La princesse Printemps
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
L’âme
Est le chaînon sédentaire
De la Nature.
Devant lui, dans la petite clairière où il s’était arrêté pour se reposer, se trouvait la Princesse Printemps. Il la regarda et ne la regarda pas. Il ne la voyait pas et il la voyait. C’était une hallucination, mais il pouvait dire aussi bien que tout était hallucination et que tout était réalité. Les tulles, les gazes et la crinoline de la robe de grand apparat étaient les mêmes, ainsi que la couronne de fleurs des champs, mais le visage tourné vers lui, avec un air de surprise alarmée, était beau, doux et juvénile : ses joues avaient la blancheur du lis et ses lèvres de pétales de rose, veloutées par la rosée du matin, s’entrouvraient sur des dents de perles.
— Majesté…
— Qui êtes-vous ?
Elle avait parlé d’une voix de mousse et d’arc-en-ciel, un peu altérée par une peur qu’il jugea urgent de dissiper.
— Je suis un ami sincère. Je m’appelle Picnic… Je ne peux pas croire… – il hocha la tête en souriant – je ne peux pas croire que Votre Majesté soit réelle…
— Picnic ? répéta-t-elle, comme si ce nom suscitait en elle un écho. Puis elle sourit et il fut convaincu de sa réalité, car les fantasmagories ne sourient pas.
— Je me trouve sur l’île par pur hasard, par accident et, jusqu’à maintenant, je l’ai parcourue sans me laisser voir…
Il lui fit un résumé de ses aventures depuis son réveil sur la plage, en y incluant ses déductions sur la guerre en cours, qui devaient être exactes, à en juger par les mimiques affirmatives de la Princesse et par l’expression de tristesse qui voila son sourire. Elle le corrigea, à moitié, sur un seul point :
— Je ne dirais pas que c’est une “guerre”. C’est une attaque, aussi injustifiée que malintentionnée, et cynique. Mais dans le fond, vous avez raison, il s’agit d’une vieille guerre, et même les pacifistes comme moi sont condamnés à vivre dans un monde en guerre, puisqu’il n’y a pas d’autre monde que celui-ci. – Elle resta un moment pensive. – Ainsi, il a envoyé Arbre de Noël sur l’île ? Et lui, vous ne l’avez pas vu ?
— Hiver ? Non.
— Il a dû rester sur son navire, c’est un lâche, il ne mettra pas le pied sur l’île tant que son nain n’aura pas achevé ses basses œuvres.
Ils s’étaient assis sur un tronc et se trouvaient fort aise de converser ainsi ; tous deux, ces derniers temps, avaient cruellement manqué d’un interlocuteur. Mais Picnic regarda aux alentours et dit :
— Est-ce que nous sommes en sécurité ici ? J’ai vu des patrouilles dans tous les coins…
— Nous ne sommes en sécurité nulle part, monsieur Picnic !
— Il faut rester sur nos gardes.
— Je me sens comme un animal traqué. Ces derniers jours ont été un enfer. C’est en partie pour cette raison que je suis sortie…
— N’est-ce pas imprudent ? Dans le Palais, au moins, il y a des défenses.
— Des défenses ? Ne me faites pas rire. À vrai dire, je me demande pourquoi ils ne l’ont pas déjà pris. Ils doivent croire, eux aussi, qu’il y a une… “défense”. – Elle prononça ce mot sur un ton sarcastique.
— Il n’y en a vraiment pas ?
— Pas la moindre. Pas la plus infime défense. Quant à moi, j’étais couchée dans mon lit, totalement désemparée, incapable de décider quoi que ce soit, vu mon désespoir. J’ai fini par réagir, j’ai eu une espèce d’inspiration… Je me demande si ce n’est pas sous l’influence de votre présence sur l’île.
— De ma présence ? Vous me faites beaucoup d’honneur ! s’exclama Picnic, rouge de plaisir.
— On ne sait jamais quelles influences secrètes on reçoit.
Elle resta pensive, le regard perdu, et Picnic en profita pour la contempler. Elle était belle, autant qu’il l’avait imaginé. Les portraits d’elle qui circulaient étaient allégoriques, il n’avait jamais cru qu’ils aient une vraie ressemblance. Et voilà qu’il se rendait compte qu’ils en avaient une. Comme c’était curieux. Elle avait une ressemblance avec l’abstrait, mais cela la rendait plus concrète, et d’une certaine manière plus imprévisible. Ce visage parfait, de porcelaine et de pétales de rose, frémissait sous son regard, s’éloignait et se rapprochait, passait de l’irréalité à la réalité. Mais à un second niveau, elle était bien réelle et il se trouvait là, tout près, à ses côtés. Il se souvint de sa frayeur, juste avant, et ne put réprimer un soupir de soulagement. Elle le regarda d’un air interrogateur. Il dut s’expliquer :
— Vous savez ce qui se passe ? Je viens du Palais. Sans le vouloir, j’ai assisté à une scène… – Il la lui raconta, sans lui dire qu’il avait pris le vieux travesti pour la Princesse. Mais il ne lui cacha pas à quel point il avait été décontenancé par le spectacle.
— Ce sont des idées de Wanda, dit la Princesse. Quand je lui ai dit que j’allais faire un tour, elle a insisté pour me faire remplacer, parce qu’elle pense que c’est ma présence qui tient les troupes d’Hiver en respect.
— Et qui est ce vieillard ?
— Qu’est-ce que j’en sais ? Un naturaliste français, qui est apparu tout d’un coup…
— Pour vous remplacer, elle aurait pu avoir recours à une jolie jeune fille, une indigène… Enfin, moi, c’est ce que j’aurais fait.
— Ah, ça, c’est tout elle ! Son esthétique de la laideur, de l’efficacité de l’horreur, etc.
— Je dois reconnaître qu’avec moi, ça a fonctionné, dit-il avec un petit rire honteux. Et puis, ce cadavre…
— C’est son mari. Elle est folle. Je vais la renvoyer.
— Il s’agit donc de Wanda… Toscanini. – Les choses commençaient à se mettre en place dans le cerveau de Picnic. – Lui, je l’ai reconnu, c’est Horowitz.
— Pff, Horowitz… Quand je pense à ses interprétations forcées, à cette séduction facile à tout prix, à cette virtuosité complètement vide…
— Quelle horreur ! Quelle différence avec Arrau.
— Eh oui. Mais elle, elle y croit toujours.
Ils firent une autre pause, comme entre l’allegro et l’andante d’une sonate. La Princesse reprit, sur un ton plus posé :
— C’est à cela que je faisais allusion, quand je parlais d’influence. Là-bas, au Palais, j’étais en train de sombrer dans un pessimisme bien pire que la déroute. Et après tout, en cédant du terrain à Hiver, je ne fais qu’employer la même tactique que lui. – Elle regarda Picnic, qui hochait la tête d’un air désapprobateur. – Ne vous inquiétez pas. Je ne parle pas sérieusement. Je sais que je ne pourrais pas survivre en dehors du Palais.
— Et alors ?
— Je ne vais pas m’absenter très longtemps. Et puis, quelque chose me dit que l’attaque n’est pas pour tout de suite. Puisqu’ils n’ont pas lancé l’assaut dès leur débarquement, comme ils auraient parfaitement pu le faire, je ne vois pas pourquoi, maintenant, ils se précipiteraient.
Picnic eut à nouveau une moue dubitative, que justifiait la logique assez spéciale de la Princesse. Elle continua, avec impatience :
— Et que pouvais-je faire dans le Palais, en cas d’attaque ? M’immoler ? Maintenant, au moins, j’ai repris l’initiative.
— Ah oui ? Et quel est votre plan ?
Arrivée à ce point, la Princesse dut décider si elle faisait confiance à son interlocuteur. Après tout, cela ne faisait qu’une demi-heure qu’elle le connaissait, dans des circonstances suspectes, et il n’avait même pas réussi à lui expliquer d’une manière satisfaisante comment il était apparu sur l’île, précisément dans ce moment troublé. Elle le connaissait de réputation, ce qui n’arrangeait rien, car on le disait irresponsable, incorrigiblement hédoniste. Beaucoup auraient dit qu’il s’agissait de caractéristiques “printanières” et qu’ils étaient donc faits pour s’entendre. Mais la Princesse, pour sa part, se considérait comme “une travailleuse”, avec toutes les vertus de la morale petite-bourgeoise inhérentes à une telle condition : ordonnée, économe, digne de confiance, une parfaite employée de bureau, et elle éprouvait pour la bohème la plus grande aversion. Et pourtant, peut-être justement pour ces raisons, ils étaient bien prédestinés l’un à l’autre. D’entrée, il lui avait été sympathique. Selon les sagas, Picnic avait combattu contre Arbre de Noël ; certes, il n’était pas absolument impossible qu’il fût maintenant passé sous ses ordres. Mais cela aurait impliqué une hypocrisie monstrueuse et des dons d’acteur tout à fait hors du commun. Cette sincérité infantile ne pouvait être simulée, surtout accompagnée d’un visage aussi ahuri. Elle se décida d’un coup, avec impulsivité. De toute façon, elle n’avait pas le choix, il n’allait pas la quitter comme ça.
— Vous pouvez peut-être m’aider…
— Mais bien sûr ! Je suis ici pour ça, Majesté !
— Je ne voudrais pas vous causer de problème…
— C’est le destin ! Nous sommes des alliés naturels…
— Je n’irais pas jusque-là, mais je vous remercie de votre réaction.
Elle respira profondément, en rassemblant toute une gamme d’idées fort diverses, qui se bousculaient dans sa tête. Mais elle n’arriva pas à les organiser de manière adéquate. Elle rendit les armes :
— Enfin, pour tout vous dire d’un mot : je suis sortie pour chercher de l’aide.
Quand il la vit si décontenancée, il voulut l’encourager :
— Parfait, c’est ce que j’aurais fait, à votre place. À qui pensez-vous ? Aux villageois ?
— Non… Ce sont des gens pacifiques, des pêcheurs, trop dociles. Et puis, je suppose qu’Arbre de Noël les contrôle déjà tous. J’ai pensé, ou plus exactement je me suis rappelé… Je ne sais pas comment vous expliquer. Vous allez rire…
— Mais non, pas du tout… Je vous en prie !
— Voici : il existe, dans l’île, des zones inexplorées, des lieux où personne n’est jamais allé, mais où il pourrait très bien y avoir quelqu’un. Des parages inconnus, et qui pourtant sont en communication avec le reste de l’île… Je dois vous dire que je vis ici depuis fort longtemps. Le monde, pas seulement l’île, a… comment dire… Vous avez dû remarquer, vous avez sans doute remarqué plus que moi, que la surface (ou le volume : ici, c’est la même chose) du monde présente… des irrégularités. C’est pour cette raison que, parfois, un lieu reste à l’écart, et que les gens qui le peuplent deviennent légendaires. Vous comprenez, plus ou moins ?
— Parfaitement, Votre Majesté. Et vous vous êtes dit qu’ici, dans cette île… ?
— Ce n’est pas une invention personnelle, du moins je l’espère. Cela fait un bon moment que j’entends des rumeurs sur un groupe de… enfin… d’êtres humains… égarés…
Picnic eut la chair de poule.
— Oui, oui, moi aussi, j’en ai entendu parler… Mais ici, dans l’île ?
— Oui.
— Dans cette île aussi ! Décidément, ça fait beaucoup de… d’êtres… dans ce minuscule recoin de l’univers ! Une vraie boîte à surprises. Quand je pense qu’en me réveillant sur la plage je croyais être sur une île déserte.
— Pourquoi avez-vous dit “êtres” ? Vous ne croyez quand même pas…
— Non, je voulais dire “êtres humains”.
— Ah bon.
Ils restèrent muets, un peu honteux, sans bien savoir pourquoi. Peut-être d’avoir trop parlé, ou d’avoir manifesté trop clairement qu’ils plaçaient tous leurs espoirs dans quelque chose d’aussi fantastique. Mais en même temps, ils étaient contents, secrètement réconfortés d’avoir eu le courage de le dire. Maintenant, ils ne pouvaient plus reculer.
— Ce que je me demande, dit la Princesse, c’est si nous arriverons à les convaincre de passer à l’action. Le défaitisme s’est peut-être déjà profondément enraciné en eux.
— Plus il sera profond, mieux ce sera, Sérénissime. Ils n’en seront que plus motivés pour se mettre en marche. Et s’il faut les persuader, nous le ferons. Nous avons tout pour réussir : votre Présence, mon éloquence. Vous me laisserez parler. – Un sourire. Il avait perdu toute timidité. – Qu’est-ce que nous attendons ? Je me sens coupable : je vous ai fait perdre un temps précieux, avec mon bavardage. Allons-y.
Il se leva, regarda autour de lui. La Princesse l’imita. Quand elle se leva, sa robe s’évasa dans toutes les directions, comme un nuage à ressort.
— Pensez-vous que nous allons les trouver ? demanda-t-elle.
— Mais bien sûr, Altesse. Nous allons tomber sur eux tout de suite. Il est même miraculeux qu’ils n’aient pas déjà croisé notre chemin. C’est une simple question de densité démographique. Mais assez papoté. Allons-y ! Allons-y ! Prenons par ce sentier.
— Lequel ?
— Celui-ci : celui qui n’existe pas.
Avec un petit rire, elle le suivit. L’épaisseur de la végétation s’ouvrait en bifurcations susurrantes. Ils paraissaient vraiment être tout près, à portée de main, au point que la Princesse sursauta légèrement et l’appela :
— Monsieur Picnic !
Il se retourna :
— Qu’y a-t-il ?
— Ce ne sont quand même pas… des monstres ?
— Des monstres, Mirifique, nous en sommes tous.
Cela pouvait sembler un peu excessif, ou en tout cas discourtois, si bien qu’il s’expliqua, en se résignant à perdre une minute de plus, puisqu’ils en avaient déjà perdu tellement :
— Le monstre, c’est celui qui fait irruption du dehors, et sans raison, dans la chaîne alimentaire, et qui peut manger tout ce qu’il veut, aussi tranquillement que l’on mange des olives au comptoir d’un bar. Il semble bizarre, exceptionnel, alors qu’il n’a pas la moindre nécessité interne de l’être, de disposer d’une essence de monstre. Il le semble, parce qu’il doit nécessairement être un seul, un à la fois, sinon il ne ferait pas contraste dans le système de la Nature. Mais la solitude ne lui interdit rien. Et comme il est en dehors de toute raison, il peut se consacrer à penser, je veux dire à penser à autre chose, ce qui le transforme en monstre une seconde fois. Bref, il n’y a pas de quoi s’en faire. Vous voyez ? Bon, alors maintenant, en avant ! Ils nous attendent !
Il était tout ragaillardi, presque irrespectueux. Mais son attitude ne choqua pas la Princesse : au contraire, elle la rassura. “Ce n’est plus un enfant, se dit-elle, c’est un homme. Et quel homme !”
Le soir tombait sur la forêt. Tout était recouvert d’une fine brume bleue, et le feuillage semblait se rapprocher d’eux. Comme ils ne parlaient pas, les deux explorateurs pouvaient entendre les oiseaux. Il devait y avoir de l’eau tout près, car ils voyaient des libellules, grandes et transparentes, qui se cognaient furieusement aux arbres, reculaient et se cognaient encore, comme si elles voulaient fuir… Mais fuir quoi ? Et vers où ? Picnic marchait en tête. Parfois il s’arrêtait et levait une main ; ils s’immobilisaient, aux aguets. Un frôlement, une branche cassée, une respiration… Tout se réduisait à rien, à un écho, une fausse alarme. Un trille les ramenait à la normalité ; ils sursautaient et regardaient entre les branches d’un arbre, traversées par un battement d’ailes frénétique. Ils poursuivaient leur chemin.
À leur insu, ils étaient en train de gravir le flanc de la montagne centrale, qui était en fait une succession de monticules sans début ni fin. Ils s’en rendirent compte lorsque, dans un rayon de soleil, ils aperçurent à leurs pieds des profondeurs vertes, obscures et humides, où ils auraient pu tomber. C’était un lieu magnifique, chargé de mystère. On ne savait ni où il débouchait, ni où il avait commencé, ni où il pouvait finir. Et il suffisait de faire le tour d’un arbre pour découvrir un autre de ces recoins infinis, produits avec humour par les accidents du terrain et de la végétation. Tout cela semblait grand mais était petit en réalité, puisque l’île était petite, et que tout y était contenu. Les aspérités (les “montagnes”) ressemblaient à celles d’un cerveau, les plantes équivalant aux “petites cellules grises”. Une carte de l’île aurait été bien trompeuse !
Quand ils les rencontrèrent, ce fut un anticlimax, du moins pour Picnic et pour la Princesse. Les exilés formaient un groupe pathétique, de vingt à trente hommes et femmes, mal installés dans des cabanes improvisées, sans occupation visible, à attendre la nuit comme on attend la mort ou une résurrection inopportune, une résurrection en pleine vie. Mais l’arrivée du couple fit briller dans leurs yeux une lueur d’intérêt – au milieu de l’apathie angoissée qui constituait leur attitude habituelle face aux événements.
Ce minuscule peuple errant se jugeait exclu des bénéfices de la loi des rendements décroissants, dans la mesure où cette loi funeste pouvait offrir quelque bénéfice ; d’où leur état d’âme. Ils étaient nés et avaient grandi au Commencement, mais quelque chose, une instance supérieure, les avait expulsés du Commencement pour les jeter dans le flux du temps, et ils n’avaient pu revenir en arrière. À partir de là, ça avait été irréversible. Chaque jour les éloignait un peu plus de ce Commencement dont ils ne voulaient pas sortir. Pourquoi étaient-ils donc partis ? Ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur ce point : peut-être par obligation, peut-être par imprudence… Peut-être auraient-ils pu résister victorieusement. Quoi qu’il en soit, ils avaient cédé à la minute fatale (qui jamais ne porta mieux son nom) et ils allaient en subir les funestes conséquences toute leur vie, et même plus, puisqu’elles étaient éternelles, littéralement.
Pendant un certain temps (un “certain temps” !), ils s’étaient jetés dans une fuite éperdue, diffusant ainsi dans le monde entier leur légende douloureuse. À la fin (mais il n’y avait pas de fin !), ils avaient compris que c’était inutile et ils étaient demeurés sur cet îlot perdu, sans autre critère que celui, frivole et superficiel, du climat, qui était chaud et constant, somme toute agréable. C’est qu’il ne leur restait rien d’autre. Puisqu’ils ne pouvaient plus combattre le “temps qui passe”, au moins, se disaient-ils, ils pourraient jouir du “temps qu’il fait”. Eh oui, en effet, il n’y avait pas de fin. Rien ne pouvait se terminer, sauf par la mort, et encore pour une seule personne à la fois. Le temps courait inexorablement. La dissolution du Commencement était comme un cauchemar, pour eux. Chaque fois qu’ils s’en souvenaient, qu’ils se lamentaient, qu’ils imaginaient une manière d’y retourner, ils contribuaient à augmenter la distance qui les en séparait. Du coup, ils essayaient de ne pas penser, de ne rien faire, comme une tribu d’ascètes quiétistes. Ils essayaient, mais en vain : dans ce domaine aussi, ils étaient inefficaces. Une sourde inquiétude les rongeait, “la honte d’avoir
été, la douleur de n’être plus 1”. Les peuples primitifs avaient dépassé cette crise en se livrant aux cycles de la Nature, au chant d’un oiseau ou à la fraîcheur d’une averse, dans lesquels ils trouvaient une perpétuelle illusion de commencement. Mais ils n’étaient pas une tribu de sauvages ; la mascarade qu’ils offraient, dans leurs cabanes en mousse, était insuffisante, elle ne faisait, au fond, qu’aggraver leur amertume.
Mais l’arrivée de Picnic et de la Princesse Printemps marqua leur histoire, dès le premier instant, dès qu’ils apparurent. Ce fut la condition plutôt ambiguë de leurs visiteurs, mi-symbolique, mi-réelle, qui les éveilla à une autre façon de voir leur propre condition. C’était comme si commençait à s’ébaucher la possibilité que le monde fût peuplé de figures représentatives et, un monde second se glissant juste en dessous du premier, qu’il y eût, dans la mince distance de l’un à l’autre, du temps disponible pour créer d’autres vies. On dit bien que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, et même que l’espérance survit à la mort. L’événement pouvait être un nouveau commencement (ou un commencement tout court, ou le nouveau tout court), à condition de revêtir la forme d’un mythe ; tout événement était bon, mais pour eux, qui n’étaient ni des artistes ni des philosophes, mais de pauvres gens punis par le destin, cet événement-ci, dont les acteurs étaient des figures allégoriques, prenait une utilité particulière, parce que son sens y était incorporé, et servi sur un plateau d’argent.
Les talents oratoires de Picnic firent le reste. Il monta sur un petit banc et commença à pérorer, au début en hésitant, ensuite avec plus de fermeté, à mesure qu’il prenait de l’assurance et qu’il se persuadait lui-même, pour en arriver à l’éloquence fulminante et définitive d’un tribun romain. Debout à ses côtés, la Princesse le regardait tout ébahie, elle qui était à la fois objet et auditrice d’un discours qui exhortait à combattre pour elle, et qui la convainquait simultanément du bien-fondé d’un tel combat. Elle se rendait compte que, sans le savoir ni le vouloir, elle avait fait partie elle aussi du peuple des expulsés du Commencement, quand elle avait trahi, par ses frayeurs d’aristocrate gâtée, la fonction sacrée des temps primordiaux. Et en même temps, sa beauté, sa robe, sa couronne de fleurs garantissaient la vraisemblance de ce discours. Elle restait impassible, comme un top model sur un podium. Tous la regardaient et écoutaient son ami, qui s’égosillait ; il était de ces orateurs ardents dont le message peut se résumer par la formule : “Pas un mot de plus !” Car c’était de cela qu’il s’agissait, de l’inutilité de continuer à parler ; et rien ne semblait pouvoir l’interrompre. Il se sentait de plus en plus à l’aise, maintenant que les mots se pressaient sur ses lèvres, pour prêcher une politique de l’action. Après tout, la prise de décision avait toujours été sa grande spécialité. C’est ce qu’il était en train de leur dire, avec tout l’enthousiasme adolescent qu’il semblait avoir gardé pour l’occasion, et ils le crurent. Il leur suffisait de croire aux faits : puisque des forces de destruction organisées étaient à l’œuvre, ces forces créaient déjà leur propre résistance, et la résistance triompherait ! Ou plutôt, elle triomphait déjà, parce que cette histoire n’était que commencement.
Quand le public, médusé, détourna enfin son regard de la Princesse vers Picnic (comme s’ils voulaient éprouver la qualité du ventriloque en fixant son pantin), ils découvrirent qu’il était complètement transformé, aussi fluide et mouvant qu’une goutte d’eau minérale traversée par les éclairs de la passion. C’était un homme, un enfant, hâbleur et prétentieux, mais il était beaucoup d’autres choses encore, un roi, un lapin, un cabinet bleu dans un pré, un camion de pompiers, la semelle d’un soulier, un parapluie, une tubéreuse, une vache, un tuyau, un poème. Qui appelle à l’action prend l’aspect de toute chose, car l’action est tout. La Princesse, comme une ancre dans la réalité, restait identique à elle-même et exhibait cette identité comme un trophée, ou une promesse. Cependant, la nuit était venue et les étoiles brillaient dans un ciel encore bleu. Picnic était aussi le firmament. Les astres parlaient. Pour une fois, le poids de l’univers devint un moteur, qui rugit comme une aurore.
Ainsi commença la campagne pour la reconquête de l’île. Les volontaires s’élancèrent, prêts “à se battre jusqu’à la mort”. Dans une certaine mesure, ils n’avaient rien à perdre, et tout à gagner. Au Commencement, ils pouvaient tout (non qu’ils se souviennent de cette époque, mais ils le déduisaient, en bonne logique) ; dans le temps, ils ne pouvaient presque rien, ou carrément rien, puisque le maudit “sens unique” du temps absorbait toute leur énergie et élaguait leurs idées, en n’en laissant que l’abstraction d’une ligne ou d’une flèche. Avec cet appel inespéré à l’action s’ouvrait un présent dans lequel on pouvait de nouveau rêver et inventer. Certes, c’était un présent nu, sans passé ni futur ; et, dans ce pur présent, la seule action possible était la plus folle, la plus surréaliste. Une voix s’éleva du groupe, déjà presque indiscernable dans l’obscurité :
— Alors, nous devons partir à l’assaut d’un Arbre de Noël, et du Général Hiver, et des Moules Mutantes ? Et qu’est-ce que nous allons leur jeter dessus : des confettis ?
La réponse était : oui, exactement. La Princesse Printemps était en partie responsable, par son labeur de traductrice, de la propagation à travers le monde entier de fictions vraisemblables et conventionnelles, de “divertissements” abrutissants. Et voilà qu’elle devait être l’âme et l’inspiratrice d’une résistance contre ces valeurs, qui se retournaient contre elle. Et tout cela se passait dans le réel. Le problème des expulsés du Commencement était réel, sinon ce n’aurait pas été un problème. Ils étaient bien réels, même si leur problème prenait la forme irréelle d’une fable.
Ce fut une campagne éclair, dans la nuit étoilée. La guerre est ainsi, instantanée. Ses causes s’étendent interminablement, ses effets aussi : mais la guerre en soi est une décision, un clignement d’œil. La troupe improvisée, sous l’invocation de la devise “Picnic et Printemps, ensemble, vaincront !”, se lança, sans hésiter davantage, à l’assaut du camp des envahisseurs, qui, le hasard faisant bien les choses, se trouvait tout près, par un sentier entre les buissons. Ils n’avaient que des pieux et des pierres, mais ils pouvaient compter sur une arme qui valait toutes les autres : la surprise. Ils étaient si impatients de l’utiliser, qu’ils ne planifièrent rien. C’était mieux ainsi : dans le désordre, ils se multipliaient, faisaient toute sorte de manœuvres irrationnelles, qui déconcertaient encore plus l’ennemi. De l’extérieur, l’instant (puisque tout le monde le vit simultanément), est partagé par tous ; mais pas de l’intérieur, car il n’y entre qu’une seule personne à la fois (son exiguïté fait partie de sa définition) ; lorsqu’on pénètre par la force dans l’instant d’un autre, cet autre en est nécessairement expulsé. L’obscurité était leur meilleure alliée. La Lune tarderait un bon moment à sortir et, en attendant, on ne voyait pas à cinquante centimètres. Les tentes furent renversées et piétinées. Les Marines s’extirpaient de leurs sacs de couchage, en pyjama, ils chancelaient de tout leur sommeil en retard et, avant de savoir ce qui leur arrivait, étaient mis hors de combat. Les assaillants revêtirent les uniformes gonflables abandonnés et, quand ils commencèrent à utiliser les armes qu’ils venaient de confisquer, le sort en fut jeté. Picnic, suivi de trois femmes décidées, se précipita vers la tente d’Arbre de Noël, mais son occupant n’y était pas. Quand la Princesse arriva, avec ses talons hauts et sa crinoline qui ralentissaient sa marche, Picnic lui dit que l’oiseau s’était envolé. Mais il ne pouvait pas être bien loin, avec ses petits pas de bois.
En effet, Arbre de Noël se trouvait à une faible distance ; il était sorti pour aérer son insomnie et, quand il entendit le fracas, il se mimétisa dans le sous-bois. Par chance pour lui, il portait son transmetteur au bout d’une branche ; dès que sa paralysie initiale se dissipa, il se mit à appeler les autres postes. Comme il ignorait l’importance des forces qui les attaquaient, il opta pour une tactique audacieuse : prendre le Palais, s’y retrancher et appeler le navire du Général Hiver à son secours. Il convoqua donc sur-le-champ les Marines des postes avancés, qui se rassemblèrent à la croisée des chemins et accoururent à sa rencontre. Pour gagner du temps, puisqu’il était si lent, ils le replièrent (ses petites branches en plastique disposaient de charnières au niveau du tronc) et le mirent dans une malle. Tout en brinquebalant à l’intérieur, Arbre de Noël réfléchissait. Soudain, une explosion épouvantable l’envoya dans les airs, où il fit bien cinquante cabrioles, avant de retomber sur une bougainvillée. Pendant l’ascension, une pirouette provoqua l’ouverture de la malle, et Arbre de Noël put voir d’en haut le désastre qu’un missile nocturne avait provoqué sur sa troupe : tous ses hommes gisaient, horriblement déchiquetés, à la lueur de leurs uniformes incendiés. La malle le protégea au moment de l’impact et sa chute fut donc amortie : il était intact, à part quelques boules cassées, qui ne seraient pas difficiles à remplacer. Il étira ses branches et regarda autour de lui. Il était dans le parc et, juste en face, à l’autre bout d’une majestueuse allée de statues, se dressait le Palais.
En dépit de ce que put penser sur l’instant le nain célébrissime, le missile n’avait pas été lancé par les soldats de la reconquête, il provenait du navire. Voici ce qui s’était passé : lorsqu’il l’avait envoyé à terre, Hiver, tout à ses soupçons, avait discrètement placé sur Arbre de Noël un transmetteur satellitaire, qui lui indiquait en permanence sa position. La méfiance de son lieutenant n’étant pas moindre, Hiver avait dû user d’un subterfuge. Lors de la cérémonie d’adieu, sur le pont du cuirassé, après lui avoir donné les instructions pertinentes, il avait exprimé son désir de lui accorder une promotion. Aussitôt dit, aussitôt fait : il avait tiré de sa poche un étui, afin de remplacer l’Étoile de Bethléem de troisième catégorie qui ornait la cime du toupet végétal d’Arbre de Noël par une Étoile de Bethléem de deuxième catégorie. Le transmetteur se trouvait à l’intérieur de cette étoile, et le récipiendaire l’avait porté tout le temps sur lui, sans rien soupçonner. Quelques minutes auparavant, quand Arbre de Noël et ses Marines avaient commencé à marcher sur le Palais, un signal d’alarme s’était allumé sur les écrans renifleurs du navire, et un autre, encore plus puissant, dans le cerveau d’Hiver. La trahison qu’il avait attendue si longtemps semblait sur le point de se produire : en effet, si l’assaut du Palais avait été programmé, il aurait dû en être informé. Il décida de débarquer immédiatement et commanda un bombardement d’appui, dès que son canot aurait touché terre. C’est ce qui fut fait, avec une telle efficacité que le premier missile tomba juste sur l’escadron qui transportait Arbre de Noël dans une malle. Il survécut donc, mais l’explosion dérégla complètement les puces du transmetteur, qui, dès lors, envoya des ordres délirants aux missiles, si bien que tout le reste du bombardement fut dévié en hauteur. Une Étoile de Bethléem folle attirait les explosions au plus haut des cieux. Le firmament s’emplit de bombes de lumière.
Ces feux d’artifice surprirent Picnic et la Princesse tandis qu’ils délibéraient sur la meilleure façon de retrouver le fugitif. Ils levèrent les yeux au ciel et les contemplèrent avec ravissement. Ils les trouvèrent beaux, presque émouvants, authentiquement historiques, mais il ne leur échappa pas qu’il pouvait s’agir de manœuvres de diversion, si bien qu’ils revinrent à leur problème. Picnic était partisan d’organiser des battues aux alentours, mais la Princesse insista pour essayer d’abord un de ses talents, qui pouvait se révéler plus efficace : l’odorat. Elle se jugeait de taille à retrouver les traces d’Arbre de Noël sur le sol. Quelque chose échappait à Picnic : elle s’était donc trouvée tout près de lui, au point de pouvoir sentir son odeur ? Non, répliqua-t-elle, mais il ne fallait pas oublier que les initiales du quidam étaient ADN et qu’elle était parfaitement capable, pour le coup, de reconnaître l’arôme de cette substance, qui était un super-arôme. Sans plus attendre, elle se mit à quatre pattes et inclina son nez vers le sol. À la lueur des bombes qui éclataient au milieu des constellations, Picnic la vit ramper avec agilité dans toutes les directions, en respirant doucement. Pour sa sensibilité, le spectacle de la divine représentante des fleurs et des oiseaux se déplaçant comme un chien fut un coup difficile à encaisser. N’était la robe, qui avait pris une phosphorescence rose, il se serait presque attendu à la voir lever la patte contre un arbre… Son snobisme lui permit de ne pas s’y arrêter. Il vit tout cela comme un luxe supplémentaire, comme si devenir animal était une autre manière d’exercer l’aristocratie.
Ils avancèrent ainsi un certain temps. Picnic essayait d’éviter à tout prix l’association que suggérait la scène : un monsieur qui sort promener son chien avant de se coucher. À cet effet, il se concentra sur la brebis, à laquelle il n’avait guère prêté d’attention, depuis qu’il l’avait aperçue et que la Princesse lui avait donné une explication sur sa présence. Il s’agissait d’un animal qui était né, au sein du troupeau décoratif du Palais, avec un handicap : elle était aveugle. La Princesse l’avait prise sous sa protection personnelle, elle l’avait nourrie au biberon et, depuis lors, la petite brebis la suivait partout. Les turbulences de cette nuit de guerre ne l’avaient pas perturbée : elle se contentait de suivre “aveuglément” sa maîtresse. Picnic leva soudain les yeux et découvrit, tout au bout d’une longue trouée entre les arbres, une large perspective sur le jardin à la française et la façade du Palais, très lointains, tout petits, mais parfaitement visibles. Cela attira l’attention de la Princesse, qui finit par se redresser, regarda à son tour et lui dit qu’ils devaient se trouver, par le plus grand des hasards, à une extrémité de la clairière perdue, ce viseur végétal qui existe au sein de toutes les forêts. Ça ne pouvait mieux tomber, car ils purent apercevoir Arbre de Noël cheminant vers le Palais, seul, laissant derrière lui les corps mutilés de ses Marines. Leur première impulsion fut de se lancer à sa poursuite, mais, à ce moment précis, les portes du Palais s’ouvrirent et un groupe surprenant fit son apparition. C’étaient Wanda Toscanini et Henri Lissaurrie, celui-ci dans son rôle de “Princesse Printemps”, poussant une table de dissection à roulettes, où était assis le cadavre d’Horowitz. Derrière eux, toutes les lumières du Palais étaient allumées. Ils poussèrent la table jusqu’au perron, puis la laissèrent dévaler les marches. Wanda resta là à regarder, tandis que “la Princesse” descendit et se remit à pousser la table, le long de l’allée centrale, droit sur Arbre de Noël, qui s’était immobilisé sous l’effet de la surprise, dans le clignotement de ses guirlandes électriques. La table de dissection prenait de plus en plus de vitesse (l’allée était légèrement en pente) et, juste avant la collision, le Français bondit et se retrouva sur la table, où il se mit debout, comme sur une planche de surf. Il aurait pu la laisser courir seule mais, de toute évidence, il voulait se sacrifier, dans un geste romantique et héroïque. Cela se confirma lorsque, à l’instant suprême, il tourna la tête vers Wanda et lui envoya un baiser. Il se sacrifiait pour celle qu’il croyait être la Princesse Printemps, entité assez illustre pour que l’on meure pour elle, mais trop laide pour qu’on puisse la supporter de son vivant. (Picnic comprit parfaitement tout cela : c’est ce qui lui serait arrivé s’il avait continué à croire que le naturaliste travesti était la Princesse.)
Le choc fut horrible. Horowitz tomba en avant et ses mains, en position pour un accord de dix notes, s’incrustèrent comme des griffes au milieu des guirlandes et des boules de Noël du petit Arbre. Le générateur électrique placé dans son dos provoqua un court-circuit, parce que son voltage était exactement à l’opposé de celui du monstre miniature, et il se produisit une explosion d’électrons qui fit trembler toute l’île. Henri Lissaurrie fut projeté dans le ciel, sa robe gonflée comme une tente de cirque, et, dans les hauteurs ténébreuses, il commença à rebondir de missile en missile, en d’acrobatiques carambolages ; il absorba toutes les explosions et remonta la parabole des projectiles, pour s’écraser, en fin de course, contre le navire qui les lançait. Cette explosion fut plus forte que la première : le cuirassé se désintégra dans une boule de protons, un cratère colossal s’ouvrit dans la mer, et tout disparut. Le Général Hiver, qui avait assisté impuissant au dénouement, courut vers le milieu de l’allée, écarta d’un coup de pied les restes tordus de la table de dissection et souleva Arbre de Noël, tout cassé et brûlé. Il parut d’abord vouloir le jeter, puis il réfléchit, le plaça sous son bras et partit en courant en direction de la mer. “Nous pouvons le rattraper !” cria Picnic, mais la Princesse l’arrêta d’un geste : “Laissez-le s’échapper. Cela lui servira de leçon, il n’y reviendra pas de sitôt. Et puis, il faut de tout pour faire un monde.” Ils le virent monter dans une barque de pêcheur et partir en ramant sur l’océan sombre.
En même temps que le Général Hiver, Wanda était accourue sur les lieux de la tragédie. Mais elle n’eut pas à glisser sous son bras une poignée de branches en plastique carbonisé, bien au contraire. L’explosion électrique avait rendu la vie à Vladimir Horowitz, qui était debout, en train d’arranger son nœud papillon. Pour qui l’avait entendu jouer Chopin, le proverbe “Aux grands maux, les grands remèdes” se justifiait pleinement. Sa femme le serra dans ses bras, en pleurant d’émotion. Quand elle fut remise, elle se tourna vers les Expulsés du Commencement, qui avaient formé un cercle et applaudissaient, et les invita à entrer pour prendre une coupe de champagne et fêter l’événement.
— Tout est bien qui finit bien, fit la Princesse : il va reprendre les tournées, les enregistrements, et moi, je me débarrasse de Wanda.
— Il va vous falloir trouver une nouvelle gouvernante.
— Ce n’est pas un problème. Avec le chômage, on peut choisir. C’est plutôt le revers de la médaille qui me préoccupe : comment la payer. Tout cela m’a mise en retard dans mon travail, je vais devoir m’activer pour convaincre mes employeurs que je suis toujours en activité et que je n’ai pas oublié les délais…
Son esprit clair et méticuleux, avide de sécurité, calculait déjà le nombre de mots, de pages, d’heures et de jours. Elle revenait en pensée au stupide roman sentimental qu’elle traduisait au début de l’invasion, et qu’elle avait abandonné pendant tout ce temps. Par chance, les premiers chapitres avaient été vite traduits (c’était un de ces romans dont les dialogues stéréotypés se traduisent tout seuls) ; dès le lendemain, elle travaillerait double, pour se mettre à jour. Tout lui revenait d’un coup, les personnages, la trame, elle se souvenait même, dans les moindres détails, de la scène qu’elle était en train de traduire au moment de l’interruption. Elle soupira :
— Revoilà la routine, la vie de tous les jours… Je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer. Je me sens partagée. Évidemment, il vaut mieux que les choses reviennent à la normale. On ne peut pas vivre dans un bouleversement permanent.
— Si vous me permettez, Votre Majesté, fit Picnic, je dirai que l’on pourrait considérer tout cela comme une expérimentation. Exactement comme quand on dilue une pincée d’alcali rose dans un acide blanc, dans un laboratoire, pour voir ce qui se passe. Que peut-il se passer ? Par nature, une expérience scientifique est un événement très bref, un instant ; elle peut sembler très compliquée, mais en fait elle est très simple, car elle s’achève dans le mouvement même qui l’a produite. Et ça ne coûte rien à personne : quelques minutes de son temps, un peu d’attention. Quoi de plus élémentaire ? Quand on veut se rappeler l’expérience, elle est déjà passée, il en reste à peine le souvenir, ou la leçon, qui suivent le chemin de tout souvenir et de toute leçon, n’est-ce pas ?
La seule réponse de la Princesse fut son merveilleux sourire sérieux, le plus beau diamant de sa couronne, dans la lumière provenant du Palais. On apercevait par les fenêtres l’assistance en joie, ils marchèrent dans sa direction. Mais à mi-chemin, ils entendirent les premières notes de la sonate en si mineur de Liszt. Manifestement, le ressuscité ne se faisait pas prier pour exhiber ses talents, qui étaient toujours les mêmes. Il leur suffit de deux ou trois mesures pour reconnaître cette volonté narcissique de séduire au détriment de la musique, cet abus de la dynamique, de la pédale, ces emportements de star de pacotille.
— Quelle horreur ! murmura la Princesse, qui s’était arrêtée.
— Quelle torture, approuva Picnic. Et il faut que ce soit la sonate en si mineur, qui est si longue. Non seulement c’est un escroc, mais un malappris.
— Je ne le supporte pas. Faisons un tour, pendant qu’il se pavane. De toute façon, je n’avais pas envie de rentrer tout de suite. La nuit est si belle… La Lune va apparaître d’une minute à l’autre.
Ils s’éloignèrent. Leur seul objectif, pour l’instant, était de sortir du rayon d’audition de cette musique aux effets appuyés, qui injuriait l’art. La musique ne devrait s’accompagner d’aucun effet ; les effets sont bons pour les enfants, et il n’existe pas de musique enfantine. Et pourtant, se disaient-ils, il y avait des gens, beaucoup trop de gens, qui aimaient ça. Ils s’éloignaient à la fois du phénomène auditif et de l’unanimité de ce triomphe. Ils retourneraient au Palais quand les festivités seraient terminées. Le succès de la musique à effets signifiait l’échec de toute expérimentation possible, et eux, par une intuition propre à leurs vies, souhaitaient préserver l’essence de l’expérience. Le déshonneur de la musique correspondait, en quelque sorte, à la perte d’efficacité des aventures. Ils s’enfonçaient dans les frondaisons ténébreuses, en bavardant, l’air distrait. Ils parlaient toujours du cas Horowitz, mais en réalité ils parlaient déjà d’autre chose. L’obscurité était devenue totale. La volumineuse robe claire de la Princesse, avec ses gazes et ses petits boutons en diamant, conservait à peine une vague phosphorescence, qui pouvait se confondre avec une forme supplémentaire de l’obscurité. C’était sans doute pour cette raison qu’ils continuaient à parler : pour maintenir le contact entre eux, ne pas se séparer. La seule qui n’était pas affectée par cette circonstance, c’était la brebis, qui était aveugle. De toute façon, ils ne pouvaient pas se perdre, tout était île.
Le pauvre Picnic ne disait mot. Il n’avait jamais su quoi dire, dans ce genre de situation : il ne savait pas parler aux filles, entretenir une conversation. Même s’il était conscient qu’il faisait bonne impression, que tout le monde l’aimait, tout cela ne lui servait à rien quand il s’agissait de tirer un bénéfice plus concret de la conversation, il ne savait jamais comment s’y prendre. Ils continuèrent leur chemin en silence, lui avec amertume, se disant qu’il était un idiot et se maudissant : “Je ne suis pas à la hauteur de ma réputation.” Pour conclure sur un cri intérieur fataliste, et peut-être un peu hâtif : “Je ne suis bon à rien !” Mais, à cet instant précis, un autre cri, qui sortait de la réalité et non des profondeurs torturées d’une conscience encore adolescente, apporta un démenti formel à cet épuisement supposé des sujets. Il provenait du sol et son contenu était menaçant, voire pire :
— Halte-là, petits merdeux ! Plus un pas ! Vous êtes morts !
Et, après une courte pause, comme une dernière inspiration :
— Cette fois, vous n’allez pas vous en sortir !
L’esprit de Picnic analysait encore ces mots, quand un deuxième cri retentit. Il était inarticulé et sortait de la bouche de la Princesse. Un hurlement de pure hystérie, qui en disait long sur sa fragilité émotionnelle. Pour son compagnon, ce fut une surprise. Elle paraissait si sûre d’elle, si rationnelle : c’était bien la preuve que les premières impressions sont parfois trompeuses. Dans la nuit noire, il ne réussit qu’à avancer à tâtons en direction du cri, comme pour prendre la Princesse dans ses bras. Heureusement pour sa timidité, il n’y arriva pas, mais enfin ils s’effleurèrent et il put s’orienter. Il essaya de cadrer la scène, ce qui n’était pas facile dans l’obscurité ; de plus, en s’approchant de la Princesse, il risquait de buter sur la brebis. De fait, il toucha la jeune fille ; un contact dans l’obscurité est toujours inquiétant, surtout en pleine hystérie. Mais la Princesse sembla se calmer, ce qui indiquait que le premier contact, qui l’avait terrorisée, n’avait rien à voir avec la brebis. Quand elle put enfin parler, dans un tremblement, elle dit qu’elle avait senti quelque chose “par terre… sous le pied…” Mais en réalité (elle n’arrivait pas à s’expliquer) ce n’était pas un contact, mais… “du froid”… Une attaque pré-contact, une baisse subite de la température, lancinante et malveillante. Picnic se dit : “Cette sotte a marché dans une flaque.” La sensation de malveillance pouvait provenir des mots entendus. Certes, ces mots étaient réels, prononcés par quelqu’un de réel, et l’énigme restait entière. Tous deux la résolurent en même temps, en un éclair ténébreux qui leur glaça les sangs à l’unisson. Était-ce possible ? Ne devenaient-ils pas fous ? Pouvait-il s’agir d’une de ces Glaces Parlantes, abandonnée là, comme une mine antipersonnel à la fin d’une guerre ? Après tout, c’était parfaitement possible. Mais ils n’eurent pas le temps d’approfondir, car Picnic sentit à son tour le froid qui courait le long de son pied droit ; il fit un saut qui le projeta contre un arbre ; il hurla, dans un mélange de fureur héroïque et de terreur abjecte : “Fuck you, bordel de merde !” Aussitôt, il se sentit tout honteux, bien qu’il n’y eût pas de quoi : après ces mots, ils se retrouvaient à égalité. Ils reculèrent en haletant, se cognant aux troncs, aux racines et aux buissons. La glace se retrouva à une certaine distance d’eux, à en juger par son sifflement froid. Le surhumain se manifeste mieux dans la représentation. On ne sut jamais comment la brebis se débrouilla dans cette retraite ; probablement mieux qu’eux.
Ils échangèrent leurs impressions dans un murmure. Ils devaient se rendre à l’évidence : c’était une Glace Parlante. Un petit morveux du village avait dû, dans un geste typique de mauvaise éducation, la jeter (à moins qu’elle ne soit tombée), repu et comptant sur l’occupant corrupteur pour renouveler les stocks. L’incivilité tournait au désastre. On pouvait tout craindre de ces glaces ! Dans son désespoir de condamnée (ses heures étaient comptées : au lever du soleil, elle se désintégrerait irrémédiablement), elle était capable du pire. Imbue de la cruauté de son créateur (de son ADN, en d’autres termes), elle haïssait la Princesse et, les jeux étant faits, elle se battrait jusqu’à la mort, elle n’avait plus rien à perdre, elle allait se faire Glace Kamikaze. C’était une malchance incroyable d’être tombé sur elle ; ils se sentirent découragés, d’autant plus qu’ils avaient cru au triomphe, qu’ils avaient commencé à le fêter, à penser à l’avenir… Et voilà que ce seau d’eau froide (d’eau glacée) les ramenait à la réalité. Mais il y avait autre chose à dire (ou à penser, car on manquait de temps pour le dire) à propos de l’épisode : à l’intérieur d’une expérience, il y en a toujours une autre, et ainsi de suite à l’infini. Quelle que soit la brièveté de l’expérience, il y en a au moins une autre à l’intérieur. La Glace le confirmait.
Ainsi avait commencé le combat, à la simple perception du danger, comme sur un écran miniature où l’on aurait pourtant réussi à tout représenter (mais ici, ce n’étaient pas les dimensions minuscules d’un écran qui étaient en cause, c’était l’obscurité de la scène). Le combat imprévu de deux jeunes gens désarmés contre une Glace Parlante, dans les ténèbres les plus complètes, ou pour ainsi dire : en plein néant. Le combat improvisé et invisible.
Contre une tempête de neige, on peut lutter raisonnablement, mais contre une Glace seule, dissimulée dans les replis obscurs d’une forêt à minuit, c’est beaucoup plus difficile, pour ne pas dire impossible. C’était un vrai cauchemar. Il s’agissait d’une glace au kumquat et au whisky, avec un nappage à la vanille et des vermicelles en chocolat ; le mélange lui conférait une ambiguïté de qualités qui échappait à la localisation et à l’évaluation immédiates. La combinaison des saveurs était un élément stratégique supplémentaire. Même s’il les connaissait, un adversaire ne pouvait savoir comment elles conjuguaient leurs forces ni de quoi la Glace était capable. Ses mouvements étaient très rapides ; c’était elle qui dictait le rythme de la confrontation. Picnic et la Princesse avaient bien du mal à esquiver ses griffures crémeuses et glacées, et la moindre éclaboussure ressemblait à un coup de poignard réfrigérant. De jour, ou avec une lanterne, cela aurait été une autre histoire ; mais dans ce noir d’encre, la Glace Parlante avait l’avantage. La seule chose qui trahissait son emplacement, c’était sa voix ; par chance pour les deux jeunes gens, elle ne pouvait s’arrêter de parler, les guidant ainsi avec une bonne précision. Ils sautaient d’un arbre à un autre, se mettaient à courir, s’immobilisaient dans le vain espoir de la semer, se séparaient pour la tromper : tout était inutile. La Glace se déplaçait sur des canaux latéraux hyperréels et faisait sentir son onde surgelante, qui ressemblait à de l’électricité. Ils couraient un danger extrême. Un seul contact pouvait être fatal. Elle semblait se dresser sur la pointe de son cornet et poussait des cocoricos mêlés de grossièretés. Le côté artificiel de cet hybride de luxe, son aversion pour la chaleur vitale, l’ubiquité de sa température, tout cela équivalait à une bombe atomique.
Jusqu’au moment où il arriva ce qui devait arriver : elle passa à la portée de la brebis, qui n’en fit qu’une bouchée. On ne peut pas dire que ce fut une fin annoncée. Mais cela arriva, en réalité ; il était logique que la Glace se retrouve au beau milieu, puisque le trio des combattants changeait sans cesse de position et que la brebis, par atavisme, suivait la Princesse dans toutes ses allées et venues, avec l’automatisme infaillible d’un non-voyant. L’inattendu, c’était la brebis en soi : la Glace Parlante n’y avait pas pensé. On pourrait dire qu’elle fut prise au dépourvu, et que la surprise causa sa perte. Dans un récit, la liste des personnages est plus ou moins close, on sait à quoi s’en tenir. Dans la réalité, en revanche, des personnages nouveaux peuvent apparaître à chaque instant, même au dénouement, ce qui, dans le domaine de l’art, serait une erreur. Dans sa modestie inconsciente d’invalide, la petite brebis aveugle, par fidélité à Printemps, avait suivi un circuit sinueux, qui traversait aussi les territoires du récit et de la réalité, de la représentation et du représenté, pour se matérialiser soudain, comme le Dragon des contes, devant la Glace. Et elle la mangea ainsi, comme elle venait, sans presque rien changer à son rythme. Ils entendirent les crissements du cornet quand elle le mastiqua, et les derniers cris de la Glace tout au fond de la gueule de la brebis, basculant dans sa gorge… Le silence se fit. Picnic ne put éviter un petit rire nerveux, mélange de moquerie et de soulagement, quand il comprit ce qui s’était passé. “Elle l’a mangée”, dit-il. “Vraiment ?” murmura la Princesse, tout près. Ils écoutèrent un instant. Rien ne bougeait.
Juste à ce moment-là, quand on n’avait plus besoin d’elle, la Lune apparut. Elle se posa au-dessus d’une colline, comme une corne renversée, pour illuminer la scène. Ils purent voir la brebis, paralysée, qui n’arrivait pas à croire ce qu’elle avait fait, avec l’air absorbé de quelqu’un qui découvre une saveur nouvelle. Ces saveurs étaient vraiment nouvelles pour elle, sans parler du froid, qui devait se propager dans son corps comme une sensation définitivement inédite. En soi, il était nouveau qu’une brebis mange une glace. Elle était maintenant en pleine digestion. La chimie incandescente d’une Glace Parlante, la débâcle de sa dissolution dans l’œsophage agirent immédiatement sur la bête. Elle en trembla, comme électrocutée, et sa laine se hérissa. Ils la virent dresser la tête vers la Lune… La brebis voyait ! C’était comme un miracle, sauf qu’il devait y avoir une explication scientifique, par exemple une transvalorisation nerveuse. La brebis voyait par tout son corps, elle était devenue un immense œil de laine blanche, qui se fixait sur la Lune, sur la merveilleuse lumière obscure de la nuit, pour la contempler pour la première fois. Mais la première fois était la dernière. Lorsque les fluides parlants arrivèrent au cœur, la brebis mourut, elle mourut en regardant la Lune. La mort était l’ultime expérience, la plus petite, au centre secret de toutes les autres expériences concentriques.
16 février 2000
OceanofPDF.com
1 Deuxième et troisième vers d’un tango célèbre, Cuesta abajo (musique d’Alfredo Le Pera,
paroles de Carlos Gardel). (N.d.T.)
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Vous avez terminé La princesse Printemps
César Aira