétées, de mois semblables les uns aux autres, d’années interchangeables.
Malgré sa petitesse, le village était le plus grand de l’île, pour ne pas dire le seul, vu que les autres agglomérations dispersées sur le pourtour des plages n’étaient que des hameaux provisoires habités par trois ou quatre familles, une demi-douzaine au grand maximum, et constitués d’abris ou de huttes, appendices terrestres des embarcations dans lesquelles ces races amphibies allaient chercher leur pitance en mer. Comme il n’y avait aucune construction importante en dehors du Château et comme personne n’avait jamais eu l’idée de construire des hôtels ou des bungalows, l’île était virtuellement inhabitée. De longues portions du littoral restaient vierges de toute empreinte humaine ; quant à l’intérieur, totalement inexploré, c’était le domaine des oiseaux, des singes et des insectes. Il aurait été difficile de s’y aventurer, tant la végétation était épaisse et enchevêtrée. De sa lointaine origine volcanique, l’île gardait comme seule trace visible une accumulation de hauteurs et de failles, qui étaient totalement recouvertes, à ce moment-là du processus, par des forêts plusieurs fois centenaires. Elle jaillissait de la mer bleue comme un royaume d’Éden, qui paraissait immense à première vue, mais qui en réalité était tout petit, paisible dans sa sieste perpétuelle, enveloppé de brises, arrosé de pluies vespérales, avec les rondes ponctuelles du Soleil et de la Lune, des oiseaux le jour et des étoiles la nuit.
On ne pouvait pas dire que la Princesse Printemps se “résignait” à cet isolement rustique : elle s’y était parfaitement adaptée. Son existence austère était aussi tranquille que répétitive, et ce petit monde, microscopique et cristallin, s’harmonisait idéalement avec son esprit contemplatif et ses habitudes laborieuses. Elle se réveillait très tôt, dès l’aube, avant même le lever du soleil. Après un petit-déjeuner se réduisant quasiment à un thé, elle descendait dans le parc pour faire une promenade qui durait à peu près une heure et demie. Elle chérissait son parc, plante par plante, le jardin à la française tout autant que les zones paysagères, où elle s’enfonçait avec le délicieux frisson d’un explorateur affrontant l’inconnu, alors qu’elle en connaissait par cœur le moindre recoin. Et elle aimait aussi l’heure, le chant des oiseaux, l’éclat de la rosée, la progression de la lumière. Tôt l’après-midi, à l’issue d’une courte sieste, elle faisait un nouveau tour dans le parc, cette fois pour s’asseoir un moment sur un banc (elle avait deux ou trois bancs favoris, dont elle usait en alternance), toute à ses pensées et à ses rêves. Et en fin de journée, au crépuscule ou aux premières heures de la nuit, elle faisait une ultime promenade sous les arbres, symétrique de la première. Elle ne sortait jamais du parc, elle y trouvait toutes les distractions, toutes les petites découvertes qu’exigeait sa curiosité. Et elle suivait toujours plus ou moins le même itinéraire. Elle faisait partie du paysage, à heure fixe, avec ses longues robes en soie ornées de mousseline, sa crinoline balayant le sol, ses couleurs claires et irisées, ses fleurs dans les cheveux et à la taille. Ses atours compliqués l’obligeaient à marcher très lentement, ce qui ajoutait au charme de ses horaires.
Elle passait le reste de la journée à l’intérieur. Ses appartements, en réalité une suite de petits salons et de boudoirs, occupaient toute une aile du deuxième étage, dont les fenêtres et les balcons donnaient sur une grande partie du parc et, au-delà, sur la crête de la forêt et sur la mer. Si elle voulait embrasser l’ensemble du panorama, sur tout le cercle de l’horizon, il lui suffisait de monter dans les tours, ses appartements ayant un accès direct à l’une d’elles, la plus haute de ce côté du bâtiment. Mais quand elle se trouvait dans sa demeure, la vue sur l’intérieur lui suffisait. Bien qu’elle ne s’amusât pas à organiser des visites guidées du Palais à sa seule intention, pas un jour ne passait sans que, pour un motif ou pour un autre, elle le traversât de bout en bout, pour aller chercher un objet (ou pour le remettre à sa place, vu qu’elle était fort ordonnée), ou parce qu’elle avait quelque chose à demander à une bonne, ou tout simplement pour s’asseoir avec un bon livre dans une pièce bien éclairée, ou encore pour fuir l’endroit où ses serviteurs étaient en train de cirer le plancher ou de décrocher les rideaux pour les laver. Lente, et majestueuse à sa façon, bien qu’elle fût petite et menue, dans ses volumineuses corolles de mousseline et le frôlement somptueux de sa crinoline, elle glissait par les escaliers de marbre rose, traversait les immenses salons chargés de miroirs et de moulures, sous les capricieux plafonds lambrissés, presque toujours perdue dans ses pensées, un vague sourire aux lèvres. Elle s’arrêtait parfois devant un tableau, qu’il lui semblait découvrir ; parfois devant un bouquet de roses fraîchement coupées et disposées dans un vase, qu’elle découvrait réellement.
Mais ces haltes étaient brèves et interrompaient à peine ses allées et venues, qui avaient toujours un objectif concret. Elle n’avait pas de temps à perdre. Elle avait beau fixer elle-même ses horaires, au demeurant assez souples, il fallait bien qu’elle s’acquitte de la part quotidienne de travail qu’elle s’était assignée, et il lui arrivait très rarement de prendre du retard. Si bien qu’elle passait l’essentiel de sa journée dans son bureau du premier étage, assise à sa table de travail. Ce bureau était une pièce vaste et lumineuse, dont les fenêtres étaient à la hauteur des frondaisons des arbres, qui dodelinaient avec des grognements assoupis et semblaient veiller à la bonne marche de son travail. Le plafond, sur deux niveaux, était voûté et peint d’un ciel étoilé. À mi-hauteur courait une étroite galerie qui faisait tout le tour de la pièce, avec des balustrades en bronze, et les murs étaient tapissés de livres. Du sol et de la galerie partaient des petites échelles (qui coulissaient sur des rails métalliques), pour atteindre les rayons les plus élevés. Une paire de fauteuils, une table couverte de papiers et le bureau de la Princesse, stratégiquement disposé près d’une fenêtre, complétaient le mobilier. À droite de sa chaise, une petite table à trois pieds avec le plateau du thé, boisson à laquelle elle recourait fréquemment pendant ses longues séances : une tasse en forme de rose épanouie, une passoire en argent et une petite théière pansue, qui portait à son équateur une phrase en lettres manuscrites : “Je te félicite de ta résistance au thé”. Assise bien tranquillement, dans ses tenues vaporeuses qui la faisaient ressembler à un bouton de rose de trois bons mètres de diamètre, nimbée de lumière, elle passait la journée à travailler.
Elle exerçait le métier de traductrice. Elle mettait en espagnol des romans anglais et français, pour des éditeurs du Panamá. Malgré son jeune âge, elle avait une assez grande expérience : elle faisait ce travail depuis des années, sans la moindre interruption, et n’en avait jamais connu d’autre. À peine finissait-elle un livre qu’elle en commençait un autre. Quand elle envoyait une traduction, elle avait déjà reçu le livre suivant et, comme elle travaillait toujours pour au moins deux éditeurs différents, il arrivait souvent que deux ou trois romans s’entassent sur son bureau, en attente. Mais elle avait appris à résister à la tentation de faire la course avec elle-même, elle suivait un rythme toujours égal. De cette manière, elle évitait la saturation et les passages à vide qui en découlent, tout en maintenant une qualité constante. Elle avait horreur du bricolage ; elle aurait pourtant pu se douter que personne n’attachait la moindre importance à la littérature commerciale et médiocre qui lui passait entre les mains. Elle s’était acquis une réputation de traductrice “de luxe” et tenait à ne pas la perdre, même avec des productions de deuxième catégorie. Ses employeurs, de leur côté, appréciaient avant tout sa ponctualité. Sur ce point, la Princesse était exemplaire et unique en son genre : elle n’avait jamais remis une traduction avec un jour de retard et, en général, ses éditeurs recevaient le livre, parfaitement traduit et révisé, prêt à être imprimé, une semaine avant la date prévue. La comparaison avec ses collègues était tout à son avantage : recrutés dans une faune interlope de journalistes, de professeurs et de poétaillons faméliques, ils n’acceptaient une traduction que s’ils avaient désespérément besoin d’une rentrée d’argent, et ils s’empressaient de l’abandonner à mi-chemin s’ils trouvaient mieux à faire. Avec eux, les retards les plus scandaleux étaient envisageables. Sans parler de ceux qui croyaient que, pour traduire, il suffisait de savoir la langue (et encore, jusqu’à un certain point : il faut bien, se disaient-ils, que les dictionnaires servent à quelque chose) et qui se lançaient dans l’entreprise sans connaître les rudiments du métier. La Princesse Printemps était l’oiseau rare, dans un tel paysage : elle alliait conscience professionnelle et grande disponibilité horaire, vu qu’elle se consacrait à ce travail à plein temps, sans relâche. Un troisième élément, non moins important, complétait sa crédibilité : elle faisait ça pour vivre, sérieusement, pas comme un passe-temps ni pour se payer des fantaisies.
Elle vivait donc de ses traductions. Celles-ci n’étaient pas bien payées, faut-il le dire ? Mais pour elle, c’était suffisant. La vie sur l’île était bon marché, incroyablement bon marché en réalité, grâce à l’hétérogénéité entre une économie naturelle (où l’argent, presque inconnu, multiplie prodigieusement sa valeur) et des émoluments provenant d’une culture monétarisée. Si bien qu’avec les revenus d’un traducteur d’Amérique centrale, qui dans n’importe quelle ville auraient à peine permis une modeste subsistance de classe moyenne (et encore, à condition de les gérer avec la plus grande parcimonie), la Princesse pouvait entretenir sa maison et son personnel. Bien évidemment, elle devait faire très attention ; et cela n’aurait pas suffi, si elle n’avait eu des habitudes modestes, ou si son acharnement au travail avait faibli. Tout simplement, elle ne pouvait pas diminuer son rythme. La traduction n’était pas une sinécure. Elle était payée pour ce qu’elle faisait et, si elle ne faisait rien, elle ne gagnait rien. Elle n’avait droit ni aux congés payés, ni aux primes, ni aux étrennes. Les tarifs panaméens étaient misérables. Il ne servait à rien de tenter de réfléchir à ce que valait réellement, dans l’absolu, son travail. Ce calcul, quel qu’en soit le résultat, n’aurait eu de sens que dans le cas de traductions financées par l’État ou par des institutions culturelles. Mais lorsqu’il s’agissait d’éditeurs du commerce, la traduction n’était qu’une dépense parmi d’autres, comme le papier, l’impression, le fret, etc. Il est vrai qu’à la différence du papier, par exemple, la traduction représentait un coût fixe, indépendant, jusqu’à un certain point, des restrictions pesant sur les autres dépenses : on aurait parfaitement pu la payer davantage, si le tirage augmentait. C’est-à-dire que, si l’on payait la traduction cent pesos et si l’on tirait à mille exemplaires, sa part sur le prix par exemplaire était de dix centimes ; si l’on tirait à dix mille exemplaires, elle n’était plus que de un centime. Si les éditeurs pouvaient se permettre de dépenser pour la traduction dix centimes par exemplaire, et s’ils tiraient un titre à dix mille exemplaires, rien ne les empêchait de multiplier par dix le tarif du traducteur.
Malheureusement, ce raisonnement n’avait de sens que dans la perspective du traducteur, ou d’une justice abstraite, transcendant les personnes. Pour les éditeurs, le seul objectif était de gagner le plus possible, de “baisser les coûts” sans trop toucher aux salaires de leurs employés : telle était leur fonction sociale de chefs d’entreprise ; tout le reste relevait du domaine douteux et discutable de la “justice” (qu’ils auraient plutôt, pour leur part, appelée “bienfaisance”). N’importe quel éditeur au monde aurait eu la même attitude, à plus forte raison ceux du Panamá, pour qui travaillait donc la Princesse Printemps. Le pays avait une longue tradition d’éditeurs pirates, qui représentaient l’alpha et l’oméga de l’industrie panaméenne du livre. La position stratégique de l’Isthme leur avait permis d’en faire le centre d’irradiation d’un flux constant de littérature, que consommaient les lecteurs hispanophones de tout le Continent, du Mexique jusqu’à l’Argentine. Ces éditeurs ne payaient pas de droits, étaient indifférents aux lois de la propriété intellectuelle (encore une façon de réduire les coûts) et leurs larcins s’étendaient à tous les romans commerciaux d’Amérique du Nord et d’Europe susceptibles d’intéresser leur immense marché de lecteurs. Des romans romantiques ou policiers, des récits d’action ou d’actualité, choisis en fonction des modes ou des segments de public disposant provisoirement du plus gros pouvoir d’achat, passaient entre leurs mains, étaient mis en espagnol et inondaient les librairies, dans des éditions bon marché à couverture brochée, qui faisaient une concurrence déloyale mais fort efficace aux éditeurs nationaux honnêtes. C’était une forme de délinquance, tout le monde le savait, mais la puissance économique qu’ils avaient acquise, ainsi que leur capacité à payer opportunément des pots-de-vin, leur permettait d’étouffer les actions en justice qui étaient régulièrement intentées contre eux. La Princesse Printemps, au moins, pouvait s’estimer heureuse d’être payée : s’ils le faisaient, c’était pour s’assurer de la continuité de ses services si précieux. Dans une certaine mesure, elle se situait précisément sur leur seul point faible, puisque la traduction de ces livres dans un espagnol lisible était la seule obligation qu’ils ne pouvaient contourner.
Même en laissant de côté la sale engeance de ses employeurs, la Princesse Printemps convenait volontiers que son métier n’était pas le meilleur des métiers possibles. Il était terriblement exigeant (chaque phrase représentait un nouveau défi), épuisant quand on le faisait sans interruption et fort peu gratifiant : à l’absence de créativité s’ajoutait la férocité des critiques. Il était toujours plus facile de voir les défauts que les mérites d’une traduction : la moindre erreur sautait aux yeux, elle clignotait comme une alarme, alors que la qualité globale se diluait sur toute la longueur du livre. De fait, la traduction était d’autant plus réussie qu’elle était moins visible. Et la grande majorité des lecteurs, pour ne pas dire la totalité, surtout pour ce type de roman, ignorait carrément qu’il y avait un traducteur. Malgré tout, la Princesse était à peu près réconciliée avec son métier, auquel l’unissait une relation d’amour-haine. En soi, le travail de traductrice ne lui était pas pénible. Le faire, et le faire bien, comme elle le faisait, lui procurait une satisfaction tout à fait spéciale. Qu’elle soit venue au monde avec un don naturel, ou qu’elle ait retenu les leçons de sa longue pratique, le fait est qu’elle traduisait vraiment bien, elle s’en rendait compte. Sans parler des avantages spécifiques : elle n’avait pas d’horaires fixes (enfin, si, mais c’était elle qui se les imposait), elle ne recevait d’ordres de personne, bref, elle avait l’impression de faire exactement ce qu’elle avait envie de faire. Fournir la quantité quotidienne de pages qu’elle s’était assignée lui donnait une tranquillité d’esprit et une liberté paradoxale, sans lesquelles elle n’aurait pas pu jouir pleinement de ses promenades dans le parc, de ses contemplations nonchalantes, de ses siestes et de ses lectures.
Si elle dressait un bilan, il était positif. Elle avait trouvé un mode de vie acceptable et équilibré, globalement satisfaisant, même si elle ne le trouvait pas très glorieux. Elle aurait préféré traduire des chefs-d’œuvre et être saluée avec reconnaissance par tous les lecteurs du Continent. L’objet de ses efforts, dont le choix ne lui incombait évidemment pas, se réduisait à une littérature passéiste, de divertissement, “à gros tirage”, selon la formule consacrée. Les romans qu’elle traduisait oscillaient entre l’éphémère et l’oubliable : ils proposaient une lecture d’évasion, extérieure à la vraie littérature que, dans une certaine mesure, ils parasitaient, en imitant son format pour produire un simulacre, qui correspondait parfaitement à ce que demandaient les consommateurs. Il aurait été beaucoup plus prestigieux pour elle de traduire des classiques, de la littérature sérieuse, mais elle ne poussait pas l’hypocrisie jusqu’à ignorer que, dans ce cas, les choses auraient été bien différentes : pour les éditeurs, la qualité étant secondaire, l’affaire n’aurait pas été si rentable ; et pour elle, il n’aurait pas été si facile de tenir le rythme.
En effet, traduire cette sous-littérature était la chose la plus facile du monde. Pour elle, après tant d’années de pratique, c’était un jeu d’enfant, un travail virtuellement automatique. De même que ces romans étaient pensés pour une lecture rapide et facile, sans heurts, ils semblaient avoir été calculés pour être traduits sans effort ; de ce fait, ils constituaient une bonne affaire. Le style répondait à une recette de bon sens et de prévisibilité. Il manquait ce qui, supposait-elle, aurait été la partie la plus difficile du métier : l’interrogation sur ce que pouvait avoir pensé l’auteur en écrivant. Ici, la pensée qui soutenait l’écrit était visible au premier coup d’œil, puisqu’elle correspondait, d’une manière programmée, au sens commun. D’une certaine façon, c’était comme si ces romans étaient déjà traduits : des romans translinguistiques. L’impression de travail mécanique qu’éprouvait la Princesse était d’autant plus justifiée que les points de départ et d’arrivée se coulaient naturellement dans le moule du langage. Et en même temps, d’une façon qui semblait magique (mais qui ne l’était pas), ces caractéristiques garantissaient la continuité de son travail. Un roman chassait le précédent, ils étaient tous semblables et tous distincts et paraissaient, dans cette combinatoire inoffensive de déjà-su, s’enchaîner à l’infini. La demande du public se renouvelait en raison même de cette combinatoire. L’humanité était possédée d’un désir insatiable de passer le temps, et de le faire en lisant ce type de fable triviale.
Parfois, la Princesse s’amusait à imaginer l’identité et la psychologie des lecteurs de ces romans. D’un certain point de vue, c’étaient eux qui montraient l’amour le plus sincère pour la lecture, car ceux qui lisaient des classiques ou de la bonne littérature avaient en général une idée derrière la tête, par exemple d’écrire, ou de devenir professeurs, ou bien critiques, ou en tout cas des gens cultivés. Lire cette littérature banale impliquait en revanche un plaisir sans calcul. Pour s’en satisfaire, il ne fallait pas être très intelligent ni très cultivé ; d’où une bizarrerie, car cette classe de public primaire disposait de passe-temps plus modernes et encore plus accessibles. Quand elle y pensait, elle les trouvait étranges, vaguement impossibles ; et pourtant, ils existaient, ces lecteurs. En réalité, ils n’avaient pas besoin d’être très nombreux : pour que la publication de ces livres soit une bonne affaire, il suffisait de quelques milliers d’acheteurs, et ce chiffre, étalé sur toute la longueur et toute la largeur du Continent, représentait une ridicule minorité. Et il était inutile de multiplier ce chiffre par la quantité de titres publiés, vu que les acheteurs pouvaient fort bien être toujours les mêmes. Il lui fallait quelques semaines pour traduire un de ces romans ; pour eux, il ne devait pas falloir plus de quelques heures pour le lire ; et si l’habitude s’était installée, il était logique qu’ils en redemandent. Quoi qu’il en soit, la Princesse Printemps ne s’érigeait pas en juge de ces lecteurs. Les romans étaient triviaux, fréquemment stupides, toujours farcis de lieux communs, les personnages étaient caricaturaux, les arguments répétitifs, le style inexistant. Elle le savait mieux que personne, elle qui, pour les traduire, devait nécessairement les regarder au microscope. Pourtant, elle aurait trouvé injuste de le reprocher (de quel droit ?) à ceux qui cherchaient, dans ces pages sans élévation, à s’évader de leurs vies astreignantes, tristes et vides… Elle était une privilégiée et il lui aurait paru frivole de critiquer les goûts littéraires de ceux qui étaient confrontés aux dures réalités de la vie.
Même si elle voyait clairement la faible valeur littéraire de ces livres, elle leur accordait la plus grande attention intellectuelle. Certainement plus qu’ils n’en méritaient mais, après tout, elle les avait en permanence sous les yeux, ils déployaient devant elle, avec lenteur et méticulosité, toute leur banalité, puisqu’en définitive le travail du traducteur consiste à démonter et à remonter – et que, de toute façon, il n’y a pas un objet dans l’univers qui ne mérite l’attention qu’on lui accorde et qui ne récompense la pensée qui s’y applique. Elle éprouvait une responsabilité paradoxale, car elle était sûre d’être la seule à examiner ces romans à fond. Les éditeurs et les typographes ne devaient pas se donner la peine de les lire, les lecteurs devaient glisser de page en page, attentifs seulement aux péripéties et oubliant presque qu’elles reposaient sur un artifice ; quant aux auteurs, distraits par l’automatisme de leur recette mercantile, même eux ne devaient pas leur accorder beaucoup de réflexion. Ces romans commerciaux étaient des épiphénomènes de la vraie littérature. Si l’art était invention et nouveauté, ceci était un ersatz de nouveauté ; c’était le nouveau vieux, le nouveau dans l’ancien, des variations quasi statistiques de l’immuable romanesque. Comme si leurs lecteurs avaient renoncé au savoir de l’art. Lire un classique, c’était prendre connaissance d’un grand nombre de choses, peut-être de toutes les choses, d’une époque de l’humanité dans sa particularité unique. La prémisse de ces romans, en revanche, était une complète déshistoricisation ; là résidait sans doute leur attrait, car c’était cela que les lecteurs demandaient : des conflits éternels. Et, de même que ces romans renonçaient à représenter un moment unique dans l’Histoire, ils renonçaient à la qualité même de l’art, qui est de se constituer en objet unique et non reproductible. En se résignant à être une simple variation, chaque roman se résignait à n’être que l’équivalent de n’importe quel autre roman. À vrai dire, sur ce point non plus il ne fallait pas se montrer dogmatique : après tout, l’Histoire elle-même ne peut se transmettre que comme adaptation ou équivalent d’autres histoires.
D’où une autre caractéristique, plus visible que la précédente : la prévisibilité. Cela aussi, le public le demandait ; et même, il ne demandait que ça : savoir ce qu’il savait déjà, trouver, pensé noir sur blanc, ce qu’il avait déjà pensé, ou rêvé. Dans la perspective particulière de la Princesse, avec la lenteur obligée de son travail, il y avait là quelque chose d’un peu excessif : dès les premières pages, à la présentation des personnages et de leur décor, à leurs évolutions initiales, elle pouvait deviner le déroulement des vingt chapitres à venir, ainsi que le dénouement : qui se marierait avec qui, qui serait puni ou récompensé. Elle ne se trompait jamais. Et elle ne pouvait croire qu’il n’en aille pas de même pour les lecteurs. De fait, il devait en aller de même pour eux, et même plus, vu qu’ils achetaient ces livres, qu’ils les choisissaient, qu’ils payaient pour les lire (alors qu’elle, elle était payée). Il fallait se rendre à l’évidence : ils voulaient des livres déjà lus, des histoires qu’ils connaissaient déjà par cœur. En quelque sorte, c’était une annulation du temps et de toutes les inquiétudes, de toutes les angoisses que le temps charrie pour l’homme. Quand ils commençaient la lecture d’un de ces romans, ils savaient déjà tout ce qui allait se passer. Et la lecture devenait une confirmation jubilatoire. Voilà pourquoi ils aimaient ces romans, pour leur contraste avec la réalité, où le temps est un ennemi toujours capricieux et imprévisible, et toujours triomphant. Tandis que là, ils s’en rendaient maîtres et ils jouissaient de cette victoire, toute illusoire et facile qu’elle fut. En plus de la prévisibilité, le gros bon sens qui gouvernait le style garantissait sa qualité spéculaire ; c’était comme se lire soi-même, et retrouver en dehors de soi tout ce que l’on était. Tant pis si ce “tout” était d’une vulgarité et d’une stupidité définitives. Cela, la Princesse pouvait en témoigner, car elle-même, par substitution, par dédoublement, arrivait à éprouver ce plaisir de l’autoreconnaissance.
En allant au bout de son raisonnement, elle finissait par trouver une justification un peu tordue à cette pseudo-littérature. À l’objection consistant à dire que lire ces romans était une perte de temps, on pouvait répondre par l’impératif socratique : “Connais-toi toi-même.” Et si l’on objectait alors que connaître ce que l’on connaissait déjà n’était pas connaître, il restait une autre réponse, plus profonde : y avait-il autre chose à connaître ? Pour quelqu’un qui, comme la Princesse, voyait l’affaire de l’extérieur, la non-fiction semblait nettement plus profitable : elle pouvait être fort divertissante, autant, ou plus, que les romans, sans parler des connaissances réelles qu’elle apportait sur tous les sujets imaginables. Selon la formule consacrée, de tels ouvrages permettaient de “briller en société”. Dans ce sens-là, il faut le noter, les classiques fonctionnent comme la non-fiction, vu qu’ils appartiennent de droit au trésor commun de la culture. En revanche, les romans qu’elle traduisait ne servaient littéralement à rien. Comment briller dans une conversation en évoquant les épisodes qui ont conduit une belle orpheline (qui n’existe même pas !) à se marier avec l’élégant lord de la région, tourmenté par un obscur secret de famille ? C’était le contraire : celui qui avait ce genre de savoir préférait le cacher ; il s’agissait de connaissances honteuses, de lectures à faire dans le secret de son cabinet. Mais en réalité il n’y a rien, pas même ce qui se passe dans le dernier repli de la subjectivité, qui n’ait un effet visible sur la conduite sociale. Il n’était pas impossible que le cannibalisme intellectuel onaniste de ces lectures donne au lecteur une espèce de confiance en soi, le hausse un peu au-dessus de lui-même et, en fin de compte, le dispense d’avoir à briller dans les conversations pour conserver sa propre estime.
Ces romans n’enseignaient donc rien en matière de contenu ; en ce qui concerne la forme, c’était moins sûr. Ils lui apprenaient, à elle, comment on construit les histoires. Comme elles étaient toutes, par essence, identiques, ils le lui apprenaient un nombre incalculable de fois, sous tous les angles, avec une redondance pesante, qui ne laissait aucune zone d’ombre. Au fil des ans, elle avait si bien appris la leçon qu’elle aurait pu monter un atelier d’écriture de romans commerciaux et enseigner à ses élèves comment disposer les personnages, comment présenter l’argument, comment créer une intrigue, comment la résoudre, comment faire alterner les dialogues et la narration avec la description, ici ou là, d’un salon, d’un paysage… Elle ne manquerait pas d’exemples, vu que tout était exemple ; ces romans étaient le royaume de l’exemplification, fût-ce de l’exemplification de rien, ou de soi-même. Longtemps, elle avait pensé qu’elle était la seule à détenir cette connaissance, en tant qu’horlogère minutieuse de fictions que tous les autres lecteurs parcouraient distraitement. Mais au bout d’un certain temps, elle se mit à penser qu’elle n’avait aucun motif, à part sa vanité, pour croire que les lecteurs n’apprenaient pas aussi bien qu’elle : ce qui leur manquait en termes d’attention à la technique narrative, ils le compensaient par la passion ou par la crédulité. Et elle finit par se convaincre que, contrairement à ce qu’elle avait cru au début, c’étaient eux qui en apprenaient le plus sur la façon de fabriquer des histoires, surtout parce qu’ils l’apprenaient de l’intérieur, depuis leur moi imprégné de fictions, comme si ces histoires entraient dans leur réalité et les travaillaient au plus profond d’eux-mêmes, en les modelant et en les dotant d’une âme. Au nom de quoi se serait-elle sentie supérieure ? Au nom de leur vulgarité ? De leur conformisme petit-bourgeois ? De leurs rêves de midinettes ? Il valait mieux, se disait-elle, abandonner ses préjugés et commencer à reconnaître qu’il y avait autant de vérité, sinon plus, dans ces effrayantes médiocrités que dans les plus sublimes envolées de la philosophie.
Toute philosophie devenait suspecte quand on la confrontait à la réalité. Sans aller plus loin : ces réflexions que se faisait la Princesse sur les romans qu’elle traduisait, à quoi rimaient-elles ? Normalement, elle aurait dû traduire et s’épargner toute pensée. Faute d’un interlocuteur à qui les exposer, ses conclusions n’étaient qu’un château de cartes, qui s’écroulerait au moindre souffle d’air. De fait, elle était certaine que le premier sociologue venu, le premier critique littéraire mondain pourrait rabattre ses arguments d’un seul sourire condescendant. Les penseurs solitaires savent bien ces choses-là et la Princesse, plus que jamais, soupçonnait que ses élucubrations n’avaient pas de base solide et tenaient plus de la fantaisie que du raisonnement. Peu importait tout ce qu’elle savait sur l’objet en question, c’est-à-dire les romans ; il se pouvait très bien que toutes les constructions de sa pensée à leur propos soient fantaisistes, vu qu’eux-mêmes étaient des fantaisies. C’était d’ailleurs pour cette raison que chaque roman avait une façon fraîche et inédite de se faire réalité, qui démentait tous les pronostics nés des précédents. À vrai dire, ses réflexions sentaient la justification. C’était cette attitude typiquement petite-bourgeoise qui consiste à intellectualiser son travail pour dissimuler à une conscience rendue honteuse par la nécessité qu’on fait ce travail pour l’argent et pour rien d’autre, pour gagner sa vie et que, si on ne le fait pas, on meurt de faim. Grâce à cette pseudo-philosophie, elle se démontrait à elle-même qu’elle n’était pas un travailleur comme les autres, obligé de travailler ; elle se berçait de l’illusion d’être une rentière ne travaillant que par défi intellectuel. Et cette illusion, logiquement, contaminait tout argument qui lui venait. En fin de compte, la Princesse devait reconnaître – et c’était le seul résidu solide de ses méditations – que le fait d’être une princesse ne la mettait pas à l’abri des pires réflexes petits-bourgeois.
Elle s’arrêtait parfois, non sans appréhension, à l’aspect pratique du négoce et se disait que l’activité pirate des éditeurs panaméens était implicite dans la nature même des romans dont ils tiraient leurs revenus. De leur côté, en effet, l’illégalité de l’affaire consistait à ne pas payer de droits aux auteurs. Mais qui étaient les auteurs ? Chaque volume portait un prénom et un nom sur sa couverture et sa page de titre, en tout et pour tout. Un nom interchangeable, d’homme ou de femme, ça revenait au même. Mais dans le roman, à proprement parler, il n’y avait pas d’auteur, c’est-à-dire de style, d’œuvre, de case dans l’histoire de la littérature. C’étaient simplement des produits et, comme tout produit, ils n’avaient ni auteur ni histoire ; ils n’étaient pas nés, ils avaient été fabriqués. À certains détails de la quatrième de couverture, la Princesse soupçonnait que beaucoup de noms au-dessus du titre étaient des pseudonymes, dont plusieurs pouvaient dissimuler un même artisan ; dans d’autres cas, on devinait une écriture collective, de type “chaîne de montage”. Bref, ces romans auraient pu tout aussi bien être anonymes ; ce qui ne justifiait pas l’attitude délictueuse des éditeurs de l’Isthme, mais lui conférait une aura de justice poétique. Rien à voir avec la peine qu’elle prenait à faire des traductions fidèles, dans un espagnol à la syntaxe et à l’orthographe impeccables, dans une prose élégante et fluide, sans régionalismes. Elle était la seule à exécuter sa tâche aussi bien : personne ne le lui avait dit, mais elle avait pu s’en rendre compte quand on lui envoyait la traduction d’un de ses collègues. Ce pouvait être un manuscrit à terminer, qu’un irresponsable avait abandonné en route ; ou un exemplaire publié, dont elle devait traduire la suite. Dans ce dernier cas, elle ne pouvait croire qu’on ait imprimé une traduction aussi mal ficelée, où les passages difficiles étaient sautés et où les erreurs de toute sorte fleurissaient. Manifestement, ça ne posait de problème à personne. Ça n’aurait pas dû lui en poser à elle non plus, mais bien faire les choses était pour elle une seconde nature ; et puis, elle devait reconnaître que traduire bien lui était plus facile que traduire mal : pour traduire mal, elle aurait dû se mettre à penser, alors que, pour traduire bien, elle n’avait qu’à laisser courir sa plume.
Quoi qu’il en soit, les éditeurs faisaient de bonnes affaires, d’une manière un peu inexplicable, comme c’est souvent le cas avec les bonnes affaires, qui ont toujours quelque chose de magique. Ici, la magie durait depuis des décennies, et elle avait survécu à tous les présages d’extinction de la lecture. Il resterait toujours, dans chaque communauté humaine, une petite minorité fidèle à la bonne littérature et aussi, par conséquent, une petite minorité fidèle à la mauvaise littérature (à moins d’imaginer une monnaie qui aurait un avers, mais pas de revers), et c’était cette minorité-ci qui continuait à acheter. En additionnant toutes les petites minorités dispersées dans une quinzaine de pays hispanophones, on avait de quoi épuiser des tirages intéressants. Les éditeurs panaméens misaient sur la prolifération et le prix bas. Ce dernier point était déjà contenu, par une loi d’implication qui semblait fatale, dans les romans mêmes, auxquels le qualificatif de “bon marché” convenait parfaitement. Alors, comment oser prétendre être mieux payée ? Elle pouvait s’estimer satisfaite qu’on continue à lui demander des traductions, à ces tarifs misérables grâce auxquels, après tout, elle était parvenue à un équilibre financier. Ce qu’elle devait se demander, c’était si ça durerait toujours. Elle tremblait rien que d’y penser. Les éditeurs eux aussi étaient parvenus à un équilibre entre coûts et bénéfices, mais sans doute encore plus précaire que le sien. À sa connaissance, il y avait toujours eu des éditeurs pirates au Panamá, et rien pour l’heure n’indiquait que ça allait s’arrêter. Mais cela ne signifiait pas qu’ils existeraient éternellement. Il aurait suffi qu’il n’y ait plus de demande… Un changement dans le goût du public, dans ses habitudes ou dans ses priorités, et tout s’écroulerait, à coup sûr. Tout cela était aussi fragile que l’aile d’un papillon. Et cependant… il y avait quelque chose de dur et de résistant sous ce cristal irisé. Le goût pour la fable était réellement éternel – et ici les défauts qu’elle trouvait si facilement à ces romans se transmuaient en qualités et commençaient à agir en leur faveur : la déshistoricisation, le conventionnalisme, la prévisibilité, la stupidité même étaient les piliers de leur éternité. Voilà que les raisonnements philosophiques tarabiscotés dont elle se méfiait tellement étaient de retour. Sa seule certitude, finalement, c’était qu’elle avait besoin de continuer à faire des traductions, et au rythme où elle les faisait, car tout l’argent qu’elle en retirait était aussitôt dépensé ; malgré sa frugalité, elle ne pouvait rien mettre de côté. Et elle n’avait aucune autre activité en vue, au cas où celle-ci aurait cessé. Elle pouvait s’en faire grief à elle-même, se traiter d’imprévoyante. Mais il y avait plusieurs raisons à cela : d’abord, les nombreuses années de tranquillité passées à traduire l’avaient dissuadée de chercher autre chose ; ensuite, le travail l’occupait toute la journée, sans lui laisser de temps ni d’énergie pour cette tâche titanesque qui aurait consisté à penser sérieusement à une autre occupation ; enfin et surtout, isolée dans son île, elle était bien mal placée pour sonder le marché ; il était déjà assez miraculeux qu’elle eût trouvé ce travail.
Mais l’éternité finit toujours par s’interrompre ; ce sont justement les interruptions qui la rendent éternelle. Un matin, un matin quelconque, égal à tous les autres (elle mesurait le temps en fonction du point où elle en était d’une traduction, et elle en était toujours à un certain point), quelque chose commença à se passer, elle ne savait pas quoi mais c’était quelque chose d’obscur, de menaçant, d’inquiétant même, car impossible à définir ni à situer. Dans un premier temps, ce dut être une différence de lumière, qu’elle ne perçut pas vraiment mais que ses terminaisons sensorielles captèrent et projetèrent comme des filaments d’ombre aux marges de sa conscience. Cela ne l’empêcha pas de commencer la journée comme d’habitude. Le second symptôme, conséquence logique du précédent, n’eut pas plus d’effet sur elle : elle sentit l’inquiétude de ses serviteurs, imperceptible mais présente dans un regard, un geste, la façon de fermer une porte ou de l’ouvrir. Les relations entre patronne et domestiques étaient particulièrement polies et affectueuses, et surtout permanentes, si bien que la moindre différence se remarquait vite. Avec Wanda Toscanini, les choses furent plus tranchées. Elle n’eut pas besoin de la voir (la gouvernante passait ses matinées recluse dans la cuisine, à donner des ordres) pour sentir qu’elle était perturbée. Ses variations d’humeur lui parvenaient indirectement, à travers le personnel, et même à travers les choses. Enfin, dans le parc, pendant sa promenade matinale, l’étrangeté acheva de se manifester et elle fut bien obligée de l’enregistrer. De quoi s’agissait-il ? Assise sur un banc de pierre entièrement recouvert par les mètres de mousseline rose de sa robe, elle se demanda pourquoi elle n’avait pas envie de marcher, comme d’habitude, pourquoi elle avait l’air d’attendre quelque chose, pourquoi elle avait peur. Elle regarda autour d’elle, en cherchant les motifs de son trouble dans son parc adoré. Quelque chose bougeait, d’un seul bloc : c’était une ombre et, quand elle leva les yeux au ciel, elle vit un gros nuage noir qui venait de la mer. Une chose si rare, dans les matinées candides de l’île, qu’en soi elle aurait suffi à tout expliquer. Mais il y eut davantage. Une rafale de vent fouetta les feuillages et dérangea sa coiffure. Les oiseaux s’envolaient et, déconcertés par la nouveauté, tourbillonnaient à tire-d’aile. Au sol, de petits animaux timides couraient se cacher entre les racines. La Princesse frissonna et tarda un instant à se rendre compte que ses frissons n’étaient pas seulement l’effet d’un malaise, mais aussi celui des flèches glaciales qui transperçaient l’air. Rien à voir avec la fraîcheur paisible et réconfortante qu’elle connaissait bien et qu’elle avait l’habitude de rechercher au milieu des plantes : un froid inconnu, hostile.
À son insu, la même perturbation s’était produite à la même heure au village voisin. Les habitants avaient déjeuné avec une vague appréhension, les époux s’étaient apostrophés, les enfants n’avaient pas voulu quitter leur lit et les bateaux de pêche avaient appareillé de mauvais gré, face à une mer démontée, qui déferlait rageusement sur les brisants.
Au sein de la population du village, pour une simple raison de nombre, il y avait des personnes plus sensibles que d’autres aux changements atmosphériques ou magnétiques, qui donnèrent le ton. La flore et la faune étaient méconnaissables, sans qu’on puisse dire exactement ce qui avait changé. Mais la mer était le miroir le plus fidèle de leur état d’âme et, ce jour-là, c’était précisément la mer qui aiguisait leur nervosité. L’océan toujours recommencé, en permanente métamorphose, paraissait différent, ce matin-là. Vers le milieu de la matinée, par sécurité, les barques rentrèrent au port, les filets vides. Alors, même les plus sceptiques durent reconnaître qu’il se passait quelque chose. Ils seraient tous devenus fous s’ils n’avaient enfin aperçu un signe objectif justifiant tout ce malaise. Plus qu’un signe, une présence : un bateau, un peu en deçà de la ligne d’horizon. Tous les regards se tournèrent vers lui, on chercha les meilleurs postes d’observation, les premières conjectures devinrent des certitudes et les détails se précisèrent. C’était un vaisseau noir, immobile. Un bâtiment de guerre, hérissé de canons et de batteries antiaériennes, de radars et d’antennes. Et il était énorme, le plus grand qu’ils aient jamais vu, de la taille d’une ville. Et noir, aussi noir que les gros nuages qui surplombaient l’horizon derrière lui, ces nuages sur lesquels se découpait le profil du navire, ainsi que son volume, grâce aux éclats fugaces de ses parties métalliques. On ne pouvait rien imaginer de plus menaçant, malgré la distance, ou à cause d’elle. D’un instant à l’autre, se disaient-ils, ils verraient se détacher du navire les canots de débarquement, à moins qu’ils ne commencent par une canonnade… Ils étaient tétanisés. Ils n’avaient rien fait pour mériter qu’on les attaque, mais cela ne les empêchait pas de craindre le pire. La première chose qui leur vint à l’esprit, et la seule, ce fut de fuir, de fuir pour sauver leur vie, de partir en courant. Mais où ? Ils n’avaient que l’île, et l’île avait ses limites : le bateau était face à l’île, pas face à eux. Une île est un bon refuge pour des gens pacifiques, mais elle présente aussi cet inconvénient.
Quand les habitants du Château purent à leur tour identifier l’origine de leur trouble, ils n’éprouvèrent pas le moindre soulagement, bien au contraire. Ils se sentirent plus directement menacés que les villageois. Surtout la Princesse, qui, dès qu’elle entendit parler d’un navire de guerre ancré face à la côte, fut prise de ce genre d’intuition qui, d’ordinaire, s’accompagne de la question : “Pourquoi faut-il que ça m’arrive à moi ?”
Balançant ses jupons de mousseline et les cerceaux de sa crinoline, elle courut à l’escalier de la tour, avec une précipitation dont elle n’était pas coutumière, et le gravit jusqu’au dernier degré. Elle arriva aux meurtrières le souffle coupé et découvrit avec surprise combien le paysage avait changé : les couleurs souriantes s’étaient voilées d’un gris funeste, le tumulte d’une tempête immobile montait de l’horizon marin et la mer elle-même était aussi lourde et obscure que du métal en fusion. Quoi qu’il en soit, la Princesse ne s’attarda pas beaucoup sur le panorama, car son regard fut aimanté par le monstrueux cuirassé. C’était bien ça. Elle sentit sa poitrine se contracter. Ses pires craintes devenaient réalité. Sauf qu’elle n’avait jamais rien redouté de semblable, avec un tel luxe de détails. Exactement comme dans un cauchemar, y compris par ce côté intempestif, surgi du néant. Du bateau, ils devaient aussi être en train de contempler le Château et ils l’avaient sûrement vue apparaître en haut de la tour, car ils commencèrent à envoyer des signaux. À la pointe d’une des sinistres antennes tordues du pont de commandement, une lumière très blanche, et bleutée, s’alluma et clignota plusieurs fois, avec un éclat métallique, pour annoncer le début d’un message. Les réflexes de traductrice de la Princesse se mirent en marche automatiquement et les séries de flashes, qui représentaient les lettres de la manière la plus simple (la quantité de points lumineux équivalait au numéro d’ordre de chaque lettre dans l’alphabet), formèrent des mots dans son esprit, presque sans calcul : “Ta dernière heure a sonné, sale petite garce. Tu es foutue”. Et, après une pause dramatique, la signature, une seule lettre (huit lueurs) : “H”, suivie d’une longue et sinueuse modulation de lumière, comme un paraphe.
C’était lui ! D’une certaine manière, elle le savait déjà. C’était le Général Hiver, qui courait le monde sur son noir vaisseau ! Elle savait, elle avait toujours su que son parent et super-ennemi, qu’elle n’avait jamais rencontré, viendrait tôt ou tard la défier. Il y avait si longtemps qu’il avait jeté son dévolu sur son Palais, sur son île et qu’il était prêt à tout pour s’en emparer. C’était ce que disaient d’ancestrales légendes familiales, qui lui étaient parvenues bien que les membres de leur famille aient renoncé depuis fort longtemps à tout contact. Pendant des années et des années, rongé par un désir qui avait dû se transformer en haine et en idée fixe, le Général Hiver avait attendu l’occasion propice. Et voilà qu’il avait enfin réussi, apparemment, à quitter ses quartiers incléments, grâce aux perturbations climatiques provoquées par une humanité avide et imprévoyante. Elle était sa victime toute désignée. Il s’était juré de lui faire la peau depuis le début, depuis la distribution initiale des rôles, et il était décidé à jouer son va-tout. En fait, avec son cerveau déformé par la jalousie, il ne pouvait pas penser clairement et il ne se rendait pas compte que tous ses efforts seraient inutiles. Il transportait le mauvais temps avec lui, où qu’il aille, et il ne lui servirait à rien de s’emparer du Palais blanc et rose de sa cousine, parce qu’une fois qu’il serait à lui, il deviendrait un repaire sinistre aux nuits tourmentées, et son parc fleuri se transformerait en sépulcre d’arbres morts. Dans le Palais de la Princesse Printemps, il n’y avait qu’elle qui pouvait vivre, pas pour des raisons de droit de propriété, mais par simple évidence. S’en emparer par la force ne pouvait avoir que des effets destructeurs, nihilistes. Mais c’était ainsi que fonctionnait sa mentalité violente, aucun raisonnement ne l’arrêterait. Quant à elle, cette erreur n’arrangeait pas ses affaires, bien au contraire.
Elle eut une réaction de frayeur absolue. Elle resta paralysée dans le petit kiosque de marbre qui couronnait la tour, changée elle aussi en pierre blanche, incapable de bouger un cil et sentant monter le long de son thorax les marées atroces de la panique. Encore un instant et l’hystérie la plongerait dans un tourbillon de cris, de pleurs et de désespoir. L’idée la traversa de se jeter dans le vide et d’en finir avec tout, avant que cet horrible tout ne commence. L’impuissance l’enveloppait, une impuissance encore plus vaste que la mer. Elle était sans défense. Sans défense contre quoi que ce soit, surtout contre un ennemi aussi formidable et coriace que le Général Hiver, invaincu tout au long de ses innombrables campagnes. Elle ne pouvait compter pour se défendre que sur elle-même, sur son propre être fragile et fugace. Malgré sa vulnérabilité évidente, elle n’avait jamais envisagé de dresser des barrières pour se défendre, ni de se ménager une voie de repli. Elle avait succombé au mirage qui en a trompé tant d’autres : celui de vivre à une époque où la civilisation a vaincu la loi du plus fort. Elle s’était toujours sentie protégée, mais elle n’avait jamais pris la peine de se demander : protégée par qui ? Maintenant, elle avait la réponse : par rien, par personne. Et encore, cette réflexion restait reléguée au second plan de son subconscient par les nécessités immédiates, telles que le travail, l’organisation domestique, le quotidien. Une fleur qui s’épanouissait, le gazouillis d’un oiseau l’occupaient à tel point qu’elle négligeait de penser à son destin. Et soudain, la catastrophe, comme une fatalité. Si la défense ne venait pas d’elle, il n’y aurait pas de défense ; et effectivement, il n’y en aurait pas, puisqu’elle n’était bonne qu’à fondre en larmes et que, si elle récupérait l’usage de ses membres, son initiative la plus audacieuse serait de se cacher sous son lit. C’était ainsi. La Princesse Printemps était pétrifiée, et le reste du monde n’en avait cure.
Que la Princesse fût sans défense face à une attaque armée n’empêcha pas son maléfique cousin de prendre toutes les précautions nécessaires ni d’enclencher les tortueuses stratégies auxquelles il devait ses succès militaires. Sa victoire sur Napoléon ne lui avait pas tourné la tête au point de lui faire croire qu’il existait des ennemis négligeables. Chaque campagne avait sa propre échelle. Pour le Grand Corse, c’étaient les plaines désolées, les villes en flammes et les tempêtes de neige ; pour la Princesse Printemps, les fleurs, la rosée et les papillons ; mais le défi n’était pas moindre, bien au contraire. Il ne suffisait pas d’évaluer les forces en présence. Entre un cuirassé et une orchidée tremblante, le résultat n’était pas garanti, ni dans un sens ni dans l’autre : tout dépendait de la façon de s’y prendre. Sur le pont du cuirassé, justement, une main négligemment appuyée au bastingage en titane, l’autre en visière, le Général Hiver contemplait l’île. Il avait l’intention de l’annexer à la Sibérie, bord à bord, en les rendant limitrophes. (La Sibérie était aussi une île, à sa façon.) Il savait que leurs frontières s’accoleraient totalement, de telle sorte que les deux îles seraient à la fois à l’intérieur et à l’extérieur l’une de l’autre. C’était difficile à concevoir pour un esprit humain, mais pas pour Hiver, ce qui lui procurait une satisfaction particulière. Il avait échafaudé ce plan de longue date, il en avait peaufiné les différentes étapes avec la concentration féroce qui le caractérisait, sans regarder aux coûts ni aux efforts. Il touchait au dénouement : l’île était la clé du triomphe, la conquête ultime et définitive. Et elle était à portée de main. Une fois la Princesse éliminée, il s’installerait dans son Palais… Ce serait la fin de la phase militaire et le début de la phase politico-administrative, la domination du monde étant alors acquise. Il réalisait le rêve de pouvoir que tant d’autres avaient poursuivi en vain ; avec l’avantage qu’il n’était pas un être humain, mais une force de la Nature, une espèce de Dieu, ou en tout cas un dispositif symbolique logé au fond de tous les cerveaux humains. Si près du succès, il éprouvait la tentation de commencer à le savourer. Cependant, il se contrôla : il restait la bataille décisive, il devait se concentrer sur elle, plus que jamais, sans se distraire un instant des manœuvres en cours.
Dans l’immédiat, il ne comptait pas débarquer tant qu’il ne se serait pas assuré qu’il n’y aurait aucune résistance. La première étape consistait à établir une tête de pont, et ils s’y employaient. Une embarcation de cinquante hommes venait de toucher terre dans une zone inhabitée, à une dizaine de kilomètres du village. À sa tête, le lieutenant et bras droit du Général Hiver, un personnage aussi méchant que lui, sinon pire : Arbre de Noël. Ils opéraient ensemble depuis longtemps, en une de ces associations de malfaiteurs qui ne semblent pas viables, tant les intentions de chacun sont perfides, tant la trahison leur est naturelle ; et qui cependant persistent, pour le plus grand malheur de l’humanité. C’était le cas de ces deux-là, toujours prêts à se planter un poignard dans le dos, mais toujours ensemble. Le besoin qu’ils avaient l’un de l’autre l’emportait sur la méfiance. Leur relation était symbiotique. Au point où ils en étaient, Hiver n’aurait pu mener à bien aucune initiative sans ce maillon essentiel dans sa chaîne de commandement, il se serait fourvoyé dans de vaines théorisations. Et Arbre de Noël, quant à lui, s’était tellement identifié à son rôle de subordonné, qu’il n’imaginait pas une autre voie ; ses réflexes étaient militaires, à cent pour cent. “Si Hiver n’existait pas, il faudrait que je l’invente”, disait-il ; il existait, heureusement, et il était éternel. Selon leur accord tacite, à l’étape suivante, quand Hiver se proclamerait Empereur du monde, Arbre de Noël serait son Grand Vizir et Premier ministre. Mais ce dernier était d’une substance si belliqueuse, qu’il ne pourrait jamais fonctionner sans l’hypothèse d’un conflit ; il lui faudrait se trouver des “ennemis intérieurs”, vu que tous les autres auraient disparu, une fois la Princesse délogée de son Palais. Ces perspectives lui semblaient encore assez confuses ; il ne se sentait pas préparé ; la fin se profilait, sans qu’il ait pu planifier l’étape suivante, qui impliquait un changement radical. Il soupçonnait que le Général Hiver avait les mêmes doutes que lui et commençait à voir d’un œil différent leur vieille symbiose. Comme toujours, celui qui avait fait toute la sale besogne en temps de guerre devenait imprésentable en temps de paix. Dans son for intérieur, Arbre de Noël n’écartait pas l’hypothèse qu’Hiver l’ait envoyé mener ce débarquement avec le secret espoir de se débarrasser de lui au seuil de la victoire, au moment où il cessait d’avoir besoin de lui. Du coup, on peut aisément imaginer qu’il multiplia les précautions ; d’autant plus qu’il n’était pas certain d’avoir intérêt à précipiter l’assaut final. Il prit donc son temps pour disposer le campement, établir les communications avec le navire, organiser un réseau d’éclaireurs et, globalement, se préparer à une campagne qui se prolongerait autant qu’il le souhaiterait.